Les soulèvements arabes face au vide occidental : l’exemple tunisien

Introduction générale de la brochure
mercredi 11 mai 2011
par  LieuxCommuns

Ce texte introduit nos deux brochures n°17 & 17bis « Les soulèvements arabes face au vide occidental - l’exemple tunisien », première et seconde partie.

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  • La brochure n°17 est constituée des documents suivants :

  • La brochure n°17bis est constituée des documents suivants :


Ces brochures n°17 & 17bis ont donné lieu à une réunion publique dont le compte-rendu est ici


Parler de ce qui est arrivé au régime de Ben Ali, c’est évidemment pour tous [les arabes] un moyen de parler très crûment de la corruption, du né­potisme, de la répression de leurs dirigeants respectifs. Ils vivent comme une révolution par procuration, mais je crois que celle-ci pourra difficilement se faire ailleurs.

(Gilles Kepel - spécialiste du monde arabe, Libération, 17/1/2011)

Si l’histoire humaine est si fascinante, c’est précisément parce qu’elle est essentiellement le lieu des transformations sociales : elle peut toujours remettre en cause nos estimations, et surtout nos prévisions, sans parler de celles qui sont émises par divers « spécialistes » ès études et gestions de la chose publique. Là où le gouvernement français estimait que les événe­ments qui se déroulaient depuis presque une semaine en Tunisie ne signi­fiaient rien de plus qu’une « crise » ordinaire dont le régime Ben Ali pour­rait, d’une manière ou d’une autre (y compris l’assistance policière fran­çaise), sortir indemne, on voit s’exprimer un magnifique et courageux mou­vement politique, une révolte populaire, qui a réussi à renverser un dicta­teur qui dominait et pillait, avec sa famille, le pays pendant plus de vingt ans. Qui plus est, alors que rien n’annonçait que la révolte tunisienne pou­vait se propager aux autres pays arabes, on se trouve devant une explosion sociale sans précédent qui a secoué l’Egypte et le Bahreïn, et aujourd’hui la Libye et la Syrie pour ne pas citer tous les régimes en sursis.

Ce qui importe pour le moment n’est pas tant de parler des événements en tant que tels. Ce que nous considérons, par contre, comme nécessaire, voire urgent (puisque très peu de gens ont essayé de le faire), c’est de réflé­chir sur la signification politique potentielle des soulèvements en question ainsi que la manière dont l’Occident les perçoit. Et cela pour une raison simple, c’est que la manière dont les occidentaux perçoivent les soulève­ments des peuples arabes reflète la façon dont ils perçoivent la politique et le changement social en général.

L’imaginaire politique contemporain

Il doit être clair que par « Occident » nous n’entendons pas les oligar­chies qui sont au pouvoir dans les pays européens et aux Etats-Unis. En ce qui les concerne, on sait très bien qu’elles considéraient tout aussi bien le régime de Ben Ali que celui de Moubarak comme des régimes alliés, dans le cadre de la lutte commune contre le terrorisme islamique. Et il en va de même, mutatis mutandis, du régime libyen, puisque Kadhafi a depuis long­temps abandonné la rhétorique tiers-mondiste et « anti-impérialiste », mal­gré les singeries d’un Chavèz... Par « Occident » nous entendons, par contre, quelque chose comme l’opinion publique de nos pays ainsi que la « philosophie politique » domi­nante, c’est-à-dire la dimension de l’idéologie régnante qui façonne notre perception de la politique et du changement social. Or, étant donné que les régimes occidentaux ne sont pas des régimes totalitaires, l’opinion pu­blique occidentale n’est pas entièrement façonnée par les appareils bureau­cratiques qui détiennent le pouvoir. Cela veut dire qu’une étude de cette idéologie dominante nous dit beaucoup sur la manière dont pensent les gens eux-mêmes (1).

Si on s’efforce, donc, de saisir l’ambiance générale concernant les évè­nements en question, on constate qu’elle relève d’un schéma naïvement an­ti-autoritaire : la politique n’est rien d’autre qu’une affaire négative, rien de plus qu’une tentative de faire tomber le dictateur qui viole les principes de l’État de droit. La politique s’identifie alors presque entièrement à la conception libérale de la liberté, c’est-à-dire à la liberté en tant que liberté par rapport à quelque chose et non point en tant que liberté pour quelque chose. Cette conception voile le fait fondamental que, loin de s’achever dans la chute d’un pouvoir autoritaire, la politique commence, à proprement parler, précisément au moment où ce pouvoir-là tombe, en laissant le champ libre à l’expression de la créativité des masses. Jusqu’à ce moment-là on n’a affaire qu’à un niveau « préliminaire ». La véritable politique, au sens noble et profond du terme, consiste à poser explicitement, pratiquement et en connaissance de cause la question de l’institution sociale : quel type de société désirons-nous ? Quel type de régime politique considérons-nous comme le meilleur ? Comment transformer l’état actuel pour tendre à une amélioration profonde ? Quelles sont les idéologies et les conceptions qui empêchent encore la création d’institutions populaire ? Etc. En ce sens, on serait tenté d’affirmer que la politique démocratique, telle qu’on l’entend, consiste en la tentative des gens de créer des institutions qui leur permettraient de s’autogouverner, de décider eux-mêmes du fonctionnement, de la direction et des valeurs de leur société. Or, une telle tentative n’a de sens que dans le cadre d’une conception de la politique qui mette l’accent non pas sur le côté « anti » (anti-autoritarisme, antitotalitarisme, etc.) mais plutôt sur l’aspect proprement créatif et instituant. Et c’est précisément une telle approche qui semble manquer aujourd’hui.

Le degré zéro de l’interprétation

Ce manque s’accompagne d’un étrange nihilisme interprétatif qui, dans sa version la plus « radicale », apparaît sous une robe néo-foucaldienne, dont on se souvient de la navrante danse du ventre à propos de la révolu­tion iranienne de 1978-1979 (2). Comme le remarque, par exemple, un pop-confusionniste pseudo-philosophique, « la révolte tire d’elle-même sa véri­té, elle met en échec la pensée conceptuelle, elle échappe à toutes les théo­ries qui voudraient fixer son sens » puisque, nous dit-on, en citant le Maître, « “l’homme qui se lève est finalement sans explication” disait en­core M. Foucault » (3). Or, malgré les apparences, il n’y a aucune différence de fond entre ce pseudo-radicalisme et des positions libérales plus modé­rées, qui se bornent à se contenter du fait que le champ est désormais ou­vert pour l’ « avènement de la démocratie » (c’est-à-dire pour l’instaura­tion de régimes politiques d’oligarchie libérale) dans le monde arabe. Per­sonne ne se demande franchement ce qui est véritablement en train de se passer dans les sociétés arabes. Soit on se borne à s’incliner devant l’ « in­compréhensible » prétendument inhérent à toute révolte – celle-ci ne valant que pour elle-même en tant que seul espace éphémère de liberté possible – soit on glorifie les soulèvements dans un cadre « droits-de-l’hommiste » qui considère l’apparition d’un tel mouvement comme allant de soi, et sa convergence vers le modèle occidental comme inéluctable.

Or, dans tous les cas on ne fait pas autre chose que projeter sur les peuples insurgés nos propres faiblesses politiques, notre propre incapacité à réfléchir aux évolutions politiques. Il semble que notre atrophie intellec­tuelle, nourrie de trois décennies de rhétorique « antitotalitaire » et libérale, nous à rendus incapables de mettre en cause les cadres de cette pensée « faible » qui s’adapte à la réalité sans vraiment s’efforcer de la com­prendre voire à la contester. De ce point de vue, la rhétorique sur la « révo­lution Facebook » – ou, pire encore, sur la « révolution 2.0 » – constitue l’expression la plus plate et la plus ridicule de cette faiblesse intellectuelle. On sépare abitrairement un domaine de la technologie (les « réseaux so­ciaux » électroniques) du reste de la réalité sociale et on le transforme en moteur secret qui détermine la volonté politique des gens (4). Les aspects les plus schématiques de l’imaginaire technophile s’érigent en une « ontolo­gie » du social et de la politique qui croit pouvoir remplacer la question po­litique par ce messianisme néo-matérialiste. Il s’agit, bien évidemment, d’une démagogie qui sert justement à éluder la question proprement poli­tique en permettant de rabattre les mouvements de révoltes sur la technolo­gie occidentale, et de faire une apologie technophile. D’ailleurs, ce genre de manipulation ne date pas d’hier : certains ont dit que les grèves de 1995 en France avaient été possibles grâce au fax, le mouvement de Mai ‘68 grâce aux transistors, la révolution française grâce à la presse, etc. Comme si on essayait de fonder notre réflexion politique sur la théorie de Marshall McLuhan (5).

C’est probablement à cause de ce phénomène que les tentatives d’éluci­der ce qui se passe dans les pays en question sont plus que rares. Hormis les rituels désormais classiques d’approche des événements dans une pers­pective naïvement marxiste (« les gens se révoltent contre le néolibéra­lisme de Moubarak et de Ben Ali ») ou anarchiste (« les masses se ré­voltent contre l’État »), il semble que, pour l’imaginaire régnant, l’expres­sion de notre soutien moral et politique nous dispense de la tâche de l’in­terprétation et de l’élucidation des événements. L’interprétation d’un phé­nomène se fait toujours dans le cadre d’un point de vue, puisqu’il fait par­tie d’un projet politique plus global. Or, dans les sociétés occidentales contemporaines il n’y a aucun véritable projet politique, aucun projet qui motiverait ses promoteurs à essayer de comprendre les évolutions en cours dans le monde arabe, afin d’en mesurer la portée et d’en critiquer les dé­fauts, voire d’en tirer de véritables leçons.

Révolution ou soulèvement ?

Pour notre part, nous sommes de l’avis que l’exigence de lucidité doit caractériser tout groupe ou collectif politique qui se veut radical (dans le sens où il défend un projet d’auto-transformation démocratique de nos so­ciétés). Et cela d’autant plus que notre époque est marquée par une régres­sion très importante, non seulement en ce qui concerne le contenu des idées politiques en vogue, qu’en ce qui concerne notre capacité de ré­flexion et de pensée politique.

Cette conception de notre rôle, en tant que collectif politique, nous oblige à mettre de côté la rhétorique enthousiasmante sur la « révolution arabe ». On doit donc être précis lorsqu’on utilise ce terme. On ne doit pas confondre la révolution, c’est-à-dire la création des institutions d’auto-gou­vernement, soit l’instauration d’organes de pouvoir pour la démocratie di­recte qui essayent de remplacer les institutions oligarchiques (voire autori­taires) en place, avec les insurrections, les soulèvements, les révoltes, etc. Dans ces derniers cas, l’élan du peuple soulevé n’arrive pas à se consolider dans des institutions qui tendent à exercer le pouvoir (au début sur le plan local et ensuite à des niveaux plus étendus). Il s’agit plutôt de l’expression d’une colère face au mépris et à l’oppression qui, pourtant, ne va pas jus­qu’à la contestation claire et ouverte du système social et politique respon­sable de cette oppression. Nous pensons qu’en ce qui concerne les mouve­ments dans les pays arabes il s’agit plutôt de soulèvements de ce type et non d’une révolution qui imposerait un changement radical des sociétés en question qui romprait avec le modèle occidental.

Il faut être clair, pour autant, qu’il ne s’agit pas ici d’une critique énon­cée au nom de quelque pureté idéologique, ou quoi que ce soit de ce genre. Il ne peut s’agir, en d’autre termes, de mépriser les mouvements arabes parce qu’ils ne seraient pas à la hauteur de nos critères idéologiques (« les gens ne se sont pas prononcés pour la démocratie directe et l’égalité des re­venus, donc il ne s’agit pas d’une évolution politique digne d’être soute­nue »). Tout au contraire, il nous semble que seule une approche lucide et critique pourrait vraiment contribuer – dans la mesure du possible, bien évidemment – à l’intelligence collective de la situation. Contrairement aux pratiques gauchistes qui systématisent le « noble mensonge », le bluff et la méthode Coué quel qu’en soit le prix, nous considérons que la lucidité, aus­si désagréable soit-elle, est seule à même d’accompagner une prise de conscience globale de la part des populations en question, des enjeux de leur mobilisation. De notre point de vue, certaines caractéristiques propres à la culture arabe ont empêché, jusqu’à présent le dépassement du niveau anti-autoritaire : rôle central et massif de la religion complémentaire d’une aliénation vis-à-vis de l’imaginaire consumériste occidental, culture du res­sentiment et de l’autodénigrement qui oriente tout début d’auto-critique vers le fatalisme, quasi-absence de toute tradition d’émancipation couplée à un lourd despotisme historique, etc. On n’a pas – pas encore, du moins – assisté à la création de structures politiques autonomes, qui auraient pour but sinon de remplacer les structures en place du moins de coordonner et organiser les luttes. Une expression visible de ces obstacles traditionnels semble être le difficile dépassement de ce niveau anti-autoritaire, c’est-à-dire la difficulté des populations soulevées à passer de la critique des per­sonnages à celle des structures : on critique Ben Ali, on critique Moubarak, on les chasse du pouvoir, mais on a un peu de mal à attaquer aussi les insti­tutions (politiques, sociales, etc.) qui ont consolidé leur règne, même si ce mouvement existe et perdure, du moins dans certains milieux. Plus difficile encore semble être la critique du type même d’institution qui favorise de tels pouvoirs, donc des réflexes psychologiques et des automatismes men­taux qui les soutiennent. Ce type de critique que portait le mouvement ou­vrier ayant été presque totalement éradiqué en occident durant la seconde moitié du XXe siècle, sa réinvention s’avère particulièrement délicate.

Dans un tel contexte, l’importance cruciale et tout à fait positive de ces soulèvements tient à ceci qu’ils démontrent une certaine corrosion de l’imaginaire traditionnel des pays en question. Il s’agit, en d’autres termes, des premiers germes d’un mouvement émancipateur qui rompt avec la culture hétéronome et plus ou moins fataliste de ces sociétés – ou, plus pré­cisément, des premiers mouvements populaires pouvant être porteurs d’une visée explicitement émancipatrice (puisqu’il y a eu, par le passé, certains éléments plus ou moins émancipateurs, comme, par exemple, en ce qui concerne le cas tunisien, l’Indépendance en 1956 ou le « despote éclairé » Bourguiba, qui certes a « imposé » la laïcité, mais qui a très fortement ac­compagné le mouvement des femmes tunisiennes qui existait depuis les an­nées 30). L’indépendance des soulèvements vis-à-vis des formations et idéologies politiques creuses, leur caractère séculier, populaire et non-mili­tarisé, la participation des femmes aux mobilisations, le fait que beaucoup de gens descendent pour la première fois dans la rue, la disparition de la peur et la promotion d’une expression libre, sont des signes – parmi d’autres – qui laissent à penser qu’on assiste à un changement non seule­ment de mentalité politique mais, probablement, de l’attitude des gens face au monde, plus généralement. Reste à en mesurer la profondeur et à en es­timer la portée. Or, c’est précisément pour pouvoir le faire qu’il faut en fi­nir avec les discours politiquement vides sur la « révolution » et les « droits de l’homme ».

Common decency et autonomie

Un point qui nous est très important, c’est le courage et le sens de la di­gnité dont ces gens ont fait montre pendant toutes ces semaines. Tout cela ne va nullement de soi. Face à l’oppression et à la violence exercées par les États en question, face aux centaines de morts et de blessés, les gens n’ont pas abandonné la lutte. Tout au contraire : ils ont vus des amis tomber à leurs côtés, et sont redescendus dans la rue le lendemain. Il faudrait vrai­ment comparer cette attitude avec la frilosité française, notamment, et le fait que mourir pour quelque chose – et surtout pour une cause politique – apparaît dans le monde occidental comme quelque chose de baroque, voire d’exotique, puisqu’une telle conception de la vie et de la mort rompt com­plètement avec l’ambiance qui règne au sein de nos sociétés de consomma­tion et qui réduit la politique à une demande de protection de nos « jouis­sances privées » (pour reprendre la fameuse expression de Benjamin Constant(6)). Le fait que des gens qui descendent dans la rue pour la pre­mière fois de leur vie montrent tant de courage en ne reculant pas face à la brutalité policière dénote un sens aigu de la dignité. C’est précisément ce qui nous manque dans les pays occidentaux, où la mentalité dominante (pseudo-individualisme, autoculpabilité, cynisme, indifférence, etc.) sape de plus en plus les bases d’un certain bon sens populaire – ainsi que d’un courage physique et moral que le Français moyen appelle « fanatisme » – capables de nous faire nous révolter contre l’appauvrissement croissant de notre vie dans tous les domaines. Les sociétés contemporaines semblent fi­gées et immobilisées à tel point que l’attitude vulgaire et ouvertement je-m’en-foutiste des élites au pouvoir (7) ne provoque guère de réactions. Les scandales et la corruption qui se multiplient jour après jour, dans le cadre du capitalisme débridé, poussent les populations au cynisme – qui n’est qu’un nouveau type de fatalisme « lucide » – sans parler des suicides publics (France-Télécom...) qui n’entraînent, ici, aucune réaction collective. Dans ce cadre, rien ne semble pouvoir provoquer notre indignation, même si on consomme avidement le dernier best-seller qui nous exhorte à nous indigner (8).

Il nous semble que les cultures non occidentales ne sont pas encore en­tièrement corrodées par la culture de consommation et la cohorte de mal­heurs sociaux et mentaux qui lui sont propres, en dépit de la rhétorique néolibérale. Cela permet à leurs membres de conserver encore un certain nombre de vertus de base, un certain type de sociabilité élémentaire néces­saire à tout type de société et a fortiori à tout mouvement populaire auto­nome. C’est précisément cette sociabilité-là qui est en train de disparaître dans le monde occidental. Et c’est cette disparition-là qui fait naître, parmi d’autres conséquences, toute cette rhétorique sur la « révolution Face­book » qu’on a mentionnée plus haut : il ne s’agit pas seulement d’un libé­ralisme naïf et technophile, dans les cadres duquel on transforme la techno­logie en facteur indépendant qui semble agir à la place des gens ; il s’agit aussi d’une incapacité à comprendre les éléments social-historiques dont on vient de parler, incapacité directement liée à leur disparition quasi-totale dans notre monde actuel. Face à cette incapacité à comprendre, on ne fait rien d’autre que projeter le type anthropologique de l’homme occidental, avec ses obsessions technophiles et sa misère psychique, sur les peuples non occidentaux.

Sans la moindre illusion tiers-mondiste, nous pensons que la renais­sance du projet d’autonomie n’est possible que si on arrive à réconcilier la sociabilité propre à ces sociétés avec les éléments démocra­tiques spécifi­quement occidentaux (la capacité de la société de contester ouvertement et en connaissance de cause ses propres institutions et signifi­cations, la tradi­tion révolutionnaire, la sécularisation, l’égalité partielle des sexes, etc.) qui manquent aux cultures non occidentales.

La fin de la politique ?

Or, cette constatation nous oblige à poser une question très importante. Quelles sont les conséquences politiques de l’épuisement de ressources an­thropologiques qui font qu’une société est une société et non pas un simple agrégat d’ « individus » (comme le disait Margaret Thatcher et comme le sous-entend l’utilisation d’Internet et des « nouvelles technologies ») ? Une société au sein de laquelle le sens de la collectivité s’effondre sous le poids d’un pseudo-individualisme cynique est-elle encore capable de se mobili­ser et de s’auto-transformer de manière démocratique ? Les peuples des ré­gimes autoritaires et dictatoriaux sont-ils les seuls à pouvoir encore se ré­volter pour améliorer leur sort ? La prospérité matérielle relative dont jouissent les peuples occidentaux les a-t-elle tellement abrutis que notre seul espoir soit les révoltes des peuples dits « arriérés » ?

Dans ces conditions, on serait tenté de répéter ce que disait C. Castoria­dis il y a un bon demi-siècle : « Faudra-t-il donc penser désormais que l’activité politique des masses est un phénomène spécifique aux pays arrié­rés, que les seules collectivités capables d’agir pour changer leur destin sont les paysans, les étudiants, les races opprimées dans les pays colo­niaux ? L’intérêt de la population pour la politique serait-il fonction di­recte de son “arriération” économique et culturelle, la civilisation indus­trielle moderne signifie-t-elle que le sort de la société ne concerne plus les membres de la société ? » (9). N’assiste-t-on pas en d’autres termes à la pleine réalisation de la tendance lourde dont Castoriadis essayait de saisir les signes précurseurs ? Et s’il en était ainsi, que cela signifierait-il pour nos sociétés, aussi bien que pour le projet politique dont s’inspire notre dé­marche ? La « démocratie libérale » ne constituerait-elle pas, après tout, la véritable fin de notre histoire politique ? Le destin, dorénavant reconnu, de l’aventure politique et sociale des sociétés modernes ne s’incarnerait-il pas, enfin, dans des titans de la pensée tels que MM. Sarkozy, Berlusconi, Oba­ma, Sarah Palin ou Barroso ? Soit. Nous y soumettrions-nous si facilement, cependant ?

Collectif Lieux Communs


Notes

1 - Il doit être clair, néanmoins, que dans nos sociétés dites « libérales », il y a en amont un matraquage médiatique impressionnant et en aval un filtrage de ce qui est donné à voir quant à « ce que les gens pensent », qu’on ne peut pas négliger, ni passer sous silence. En d’autres termes, le fait qu’on ne vit pas, ou plus, sous des régimes totalitaires dans le monde occidental ne signifie nullement qu’il y existe quelque véritable agora libre où les gens forment sans contrainte extérieure leurs propres idées, au sein d’un processus de dialogue et de débat libres et démocratiques (comme nous disent les libéraux). Or, de l’autre côté, on doit être également sceptiques et prendre des précautions vis-à-vis des fausse évidences foucaldo-gauchistes qui pensent que la société n’est qu’une usine (voire un camp de concentration) au sein duquel les élites au pouvoir possèdent la capa­cité de déterminer entièrement ce que les gens pensent. Bien évidemment il s’agit d’une question qu’on ne pourrait pas aborder de manière détaillée dans ce texte. Si nous insis­tons sur ce point, c’est pour critiquer l’idée naïve selon laquelle les populations ne se­raient que de simples victimes du lavage de cerveau. En ce qui nous concerne, nous pensons que tout le problème politique réside, dans une grande mesure, dans le fait que les gens intériorisent les significations et les idéologies dominantes de sorte qu’elles jouent un rôle très actif sur la reproduction du système sociale et politique en place.

2 - Cf. sur ce sujet : J.-M. Mandosio, « Longévité d’une imposture : Michel Foucault », D’or et de sable, Paris, Éd. de l’encyclopédie des nuisances, 2008.

3 - J. Birnbaum, « Irréductible révolte », Le Monde magazine, 19/2/2011, p. 72.

4 - « Les réseaux sociaux sur internet n’ont pas encore terminé leur travail de libérateurs du monde » nous rassure Marie Ansquer (« La révolution Facebook en marche », Le Monde, 13/2/2011).

5 - Cf. par exemple l’ouvrage classique de M. Mc Luhan, Pour comprendre les média : Les prolongements technologiques de l’homme, Paris, Seuil, 1977.

6 - B. Constant, « De la liberté des anciens comparée à celle des modernes » (1819), Écrits politiques, Paris, Gallimard, folio-essais, 1997, p. 603.

7 -Cf. sur ce sujet le livre classique de Christopher Lasch, La Révolte des élites et la trahi­son de la démocratie, Paris, Flammarion, 2007.

8 - Stéphane Hessel, Indignez-vous !, Paris, 2010.

9 - C. Castoriadis, « Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne » (1961), Capitalisme moderne et révolution, t. 2, Paris 10/18, 1979 (réimprimé comme Brochure n°10 et 10bis et disponible sur le site http://www.magmaweb.fr/ rubrique « Nos textes » puis « Brochures » ou directement à l’adresse suivante : http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph...).


Commentaires

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Les soulèvements arabes face au vide occidental : l’exemple tunisien
lundi 12 décembre 2011 à 18h59 - par  LieuxCommuns

Quelques éléments de réponse à la polémique lancée par M. Coleman se trouvent ici :

« La confusion occidentale » : http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph...

Q.

Les soulèvements arabes face au vide occidental : l’exemple tunisien
vendredi 27 mai 2011 à 11h07

Bonjour à tous,

Je viens de lire avec intérêt la polémique qui oppose Lieux communs et Ni patrie Ni frontières. Je suis un travailleur, militant et amateur de philosophie, en particulier celle de Cornélios. Aussi, j’ai trouvé le titre de l’article « Bye bye Castoriadis » provocateur mais efficace, sans cela je ne l’aurais jamais lu ! Il est provocateur mais il est insensé. Je ne comprends pas pourquoi il faudrait rompre définitivement avec qui que ce soit ? Y aurait-il un sens à dire qu’il faut rompre définitivement avec Platon ou Aristote ? Et qu’est-ce que ça voudrait dire ? Ne plus les lire ? Ne plus les admirer ? Ne plus les critiquer même ?

En revanche il doit avoir une raison pour appeler à rompre définitivement. Quand on lit le texte on voit que les attaques concernent uniquement des déclarations circonstancielles, nullement les philosophèmes.

J’en viens directement au fait. La pensée de Castoriadis sur la religion, les types anthropologiques et la démocratie se condense dans d’autre textes que ceux cités : « Ce qui fait le Grèce », « Institution de la société et religion, in Domaines de l’homme », et bien sûr « l’Institution imaginaire de la société ». Il faut dire d’emblée que comme chez tout grand philosophe, sa pensée philosophique dépasse parfois ses « considérations journalistiques ». Ainsi peut-on voir assez facilement que les déclarations dans les interview ou dans les textes d’intervention ne sont pas des conclusions nécessaires de sa pensée philosophique mais des analyses qui prétendent éclairer le sujet sur le versant le plus pertinent. On peut tout autant, à partir de la pensée théorique de Cornélios, affirmer autre chose, affirmer qu’il est plus pertinent d’appréhender les choses sous un autre angle etc.

Par exemple sur la religion. Castoriadis semble dire que toute religion est par principe contradictoire avec la rupture de la clôture de la signification. Que la religion est un moyen de présenter le chaos tout en le cachant. Or il convient d’affronter ce chaos pour penser l’auto institution de la société, différencier les niveaux ontologiques ensembliste-identitaire et poïétique, articuler imagination-création-logique-vérité matérielle dans les sciences etc.

Mais voilà, il se trouve que les Grecs aussi étaient croyants (faut-il distinguer et dans quelle mesure la croyance en général et la religion ? Question abordée par Castoriadis) et qu’ils continuèrent à l’être jusqu’au bout. Pourtant ils ont été démocrates et philosophes ! En revanche les bouddhistes, qui ont une ontologie plus propice à la pensée de la création n’ont pas envisagé véritablement la politique, du moins à ce que j’en sais. D’un autre côté, les religions du livre et les cultures idoines, a priori hostiles à la poïétique humaine, n’ont pas empêché les proto bourgeois et les Révolutionnaires de reprendre le projet d’autonomie. Rien d’essentialiste là dedans donc.

Faut-il se nier soi-même comme croyant pour être démocrate ? La question peut légitimement être posée. Et si l’exemple grec réfute cette idée, on peut quand même reprendre la question en pensant la démocratie plus loin que les grecs (les limitations des grecs venaient-elles de leurs croyances (religieuses) ? Plus généralement, est-il possible de croire en Dieu du livre et de penser que l’origine du sens est dans l’imaginaire humain ?). Castoriadis dit par ailleurs que le christianisme originel est un acosmisme qui interdit toute construction sociale (« Le cache-misère de l’éthique » in la montée de l’insignifiance), et que les chrétiens ont commencé à se nier dès le début. Pensée essentialiste ? Il est clair que dans ces domaines rien n’est pur et que la pensée abstraite, pour puissante qu’elle soit, peut être un piège si elle n’est pas prise pour ce qu’elle est et que ses grosses catégories ne sont pas utilisées à bon escient. Se nier soi-même, n’est-ce pas pourtant une belle définition de l’homme comme être en devenir ? Rien de péjoratif là dedans. Par ailleurs l’ontologie de Castoriadis est fondamentalement non essentialiste.

Mais ainsi, que peut-on dire du type anthropologique démocratique ? D’abord qu’une fois apparue la démocratie est en droit accessible (héritage) à tous les peuples. Et en soi, la démocratie pourrait émerger n’importe où de par la puissance poïétique de l’imaginaire social instituant (la Grèce n’est pas l’origine nécessaire de cet éthos car l’imaginaire n’est pas déterminé, mais il y a des étayages qui, absents, étoufferaient son développement. Or en Grèce, l’institution imaginaire de la société a permis à cette nouvelle poussée imaginaire de se développer). Dans cette veine, on ne peut nier que certains aspects de certaines cultures tirent dans l’autre sens. Il convient alors de penser les difficultés à étayer les poussées révolutionnaires mais aussi d’être conscient que la révolution permet de se donner les conditions du changement de l’institution imaginaire de la société. Ceci n’est pas un cercle logique vicieux mais le « cercle de la création ».

On a donc tout sauf une pensée essentialiste. Alors pourquoi Castoriadis parle ainsi des arabes ? Sans doute parce qu’il pensait que l’aspect le plus prégnant à un moment donné était l’aspect contraire à la démocratie. Faut-il dire avec lui tel que tu l’entends que les arabes ou les musulmans sont incapables de démocratie ou de critique ? Certainement pas. Faut-il dire qu’ils ne peuvent l’être qu’en se niant ? La question apuuyant lourdement cette notion de négation de sa prétendue essence peut être envisagée comme question théorique coquette mais n’a pas ici grand intérêt. Car la complexité oblige à penser l’auto altération continue des sociétés même les plus figées en apparence (cela Castoriadis le dit dans l’IIS), de même que les échanges et les « contaminations ». Pourtant, à ce moment précis, Castoriadis pensait que dire simplement et grossièrement que les arabes n’étaient pas sur cette voie était plus clair. Position évidemment critiquable.

Rappelons tout de même qu’il fait la même chose avec l’Occident. Il le critique à longueur de page. Explique comment notre type anthropologique n’est plus démocratique (privatisation et conformisme). Certes il y a l’héritage grec et révolutionnaire mais il est autant notre héritage aujourd’hui que celui de n’importe qui (et plus visiblement chez les arabes que chez nous, indétermination de l’histoire…). L’héritage c’est aussi la manière dont on s’en saisi. Il n’y a donc pas de préséance, seulement un « faire être » propre aux divers peuples. Après on dira sans doute avec vérité que cet héritage n’est pas totalement aussi présent chez certaines tribus (qui ne connaissent pas ces notions), dans certains peuples (qui tendent à s’instituer autrement) etc. Enfin, on peut penser avec Castoriadis que le gréco occidental est fondamentalement ambigu car il porte « génétiquement » le projet d’autonomie mais également le projet de maîtrise rationnelle.

Pour terminer, mais là c’est plus de la gaudriole bien que ce soit un raisonnement d’une rigueur sans faille :

Yves dit que « certains libertaires » devraient « couper définitivement le cordon ombilical qui les rattache à leur Maître à penser ». L’argument peut sans dommage se résumer ainsi : Castoriadis assène des affirmations essentialistes non argumentées mais théoriquement insalubres : les musulmans et par métonymie les arabes n’ont pas l’ethos démocratique puisque leur religion, essence de leur culture et de leur être, est une religion de la révélation qui met une borne radicale et définitive à la critique. Cette essence est incompatible avec l’esprit critique et la création que représente la démocratie. Or les évènements au Maghreb contredisent cela. Donc, il convient de rejeter définitivement toute la pensée de Castoriadis.

Sauf que voilà, Yves est pris à son propre jeu, il se fait essentialiste : les libertaires ne peuvent être castoriadisiens, ni comme culture (Castoriadis comme grand philosophe de la tradition) ni comme école (poursuite de l’ontologie castoriadisienne). Un libertaire castoriadisien est aussi inpensable pour Yves qu’un arabe (donc musulman) athé ou démocrate pour Castoriadis après quelques verres au PMU ! On ne peut être libertaire et castoriadisien qu’en se niant soit même. Or, il y de la raison, de la critique, du débat, des discordances, des orientations divergeantes entre ceux qui s’intéressent à la pensée de Cornélios. Donc, par pure pensée Yvesque il convient de conclure : Yves est essentialiste et il faut rompre définitivement avec lui ! CQFD

J’espère avoir rendu justice à Castoriadis, et pour me remercier d’avoir produit un tel effort de pensée, merci de m’accorder une épitaphe à la Königsberg :

« Le ciel étoilé au-dessus de moi, et Kornélios Kastoriadès en moi ! »

Frédéric

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Les soulèvements arabes face au vide occidental : l’exemple tunisien
mardi 17 mai 2011 à 22h54 - par  Yves Coleman

Une petite réponse à l’introduction de votre brochure se trouve sur le site mondialisme.org

http://www.mondialisme.org/spip.php...

sous le titre

« Soulèvements arabes » : il est temps de dire « Bye, bye, Castoriadis ! »

Ou pourquoi les récents soulèvements au Maghreb et au Machrek devraient aider certains libertaires à couper définitivement le cordon ombilical qui les rattache à leur Maître à penser

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lundi 23 mai 2011 à 20h43 - par  LieuxCommuns

Il est fort regrettable que le texte mis en lien ci-dessous par Yves Coleman (en réponse à notre introduction générale de la brochure) n’incite en rien à un débat sur le fond de la question à partir d’une tentative de compréhension de nos positions : Il se borne, sans réelle argumentation, à faire feu de tout bois, ce qui entraîne des contresens en série, de navrantes approximations et de franches contradictions. Le texte a ainsi une désagréable tonalité inquisitrice et de fort relents relativistes, à tel point qu’un groupe tunisien de nationaux-islamistes l’ont immédiatement traduit en arabe et diffusé...

Il est évident qu’une réponse conséquente de notre part ne saurait tarder, autant pour répondre aux calomnies que pour faire connaître nos positions, qui provoquent toujours le même réaction défensive chez ceux qui n’ont pas lu de textes de fond sur le sujet. L’étonnant étant qu’ici l’auteur Y.C. dit avoir lu trois livres de C. Castoriadis, dont chacun renferme quand même de quoi contredire la quasi-totalité de ses « arguments »...

Ainsi on lira d’abord parmi les textes de incriminés, ceux en ligne :

Quelques exemples. Y.C. écrit :

« Si l’on cher­che une « tra­di­tion d’éman­ci­pation » com­pa­ra­ble à celle du mou­ve­ment ouvrier occi­den­tal, on n’en trou­vera pas ni dans l’Amérique latine catho­li­que, ni dans l’Asie boud­dhiste ou hin­douiste ni dans l’Afrique sub­sa­ha­rienne, poly­thé­iste ou ani­miste. La prégn­ance de l’islam n’expli­que donc pas tout, voire n’expli­que rien du tout, en matière d’iné­galité du dével­op­pement du capi­tal et de ses fos­soyeurs prolé­tariens. »

Castoriadis, ou d’autres dont nous, n’ont jamais dit que seul l’Islam était incompatibles avec des mouvements d’émancipation forts : ce qui est en cause, c’est toutes les religions, c’est le principe religieux lui-même, comme C. Castoriadis le dit dans un extrait que Y.C. cite lui-même... L’idée se discute, mais il n’y a en tous cas nulle fixation sur l’Islam, contrairement à ce que sous-entend l’argument. Et il n’est pas questions d’éviter d’en parler : non seulement c’est un cas d’école, mais il revêt une importance particulière de part sa proximité géographique, son imbrication avec l’histoire et la société française, son importance géopolitique et son actualité... sans parler des soulèvements arabes, dont il est question !

De la même manière :

« et si l’on se livrait à cet exer­cice [se demander où et quand le germe démocratique est apparu] néc­es­sitant des connais­san­ces ency­clopé­diques et la maît­rise de très nom­breu­ses lan­gues (un seul exem­ple : la pro­duc­tion his­to­ri­que de la Chine sur elle-même avant 1949 dép­asse en volume tout ce que l’Occident a pro­duit sur lui-même depuis ses ori­gi­nes), je ne suis pas convaincu que le rés­ultat de ces recher­ches tita­nes­ques aurait beau­coup d’intérêt… ou qu’il ne serait pas remis en cause, chaque fois que les connais­san­ces pro­gres­se­raient. »

Là, c’est tout simplement le principe même de la connaissance historique qui est dissous... Dans ce domaine (comme dans beaucoup d’autres) tout résultat est provisoire, et le savoir évolue en fonction des données recueillies. C’est une évidence. De quand datent les premières villes ? Le monothéisme ? L’agriculture ? L’écriture ? L’Etat ? La bureaucratie ? En attendant d’avoir décrypté tous les documents humains, et fouillé tous les sites archéologiques, il faut bien avancer des conclusions provisoires... C’est une évidence - et un des principe de la modernité. On peut appliquer ce même principe au XXe siècle : tous les témoins de la révolution russe n’ont pas été interrogé, des documents ont été perdus ou détruits, etc. : on ne sait pas tout... A suivre l’auteur, on ne pourrait rien dire : il faudrait attendre La Vérité... C’est absurde, d’autant plus qu’il ruine ainsi ses propres positions.

Dernier exemple :

« Voilà qui met sin­gu­liè­rement à mal les affir­ma­tions de Castoriadis sur l’excep­tio­na­lité gréco-occi­den­tale et sa civi­li­sa­tion qui se serait développée en vase clos, sans aucune influence arabo-musul­mane. »

Il n’a jamais été question de vase clos. Rien que le terme « gréco-occidental » le montre bien : la Renaissance s’est appropriée la culture grecque antique, qui n’avait, dans sa globalité, pour ainsi dire pas grand chose à voir avec le christianisme médiéval... Et La Grèce antique est la fille de l’Egypte et de la mésopotamie puis de la Perse de l’époque... La civilisation arabo-musulmane est aussi l’héritière de la Grèce, de l’empire byzantin et des deux monothéismes... Toutes ces influences sont réelles et n’ont pas empêché, au contraire, chaque civilisation de développer des singularité exceptionnelles. Tout cela peut faire débat, mais ce qui est certain, c’est que dire qu’il y a eu importation ne veut pas dire dépendance : comme pour un individu, la construction de sa personnalité passe par des influences massives et multiples et ça n’empêche pas chacun d’être une personne unique...

Bref.

On peut multiplier ce genre d’exercice à partir de ce texte très polémique mais certainement trop vite rédigé. C’est très dommage parce que cela ne facilite guère le débat de fond en partant dans tous les sens - a moins que ce ne soit délibéré. Si pour chaque idée discutée, il faut en préciser dix autres, etc. on ne va pas très loin dans la compréhension des points de vue, on décuple au contraire les incompréhensions, qui pro quo, etc. Tout cela alimente une confusion dont notre triste époque n’a guère besoin. Sans parler des « inexactitudes » factuelles (Castoriadis n’est pas apprécie des post-modernes, il n’élimine pas « toutes les tares » de l’occident (!), a consacré une partie de sa vie a étudier le totalitarisme, etc...). On peut le critiquer sur bien des points (par exemple l’absence de travail sur le nazisme cf. http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph...), mais la calomnie est une hydre toujours renaissante (on trouvera quelques éléments de réponse à des bêtises qui ont la vie dures ici : http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph...).

En attendant d’aller plus loin, il n’est pas difficile de trouver sur ce site quelques éléments permettant le rétablissement d’un certain bon sens.

Quelques textes d’autres auteurs :

...parmi ceux que l’on peut trouver à partir des mots-clefs « inter-culturel » ou « relativisme »

Et, contre le relativisme, qu’il soit philosophique... http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph... ...féministe... http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph... ...ou militant. http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph...

Enfin, sous forme d’initiation, une copie de classe terminale (qui mériterait encore quelques corrections), sur un très bon site de philosophie : http://ekklesia09.blogspot.com/2010...

Q.

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lundi 23 mai 2011 à 23h21 - par  Yves Coleman

« Le texte a ainsi une désagréable tonalité inquisitrice et de fort relents relativistes, à tel point qu’un groupe tunisien de nationaux-islamistes l’ont immédiatement traduit en arabe et diffusé » écrivez-vous à propos de mon texte « Bye bye Castoriadis ».

Décidément, j’ai de multiples facettes selon mes « adversaires » politiques : à la fois antisémite et sioniste, raciste anti-arabe et inspirateur des nationaux islamistes, néoconservateur et Philippe Val d’ultragauche, agent du Mossad et du MEDEF, j’en passe et des meilleures. Puisque les camarades de Lieux communs aiment les rapprochements absurdes, je peux ajouter que des textes que j’ai traduits ou écrits ont été reproduits sur le site de l’Union des patrons juifs, d’Aargh (le site des négationnistes de Pierre Guillaume and Co, comme exemple d’imbécillité sioniste...), traduits (accompagnés de critiques) sur le site zionism.org, republié sur dazibaoueb (site pseudo alter et très douteux), sur celui des Indigènes de la République (rubrique ceux qui ne nous aiment pas) etc. Je viens de réaliser qu’à moi tout seul je pourrais mettre d’accord Bush et Al-Qaida, Sharon et les Talibans, le GIA et Huntington, la CIA et l’ISI....

Trêve de plaisanterie.

J’attends toujours que vous répondiez avec de solides arguments historiques et théoriques et non par des dérobades ou des amalgames douteux comme celui que vous faites entre mes idées et celles des nationaux-islamistes tunisiens. Un tel amalmame traduit votre peur panique du débat : « Si ce mec est traduit par les nationaux islamistes, pas la peine de discuter avec lui, ni même de le lire ». Tel est le message (antitotalitaire sans doute ?) que vous envoyez à vos lecteurs.

Pourtant, si vous avez lu « Démocratie et relativisme » livre entretien avec Castoriadis il ne vous a pas échappé que les intellectuels du MAUSS (avec lesquels je n’ai aucune affinité ni politique ni théorique) se posent les mêmes questions sur l’ambiguité possible des positions de Castoriadis. Sont-ils eux aussi des amis des nationaux-islamistes ? Et vous remarquerez qu’ils sont très gentils avec lui.

Car ils auraient pu rappeler au cher Cornelius que 1991 (année des 3 interviews ou articles cités dans ma critique) c’est l’année de la guerre contre l’Irak, l’année où la coalition occidentale mobilisa presque 1 million d’hommes et la douce France des droits de l’homme 19 000 hommes, 15 navires, 60 avions, 120 hélicoptères, 40 chars d’assaut, 100 chars légers, 600 blindés, 18 pièces d’artillerie contre Saddam Hussein. C’est une année où beaucoup de médias français et occidentaux s’intéressèrent au monde arabe et à sa prétendue incapacité congénitale (ce que votre Maître appelle « l’emprise anthropologique du Coran ») à penser la démocratie et la liberté, raison pour laquelle les troupes occidentales doivent donner un petit coup de pouce....

Le timing et le contenu des 3 textes de Maître Castoriadis que je cite ont donc leur importance. Je ne doute pas qu’il ait tenu ailleurs et à d’autres moments d’autres propos contradictoires avec ceux que je cite, ou plus subtils. Mais l’année 1991 (année d’intense guerre idéologique et de justification théorique de l’intervention occidentale) l’a vu déclarer : « il est caractéristique que les quelques intellectuels arabes - on remarquera le très condescendant »quelques« utilisés par Castoriadis, YC - , qu’on croyait jusqu’ici pénétrés par les valeurs de la critique et de la réflexion, participent maintenant à une mythologisation de l’histoire arabe, dans laquelle les Arabes sont depuis treize siècles de blanches colombes et tous leurs maux leur sont infligés par la colonisation occidentale, ») etc. Et l’année 1994, cette autre perle : « la démocratie ne fait pas partie de la tradition chinoise. »

Je ne doute même pas que sa pensée soit plus complexe... ou alambiquée que les quelques citations que j’en donne à des fins très consciemment polémiques.

Par contre je suis persuadé, et c’est ce qui m’intéresse, pour en avoir discuté plusieurs heures de vive voix avec vous que Castoriadis ne vous aide guère à mieux penser aujourd’hui les questions par exemple de l’immigration, de l’antiracisme, de l’identité nationale et de l’islam en France, ou des soulèvements arabes.

Vous qui vous gaussez dans tous vos textes des gauchistes qui ont une relation religieuse avec les textes de Marx, Lénine ou Trotsky, je crains que vous n’ayez aussi ce type de relation religieuse avec Cornelius.

Et ma modeste critique ne visait (tout comme un long texte que je vous ai envoyé en décembre 2010 et auquel vous n’avez jamais daigné répondre et tout comme la longue interview que j’avais réalisée de trois d’entre vous et que vous vous étiez engagés à retranscrire et n’avez jamais retranscrite) qu’à développer le débat entre nous sur des questions difficiles et sensibles, pour tous.

A vous de voir si vous préférez les amalgames douteux au débat fût-il rugueux.

A vous de voir si vous préférez vous enfermer dans une (petite) tour d’ivoire ou débattre quitte à prendre quelques coups et à en donner aussi quelques-uns, je vous fais confiance pour cela...

Il n’y a rien de pire pour moi que ce climat consensuel ou hypocrite ou indifférent qui règne entre les militants et qui fait que toutes les questions sont taboues ou alors réduites à un "Tu penses comme tu veux, moi je pense différemment, fin du débat.’

Les colonnes de Ni patrie ni frontières et le site mondialisme.org vous sont ouvertes. Et sans amalgames et sans tabous..

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lundi 23 mai 2011 à 23h37 - par  Yves Coleman

PS. J’ajouterai que me faire passer pour un partisan du « relativisme culturel » est un piètre argument qui ne peut fonctionner qu’avec des gens qui n’ont jamais lu les nombreux textes que j’ai écrits ou traduits sur cette question depuis 9 ans dans la revue « Ni patrie ni frontières ».

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mardi 24 mai 2011 à 19h57 - par  LieuxCommuns

Oh la la... Pas la peine de s’énerver... Ca commence à être pénible.

Se faire suspecter de « proximité réactionnaire » par un texte bâclé (mais « modeste » et « sans amalgame » !) est déjà suffisamment désagréable, surtout après un voyage et un travail sur le soulèvement Tunisien, qui succéda à une brochure sur le mouvement social d’octobre dernier...

Lorsque nous écrivions hier « qu’une réponse conséquente de notre part ne saurait tarder », ça veut dire « qu’une réponse conséquente de notre part ne saurait tarder »... A ce niveau-là de non-compréhension des textes, on ne sait plus trop quoi faire... Danser, peut-être ?

Ce n’est donc pas la peine d’en rajouter dans les « dérobades », les « tour d’ivoire », les « tabous », les « peur panique du débat » et autres « j’attends ». Notre rubrique « Correspondances » parle d’elle-même. Nous avons, aussi, d’autres vies qu’intellectuelle et politique, et l’actualité espagnole nous occupe également. Désolé, vraiment. Comme depuis la mi-décembre, la Tunisie nous a accaparée. Désolé encore de faire autre chose de le l’ergotage sur un penseur qui se débrouille très bien sans nous : notre engagement n’est pas que cérébral.

Il n’y a pas à confondre « question importante » et « question urgente », sinon c’est du chantage pur et simple et il n’y a pas alors d’autre réponse que le silence. Les problématiques que nous avons à discuter sont anciennes, complexes et aujourd’hui très embrouillées par de multiples idéologues et confusionnistes.

Il nous semble justement que prendre le temps de lire, de comprendre puis, éventuellement, d’écrire, est une attitude saine, à réinventer tant elle semble aujourd’hui délaissée. Cela devrait être le premier devoir de qui se propose d’améliorer la situation contemporaine.

Cela permet notamment de faire en sorte que les textes produits soient incapables, par eux-mêmes, de servir une cause qui est étrangère à l’intention de l’auteur. Ce qui peut éviter accessoirement de se faire traiter de tous les noms par tous les réactionnaires en lice, ce qui n’est nullement un gage de justesse dans ses positions, mais plutôt un manque de précision et de clarté sinon de compréhension des camps en présence. Nous parlions d’incohérence, elle peut commencer par là. Qu’un de nos texte se retrouve revendiqué par nos adversaires et nous nous poseront de sérieuses questions.

Prendre le temps permet aussi d’assainir une relation à un auteur. La haine aveugle, c’est-à-dire le refus de lire posément un corpus de texte pour en comprendre le sens derrière des formulations forcément imparfaites est autant une « relation religieuse » que les commentaires exégétiques, que nous ne goûtons guère. Pour quelqu’un qui défend la pensée libre en islam, c’est étrange d’oublier que les Mu’tazilites précisaient bien que l’écriture coranique était une création humaine et non l’incarnation même de Dieu...

Bref. Pour le reste, tout le monde sait aujourd’hui que Castoriadis était lui aussi un agent du Mossad doublé d’un colonialiste atavique : il suffit d’ailleurs d’aller sur le site de la « Revue Du Mauss » et de chercher les occurences « Castoriadis » pour s’en convaincre...

Merci donc, Yves, de nous laisser un peu de temps pour travailler.

Q.

Problème technique : les envois des « lettres d’information » (dernières publications et revues de presse) sont provisoirement impossibles. Toutes nos équipes sont à pied d’œuvre...