Gilets jaunes : Le piège des réseaux sociaux

mardi 4 décembre 2018
par  LieuxCommuns

Le mouvement des gilets jaunes est en train de réinventer la démocratie directe. Il tire sa force de son refus de toutes les organisations existantes, de son choix de l’auto-organisation et de son intelligence collective exceptionnelle. Mais les outils qui ont permis l’insurrection en cours sont ceux qui aujourd’hui entravent toute structuration interne, dont dépend la suite du mouvement, et pourraient l’handicaper très sérieusement.

La facilité d’utilisation des « réseaux sociaux » électroniques, leur relative gratuité, leur souplesse et leur instantanéité les a fait rentrer dans notre quotidien, au point de faire partie intégrante de notre vie sociale et même de la remplacer. Ils semblent devenus indispensables pour les mouvements sociaux et politiques. Ils permettent de se rassembler autour d’idées partagées, de créer des mouvements à grande échelle et de court-circuiter les grands médias, les syndicats, les partis. Ils participent aux grandes insurrections depuis dix ans comme Twitter en Iran en 2009 ou Facebook en Tunisie en 2011, comme la presse l’a fait en 1789 ou la radio en 1968.

Mais ils ne sont pas adaptés du tout à l’installation d’un mouvement dans la durée et encore moins à la pratique pleinement démocratique du pouvoir populaire. Et c’est l’enjeu des « Gilets jaunes », bien au-delà de la contestation d’une taxe, d’une politique ou d’un président : l’heure est au combat contre tout un système qui nous a mené là et à l’invention d’une démocratie directe, qui ne peut se faire que par l’enracinement, la structuration et la coordination des groupes locaux physiquement réunis.

Il est clair à tous que le succès du mouvement actuel n’est pas dû à Facebook : il émane des rencontres, des actions concrètes, des blocages, des occupations, des manifestations, de la détermination et d’un courage tout humain. Il se nourrit de l’entraide concrète, de la solidarité locale, de l’implication charnelle, de la fraternité retrouvée, de l’intelligence collective, de la spontanéité et de l’imagination d’un peuple qui se redécouvre et se reconstitue. Les initiatives les plus fertiles sont dans le monde réel, hors d’internet et de son monde parallèle. Ceux qui agissent le font hors des « réseaux sociaux », ceux qui inventent le monde de demain le font autour d’un verre ou d’un brasero, ceux qui dépassent les vieux clivages politiciens le font les yeux dans les yeux.

La méfiance vis-à-vis des « réseaux sociaux » électroniques est déjà intuitivement la règle au sein des « gilets jaunes ». Mais tant que l’organisation, la direction et l’avenir du mouvement dépendra plus du Web 2.0 que des liens réels tissés entre des gens physiques à toutes les échelles, il risque de ne pas dépasser son stade actuel et d’échouer dans sa tentative de fonder le nouveau régime politique vers lequel il tend, la démocratie directe.

Quelques aspects délétères des « réseaux sociaux » :

  • Les réseaux sociaux électroniques nous rendent vulnérables. Tout le monde voit bien que Facebook est aussi un grand fichier d’informations et de fichage des individus. Il donne aux services de renseignements, mais aussi aux groupuscules dangereux et aux personnes malveillantes toutes les informations nécessaires et les moyens pour faire pression, harceler, adresser des menaces, exercer un chantage ou inculper sous n’importe quel prétexte et à moindre coût.
  • Les réseaux sociaux électroniques sont très fragiles. Un pouvoir aux abois n’a besoin que de quelques minutes pour faire supprimer un message, un compte, une page, un blog, ou briser n’importe quel lien existant. C’est l’expérience des dissidents dans les pays dictatoriaux. Un mouvement qui ne se baserait que sur ces relations informatisées peut s’effondrer immédiatement, sans que le gouvernement ait recours à la force.
  • Les réseaux sociaux électroniques permettent toutes les manipulations. L’anonymat sur internet peut être une force mais aussi un moyen facile de pratiquer l’entrisme. N’importe qui peut propager une rumeur, se faire passer pour quelqu’un d’autre, infiltrer n’importe quel milieu, semer le doute ou la discorde. C’est évidemment la stratégie des psychopathes, des militants idéologisés, des agents de l’ordre plus ou moins officiels.
  • Les réseaux sociaux électroniques sont sources de confusion. Ils sont le royaume du tout et du n’importe quoi, les fausses informations se mélangent aux révélations explosives, les réflexions intelligentes côtoient les lubies caractérielles et le travail de qualité se confond avec la malhonnêteté et la perversité. Tout ce qui nous empêche de voir clair y prolifère : vieux dogmes et nouvelles idéologies, complotisme et conspirationnisme, crédulité et scepticisme, gourous et prophètes, pervers et démagogues, le tout en des vidéos de quelques dizaines de secondes ou en deux ou trois phrases.
  • Les réseaux sociaux électroniques provoquent l’hystérie. Ils font régner la facilité, les messages étant de plus en plus court et visuels, l’immédiateté et la frénésie, les nouveautés tombant en continu, l’impulsivité, chacun réagissant au coup-par-coup. Ils sont évidemment hautement addictifs, au détriment des formes traditionnelles de sociabilité, de discussion et de réflexions. Ce n’est pas le nombre de vues ou de « likes » qui doit décider, dans la précipitation fébrile des « clics », d’un représentant, d’une revendication ou d’un mode d’action.
  • Les réseaux sociaux électroniques isolent et déshumanisent. Ils peuvent être efficaces concernant des questions strictement techniques, mais certainement pas pour des délibérations importantes. Alors qu’aujourd’hui tout fait question, tout s’écroule et est à réinventer, il nous faut des lieux de rassemblement, de rencontre, d’échange, où nous pourrions réinventer une autre manière de faire société. Nous avons besoin de nous parler, directement, pour nous comprendre, nous faire confiance, nous accompagner mutuellement, élaborer ensemble une nouvelle société en commençant par des réunions de gens « réels ». Celles-ci sont aussi invisibles des médias que de Facebook, dans l’exacte mesure où elles sont peu spectaculaires et souvent laborieuses.
  • Les réseaux sociaux électroniques appartiennent à l’ennemi. Le monde construit par les relations électroniques, c’est celui que nous contestons : c’est une société éparpillée, peuplée d’inconnus que l’oligarchie domine ; une pseudo-démocratie fondée sur l’émotion éphémère au profit des puissants ; un univers habité par des écrans, des appareils, des machines, des techniques qui infantilisent et déresponsabilisent ; une civilisation qui consomme de plus en plus d’énergie, rendant progressivement la planète inhabitable.

Les « réseaux sociaux » électroniques ne font que remplacer les liens familiaux, amicaux, de travail, de voisinage et de luttes. Ils prospèrent sur la déliquescence de notre société, au rythme de sa transformation en désert social et participent de fait à la fragmentation en communautés, tribus, bandes, déstabilisant nos psychisme et créant un sentiment d’irréalité. Une démocratie directe nécessite un peuple vivant, uni, fondamentalement humain, traversé de contradictions et d’oppositions mais capable de les regarder en face et, plus que tout, de transformer la réalité. Cela implique de renouer des liens élémentaires disparus, de retrouver des réflexes de convivialité et de dialogue, indépendamment de toutes les institutions et de toutes les machines. Déléguer à des algorithmes la forme la plus élémentaire de faire société, la relation affective dans toute son épaisseur et sa complexité, conduit tout naturellement à déléguer l’action concrète puis le pouvoir politique à quelques-uns, avec l’illusion d’y participer.

C’est un des enjeux les plus massifs, les plus difficiles et certainement le plus durable du mouvement en cours : retrouver la capacité de faire peuple, de retisser une société vivante et sensible. Ce n’est pas l’informatique qui doit conditionner l’audace, l’intelligence et la sagesse d’un des plus beaux mouvements populaires de toute l’histoire de France.

Lieux Communs
4 décembre 2018