Gilets jaunes : tentations révolutionnaires et risque de chaos (2/2)

vendredi 7 décembre 2018
par  LieuxCommuns

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Les causes fondamentales du mouvement des « gilets jaunes »

Ce mouvement trouve sa source dans la rupture d’un modus vivendi qui s’est progressivement mis en place au fil du XXe siècle, dans l’exacte mesure du recul, puis de la fin du mouvement révolutionnaire : aux élites le pouvoir assuré de « gérer » le pays convenablement ; aux peuples la société de consommation et la tranquilité.

Mais la fin des révolutions et des grands conflits sociaux – Mai 68 en étant la toute dernière et poussive tentative – annonçait un affranchissement inédit pour les couches dominantes occidentales de tout lien contraignant avec ses populations désormais assagies et converties à la paix sociale. La transformation des anciennes classes régnantes, contenues et obligées à une cohésion et à une certaine cohérence, en oligarchies libérées de tout devoir et de toute tenue a provoqué une régression faite de déclassement et d’ensauvagement. Tendanciellement, ni le niveau de vie ni la sécurité ne semblent plus assurés, ni même, fait radicalement nouveau, l’enracinement culturel.

Cette situation n’est pas propre à la France : elle est à l’origine de multiples réactions populaires depuis dix ans, baptisées « populismes », en Grèce, en Italie, en Hongrie, en Angleterre, aux USA, au Brésil, au Québec… Les « gilets jaunes » sont le sursaut français qui refuse de voir disparaître le seul monde connu et désiré, qu’incarne jusqu’au mythe la période des « Trente Glorieuses », de 1945 à 1975. Mais cet « âge d’or » fait de croissance continue, d’État-providence, d’ascension sociale et d’identité collective était l’aboutissement de siècles de luttes et de combats acharnés du mouvement ouvrier, et qu’il a indirectement entraîné dans sa disparition.

Ce grand chambardement auquel les « gilets jaunes » apportent, jusqu’à aujourd’hui, une contribution décisive, ne peut être un retour en arrière (vers le progrès !), résolument impossible d’une multitude de manières. Nous sommes en demeure de réélaborer un mouvement d’émancipation à l’échelle de décennies. C’est tout l’enjeu du mouvement actuel, au-delà de tout recul du gouvernement, de sa chute ou de l’instauration d’un nouveau pouvoir, aussi idéal apparaît-il.

Prendre au sérieux la démocratie directe

Parmi toutes les revendications entendues ou lues, celles qui concernent la participation des citoyens aux décisions politiques sont en réalité les seules importantes, puisqu’elles conditionnent et contiennent toutes les autres. Elles les dépassent de loin, et laissent derrière toute fascination pour la violence émeutière, insurrectionnaliste ou prétendument « révolutionnaire ». C’est à ce titre qu’elles sont systématiquement éludées.

Mais cette participation, quel qu’en soit le degré, n’est que poudre aux yeux si elle n’est pas enchâssée dans une re-politisation de la population sans autres moyens que les siens, par un réveil de cette passion pour la chose publique qui sous-tend toute véritable démocratie, la reconstitution d’une culture populaire qui reprenne les visées d’émancipations. Et ce processus ne se fera pas en quelques jours, ni en quelques mois, tant les questions à aborder sont aujourd’hui embrouillées, complexes et, pour certaines, d’une nouveauté absolue et tant l’individu aujourd’hui produit par l’industrie du divertissement se trouve démuni face à l’incertitude.

C’est là que réside le véritable enjeu du mouvement actuel : reconstituer un corps politique, non pas le temps d’une lutte ponctuelle, mais inscrit dans un quotidien qui sécréterait une auto-formation, une auto-éducation, auquelle personne ne peut décemment se soustraire au vu des transformations à réaliser, aussi cruciales qu’inédites.

S’il est difficile d’imaginer une organisation démocratique d’un mouvement populaire dans la durée, les nombreuses expériences révolutionnaires du passé apportent des éléments de réponse :

- Formation de groupes durables à l’échelle locale. Ce sont eux qui permettent la re-socialisation et la libération de la parole à laquelle nous assistons. Réunis régulièrement en assemblées, ils seraient capables d’analyser collectivement la situation, de délibérer et de décider quant à la marche à suivre, d’assurer la sécurité sur leur territoire et la gestion matérielle, notamment du ravitaillement si celui-ci venait à manquer.

- Mise en place d’outils permettant l’information, l’expression et la délibération collective. Ils permettraient d’exposer et de confronter toutes les opinions et de tous les avis (journaux, blogs, ateliers), de diffuser des mots d’ordre, d’agir de concert, d’élargir le mouvement mais aussi d’élaborer progressivement une pensée politique qui lui soit propre. Il ne s’agit pas de chercher de nouvelles idéologies, encore moins de rafraîchir les anciennes, mais bien de démonter celles existantes pour faire vivre une réflexion populaire qui échapperait à tous les carcans.

- Coordination nationale de toutes ces unités locales. Sur des principes de démocratie directe (élections puis tirage au sort, mandats tournants, impératifs et révocables) des délégués sont désignés auprès d’assemblées à plus grande échelle (circonscription ou département). Il ne s’agit certainement pas de nommer des représentants pour vaquer ensuite à ses petites affaires mais de parvenir à articuler une ou des paroles collectives formulées et contrôlées par les groupes locaux.

Une telle organisation, structurée dans la durée, pourrait être en capacité de créer la fermentation nécessaire à un changement radical de société. Celui-ci ne saurait être chaos ou autoritarisme, les deux s’engendrant mutuellement, mais bien mûrissement lent et obstiné cristallisant les bases d’une nouvelle civilisation, aussi étrangère au fatalisme qu’au millénarisme.

Les embûches, les chausses-trappes et les pièges sont nombreux sur ce chemin abrupt, mais il est le seul existant. Le mouvement actuel semble le chercher confusément et ce n’est qu’en s’y engageant qu’il peut signifier le début d’une nouvelle ère historique et non l’accélération de la décomposition en cours.

Lieux communs
5 – 6 décembre 2018