Gilets jaunes : la violence et l’impasse

lundi 14 janvier 2019
par  LieuxCommuns

Le mouvement des gilets jaunes ne paraît plus que rythmé par les « Actes » successifs, manifestations urbaines dont ne sont retenues que les « violences », les images, les décomptes des victimes, des arrestations, etc. En se réduisant à ce scénario unique, le mouvement s’engouffre dans une impasse dans laquelle l’oligarchie et ses relais médiatiques le poussent malgré sa résistance obstinée mais diffuse.

La violence en manifestations

Les affrontements avec les CRS et gendarmes mobiles lors des manifestations françaises sont devenus un rituel parfaitement balisé à mesure que l’État a perfectionné ses doctrines de maintien de l’ordre, depuis plus d’un demi-siècle. Ils font partie de ce folklore militant qui mime l’insurrection et rejoue périodiquement le psycho-drame de la révolution. Ils constituent une soupape conventionnelle permettant, tous comptes faits, que se perpétue l’ordre social, et tous les acteurs y participent, chacun jouant une partition pré-définie à l’avance.

C’est l’impasse dans lequel les gilets jaunes sont en train d’être poussés par l’industrie médiatique (qui y trouvent du spectaculaire vendable), le gouvernement (qui joue le pourrissement rédhibitoire au risque du chaos), les partis (qui se flattent en rendant l’exécutif responsable), l’appareil répressif (qui éloigne ainsi sa base des manifestants) et bien sûr les groupuscules émeutiers (qui se donnent l’impression de jouer un rôle historique). Alors que l’essence d’un mouvement spontané comme celui des gilets jaunes est d’être radical, pacifique, omniprésent, insaisissable et imprévisible [1], la crispation sur d’uniques affrontements hebdomadaires le prive de cette force populaire incomparable : en le laissant se placer sur le terrain militaro-policier l’État et ses réseaux, qui y excellent, le rendent finalement maîtrisable et pourraient, en dernier recours, faire appel aux forces anomiques qui peuplent le pays (mafias, gangs, djihadistes, … ) pour le neutraliser.

La colère, l’émeute et la révolution

Si la violence populaire et politique permet d’abord de faire entendre une exaspération sociale poussée à bout, puis de combattre symboliquement le monopole de la contrainte physique qui fonde l’État, son stade ultime est celui de la tactique : il s’agit de prendre possession d’armes, de territoires et de lieux de pouvoirs (médias, ministères, parlements, banques) afin d’initier un changement de régime. Les deux premiers types de violence sont ceux d’une minorité de gilets jaunes depuis le début, le troisième n’apparaît que ponctuellement sur les lieux de blocages et de filtrages. Mais pousser ce dernier à son terme n’aurait de sens que dans une perspective authentiquement révolutionnaire, que personne n’envisage sérieusement et qui ne pourrait être inaugurée que par le ralliement d’une partie des forces de l’ordre ou de l’armée [2].

En l’absence de véritable possibilité de renversement brutal du pouvoir actuel, la poursuite des affrontements, leur répétition sur le même mode ritualisé, ne peut aboutir qu’à trois choses, nullement incompatibles : un durcissement sans précédent du régime (tendance en gestation depuis quelques années et qui s’esquisse de plus en plus) ; quelques concessions de l’oligarchie (renouvellement plus ou moins important du personnel politique, E. Macron y compris, et mise en place de quelques mesures) ; l’apparition d’un chaos généralisé (par l’irruption d’émeutes de banlieues ou d’une crise économique, par exemple). C’est le sens de l’omniprésence dans les conversations du terme de « guerre civile », sans que personne ne parvienne réellement à en définir les camps [3].

Pour un mûrissement de la situation

Dans tous les cas, les crises que révèle ce mouvement des gilets jaunes – et qui le rendent éminemment salutaire – seraient alors ajournées, sans bénéfices prévisibles [4] : ni la domination oligarchique, ni l’épuisement énergétique, ni la déliquescence et la partition du pays ne seront véritablement remis en cause. La course à l’abîme dans laquelle nous sommes entraînés ne sera que suspendue – aggravée de surcroît. Nous ne pouvons échapper à cette perspective désastreuse que par l’intermédiaire d’une organisation populaire d’un type nouveau, que le mouvement actuel semble esquisser en mille endroits [5], qui produise des informations sérieuses, des délibérations populaires, des décisions réfléchies et des actions directes. Il s’agirait de l’institution sur le long terme de ce que font déjà, intuitivement, les gilets jaunes. Seule une telle démocratie directe en acte permettrait de faire éclater les faux clivages idéologiques, de formuler des discours conséquents et surtout de créer des perspectives politiques crédibles [6].

Sur ce chemin, les embûches sont immenses : aux difficultés de recréer une véritable socialité dans notre société atomisée [7] s’ajoute le vieux réflexe anthropologique qui consiste à s’en remettre systématiquement à d’autres pour les décisions, soit la délégation spontanée du pouvoir. S’y rajoute aujourd’hui l’entrisme gauchiste qui travestis ou fait taire toute voix dissidente, reconduisant à la base l’idéologie bien-pensante qui règne dans l’espace publique et que les gilets jaunes avaient ébréchés [8]. À ces chantiers immenses, profonds et anciens, générateurs de désespoir et de découragement, la violence ne saurait constituer une réponse mais plutôt une fuite de nos responsabilités. Les affrontements répétitifs pourraient bien devenir l’exutoire d’une immense frustration provoquée par l’impuissance d’un peuple à seulement exprimer sa volonté et à la traduire en paroles et en actes, sans rien attendre de quiconque [9].

Contre l’idéologie de la soumission et celle de la violence

La question de la violence ne saurait donc être traité sur un registre moral, philosophique ou théologique : elle est ici stratégique et politique, c’est-à-dire pragmatique. Comme il existe une idéologie de la passivité et de la soumission, du « vivre-ensemble » vendus depuis des années par le « Parti de la Paix » et qui sécrète la guerre, existe son complément organique : l’idéologie de la violence, qui la voudrait salvatrice et purificatrice, mais qui ne débouche que sur le renforcement de l’appareil répressif d’État, la militarisation du mouvement et l’appel à l’autorité.

La destruction de toutes les idéologies mystificatrices, c’est cela que nous sommes nombreux à voir en germe dans ce mouvement [10] : l’ouverture d’une ère nouvelle, c’est-à-dire la possibilité historique d’échapper aux schémas stériles qui verrouillent nos possibilités d’agir et de penser, conjointement.

Lieux Communs
11 – 13 janvier 2019



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