Ce que pourrait être une société démocratique (5/5)

dimanche 8 mai 2016
par  LieuxCommuns

Voir la quatrième partie

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6 — La question du devenir de la puissance

Rien ne fera mieux comprendre ce dernier point que de ramasser succinctement une aporie qui court tout au long du présent texte et qui en formule l’interrogation principale, le devenir du désir de puissance dans une société autonome.
Que celui-ci habite l’âme humaine depuis ses tréfonds, qu’il en soit l’origine ontologique comme nous le pensons (cf. infra) ou qu’il structure le sujet depuis ses premières interactions sociales, l’histoire semble en témoigner : la puissance prêtée aux forces occultes, diffuses, concentrées en des dieux puis incarnées dans le corps du monarque modèlent les personnalités et les sociétés humaines depuis qu’elles existent : la folie individuelle, sa démesure, son hubris étaient déléguées à une source extra-sociale, et l’équilibre social autant que psychique exigeait ainsi une profonde hétéronomie. A cet égard-là aussi, la période hellénique apparaît comme une rupture miraculeuse, où la métaphysique reposait alors bien plus sur un chaos immaîtrisable que sur un ordre cosmique à perpétuer [1].
Les trois monothéismes qui l’ont suivie constituent, de ce point de vue, une réelle régression qui confie une toute-puissance au Dieu Unique et Souverain, garant du déchaînement guerrier et conquérant comme de la soumission indiscutable de l’individu. Ce que la modernité a opéré, moyennant l’usage de la raison, c’est la descente sur Terre de ce fantasme de puissance infinie, déployé et rendu tangible dans l’accumulation incessante d’argent, le développement de la science, de la technique et de l’industrie, l’emprise croissante sur la « nature », la démesure du pouvoir par l’appareil totalitaire et son arsenal impensable de destruction — et sa progressive accessibilité pour tous, réelle ou par procuration, par différents mécanismes, dont les pressions populaires pour la mobilité sociale dans la hiérarchie des pouvoirs et des revenus.

Dire que la démocratie est autolimitation, formulation de limites par le peuple pour le peuple lui-même, c’est refuser que cette démesure, ce « mauvais infini » de Hegel s’incarne dans la surenchère aveugle de la technoscience, dans la course sans fin aux profits ou à la boulimie consumériste, ou, encore moins, dans la domination de tous par un seul ou des autres par nous-mêmes. Mais il est inconcevable de projeter une abolition pure et simple du délire de puissance, dans tout domaine, sinon à rêver non pas une autre humanité, mais bien une autre espèce. Bien sûr et comme déjà évoqué, une intense socialité, une créativité sociale et artistique sans précédent, et la création d’une foule d’institutions permettant la réflexivité individuelle et collective apparaissent comme des sources d’étayage importantes et centrales. L’exemple de l’Athènes antique est parlant, qui multiplia les institutions mobilisant l’agôn, l’affrontement, sur le terrain civil, comme les jeux et les compétitions sportives, les concours de rhétorique, de tragédie ou de chant, ou au premier chef l’argumentation intellectuelle, mais on est en droit de douter que cela soit suffisant.
Car une société comme nous la voulons ne va pas seulement contre le capitalisme, qui n’est que le summum d’un mécanisme bien plus global (ce que refusent de voir les « anticapitalistes »), ni contre la modernité, en qui repose aussi l’alternative, mais bien contre des millénaires d’histoire sédimentés dans l’imaginaire contemporain et nécessairement futur. Un seul exemple : l’expansion, l’extension non seulement des frontières étatiques mais d’abord et surtout de l’aire géographique de l’humanité, a été une règle rarement démentie. Le ralentissement brutal de l’aventure spatiale avec la fin de la guerre froide semble discrètement en marquer le coup d’arrêt. Il n’est pas absurde de considérer, compte tenu de l’indigente configuration planétaire du système solaire [2], qu’il s’agit là d’une immobilisation définitive, cantonnant à la Terre une espèce animale dont l’extension incessante de son territoire apparaît comme une pièce maîtresse de sa survie. Situation qui s’avérerait alors absolument inédite, exigeant de nouveaux modes d’habiter et de penser encore minoritaires sinon inexistants. Cette rupture, pour l’instant subie vu l’emballement mondial actuel, a déjà été comparée à celle opérée durant le néolithique, de même dimension et de même ampleur, chamboulant tous les rapports connus au temps, à l’espace, à la culture, au savoir, aux ressources, aux richesses... Peut-être peut-on plus simplement la rapprocher de cette mythique « période axiale de l’Histoire universelle » chère à Karl Jaspers, qui a vu un nombre impressionnant de civilisations ramasser leur culture millénaire en quelques œuvres monumentales, faisant passer l’écrit, la mémoire et l’histoire dans des modes d’être inconnus jusque-là et qui nous constituent depuis [3].
De ces basculements possibles (comme d’une extinction), nous ne pouvons rien dire : tout au plus pouvons-nous essayer d’en déceler les éventuels signes avant-coureurs.

IV — La question de la transition

On ne saurait achever l’esquisse d’une société démocratique réalisable sans évoquer ce qui a longtemps été appelé la « transition », le passage du monde actuel à celui projeté.
Engluée dans la métaphysique hégeliano-marxiste où une bienveillante providence fait finalement accoucher l’humanité d’un monde idéal, la question se pose pour nous fort différemment et nous force à examiner la situation historique, non pour calculer le délai qui nous séparerait de cet avènement, mais bien pour tenter d’y déceler des dynamiques susceptibles de seulement porter un projet de démocratie directe.

Nécessité d’une maturation anthropologique
De tout ce qui précède, et par quelque bout qu’on le prenne, il ressort qu’une telle société ne pourrait avoir un début de réalisation que portée par le plus grand nombre et, parallèlement, que les grandes tendances mondiales actuelles nous poussent à l’opposé. C’est que nous sommes les rares héritiers d’un mouvement qui s’est progressivement dilué depuis le milieu du siècle dernier et, depuis, le cours du monde a largement bifurqué. Le projet d’autonomie qui a structuré l’Occident a succombé aux ravages des deux guerres mondiales, à la puissance technologique, à la société de consommation, à l’État-providence, aux mascarades électorales et à la politique des lobbies. A tel point que la question de la transition de la société actuelle à une autre telle qu’elle se posait à l’époque devient pour nous : à quel moment historique futur le projet d’une société libre et égalitaire pourrait-il reprendre et redevenir populaire au point de s’incarner chez chacun dans une autre manière d’être et de faire ?
Car il ne suffit pas de se proclamer pour la liberté et l’égalité, à supposer que ces mots retrouvent un jour du sens : cela, tous les lobbies politiques s’en réclament, de l’extrême gauche à la droite nationaliste, et les populations sans perspectives dans un monde qui s’effondre ne pourront que le brandir, mêlant d’éventuelles aspirations authentiques à l’autonomie à l’exigence indiscutable d’une restauration de l’univers de la consommation [4]. Ce qui serait requis, ce n’est aujourd’hui rien de moins que la lente transformation des personnalités telle que l’Europe l’a vécue de la Renaissance aux premières Révolutions, la formation progressive, génération après génération, de la personnalité moderne pour qui, par exemple, le projet ici décrit ne relève pas d’un étrange délire parmi tant d’autres. Or cette dimension anthropologique et temporelle est systématiquement évacuée par un volontarisme malvenu mais certainement plus rassurant, même chez les contributeurs les moins irréalistes [5].
Considérer que ce à quoi nous tenons plus que tout est aujourd’hui une signification socialement morte n’est certes pas réjouissant. Mais l’histoire témoigne que les dynamiques profondes ne s’éteignent pas facilement (le catastrophisme étant le revers de la médaille progressiste). Il suffit de se remémorer par exemple l’incompréhensible et admirable survie du peuple juif depuis trois millénaires ou les effondrements et les reconstructions successives de l’Égypte antique durant plus de deux mille ans. Certes, ces sociétés sont des parangons de l’hétéronomie, mais l’éclipse que l’Europe a connue lors de l’interminable guerre de Cent Ans ou, remontant plus loin, cette improbable réappropriation, à dix siècles de distance, de l’héritage grec (dont l’Orient n’a su que faire sinon s’y accouder pour inventer la régression chrétienne), montrent à leur tour que le projet d’autonomie est bien une plante fragile, mais dont il ne faut pas sous-estimer la vivacité.

Critères de jugement
Quelques critères nous semblent importants à envisager afin de nous aider à déceler un courant politique et social visant l’émancipation, bien qu’ils n’apparaissent nullement comme suffisants, loin de là.

D’abord, l’adhésion aux mythes contemporains de la société de consommation, dont témoigne l’interminable et mortifère répétition de l’actualité, est aujourd’hui telle qu’elle ne se fissurera certainement pas de l’intérieur par l’action des gens, mais bien à travers un bouleversement extérieur du statu quo rendant impossible tout espoir de retour en arrière rapide. Il ne s’agirait nullement de « l’étincelle mettant le feu à la plaine », mais bien de l’arrachement involontaire à un monde vécu comme indépassable, entraînant un véritable deuil de cette période.
Ensuite, la multidimensionnalité et l’interpénétration des crises en cours et à venir rendra précaires et instables toutes les évolutions des prochaines décennies. Les inévitables et innombrables révoltes qui se profilent sont loin d’en annoncer la fin, et les régimes qui pourraient en naître, quels que soient leurs fondements et leurs appuis, pourraient se disloquer aussi vite qu’ils surgissent.
Enfin, il ne pourra y avoir (re)naissance d’un projet populaire de démocratie directe sans une transmutation quasi totale ou une disparition pure et simple des idéologies (essentiellement gauchisantes) qui se réclament plus ou moins explicitement de son héritage. Leurs dégradations affolantes depuis le début du XXe siècle (entre l’apparition de la Gauche européenne et le putsch russe d’octobre 1917) en font aujourd’hui les ennemis les plus redoutables du gouvernement du peuple, puisqu’elles constituent les enzymes permettant la digestion des poussées subversives et leur emploi pour le rafistolage du métabolisme social.

Quelques hypothèses prospectives
Essayons de dégager quelques possibilités d’une telle marche de l’histoire dans la sphère occidentale, où les coordonnées sociopolitiques nous sont moins étrangères qu’ailleurs sur la planète.

— La première, implicitement la plus courante, la plus optimiste en un sens, serait de partir des îlots actuels où les idées et pratiques ici présentées circulent encore quelque peu, des rares lieux où elles tentent sérieusement d’être mises en œuvre, des quelques mouvements qui ne leur sont pas totalement étrangers, rapidement évoqués dans la première partie. Peut-être l’abandon par l’oligarchie des classes les moins favorisées [6], leur relégation progressive dans des zones en déshérence et leur constitution lente et de facto en contre-société pourraient-elles amener à l’extension de ces alternatives et leur institutionnalisation en mode de vie. Il serait alors possible qu’un véritable clivage culturel se fasse jour et qu’une reconstruction du social s’opère sur des bases radicalement différentes de celles d’aujourd’hui, dessinant la perspective d’une ré-institution prochaine de la société, quelle qu’en soit la forme. Il est clair qu’alors le verbiage militant actuel, mélange de gauchisme, de libéralisme, de technophilie et de primitivisme sera rendu absolument méconnaissable [7] : après un retrait d’une centaine d’années, les peuples pourraient reprendre leurs rôles historiques. Mais ce schéma, finalement progressiste, doit postuler que les populations concernées seraient alors toujours animées par la visée de l’autonomie, ce qui est tout sauf inéluctable, la pente la plus probable étant une restauration autoritaire. Si la misère a toujours engendré une auto-organisation de la survie permettant de gérer au mieux la rareté, celle-ci ne s’est inscrite dans l’horizon d’une société égalitaire que dans quelques cas particuliers — et toujours urbains.

— Un deuxième scénario serait plus poreux aux crises contemporaines qui ébranlent le monde tel qu’il s’est construit jusqu’ici et les stratégies des couches dominantes pour asseoir leurs dominations. Impossible de déceler aujourd’hui l’origine de ce qui mettrait à bas ces mécanismes rodés : sans doute une synergie rassemblant un effondrement des niveaux de vie sans précédent, une accélération des bouleversements et catastrophes écologiques et une multiplication des troubles sociaux et internationaux. Le cynisme et l’insanité des oligarques, ou la disparition de leurs leviers de régulation sociale, laisseraient durablement la plus grande partie des populations sans réels États stables ni assistance, forcées de pourvoir par leurs propres moyens aux nécessités quotidiennes, à commencer par leur propre sécurité. Que cette situation chaotique dure ou qu’elle engendre dans l’urgence de nouveaux régimes (sans doute passablement pires que les précédents et qui renforceront la confusion), les difficultés pour reconstruire une perspective politique seront innombrables : aux problèmes matériels inconnus depuis au moins deux générations s’ajoutera un capharnaüm idéologique particulièrement dense et kaléidoscopique. Ce ne seraient alors ni les discours ni les raisonnements qui pourraient orienter l’activité collective vers un but commun, mais ce que les gens mettront en place, expérimenteront, cahin-caha, imagineront comme moyens de renverser la situation et transmettront à leurs descendants, bref, leurs désirs les plus profonds. Si les ponts anthropologiques qui relient ces populations à leur passé ne sont pas totalement rompus, la perspective sérieuse de la réalisation d’une société autogouvernée pourrait alors refaire surface en l’espace d’une génération, comme une épave en période de basses eaux, et redonner un sens à l’aventure humaine.

— Troisième et dernière hypothèse prospective [8], celle d’une conjonction de crises géopolitiques (démographique, économique et énergétique) aboutissant à un conflit de dimensions mondiales, sans recours massif aux armes d’anéantissement. Une éventuelle renaissance d’un projet d’autonomie ne serait alors possible qu’une fois les guerres achevées et sur des bases à la fois géographiques, sociales et culturelles résolument inconnues aujourd’hui. La situation écologique s’étant dégradée comme jamais, et ses multiples effets ne pouvant plus être retardés, pourrait alors se mettre en place une société autoritaire où l’ingénierie écologique assurerait les besoins vitaux des êtres humains. Les populations auraient alors à affronter un nouveau type d’État, potentiellement universel, similaire à celui des sociétés hydrauliques de l’Antiquité, ayant en charge les ressources disponibles pour la production et le rationnement de la consommation. Cette configuration, historiquement nouvelle dans la sphère occidentale, n’est pas sans écho avec certains moments historiques où les porteurs du projet d’autonomie se sont affrontés aux différents despotismes de l’époque classique, ou au totalitarisme, et elle pourrait bénéficier du recours à la raison que porte en germe un régime prétendant se réclamer de la science et ne pouvant entièrement se prémunir des épreuves de la réalité.

Ces spéculations sont vaines, pensera peut-être le lecteur, qui trouvera sans peine ailleurs une prose plus chantante recyclant un triomphalisme vieux de plus d’un siècle, apparemment seule à même de fonder un engagement qui ne supporte plus l’inscription dans une large échelle de temps. Il nous semble que c’est précisément cette impossibilité à affronter une réalité désagréable qui précipite au fil des décennies les événements les plus sombres et oriente le cours du monde vers un terme si peu réjouissant. Car l’effondrement civilisationnel a son pendant psychique : c’est la tonalité fondamentalement dépressive de l’Occident — et plus particulièrement de ses franges les plus militantes qui, croyant la compenser par le déni, la rendent plus aiguë encore — qui interdit cette créativité historique qui l’a modelé et qui, seule, pourrait gripper les déterminismes de nos sociétés et faire dérailler l’histoire dans sa course à l’abîme. Sans doute sommes-nous placés devant le plus grand choix que l’humanité ait eu à affronter durant sa courte histoire. Mais le fait que nos prédécesseurs l’aient entrevu avant qu’il ne s’impose à nous devrait nous interdire de le considérer comme inconcevable.

Collectif Lieux Communs Avril 2012 — Janvier 2015


[1Voir Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, (1962 ; Puf, 2009), ainsi que C. Castoriadis, Ce qui fait la Grèce, tome 1 : D’Homère à Héraclite (Seuil, 2004).

[2Cf. Le secret de l’Occident..., op. cit., Épilogue, p. 815 sqq. On notera que ces thèses ont été découvertes « empiriquement » par les auteurs de science-fiction, souvent les plus politiques, qui postulent souvent des systèmes à planètes sinon jumelles du moins potentiellement habitables (voir notamment Ursula K. Le Guin dans Les Dépossédés. Une utopie ambiguë, 1974 ; Robert Laffont, 2010).

[3... mais dont il n’est pas exclu que nous sortions prochainement, la ré-oralisation de la culture avec l’insignifiance grandissante de l’écrit semblant signifier une « désaxialisation » du monde (que certains nomment « désymbolisation », cf. « La désymbolisation en question » de Joëlle Mesnil, DNSI). On lira avec profit La mémoire culturelle. Écriture, souvenir et imaginaire politique dans les civilisations antiques de Jan Assmann, (2002 ;Aubier, 2010).

[4Comme on l’a vu récemment en Grèce lors d’un des plus novateurs mouvements sociaux depuis une génération : cf. Le mouvement grec pour la démocratie directe..., op. cit.

[5On pense à Ezequiel Adamovsky dans « Penser le passage du social au politique », mars 2006, particulièrement dans sa seconde partie où il propose la formation d’Assemblées des Mouvements Sociaux, prodromes aux Assemblées ici décrites.

[6On lira, de G. Fargette, « Keynésianisme improbable » et « Les conditions de validité du keynésianisme », in Le crépuscule du XXe siècle n° 25, décembre 2012 [DNSI].

[7On lira au sujet du décalage entre les bonnes intentions et les réalités anthropologiques « Essor et faillite des réseaux de « troc » en Argentine : l’échec d’une refondation sociale » 2005, de Bruno Mallard (http://revista-theomai.unq.edu.ar/n... mallard_12.htm).

[8Nous reprenons ici quelques éléments du « Préliminaire à toute réflexion sur les troubles en cours et à venir » de G. Fargette, 2009 [DNSI].


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