N. Zaltman : « De la guérison psychanalytique »

La pulsion anarchiste
mercredi 6 juillet 2011
par  LieuxCommuns

Note de lecture d’une sympathisante, avec laquelle on ne partagera peut-être pas complètement l’enthousiasme pour les thèses de N. Zaltmann.

Le livre de Nathalie Zaltzman (membre fondateur du 4e Groupe décédée l’an dernier), De la Guérison psychanalytique (PUF 1998), inclus, comme chapitre, son article publié en 79 dans la revue Topiques sur “la pulsion anarchiste”.

Avant de communiquer de larges extraits de ce chapitre, voici quelques citations tirées de ce qui le précède et qui permettent de bien situer la réflexion de Zaltzman sur ce sujet.

1. Extraits préalables

Lorsque Freud se réfère à la guérison par l’analyse, car lui s’y réfère, il ne donne pas d’autre contenu à ce terme que celui du franchissement des résistances” (p. 8)

La pratique de la psychanalyse, pour l’analysant comme pour l’analyste, est une pratique mégalomane (...). Elle doit soutenir une ambition inhabituelle : celle de porter aide et remède à une souffrance en modifiant l’auteur de cette souffrance et ce, par des procédés qui sont tout sauf gentils (...). La guérison est [donc] une entreprise considérable, surtout lorsqu’on aura rappelé cette circonstance aggravante qu’il ne suffit pas de souffrir et de tomber malade pour que le recours analytique se révèle secourable.” (p.9)

Dans Le Malaise dans la culture, Freud écrit que le devenir psychique, individuel et général, est affecté par trois grands ordres de souffrances et d’épreuves : celles qui lui viennent de sa condition somatique, celles qui lui viennent de la violence des événements naturels, de la réalité non-humaine, et celle qui lui viennent de son rapport inévitable avec ses semblables : “la souffrance issue de cette source nous la ressentons peut-être plus douloureusement que toute autre ; nous sommes enclins à voir en elle un ingrédient en quelque sorte superflu”. Le lien obligé à l’autre et à l’ensemble humain est aussi inévitable que l’illusion narcissique qui voudrait le rendre superflu.[...] Qu’est-ce que l’homme pour l’homme ? Ni un dieu, ni un loup, mais un effet de culture” (p. 10).

L’organisation de masse a expulsé de ses buts communs le souci de la conservation matérielle et morale de l’individu, son droit et ses droits de vivre dans des conditions compatibles avec son intégrité psychique et physique. [...] Le totalitarisme délie le bien individuel du bien commun.[...] Le désir amoureux est la première faille dans l’identification collective obligée et la plus grande source de résistance de l’individu à l’emprise d’un collectif qui vise à ériger un lien collectif dépersonnalisé, identique pour tous, en place de tout lien personnel, pulsionnel, érotique [voir l’emprise du fracas médiatique visant à “normer” le désir amoureux, ndlr].” (p. 15)

Conçues comme des œuvres, les formations collectives centrées sur des buts collectifs communs, la civilisation et la culture font théoriquement et littéralement l’impasse sur leurs origines pulsionnelles, sur le fait qu’elles ne tiennent leurs possibilités d’évoluer et leurs pouvoir d’influence que d’une “poussée érotique interne” de même nature pour l’individu et pour l’ensemble, et que c’est par l’individu isolé, visionnaire et déviant que passent les initiations aux changements [c’est presque du Castroriadis paraphrasé, ndlr]” [...] La civilisation n’est pas une transformation psychique d’un inconscient collectif. Il n’y a ni âme, ni inconscient collectifs. [...] C’est par le psychique dans l’individuel que s’accomplit la “Kulturarbeit”, ce processus spécifiquement mis en évidence et connaissable par l’expérience analytique” (p. 16)

L’écroulement de ce qui assurait à chacun, à son insu, la certitude de l’existence d’un pacte entre l’homme et lui-même, et les autres, cet écroulement a eu lieu, quelles que soient nos forces de dénégation : pour ceux qui l’ont vécu et ne lui ont pas survécu et pour ceux qui sont restés en vie, et pour les deux générations au moins qui sont nées après [cela renvoie à la question de savoir comment 68 a pu être possible après Auschwitz, ndlr]. Cet écroulement fait désormais partie de chacun : il fait partie de l’héritage de la réalité humaine” [...] Le mouvement des processus de civilisation, le fait même d’un récit possible de l’histoire donnent à chaque individu, indépendamment de l’histoire singulière qu’il pourra avoir et dès avant sa naissance, un capital narcissique initial : celui d’une certitude minimale d’existence pour autrui. La Kulturarbeit [...] est ce garant narcissique minimal.” (p. 17, c’est moi qui grasseye)

pp. 18-19 : “L’écroulement d’une civilisation décape jusqu’à l’os tout ce qui est si périssable dans l’organisation de la réalité humaine. Il révèle l’existence d’un reste. [...] Qu’advient-il dans l’inconscient pour chacun lorsque cette certitude minimale est activement visée par la destruction, à rebours de ce que garantissaient la transmission culturelle, le gain de civilisation ? Qu’advient-il à chacun lorsque la fonction protectrice de la civilisation, si illusoire soit-elle, bascule vers la pratique ouverte de la destruction ? Qu’advient-il lorsque l’ensemble humain, historiquement, ne désigne plus à chacun, le semblable et l’ennemi, qu’il leur veut quelque chose, fût-ce quelque chose de malveillant, lorsqu’il ne les désigne plus comme “voulus”, même esclaves ou pestiférés, mais “voulus” ? Qu’advient-il quand il se met à désigner massivement l’autre comme ce qui n’a pas d’importance, comme ce qui est essentiellement et dans l’indifférence à détruire, à effacer ?”. [on pense ici aux “gens de trop” rayés par les profits, aux suicides de FT autant qu’aux camps de concentration et autres goulags, ndlr]

pp. 20-21 : “La littérature concentrationnaire [...] témoigne de l’existence d’une référence inconsciente d’inclusion indestructible de l’individu dans le devenir de l’humain. Cette “appartenance à l’espèce humaine” semble survivre à la destruction de tous les repères de la civilisation. [...] Chacun vit de cette certitude, mais toutes les maladies de l’esprit humain ne cessent pas d’empêcher chacun d’être à la hauteur des conséquences de cette certitude.

p. 23 : “Du fait de cette identification qu’on pourrait dire indissolublement mutuelle, de l’individu à l’ensemble, de l’ensemble dans l’individu, la pire des réalités reste investissable, nommable, transmissible [...] Non seulement cette pire des réalités n’a été reconnue comme telle que parce que le lien au devenir humain a résisté à l’entreprise de destruction qui le visait, et le visait pour tous, mais c’est ce lien impersonnel d’appartenance à l’espèce précisément humaine qui a contraint ceux qui sont morts, ceux qui ont survécu et ceux qui sont nés après à porter en eux ce désastre, à le faire entrer dans l’histoire connaissable, sinon intelligible. Cette réalité ne peut plus quitter la connaissance collective ; par conséquent, elle ne peut pas cesser de produire des effets [...] Il est désormais inscrit dans l’odre des possibles que l’homme peut cesser d’être un homme à ses propres yeux et au regard d’un autre. Et cela peut se produire non pas dans une catastrophe [... mais] à titre général : l’individu “général”, de n’importe quelle catégorie, peut entrer dans une désignation d’objet effaçable, sans importance, soumis sans recours au fonctionnement d’une organisation globale criminelle, se légitimant comme telle, société organisée d’assassins à qui le meurtre procure une plus-value narcissique qui les met hors de la loi commune”.

pp. 26-27 : “Le camp est une école de décomposition pour tous”, écrit Chalamov [...] Au fond de l’homme : “la honte du monde”. [...] La honte est une atteinte dont personne ne peut se relever seul.”

pp. 28-29 : “Introduire dans le langage quotidien la désignation d’une catégorie de population retranchée du sort commun par des sigles comme RMI ou SDF est le symptôme d’une maladie narcissique collective, d’une société qui ne pense plus qu’en termes économiques, ne résout pas ce qu’elle engendre et isole des corps étrangers [...] L’accent porté sur la dimension narcissique, originaire, souligne que les phénomènes totalitaires et concentrationnaires n’appartiennent pas, ni dans leurs origines, ni dans leurs effets, à une mise en scène des avatars d’Eros. Ils s’inscrivent sur une scène nouvelle [... qui] ne peut s’éclairer que par l’appel à une métapsychologie construite du point de vue de Thanatos, visant la mise à mort du lien de l’humain à l’humain”. [...] Piera Aulagnier a été conduite à postuler l’existence d’un registre du fonctionnement psychique qu’elle a nommé l’originaire [...]. L’immense utilité de cette référence est de rendre pensable le fonctionnement d’une activité pulsionnelle de vie et de mort. [...] L’univers totalitaire et l’univers concentrationnaire sont des formes d’organisation de la pulsion de mort."

p 33 : “Tandis qu’Eros invente des processus de liaison [...] Thanatos exige de l’individu et de l’ensemble humain que la Kulturarbeit, œuvre conjointe du singulier et de l’ensemble, invente une alternative à l’attraction du meurtre et à l’attraction de l’auto-destruction mais qui puisse contenter Thanatos [...] La guérison par la psychanalyse a partie liée avec ce qui, de l’instinct de mort, est psychiquement transformable. Et cette transformation inévitablement exigée de chaque histoire singulière est aussi tributaire des transformations accomplies par l’histoire de la civilisation humaine dans son ensemble”.

p. 106 : “Piera Aulagnier qui a tant compris et rendu intelligible la désolation psychotique, et partant la désolation tout court, a promu cette idée du contrat narcissique entre les hommes, qui les assure de pouvoir réussir à rendre partageable ce qui autrement tombe dans la désolation et ouvre la voie aux totalitarismes”.

2. La “pulsion anarchiste” : une pulsion de mort particulière

[ndlr : je me permets de rappeler ici que “pulsion” ne signifie pas “instinct” : une pulsion est une réactivité construite SUR la base instinctuelle, dont la “construction” commence d’ailleurs dès ce qu’Aulagnier identifie comme stade originaire de la psyché nouvelle née en devenir.]

p. 137 : “Peut-être l’exploration d’un autre type de pulsion de mort, et d’un destin de cette pulsion autre que mortifère apportera-t-il des indications [...] La dispersion, de même qu’elle appelle à un séjour sans lieu, de même qu’elle ruine tout rapport fixe de la puissance à un individu, un groupe ou un Etat, dégage aussi face à l’exigence du Tout une autre exigence et finalement interdit la tentation de l’Unité-Identité [...]. L’exigence destructrice qui ruine tout rapport fixe est l’œuvre d’une catégorie de pulsion de mort, la pulsion anarchiste. La pulsion anarchiste travaille à ouvrir une issue de vie là où une situation critique se referme sur un sujet et le voue à la mort”.

p. 138 : “L’homme est l’indestructible qui peut être détruit”, écrit Blanchot (L’expérience-limite). [...] L’expérience-limite est une situation expérimentale d’urgence à laquelle un être humain se trouve rivé, qu’il ne peut surmonter sans dommage mortel, qu’il ne peut pas ne pas affronter. L’expérience-limite [...] l’exproprie d’un droit impersonnel à la vie, le prive de ses défenses et l’expose à une possibilité constante de mort". Tout lien libidinal, le plus respectueux soit-il, comporte une visée de possession, annulatrice de l’altérité : la visée d’Eros est d’annexion, jusques et y compris du droit de l’autre à vivre de son gré [négation, donc, de son droit à ne pas vivre, éventuellement, ndlr]. Toute échappatoire libidinale à l’expérience-limite (déplacement des investissements ou repli narcissique) est ou bien irréalisable, ou bien inopérante, ou contribue encore davantage à fragiliser l’état critique, à exposer l’individu à la destructivité de la situation [cela me renvoie à la phrase de Castoriadis : “la société autonome est au plus près des périls et de la destruction”, ndlr]. [...] La proximité de la mort ou la précarité de la vie exacerbent la volonté de survie. L’expérience-limite peut tenir à un environnement physique naturel extrême (celui des régions polaires pour les Esquimaux, voir Jean Malaurie). Elle peut naître d’un environnement politique et social. Elle peut être le fait d’une relation mentale individuelle. Les situations-limites existent. Des êtres humains les bravent, y vivent, ou les franchissent alors que d’autres y succombent, sombrent dans la psychose, l’apathie, la soumission fatale à leur extermination. Comment résistent ceux qui les vivent ? Avec quelle source d’énergie ?

p. 139 : “L’otage vit à la frontière, entre sa mort et sa survie [...] L’aiguillon de la mort rassemble les forces de la pulsion de mort. Dans ce rapport de forces sans issue, seule une résistance née de ses propres sources pulsionnelles de mort peut braver la mise en danger mortelle. J’appelle ce courant de la pulsion de mort, le plus individualiste, le plus libertaire, la pulsion anarchiste. La pulsion anarchiste sauve une condition fondamentale du maintien en vie de l’être humain : le maintien pour lui de la possibilité d’un choix même lorsque l’expérience-limite tue ou paraît tuer tout choix possible. Il me faut justifier les raisons pour lesquelles j’attribue cette résistance active à la pulsion de mort, et mes raisons de la nommer “pulsion anarchiste”. La volonté de la masse repose sur l’activité grégaire, agglutinante, d’Eros. [...] Les masses humaines s’unissent libidinalement entre elles. [...] La lutte entre Eros et l’instinct de mort organise les rapports entre individu et société. [...] Dans l’expérience-limite, rapport entre la fragilité des raisons de vivre et leur indestructibilité, la volonté individuelle de vivre, l’arrachement à la destruction, trouvent leur force de lutte dans la menace de mort.« pp. 140-141 : »Seule l’énergie dissociative de la pulsion de mort peut propulser la poussée libertaire. [...] La destruction d’une organisation sociale existante oppressive et injuste [...] tirent leurs forces de l’activité délirante d’une pulsion de mort libératrice. [...] C’est la poussée libertaire, et elle seule, qui possède toujours la force ultime de résistance contre l’emprise unifiante, illusoirement idyllique, lénifiante et nivelante de l’amour idéologique. La pulsion de mort travaille contre les formes de vie établies et contribue à les renouveler. Le mouvement anarchiste surgit lorsque toute forme de vie possible s’écroule : il tire sa force de la pulsion de mort et la retourne contre elle et sa destruction. [...] Le drapeau noir de l’anarchisme, symbole de mort, de misère et de lutte, sociétaire sans doute, anti-autoritaire avant tout, est dans son austérité utopique l’appel à défendre la vie que la mort talonne. "

p. 144 : “ Là où règne l’empire de la pulsion de mort, là où elle lutte pour que le patient vive et puisse se défaire des obligations d’amour qui le détruisent, l’analyste devrait pouvoir soutenir ce travail de dégagement au lieu de l’enfouir sous de nouvelles liaisons.

p. 144 : “Là où règne l’empire de la pulsion de mort, là où elle lutte pour que le patient vive et puisse se défaire des obligations d’amour qui le détruisent, l’analyste devrait pouvoir soutenir ce travail de dégagement au lieu de l’enfouir sous de nouvelles liaisons”.


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