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En guise d’éditorial...
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L’autogestion de la mystification


(...) Les partisans de la droite n’ont guère d’illusions ; s’ils en ont, c’est gratuitement et à tort, car ils n’ont aucun besoin d’avoir des illusions. Il leur suffit d’ajouter, à la description la plus exacte de l’état de choses existant, le jugement : c’est le seul possible, ou : c’est le moins mauvais possible. Jugement que l’on ne pourrait pas qualifier de faux : sa seule réfutation véritable serait l’instauration d’un autre état de choses dont ils admettraient, après expérience, qu’il est préférable. Sur ce terrain, l’électeur le plus humble de MM. Giscard et Chirac peut se retrouver, plein d’orgueil, en compagnie de M. Raymond Aron ou des “nouveaux philosophes”. Lui montrerait-on que ses chefs politiques mentent et trichent ? Il pourrait répondre — et là encore, il se retrouverait dans la compagnie d’une pléiade de grands penseurs de la chose politique — qu’une société ne peut pas exister sans une quantité de mensonge vital, que les démocraties occidentales minimisent cette quantité, que leur organisation comprend les correctifs indispensables, les checks and balances — les butées et les contrepoids — qui empêchent le mensonge d’aller trop loin.

Mais les partis de Gauche ne peuvent exister un instant sans prétendre qu’ils sont et qu’ils veulent autre chose que ce qu’ils sont et qu’ils veulent, sans raccommoder constamment les mailles qui filent entre leurs fictions et la réalité, sans sécréter continuellement du fil de fiction additionnel. Et personne ne peut être partisan de la Gauche sans avoir dans la tête à la fois une nébuleuse d’illusions et un appareil indescriptible de fabrication de simulacres. Car ici aussi, comme dans tous les secteurs de la société moderne, existe la même contradiction fondamentale. Les partis de Gauche voudraient leurs partisans enthousiastes et passifs dans l’abrutissement — autant que patrons et managers voudraient l’ouvrier enthousiaste et passif à l’égard des instructions de production. Mais, de même que l’industrie moderne ne pourrait fonctionner une heure si les ouvriers s’appliquaient vraiment à faire tout ce qu’ils sont censés faire et rien que cela, les partis de Gauche s’effondreraient rapidement si leurs partisans étaient complètement passifs dans la réception de l’abrutissement. Pour que l’illusion moderne de la Gauche marche, il faut que le partisan de la Gauche coopère activement à sa propre mystification, y mette du sien, pallie les contradictions flagrantes et les stupidités manifestes de la propagande des partis, s’invente des raisons et des rationalisations, bref : participe. Dans un domaine du moins, on aurait tort d’accuser les partis de Gauche d’être hypocrites lorsqu’ils parlent d’autogestion : ils font ce qu’ils peuvent pour encourager l’autogestion de la mystification, l’auto-mystification de leurs partisans. Impossible, en effet, pour ceux-ci d’être simplement nourris par les mensonges de leurs Partis à l’état cru ; il faut encore qu’ils les métabolisent, il faut aussi et surtout qu’ils transforment périodiquement leurs propres organes de métabolisation, car la nature de la matière première change. On doit constater que, malgré leur étonnante inventivité et créativité, ils auraient difficilement pu, au-delà d’un certain point, continuer de remplir cette tâche surhumaine sans le secours vital d’une foule d’enzymes d’une grande variété occupant les sites successifs de la chaîne métabolique qui va du cerveau des Partis au cerveau des électeurs : les Intellectuels de Gauche, grands, moins grands et tout petits. (...)

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Citations

C de Lautréamont

dimanche 20 décembre 2009

« Les bandes d’étourneaux ont une manière de voler qui leur est propre… Leur instinct les porte à se rapprocher toujours du centre du peloton, tandis que la rapidité de leur vol les emporte sans cesse au-delà ; en sorte que cette multitude d’oiseaux, ainsi réunis par une tendance commune vers le même point aimanté, allant et venant sans cesse, circulant et se croisant en tous sens, forme une espèce de tourbillon fort agité, dont la masse entière, sans suivre de direction bien certaine, paraît avoir un mouvement général d’évolution sur elle-même, résultant des mouvements particuliers de circulation propres à chacune de ses parties, et dans lequel le centre, tendant perpétuellement à se développer, mais sans cesse pressé, repoussé par l’effort contraire des lignes environnantes qui pèsent sur lui, est constamment plus serré qu’aucune de ses lignes, lesquelles le sont elles-mêmes d’autant plus qu’elle sont voisines du centre. Malgré cette singulière manière de tourbillonner, les étourneaux n’en fendent pas moins, avec une vitesse rare, l’air ambiant et gagnent sensiblement, à chaque seconde, un terrain précieux pour le terme de leurs fatigues et le but de leur pèlerinage. Toi, de même, ne fais pas attention à la manière bizarre dont je chante chacune de ces strophes. Mais sois persuadé que les accents fondamentaux de la science [poétique] n’en conservent pas moins leur intrinsèque droit sur mon intelligence. »

Comte de Lautréamont