Qu’est-ce que l’Occident ? (1/2)

vendredi 15 février 2019
par  LieuxCommuns

Recension de Qu’est-ce que l’Occident ? de Philippe Nemo [2004] Puf 2016 [1]


La question de la définition de l’Occident, de sa nature, de son histoire, de ses valeurs, de sa singularité, bref de sa quiddité, s’est imposée – ou plutôt rappelée à nous – depuis deux ou trois décennies par plusieurs voies.

La question de l’Occident

La première est ce que l’on appelle la « mondialisation », c’est-à-dire d’abord la fin de la rivalité Est-Ouest puis le regain des identités non-occidentales et l’émergence d’un monde multipolaire recoupant plus ou moins les grands ensembles civilisationnels. C’est, à l’échelle individuelle, la progressive instauration de facto de sociétés « multiculturelles » en Occident, donc la confrontation plus ou moins heureuse à l’altérité poussant aux questionnements identitaires.
Deuxième volet du phénomène : l’« occidentalisation » du monde, donc l’adoption par le monde non-occidental de pans entiers de la culture « américaine » (puissance militaire, techniques, style de vie...), sans pour autant que s’y implantent l’État de droit, les libertés publiques ou la créativité entrepreneuriale, artistique ou sociale – comme si un noyau ou une modalité restait inassimilable aux « autres ».
Dernier processus : les métamorphoses intrinsèques de l’Occident depuis un demi-siècle, qui ne laissent pas d’interroger sur ce qui, enfin, disparaît et ce qui semble irrémédiablement perdu, tout autant que sur des innovations essentielles ou des régressions inédites. Cela concerne, ou plutôt devrait concerner, tout particulièrement ceux qui veulent préserver les capacités d’auto-transformation de nos sociétés visant l’autonomie individuelle et collective, et plus précisément encore les partisans de la démocratie directe, dont nous sommes.

Un certain nombre de travaux récents ont tenté de cerner, chacun à partir d’un angle différent, la nature de cet Occident aussi difficilement compris par ceux qui y vivent que par ceux qui y sont extérieurs [2]. Il pourrait être utile de distinguer dans ces tentatives celles qui traitent de l’Occident comme entité culturelle comparable à n’importe quelle autre ; celles qui s’attellent à décrire sa singularité civilisationnelle, c’est-à-dire son originalité irréductible ; et celles qui cherchent à en dégager le projet politico-social dont il serait ontologiquement porteur. Autrement dit, il s’agit plus simplement de formuler ce que cette collectivité-là a été, l’originalité de ce que nous sommes aujourd’hui, nous qui en héritons et enfin le désir qui nous porte à la continuer ou à la transformer [3].

Ces distinctions, appliquées par exemple à l’aire arabo-musulmane, obligeraient à en dresser les différentes composantes. Il y aurait d’abord l’histoire effective des multiples cultures (et leurs influences juives, berbères, perses, grecques, byzantines ou indiennes) qui s’y sont déployées et succédées depuis un millénaire et demi : cela regrouperait aussi bien les Mille et une nuits que l’orfèvrerie, Ibn Khaldoun tout autant que l’usage des épices ou des sorbets, les diverses pratiques sexuelles autant que le Taj Mahal ou la dhimmitude, les structures de gouvernement ou l’astrolabe que le Discours décisif… Tenter de dégager, ensuite, sa singularité civilisationnelle, serait certainement chercher, à la suite d’A. Meddeb [4], du côté d’un rapport exceptionnel entre le temporel et le spirituel, entretenant l’énigme de l’existence humaine dans un mouvement proprement mystique vers la divinité exprimée notamment par la poésie, le soufisme ou le messianisme. Enfin, son projet politique, fondé par la révélation de sa prophétie initiale, inextricablement impériale et religieuse et jamais démentie, contenu dans ses textes sacrés, serait littéralement apocalyptique puisqu’il s’agit du règne final et universel d’Allah [5].

On voit que ces trois aspects s’interpénètrent mais sont irréductibles les uns aux autres. Les amalgamer, comme il est malheureusement d’usage, ferme toute possibilité de comprendre ce dont il est question et enferme dans un essentialisme irréel. Il s’agirait de faire de même avec l’Occident.

Sans pour autant opérer ces distinctions, le livre de Philippe Nemo Qu’est-ce que l’Occident ? apporte une contribution importante de plusieurs points de vue. Il se présente comme une synthèse historique sans précédent, à notre connaissance, frappant par sa concision et sa clarté, contenant nombre de réflexions salutaires et démystifiantes susceptibles de permettre des discussions fondamentales et urgentes, en des termes encore très largement inédits.
L’ambition de l’auteur est essentiellement géopolitique. Elle se fonde d’une inquiétude – la parution date de 2004 – quant à l’avenir de l’Europe, prise dans une Union qui s’élargit déraisonnablement, au bord du divorce d’avec l’Amérique du Nord, et l’apparition en leur sein d’un multiculturalisme problématique (p.6).
Le cœur de l’ouvrage est structuré en cinq chapitres, qui forment chacun un « moment » historiquement fondateur de la matrice culturelle occidentale : d’abord le « Miracle » grec (pouvoir collectif, citoyenneté, neutralisation du religieux, science, État de droit), puis le droit et l’humanisme romains ; l’éthique et l’eschatologie biblique (compassion, lutte contre le Mal, linéarité du temps) suivie de la « Révolution papale  » des XI-XIIIe siècle (redécouverte de l’héritage antique) ; et enfin l’avènement des « démocraties libérales » de l’ère moderne (liberté intellectuelle, politique, économique).
Cette articulation permet à P. Nemo de découper les grandes aires culturelles en fonction de leur proximité d’avec l’Occident, selon qu’elles partagent certaines de ces mutations fondatrices. Une telle profondeur historique et culturelle épargne des niaiseries réduisant l’Occident à la chrétienté (au plus grand bonheur des Russes ou des chrétiens d’Orient, d’Afrique ou d’Amérique Latine qui s’y intègrent ou des zombies islamistes combattant les « croisés »), à une puissance dominante mais passagère, hegemon, au capitalisme ou à l’impérialisme, ou encore à un pur « système technicien ». Après quelques considérations plus ou moins discutables mais toujours très stimulantes et quelquefois éclairantes, le livre s’achève sur un appel, très huntingtonien, à fonder une « Union Occidentale », confédération regroupant l’Europe de l’Ouest, l’Amérique du Nord, l’Australie et leurs extensions respectives.
L’approche est sans dissimulation (il se distancie efficacement de tout essentialisme en précisant que l’Occident est une « culture successivement portée par plusieurs peuples », p.9) et surtout d’une grande honnêteté intellectuelle ce qui, par les temps qui courent, est devenu le seul critère à retenir pour une discussion – ce que la « Gauche » et ses extrémités veulent oublier depuis 1914 au moins. Enfin, le propos paraît d’autant plus intéressant et fertile que l’auteur, historien des idées politiques [6], appartient à des traditions politiques qui nous sont sensiblement opposées. L’analyse de ses biais idéologiques (catholicisme, élitisme, libéralisme), les contradictions internes auxquelles ils conduisent et les limites qu’ils imposent à l’entreprise pourrait montrer en quoi P. Nemo se trouve résolument empêché de saisir les enjeux actuels de la question et en vient, finalement, à manquer son principal objet.

L’Occident et la chrétienté

Si le premier livre de P. Nemo de 1978 porte sur une relecture de la Bible, un de ses plus récents annoncerait La belle mort de l’athéisme moderne [7]. L’auteur se réfère volontiers à E. Lévinas et sa lecture de l’histoire fait nettement ressortir un engagement sans faille pour le catholicisme : il s’en faut de très peu pour qu’il n’attribue intégralement la naissance de la liberté intellectuelle à la tolérance papale pour le protestantisme (p. 72), celle de la démocratie et de la laïcité aux structures organisationnelles de l’Église (p. 75 et 80-81 et il va jusqu’à écrire que « cette désacralisation du pouvoir [qu’est la démocratie] en Europe a été le fruit du judéo-christianisme » p. 78) et l’apparition de l’économie de marché aux réformes de Grégoire VII (p. 82)…

C’est justement sur cette dernière qu’il faut d’abord s’arrêter. Les trois premiers chapitres consacrés à la Grèce et à la romanité antiques puis à l’apport biblique sont de facture classique du point de vue historique. Mais le quatrième intrigue, intitulé « La ‘Révolution papale’ des XIe – XIIIe siècles ». L’auteur entend par là le travail de profonde réforme de l’Église connu sous le nom de réforme grégorienne, qui a refondé la théologie et l’organisation ecclésiastique du haut Moyen-Âge, signant la naissance d’une véritable chrétienté d’Occident [8], libérée du mysticisme a-cosmique originel qui survivra dans l’Église orthodoxe.
Le terme de « révolution » est absolument impropre (cf. infra), mais ce qui est surprenant est la conséquence pour l’auteur de ces mesures énergiques : la société recueille enfin « l’intégralité de l’héritage de la raison et d’équilibre de l’Antiquité gréco-romaine » (p.63) ; ressuscite et réveille « l’esprit scientifique de l’Antiquité » (p.62, 79) ; réapprend l’usage du « droit romain et de la science grecque » (p.61), « réétudie le droit romain » (p.47), remet l’action humaine au centre d’un monde à transformer (p. 56-57), permettant la « renaissance des États sur un modèle antique » (p.49). C’est donc la fin, en réalité, de cette «  éclipse  », de cette longue période «  d’hibernation  », de sommeil (p.97) que l’auteur admet, à rebours, s’être instaurée dès les « premiers siècles du christianisme  » (p. 20). Cette « Révolution papale » aurait donc permis la renaissance de la « ‘‘modernité’’ des Anciens qui avait été submergée par la vague barbare » (n. 75 p.144), que l’auteur se garde bien de qualifier de chrétienne, alors même que l’enfouissement du « miracle grec » a eu lieu partout où le christianisme s’est implanté, précédant de nombreux siècles l’arrivée des Wisigoths, Ostrogoths, Vandales et autres Saxons, Burgondes et Francs, y compris en terres non-européennes bien entendu. Et cette modernité, c’est l’émasculation de la religion en tant que force sociale. P. Nemo le reconnaît malgré lui en constatant que dans la Grèce Antique, « le culte est subordonné à l’État (…) phénomène qui revient à la neutralisation du religieux comme tel (puisque c’est le politique qui commande le religieux, et non plus l’inverse comme dans les sociétés archaïques) (…) De ce fait, la religion devient socialement inutile » (p. 13-14). N’importe quel lycéen s’aperçoit que la philosophie se fige, donc disparaît totalement là où le christianisme s’impose.
S’il est fondamentalement exact, à rebours du politiquement correct, que le christianisme fait partie intégrante de l’Occident en tant qu’entité culturelle y compris contemporaine, nous y reviendrons, ce n’est certainement pas lui qui le caractérise comme spécificité civilisationnelle. Cette dernière, il faudrait plutôt la chercher dans les luttes antireligieuses qui ont parcouru l’Europe depuis le haut Moyen-Âge, de la myriade d’hérésies plus ou moins mystiques voire areligieuses, à la mise à distance du religieux par le politique (et non l’inverse), jusqu’à l’irreligiosité des révolutions françaises puis ouvrières, l’affranchissement progressif mais irréversible de la science des dogmes et croyances, l’anticléricalisme, l’institution en France, par trois fois, de la séparation des Églises et de l’État et la diffusion grandissante de l’athéisme [9]. L’Occident est ce lieu où Dieu a été, sinon congédié, du moins exclu de la vie sociale et, pour beaucoup, de la vie intime – sinon de la vie tout court. Le célèbre triptyque « Athènes – Rome – Jérusalem » que l’auteur revendique est tout simplement faux : L’Occident tel qu’il est puise infiniment plus dans les dialogues socratiques et la vie d’Hypatie que dans la Révélation Christique et le martyr de Blandine.

Le néo-christianisme contemporain

P. Nemo ne peut évidemment s’y résoudre : son anti-athéisme est militant et l’héritage chrétien de l’Occident représente pour lui un apport inestimable. Quel est-il ? D’abord la compassion pour la souffrance d’autrui ; ensuite la lutte contre l’injustice sous la forme d’un combat contre le mal ; un désintérêt assumé pour la vie de la Cité ; enfin l’instauration d’une histoire linéaire engendrant le progressisme sous son aspect millénariste mais surtout «  pacifique  », qui aurait permis l’innovation scientifique (p. 35-44). Chacun de ces points et la nature de leur impact pourrait être largement discuté [10] mais l’essentiel est ailleurs : la position de P. Nemo est intenable de son propre point de vue puisque son catholicisme l’empêche de comprendre les phénomènes contemporains auxquels il s’oppose énergiquement par ailleurs.
Il reprend ainsi brutalement l’adage suivant lequel toute politique « hostile à l’héritage biblique » ne peut que « re-sacraliser l’État » que le christianisme maintiendrait de lui-même à distance : ainsi « toutes les révolutions ou insurrections faites par les ‘rouges’, de la Terreur aux insurrections de 1848, à la Commune de Paris ou à la révolution d’Octobre, scénarios de violence dans lesquels a toujours été ignorée, méprisée et remise systématiquement aux calendes grecques la libre expression du suffrage populaire. » (p. 81). C’est l’argument classique, de Burke à Soljenitsyne [11] en passant par K. Popper, dont l’auteur se réclame : les soulèvements populaires, toujours démonisés, violentent des sociétés qui se libéralisaient progressivement, d’elles-mêmes. Mais les « progrès » sociaux ne tombent pas du ciel ni ne sont décrétés ex nihilo par une élite aussi bienveillante et éclairée soit-elle : c’est la réponse des puissants aux luttes et mouvements de secteurs entiers des sociétés, éventuellement explosifs, et à leur exemple qui dépasse les frontières. P. Nemo maintiendrait-il qu’aucun des épisodes qu’il cite, bien moins monolithiques et univoques qu’il ne le soupçonne, ni des précédents, ni de ceux, nombreux, qu’il oublie (révolutions anglaises, américaine, soulèvement de 1830 en France, en 1847-48 dans toute l’Europe, 1936 en Espagne, etc.) n’y sont absolument pour rien dans l’établissement progressif et toujours précaire de droits sociaux et du suffrage populaire… ? Et que ceux-ci auraient été octroyé par les rois, les popes et les empereurs soudain éclairés par la lecture de la Règle de saint Benoît (p. 75) ? Affirmerait-il par exemple qu’aucune des mesures les plus progressistes de la IIIe République ne répondent à toutes celles mises en place par ces horribles communards si civilement exécutés, emprisonnés, déportés et exilés en 1871, la séparation des Églises et le de l’État en premier lieu ? Mais passons. Et demandons-nous d’où viendrait cet étrange prurit déraisonnable qui pousse les gens à se faire ainsi massacrer inutilement, génération après génération, alors même que leur situation économique, sociale et politique s’améliore de jour en jour par la bonne volonté du Prince ? P. Nemo ne l’ignore pas et écrit, ailleurs, qu’à côté du progressisme chrétien «  pacifique  » visant la « conversion des cœurs et des esprits, l’œuvre de la vérité [?], l’agir humain responsable [??], la rationalité sous ses deux figures du Droit et de la Science [???] » existe dans ce même christianisme « une branche violente qui entend faire advenir les Derniers Jours par un ultime combat eschatologique où l’on massacrera tous les méchants, grand soir qui sera immédiatement suivi de l’aube radieuse du millénium. C’est ce qui s’est prolongé aux Temps modernes et contemporains par les doctrines révolutionnaires de droite et de gauche. » (p. 43-44). La fièvre morbide et vaine qui s’emparerait spasmodiquement des populations insurrectionnelles et qui fait tellement horreur à notre auteur, celui-ci l’identifie intégralement comme un legs encombrant du messianisme chrétien (il l’est, mais pas intégralement)…

Mais il y a plus : ces soubresauts des populations occidentales ou semi-occidentalisées ont conduit aux totalitarismes – bolchevisme, hitlérisme, fascisme, maoïsme, etc. P. Nemo analyse le phénomène totalitaire comme intrinsèquement extérieur à l’Occident car ayant rejeté le civisme grec, l’humanisme romain… et l’héritage biblique (p. 88). Pourtant, s’il y a eu des régimes quasi-théocratiques durant le XXe siècle, ce sont bien ceux-là, promouvant un catéchisme dogmatique inquestionnable, annonçant l’avènement d’une Parousie terrestre, divinisant de nouveaux prophètes guidant les masses derrière une Inquisition de fer… Les totalitarismes ont été des religions séculières, c’est-à-dire des sociétés qui ont repris dans des termes laïcs toute la cosmogonie religieuse, les promesses apocalyptiques du judéo-christianisme [12]. Et c’est bien en cela qu’ils ne sont pas occidentaux : ils renouent avec une doctrine, la chrétienté, de nature profondément orientale (la « religion d’Orient » pour l’Europe antique) dont l’Occident était parvenu, difficilement au fil de presque un millénaire, à s’extraire peu ou prou pour retrouver la sève gréco-romaine. Jérusalem contre Athènes et Rome.

Si P. Nemo ne peut comprendre ni la dynamique des mobilisations populaires occidentales, ni la nature des totalitarismes, il se rend également aveugle aux phénomènes contemporains qu’il combat. Ainsi il ferraille, à raison et à de multiples reprises (p.98, p. 101, n.57 p.142, n. 92 p.149, n 115 p.155), contre l’angélisme tiers-mondiste d’une Sophie Bessis ou d’un Gorges Corm [13] qui minimisent les fractures civilisationnelles, exagèrent les réussites des cultures non-occidentales, démultiplient les crimes coloniaux et refusent de reconnaître les apports inestimables de l’Occident au reste du monde [14]. Cette posture fondamentalement progressiste, intégralement pacifique et si courante qui consiste à jouir de sa propre puissance par la culpabilité a été très bien analysée par le psychanalyste Daniel Sibony comme une « culpabilité narcissique » [15]. Et c’est P. Nemo, à son corps défendant, qui semble nous en fournir une excellente définition à travers celle qu’il donne de l’éthique chrétienne, cette « compassion brûlante pour les pauvres » : « se sentir et se vouloir responsable de toutes les souffrances humaines, même de celles qu’on n’a pas provoquées » (p.36, souligné par nous). Voilà parfaitement formulée cette attitude contrite qui préside au « politiquement correct » que l’auteur qualifie, à juste titre ici encore, de « grave régression civilisationnelle » (n.64 p.143) : les restrictions à la liberté d’expression que sont les lois successives contre l’expression de certaines opinons (comme la loi « Gayssot » contre la négation des crimes contre l’humanité ou aujourd’hui les délires juridiques communautaristes grimés en « antiracisme ») lui sont insupportables au point qu’il leur a consacré un livre [16]. Il s’agit en effet de l’institution d’un authentique « dogme d’État », en réalité « l’opinion des actuelles catégories dominantes » (id. p.144). Et pourtant, n’est-ce pas là la mise en pratique de la lutte contre le Mal (p. 38), que le même P. Nemo considère être un des apports essentiel de l’univers biblique à l’Occident et que tous les bien-pensants s’imaginent mener en combattants zélés ? N’est-ce pas également ce même christianisme qui promeut une indifférence assumée pour l’organisation de la cité (p. 42) entendue comme intérêt collectif supplanté par la quête personnelle du salut de l’âme individuelle, de la bonne conscience affichée, quoi qu’il advienne ?

P. Nemo se prend à son propre piège : à vouloir faire du christianisme un élément central de la singularité Occidentale, alors qu’il s’agit clairement d’une greffe orientale qui tend à étouffer ou fausser le germe gréco-romain, il en vient à avaliser d’un côté ce qu’il rejette de l’autre : ce néo-christianisme béat auquel est réduit ce qui reste des débris du gauchisme. Ceux-là, qui refusent obstinément de reconnaître dans l’Occident autre chose qu’un monstre incarnant le Mal absolu (mais qu’ils ne quitteraient pourtant pour rien au monde) sont les authentiques Tartuffes des temps présents – l’on serait curieux d’entendre P. Nemo sur les positions fanatiquement immigrationnistes de l’actuel Guide Suprême de Rome, le Pape François… Les contrer en appelant aux Évangiles revient à déradicaliser un musulman à partir du Coran  : si jamais l’Occident leur survit, c’est parce qu’il aura renoué avec Aristote, Kant, Marx – ou La Boétie.

(.../...)

Seconde partie disponible ici


[1L’ouvrage a été réédité deux fois et traduit en chinois et dans presque toutes les langues européennes.

[2C’est bien sûr Le choc des civilisations de S. P. Huntington [1996], que P. Nemo semble vouloir compléter, mais aussi les travaux de D. Cosandey (Le secret de l’Occident [1997]), de V. D. Hanson (Carnage et culture [2001]), de G. Martinez-Gros (Brève histoire des empires [2014]), de J. Dewitte (L’Exception européenne [2008]), de J. Diamond et de bien d’autres reprenant plus ou moins explicitement les interrogations de la génération précédente formulés notamment par A. Toynbee (Le monde et l’Occident [1952]), F. Braudel (Grammaire des civilisations [1963]) ou C. Castoriadis.

[3Cf. notre brochure n°19 Malaises dans l’identité, 2012, texte disponible su notre site.

[4Cf. « La clôture » dans Contre-prêches, Seuil, 2006, texte disponible sur notre site.

[5Voir par exemple J. - P. Filiu, L’Apocalypse dans l’Islam (Fayard 2008) ainsi que notre « Islamisme, totalitarisme, impérialisme » dans la brochure n°21bis Islamismes, islamogauchisme, islamophobie, août 2016.

[6Il a publié une très conséquente Histoire des idées politiques dans l’Antiquité et au Moyen Âge, (Puf, 1998, et coll. « Quadrige Manuels », 2007. Prix Koenigswarter de l’Académie des sciences morales et politiques) suivie d’une Histoire des idées politiques aux Temps modernes et contemporains, coll. « Quadrige Manuels », 2002.

[7Puf, 2012 (réed 2013) ; pour le premier : Job et l’excès du mal, Grasset, 1978. Nouvelle édition, avec une postface d’Emmanuel Levinas, Albin Michel, 2001.

[8O. Spengler y voit rien de moins que l’apparition d’une nouvelle culture indépendante du premier christianisme, oriental (cf. Le déclin de l’Occident [1923], Gallimard, 2012, p.241)

[9Cf l’introduction générale de notre brochure n°21 Islamismes, islamophobie, islamogauchisme, 2015. Texte disponible sur le site.

[10L’auteur note de lui-même que le dernier était déjà là dans la Grèce tardive (n.34 p.138) et il concédera sans doute qu’il fut bien hybride au moins jusqu’à l’irruption de la modernité, notamment technique (cf. M. Eliade Le mythe de l’éternel retour, Gallimard, 1969, p.168 sqq.)

[11Voir C. Castoriadis « La révolution devant les théologiens » [1989] dans Le monde morcelé [1990], Seuil, 2000, p. 213-230.

[12Voir par exemple M. Gauchet L’avènement de la démocratie III. À l’épreuve des totalitarismes 1914-1974, Gallimard, 2010.

[14À propos de ces faux procès si répandus, les réflexions que pose P. Nemo sont très saines (p. 101-104) : l’Occident a démultiplié sa puissance au-delà ce qu’avaient réussi à faire les autres civilisations, quel qu’en soit l’emploi. Ce n’est qu’à partir de ce changement d’échelle qu’il est possible de raisonner et le bilan, tout compte fait, est loin d’être à charge. Le critère final de l’auteur, la démographie (p. 97-101) est pertinent : quelle colonisation a multiplié la population autochtone par 6, comme pour le cas de l’Algérie, passant de 2 ou 3 millions en 1830 à 12 millions en 1962 – 40 aujourd’hui ? À tel point que l’explosion démographique est devenu le problème principal de notre siècle, mais c’est un reproche légitime bien peu entendu envers l’Occident…

[15D. Sibony, Islam, phobie, culpabilité, Odile Jacob, 2013, recension disponible sur le site.

[16La régression intellectuelle de la France (Texquis, 2011) dans lequel il reconnaît pourtant pleinement le caractère « crypto-religieux » de ces nouvelles croisades du camp du bien… Cf. Chap. IV « Le pur et l’impur », p. 77 sqq. Texte disponible sur le site.


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