La multiculturalie et ses dandies

Communiqués internes n° 018 & 019 du Comité Central du gauchisme culturel)
mardi 21 août 2018
par  LieuxCommuns

Textes extraits du bulletin de Guy Fargette « Le Crépuscule du XXe siècle » n°31-32, octobre 2016.

La satisfaction des partisans du multiculturalisme est compréhensible devant les succès immenses, si longuement préparés, que leur idéal ne cesse de rencontrer un peu partout dans le monde occidental. Il convient donc de rendre explicite ce qu’un Comité Central conséquent ne manquerait pas de formuler par des communiqués internes à vocation de formation, afin d’éclairer définitivement la logique qui sous-tend cette activité idéologico-pratique. Il s’agit en somme de laisser s’exprimer le “surmoi collectif” de ses partisans les plus déterminés. Leur mot d’ordre peut se résumer à ce cri du cœur des populistes russes de la fin du XIXe siècle, qui fut la boussole du marxisme-léninisme dans toutes ses manifestations : “détruire l’Occident pourri !”.

La multiculturalie et ses dandies

(communiqué interne n° 018 du Comité Central du gauchisme culturel)

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Apostolidès a achevé de vendre la mèche situationniste

La multiculturalie doit secrètement beaucoup à G. Debord, qui a été le porte-voix le plus éloquent d’une fusion entre les deux avant-gardes, artistique et politique, dans une époque où toutes deux se vidaient de leur substance. La rumeur de l’existence d’un pays lointain et difficile d’accès où se mènerait une révolution construisant un paradis sur terre est infiniment précieuse pour faire croire en l’imminence de temps nouveaux : toutes les variétés de marxisme-léninisme l’ont exploité au mieux. Mais l’existence d’un milieu, même infime, prétendant détenir, sur le mode de l’artiste voyant, le secret de l’itinéraire triomphal menant à l’assaut final contre le monde, peut produire des effets de foi similaires, et parfois plus intenses, puisqu’une telle prétention est censée reposer sur une pratique abstraite d’accès plus immédiat. Le schéma du prophétisme sous-jacent est au fond le même. Le situationnisme a ainsi laissé un héritage profondément aligné sur la méthode paradoxale du marxisme : c’est du pire côté dynamique de la situation existante que doit venir la solution, qui constituera le remède à tout.

Les activistes de l’État culturel ont tous plus ou moins été à cette école du situationnisme. Nombre de jeunes “pro-situs”, fascinés par les leviers d’influence que cette théorie semblait distinguer et dont ils espéraient au fond s’emparer, ont même rejoint les couloirs et les bureaux paysagers des agences publicitaires. Cette reconversion a alimenté de façon non négligeable le façonnage industriel de la syntaxe qui est aujourd’hui celle de l’État culturel et des pôles de l’influence politique.

L’ouvrage d’Apostolidès, “Debord le naufrageur”, constitue une biographie qui, pour une fois n’est ni hagiographique ni complaisante. Mais en s’alimentant à des archives que Debord s’était efforcé en vain de purger, elle instruit une grave atteinte à sa réputation. Son titre est déjà scandaleux. Pour les connaisseurs, il évoque Yvan Chtcheglov et la phrase de Debord à son propos, “les naufrageurs écrivent leur nom sur de l’eau”, et paraît s’inscrire dans l’esprit du situationnisme. Mais il est vicieusement ironique puisque Debord apparaît dans ce livre comme celui qui a voulu plus que tout éviter d’écrire son nom sur de l’eau et y est parvenu avec éclat.

Cet ouvrage corrosif accumule les blasphèmes incompatibles avec la multiculturalie. Apostolidès laisse ainsi entendre que la théorie situationniste n’a cessé d’évoluer, au gré des stratégies personnelles de son créateur, que la thématique initiale des “situations”, percée à jour par Robert Estivals, a été discrètement délaissée après 1962, que la théorie du spectacle, conspirationnisme implicite, a subi le même sort après 1972, etc. Debord restera finalement comme un “manieur de mots” exceptionnel, admis tardivement dans ce qui fait fonction aujourd’hui de “République des Lettres”. Son retour à Gallimard dans les années 1980, après la disparition de son mécène, G. Lébovici, eut l’allure d’une palinodie pour quelqu’un qui avait fait de la cohérence entre vie personnelle et engagement politique l’exigence par excellence. Pire, la dimension biographique amène Apostolidès à se focaliser sur le fonctionnement effectif du type de groupes dont Debord s’est toujours entouré, et à souligner leur nature, entre 1962 et 1972, de secte para-religieuse, puis entre 1972 et 1984, de horde entourant le vieux de la montagne qui y tenait le rôle du gourou pratiquant jusqu’au droit de cuissage sur les compagnes des affidés ! Le sort réservé aux récalcitrants, tel René Riesel, fut significatif. Le situationnisme a réinventé tout seul le principe si productif de la fatwa pour s’en servir sans état d’âme aucun.

En se centrant sur l’aspect biographique, dont il entend démêler certains fils grâce à divers ressorts de l’analyse psychanalytique, Apostolidès s’est sans doute abstenu in extremis d’expliciter trop ouvertement le naufrage théorique et politique que le situationnisme a subi et qui lui a fait partager le sort de toutes les théories liées au “socialisme”. Mais ce ménagement est si discret qu’il ne fait guère illusion.

Il n’est pas besoin de souligner que la force d’attraction fugitive du situationnisme chez les contestataires des années 1960-1970 tenait largement à sa prétention purement verbale d’avoir “résolu la question de l’organisation”, au moyen de quelques principes abstraits ; ni que la dissolution de “l’Internationale situationniste” réduite à quelques membres en 1972, démontrait qu’elle ne fut jamais, au mieux, qu’un cénacle et non une organisation. Il est en tout cas exact que Debord a toujours su faire la réclame de sa propre activité, et renverser ses échecs pratiques en acrobaties verbales esthétisées, ce qui l’inscrit à la perfection dans son époque si publicitaire. Apostolidès mentionne sans ménagement l’illusion impénitente de Debord jusque dans les années 1980 sur la puissance de son style qui aurait dû influencer à distance des situations politiques comme celles du Portugal ou de l’Espagne, mais un biographe responsable aurait au moins souligné que, comme dans les anciennes sagesses, le chemin est tout, le but n’est rien.

Apostolidès élude, il est vrai avec une certaine indulgence, l’aboutissement de la “théorie situationniste” dans “Les Commentaires sur la société du spectacle”, en 1988, en une “conception policière de l’histoire” explicite et autoritairement revendiquée. Il a dû juger que cette véritable tache de sang intellectuelle chargeait terriblement le portrait : à elle seule, cette revendication a résumé l’incapacité radicale de Debord à comprendre le monde tel qu’il ne va pas.

L’hommage final au situationnisme comme “méthode d’écriture” relève encore de l’indulgence, mais susurre l’intolérable, non formulé : Debord n’a, au fond, rien inventé d’autre qu’un nouveau genre littéraire, celui de la fiction théoricienne, même s’il en est le seul représentant.

L’essentiel est que les “militants-artistes” qui peuplent aujourd’hui les allées de l’État culturel, ces artistocrates que P. Muray décelait dans “Moderne contre moderne, Exorcismes spirituels IV”, et le mince filet de radicaux abstraits qui entrent encore dans la carrière, soient instinctivement imprégnés des recettes pratico-sensibles que Debord a cristallisées, pour se maintenir sur le devant de la scène et répandre les prêches changeants mais indispensables pour amuser l’époque, censée se réduire à une galerie d’admirateurs.

Paris, le 15 mai 2016


La multiculturalie doit s’affirmer sans tabou

(communiqué interne n° 019 du Comité Central du gauchisme culturel)

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“Squadrisme”, mot de gauche

Les actions des “autonomes”, “Black Block”, “No Border”, “Mili”, etc., font revivre un mode volontariste d’action directe particulièrement provocateur dans les manifestations organisées contre la “Loi Travail”. Elles composent l’aspect le plus répétitif de ces rodéos syndicaux et des diverses épreuves de force concernant des zones proclamées par eux “à défendre”. Nantes et Rennes se souviendront durablement de ces incursions prédatrices qui évoquent littéralement les premières escouades de gardes rouges, et dont les acteurs ont la nostalgie muette, noyaux qui s’étaient parfois appelés “fasci” dans le mouvement ouvrier italien avant 1914.

Le fascisme italien, qui reprit cette terminologie en tant que mouvement issu de la gauche du parti socialiste local, et qui fit en sorte de prolonger l’élan militaire national en temps de paix, ne trouva ses leviers qu’en imitant le premier régime totalitaire, l’Union soviétique, comme le montre l’affaire Matteoti. L’assassinat de ce député opposant émut une opinion publique italienne encore vivante, parce qu’elle réalisa que Mussolini était en train de “construire une Tchéka”. L’existence et l’activité du Parti communiste italien firent tout naturellement obstacle à l’unité de toutes les forces politiques opposées au coup de force fasciste, unité qui aurait été nécessaire et suffisante pour endiguer le nouveau régime encore branlant, entre 1924 et 1926.

L’opportunisme brutal des activistes agissant à Paris, Rennes, Nantes, etc., toujours adéquatement masqués, et que la police tolère sur ordre jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour éviter les heurts, ont été superbement illustrés par une scène du 18 mai 2016, comme en rend compte Le Monde du 20 mai 2016 :

“Mercredi 18 mai, la violence à l’encontre des forces de l’ordre a trouvé un symbole spectaculaire dans les images largement diffusées par les médias et les réseaux sociaux d’une voiture de police en flammes, quai de Valmy, dans le 10e arrondissement de Paris. Avant de partir en fumée, le véhicule, avec à son bord deux fonctionnaires, a été violemment attaqué par plusieurs individus qui participaient à un cortège sauvage. Sur les images, on voit l’un d’eux faire exploser d’un coup de pied la vitre côté conducteur. Un poteau en fer fait éclater la vitre de la lunette arrière à travers laquelle un fumigène est jeté. Le conducteur sort son arme de service avant de se raviser. Et tandis que l’habitacle s’emplit d’une épaisse fumée, un manifestant fait sortir la passagère. Le conducteur sort aussi. Frappé à coups de tige, l’adjoint de sécurité parvient à s’éloigner avec sa collègue gardienne de la paix, quand son agresseur est stoppé par un manifestant”.

Cette agression eut lieu non loin de la place de la République où se déroulait un rassemblement officiel de policiers excédés par les insultes et l’hostilité qu’ils subissaient de la part des minorités violentes dans les manifestations. Certains groupes organisés auraient aimé aller disperser, ou au moins narguer, ce rassemblement. Repoussés, ils tombèrent sur cette voiture de police de la circulation, qui rentrait d’une mission liée au trafic routier d’un boulevard périphérique éloigné.

L’objet long et souple qui servit au manifestant masqué ressemblait de façon saisissante à un fouet. Malgré cette agression, le policier ne chercha pas à utiliser son arme, et para à mains nues les coups qui lui étaient destinés. Il se trouve que le policier était martiniquais, et que l’on vit ce jour-la, ni plus ni moins, un fringant “antifa” s’efforcer de fouetter un Noir qui, loin de lui rendre ses coups, le contenait avec calme.

La leçon de cette scène embarrassante pour toutes les instances émettrices de discours public est que si vous voulez fouetter un Noir, il faut rejoindre les “antifas”, avant-garde de choc de la multiculturalie. Leur origine sociale très métropolitaine, au point de s’avérer le plus souvent de “bonne famille” bourgeoise-bohême, garantit qu’il leur sera beaucoup pardonné. Une telle avant-garde bénéficiant à ce point de l’impunité ne peut qu’agir avec une audace grandissante.

Vladimir Ilitch disait les choses sans état d’âme : “on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs”. Ses héritiers ont perfectionné cette remarque et pourraient proclamer : “casser des œufs est une garantie de crédibilité opérationnelle !”.

Paris, le 25 mai 2016


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