(In)Actualité de la démocratie directe (4/4)

« Penser à présent, penser notre présent »
mercredi 28 décembre 2016
par  LieuxCommuns

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(In)Actualité de la démocratie directe

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Interdépendance et auto-engendrement

Je récapitule ces quatre éléments contemporains : ef­fondrement de l’Occident, ravages écologiques, chaos du monde non-occidental et retour des impérialismes. Ils sont relativement indépendants au départ, mais sont en train de se nouer, d’interagir, et même de s’auto-engen­drer. C’est cela, notre sentiment très fort de changer d’époque, non seulement de quitter un monde, mais surtout d’entrer dans un autre, dont je viens, je crois, d’évoquer ce qui pourrait en constituer les quatre points cardinaux.

Par exemple, les discussions en ce moment entre les pays européens semblent se faire selon le scénario catas­trophe suivant : les migrants continuent d’affluer en Grèce, où ils s’accumulent à cause de la fermeture en do­minos des frontières. On connaît la situation du pays, qui ferait banqueroute, incapable de rembourser ses créan­ciers européens, d’où une crise à la fois économique et politique, qui ne pourrait qu’avoir des conséquences in­calculables sur l’organisation européenne et l’OTAN... Et ça peut aussi se passer dans l’autre sens... On voit l’inter­pénétration de différents éléments et la direction que cela pourrait prendre. Parallèlement, pour s’en tenir à l’évolu­tion stricte de l’Europe, on peut com­prendre comment la combinaison entre la terreur écolo­gique, la fragmentation des luttes et la baisse du niveau de vie convergent vers l’apparition d’une couche dominante surplombant une po­pulation émiettée. Tout se passe comme si la « tiers-mondisation » de l’Occident rencon­trait l’« occi­dentalisation » – mais pas la modernisation, j’y reviens – du monde. Bref, ces tendances se recoupent, se renforcent mutuellement, s’auto-alimentent. D’où l’im­pression d’une accélération incontrôlée des événements, et qui ne va pas finir.

Sortie de la modernité

Dans tous les cas, si ces éléments se vérifient, c’est-à-dire perdurent et s’auto-engendrent véritablement, ils signeraient la fin de la modernité. La modernité, le cadre mental dans lequel nous évoluons, a commencé, di­sons, autour de la Renaissance, ou même du XIIe siècle, pour reprendre I. Illich ; et il se pourrait qu’elle soit en train de s’achever. Elle n’aurait donc pas été une étape d’un progrès permanent mais une période, qui s’achève. Cela consisterait par exemple en la fin de l’État-Nation comme échelle de souveraineté collective, au profit de la tribu et/ou de l’empire ; ou la fin de l’idée de progrès, à la fois comme idéologie, que l’on combat, mais surtout comme noyau de sens, pôle organisateur du social, phé­nomène social, c’est-à-dire que plus personne ne croit que ses descendants vivront mieux que lui ; ce serait bien en­tendu la fin de la perspective d’émancipation indivi­duelle et collective, au profit d’une quête de bien-être, de salut de l’âme ou de simple survie ; et bien sûr la fin de la créati­vité sociale-historique, c’est-à-dire l’entrée dans une ère cyclique, de crises, de troubles, de guerres qui n’au­raient pas grand sens du point de vue de l’esprit humain – les historiens évoquent dans l’histoire des « périodes de troubles »... On en a une illustration miniature avec la ré­pétition ad nauseam de l’actualité. En un mot, l’histoire redémarre – ça ne veut pas dire qu’elle avance.

La fin de la modernité, ça veut dire surtout que les peuples cessent de faire l’histoire. Depuis au moins trois ou quatre cents ans, les sociétés ont été modelées, trans­formées par l’action des peuples, jusqu’à, peut-être, les dé­colonisations. Avant, l’histoire était faite par les puissants, les rois, les empereurs, les califes, les tsars, ou plutôt, pour être plus précis, par des processus impersonnels de type psychosociaux, anthropologiques ou biologiques, que la créativité humaine ne rompait pas, ou sur un temps très long. On retournerait, alors, dans ces états-là, avec des peuples qui refusent de prendre leur destin en main, qui ne font plus l’histoire, qui ne veulent plus la faire ou, plus précisément, qui ne veulent plus savoir qu’ils la font. On se résigne donc à suivre la pente la plus naturelle, la plus courante pour l’humanité, c’est-à-dire l’hétéronomie fondamentale, on s’en remet à une instance prétendument extérieure.

Bon, je finis cette grande deuxième partie de mon ex­posé. Tout cela n’est pas très gai, mais il faut mettre des mots sur ce que l’on vit ; d’abord ça permet d’en discuter et ça fait du bien dans cette obscurité qui nous tombe des­sus, et ça peut aussi nous permettre de comprendre le monde qui arrive, ou les mondes possibles qui sont de­vant nous, de ramasser tous ces petits détails éparpillés et de tenter d’y déceler une cohérence, une cohérence éven­tuelle parce qu’il peut aussi ne pas y en avoir. Et donc d’essayer d’avoir quelques vues d’ensemble et, peut-être, de réagir à propos, d’être à l’heure, sans se faire trop d’illu­sions, si on en a l’occasion. C’est l’objet de ma dernière partie.

III – Perspectives envisageables

Tout cela est un peu sombre, mais il faut essayer, à partir de là, de tracer quelques perspectives pour nous, et les gens comme nous, disons ceux qui sont capables de suivre le genre de questions que nous soulevons ici, et de s’intéres­ser à nos perspectives. Combien sommes-nous, d’ailleurs ? En France, quelques petits milliers ? Un millier ? Moins ?... Bon, je continue.

L’Histoire est le domaine du possible

Premier point : si ce sont effectivement les gens qui font l’histoire, ce que nous croyons, alors il est impossible de prévoir l’avenir, et c’est tant mieux. Il est donc possible que survienne un réveil des populations refusant les pers­pectives que j’ai décrites. Et c’est ce que l’on a vu, dans une certaine mesure, ces dernières années. Nous avons tous été surpris par les soulèvements arabes de 2011, y compris les camarades tunisiens qui étaient là-bas. Peu de temps avant, ils ne voyaient rien de bon dans l’après-Ben Ali : la clique au pouvoir allait changer, mais la mentalité de mouchard et d’arriviste qui gangrenait la société n’évo­luerait jamais. Puis en octobre, seulement en octobre, ils ont senti la société bouger, des langues qui se déliaient, quelque chose se passait qui allait éclater en décembre, puis en janvier 2011 c’était un soulèvement inimaginable. Même chose pour la Grèce au printemps suivant lors du « mouvement des places », pendant lequel les gens ont formé des assemblées générales dans toutes les grandes villes du pays, reprenant les mots d’ordre et les pratiques de la démocratie directe, la prise de parole libre, les ti­rages au sort, etc. Là aussi, les copains grecs ont été extrê­mement surpris, et en témoignent dans nos brochures Donc, la surprise, la bonne surprise, est toujours possible, il faut en faire un principe.

Alors cela étant dit, il faut tout de même relativiser : le mouvement grec s’est arrêté au bout de deux mois et il n’en reste, très étrangement, strictement aucune trace, et on sait ce qu’il est advenu des soulèvements arabes : seule la Tunisie, sous perfusion, garde encore la tête hors de l’eau, mais pour combien de temps ? Cela, par contre, ne doit pas être une surprise. En réalité, nous sommes vic­times du « syndrome Mai 68 » : comme Mai 68 a été lui aussi une surprise, on part du principe qu’une révolution peu surgir n’importe où, n’importe quand, n’importe com­ment. L’erreur est de croire qu’une révolution est le début de quelque chose, alors qu’elle est avant tout l’aboutisse­ment d’un long processus. Toutes les révolutions histo­riques qui ont réussi, disons qui n’ont pas dégénéré (celles qui se sont fait écraser c’est un autre problème), ont été le résultat, le fruit d’une longue période de maturation, de mûrissement d’un peuple qui s’auto-éduque par des pra­tiques, des idées, des rapports sociaux, des contre-institut­ions pendant des années, des décennies, des siècles où le type anthropologique change, se transforme lui-même. La Révolution française est un paradigme, mais le mouvem­ent féministe doit aussi être considéré : ce sont des plages historiques où bouillonnent des courants de pensée et des actions capillaires, moléculaires, multiformes qui éclatent un jour et/ou infusent dans la société et la modèlent. Donc 68, qui était décelable à la fin des années 50 avec les ré­voltes et mouvements de la jeunesse aux États-Unis ou en Angleterre, n’a pas été une révolution et pas plus les sou­lèvements arabes ou le mouvement grec pour la même raison : il n’y a plus ces courants souterrains dans les so­ciétés qui seraient porteurs d’un changement anthropolog­ique, culturel, social et politique, d’une auto-transforma­tion de la société. On ne voit plus ça.

Donc les mouvements, aussi bien intentionnés soient-ils, retombent sur le type anthropologique contem­porain et la culture actuelle, soit la vacuité. Nous allons vivre des mouvements, des émeutes, des soulèvements, des insurrections, des « révolutions » même, c’est sûr, mais ce qui semble également certain c’est que beaucoup de ces événements seront des sur­sauts face à la dispari­tion de la société de consommation, des spasmes pour se cramponner à un monde qui dispa­raît, refuser le deuil à faire de cette période qui apparaîtra certainement aux gé­nérations futures comme un âge d’or, un paradis de l’abondance. Lors de ces réactions, et de leurs inévitables logomachies, verbalisations, dénis, y aura-t-il des gens pour incarner un changement volontaire de société ou plutôt une auto-transformation, puisque c’est bien cela qu’on vise ? Pour le vouloir mais surtout pour l’ha­biter, parce qu’il ne s’agit pas de cocher une case ou de faire un discours, mais de vivre pour ça tous les jours. Quand on voit la difficulté de s’organiser horizontalement à seule­ment quelques-uns, ou même la manière dont on re­garde celui qui ne veut pas grimper dans la hiérarchie ou refuse un smartphone, on peut se décourager.

Renaissance sur d’autres bases

Deuxième point, il est possible que ce projet d’auto­nomie, de démocratie directe, renaisse sur d’autres bases et sorte du schéma classique de l’insurrection, ou plutôt se situe en deçà, au niveau de la renaissance d’un tel projet, c’est-à-dire au niveau vraiment moléculaire.

Cela peut se faire par exemple en cas d’effondrement économique ou de crise énergétique majeure : là, on as­sistera de fait à une relocalisation radicale de toutes les activités humaines et ce seraient alors les réseaux d’en­traide, de solidarité, les associations de fait, les initiatives à la base qui prendraient le relais des grands circuits com­merciaux, monétaires, alimentaires, etc. Dans cette situa­tion, ce seraient les petits réseaux déjà organisés, comme les SEL, les AMAP, les Coopératives, etc, qui pourraient servir de squelette, d’embryon, comme en Argentine en 2001, et c’est quelquefois leur ambition explicite. Mais, comme je le disais à leur propos, ça ne veut pas dire qu’il y aura renaissance d’un projet démocratique : ces disposit­ifs peuvent juste servir à assurer la survie des gens. L’auto-organisation n’est souvent qu’un pis-aller, un moyen pragmatique de lutte ou de logistique, mais qui ne signifie pas une fin, un objectif pour les premiers concer­nés, mais un mal nécessaire en attendant qu’une autorité nous reprenne sous sa coupe. Mais au moins, avec cette ré-institution de fait de la société, s’ouvrira peut-être une éventuelle politique émancipatrice, même si dans l’his­toire récente, les effondrements économiques n’ont jamais engendré que du pire...

Seconde possibilité, sans exclusive, moins envisagée de nos jours, mais les événements se précipitent, se situe­rait dans un contexte de chaos social, d’affrontement eth­nico-religieux et on en prend grandement le chemin. Dans une telle situation où la police et l’armée sont relati­vement neutralisées d’une manière ou d’une autre, la né­cessité de rétablir un minimum de sécurité obligerait à une auto-défense collective de la part des populations. L’auto­défense est aujourd’hui très connotée extrême droite, comme à Calais, mais c’est de l’étatisme de bas étage ; tous les mouvements révolutionnaires ont toujours mis en place, spontanément, des groupes d’autodéfense en cas de nécessité. Le dernier exemple dont nous avons connais­sance est, encore une fois, la Tunisie : après le dé­part du dictateur vers La Mecque, la police qui incarnait le régime avait littéralement disparu, la petite armée tuni­sienne était peu structurée tandis que les milices du ré­gime, les mafias, les djihadistes et l’ouverture (volon­taire) des prisons faisaient régner un climat de terreur dans tout le pays. Immédiatement, spontanément, les habitants se sont rassemblés, partout, par pâtés de mai­sons, par quar­tiers, pour organiser la sécurité locale, avec des bâtons, des couteaux, faisant des tours de garde, contrôlant les al­lées et venues suspectes, rassurant les gens. Ces groupes auto-nommés « Comités de sécurité » sont rapidement devenus des lieux de réunion, de parole, d’information, de ravitaillement, de partage des stocks de nourriture, etc. Bref, il émergeait là un embryon de société où tout se dis­cutait, où les opinions se confron­taient, s’élaboraient, jus­qu’à ce que l’armée rétablisse finalement la sécurité au bout de dix à quinze jours, et ils se sont alors dissous d’eux-mêmes. Enfin, pas tous, certains se sont fait infiltrer par les islamistes et les gauchistes qui se sont servis de leur légitimité populaire pour en faire des marchepieds vers le pouvoir... Alors, c’est de la politique-fiction mais ce n’est jamais mauvais, on peut se dire que si la popula­tion avait été habitée par une volonté d’auto-organisation démocratique, un nou­veau régime aurait à coup sûr émer­gé de ces innom­brables comités spontanés, qui se seraient coordonnés pour devenir rapidement les organes de sou­veraineté populaire. Voilà, ça c’est ce qui pourrait éven­tuellement se passer ici, dans le meilleur des cas, mais là encore, rien n’indique que ces milices, les marxistes par­laient de « milices ouvrières », s’orienteraient vers un contrôle populaire et une coordination à plus grande échelle, donc un projet démocratique, plutôt que vers des micro-féodalités, par exemple, ou une restauration autori­taire.

Voilà deux grands axes, qui ne s’excluent nullement, autour desquels pourrait renaître un projet d’autonomie, dans un avenir proche. On ne peut rien dire, il me semble, surtout aujourd’hui, à plus long terme.

Penser à présent, penser le présent

Alors, maintenant, nous, qu’est-ce qu’on peut faire ? La situation est très floue et absolument imprévisible, c’est vraiment très difficile d’anticiper quoi que ce soit, on ne sait pas trop par où ça peut arriver. Je vais me limiter à quelques points, sur lesquels je finirai ce trop long expo­sé, à partir du sous-thème de la soirée : « Penser à pré­sent, penser notre présent ». Penser, c’est en effet, pour l’instant, quasiment tout ce qui nous reste, et ce ne serait pas du luxe de comprendre ce qui se passe, de s’outiller pour essayer de voir clair. Alors quelques pistes en ce sens, quelques principes qui se sont dégagés peu à peu de notre pratique collective depuis quelques années, je ne sais pas si ça peut servir, c’est tout ce qu’on a, une sorte de petite grille de lecture, ou plutôt des balises, des repères pour ne pas se perdre dans le capharnaüm du contempo­rain, quelques lumières qui orientent lorsqu’on entre dans la nuit.

  • D’abord renouer avec l’histoire de long terme. C’est ce que j’ai essayé de faire ce soir. Ne pas s’enfermer dans un regard ethno-centrique ou épocho-centrique : ce que nous vivons, ce que nous sommes, notre époque, ne sont pas universels ni éternels. Ils ne l’ont jamais été, ne le sont pas, et ne le seront pas, selon toute vraisemblance. Alors il y a à se pencher sur des formes d’histoire qui ne nous sont pas familières, pré-moderne, antique, orientale, etc., et les mécaniques qui opéraient alors. C’est verti­gineux, et c’est à la fois accablant et enthousiasmant : il s’agit de com­prendre, un tant soit peu, la marche de l’humanité. Depuis la fin des marxismes de fait et de la déroute progressive du pseudo-« libéralisme », nous n’avons plus de grille de lecture sur le long terme, et il faut travailler à ça, à saisir ce redémarrage de l’histoire qui se fait hors de nos sché­mas habituels. Ça ne veut pas dire, surtout pas, réinventer une idéologie, mais certains au­teurs, j’en ai cité quelques-uns, aident à se décentrer et à envisager notre histoire sous d’autres angles, essentiel­lement non-mo­dernes. Je n’ai pas parlé du travail de Guy Fargette que nous relayons sur notre site et dont je me nourris : il me semble être un des rares intellectuels contemporains à s’atteler à une telle démarche, pour saisir ce qui se passe sous nos yeux et que nous ne voyons pas.
  • Ensuite, garder à l’esprit notre leitmotiv, que ce sont les humains qui font l’histoire. Ça permet de se dégager des idéologues et des démagogues, toujours prêts à inno­center, à excuser et à déresponsabiliser les gens. C’est à la fois un constat et un projet : si on veut des gens respon­sables, et une démocratie ne vit que de responsabilités in­dividuelles et collectives, alors il faut faire advenir ce type anthropologique, dès maintenant, en tenant ce discours de lucidité sur soi, et assumer ce qu’on est, ce qu’on dit, ce qu’on pense, ce qu’on fait et ce qu’on veut. Un peuple ne devient pas mature du jour au lendemain, on ne devient pas adulte en claquant des doigts, c’est la grande leçon de toutes les insurrections, la tunisienne en premier lieu : non, les Tunisiens n’étaient pas des enfants sous Ben Ali et qui ont grandi en quinze jours ; ils se soumettaient à lui, c’était incorporé, ils le rationalisaient de mille façons, se trouvant toutes les excuses du monde (« on ne peut rien faire », etc.) et je ne sais pas ce qu’il en est aujour­d’hui, mais les problèmes que le pays rencontre ne peuvent pas ne pas être liés à cet héritage, à cette éduca­tion, à cette auto-éducation. Et ils se sont mis en demeure d’en inventer une autre.
  • Troisième point, s’extirper des idéologies contempor­aines. C’est très difficile, nous en sommes tra­versés, mais au moins essayer de prendre le réflexe de les identifier, de les nommer, de les réfuter, chez soi, chez les autres. Nous vivons, nous pensons dans des cadres men­taux qui nous permettent de saisir le monde, mais qui s’avèrent toujours, à terme, constituer des cages mentales qui empêchent de comprendre ce qui advient. Com­prendre que nous sommes pris dans des automatis­mes de pensée, épaulés par des pressions sociales, et que nous en créons de nouveaux. En Europe, nous sommes passés par le stalinisme, le trotskisme, le maoïsme, le tiers-mon­disme, le structuralisme, le féminisme, etc., et aujourd’hui on verse dans le consumérisme, le confusion­nisme, le complotisme, bref, il y a un conformisme de la pensée, mais dont on ne sort pas non plus par la provocation, l’ou­trance, le scandale, la lubie personnelle ou la benzodiazé­pine militante. Il faudrait arriver à être à l’écoute du réel, ça veut dire des réalités qui, le plus souvent, nous dé­rangent, ne rentrent pas dans les cases, sont pénibles, dif­ficilement compréhensibles ou expri­mables. Parvenir à penser la situation même si elle est troublante et éviter, autant que possible, le déni qui nous empêche tout sim­plement d’être au monde.
  • Dernière chose, poser des questions dont on n’a pas les réponses. C’est typiquement démocratique et c’est le grain de sable dans la machinerie idéologique. Un idéo­logue a toujours réponse à tout, en permanence, même s’il dit le contraire de ce qu’il affirmait hier. Penser, c’est se poser des questions ouvertes, qui n’ont pas de réponse, ou incomplètes, ou insatisfaisantes. On voit là comment phi­losophie et démocratie marchent ensemble, dans le ques­tionnement, parce que la démocratie, c’est parvenir à po­ser les questions dont seul le peuple pourra apporter les réponses, véritablement, parce que ce sont ses problèmes et que ce sera sa solution, qu’il pourra rectifier s’il s’est trompé ou dont il pourra se féliciter. C’est ça, la liberté : se mettre en position de sujet pensant et agissant de concert, avec d’autres, autant que faire se peut. C’est l’es­sence même de la démocratie, et il me semble que c’est ce que je prétends avoir fait ce soir, avec vous.

Bon, je vais m’arrêter là. Vous avez compris que mes constats ne portent pas forcément à la joie, mais je fais le pari de la lucidité. C’est une banalité de dire que nous assistons à l’effacement d’un monde, et il semble qu’il laisse place à quelque chose qui n’est pas très désirable, en tous cas pour nous. Mais plutôt que de rebondir d’illusion en illusion, pour finir dans la résignation et le ressentiment, je pense qu’essayer de comprendre le chaos qui avance est un prélude à la recomposition d’une possibilité d’agir. Parce qu’il est possible que nous participions un jour à la naissance d’un autre monde, et ça, ça dépend de nous, et d’abord de notre courage à affronter les réalités d’aujourd’hui. Rien que ça sera long et difficile, peut-être même vain, mais en ce qui me concerne, je crois qu’une fois qu’on a franchi le pas, qu’on a fait le deuil, il y a quelque chose à la fois d’exaltant et de grave à participer à l’aventure humaine, au moins en tentant d’éluci­der ce que nous sommes en train de vivre.

Lieux Communs
Août 2015 – mars 2016


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