Gilets jaunes et démocratie directe : convergences et obstacles (2/2)

mardi 25 décembre 2018
par  LieuxCommuns

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2 – Les obstacles, ou chantiers, présents et futurs

Un mouvement autonome de ce type se trouve au fil de son développement face à l’épreuve de son institutionnalisation. Le mot est compliqué, je m’explique : la forme spontanée, largement informelle et improvisée n’est pas durable dans la durée, sinon dans les rêves absurdes des « spontanéistes » et des maniaques de l’émeute ou alors sous forme de dérèglement capillaire progressif, mais qui peut alors facilement dériver en chaos. Il doit y avoir la possibilité que le mouvement se transforme en organisation. Quelle organisation ? C’est toute la question.

L’institutionnalisation du mouvement des gilets jaunes

Durant le XXe siècle, et même avant, mais la chose a largement empiré, les mouvements autonomes de ce type sont devenus, au fil du temps, des organisations hiérarchisées, bureaucratisées, sclérosées, rejoignant la forme classique et aliénante de la société actuelle et perdant du coup tout aspect subversif ou même simplement novateur. Les exemples abondent ces dernières décennies, de nouveaux syndicats, de nouvelles associations, de nouvelles structures en général qui ont reproduit à leur corps défendant bien entendu, la séparation entre quelques-uns surimpliqués s’appropriant la direction et les autres, désimpliqués et relégués à l’exécution, dans une causalité circulaire, sans que ni les uns ni les autres ne l’ait véritablement choisi, figeant du même mouvement les modes d’actions, les discours, les champs d’actions et tuant à terme toute créativité. Cela peut aboutir, évidemment, à bien pire que ce qui existe déjà, et c’est bien sûr toute la tragédie des révolutions populaires au départ qui ont abouti à l’enfer totalitaire – URSS, Chine, tous les PC, etc. Mais cette règle, que certains ont appelé le principe d’équivalence – toute forme nouvelle tendant à se rendre équivalente à ce qui existe – est purement culturelle, anthropologique et n’a rien d’inexorable, contrairement à ce que chacun a plus ou moins intériorisé, en se disant qu’une fois l’enthousiasme du départ, du moment inaugural, de la fondation, il n’y a que la bureaucratisation ou la dispersion. C’est cette fausse alternative, que Sartre a théorisé par exemple, qui a fait que la mobilisation de la jeunesse en Mai 68 ou les coordinations de 86-88 sont restés sans suite organisationnelle.

Donc la phase d’institutionnalisation est ce moment délicat où un courant naissant et démocratique, comme le mouvement des « gilets jaunes », doit éviter cette alternative infernale pour créer, inventer une autre organisation, profondément démocratique, qui puisse allier spontanéité et durée, structuration et inventivité, pouvoir collectif et autonomie individuelle, etc. C’est difficile parce que tout concours évidemment à ce que cela soit presque impossible : non seulement les médias – qui veulent des leaders, des portes-paroles fixe et qui présentent bien – ou les politiques – qui cherchent à récupérer par tous les moyens – mais bien plus profondément le type d’individu contemporain, éduqué depuis le plus jeune âge à la délégation ou à la recherche de pouvoir, à la passivité et au fantasme de contrôle ou à la consommation et au conformisme. Donc c’est très difficile, mais dire que c’est impossible, c’est accepter l’ordre des choses actuel et se résigner à leurs conséquences globales, aujourd’hui suicidaires.

Donc si les gilets jaunes veulent continuer dans leur salutaire révolte, et je les en exhorte tout en m’incluant dedans bien entendu, il me semble qu’il y a trois chantiers à affronter. Trois, c’est pour schématiser évidemment et vous verrez qu’ils se tiennent tous ensemble, c’est plutôt trois facettes d’une même chose. Un enjeu social, un deuxième politique, un dernier idéologique.

L’enjeu social

Le premier élément, c’est la socialité. Aucun collectif, aucune organisation, aucune société ne peut être démocratique sans une myriade de liens spontanés, étroit, intenses, affectifs qui relient les gens les uns aux autres en permanence. Et vous savez que nous vivons dans des sociétés où cette socialité est en voie de disparition, en famille, au travail, dans la rue, dans les bar, dans le quartier, etc. et que cela déshumanise tout, désorganise le psychisme comme les institutions, accroît la désespérance, la détresse existentielle puisque nous sommes des animaux sociaux. Il suffit de se rendre dans des pays sous-développés pour comprendre, par contraste, ce qu’est un peuple vivant, je pense au Maghreb par exemple que je connais un peu. Ici, ce sont les « réseaux sociaux » électroniques qui aujourd’hui s’y sont substitués, avec des limites et surtout des biais évidents à tout le monde, le plus immédiat étant la superficialité [1]. On pourrait dire plus : la société contemporaine fait des profits gigantesques avec cette disparition des liens sociaux et de la solidarité de base qui va avec, et ne « tient » réellement que tant qu’une telle atomisation subsiste. C’est d’ailleurs cette socialité primaire à laquelle s’attaque en premier les régimes totalitaires, comme l’a très bien pointé Hannah Arendt, notamment par la suspicion généralisée où le moindre propos déviant est criminalisé – cela fait penser, je vais y venir, au « politiquement correct » d’aujourd’hui ou dans certains milieux se montrer seulement dubitatif sur l’immigration, l’islam ou les banlieues vaut condamnation morale et disqualification sociale. Bref, toute véritable démocratie se fonde d’abord sur cette base-là, chose évidente qu’oublient toujours les faiseurs de systèmes en pensant qu’il suffirait de changer quelques lignes dans une Constitution pour changer la société. Non, évidemment, et la libération de la parole et la réapparition des liens sociaux à chaque mouvement social d’envergure montre bien en quoi la vie sociale est incompatible avec le fonctionnement « normal » de notre société… C’est Mai 68, bien sûr, un peu, de ce que j’en ai senti, en 1995 et bien sûr aujourd’hui avec les « gilets jaunes ». Parce que c’est ce qu’ils font, avant tout, par-dessus de tout, avant toute chose, sur les ronds-points, les places et les carrefours : ils recréent une société digne de ce nom, humaine, faite de complicité, d’engueulade, de solidarité immédiate, de politesse, de bon sens. Et c’est cela que les flics détruisent en évacuant les campements improvisés et qui est si poignant : ils anéantissent ce petit germe d’humanité qui pousse dans les fissures du bitume, sur ces no man’s land qui parsèment le pays.

Alors cette socialité qui s’esquisse là, sous nos yeux, absolument salutaires pour beaucoup et infiniment précieuse, qui ne réapparaît que dans les interstices, les anfractuosités de notre terrible et monstrueuse société, c’est un enjeu considérable. Mais c’est une chose qui ne se décrète pas, qui ne relève véritablement d’aucune technique, qui est même l’opposé de la technique, de la logique, de la rationalité puisqu’elle relève de l’envie, du désir de faire société. De faire société, c’est-à-dire l’opposé des attitudes qui ne visent qu’à en profiter, à la piller, à l’instrumentaliser pour ses petites jouissances : l’envie de la constituer, de l’être, de l’incarner, de la faire être telle que nous sommes, d’accepter qu’elle soit telle, avec toute sa culture, sa diversité, son histoire, etc. Mais, et cela chagrine toutes les bonnes âmes plus ou moins salariées qui s’échinent à « faire du lien social » autour de rien, les relations humaines orbitent toujours autour de quelque chose, une identité, un passé, un projet, etc. Et cette socialité de lutte, si j’ose dire, celle des gilets jaunes, c’est un lien social particulièrement précieux parce qu’il est politique, il s’est constitué dans et par une volonté collective d’exister, de changer le quotidien et les institutions. J’ai évoqué le Maghreb, tout-à-l’heure, et sa socialité, son épaisseur sociale ; mais celle-ci est imbibée de religiosité et de hiérarchisation, familiale, sexuelle, sociale, etc. Ce dont nous parlons c’est de la réinvention d’une socialité qui, bien sûr, se suffit à elle-même en un sens, mais dessine aussi la société que nous voulons, en la faisant advenir là, ici, maintenant. Par exemple personne, à part les bobos et les primitivistes, ne fantasment le retour à la vie sociale de village, en face-à-face, avec ses nœuds inextricables, sa consanguinité psychique voire biologique, ses rancœurs sur des générations, etc. On a dit, pendant des siècles, que « l’air de la ville rend libre » ; l’arrachement à cet enfermement dans le terroir est un moteur de la situation actuelle, et il n’est pas question d’y revenir. … Il y a donc à inventer un lien social qui ne soit ni anonymisation urbaine ou informatique ni retour à la tribu, à la communauté organique. Et je dis inventer au sens exact, créer, imaginer, faire advenir un autre rapport entre nous, qui parvienne à concilier proximité et distance, respect et confrontation, intimité et vie publique… C’est immense, vous le voyez bien, et cela concerne en plein les Gilets jaunes et les dépasse complètement, sur tous les plans. Et cela ne se fera pas en quinze jours, mais à l’échelle d’une vie humaine, de plusieurs même.

L’enjeu politique

Le deuxième chantier s’ensuit : c’est l’élément politique. C’est celui, me semble-t-il, qu’abordent de différentes manière les gilets jaunes ces jours-ci, avec les difficultés qui l’accompagnent. Il s’agit de parvenir à passer de la formation spontanée de tous ces petits groupes de quelques dizaines à quelques centaines de personnes rassemblées informellement autour d’actions précises, à des organisations structurées capables de perdurer dans la durée. C’est difficile parce que cela demande de changer de braquet en quelque sorte, de partir des formes et des affects premiers du mouvement pour, non pas les abandonner, mais peut-être les enrichir ou les croiser avec d’autres, qui sont ceux attachés, par exemple, à l’expérience des assemblées, des discussions autour d’une décision à prendre collectivement, des perspectives stratégiques et l’élaboration d’une organisation proprement démocratique, donc avec la vigilance, la persévérance et les objectifs qui vont avec. Le tout, je ne vais pas y revenir, sans évidemment reproduire les hiérarchies, les spécialisations, la routine, la bureaucratisation qui aboutissent à une sclérose, même à toute petite échelle. Et bien sûr en évitant le piège de l’avant-gardisme militant qui éloigne intuitivement tous les gens les plus intéressants…

Cette dynamique de formation de groupes locaux pérennes semble en cours, d’après ce que je vois et entend. Des assemblées plus ou moins formelles sont en train de naître un peu partout. C’est embryonnaire, mais ça apparaît. La grande question, c’est la manière dont ces gens vont aborder les problèmes que j’ai évoqués… Et parvenir à se coordonner à plus grande échelle… Bien sûr, il existe beaucoup de techniques pour ça ; je parle de la rotation des tâches, des mandats impératifs et révocables, du tirage au sort, etc. Mais ce ne sont que des techniques, certes sociales mais des techniques tout de même, et ce serait du technicisme le plus buté que de croire qu’il ne s’agirait « que » de les appliquer. Ça ne marche pas comme ça : il faudrait que les gens les comprennent, les adaptent et, avant tout, les veulent et soient capables de les incarner. Donc s’y attachent non comme à des gris-gris mais comme à des principes de base dont le respect est vital – et ça je sais que c’est difficile parce que l’on n’a pas du tout été éduqué là-dedans, ou si peu. Cela signifie lutter à l’échelle personnelle, intime, même, contre la tendance profonde à s’en remettre à quelques-uns, plus talentueux, plus courageux, plus entreprenant, etc. Ça demande une bienveillance mutuelle en même temps qu’une fermeté pour faire avec les gens qui sont là, leurs manies, leur image d’eux-mêmes, leur névrose, etc. Pas simple. C’est en fait l’élaboration d’une culture de l’autonomie, de l’émancipation, et ça, ça ne se trouve pas dans les livres, ni chez des gens qui ont fait des études – surtout pas ! –, ça ne se commande pas, ça ne se programme pas. Mais chacun peut y travailler, d’où qu’il soit, en faisant ce qu’il sait faire dans cette direction.

Dernier point là-dessus, c’est la question de l’information et de la réflexion collective. Les « réseaux sociaux » aident à se mettre en branle, à se rencontrer, à poser les jalons d’une collectivité réelle – in the real life comme disent les geeks – mais pas vraiment à informer rigoureusement, ni à discuter pour articuler un discours cohérent, une pensée collective, des interrogations communes. Il est en train de se créer des sites internets régionaux bien plus utilisables et rigoureux que les «  like  » et les « gif » de Facebook  : cela peut être un début, mais comporte aussi un grand nombre d’inconvénients. Je ne vais pas rentrer dans les détails que vous connaissez certainement, mais le problème est la facilité, la fausse facilité, qui empêche la lecture véritable et la réflexion, qui est aujourd’hui vitale. Il faudrait trouver un équivalent aux journaux ouvriers, aux bulletins du XIXe, aux correspondances, aux cercles de discussions de l’époque qui permettaient une auto-éducation des gens, qui apprenaient à lire, à débattre, à comparer des livres, à discuter des idées, des courants, des auteurs. Je suis peut-être un peu trop dix-neuvièmiste, mais il me semble qu’il faudrait retrouver quelque chose de ce type-là, et je pense que ça commence à se faire.

L’enjeu idéologique

Et c’est précisément mon dernier point, et pas des moindres. C’est le chantier idéologique ou intellectuel – vous allez comprendre la nuance. Il y a à inventer, à créer, à élaborer une nouvelle culture, qui tisse un lien naturel avec les plus anciennes comme cela se fait symboliquement par toutes les références à 1789. Et cela ne va se faire ex nihilo ni en écoutant quelqu’un, aussi intelligent soit-il, mais en abattant les idéologies qui nous empêchent tous de penser [2]. Je vais prendre trois exemples, pour illustrer ce que j’y mets, moi.

Premièrement, c’est bien sûr la culture de la passivité politique, de la délégation de pouvoir, de la pseudo-expertise. Nous vivons dans un système représentatif où la politique est vu comme un savoir réservé à quelques-uns et non, c’est pourtant une évidence, une question d’opinion. Il y a des questions techniques, complexes, difficile, qu’il faut savoir expliquer et faire partager, mais les choix politiques, les grandes orientations de la société, son fonctionnement, etc, c’est au peuple de les décider et personne au monde ne peut prétendre le savoir mieux que lui. Et c’est ça la politique : c’est la liberté collective d’aller dans ce sens plutôt que par là-bas, avec la responsabilité qui va avec. Et se reposer sur des représentants politiques, sur des pseudo-spécialistes, c’est une fuite, au fond, de notre condition humaine, tout comme le fait de raconter n’importe quoi, de faire suivre des conneries complotistes, etc. On peut facilement transposer la chose au niveau de la technique : la technique est investie de la même manière, on pense que la science, les machines, les appareils vont trouver des solutions à tous nos problèmes, alors qu’elles ne les résolvent qu’en en rajoutant de nouveaux, plus nombreux, plus compliqués encore. Voilà, c’est tout ça qu’il faudrait changer, si nous voulons une démocratie directe – c’est donc loin d’être simple, on se bat contre des millénaires d’aliénation, d’auto-aliénation. Mais quand même en Occident, du fait de notre histoire singulière, on peut s’appuyer sur des expériences du passé. Il y a tout l’héritage révolutionnaire et, au-delà, de la Grèce Antique, et tout ça est devant nous, j’ai envie de dire ; c’est à reprendre et, dans l’immédiat, à faire revivre selon nos propres modalités. C’est ce que font, dans l’improvisation et l’urgence, beaucoup de « gilets jaunes »…

Deuxième exemple, bien plus polémique… Il est notoire que coexistent au sein des gilets jaunes des tendances électorales apparemment très différentes : d’abord celle du premier parti de France, celui des abstentionnistes, puis des électeurs du Front National et de la France Insoumise, et puis tout le reste dans une moindre mesure. Cela paraît très disparate, mais ça ne l’est évidemment pas, c’est essentiellement une posture protestataire, et la porosité entre toutes ces catégories est importante. Il y a moins de distance entre un électeur du FN et de la FI qu’entre ceux-là et les partis « respectables », ça se retrouve d’ailleurs dans les programmes. Il y a donc un paysage politique largement suranné, dépassé, qui ne recoupe plus les clivages réels et les gilets jaunes le montrent, en acte. La chose est similaire, et depuis bien longtemps, pour les faux clivages droite-gauche ou progressisme-conservatisme, etc. Nous nageons dans la confusion, mais cela peut être l’occasion de dessiner de nouvelles lignes de partage politiques et c’est fondamental. Plus concrètement, et pour être immédiatement désagréable, soit la question de l’immigration. C’est devenu aujourd’hui quasiment le seul critère de démarcation, alors que c’est absurde : pendant plus d’un siècle, l’immigration était vu comme un projet patronal pour baisser les salaires, casser les grèves, briser les cultures et solidarités ouvrières, et toute la gauche historique y était opposée, de J. Jaurès à la CGT jusqu’au PC des années 80. Le retournement idéologique est total, puisque maintenant c’est exactement l’inverse ! Alors qu’on voit, depuis vingt ans, l’immigration poser problème, en elle-même, sans pouvoir la rabattre sur des questions sociales ou de racisme ou d’autre chose. Parler même d’immigration est un abus de langage : ce que l’on voit, c’est une nouvelle immigration, une néo-immigration de peuplement, sans intégration, continue, massive, etc. c’est ce qu’on appelle pudiquement le « multiculturalisme ». Et ça, c’est devenu un tabou authentique, quasi-religieux, dans les classes les plus favorisées de la société. Même chose pour les thèmes attenants de l’islam, de la délinquance, de la banlieue… Il y a dix jours, je parlais du danger de l’extrême-droite musulmane [3], que je voyais arriver sous forme d’émeutes, et ça avait été plutôt mal reçu… Mais quelques jours plus tard, on a l’attentat de Strasbourg… Je ne suis pas prophète : c’est simplement que ces tendances existent dans la société, qu’elles sont nouvelles, qu’elles seront toujours là, avec leurs propres logiques, leurs temporalités, et elles ne vont pas régler toute seule pendant qu’on regarde ailleurs… Il faudrait les traiter sérieusement, pour elle-même, sans verser dans l’idéologie angélique ou diabolisante. Le rapport avec les gilets jaunes et la démocratie directe est immédiat : si un peuple est souverain sur un territoire, il décide bien de qui y rentre et du projet collectif auquel on adhère ici – c’était le principe de la nation, qui n’est ni tribu, ni empire, ni royaume, et qui repose sur un choix de projet politique, d’une identité collective. Toute institution, tout groupe, comme ici au Samovar, a des limites, un dedans, un dehors et tout n’y est pas permis… A gauche, on chérit l’État-providence, mais celui-ci a besoin de frontières et de solidarité réelle, donc d’un partage minimal de valeur… C’est tout cela que remuent les gilets jaunes, et leur intelligence est aussi là dedans. En fait, il faudrait mettre à bas, et c’est de toute façon en cours, toute l’idéologie de ce qu’on appelle le « libéralisme ». Bon, dit comme ça c’est consensuel, sauf que le libéralisme culturel – et là je suis d’accord avec J. -C. Michéa – on peut très bien le nommer le gauchisme culturel, selon l’expression de Jean-Pierre LeGoff. C’est ce qu’on nomme aussi le politiquement correct ou la bien-pensance, et cela empêche de penser, tout simplement. C’est une chape de plomb qui entretient le déni d’une multitude de catastrophes en cours ; j’ai un peu parlé de la sécession des banlieues, plus généralement la partition musulmane visible depuis janvier 2015, mais c’est aussi le déni de l’invasion technologique que tout le monde constate tout en l’accompagnant et le déni de la situation écologique, réellement paniquante.

Et l’écologie, c’est précisément mon dernier exemple d’un travail « idéologique » à faire, ou plutôt de l’effort qu’il faudrait fournir pour se débarrasser des idéologies et recommencer à réfléchir. Le mouvement des gilets jaunes a commencé, vous le savez, à partir du prix de l’essence et a mis en avant le « pouvoir d’achat ». Mais ce niveau de vie, ce rythme de consommation, est impossible à poursuivre et encore moins à généraliser sur une planète aux ressources en voie d’épuisement. Là, on se heurte aux limites externes à la société, c’est non-négociable. En réclamant en réalité mai sans le dire explicitement, mais comme tous les mouvements contestataires depuis longtemps, un retour aux « trente glorieuses », les gilets jaunes se fourvoient complètement. Là, il y a un aveuglement incontestable. Alors il ne s’agit pas de hurler comme le font beaucoup d’écolos ou de décroissants que c’est donc un mouvement idiot : ce sont eux les idiots parfaits qui refusent de voir, souvent parce qu’ils sont, eux, dans l’aisance matérielle, qu’il est impossible de mener une politique écologique dans une société profondément inégalitaire et totalement injuste. L’un ne peut pas aller sans l’autre, en toute rigueur – et là on voit les ravage de la dissociation entre la question sociale et la question écologique, cette dernière devenant l’idéologie du maintien de l’ordre. Quoi qu’il en soit, l’avenir, dans le meilleur des cas, est très loin de ce que s’imaginent les gilets jaunes : dans n’importe quel société utopique que vous pouvez imaginer, si vous tenez compte de la raréfaction des ressources, il faudra plutôt travailler bien plus qu’aujourd’hui et pour beaucoup moins d’argent… Cela paraît glaçant, mais dire que c’est la fin de la manne pétrolière, gazière ou carbonée d’une manière générale, cela veut dire moins de carburant, moins de machine, moins d’automatisme et un retour du travail humain. Mais cela peut se faire dans une grande égalité, une fraternité retrouvée, etc. Mais il faut aussi parler clair et ne pas faire rêver, nous ne pouvons plus nous le permettre… Il nous faut des utopies réalistes.

Voilà ce à quoi devrait s’affronter, d’après moi, le mouvement des gilets jaunes. Peut-être qu’il n’en prend pas le chemin, mais dans tous les cas, il possède une richesse, une souplesse, une intelligence où pourraient prospérer une réflexion populaire sur toutes ces questions, bien sûr pas en trois semaines, mais étalée dans le temps pour réinventer une manière de faire de la politique, d’envisager l’avenir, le rôle du peuple, etc. Et ça, c’est inédit.

Je résume cette partie et je finis : vous voyez que ces trois points que j’ai énumérés comme des chantiers qui attendent ceux qui voudraient une démocratie véritable se tiennent les uns les autres : il n’est pas possible de faire le deuil de la société de consommation sans une véritable socialité qui permette une sécurité affective, et même chose pour le décloisonnement politique : il y a des désaccords important sur les ronds-points, les gens peuvent se traiter de « bolchevique » d’un côté ou de « raciste » de l’autre, c’est ce que j’ai entendu, mais c’est comme dans les bars, ce n’est pas infamant, ce n’est pas une condamnation, ni un appel à la guerre ; on a le verbe haut, mais ça reste dans les bornes de la common decency, on va continuer à bloquer ensemble ou à boire des verres – on n’est pas chez les gauchistes. Donc la socialité, la bienveillance, permet ce brassage idéologico-intellectuel d’où pourrait repartir un projet d’émancipation. Et bien sûr, il faudrait aussi une organisation minimale pour que des discussions approfondies aient lieu, fasse trace, criculent et que s’expérimente concrètement ce qui est abordé et revendiqué. Et tout cela, il me semble, est contenu en germe dans le mouvement des gilets jaunes. Et même si celui-ci échoue ou rentre en sourdine, son élan peut cheminer pour réapparaître sous d’autres formes, plus tard. De toute façon, il a ensemencé quelque chose, il a créé un précédent, il a ouvert un monde et il revient à chacun d’y participer, en gardant toujours à l’esprit qu’on peut aussi aggraver la situation et que chaos n’est jamais loin, c’est peut-être même contre lui qu’on se bat, que se lèvent les gilets jaunes…

Les gilets jaunes et l’empire

Je voudrais finir cette intervention sur des considérations un peu plus larges mais qui ne pourront que rester allusives. Au fond, il me semble qu’il n’y a qu’une façon de comprendre vraiment ce mouvement, c’est de le considérer comme un réflexe de survie d’un monde qui ne veut pas disparaître. Les gilets jaunes sont profondément modernes, c’est ce que montre tout ce qu’ils font et veulent : ils refusent que disparaisse le monde de la « démocratie » – quoi qu’on entende par là –, le monde de la consommation, de la stabilité culturelle, de la sécurité physique, celui permettant des institutions fonctionnelles, une justice compréhensible, une éducation à la portée de tous, une solidarité générale minimale, etc. Et ce monde est effectivement en train de s’effacer, cette modernité, ces siècles de « progrès » à la fois moraux, techniques, sociaux, scientifiques, intellectuels, artistiques, etc. Au profit de quoi ? A mon avis au profit d’une régression historique énorme qui nous fait quitter peu-à-peu cet univers de la modernité qui a, disons, cinq siècles, pour retourner à des mécanismes très anciens mais qui ont dominé toutes les civilisations, je parle des logiques d’empire. Je crois qu’on en revient, à différents degrés, à ce monde de l’empire, sans frontières, multiculturel, avec une concurrence communautaire, un État arbitraire et autoritaire qui ponctionne sans scrupule ses populations, une absence totale de souveraineté populaire, des armées très disparates, des guerres incessantes, une croissance économique faible, etc. Je ne vais pas développer plus, c’est l’objet de la dernière brochure [4]. Mais je crois que c’est ça, les gilets jaunes, et plus généralement toutes les réactions dites « populistes » dans le monde : un attachement à un univers qui disparaît. Et la difficulté c’est bien sûr que des forces énormes qui nous dépassent largement sont à l’œuvre mais aussi que ce monde de la modernité est très critiquable et surtout aujourd’hui intenable, notamment du point de vue irréfutable de l’écologie. Donc nous sommes emportés dans une mutation gigantesque de l’aventure humaine à laquelle on ne peut s’opposer qu’en inventant, en créant autre chose. Et les gilets jaunes sont, peut-être, le début de ça, le tout début – en tous cas c’est ce que je veux y voir et il me semble qu’il y a des arguments à faire valoir.

Lieux Communs
14 décembre 2018



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