Islamisme, islamophobie, islamo-gauchisme (2/3)

Compte-rendu de la rencontre à Grenoble le 6 avril 2013
jeudi 22 août 2013
par  LieuxCommuns

Ce texte fait partie de la brochure n°21bis « Islamismes, islamogauchisme, islamophobie », seconde partie : Islam, extrême-droite, totalitarisme, de la guerre à la domination

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Sommaire :

  • Avant-propos
  • Les racines de l’islamo-gauchisme (Exposé) - ci-dessous...
  • L’État islamique (Recension)
  • Islamisme, totalitarisme, impérialisme (Analyse)

Voir la première partie

(... / ...)

Seconde exposé : Les racines de l’islamo-gauchisme


Quentin : Nous avons pris un peu de retard. Je vais essayer de raccourcir pour qu’on ait le temps de discuter de manière intéressante.

Je pars effectivement de la question de la passivité d’une grande partie du dit « peuple de gauche », du mutisme face à cette extrême droite musulmane qui remplit tous les critères de ce terme, comme l’exposé précédent les a précisés, et même bien plus que nos droites nationales en France — les néo-nazis, les monarchistes et les croisés sont ici encore vraiment minoritaires — mais qui retiennent toute l’attention. Alors pourquoi tant de silence, de gêne, pourquoi aussi peu de réactions ? C’est une question centrale parce qu’une telle attitude ouvre évidemment un boulevard à tous les amalgames et toutes les réactions xénophobes — nous y reviendrons à la fin. Pour comprendre cette paralysie critique vis-à-vis de l’islamisme, il peut-être intéressant d’aller voir ceux qui y sont favorables, ou au moins très complaisants : leur discours concentre ce qui est plus diffus ailleurs, ils disent plus clairement et distinctement ce qui se pense plus discrètement sous d’autres cieux.

Un terme vient alors à l’esprit, celui d’islamo-gauchisme. Il est évidemment très polémique. Il est sujet à caution d’abord parce que l’expression de gauchiste n’est pas très précise : Ce serait quelqu’un d’apparenté à une famille politique issue du ou plutôt des marxismes qui ont marqué le XXe siècle, parce qu’il y en a eu quand même une sacrée flopée. On va me dire qu’il y a aussi pas mal de pseudo-libertaires ou d’anarchistes ou encore de féministes qui sont concernés, mais comme on le verra, ils ont adopté de facto et depuis longtemps les grands schémas marxistoïdes qui fondent le camp de la religion du progrès, c’est-à-dire, globalement la « gauche » [1]. Quant au préfixe islamo-, pas très précis non plus, ce serait l’association entre une approche gauchiste et l’islam, sous la forme de la complaisance d’un gauchiste vis-à-vis de l’islam et de tout ce qui s’y rapporte ou, à l’inverse, d’un islamiste qui gauchirait son discours. Bref ce terme descriptif, qui a déjà près de dix ans, recouvre quand même une sacrée réalité et à ce titre, en attendant mieux, nous l’utiliserons, puisqu’il permet de cerner cette mouvance protéiforme qui prétend combattre l’Occident en essayant de s’allier l’héritage des combats anticapitalistes et la guerre actuelle des islamistes plus ou moins soft. Bien sûr, c’est un courant confus et épars mais tout à fait tangible qui a eu son heure de gloire au moment de l’altermondialisme, après le 11 septembre et les réactions américaines, mais qui se maintient aujourd’hui largement, même si depuis le naufrage des soulèvements arabes, il a du mal à assurer une apparence de cohérence — mais on verra que c’est le cadet de ses soucis, puisque le but final est de brouiller les cartes.

Qui sont les islamo-gauchistes ?

Cette complaisance intellectualisée pour l’islam ou même l’islamisme, qu’il s’agisse de l’islamisme passif ou même actif, on la rencontre très explicitement dans un tout petit noyau. Il y a d’un côté les islamistes plus ou moins déclarés, les Tariq Ramadan, les Houria Boutelja et consorts des Indigènes de la République, des imams officiels ou autoproclamés, etc. qui ont compris que des gauchistes pouvaient leur être tactiquement utiles. De l’autre côté, on trouve tous ces gauchistes qui les entourent et leur servent la soupe. Je pense entre autres à Pierre Tevanian, Alain Gresh, Christine Delphy, etc., qui veulent voir plus ou moins confusément dans l’islam et l’islamisme un support à la critique de l’Occident.

C’est donc, je l’ai dit, un tout petit noyau qui devrait être une curiosité ethnologique, mais il concentre et explicite une posture, un prêt-à-penser, qu’on rencontre ailleurs sous forme de cercles concentriques. Ce discours-là est donc présent de manière diffuse dans des milieux tout de même plus respectables comme Le Monde Diplomatique, l’émission de radio « Là-bas si j’y suis », etc. C’est bien sûr dans certains cercles « pro-palestiniens » qu’on retrouve le mieux ce salmigondis d’anti-impérialisme et d’éloge du Hamas, voire du Hezbollah, mais on croise ces réflexes un peu partout : par exemple dans notre brochure, nous ferraillons contre un gauchiste qui reprend ces thèses en vrac, sans en être convaincu lui-même, mais qui ne semble pas pouvoir les réfuter tout seul. Cette posture « à gauche », plus importante qu’on ne le pense, n’est pas un hasard puisque ce discours islamo-gauchiste joue justement sur les catégories historiques de la « pensée » de « Gauche », comme on va le voir. Il est donc assez facile à repérer dès qu’on en a la clef. Et puis, il y a tous ceux, très nombreux, pour qui tout cela semble apparaître comme un point aveugle, qui passent la chose sous un silence plus ou moins complice ou procèdent par omissions spécifiques, sous-entendus ou ironie. Ils ne cessent d’excuser, de dédouaner, de minimiser l’extrême droite musulmane, quand ils en reconnaissent l’existence, alors même qu’ils sont extrêmement sourcilleux concernant l’extrême droite française ou tout simplement la droite [2]. Les principales victimes, si j’ose dire, ce sont les milieux dits « antifascistes » qui sont absolument aveugles à cette extrême droite musulmane et totalement muets à son endroit, du moins de ce que j’en sais. J’en ai vu dernièrement, par exemple, défiler dans ma ville de banlieue populaire en criant « Pas de fachos dans nos quartiers ! », etc. Évidemment, les fachos ne sont pas dans ces quartiers-là, et sûrement pas dans le mien, et à peine dans ses urnes. Par contre des barbus et autres porteurs de qamis il y en a, en tenue de djihadistes, et à tire-larigot. Là, la contradiction est criante, quand même, mais il est impossible de le leur faire comprendre, la question ne sera pas posée, même lorsque des femmes en burqa passent en riant devant la banderole... Ces militants, qui se proclament pour l’égalité des sexes, pour la liberté des homosexuels, contre les discriminations et le capitalisme, etc., mettent l’islamisme de quartier hors de cause, même lorsqu’il fait des morts. Tout cela interroge fortement, et notamment nos copains tunisiens qui ne comprennent pas pourquoi une telle complaisance, qui serait facilement explicable en terre musulmane, parce que ce phénomène d’islamo-gauchisme est très répandu chez eux comme le montre l’interview d’eux dans notre brochure 19, mais qui leur paraît incroyable en France, terre de combats antireligieux. Alors avant d’aborder le pourquoi, de proposer une explication, je vais me demander comment ils procèdent, quels sont les arguments utilisés.

Il y a ainsi un certain nombre de lieux communs que je vais passer en revue. « Lieux Communs », c’est aussi le nom de notre collectif, et c’est lié au fait que nous pensons qu’il y a une quantité hallucinante de lieux communs qu’il y aurait à pulvériser, et parallèlement qu’il y a aussi beaucoup de lieux communs que nous voudrions instaurer, ou du moins des banalités de base sans lesquelles on ne peut pas penser le monde actuel — l’exposé qui m’a précédé en relève, ça a été dit. Je vais donc parler des lieux communs que nous voudrions pulvériser, les absurdités qui surgissent immanquablement dès qu’il est question d’islamisme, pour le diminuer, le justifier, l’excuser, ou le dénier tout simplement.

Les lieux communs de la tolérance à l’islamisme

  • Premièrement, l’islamisme serait peu ou prou une pratique traditionnelle, et qui mériterait donc le respect. C’est évidemment une absurdité totale, puisque l’islamisme contemporain est un regain tout à fait récent à l’échelle de l’histoire. Il y a seulement trente ans, les voiles traditionnels étaient extrêmement rares dans la rue, et c’était le propre des femmes âgées ou débarquées du bled. Aujourd’hui, ce sont des voiles islamiques, devenus une pratique offensive et tout à fait banale, par exemple ici chez des immigrées de deuxième ou troisième génération, mais cette évolution est visible y compris et surtout dans la plupart des pays musulmans. La chose est aussi évidente au niveau géopolitique : le conflit israélo-palestinien n’avait rien de religieux il y a quelques décennies et aujourd’hui le choix est entre le Hamas et Tsahal — bon courage. Bon, l’exposé précédent a été clair, je ne vais pas m’étendre là-dessus : l’islamisme, s’il appartient en propre à la culture arabo-musulmane, n’a rien d’une tradition, encore moins respectable, et c’est d’ailleurs un argument extrêmement suspect sur lequel nous reviendrons — à cette aune, il faudrait considérer le fascisme comme une honorable tradition italienne. Et quand bien même le serait-ce, la tradition n’a rien de sacré à nos yeux.
  • Deuxième lieu commun — ce ne sont que des exemples et je n’en passe que quelques-uns en revue : l’islamisme se réduirait finalement à quelques excès marginaux tout à fait secondaires de la religion, ces courants seraient des passades qui ne dureraient qu’un temps, bref des épiphénomènes qu’il ne faudrait pas monter en épingle. On pouvait dire ça en étant mal renseigné dans les années 80, mais aujourd’hui malheureusement, il faut admettre que ce sont des dynamiques de fond. Rien qu’en France, il faut au moins remonter jusqu’à Khaled Kelkal et les attentats du GIA, les jeux politiques iraniens via le Hezbollah autour des otages au Liban, ou à la première question du voile, en 1989, ou encore aux fatwas contre Salman Rushdie, etc. Même période temporelle pour l’assassinat de Sadate en Égypte, la formation au Djihad dans l’Afghanistan soviétique ou l’instauration de la république islamique d’Iran. Et tout cela découle d’un réveil dans les années 70... Non, ça ne date pas d’hier. Par ailleurs, on parle d’un phénomène, d’une guerre à l’échelle continentale comme l’a été la guerre froide, qui concerne directement près d’un milliard de personnes, dans des régions aussi séparées que le Soudan, le Pakistan, l’Inde, le Maroc ou l’Indonésie. Sans parler des territoires européens. C’est donc un phénomène de fond, une dynamique civilisationnelle qui doit interroger. Est-ce que cela va continuer ou s’arrêter, c’est une autre question. Mais ce qu’on peut dire, c’est que c’est un phénomène de fond qui n’a plus rien de marginal.
  • Troisième argument, troisième lieu commun, tout cela serait des conséquences normales de situations très difficiles que vivraient les pays arabes ou les musulmans en général. C’est un discours victimaire qui fait florès mais qui est aussi une absurdité, et d’abord parce que l’islamisme est un phénomène postcolonial ; il se déploie après les décolonisations et non pas durant le colonialisme. Les luttes d’indépendance ne sont pas du tout le fait d’islamistes ou en tout cas leur rôle était complètement secondaire : ce n’est pas au nom de l’islam que le peuple algérien réclamait et a gagné son indépendance, pas plus que la Tunisie, etc. Le « chaos algérien » est arrivé près d’une génération après... D’autre part, les immigrés de ces pays qui sont arrivés en France dans les années 50 et 60 ont vécu dans des bidonvilles dans des conditions totalement honteuses, et il n’y avait nulle trace d’islamisme chez eux. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui puisqu’on parle même des « bobars », les « bobos » barbus. C’est même le phénomène inverse, puisqu’on voit aujourd’hui en France des Arabes ou des musulmans membres du gouvernement, journalistes, artistes, chercheurs, humoristes, PDG, profs, cadres, écrivains... et que les États islamistes sont parmi les plus riches du monde. L’extrême droite musulmane est un fait qui concerne aujourd’hui toutes les catégories sociales et n’est pas du tout le fait des plus pauvres ou des plus discriminés : c’est ce que montre concrètement l’impossibilité du « profilage » des terroristes. Au niveau géopolitique, cela se vérifie aussi : l’islamisme est bien installé en Turquie, qui n’a pas été colonisée, et on ne voit aucun extrémisme religieux dans l’ex-Indochine française, ou dans l’ex-Congo Belge, où le colonialisme a été particulièrement ravageur. Enfin, si la souffrance sociale débouchait nécessairement sur l’intégrisme, nous ne serions pas là à nous réclamer d’un mouvement ouvrier, qui était, lui, vraiment en haillons et qui a institué pour la première fois la séparation de l’Église et de l’État pendant la Commune de Paris. Bref, c’est un argument purement victimaire, particulièrement étrange venant de gens très souvent anti-sionistes puisque cette posture victime / bourreau est caractéristique de la défense d’Israël...
  • Quatrième lieu commun, l’islamisme serait le simple produit de jeux politico-médiatiques de l’Occident, la créature des manigances et manipulations du Frankenstein américano-européen. Bien sûr que non : lorsqu’on prend du recul, c’est un fait historique propre, intrinsèque à l’aire arabo-islamique comme le montre l’exposé précédent. À penser de la sorte, on réduit les trois quarts des populations mondiales au rôle de pions irresponsables et demeurés, sans initiatives, jugements ou capacités de réaction. Alors, bien évidemment, les États-Unis, la Russie, les grandes puissances jouent un jeu d’échecs mondial depuis qu’elles existent, c’est le principe immémorial de toute politique, y compris les forces encore subalternes, comme l’Arabie saoudite, ou l’Iran, le Pakistan, etc. Il y a manipulations mutuelles incessantes, qui peuvent se retourner à terme contre l’instigateur. Et puis les luttes de décolonisation, par exemple, étaient en partie épaulées par le bloc de l’Est — ce n’est pas pour ça que l’on va les renier… L’offensive lancée par Ben Laden est elle-même une énorme manipulation qui vise à séparer en Occident les populations arabes immigrées des autochtones — et c’est en train de marcher... Donc sans aucun angélisme, il est impossible de réduire l’islamisme au rôle de la CIA à moins de tomber dans la paranoïa. Quant au jeu des médias français, je n’ai rien lu de convaincant sur le sujet. Le jeu de l’oligarchie locale serait plutôt de laisser s’installer un chaos social stérile, un éclatement du corps social qu’elle pourra facilement surplomber.
  • Cinquième et dernier argument que je prends en compte : l’islamisme n’aurait rien à voir avec l’islam, il y aurait une distance incommensurable, un fossé infranchissable entre la religion mahométane et l’extrême droite islamique. Alors là, vous comprenez immédiatement que c’est en contradiction flagrante avec le premier lieu commun, même si on passe très facilement de l’un à l’autre... C’est évidemment faux : l’islamisme se nourrit du terreau de l’islam exactement comme l’intégrisme catholique naît du catholicisme. Lorsqu’il y a viol, n’importe où, je me sens concerné en tant qu’homme. Le viol interroge la culture masculine, c’est une évidence : il y a un continuum entre cette monstruosité et la banalité du quotidien. Dans le même ordre d’idée, le colonialisme est un fait qui pèse dans l’histoire de la France, c’est un fait qui constitue un pan important de sa culture, et que tout Français, y compris naturalisé, porte en lui, qu’il le veuille ou non. Il y a ici encore un continuum entre le colonialisme et l’universalisme des Lumières, qui demande à être interrogé, qui l’est largement, même si ce n’est pas la même chose, bien entendu. On pourrait continuer : depuis l’après-guerre, le nationalisme ne peut plus être pensé comme au XIXe siècle et interroge tout patriotisme, et le communisme est désormais un mot dégoulinant de sang qui doit faire douter tous les marxistes. Alors oui, évidemment, tout musulman a à se positionner vis-à-vis des monstruosités qui se font au nom de la croyance qu’il a choisie, et l’islamisme interroge profondément l’islam et devrait profondément interroger ses adeptes. Ce n’est pas le cas, c’est même le contraire qui se passe, il y a surenchère et c’est absolument dramatique. J’en reparlerai à la fin.

Pourquoi une telle complaisance vis-à-vis d’une extrême droite caractérisée ?

Alors maintenant pourquoi toutes ces circonvolutions, pourquoi tous ces arguments absurdes, pourquoi ces lieux communs sans aucuns fondements rationnels ? Parce que, nous répond l’islamo-gauchisme, il faut protéger les immigrés contre l’extrême droite occidentale. Évidemment. Comme si combattre l’extrême droite était un réflexe xénophobe, comme si combattre l’extrême droite c’était s’en prendre spécifiquement aux étrangers... On verra à la fin de ces remarques que l’effet produit sur la société dans son ensemble est absolument contraire à celui recherché… Bref. Comment arrive-t-on à de telles absurdités ? Comment la gauche, qui devrait être la première à dénoncer et à combattre l’extrême droite, y compris et surtout lorsqu’elle est religieuse, en vient-elle à adopter une posture aussi complaisante, et qui semble même la démarquer de la droite ? Lorsque la cause survit à un argumentaire inconsistant, il faut s’interroger sérieusement.

Deux grandes raisons pour l’expliquer.

D’abord la peur. Il est extrêmement inquiétant de voir naître, sous nos yeux, un véritable fascisme, d’assister à son développement, mois après mois. Ça fout la trouille de voir une nouvelle idéologie réactionnaire — nouvelle et exogène du point de vue européen — qui s’installe et se répand réellement puisqu’elle rencontre dans une certaine partie de la population un écho : car ce ne sont pas seulement quelques élucubrations d’idéologues illuminés, mais bien un courant populaire, un mouvement qui a prise, qui fait écho sur une partie d’une population. Chacun ici a sûrement des anecdotes à raconter dans sa famille, au travail, dans son entourage ou dans la rue qui témoignent de cette progression plus ou moins marquée et qu’on préfère ne pas trop comprendre. Cela faisait longtemps qu’une telle chose n’était pas arrivée en France, et je pense que la posture islamo-gauchiste est en grande partie un déni intellectualisé de cette réalité face à laquelle on se sent particulièrement impuissant, voire une identification à l’agresseur, comme on dit. Cette motivation secrète, on peut la comprendre, mais il faut surtout admettre qu’elle est suicidaire. Ce fondement émotionnel explique pas mal de confusion et de retournements idéologiques.

Les fondements idéologiques de l’islamo-gauchisme

Ensuite, il y a les fondements idéologiques, qui m’intéressent plus, mais qui ne sont pas du tout en contradiction avec cette peur sourde. Je pars de la question suivante : pourquoi est-ce la gauche qui dénie la montée de cette extrême droite, et à ce point-là ? Mon hypothèse, qui n’est d’ailleurs pas la mienne propre, est qu’il y a un basculement dans les années 60-70 où l’on passe du marxisme dominant à un imbroglio politico-intellectuel qui sert de terreau à l’islamo-gauchisme.

Que se passe-t-il dans ces années-là ? Bien entendu, c’est la période qui comprend une multitude de révoltes, dont Mai 68 est un pivot, et qui est profondément marquée par toutes les décolonisations que l’Inde inaugure dès 1945 et qui pour la France culminent dans l’épisode très douloureux de la guerre d’Algérie et de l’indépendance proprement dite en 62. C’est durant cette période que toute une génération se forme politiquement — on parle de la génération 68 — avec le contexte décolonial mondial en toile de fond. Beaucoup de biographies de gens de cette époque évoquent une initiation politique à travers le conflit algérien ou les « comités Vietnam » puis un passage ultérieur par une idéalisation de Tito, de Castro, de Mao, etc. Bref, c’est à ce moment-là que toute une classe d’âge s’initie à la critique des sociétés occidentales à travers l’émergence des peuples du tiers-monde, et que se forme la doxa de gauche dans laquelle nous baignons.

Alors que se passe-t-il durant ces années ? Je vais prendre trois exemples assez rapides pour essayer de montrer la torsion de la vulgate marxiste qui s’opère, en partant du marxisme dans ses grands schémas, autour de trois axes. Il y a torsion du noyau marxiste mais également distorsion, dégénérescence, dégradation affolante, comme on va le voir, on est très loin de toute la rigueur intellectuelle qui caractérisait le véritable marxisme à ses débuts.

Premier axe, c’est l’anticapitalisme, bien entendu, sous toutes ses formes, qui à l’époque était fondateur des engagements politiques, quelle que soit leur famille idéologique. Progressivement, dans le contexte décolonial et parallèlement au déclin des grandes luttes ouvrières, cet anticapitalisme est interprété sous l’angle de l’anti-impérialisme : on ne va alors plus mettre l’accent sur l’exploitation économique du prolétariat par la bourgeoisie et le patronat, mais plutôt sur les politiques des puissances impériales qui oppressent et pillent les pays du tiers-monde. Puis, petit à petit, de simplification en simplification, tout cela va dégénérer en anti-occidentalisme, c’est-à-dire que le mal n’est plus le capitalisme dans toutes ses variantes, de tous les pays, de toutes les races, de toutes les couleurs, ce n’est plus non plus l’impérialisme en tant que tel, ou l’expansionnisme tel qu’il pouvait être appliqué aux menées de l’URSS en Europe de l’Est, de la Chine au Tibet, etc., mais bien l’Occident lui-même, dans sa pensée, ses pratiques, sa culture, bref dans toutes ses dimensions. Voilà ce qu’il faut combattre, et tout le reste est secondaire, on verra après, d’abord il faut en finir avec la domination occidentale. On passe donc dans ces années-là du combat contre le capitalisme au discrédit de l’Occident.

Deuxième élément, le sujet révolutionnaire. Avant et durant les années 50, l’espoir résidait au sein de la gauche marxiste dans la classe révolutionnaire. Les ouvriers étaient censés transformer le monde, l’édification du socialisme était leur rôle historique. À partir des années 60, et de manière exemplaire en 68 évidemment, le prolétariat déçoit, il n’est pas à la hauteur des espérances dont on l’avait chargé, merde, ça ébranle toute la belle mécanique marxiste. Plutôt que de revoir ces schémas, on déplace alors l’espoir vers les peuples colonisés qui se battent, là, un peu loin mais sous nos yeux, pour leur liberté. C’est-à-dire que ce n’est plus l’ouvrier à la chaîne qui va construire le communisme sur Terre, ce seront le fellaga algérien, le vietcong ou le paysan chinois, bref les damnés de la terre, comme on le dira. Évidemment, ici encore, grandes déconvenues des jeunes indépendances, aucun pays ne tient ses promesses et certains sombrent dans la barbarie, bref, pas de voies praticables entre les USA et l’URSS, on ne sait plus quoi faire... C’est la fin des années 70, et c’est là que surgit la posture humanitaire, Médecins Sans Frontières, l’épisode des boat-people, etc. On voit que le discours se dépolitise de plus en plus : là on se contente de sauver des gens, de les nourrir. À défaut d’en faire des révolutionnaires, de les aider à construire un monde meilleur, on peut au moins leur donner le statut de victime puis les aider, tout cela nous décharge un peu de notre culpabilité de nantis. Je suis dur, mais on assiste vraiment à la résurgence d’un néo-christianisme béat dont on n’est pas sorti. Enfin, on arrive, logiquement, progressivement, dans les années 80, à la figure de l’immigré victime. Autrement dit, en trente ans, on est passés de la classe ouvrière européenne avant-garde de la révolution mondiale aux peuples luttant pour leurs indépendances, jusqu’à aujourd’hui la figure de l’étranger victime, comme levier de changement des mentalités, voire de basculement de l’ordre du monde, on l’a vu avec les discours hallucinés et démagogiques sur les sans-papiers, les immigrés ou les banlieues, sans parler des délires des gauchistes parisiens autour des Tunisiens de Lampedusa qui fuyaient la libération de leur peuple juste après le soulèvement, et qu’ils voyaient comme des libérateurs... Cette figure est donc plaquée sur la réalité des immigrés, qui sont bien entendu autre chose que des victimes, en symétrique exact de leur diabolisation par le FN.

Troisième élément, l’antifascisme, précisément. Au sortir de la deuxième guerre mondiale, il y avait évidemment un consensus antifasciste à gauche, qui était un élément identitaire fort. Durant la période des décolonisations, on ne vise plus les fascistes ou les nazis proprement dits, qui n’existent plus en tant que force agissante, mais les colons et tous les réseaux et formations qui refusent les décolonisations. C’est en France, par exemple, le courant Algérie Française et tous ses appuis, le SAC, etc. Dans les années 80, face à la figure du FN, tout cela se mue en discours antiraciste. Le principe n’est donc plus de combattre le fascisme en tant que force politique agissante, mais le racisme banal, quotidien et quelquefois meurtrier, ce qui est une chose très différente. Il ne s’agit plus tellement de combattre des organisations, des groupuscules ou des partis, mais bien de rééduquer toute une population, la population française, dont la prétendue inhospitalité serait mère de tous les maux... L’antiracisme devient donc la grande cause, qui surpasse toutes les autres, et il n’est plus tellement question de faire la révolution, on s’en doute : il suffirait que tout le monde vive bien, comme les Français, et tout irait bien.

Au final, nous avons donc vu émerger la figure de l’étranger victime du racisme occidental, qui devient le B-A-BA de l’engagement « de gauche » : l’idéalisation autour de l’ouvrier des années 50 ou 60 se reporte aujourd’hui sur l’étranger, mais attention, sur l’étranger en tant que victime et pas du tout en tant que personne pouvant s’émanciper elle-même, donc bien en demande d’aide, aide qui est la nouvelle mission de « la gauche », sur le modèle de la charité, avec une forte dimension internationaliste. Voilà la doxa de base qu’hypostasie l’islamo-gauchisme ambiant et dans laquelle les membres de ma génération sont nombreux à avoir grandi. Dans ce contexte, vous imaginez bien que la moindre critique de l’islam est tout simplement impensable et fait basculer dans le camp de l’ennemi. On voit très tôt des traces de cette complaisance par exemple chez M. Foucault défendant la révolution iranienne, ou chez des gens comme Christian Jambet, passé de la Gauche Prolétarienne à l’adoration du chiisme, ou encore R. Garaudy, etc.

Les nouveaux supports des fantasmes gauchistes

Donc de ce point de vue-là, les grands clivages ne sont plus tellement entre capitalistes et communistes, bourgeois et prolétaires, colons / colonisés, dominants / dominés ou même exécutants / dirigeants ni en fonction de projets politiques antagonistes, progressistes, conservateurs ou ce que vous voudrez, mais bien entre Occidentaux et non-Occidentaux. Bien sûr, tout ça se mélange selon des combinatoires infinies, mais au final, on retombe sur cette dichotomie mythifiée. L’Occident, figure du Mal, doit alors être critiqué radicalement, et tout le courant du post-modernisme s’y emploie sans fin et sans autre finalité que sa déconstruction pour elle-même — le non-occidental, figure du Bien, n’a pas à être interrogé ou critiqué, il n’existe pas en tant qu’entité à part entière, il n’est qu’une figure de l’oppression occidentale. Un vrai marxiste dirait qu’il est pur négatif.

Un exemple parlant est celui du best-seller d’Edward Saïd, L’Orientalisme, qui est un des fondements justement des prétendues études « postcoloniales » : il y est question d’analyser le regard de l’Occident sur l’Orient, de manière très peu rigoureuse à mon avis mais passons, donc par extension le discours de l’Occident sur le non-occidental. Mais l’inverse n’est jamais questionné : on ne se penche jamais sur l’occidentalisme, les innombrables projections des cultures non-occidentales sur l’Occident. C’est pourtant une évidence dès qu’on voyage un peu ou qu’on fréquente des populations d’origine étrangère : en tant que blancs, ou Français, nous sommes un support à fantasmes extraordinaires et tout un folklore s’est développé depuis longtemps à ce propos — les immigrés qui retournent au bled le savent très bien. Mais bien sûr, c’est « le Blanc » qui domine, de toute éternité et en tous lieux on dirait, c’est donc lui qu’il faut critiquer, là aussi il faut lire Sartre dans sa préface de F. Fanon... On voit d’ailleurs là une conception très martiale de la critique, vue comme simple instrument de destruction et pas du tout d’émancipation, alors qu’il est clair que la critique de soi et des siens est un élément absolument central pour une transformation sociale et l’autonomie individuelle. C’était d’ailleurs cela, la modernité, du moins le versant dont nous nous réclamons expressément.

Bref, il s’agit d’une manière générale de mettre le non-occidental en dehors de la critique, comme si ces cultures étaient incapables de supporter un examen ou un auto-examen en vue de se réformer. On est pas loin d’un racisme refoulé qui condamne 80 % de la population mondiale à supporter leurs propres cultures telles qu’elles sont et à se poser en pures victimes de l’Occident — les cultures arabo-musulmanes en premier lieu... C’est ce que pointe le texte « Nous, immigrés arabes... » paru dans notre brochure n°19.

À la racine de l’islamo-gauchisme

Mettre un pan entier, et même majoritaire, de la réalité hors de portée de la critique, du libre examen, de l’étude analytique, doit nous rappeler à nous, gauchistes, un passé pas très glorieux, pourtant massif mais systématiquement évacué, qui est l’époque de la défense inconditionnelle de l’URSS. Certes, ça paraît un peu lointain aux nouvelles générations, et c’est dommage car c’est pourtant là la filiation idéologique : on se retrouve aujourd’hui à défendre un monde non-occidental, objet de fantasmes sous le prétexte de sa domination, de la même manière qu’on organisait la défense de l’URSS, de ses satellites et dérivés ultérieurs comme la Chine ou Cuba, dans les années d’après-guerre parce qu’ils étaient censés lutter contre la domination capitaliste. Toute cette période est très bien balisée par une littérature relativement abondante, d’abord marginale à l’époque des premiers dénonciateurs du totalitarisme. Je me base pour montrer ce rapprochement sur un excellent article de Claude Lefort, qui est un des premiers dès la fin des années 40 à avoir dénoncé les monstruosités staliniennes, du moins un des premiers de sa génération, puisqu’il a été précédé des Souvarine, Voline ou Luxemburg, etc. Il a dénoncé, au sein du groupe-revue Socialisme ou barbarie l’imposture de la patrie du socialisme telle que les communistes présentaient l’empire russe de l’époque. Alors bien sûr, Claude Lefort a eu par la suite une évolution politique dans laquelle nous ne nous reconnaissons pas, mais c’est vraiment secondaire et j’aurais pu invoquer d’autres auteurs opposés radicalement au stalinisme, comme C. Castoriadis, E. Morin, H. Lefebvre, etc. Donc je vais m’appuyer sur un article de 1958, « La méthode des intellectuels progressistes » [3], où Lefort incrimine plusieurs auteurs qui écrivaient dans la célèbre revue Les Temps Modernes de J.-P. Sartre à leur retour de voyage de Pologne et de Hongrie après les insurrections et les révolutions de l’année 1956. Lefort analyse très finement leurs postures et leurs impostures qui visent à rendre incritiquable le socialisme réellement existant de ces régimes qui ont été ébranlés, à les sauver malgré les répressions féroces qui s’étaient alors abattues sur les peuples qui réclamaient leur autodétermination. Il énumère un à un tous les discrets retournements logiques, les petits basculements, les changements de registre qui empêchent de penser lucidement la situation dans ces pays et, conséquemment, dévoile brillamment leurs biais idéologiques staliniens ou plutôt para-staliniens. En relisant dernièrement cet article, j’ai trouvé impressionnant le fait que les positions et les procédés qu’il dénonce sont presque totalement identiques à ceux que l’on retrouve chez nos islamo-gauchistes.

Le rapprochement que je fais n’est pas rhétorique et il me semble que la filiation est aveuglante. À l’époque, l’URSS est quasi intouchable parce que porteuse d’espoir d’une transformation de la société qu’il fallait sauver de la critique (forcément de droite bien sûr) : il ne fallait pas décourager l’ouvrier de l’époque — « Il ne faut pas désespérer Billancourt », disait Sartre — en lui montrant la réalité de ce qui se passait de l’autre côté du Rideau de Fer parce qu’alors on ruinerait l’espoir du prolétariat qui ne ferait plus la révolution, ne remplirait plus sa tâche historique. Aujourd’hui on peut difficilement faire du Maghreb islamisé une terre de libération, mais on nous dit qu’il ne faut pas critiquer l’islam (ou, dans une bien moindre mesure, la Chine ou l’Inde) dans ses fondements culturels, parce que cela accréditerait les thèses de droite, l’ethnocentrisme, etc., et cela entraînerait un déferlement fasciste... Bien sûr, on peut très bien en critiquer superficiellement tels ou tels aspects, mais à condition de compenser immédiatement en précisant que tout cela vaut bien ce qui existe en Europe, aux USA ou ailleurs. On a donc toute une mécanique extrêmement proche, ce sont les mêmes engrenages, une logique très similaire que je vais essayer d’illustrer brièvement à travers trois grands axes là aussi. Le fil directeur est toujours le même : il s’agit de défendre tactiquement son camp, indépendamment des faits et des raisonnements, sans égards pour la réalité, la vérité, coûte que coûte — et on en verra le prix à payer.

  • Le premier procédé commun aux stalinoïdes de l’époque et à nos islamo-gauchistes, c’est le relativisme. Avec le relativisme postmoderne contemporain, on a aujourd’hui une explosion de ce thème, mais dans les années 50-60, c’était encore peu répandu — disons que ce qui était encore artisanal à l’époque est devenu de nos jours une production industrielle. Cela se traduit par le type de l’intellectuel occidental de « gauche » hypercritique vis-à-vis de l’Occident : critique du capitalisme bien sûr, de la corruption des élites, critique des discriminations, du racisme, du sexisme, critique du mode électoral des jeux du pouvoir, etc. tout ça amenant à une critique culturelle et même civilisationnelle, remettant en question les fondements mêmes de l’Occident, ses racines religieuses, sa métaphysique, ses structures économiques, son hypocrisie, ses monstrueuses réalisations, etc. Mais cet intellectuel extrêmement exigeant, dès qu’il passe la frontière pour se rendre en Pologne ou en Hongrie dans les années 50-60, ou dans la Tunisie de 2012 par exemple, n’a plus du tout les mêmes critères. Évaporés. Il se retrouve incapable de juger le pouvoir en place avec les mêmes yeux, incapable de regarder les rapports sociaux avec la même acuité, incapable de se prononcer sur les modes de gouvernement ou mêmes les fondements culturels ou, dans tous les cas, il le fait de manière extraordinairement complaisante. Deux poids deux mesures, c’est la logique fondamentale qui préside à sa posture.

Bien évidemment, ce sont des réalités différentes et qu’il faut appréhender avec prudence et mesure, mais ces différences sont hypostasiées pour en faire, finalement, une affaire de spécialistes, afin de rendre tout avis inepte, de rendre impossible de critiquer ces régimes ou ces sociétés sans doctorat en la matière — et encore. Cela repose bien entendu sur un élément de vérité : il faut parler de ce que l’on connaît. Le problème est que ce qui ressort de ces propos n’est pas la circonspection dans l’analyse, mais bien des certitudes ou au contraire un total flou artistique qui confortent un point de vue idéologique relayé avec une facilité déconcertante par tous ceux qui n’y connaissent strictement rien, ne lisent qu’un certain type de livres, etc. D’une manière générale, on se trouve en présence d’avis très tranchés mais qui sont bien loin des réalités que vivent les premiers concernés, qu’il s’agisse des ouvriers de l’après-guerre ou des habitants lambda. Sur la situation en Tunisie, par exemple, que nous suivons depuis des années, c’est incroyable le nombre de gens qui se prononcent sans rien en savoir, ni même connaître aucun Maghrébin, mais ça c’est vraiment un trait du gauchisme depuis longtemps, on se revendique des ouvriers, des banlieues, des jeunes des cités, mais on les voit à la télé et on vit dans des quartiers bourgeois... Affaire de pseudo-spécialistes, donc, ce qui conduisait naturellement Sartre à affirmer qu’on ne peut pas juger des actes du camarade Staline puisque nous n’avons pas toutes les informations qui président à ses décisions... Idem pour Ghannouchi et la clique au pouvoir en Tunisie : difficile de se prononcer sur sa politique concernant les milices salafistes qui terrorisent les forces libres du pays... Bref, c’est trop exotique, trop compliqué pour vous, circulez, si vous ne connaissez pas Ibn Khaldûn ou les Mutazilites, la Charia vous ne pouvez pas comprendre, il faudrait faire l’exégèse du Coran comme il y a peu on renvoyait à l’étude du Capital ou du Petit Livre Rouge lorsqu’on critiquait les purges de Staline ou de Mao : la politique c’est vraiment trop compliqué pour le menu peuple.

Ici comme ailleurs, il suffit d’appliquer la méthode à nos propres gouvernants pour se rendre compte du pot aux roses, du biais idéologique du regard pseudo-analytique. Le principe du relativisme dont il est ici question n’est pas du tout de prendre en compte la complexité des mondes, ou de dessiner un projet viable pour l’humanité, mais bien de ruiner l’élan critique pour assurer une défense du régime en place pour les uns, et des pires aspects de la culture arabo-musulmane pour les autres.

  • Le deuxième axe, c’est justement cette défense coûte que coûte de l’objet de prédilection, régimes pseudo-communistes pour les uns, culture non-occidentale pour les autres. Les intellectuels progressistes que fustige Lefort reviennent de Hongrie où les révolutionnaires ont été écrasés par l’intervention des tanks soviétiques et, sans la légitimer explicitement, s’échinent à discréditer les opposants au grand frère russe. Pour eux, par exemple, l’opposition locale est insignifiante. Les dissidents se réduisent à quelques intellectuels trop pointilleux, coupés du peuple, des « poètes », pro-occidentaux, voire manipulés par les forces réactionnaires ou même, directement, par la CIA, et les gens qui les écoutent et se mobilisent sont manipulés également. Aujourd’hui, l’ultime argument au Maghreb, c’est le Mossad...

On l’a vu, on trouve la même chose vis-à-vis d’opposants musulmans ou de culture musulmane, apparemment trop critiques pour nos islamo-gauchistes. En France, dès qu’un Arabe se fait la voix d’une critique intransigeante de l’islam ou de la culture arabo-musulmane, donc dès qu’il s’émancipe de ses déterminations, qu’il casse ce rapport aliénant à sa propre culture, les islamo-gauchistes en font l’Arabe de service faisant le jeu du pouvoir, de l’islamophobie, voire de l’extrême droite... Il y a des réactions abominables qui sont de véritables insultes à l’intelligence. C’est par exemple le cas pour Abdelwahhab Meddeb, qui est lui-même largement critiquable, c’est un croyant musulman, mais qui est tout à fait clair quant à l’état désastreux de la civilisation dont il provient. Certes, il est très pro-occidental, nous disons entre nous qu’il est borgne, mais son anti-islamisme est absolument sain. On retrouve la même chose à propos d’A. Bidar, H. Redissi, H. Zanaz ou encore C. Djavann ou d’autres. Donc l’intellectuel critique est forcément manipulé ou de mauvaise foi, ou dans la « haine de soi » [4].

Autre trope rhétorique, ces régimes, ces cultures ou ces gens sont dans des situations tellement difficiles qu’ils n’auraient pas d’autre moyen de réagir que par la manière dont ils le font. Ici encore, les conditions objectives, d’ailleurs discutables en elles-mêmes, ne déterminent en rien un type de réaction particulier. Du moins il faut poser la subjectivité humaine comme étant capable de s’émanciper de ses déterminations et de poser d’autres projets — ou alors on considère qu’il n’y a pas d’histoire. Par exemple, il y a quatre ans, tout le monde décrivait le pauvre peuple tunisien sous le joug de Ben Ali comme ne pouvant rien faire, n’ayant aucun choix devant lui, il fallait attendre que la France arrête son soutien au régime, etc. Et du jour au lendemain, début janvier 2011, il est porteur d’un énorme mouvement qui fait fuir le dictateur en quelques jours, ridiculise la France et montre à la face du monde qu’il est capable de prendre son destin en main une énième fois, parce qu’il avait fait face à la modernité au début du siècle et s’était libéré de l’occupant français en 56. Autrement dit, quelle que soit la situation, si on ne pose pas la possibilité pour le dominé de s’émanciper de lui-même, alors il n’y a plus rien à faire... C’est le principe même de l’émancipation et c’est notre raison d’être. À l’époque de l’URSS, bien sûr, c’était l’encerclement par les puissances capitalistes, les sabotages des espions et contre-révolutionnaires, les ressources qui manquaient, l’économie qui vacillait, le poids de la bureaucratie et des mentalités petites-bourgeoises, etc. Lorsqu’il s’agit de s’exonérer, les occasions ne manquent pas, et ce genre d’argumentation s’est perpétué depuis jusqu’à la nausée. Mais la liberté, ça exige la responsabilité de ce qu’on fait et ce n’est pas toujours facile ni valorisant.

  • Le dernier axe, après le relativisme et la défense, c’est bien sûr la contre-attaque. Si vous critiquez l’URSS et ses colonies de l’Europe de l’Est, vous êtes par exemple antirusse. C’est un argument qui valait, à l’époque. Sur un autre plan, en discutant un jour avec un ancien déporté des camps nazis, j’ai appris que dans les années 30, critiquer l’Allemagne de Hitler était quelquefois passible du qualificatif de germanophobie. Et ce copain-là, qui a 92 ans, se défend encore aujourd’hui d’être germanophobe ! Ça paraît hallucinant avec le recul, mais c’était comme ça. Aujourd’hui on parle d’islamophobie : le mécanisme est exactement le même, sauf qu’en plus il mine complètement le combat contre le racisme.

Revenons-en à l’URSS. Quand on était de gauche et critique, on s’exposait à être traité d’hitléro-trotskiste : Lefort et ses camarades étaient ainsi accusés de faire le jeu de la droite puisqu’ils critiquaient la patrie du socialisme qu’ils jugeaient complètement dégénérée et même porteuse d’une nouvelle forme d’oppression qui a plus tard été appelée le totalitarisme. Bien sûr, ils étaient qualifiés de réactionnaires, d’anti-pauvres, d’anticommunistes, etc. Aujourd’hui, critiquer l’islam, c’est bien entendu être raciste, islamophobe, facho, anti-arabe, anti-immigré, xénophobe, etc. Le principe est simple : progressivement, quoi que tu dises, par des procédés aussi malhonnêtes que lamentables mais qui terrorisent parce qu’ils s’affranchissent de tout critère stable, on est assimilé à l’ennemi. Il y a deux camps, choisi ton camp, camarade, si tu n’es pas avec nous, alors tu es contre nous, sans discussion, dans la bonne vieille tradition stalinienne. Le cas de l’Espagne de 36-39 est emblématique : tous les courants libertaires, républicains, anarchistes, etc. étaient pris entre les armées de l’Axe Franco-Hitler-Mussolini et celles du camarade Staline. On sait comment ça s’est fini. C’est un cas d’école, je ne vais pas m’étendre. Impossible donc, ou très difficile, de construire un point de vue autonome d’où on pourrait mettre à distance les deux oppressions et de dégager des voies praticables pour la population et une issue souhaitable. Le mécanisme est vieux comme le monde, mais, ou plutôt donc, il est sacrément bien rodé.

Relativisme, défense aveugle de son camp, assimilation abusive à l’ennemi : autant de procédés qui empêchent de penser et légitiment la politique comme domaine inaccessible au commun des mortels, réservé à quelques-uns. On est vraiment dans la pensée antidémocratique par excellence.

De tout cela découle aussi une dissymétrie fondamentale dans l’analyse. D’un côté, l’Occident est sur-analysé et sur-critiqué, de manière très pertinente ou de manière absurde, mais dans tous les cas, c’est possible, faisable, et effectif. Et heureusement : nous nous réclamons plus que tout, ici, de cette possibilité de remettre en question les présupposés de notre culture, de notre pays, de notre famille, etc. Nous l’avons d’ailleurs fait hier en discutant de démocratie directe [5]. Mais, de l’autre côté, vis-à-vis du monde non-occidental, c’est, pour une bonne partie de la gauche et surtout pour nos islamo-gauchistes, une complaisance plus ou moins affirmée, plus ou moins délirante, et on en fait même un facteur de démarcation vis-à-vis de la droite... La preuve, dès qu’on y déroge, on passe pour suspect, qui que l’on soit : si on est franco-français, on passe pour raciste, si on est arabe, on serait dans la « haine de soi », l’assimilation, l’arrivisme... Du coup, ça devient tabou. Tout cela rappelle fortement la ligne de défense catastrophique de l’État d’Israël.

La complaisance fait avancer le désert

Au final, de quoi tout cela accouche-t-il ? D’une déresponsabilisation fondamentale. En mettant toute une partie de la réalité et de la population hors du champ de l’intelligence, de la critique, on déresponsabilise totalement les premiers concernés et ceux qui croient en eux, en les privant de repères. En creux, on les encourage au pire et on leur barre la possibilité de l’autonomie et de l’émancipation.

C’est particulièrement visible à propos du communisme, nous avons le recul du temps. Je vais donc commencer par rappeler, trop rapidement, le processus qui s’est déroulé. Dans les années 50 et 60, la chape de plomb communiste rendait l’air irrespirable et les tenants de la politique russe propageaient toutes ces absurdités, le PC tentait systématiquement d’en cacher ou d’en déformer les pires aspects en manipulant les faits pour donner au « socialisme réellement existant » un « visage humain ». À chaque démenti que lui opposaient les faits, l’idéologie officielle se durcissait et colmatait les brèches : lors des soulèvements de Berlin-est en 53, puis en 56 pour la Hongrie ou la Pologne, puis au moment du Printemps de Prague de 1968, bon là ça devenait vraiment limite, etc., jusqu’à L’archipel du goulag de Soljenitsyne (paru en 1974), et Solidarnosc, là ça craquait vraiment de partout, jusqu’à l’effondrement du mur de Berlin en 89 qui a conclu l’effondrement des PC, des marxismes, et plus généralement des fondements politiques de « la gauche ». Et on se retrouve dans un désert que nous habitons toujours, des ruines. Parce que ces dénégations, en couvrant des monstruosités, ont empêché pendant des décennies la réinvention d’une pensée critique, tout en dégoûtant durablement les gens de tout engagement politique, de toute réflexion, de toute possibilité d’alternative. Simultanément, à chaque étape de cet effritement, il y a eu ralliement des intellectuels « compagnons de route » du PC à la droite classique dès qu’ils s’apercevaient des saloperies qu’ils ont couvertes, souvent pendant longtemps et en condamnant les voix hétérodoxes [6].

Et si ce n’était que la génération de Cl. Lefort, de Sartre, du PC, etc. mais la génération suivante a fait exactement la même chose, en défendant les régimes maoïstes ou cubains, comme Finkielkraut par exemple, ou encore un Kouchner — ici encore accompagnés par Sartre, soit dit en passant, avant leur ralliement final au camp d’en face. Après tous ces délires soit on observe de discrets revirements, en espérant que personne ne les remarquera, soit on opère un ralliement final à des positions, disons conservatrices pour aller vite, en réaction au déferlement de la réalité, parce qu’on ne peut pas éternellement tenir hors de la critique, hors de l’examen, de la réflexion. Non, on ne peut pas raconter absolument n’importe quoi, malheureusement pour certains, en tout cas pas tout le temps et à n’importe quel propos : la réalité existe et on ne peut pas la cacher perpétuellement aux gens qui la vivent, on ne peut pas maintenir impunément un pan entier de celle-ci hors du champ de l’intelligence et de l’examen. Même avec les meilleurs sentiments du monde, qui semblent aujourd’hui l’alpha et l’oméga de l’engagement politique. Mais ce n’est pas en disant que tout le monde est gentil que l’on construit un monde viable, ni que l’on évite la guerre — on évite de la voir, jusqu’au jour où elle se précipite, mais selon des lignes de partage totalement stériles. C’est ce qui se passe aujourd’hui : ce qui devrait être un affrontement entre les extrêmes droites et les tenants de l’émancipation devient progressivement un conflit entre les Arabes et le reste du monde.

Bien pire, j’ai envie de dire, par ces méthodes, on ruine le terrain même de la critique rationnelle. Ça paraît abstrait, mais c’est fondamental. Nous sommes pour la démocratie directe, dont le principe premier est la critique de tout ce qui existe, de soi, de la collectivité, de la société, de toutes les opinions, de toutes les valeurs pour pouvoir les maintenir en connaissance de cause, ou en construire d’autres, et les examiner à leur tour avec une lucidité et un courage qui doivent être sans concession. Si l’on place tout un espace mental en dehors de cet examen et que l’on utilise tout un arsenal rhétorique pour masquer les faits, tourner autour du pot, manipuler les gens, changer le sens des mots, créer une novlangue, etc. non seulement on provoque à terme l’échec explosif de son propre camp, mais on crée à proprement parler une impossibilité de penser. Ça, c’est pire que tout, parce que ça mine le principe de l’argumentation rationnelle et que sans argumentation rationnelle, il n’y a plus que des croyances qui s’entrechoquent dans la violence. C’est évidemment la fin du principe démocratique, de la discussion, de la délibération, etc. C’est là-dedans que nous vivons, que nous nous enfonçons, une insignifiance des choses et particulièrement de la politique, et ce phénomène plonge notamment ses racines dans cette histoire-là.

Tout cela, appliqué à nos islamo-gauchistes est pareillement catastrophique. Car c’est exactement ce qui se passe aujourd’hui : à chaque événement, ils tordent la réalité dans tous les sens pour satisfaire le fantasme de quelques-uns et soustraire l’islam à toute critique. On assiste à des contorsions incroyables pour maintenir des positions ridicules, coûte que coûte : des gens qui devraient être les héritiers d’Olympe de Gouge, de la Commune de Paris et des combats anticléricaux depuis au moins quatre siècles en viennent à dénigrer cet héritage pour épargner l’idéologie musulmane, tout en mobilisant à raison cette filiation pour combattre, par exemple, les anti-mariage homosexuel. C’est assez impressionnant et ça amène ce que l’on a appelé « La confusion occidentale » [7]. On les voit même aujourd’hui défendre le principe religieux lui-même et retourner la laïcité contre elle-même, alors qu’elle ne devrait être qu’une étape historique dans la liquidation du fantasme de dieu, de l’illusion religieuse comme névrose collective. Bref, plus la réalité dément leurs élucubrations, plus ils surenchérissent, on est vraiment dans l’idéologie close sur elle-même, dans le quasi religieux, ou ce qu’on appelle en psychosociologie la dissonance cognitive. Mais tout le monde, le tout-venant de tous les pays, se rend compte, peu à peu, au fil du temps, que l’islam n’est pas en soi une religion inoffensive, que les Arabes ne sont pas plus innocents que d’autres, que l’islamisme existe, opprime et tue, qu’il se répand comme la peste et qu’il faut le combattre comme une réelle extrême droite, où que l’on soit. Les gens ordinaires s’en rendent compte, petit à petit, malgré toutes les opérations de haute voltige de l’extrême gauche et des intellos affiliés — parce que là on parle d’un petit bocal intellectuel, mais qui est très bavard — les gens s’en rendent compte dans la famille, dans le quartier, dans la rue, en lisant les journaux, c’est une chose qui commence à se voir vraiment, à se faire voire même, à sauter à la gueule, sans jeu de mots. Mais à gauche, du fait de ces mécanismes dont je viens de parler, il n’y a plus aucune grille d’analyse pertinente de cette réalité, donc on l’élude, comme si la reconnaître simplement pour la comprendre, c’était trahir son camp.

Il suffit alors bien entendu aux plus réactionnaires de décrire bêtement des faits quotidiens, banals et vérifiables pour être tout simplement du côté de la raison. La droite à beau jeu de récupérer le combat contre l’obscurantisme qui devrait être la colonne vertébrale même de ce qu’on appelle la gauche. C’est par exemple l’extrême droite française, ou plutôt la droite nationale et populiste, qui récupère la laïcité. Mais la laïcité, acquis du mouvement ouvrier et des combats antireligieux depuis au moins le XVe siècle, elle n’a même pas été récupérée : elle était posée là, abandonnée car islamophobe depuis 30 ans... Non, ce n’est pas la droite qui est trop forte : c’est notre camp qui est absent sur le combat contre les extrêmes droites religieuses, et nous sommes ridicules. Bien pire, en défendant l’intégrisme rampant au nom de la défense des pauvres immigrés, les islamo-gauchistes font son lit en accréditant la chaîne de signification islamisme=islam=arabe=immigré. Stratégie transparente des « Indigènes de la République », par exemple, qui ne peut que nourrir à pleines gorgées l’extrême droite nationale, on dirait que c’est l’effet recherché et c’est bien possible dans une stratégie victimaire. Tout cela est absolument catastrophique et suicidaire, et c’est ce que nous vivons.

Qu’est-il possible de faire ?

Qu’est-il possible de faire ?

Trois éléments, là encore, pour ne pas finir sur une note trop sombre et essayer de dégager quelques pistes.

D’abord bien sûr, cela découle de tout ce qui précède, lutter pour une lucidité dans l’analyse. Sortir de ces circuits confusionnistes pour regarder la réalité, même si elle est désagréable, et l’analyser à nouveaux frais. Ça ne paraît rien, mais c’est d’autant plus central que ce n’est que rarement fait, parvenir à se construire une représentation du monde qui concilie à la fois un respect pour les choix de chacun et une exigence politique quant aux sociétés que nous construisons, à l’ambiance sociale, aux perspectives d’avenir. Dans cette voie, minée idéologiquement par le politiquement correct, la bien-pensance d’un côté et de l’autre la crispation, la paranoïa et la récupération démagogique, il faut éviter les discours xénophobes comme l’angélisme, et ça, ça reste largement à faire. Il y a un camp à constituer, presque entièrement, qui concilie critique sans concession de l’Occident et critique lucide des autres cultures, dans la perspective d’un monde viable pour tous, souhaitable. C’est encore possible, d’après nous, mais ça le devient de moins en moins au fil de l’actualité, parce que l’Europe est de plus en plus vue comme un refuge face au chaos du monde et particulièrement des pays arabes.

Ensuite, nous en parlions hier, il y aurait à travailler à l’émergence d’un projet politique. Bon, ce n’est pas une chose qui descend du ciel ou que l’on fait sortir de son chapeau en claquant des doigts, ça dépend très peu de nous, mais l’islamisme, comme toutes les extrêmes droites et tous les dogmes, se nourrit de l’insignifiance, de la perte de sens de la vie moderne, de la déresponsabilisation généralisée. Cette désespérance existentielle profonde sécrétée par la mécanisation de la vie, la société de consommation, la routine du travail, la désocialisation, etc., c’est une dynamique interne à l’Occident, décelée et dénoncée très tôt par certains auteurs. C’est là-dessus que prospère l’extrême droite, ici bien sûr, mais aussi dans l’aire arabo-musulmane, largement occidentalisée et auto-occidentalisée, et plus généralement dans le monde entier. De ce point de vue, la meilleure réponse aux extrémismes serait la naissance d’un projet politique consistant et populaire, visant l’émancipation, émanant des gens eux-mêmes, voulant la démocratie, l’autonomie individuelle et collective, comme la modernité en a été porteuse, à la Renaissance, lors des Lumières, pendant les révolutions ou après avec le mouvement ouvrier. Populaire, ça veut dire que ce n’est pas un texte, une brochure ou un groupe qui pourrait le décréter, mais les gens dans leur vie quotidienne, dans leurs aspirations profondes, dans ce qu’ils transmettent aux enfants. Bien sûr, on peut y travailler, et on le fait. Mais là nous parlons d’un courant de fond qui traverserait la société, qui saurait ce qu’il veut et ce qu’il est prêt à faire pour l’avoir. Inutile de dire que l’on en est très loin, et c’est le dramatique de la situation parce que par définition, ça ne se décrète pas. Aujourd’hui, ce que les gens veulent, massivement, dans le monde entier, c’est le modèle occidental bien sûr, mais amputé de sa dimension émancipatrice pour n’en retenir que la consommation croissante, l’État-providence déresponsabilisant et la surenchère technologique — et c’est une impasse, on le sait, on le voit de multiples manières. C’est la question de fond que nous posons dans notre brochure à propos de « l’identité nationale », qui interroge chacun. Bien sûr, il y a des signes encourageants, comme les mouvements des « indignés » d’Espagne ou de Grèce, sur lesquels nous avons travaillé, mais il faudrait qu’ils s’instituent en profondeur, et dans la durée.

Pour finir, c’est un peu plus accessible, il faudrait aussi passer à l’action directe. C’est-à-dire des interventions qui travailleraient concrètement contre l’amalgame entre l’islamisme et la communauté arabe ou musulmane. Autrement dit, cela implique que les Arabes et/ou les musulmans en général soient capables de s’opposer par des faits, par des actes politiques, par des engagements collectifs clairs et durables, par un travail militant de terrain, à l’islamisme qui se réclame d’eux, voire à l’islam. Et ce n’est pas le cas du tout. On entend sans cesse après chaque offensive intégriste « Non à l’amalgame, non à l’amalgame, non à l’amalgame ! », après chaque violence ou attentat c’est la même rengaine, mais il n’existe aucune force réelle collective et consistante qui montre un refus clair et rende inepte les accusations d’amalgame, alors que de telles mobilisations pullulent pour dénoncer « l’islamophobie ». Après le 21 avril 2002, on a assisté à des manifestations massives contre Le Pen, et c’était très loin d’être les premières — après les scrutins tunisiens, rien, ni ici ni là-bas, ou si peu. On assiste même au contraire un peu partout à un renforcement des pratiques rigoristes depuis le 11 Septembre, alors que ça aurait été l’occasion de tracer une ligne de démarcation entre la pratique traditionnelle et l’intégrisme. Peu de temps après ces attentats, une amie tunisienne nous confiait qu’elle aurait dorénavant honte d’être musulmane : c’était une réaction très saine, qui semble aujourd’hui carrément baroque, ou en tout cas qui est complètement passée sous silence... Aujourd’hui, au sein des immigrés arabo-musulmans, les résistances politiques qui font pièce au chantage islamiste sont individuelles, passives et dispersées, et souvent peu lisibles ou peu claires, et se réduisent à un mode de vie occidentalisé. Ça c’est une chose qui manque cruellement [8]. Il faut absolument situer la lutte sur un terrain politique à travers la question « Quelle société veut-on ? », et sortir des clivages ethnico-religieux, terreau des extrêmes droites. Parce qu’on ne se sortira pas de cette situation extrêmement difficile sans ce type de clarifications politiques, et ça ne peut qu’être l’œuvre des premiers concernés. C’est le vieux principe dont nous nous réclamons, qui veut que l’émancipation des peuples sera l’œuvre des peuples eux-mêmes. Et nous pensons que l’islamisme, en tant que dynamique mortifère interne à l’aire culturelle arabo-musulmane, ne peut être mis en échec que par la mobilisation, d’abord, des premiers concernés, partout. Le seul moment où un pays s’est libéré du cauchemar islamiste, c’est l’Algérie de la fin des années 90, et ça c’est fait par la formation de milices populaires villageoises, la plupart auto-organisées, qui ont chassé les barbus des campagnes, loin des jeux de dupes du pouvoir et de l’armée. C’est peut-être ce qui va aussi se passer en Iran, d’une manière différente, ou au Maghreb. Face à l’extrême droite, ce que montre l’Histoire, c’est qu’il n’y a que la mobilisation autonome des gens, qui clairement disent « non », c’est ça qu’il faudrait d’abord faire, et je crois qu’ils sont nombreux à le vouloir. Mais il faudrait que ça émerge avant que l’affrontement ne devienne vraiment risqué physiquement, et surtout selon des lignes totalement stériles.

Parce que le conflit qui s’affirme jour après jour, c’est quoi ? C’est bien entendu une réaction nationale qui s’en prend aux immigrés, et son symétrique, sur un territoire extrêmement hétérogène, des implications économiques et géopolitiques, et avec des rapports de force qui ne déterminent aucune issue... Dans ce contexte de chaos social, nous ne pouvons que combattre la xénophobie et le chauvinisme français, mais alors on défend du même coup les écoles coraniques, le halal, les fatwas et la burqa puisque pendant ce temps-là, l’islamisme continue de croître, bien évidemment, c’est cette situation-là qu’il cherche à provoquer depuis trente ans et l’oligarchie, l’État, tire tranquillement son épingle du jeu. L’enjeu de tout ce qu’on raconte ce soir c’est ça, finalement : arriver à ce que l’affrontement quitte le terrain militaro-policier et ethnico-religieux pour devenir l’affaire de chacun et oppose les tenants de l’émancipation, quels qu’ils soient, où qu’ils soient, et toutes les extrêmes droites, d’où qu’elles soient. Là, il y a un enjeu véritable, là nous sommes encore majoritaires et là nous pouvons réellement nous battre et gagner quelque chose. Ça demande un redécoupage clair des appartenances de chacun : ça semble encore possible côté franco-français, mais ça exige impérativement que les immigrés se positionnent massivement, clairement et publiquement contre les manipulations islamistes, le chantage, l’assignation identitaire et la bigoterie offensive.

Très concrètement, nous ne pouvons pas, en tant que non-Arabe ou non-musulman, agir à leur place. Je peux me déclarer anti-islamiste ou même antireligion, mais ça n’a aucun impact puisque je suis issu de sociétés et de cultures très sécularisées donc ce sera entendu comme une simple réaction xénophobe et il faudra que je m’en distingue perpétuellement... Mais nous pouvons, qui que nous soyons, au moins faire en sorte de contrer partout le discours islamo-gauchiste qui, lui, empêche les musulmans et les Arabes de s’émanciper du conditionnement religieux, en dévalorisant perpétuellement toute tentative de critique radicale et fertile des mentalités, des cultures et des sociétés arabo-musulmanes. Il faut arrêter cette complaisance vis-à-vis de toutes les formes d’islamisme, de l’islam et des religions en général, qui empêche une critique radicale de toutes les extrêmes droites d’où qu’elles viennent et des éléments culturels, religieux et idéologiques qui les favorisent.

Je crois que je vais m’arrêter là, je vous remercie de votre attention et je propose que l’on commence le débat.

(... / ...)

Troisième partie disponible ici


[1On lira par exemple la seconde partie de notre texte « Le marxisme-léninisme, idéologie réactionnaire » sur notre site.

[2Un exemple récent entre mille. Question : à quelle condition un islamo-gauchiste comme S. Quadruppani, soudainement frappé au coin du bon sens, peut-il écrire « En réalité, les dominés ont raison — et ont quelque chance de faire partager leurs raisons à beaucoup de monde — quand ils se révoltent contre la domination. Mais quand ils persécutent d’autres dominés, et participent ainsi au maintien de la domination, ce sont des ennemis qui doivent être traités comme tels. » ? Réponse : lorsqu’il est question des skins nazis. (S. Quadruppani et O. Henry, « Clément Méric, mort pour ses idées dans un monde sans idées », Article 11, 11 juillet 2013).

[3in Éléments d’une critique de la bureaucratie, paru dans la revue Socialisme ou barbarie n° 23, janv-fév. 1958, publié par Gallimard en 1971, republié en 1979, p. 236-268.

[4Voir par exemple « Une heure d’islamophobie tranquille sur France Inter », réaction indignée de Laurent Mucchielli et Véronique Le Goaziou face à la démarche critique générale d’A. Bidar : http://www.laurent-mucchielli.org/i...

[5La soirée de la veille avait été consacrée à la sortie de notre brochure « Démocratie directe : Principes, enjeux, perspectives — Première partie : Contre l’oligarchie, ses fondements politiques, sociaux et idéologiques » . La retranscription devrait être prochainement publiée sur ce site.

[6Voir par exemple l’article de H. Arendt « Les œufs se rebiffent » (vers 1950, in La politique de l’existence et autres essais, Payot, 2000, p. 177-194). Le titre fait bien entendu allusion à la célèbre omelette révolutionnaire.

[8Exception salutaire et récente : la création le 6 juillet 2013 du Conseil des Ex-Musulmans de France, dont on ne peut qu’espérer qu’il essaime en terrain populaire en évitant toutes les chausses-trappes que ses partisans ne manqueront pas de rencontrer très vite.


Commentaires

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Islamisme, islamophobie, islamo-gauchisme (2/3)
mercredi 4 juin 2014 à 18h30 - par  durand

Bravo pour la boite à outil argumentaire. Quel travail de réflexion et de mise en perspective ! Par contre, c’est toujours aussi difficile de se procurer vos brochures...

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mercredi 11 juin 2014 à 09h47 - par  LieuxCommuns

Merci de vos encouragements...

C’est vrai que nos brochures ne courent pas les rues : leur diffusion dans les librairies et lieux de consultations ne dépendent que des efforts de quelques-uns - et du bon vouloir d’une profession en voie de disparition plongée elle-même dans un marché impitoyable.

L’achat dans ces quelques librairies militantes (liste ici ), qui nous acceptent quasiment à perte, sont un soutien important pour tout le monde en ces temps de plus en plus difficiles.

Il est également possible, pour ceux qui veulent et peuvent, de nous aider sans trop de sacrifices (voir ici)...

Q. (pour le collectif)

Ps : Vous aurez noté que cette conférence n’est pas encore sortie en version papier...

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Islamisme, islamophobie, islamo-gauchisme (2/3)
jeudi 24 octobre 2013 à 11h39 - par  Walid

« C’est le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamique. Sous-estimée par la plupart de nos contemporains, cette montée de l’islam est analogiquement comparable aux débuts du communisme du temps de Lénine. Les conséquences de ce phénomène sont encore imprévisibles. A l’origine de la révolution marxiste, on croyait pouvoir endiguer le courant par des solutions partielles. Ni le christianisme, ni les organisations patronales ou ouvrières n’ont trouvé la réponse. De même aujourd’hui, le monde occidental ne semble guère préparé à affronter le problème de l’islam. En théorie, la solution paraît d’ailleurs extrêmement difficile. Peut-être serait-elle possible en pratique si, pour nous borner à l’aspect français de la question, celle-ci était pensée et appliquée par un véritable homme d’État. Les données actuelles du problème portent à croire que des formes variées de dictature musulmane vont s’établir successivement à travers le monde arabe. Quand je dis « musulmane » je pense moins aux structures religieuses qu’aux structures temporelles découlant de la doctrine de Mahomet. Dès maintenant, le sultan du Maroc est dépassé et Bourguiba ne conservera le pouvoir qu’en devenant une sorte de dictateur. Peut-être des solutions partielles auraient-elles suffi à endiguer le courant de l’islam, si elles avaient été appliquées à temps. Actuellement, il est trop tard ! Les « misérables » ont d’ailleurs peu à perdre.

Ils préféreront conserver leur misère à l’intérieur d’une communauté musulmane. Leur sort sans doute restera inchangé. Nous avons d’eux une conception trop occidentale. Aux bienfaits que nous prétendons pouvoir leur apporter, ils préféreront l’avenir de leur race. L’Afrique noire ne restera pas longtemps insensible à ce processus. Tout ce que nous pouvons faire, c’est prendre conscience de la gravité du phénomène et tenter d’en retarder l’évolution. »

Time, André Malraux, le 3 juin 1956.