Le marxisme-léninisme, idéologie réactionnaire (1/2)

samedi 14 juillet 2012
par  LieuxCommuns

Ce texte est une critique du marxisme-léninisme. Mais pour reprendre la terminologie de ce courant poli­tique, nous critiquons ici le marxisme-léninisme d’un point de vue révolutionnaire. Nous voulons l’émancipa­tion du genre humain. Nous voulons une société égalitaire. Nous pensons que cette société ne peut être insti­tuée que par une transformation radicale. Mais nous pensons aussi que le marxisme-léninisme et tous ses déri­vés idéologiques omniprésents n’aboutissent qu’à des impasses, qu’ils sont des obstacles à cette transforma­tion.

Trois parties à ce texte, qui peuvent être lues indépendamment les unes des autres : d’où parlons-nous, que critiquons-nous, et pourquoi le critiquons-nous.

1. Qui a écrit ce texte ?

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Marxisme-léninisme idéologie réactionnaire

J’ai été communiste, et avant moi, de nombreux membres de ma famille l’étaient aussi. Mes deux grands-pères notamment. L’un était instituteur et militant du PCF. Après la classe, il allait bénévolement donner des cours aux enfants les plus pauvres. Pendant la guerre, il s’est évadé quatre fois de divers stalags et geôles fas­cistes. A la mort de Staline en 1953, il a mis une cravate noire. L’autre était ouvrier agricole. Il « retournait le champ des autres » comme dit Brassens, et était payé au lance-pierres. Il était aussi meunier, et fut ouvrier sur un grand chantier près de son village. Lui était communiste, mais pas stalinien. Lorsqu’on lui présentait des ca­lendriers en fin d’année, il était autant consterné par les images de pietà catholiques que par celles de l’ouvrier sidérurgiste devant son four, censées vanter le productivisme.

J’ai repris le flambeau en entrant à dix-huit ans à Lutte Ouvrière. Je me considérais comme un piéton de la politique, au service d’idées et d’une radicalité que je jugeais en accord avec mon idéal de justice sociale. C’était naïf mais sincère. Je me suis donc impliqué comme militant de base, sans jamais m’investir dans la vie interne de ce parti. Par exemple, je n’ai jamais été délégué à son congrès annuel.

J’ai milité avec plaisir. J’ai acquis de l’expérience dans l’activité de propagande, qui requiert un mini­mum de rigueur, de régularité et d’autodiscipline. J’ai beaucoup lu pour me familiariser avec les idées que je défendais. J’ai beaucoup appris des discussions avec mes camarades. Toute mon activité personnelle visait à améliorer l’efficacité de l’organisation. Mais cette efficacité requérait aussi de mettre en veilleuse mon esprit critique. Ce que je faisais volontiers, d’ailleurs, puisque j’avais la conviction de travailler pour la bonne cause.

Trois choses, toutefois, ont contribué à doucher mon enthousiasme :

  • Au début, j’assistais aux exposés d’histoire destinés à instruire les nouveaux venus. Les débats qui suivaient étaient très encadrés par des militants chevronnés. Les seuls discussions un peu tendues auxquelles j’ai assisté portaient sur des épisodes de la révolution russe de 1917 : le mouvement anarchiste ukrainien de Makhno (1918-1920), la révolte des marins de Cronstadt aux cris de « à bas les bolcheviks, vive les soviets ! » (1920). A ces occasions, les militants de Lutte Ouvrière tenaient leurs positions, ce qui est bien le moins pour des mili­tants. Mais cela fermait tellement toute discussion que lorsque j’ai eu à mon tour des doutes sur Makhno et Cronstadt, je les ai gardés pour moi.
  • Un jour, au début des années 2000, j’ai dit à une militante que l’ouverture des archives de l’ex-URSS pouvait apporter un éclairage nouveau sur l’histoire de la révolution russe. Comme révolutionnaires, il me semblait na­turel que nous fussions attachés à la vérité, quelle qu’elle soit. Elle s’est fâchée, interprétant mes propos comme une attaque. Aucun document, aucune archive ne pouvait remettre en question le bien-fondé de l’action de Lé­nine et de Trotsky. Ce n’était pas une question de vérité historique : c’était une question de défense militante in­conditionnelle des choix des bolcheviks.

Et enfin, sur le marché où je militais, j’étais perplexe devant l’indifférence des prolétaires. Ils achetaient rare­ment le journal, et prenaient de moins en moins les tracts. Je ne les entendais parler que d’argent et d’achats. Nous étions sur un marché, mais tout de même…

Le glorieux prolétariat boudait la lutte collective. Le parti n’acceptait que sa vérité. Je savais – et j’avais pleinement souscrit à cette idée – que ce n’était pas un lieu de débat. C’était une organisation de propagande et de combat qui réunissait des gens autour d’une conception militante quasi militaire et d’un héritage à défendre. Dès lors que j’étais gagné par les doutes et le découragement, je n’avais plus rien à y faire. Je suis parti. Per­sonne ne m’a poussé dehors, personne n’a cherché à me retenir.

J’ai arrêté la politique à trente ans, âge où la plupart des gens délaissent leurs engagements de jeunesse et commencent à se ranger des voitures. Mais ça n’a pas duré. Avec des amis, nous avons constitué un groupe de lecture critique du Capital. Dans ce groupe, il y avait des gens dont la démarche m’intriguait : ils reprenaient à leur compte l’héritage des mouvements d’émancipation (y compris le mouvement ouvrier), mais en même temps, ils se disaient non marxistes et anti-léninistes. Je me suis fixé comme tâche d’éprouver mes vieilles posi­tions au feu de leur critique. L’idée n’était pas de m’y accrocher mordicus, mais de garder le meilleur du mar­xisme-léninisme et de sa critique pour jeter les bases d’une nouvelle théorie politique.

Toutefois, je continuais à me cantonner aux auteurs estampillés révolutionnaires. Dans cette catégorie, je rangeais les marxistes-léninistes non staliniens et certains anarchistes (Berneri). Pour moi, les autres étaient des staliniens ou des bourgeois/réformistes. Je n’ai que progressivement accepté l’idée que des penseurs puissent n’être ni marxistes ni anarchistes et contribuer à alimenter une réflexion dans le sens d’une société libre et éga­litaire et d’une rupture nette avec la société existante.

2. L’objet de ce texte : une critique du marxisme-léninisme

Notre critique peut se résumer ainsi : Marx, et surtout Lénine, ont fondé leur pensée sur des postulats qui, peu à peu, les ont fait dériver de l’idée de départ : l’égalité et l’émancipation du genre humain. Dériver au point de finir par lui tourner le dos.

Mais d’abord, un peu d’histoire, pour savoir de quoi on parle : le mot marxistes-léninistes englobe tous les courants politiques qui se revendiquent de l’interprétation et de la continuation de la pensée de Marx par Lé­nine. Leur modèle d’organisation est le Parti bolchevique fondé par Lénine en 1903. Ils se réclament de la révo­lution d’Octobre 1917 en Russie. Suite à cette prise du pouvoir par les bolcheviks, les partis sociaux-démo­crates des autres pays scissionnent entre socialistes (réformistes) et communistes (révolutionnaires). Vers 1920 donc, communiste et marxiste-léniniste deviennent synonymes. Ca, c’est le tronc commun à tous les courants marxistes-léninistes.

Lénine meurt en 1924. Trois ans plus tard, Staline prend le pouvoir en URSS, incarnant le courant princi­pal. Trotsky prend la tête d’un courant dissident. Puis au fil des expériences révolutionnaires (maoïste en Chine, guévariste en Amérique latine…) d’autres courants apparaissent, théorisant ces nouvelles expériences.

Pendant près d’un siècle, les militants communistes ont vanté le marxisme-léninisme comme un tout co­hérent, harmonieux, fini. Or, il ne l’est pas. D’abord parce qu’au fil de son œuvre, Marx hésite entre deux conceptions contradictoires de l’histoire. Mais surtout, parce qu’il y a une rupture notable entre la pensée de Marx et celle de Lénine.

Dans certains de ses ouvrages, Marx met en avant la spontanéité créatrice du prolétariat, qui est flagrante à des moments-clés du XIXe siècle (Commune de Paris). Il s’en sert notamment pour critiquer les utopistes. Il part ici de l’idée que ce sont les hommes qui font leur histoire. C’est le cas dans les Ecrits de jeunesse (1844), le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852), les Grundrisse (1857), ou encore La guerre civile en France. Cette idée d’une force créatrice des peuples, d’une aptitude des hommes à inventer leur société, nous la partageons entièrement.

Dans d’autres écrits, comme le Manifeste du Parti communiste (1848) ou le Capital (1867), Marx met en avant une autre conception, celle d’un sens de l’histoire. Ici, l’histoire est une succession déterminée de socié­tés : communisme primitif, esclavagisme, féodalisme, capitalisme. Sous le capitalisme, il finit par n’y avoir plus que deux classes sociales : la bourgeoisie oppressive et le prolétariat opprimé. Si le prolétariat qui n’opprime personne renverse la bourgeoisie, les classes sociales disparaîtront. Ce sera le communisme, la société sans classes. Dans cette conception déterministe, Marx ne voit plus qu’un moteur de l’histoire et un seul : le déve­loppement des forces productives. L’économie, et en dernière instance le progrès technique, déterminent tout le reste.

Ces deux conceptions de l’histoire sont contradictoires. Si ce sont les hommes qui font leur histoire, alors l’histoire n’a pas de sens prédéterminé. Si au contraire l’histoire a un sens objectif, alors il suffit de la laisser suivre son cours sans que la volonté des hommes ait à intervenir.

Mais d’où vient cet économisme, cette idée que les forces économiques priment la volonté des hommes ? Marx la puise dans l’esprit de son temps. Nous sommes alors en plein XIXe siècle, en pleine révolution indus­trielle. L’esprit qui domine alors, c’est celui… du capitalisme. L’économisme emprunté a la mentalité capita­liste amènera Marx (et une ribambelle de marxistes jusqu’à nos jours) à conclure qu’il suffit de changer les rapports économiques pour changer les rapports sociaux. Mais les rapports humains ne se limitent pas aux rap­ports économiques. Et même la mesure économique la plus radicale, prônée par Marx et mise en œuvre par les bolcheviks en Russie – l’abolition de la propriété privée des moyens de production – ne suffit pas à abolir toute forme de domination. En URSS, les capitalistes ont été chassés, les bureaucrates les ont remplacés, l’injustice a continué.

Selon la conception déterministe toujours, en se développant, le capitalisme développe le prolétariat concentré dans les villes. Il engendre ainsi les forces de sa propre destruction : le renversement de la bourgeoi­sie par le prolétariat devient alors inévitable.

Inévitable nous gêne beaucoup, ici. Il donne au raisonnement de Marx un caractère religieux. Le Proléta­riat devient Messie du Paradis sur Terre. On sort du raisonnement et on entre dans la foi. Cent soixante ans plus tard, on serait en droit de s’interroger : l’avènement du prolétariat est-il si inéluctable ? Le postulat de Marx d’un sens de l’histoire ne serait-il pas erroné ? La question n’effleure même pas les marxistes-léninistes. Ils ont foi en l’avènement du prolétariat, et comme tous les gens qui vivent leur foi, ils interprètent chaque événement comme une confirmation de ce qu’ils ne cessent de répéter. Il y a là un retournement dialectique du type de ceux qu’ils affectionnent : Marx a fondé sa foi sur des raisonnements. Les marxistes-léninistes fondent leurs raisonnements sur une foi.

Chez Marx, la conception déterministe s’accompagne de ce qu’on pourrait appeler un élément « jaco­bin ». C’est l’idée que le peuple a besoin d’une direction révolutionnaire. Le prolétariat connaît des errements, des échecs dans sa lutte d’émancipation. Marx y voit la nécessité d’un théoricien, d’un spécialiste capable de voir les intérêts du prolétariat à chaque étape de la lutte des classes. Ainsi, lors de la Guerre de 1870, Marx est pour la victoire de la Prusse sur la France, car cela permettra l’unification de l’Allemagne et à terme, le déve­loppement d’un prolétariat puissant.

Le déterminisme historique, l’économisme né de la fascination pour le capitalisme, le messianisme judéo-chrétien transposé au prolétariat, la tentation de guider les masses selon des schémas historiques préétablis… Nous sommes déjà loin des notions d’égalité, de liberté et d’émancipation. Mais au moins, chez Marx, tout cela coexiste encore avec un étonnement, une admiration (un peu agacée, parfois) lorsque les peuples en lutte font voler en éclat ces schémas par leurs initiatives et leur ingéniosité. L’œuvre de Marx reste une contribution ma­jeure à la pensée occidentale. Pour Lénine, c’est plus discutable. Lénine fut un excellent stratège de la prise et de la conservation du pouvoir. Mais il poussa aussi la logique déterministe jusqu’au bout. A ce titre, il convien­drait de s’interroger : a-t-il plus contribué à instruire les peuples en mal de liberté ou les despotes ?

Au tournant du XXe siècle, Lénine analyse la situation russe : trois millions d’ouvriers concentrés dans les centres industriels… dans un pays immense de cent millions de paysans. Dans ces conditions, pour que le pro­létariat soit mûr pour renverser le capitalisme, il faudra attendre qu’il se développe, et cela nécessitera sans doute plusieurs dizaines d’années. A moins… de forcer ces conditions historiques. Objectivement, dit Lénine, le prolétariat russe n’est pas mûr. Il est incapable de dépasser le stade de l’organisation en syndicats pour la dé­fense de ses intérêts économiques (trade-unionisme). Mais si l’on introduit un élément subjectif (une direction révolutionnaire efficace), on peut pallier à ce handicap.

Lénine reprend ici la conception déterministe de l’histoire et l’élément jacobin déjà présents chez Marx. Mais surtout, il fait le même raisonnement que Platon : puisque le prolétariat n’est pas mûr (puisque le peuple est incapable de se gouverner lui-même…), il doit être guidé par une élite de spécialistes de la politique (… il doit être gouverné par un philosophe-roi).

Cette élite de politiciens professionnels nantis du savoir suprême (le « matérialisme scientifique »), c’est le Parti bolchevique. Lénine résout ainsi l’équation russe à sa manière : à la conception messianique de Marx, il ajoute la conception aristocratique de Platon du « philosophe-roi », seul détenteur du savoir nécessaire à la bonne gestion de la cité. Une conception réactionnaire, foncièrement antidémocratique.

On pourrait résumer le gouffre qui sépare ici Lénine de Marx par le slogan « A bas les bolcheviks, vivent les soviets ! ». Les soviets étaient les assemblées démocratiques que les ouvriers, les paysans et les soldats russes s’étaient donnés lors des révolutions de 1905 et de février 1917. En janvier 1918, les bolcheviks y confisquent le pouvoir, remplaçant insidieusement la « dictature du prolétariat » de Marx par la dictature du Parti de Lénine sur le prolétariat. Bien plus, ils le font sous le slogan « Tout le pouvoir aux soviets ! », alors même qu’ils venaient de noyauter et de réduire lesdits soviets à l’impuissance… Marx était mort depuis long­temps déjà, et heureusement pour lui, parce que s’il avait défendu ses positions dans un soviet, Lénine aurait fini par le faire fusiller pour activité antibolchevique…

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Seconde partie disponible ici


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