« Socialisme ou Barbarie » et « L’internationale situationniste » : Note sur une « méprise »

vendredi 22 mai 2009
par  LieuxCommuns

Ce texte fait partie de la brochure n°11 « Socialisme ou Barbarie et l’Internationale Situationniste ».

Il est possible de la télécharger dans la rubrique brochures.

Cette brochure est constituée des documents suivants :

  • « Socialisme ou Barbarie et l’Internationale Situationniste : Notes sur une méprise » de B. Quiriny, ci-dessous

Texte de Bernard Quiriny extrait de Archives & documents situationnistes n°3, automne 2003, Denoël


SOCIALISME OU BARBARIE ET L’INTERNATIONALE SITUATIONNISTE : NOTES SUR UNE « MEPRISE »

Une première version plus courte de cette étude a paru dans la recueil Le cadavre bouge encore (Chronic’art / Léo Scheer, 2002)

La postérité médiatique de l’œuvre de Guy Debord tend à soustraire la pensée situationniste au champ de l’histoire des idées politiques pour la placer dans celui des controverses littéraires. Référence incontournable pour une large partie de la presse culturelle, qui n’en retient généralement qu’une poignée de conceptions rituellement invoquées (le « spectacle » étant la plus fameuse), objet d’appropriations et de luttes stratégiques entre acteurs des scènes mondaines et éditoriales, elle semble jouir d’un statut particulier et ne pas pouvoir être soumise comme d’autres à l’étude historique. On ne traite pas d’une telle œuvre dans le calme ; rien ou presque n’en peut être dit sans qu’on n’y lise une mise en demeure, une déclaration de guerre, l’expression d’un positionnement stratégique dont la neutralité ne saurait être ni admise, ni envisagée. On ne parle pas de La Société du spectacle sans arrière-pensées : qu’on souscrive à ses thèses ou qu’on les rejette, on est sommé de choisir son camp et de reprendre à son compte les sarcasmes auxquels se résument aujourd’hui les débats sur le situationnisme. Que Régis Debray et ses disciples en « médiologie » critiquent Debord, ce sera d’une voix teintée d’une ironie condescendante 1 ; qu’un admirateur leur réponde, ce sera d’un ton de gardien du temple, humoristiquement irrévérencieux 2. Et l’on est presque tenté de répéter à propos de l’œuvre de Debord, si incomparables paraissent les niveaux de pensée, ce que disait jadis Papaioannou de celle de Marx, « systématiquement affranchie de la loi commune et traitée en dépit des règles élémentaires de l’histoire des idées philosophiques [...]. Plus on parle de Marx et moins on le lit. Peu de textes sont aussi célèbres que les Thèses sur Feuerbach, mais à lire les interprétations dont on les a affublées, on a l’impression que Marx en est réduit au rôle de prête-nom, derrière lequel chacun peut se cacher pour donner une apparence de légitimité » de gauche « à ses propres opinions ou à la dernière philosophie à la mode 3 » II n’est que de remplacer « Marx » par « Debord » et « sur Feuerbach » par « de La Société du spectacle » dans ces lignes pour obtenir un bon tableau du sort réservé aujourd’hui à l’œuvre du plus connu des penseurs situationnistes. Abondante, la littérature consacrée - directement ou non - au situationnisme fait le plus souvent l’économie d’un travail d’histoire des idées pourtant fort intéressant au profit d’une approche hagiographique où la mythologie et les exagérations de toutes natures tiennent souvent leur place. Ainsi Vincent Kaufmann, dans un ouvrage consacré à l’auteur du Panégyrique 4, fait-il rapidement justice de deux « méprises » relatives aux influences politiques et intellectuelles qui auraient pu modeler ses propres idées. La première concerne le philosophe Henri Lefebvre, dont on a souvent dit qu’il aurait inspiré aux situationnistes le thème de la critique de la vie quotidienne 5 ; lui-même revendiquera d’ailleurs cette paternité par la suite, au mépris d’une chronologie que rétablit Vincent Kaufmann : « Dans une lettre datée du 14 février 1960, Debord écrit au situationniste belge André Frankin qu’il est en train de découvrir dans La Somme et le Reste la théorie des moments, qu’il trouve intéressante, et que Lefebvre lui ayant écrit, le 3 janvier 1960 pour être précis, à la suite de la parution du numéro 3 d’Internationale situationniste, il s’apprête à le rencontrer. Qu’en déduire ? Que Debord ne rencontre pas Lefebvre en 1958, comme celui-ci s’en souvient dans certains entretiens - encore une méprise ? - mais deux ans plus tard, c’est-à-dire quand même un peu tard pour que la légende d’un Lefebvre ayant porté l’enfant situationniste sur les fonts baptismaux ait beaucoup de crédibilité 6. » L’Internationale situationniste mentionnera effectivement à plusieurs reprises les travaux de Lefebvre mais en pointera aussitôt les insuffisances : « Debord a donc lu Lefebvre, comme il a lu beaucoup d’autres auteurs dont il n’a jamais hésité à se servir, mais l’impression donnée ici n’est certainement pas celle d’un éblouissement 7. » La seconde est celle qui nous intéressera ici : après avoir traité du cas d’Henri Lefebvre, Kaufmann se propose de « dissiper une autre méprise 8 », celle de l’influence qu’auraient pu avoir les conceptions du groupe d’intellectuels et d’ouvriers révolutionnaires Socialisme ou Barbarie sur Guy Debord et l’Internationale situationniste. À l’en croire, la question aurait jusqu’ici été grossièrement expédiée dans des schémas de filiation hâtifs où l’IS se trouverait ramenée à un décalque pâle mais ludique de S. ou B. Personne pourtant à notre connaissance n’a jamais soutenu pareille simplification, dans ces termes excessifs tout au moins ; le caractère soigneusement impersonnel des formulations de Vincent Kaufmann (« on relèvera encore que le situationnisme, que certains s’efforcent de réduire à une foot note de l’histoire des austères et parfois indigestes travaux de Socialisme ou Barbarie 9... ») laisse d’ailleurs à penser qu’il n’en a lui-même pas une idée claire. Pourquoi imputer ainsi à des adversaires fictifs une thèse si lourdement caricaturale ? Et pourquoi surtout insister à ce point 10 sur ce qui, à le lire, n’est en définitive qu’une simple « méprise » qu’un rectificatif de quelques lignes devrait pouvoir résoudre - sinon justement parce que la question, plus complexe qu’il n’y paraît, mérite mieux qu’un revers de main désintéressé ? L’influence des travaux de S. ou B. sur l’IS et, plus précisément, l’adhésion formelle de Guy Debord à l’organisation fondée en 1949 par, notamment, Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, restent des points obscurs de l’histoire du situationnisme ; pour le biographe Christophe Bourseiller, le second mérite, au minimum, un point d’interrogation 11. Michèle Bernstein, compagne de Debord, nie d’une manière ambiguë l’idée d’une adhésion effective 12 ; Debord lui-même semble n’avoir jamais été particulièrement disert sur cette période. Pierre Guillaume, ancien membre de l’organisation révolutionnaire, rapporte ainsi la stupéfaction d’un « ami qui se trouve être un grand connaisseur de l’histoire, des publications et des polémiques 13 » relatives à l’IS lorsqu’il l’informa du passage de Debord à S. ou B. « II croyait à peu près tout connaître sur le sujet, mais il ignorait cet épisode. Il pensait donc que Debord avait cherché à cacher ou à gommer ce fait. C’est son étonnement qui m’a fait prendre conscience qu’il n’existe aucun texte, ni rien qui fasse allusion à l’adhésion formelle de Guy Debord à S. ou B., alors que les numéros d’Internationale situationniste constituent une chronique assez complète et assez fidèle de tout ce qui méritait d’être retenu de la vie et des pensées des situationnistes. Cet ami me soutenait même qu’à sa connaissance, la plupart des situationnistes l’auraient ignoré. Pourtant, c’est cette adhésion qui est à l’origine d’une véritable mue de l’IS, qu’il est aisé de constater à la lecture de la revue, et qui explique seule l’audience qu’elle acquerra. » Que Debord ait ou non souhaité effacer sa participation à S. ou B., on remarque que la très officielle Histoire de l’Internationale situationniste de Jean-François Martos 14 mentionne les tractations entre les deux groupes mais ne dit mot d’une quelconque adhésion de Debord. Celui-ci, après avoir lu le manuscrit du livre avant publication, confirmera à l’auteur qu’« il n’y a rien à ajouter 15 » ; rien ou presque, donc, l’influence des conceptions de S. ou B. sur l’orientation politique de l’IS, tout à fait décisive aux yeux de Guillaume, méritant mieux que les remarques dédaigneuses de Vincent Kaufmann 16.

1959 : LES PREMIERS CONTACTS

En 1959, P. Canjuers (alias Daniel Blanchard - de nombreux membres de S. ou B. militent sous pseudonyme), jeune membre de l’organisation révolutionnaire, participe au dépouillement hebdomadaire du courrier. « Mon regard s’est trouvé capté par cette mince et élégante publication, sa couverture scintillante, son titre invraisemblable 17 » - il s’agissait du numéro 3 d’Internationale situationniste. « Je m’en suis emparé et me suis immédiatement jeté dans l’exploration de ce qui m’apparaissait peu à peu comme une terre nouvelle, un autre monde, bizarre mais fascinant, de la modernité. » Séduit par le ton et les conceptions de ce « petit groupe d’inconnus », « totalement insolites par rapport aux messages que nous adressaient d’autres minuscules groupes acharnés à sauver du désastre stalinien quelques vestiges de l’héritage révolutionnaire », Blanchard prend contact avec Debord et le rencontrera plusieurs fois durant les mois suivants « au cours de longs tête-à-tête dans des bistrots ou de balades sans fin par les rues ». Debord avait pour sa part déjà rencontré des militants socio-barbares, une année plus tôt, lors d’une réunion du Comité de liaison d’action des jeunes. On trouve dans sa correspondance une relation peu amène de cette première confrontation : « II y avait là quelques bonnes volontés, venues en grande part du mouvement Ajiste, qui avaient constitué ce comité au lendemain du 28 mai, croyant à la bagarre proche. Mais quelques têtes pensantes de Socialisme ou Barbarie ont désarmé tout le monde en leur enseignant leur science pure et, de réunion en réunion, se sont assuré l’autorité » démystifiante ", ce travail de démystification devant être dirigé uniquement contre les organisations ouvrières.

Toute la discussion n’a été qu’une polémique entre les socialistes-ou-barbaristes et moi, parce qu’ils semblaient craindre que je ne sois venu pour détrôner leur pouvoir, et régner ensuite à leur place sur ces innocents. Pour me discréditer on a insinué vingt ou trente fois que j’étais mandaté par un parti quelconque, et pour leur nuire (ils ont une certaine tendance à la folie des grandeurs). On a même feint de croire que je menaçais la réunion de sabotage ! (J’étais accompagné par deux camarades algériens.) Ils seraient rassurants s’ils n’étaient idiots [...] Ces gens sont mécanistes à un point effarant. Aussi peu marxistes qu’il est possible : ouvriéristes. Cela tourne même à la pensée religieuse : le prolétariat est leur Dieu caché. Ses voies sont impénétrables, et les intellectuels doivent s’humilier, et attendre. Alors comment admettraient-ils que le feu est à la maison 18 ? « Les rencontres avec Blanchard, durant les premiers mois de 1960, n’en seront pas moins fécondes pour tous les deux. » Le projet de l’autogestion généralisée à tous les aspects de la vie sociale, que portait le mouvement ouvrier dans ses moments de création les plus spontanés, depuis la Commune de Paris jusqu’à la Hongrie de 56, venait offrir un soubassement social et politique au rêve d’un « usage de la vie » inventé à chaque instant par les hommes comme une musique ou un poème perpétuels. Et la subversion de l’institution artistique et culturelle, que voulait incarner l’IS, venait, elle, prolonger et en quelque sorte consacrer dans la sphère des valeurs réputées les plus hautes la subversion de toutes les instances de domination et d’exploitation 19 « , explique Blanchard. De ces contacts naît une collaboration cinématographique (Blanchard participe au tournage de Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps) puis l’idée d’un rapprochement des deux groupes sur la base d’un texte rédigé par les deux hommes et publié en juillet 1960 - Préliminaires pour une définition de l’unité du programme révolutionnaire. Ce document, » que nous aurions aimé voir comme un protocole d’accord entre l’avant-garde de la culture et l’avant-garde de la révolution prolétarienne « , mêle les thématiques et préoccupations respectives des deux organisations. On y retrouve d’abord le constat de la » division stable 20 « de la société capitaliste en dirigeants et exécutants, base de la critique socio-barbare ; Debord et Blanchard la » transposent « aussitôt » sur le plan de la culture « , c’est-à-dire sur le terrain des préoccupations situationnistes, où elle » signifie la séparation entre le « comprendre » et le « faire », l’incapacité d’organiser (sur la base de l’exploitation permanente) à quelque fin que ce soit le mouvement toujours accéléré de domination de la nature « . Le regard socio-barbare sur la société capitaliste est ainsi adapté à la sphère culturelle, où l’on retrouve les mêmes phénomènes : » L’activité sociale est ainsi scindée en trois niveaux : l’atelier, le bureau, la direction. La culture, au sens de compréhension active et pratique de la société, est également découpée en ces trois moments 21. « De la même manière, la » contradiction « fondamentale du capitalisme (qui pour S. ou B. tient dans sa tendance profonde à réduire les hommes en purs exécutants robotisés alors qu’il ne peut survivre que pour autant que les hommes contestent cette réduction et fassent preuve de créativité 22) est » particulièrement vérifiable dans le secteur proprement culturel ".

Les Préliminaires reprennent nombre d’idées défendues par S. ou B., au travers notamment des textes de Cornelius Castoriadis : ainsi le « conflit entre d’une part la technique, la logique propre du développement des procédés matériels [...] ; et d’autre part la technologie qui en est une application rigoureusement sélectionnée par les nécessités de l’exploitation des travailleurs, et pour déjouer leurs résistances » renvoie-t-il aux passages de « Sur le contenu du socialisme » consacrés à la modification consciente de la technologie dans une société socialiste 23 ; de même, les idées selon lesquelles « le capitalisme ayant, de l’atelier au laboratoire, vidé l’activité productrice de toute signification pour elle-même, s’est efforcé de placer le sens de la vie dans les loisirs et de réorienter par là l’activité productrice » et « la consommation capitaliste impose un mouvement de réduction des désirs par la régularité de la satisfaction de besoins artificiels » renvoient directement aux développements du « Mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne » dont la publication dans S. ou B. avait commencé quelques mois plus tôt 24. Debord et Canjuers évoquent, déjà, le « spectacle » comme « mode dominant de mise en rapport des hommes entre eux. C’est seulement à travers le spectacle que les hommes prennent une connaissance - falsifiée - de certains aspects d’ensemble de la vie sociale » ; ils précisent explicitement que « le rapport entre auteurs et spectateurs n’est qu’une transposition du rapport fondamental entre dirigeants et exécutants ». « Le perfectionnement de la société capitaliste, ajoutent-ils encore, signifie, pour une bonne part, le perfectionnement du mécanisme de mise en spectacle 25. » On voit bien ici comment le thème debordien du « spectacle » - dont, ainsi qu’on le verra, Castoriadis avait déjà eu l’intuition - naît d’une dérivation de l’idée fondamentale qui préside aux conceptions de S. ou B. depuis l’origine : celle de la division de la société capitaliste en dirigeants et exécutants. « Le mouvement révolutionnaire, concluent Blanchard et Debord dans la troisième et dernière partie des Préliminaires, ne peut être rien de moins que la lutte effective du prolétariat pour la domination effective, et la transformation délibérée de tous les aspects de la vie sociale ; et d’abord de la gestion de la production et de la direction du travail par les travailleurs décidant directement de tout. Un tel changement implique, immédiatement, la transformation radicale de la nature du travail, et la constitution d’une technologie nouvelle tendant à assurer la domination des hommes sur les machines. Il s’agit d’un véritable renversement de signe du travail qui entraînera nombre de conséquences, dont la principale est sans doute le déplacement du centre d’intérêt de la vie depuis les loisirs passifs jusqu’à l’activité productive du type nouveau 26. » On a là une synthèse parfaite des grands textes programmatiques de S. ou B. tels que « Sur le contenu du socialisme » et « Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne ». D’une manière générale, l’empreinte socio-barbare semble dans ce texte beaucoup plus prégnante que celle de Debord ; celui-ci affirmera d’ailleurs quelques mois plus tard, dans une lettre à André Frankin, que Canjuers est l’auteur d’« au moins les 2/3 » du texte 27. « La base de telles revendications aujourd’hui, poursuivent-ils, n’est pas une utopie quelconque. C’est d’abord la lutte du prolétariat, à tous les niveaux ; et toutes les formes de refus explicite ou d’indifférence profonde que doit combattre en permanence, par tous les moyens, l’instable société dominante. » Là encore, on retrouve un thème cher aux socio-barbares : l’étude des formes modernes du mouvement révolutionnaire, dans ses modes radical (la révolution hongroise, par exemple, qui sera pour les socio-barbares d’une importance majeure et confirmera à leurs yeux les conceptions qu’ils défendent 28) comme « implicite » (S. ou B. étudiera avec attention le comportement des ouvriers en usine et les nombreuses manières dont ils déjouent les principes de l’organisation capitaliste de la production 29). L’apport de Debord à ce thème purement socio-barbare est cependant sensible dans l’appel à l’esprit d’utopie qui suit : « Mais cette base contient aussi l’utopie, comme invention et expérimentation de solutions aux problèmes actuels sans qu’on se préoccupe de savoir si les conditions de leur réalisation sont immédiatement données [...] Cette utopie momentanée, historique, est légitime ; et elle est nécessaire car c’est en elle que s’amorce la projection de désirs sans laquelle la vie libre serait vide de contenu. » Expérience du mouvement révolutionnaire et utopie, concluent Debord et Blanchard dans une manière de synthèse des projets situationniste et socio-barbare, ne vont finalement pas l’un sans l’autre : « La pratique de l’utopie ne peut cependant avoir de sens que si elle est reliée étroitement à la pratique de la lutte révolutionnaire. Celle-ci, à son tour, ne peut se passer d’une telle utopie sous peine de stérilité. [...] Le mouvement révolutionnaire doit ainsi devenir lui-même un mouvement expérimental 30. »

DE L’ADHÉSION À LA DÉMISSION

Le cinquième numéro d’Internationale situationniste, paru en décembre 1960, annonce brièvement la publication des Préliminaires : « Le 20 juillet a été publié, en France, un document établi par P. Canjuers et Debord sur le capitalisme et la culture [...]. C’est une plate-forme de discussion dans l’IS ; et pour sa liaison avec des militants révolutionnaires du mouvement ouvrier 31. » S. ou B., en revanche, ne mentionne nulle part leur existence ; d’après Guillaume, « Canjuers avait fait circuler ce texte, mais S. ou B. n’y avait accordé qu’une attention distante, pour ne pas dire condescendante 32. » Blanchard, quittant provisoirement l’organisation pour effectuer son service militaire comme coopérant en Guinée, charge Pierre Guillaume de maintenir le contact avec Debord. Ils se rencontrent pour la première fois le 27 octobre 1960 à l’occasion d’une manifestation contre la guerre d’Algérie, à la salle de la Mutualité. « J’étais avec le groupe » Socialisme ou Barbarie « , dont tu connais sans doute la revue, écrit, quatre jours plus tard, Debord à Patrick Straram. Diffusant les seuls mots d’ordre révolutionnaires entendus ce jour, avec un tract soutenant » l’indépendance inconditionnelle de l’Algérie « 33 . » Ils se reverront à de multiples reprises au cours des mois suivants. La chronologie est ici frappante : du 24 au 28 septembre 1960, soit deux mois après la publication des Préliminaires, a lieu à Londres la quatrième conférence de l’IS. Or, c’est de cette conférence que l’on a pris l’habitude de dater le tournant « politique » de l’organisation. Si la réalité, ainsi que le souligne Christophe Bourseiller, n’est sans doute pas aussi tranchée 34, il n’en reste pas moins que c’est à cette époque de contacts avec les socio-barbares que les situationnistes posent franchement la question du caractère politique de leur mouvement. « Dans quelle mesure l’IS est-elle un mouvement politique ? » s’interrogent-ils dans le compte rendu de la conférence. « La lecture des premières réponses fait apparaître que l’IS entend établir un programme de libération d’ensemble, et agir en accord avec d’autres forces à l’échelle sociale 35. » Doit-on voir là une conséquence directe de l’influence des tractations menées, via Blanchard, avec S. ou B. ? Celles-ci n’ont-elles qu’accompagné ou accéléré une évolution de toute façon inéluctable ? La politisation est quoi qu’il en soit tangible dès le cinquième numéro de la revue, paru en décembre 1960. La reproduction en page 47 d’une phrase tirée de « Sur le contenu du socialisme, II » de Castoriadis, paru dans S. ou B. en juillet 1957, montre bien l’intérêt que suscitent les conceptions de ce dernier chez les situationnistes. Si Debord se montre volontiers critique à l’endroit de Claude Lefort 36, lequel, avec d’autres, avait quitté S. ou B. au terme d’une longue controverse sur la question du parti révolutionnaire et de son rapport aux masses prolétariennes, il semble particulièrement proche des thèses défendues par l’auteur du « Mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne ». Pierre Guillaume et Guy Debord multiplient les rencontres au cours de l’année 1960 : « On peut aisément suivre la trace de leur influence dans les numéros 5, 6 et 7 d’Internationale situationniste. C’est ainsi que j’amenais Debord à adhérer formellement à S. ou B. [...] Il a participé aux réunions du groupe, la plupart du temps au café » Le Tambour « à Bastille, et aux comités de rédaction de la revue, ainsi qu’à ceux du bulletin Pouvoir ouvrier 37. » Blanchard confirme ce fait : « À l’automne [1960] j’ai dû quitter Paris et la France pour neuf ou dix mois et durant cette absence j’ai appris que Debord avait formellement adhéré à S. ou B. et qu’il participait pleinement à ses activités [...] 38. »

Debord participe ainsi aux actions de S. ou B. relatives aux grèves dans le Borinage belge, qui avaient éclaté le 20 décembre 1960. Le 31, les militants se réunissent et reçoivent un membre du groupe anglais Solidarity for Workers Power revenant de Belgique ; ils décident de dépêcher Guillaume sur place afin d’y prendre contact avec les grévistes belges. « Guy Debord participait à cette réunion, raconte Guillaume. Il venait lui-même de recevoir une lettre d’un Belge adressée à la revue Internationale situationniste. Debord m’avait confié cette lettre en me chargeant de rencontrer l’auteur, à la fois pour le compte de l’IS et de S. ou B. Il s’agissait de Raoul Vaneigem 39. » Le 3 février, Debord participe à une nouvelle réunion de S. ou B. : « Quelqu’un, écrit-il le lendemain à André Frankin, donne lecture d’une magnifique lettre de Liège. Et lit à la fin ta signature. J’ai dit alors : » Mais c’est un situationniste « , et l’enthousiasme a été renforcé ! Cardan a dit qu’il allait te répondre lui-même 40. » Dans cette même lettre, Debord annonce à Frankin sa participation à un déplacement collectif de S. ou B. en Belgique, le 11 février 1961, à l’occasion duquel ils rencontreront à Bruxelles Robert Dehoux, fondateur d’un cercle politique auquel Debord avait encouragé Kotânyi à participer 41. La formulation choisie par. Debord mérite cependant d’être citée : il écrit en effet « Y participeront : 1) cinq ou six militants de S. ou B. et moi-même, venu de Paris. 2) Le cercle Dehoux, et donc Attila Kotânyi [...] 42. » Des militants de S. ou B. « et » lui-même, plutôt que des militants de S. ou B. « dont » lui-même : le détail n’est sans doute pas anodin, qui confirme l’idée que Debord, bien qu’adhérent de l’organisation au même titre que les autres, ne se serait jamais départi d’une certaine distance vis-à-vis d’elle et se serait toujours considéré comme situationniste plutôt que comme socio-barbare. N’avait-il d’ailleurs pas expliqué à Blanchard que « il était souhaitable que, dans la pratique, les deux groupes continuent à œuvrer chacun dans leur voie 43 » ? Debord émet en outre rapidement des réserves quant aux modalités d’organisation de S. ou B. et du journal Pouvoir ouvrier. Ajoutées aux relations conflictuelles qu’il semble entretenir avec les principaux animateurs du groupe - Véga et, surtout, Castoriadis 44 -, elles le poussent finalement à mettre un terme prématuré à sa participation. Le 24 avril 1961, Debord participe à une conférence nationale du groupe Pouvoir ouvrier ; moins de deux semaines plus tard, il écrit aux autres participants afin d’énumérer les griefs qu’il a à son encontre et à celui des principaux animateurs de l’organisation : selon lui, l’organisation de P.O. est « radicalement étrangère au nouveau type d’organisation révolutionnaire justement défendu et illustré par tout le travail de la revue Socialisme ou Barbarie » et ne favorise en rien la « participation » et la « créativité réelle » des militants. Si la dégénérescence bureaucratique est évitée, on trouve au sein du groupe « diverses variantes du dogmatisme » ; y existe une division implicite, non plus entre dirigeants et exécutants, mais entre « acteurs » et « spectateurs » : « Ce spectacle ne manque pas d’aspects très instructifs ; mais c’est extérieurement au projet révolutionnaire que l’on rencontre la justification fréquente du spectacle par sa fonction instructive, en même temps que toute instruction se présente traditionnellement sur le mode du spectacle. » Et Debord de dénoncer le jeu des « vedettes » (il s’agit à n’en pas douter, entre autres, de Castoriadis), dans les débats et querelles desquels les simples spectateurs sont tenus à l’écart. « Qu’il soit clair que je ne nie aucunement la possibilité, pour certains jeunes militants, d’accéder eux-mêmes assez vite au secteur des vedettes, précise-t-il. Je nie l’intérêt de cette promotion. » Fonctionnement routinier (« P.O., fondé sur la contestation de tous les aspects de la société actuelle, est très peu favorable à la contestation de la moindre de ses habitudes »), stricte séparation des rôles (incohérente, et même incompatible, avec le projet politique défendu), attentisme, conformisme, sectarisme : il énumère les critiques avec ironie, et conclut en expliquant qu’il se trouve « obligé » de se retirer (« d’autant plus, ajoute-t-il, que je dois tenir compte de mes camarades situationnistes, question qui n’a jamais été abordée par P.O. depuis le départ de Canjuers, mais qui n’en est pas moins restée réelle 45 »).

Cette lettre de démission est assurément riche d’enseignements : si la violente critique du « vedettariat » corrobore l’idée selon laquelle Debord aurait désapprouvé la position hégémonique de Castoriadis dans le fonctionnement du groupe et son orientation théorique 46, elle offre aussi un regard sans concessions sur des problèmes qui, tout au long de son existence, resteront l’une des principales pierres d’achoppement internes à S. ou B. : ceux de l’organisation interne, de la dégénérescence bureaucratique toujours possible d’une organisation révolutionnaire, du refus de l’intellectualisme (c’est-à-dire du souci de l’implantation ouvrière), de la constitution de l’avant-garde en véritable parti révolutionnaire. Si ce point excède le cadre de notre propos, il n’en est pas moins clair qu’il serait intéressant d’exploiter ce document à l’occasion d’une étude de l’histoire de S. ou B. et des controverses qui s’y déroulèrent sur la question de l’organisation - point central, répétons-le, de la problématique socio-barbare 47. Cette lettre est également remarquable de par la récurrence de la notion de « spectacle », conçue non pas tant comme une transposition de la division entre dirigeants et exécutants que S. ou B. dénonce inlassablement - tout particulièrement en son sein - que comme la reproduction d’un rapport de type « enseignants - élèves » entre les « vedettes » (à commencer par Castoriadis) et les « spectateurs », rapport d’autant plus naturel que les étudiants sont nombreux dans les rangs de l’organisation. Pierre Guillaume date du 22 mai 1961 la démission formelle de Debord, au terme d’une conférence de trois jours avec quelques camarades du groupe britannique Solidarity for Worker’s Power : « Debord y participa tout à fait normalement, intervenant peu mais avec bon sens. Puis, à la fin, il annonça calmement et fermement à Castoriadis, puis à Lyotard, puis à tous, son intention de démissionner 48. » II donna officiellement sa démission à la réunion suivante, paya ses cotisations et dit « qu’il trouvait fort bien que le groupe existât, mais que lui-même n’avait plus envie d’y participer ». À en croire Guillaume, ce retrait sans vagues suscita une certaine consternation au sein de S. ou B. où, par principe et par tradition groupusculaire, on eût préféré les fracas d’un départ polémique. « Son comportement faisait surgir la question des illusions que nous entretenions sur nous-mêmes, et la question du moralisme révolutionnaire, donc la question du rapport militant, avec le prolétariat d’une part, avec les ouvriers d’autre part. Le groupe réagit par une censure de plus en plus complète et un refoulement total. » On n’y parlera effectivement plus de Debord que pour mentionner sa démission dans le Bulletin intérieur n° 26 de juin-juillet 1961 : « Le texte de la lettre de démission du cam. Debord paraîtra dans le courant septembre, prochain BI [...] 49. » - B.I. où elle ne sera d’ailleurs, sans qu’on sache pourquoi, jamais publiée.

À en croire Guillaume, Castoriadis « déploya tous les trésors de séduction dont il était capable » pour faire revenir Debord sur sa décision ; cette insistance est curieuse lorsque l’on sait le peu d’intérêt qu’il portait aux conceptions de ceux qu’il appelait, avec une pointe de condescendance, les « dadao-clochards ». À son indifférence répondait cependant l’enthousiasme d’une partie des jeunes adhérents de S. ou B. - c’est probablement pour ne pas voir ceux-ci suivre Debord hors de l’organisation qu’il tenta de le retenir, les faibles dimensions du groupe rendant chaque adhésion précieuse. André Girard explique ainsi : « On était séduit par la personnalité de Debord et par le texte rédigé avec Canjuers. Debord nous apportait une sensibilité artistique qu’il n’y avait pas du tout à S. ou B. [...] Debord a apporté une espèce de souffle nouveau, surtout pour des jeunes qui étaient en quête de pureté, d’originalité et d’anticonformisme. Il nous apparaissait comme plus anticonformiste que S. ou B. 50. » Blanchard parle d’une « cour autour de Debord », Paul Tikal de la « fascination » qu’il a pu exercer sur lui et d’autres. Aussi quelques militants décident-ils, après son départ, de former une tendance situationniste au sein de S. ou B. ; une dizaine d’entre eux quittent finalement le mouvement en rédigeant, chacun à leur tour, une lettre d’opposition où ils se présentent, sarcastiquement, comme ces « dadao-clochards » que moquait Castoriadis : « On est parti formellement, se souvient André Girard. On a expédié un courrier très violent, de type situationniste, pour dénoncer la stérilité du groupe. On a envoyé chacun une lettre différente, calquée sur un modèle, et soumise à Debord 51. » Bien qu’ayant supervisé - à tout le moins bienveillamment cautionné - le contenu et l’envoi de ces lettres, Debord opposera un refus ferme aux jeunes démissionnaires lorsque ceux-ci se rappelleront à lui en sollicitant leur entrée dans l’IS. Si Christophe Bourseiller voit dans ce refus l’expression d’une « vision élitiste » où « il n’y a aucune place pour une dizaine d’étudiants issus de l’ultra-gauche 52 », Vincent Kaufmann suggère étrangement d’y voir le contraire : et « si [l’IS] refusait du monde non pas par élitisme, pour constituer une de ces » sociétés de forts « dont a rêvé un Caillois, mais parce qu’elle ne cesse de se tenir en face de la possibilité de sa propre disparition, parce que c’est là, sur le tranchant éphémère de sa dissolution toujours imminente, qu’elle a choisi d’exister ? L’IS refuse du monde parce qu’elle refuse le monde, et non pas, comme on en rêve dans tant de sociétés secrètes ou d’imaginaires franc-maçonneries, pour y prendre le pouvoir et encore moins pour le gouverner. [...] L’IS se refuse au recrutement non pas par élitisme, mais pour éviter les malentendus, les relations en porte à faux (les demandes de savoir notamment), les blessures, et finalement les meurtres. Et elle le fait parce que c’est le seul moyen pour ceux qui en sont, et Debord en particulier, de préserver leur liberté, de ne rien faire de déplaisant 53. » Cette audacieuse interprétation de l’attitude de Debord face aux ex-socio-barbares - que nous pensons pour notre part plus déloyale que politique -, touchant plus aux personnes qu’aux idées, ne nous retiendra pas 54. S’il n’y a quoi qu’il en soit plus que le situationnisme aux yeux de Girard et Dabrowski, Debord cesse littéralement d’exister pour les autres socio-barbares : « tout rentra dans l’ordre », selon les mots de Pierre Guillaume, pour lequel l’Internationale situationniste, récupérant l’exclusivité de son principal meneur de troupes, s’enrichit « de ce que Socialisme ou Barbarie avait produit de mieux » en assistant, amusée, à son lent et douloureux déclin. Les relations de Guillaume et Debord s’espacèrent, mais le premier refusera de prêter sa voix au concert de calomnies qu’organisèrent à l’endroit du second, à l’en croire, certains membres de S. ou B. La sérénité avec laquelle Debord quitta l’organisation est confirmée par le ton mesuré - dans un tel contexte, presque pacifique - d’une lettre à Canjuers écrite le 13 juin 1961, soit trois semaines seulement après sa démission : faisant part de sa perplexité quant à la capacité de S. ou B. à « passer au stade supérieur de l’action qu’il a définie, à se transformer en organisation révolutionnaire effective (dont il possède la base théorique, et déjà un bon nombre de militants suffisamment conscients) 55 », il explique avoir « été mené à reprendre du champ par rapport à l’organisation ». Et d’ajouter aussitôt : « Mais comprends bien que j’en reste aussi proche sympathisant qu’il est possible. D’ailleurs trois situationnistes sont dans le groupe P.O. belge. » Aucune violence dans cette position distanciée mais mesurée vis-à-vis de l’organisation qu’il vient de quitter : c’est bien le problème du fonctionnement de celle-ci (pour ne pas parler de sa relation personnelle à Castoriadis et Véga) qui a motivé sa démission, plus que des divergences théoriques qu’il présente lui-même, avec la même prudence, comme simplement « éventuelles 56 ». Pouvoir ouvrier, y écrit-il également, souffre « d’une insuffisance notoire dans la praxis, qui ne va pas sans une grave insuffisance théorique à un certain niveau (j’entends par là que, comme critiques de la politique traditionnelle établis dans l’extrême gauche de celle-ci, en gros ils ont raison) ».

De cet épisode socio-barbare, Debord gardera ainsi une sensibilité particulière aux questions d’organisation ; sans doute est-ce au sein de S. ou B. qu’il a pris conscience de leur importance et des enjeux théoriques qui s’y attachaient - enjeux suffisants, ainsi qu’on l’a vu, pour motiver le départ de la tendance lefortiste en 1958. Aussi la question de la définition de l’organisation révolutionnaire, le souci de l’implication réelle de chacun de ses membres (explication de la limitation volontaire des dimensions de l’IS et de l’exclusion des éléments passifs - nous ne nous attarderons pas sur la ronflante poétique de l’exclusion développée par Vincent Kaufmann 57) sont au cœur de la pensée situationniste au début des années soixante ; l’IS, en réfléchissant à la notion de militantisme, entend promouvoir la participation créatrice de chacun de ces « éléments à toute épreuve 58 » qu’elle choisit comme susceptibles de devenir siens, rejette la séparation des activités pratiques et théoriques et tente de dépasser la séparation des tâches, caractéristique de la bureaucratie. Il s’agit en quelque sorte pour elle de réussir là où, aux yeux de Debord en tout cas, S. ou B. a échoué ; ainsi est-ce par rapport à P.O. que Debord pense pour l’IS le problème de l’organisation : « La question de l’organisation révolutionnaire, écrit-il à Vaneigem le 8 juin 1963, que les P.O. avaient posée avec si peu de profondeur, ne doit pas maintenant être traitée par nous à l’esbroufe 59. »

Adoptant lors de sa septième conférence, à Paris du 9 au 11 juillet 1967, une « définition minimum des organisations révolutionnaires », l’IS se présente comme la seule organisation révolutionnaire moderne. La chronologie ne laisse une nouvelle fois pas d’étonner. Le 11 mai de la même année, une dizaine de militants socio-barbares, réunis une dernière fois (le quarantième et dernier numéro de la revue avait paru en juin 1965) autour de Castoriadis, décide de mettre fin à l’existence d’un groupe qui, deux décennies auparavant, pensait être le seul « à répondre d’une manière systématique aux problèmes fondamentaux du mouvement révolutionnaire contemporain » et « à poser enfin de nouveau, en tenant compte des éléments originaux créés par notre époque, la perspective révolutionnaire 60 ». Comme si, chassant sur les mêmes terres, l’IS n’avait pu qu’attendre la retraite définitive des anciens occupants pour pouvoir s’en proclamer, enfin, seule titulaire.

CASTORIADIS, « THÉORICIEN À LA MIE DE PAIN » ?

Les années suivant le départ de Debord verront donc pour Guillaume l’IS devenir « l’héritière de ce que Socialisme ou Barbarie avait produit de mieux » : « Dès 1960, l’influence des thèses et des connaissances » sociale-barbares « plus ou moins recomposées n’avait cessé de se développer dans les publications situationnistes, comme référence du mouvement ouvrier. Cette incorporation allait constituer, à mon avis, le principal intérêt de l’IS et déterminer l’élargissement de son audience 61. » Debord, après sa démission, restera attentif à l’activité de S. ou B., observant, avec perplexité parfois, les luttes internes au groupe et l’évolution théorique de P.O. À cette attention critique de l’ancien adhérent font bientôt écho les vigoureuses attaques portées contre S. ou B. - et tout spécialement Castoriadis - dans les colonnes d’Internationale situationniste. Ainsi l’IS reconnaît-elle en janvier 1963 à S. ou B. et à son principal animateur - comme d’ailleurs à d’autres groupes d’avant-garde - une juste critique de « la réification toujours plus parfaite du travail humain et [de] son corollaire, la consommation passive de loisirs manipulés par la classe dominante 62 ». Elle leur reproche toutefois « d’entretenir plus ou moins inconsciemment une sorte de nostalgie du travail sous ses formes anciennes, des relations réellement » humaines « qui ont pu s’épanouir dans des sociétés d’autrefois ou même en des phases moins développées de la société industrielle » ; le « centre du projet révolutionnaire » est au contraire, pour les situationnistes, « la suppression du travail au sens courant ». C’est à partir du numéro suivant, en août 1964, que commence un véritable festival de sifflets railleurs à l’attention de S. ou B. : établissant un bilan de son activité, l’IS y revendique sa différence face à toutes les « tendances modernes d’explication et de propositions sur la nouvelle société où le capitalisme nous a menés, toutes tendances qui, sous différents masques, sont celles de l’intégration à cette société 63 » - Socialisme ou Barbarie en fait par hypothèse partie. La suite s’adresse à Castoriadis : « Les penseurs spécialisés ne savent sortir de leur domaine que pour jouer les spectateurs béats d’une spécialisation voisine, également en déconfiture, qu’ils ignoraient mais qui vient à la mode. L’ancien spécialiste de la politique d’ultra-gauche s’émerveille de découvrir, en même temps que le structuralisme et la psychosociologie, une idéologie ethnologique pour lui toute fraîche : le fait que les Indiens Zuni n’ont pas eu d’histoire lui paraît la lumineuse explication de sa propre incapacité d’agir dans notre histoire (allez rire aux vingt-cinq premières pages du n° 36 de Socialisme ou Barbarie). » On retrouve « l’ancien spécialiste de la politique d’ultra-gauche » quelques pages plus loin, associé à « toute une génération en déroute de penseurs de la gauche » ; son texte « Recommencer la révolution » est brocardé comme « la plate-forme de l’anti-marxisme grossièrement falsificateur des professeurs de philosophie de 1910 64 ». Ailleurs encore, c’est S. ou B. tout entier qu’on accuse de participer au spectacle en encourageant les gens à s’intégrer « dans les psychodrames de la néo-organisation pasteurisée » ; digne successeur des penseurs du défunt et honni Arguments, Castoriadis et ses disciples (« les modernes ») rejoignent les scissionnistes de Pouvoir Ouvrier (« la minorité ») dans un néant commun, car « il ne peut y avoir de révolution hors du moderne, ni de pensée moderne hors de la critique révolutionnaire à réinventer ». Indulgents pour l’œuvre passée de S. ou B., les situationnistes n’en accablent que plus copieusement les évolutions récentes : « Tout est noyé dans une extraordinaire atmosphère de surenchère à la démission, tout le monde se bouscule aux postes d’abandon de toute pensée critique. Dans ce naufrage, il semble que le capitaine, seul, se défoule euphoriquement. Cardan, après quinze ans d’efforts inutiles pour que la dialectique se donne à lui, fût-ce un bref instant, décide que c’est un fruit trop vert et proclame que » nous ne pouvons pas nous donner d’emblée une dialectique quelle qu’elle soit, car une dialectique postule la rationalité du monde et de l’histoire, et cette rationalité est problème, tant théorique que pratique « (Socialisme ou Barbarie, n° 37, p. 27). Dès lors, il peut afficher avec la plus grande fierté son impuissance, longtemps déguisée, à saisir le père des contradictions : » À la base de cette théorie (marxiste) de l’histoire, il y a une philosophie de l’histoire, profondément et contradictoirement tissée avec elle, et elle-même contradictoire, comme on le verra. « Il est sûr que, parti d’un si bon pied, on va tout voir, et même Lapassade diriger psychodramatiquement une telle avant-garde de la révolution du » questionnement « 65 ».

La critique se poursuit dans le numéro suivant : S. ou B. est à nouveau rejeté dans le sillage d’Arguments et Castoriadis raillé comme « théoricien à la mie de pain » reconverti dans la culture du cadre moyen et soupçonné, avec Bourdet, de refouler l’internationalisme, « mesure de la conscience de la réalité révolutionnaire 66 ». C’est à Castoriadis que l’IS réserve une nouvelle fois les meilleurs morceaux en s’acharnant longuement sur son texte « Marxisme et théorie révolutionnaire 67 », « incessante fuite en avant » dont elle dénonce l’incohérence : « La macédoine d’idées de Cardan est telle que dix individus, même proches eux-mêmes de la débilité mentale, ne pourraient jamais s’accorder sur un texte dont le propre auteur se décompose en îlots épars. L’émiettement des idées va si loin que Cardan ne peut plus désormais se contenter d’un pseudonyme quinquennal ; pour cacher ses variations incohérentes et les conséquences de ses pauvretés, il lui faudrait un pseudonyme toutes les cinq pages 68. » Castoriadis n’invoque pas l’idée d’imaginaire, il s’en « gargarise » ; quant à la psychanalyse, il ne voit pas qu’elle est « un renfort - encore inutilisé pour d’évidents motifs socio-politiques - pour la critique rationnelle du monde ». Aveugle au spectacle (« Au lieu d’essayer d’expliquer l’étonnante, la » frappante « question de l’apparence sociale dans le capitalisme moderne (clé de toute tentative de révolution nouvelle), Cardan a la plate assurance du bourgeois de comédie, qui dit » ce serait tout de même fort « , pour nier un problème qui heurte son gros bon sens. Non seulement le voilà aveugle, mais il nie qu’il y ait quelque chose à voir »), Castoriadis se voit reprocher une critique d’un marxisme et d’une théorie marxiste de l’histoire à laquelle l’IS, elle, reste fidèle. Dans le numéro d’octobre 1967, enfin, l’IS reconnaît aux textes anciens de Castoriadis la qualité de « lumières des étoiles éteintes 69 », vestige des temps où brillait encore un Cardan depuis lors « gagné à toutes les modes universitaires, et finissant par abandonner toute distinction avec la sociologie régnante ».

DEBORD, CASTORIADIS ET LE « SPECTACLE »

II n’est ni utile ni possible de discuter sérieusement ces affirmations laconiques et péremptoires sur une pensée que les situationnistes ne se sont manifestement pas donné la peine d’étudier. Il est en revanche intéressant de remarquer avec quel soin l’IS écarte de la critique les textes plus anciens de Castoriadis. Debord, en effet, y a puisé nombre d’idées qui nourriront ses propres conceptions ; là où Castoriadis, cependant, mène une manière d’autocritique permanente en se détachant mois après mois du marxisme et en constatant ce que ses propres thèses doivent justement à celui-ci, Debord se repliera sur un dogmatisme intransigeant qui explique son rejet de l’évolution de la pensée castoriadienne à partir de 1964 - époque de la publication par Castoriadis de ses grands textes de rupture avec Marx, de « Recommencer la révolution » à « Marxisme et théorie révolutionnaire ». L’historien américain Stephen Hastings-King a fort bien montré comment le leader situationniste, quittant S. ou B. et désireux de concrétiser sur le plan théorique sa rupture avec Castoriadis, s’est en quelque sorte replongé dans un marxisme lukàcsien de stricte obédience dont on retrouvera la marque dans les thèmes et le style de La Société du spectacle 70. « Lukacs devient pour Debord une lecture fondamentale dans son rejet de la proclamation de S. ou B. selon laquelle il y avait une crise de l’imaginaire marxiste aboutissant à une clôture conceptuelle. Debord utilise Lukacs pour combiner ses théories sur l’art révolutionnaire avec un marxisme rigide.71. » À ce « marxisme occidental », ainsi que l’appelait Merleau-Ponty en parlant de Lukàcs, se mêlent pourtant chez Debord nombre d’idées directement héritées de Castoriadis, et tout particulièrement de son texte « Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne », précisément rédigé - après de houleuses discussions internes et les protestations de certains membres du groupe qui le contraignirent à invoquer le droit d’expression des positions minoritaires prévu par les statuts 72 - fin 1959, soit à l’époque des premiers contacts de Debord avec les socio-barbares. La synthèse peut sembler contradictoire : les idées du « Mouvement... », prolongements logiques d’un long et difficile travail de remise en question de Marx commencé dès le début des années cinquante 73, vont dans un sens tout à fait contraire au marxisme fidèle - « rigide », selon le terme d’Hastings-King - qui sourd des textes situationnistes. Si Castoriadis éprouvait pour Lukàcs une réelle admiration 74, il reste certain que sa pensée, telle qu’elle évolue depuis le milieu des années cinquante, ne cohabite pas sans difficultés avec les thèses défendues quelque trente-cinq ans plus tôt par le philosophe hongrois. Debord n’en sera pas moins fortement influencé par les idées du « Mouvement... » 75 ; peut-être est-ce même à Castoriadis qu’il doit l’intuition du concept qui fit la fortune de sa pensée - celui de « spectacle ». Christophe Bourseiller date d’un texte de décembre 1959, « Le cinéma après Alain Resnais », la première apparition chez Debord de la notion : « Le trait fondamental du spectacle moderne est la mise en scène de sa propre ruine. C’est l’importance du film de Resnais, assurément conçu en dehors de cette perspective historique, d’y ajouter une nouvelle confirmation 76. » Nous avons vu combien plus précise est l’utilisation du terme dans les Préliminaires, publiés avec Blanchard six mois plus tard. De fait, il n’est pas improbable que ce soit au contact des conceptions socio-barbares que Debord ait « forgé » cette idée - pour reprendre un mot de Bourseiller. C’est précisément en octobre 1959, soit deux mois avant la publication du « Cinéma après Alain Resnais », que Castoriadis fait paraître dans le Bulletin intérieur n° 12 de S. ou B., en guise de « rapport politique pour la réunion nationale du 1er novembre 1959 où il sera discuté 77 », une première version du « Mouvement... ». Après avoir établi un bilan de la crise de mai 1958 et explicité ses enjeux pour la classe dominante et le capitalisme français, Castoriadis y constate « la grande nouveauté de la vie sous la Ve République » : « le déclin jusqu’à la quasi-disparition de la vie et de l’activité politique » : « II nous faut prendre conscience que nous vivons et que nous allons de plus en plus vivre dans une société capitaliste moderne, dont le trait le plus important pour ce qui nous intéresse, c’est qu’elle réussit à détruire la socialisation des individus en tant que socialisation politique. Une société dans laquelle les individus se perçoivent de plus en plus comme des individus privés et se comportent comme tels ; dans laquelle l’idée qu’une action collective peut déterminer le cours des choses à l’échelle de la société a perdu son sens sauf aux yeux d’infimes minorités (de bureaucrates ou de révolutionnaires, peu importe à cet égard). Une société dans laquelle la » chose publique « ou plus exactement la » chose sociale « est vue non seulement comme étrangère ou hostile, mais comme échappant à notre action ; qui renvoie donc les hommes à la » vie privée « ou à une » vie sociale " dans laquelle la société comme telle n’est pas mise en question. [... ] Le seul moyen de briser ce cercle vicieux, c’est de revenir en deçà de la politique ou - ce qui est la même chose - aller au-delà de la politique, de la politique traditionnelle s’entend. Revenir en deçà de la politique traditionnelle, cela signifie : mettre l’accent, infiniment plus que nous ne l’avons fait jusqu’à présent, sur les problèmes de la vie concrète des gens, d’abord et avant tout dans le travail, ensuite dans leur vie de famille, dans l’éducation de leurs enfants, dans leur consommation et dans leurs loisirs ; critiquer les formes actuelles de vie dans ces domaines et dans tous les autres ; en montrer l’absurdité, l’inanité ou l’incohérence. Aller au-delà de la politique traditionnelle, cela signifie : poser le problème de la transformation sociale non pas comme un problème de changements politiques ou « économiques » seulement, mais comme un problème de modification radicale des rapports des hommes dans la société et des formes de vie sociale. Parler de la gestion ouvrière ; mais parler aussi et surtout de la transformation nécessaire de la technologie ; parler de la transformation des objets de consommation ; d’un nouveau type d’éducation ; d’un nouveau type de communautés ou collectivités ; parler du problème de la monstruosité des villes modernes, des maisons et de l’architecture ; de la science, de l’art, de la culture et de leur rapport avec les gens. [... ] Si nous savons aller au-delà de la politique, si nous savons nous montrer comme ce que nous sommes vraiment, non pas une autre organisation « politique » au sens étroit, mais un mouvement total, nos bases d’influence et de recrutement peuvent s’élargir énormément. « Fortement retardée par les protestations des opposants - R. Maille, P. Brune, J.-F. Lyotard -, la version définitive du texte ne paraîtra dans la revue que plus d’un an plus tard, en décembre 1960, accompagnée d’une mention selon laquelle elle restait discutée au sein du groupe. Considérablement augmentée par rapport à la version publiée dans le B.I. en octobre 1959, elle comprend le passage suivant : » Le spectacle [...] devient ainsi le modèle de la socialisation contemporaine, dans laquelle chacun est passif relativement à la communauté et ne perçoit plus autrui comme sujet possible d’échange, de communication et de coopération, mais comme corps inerte limitant ses propres mouvements 78. « Bien que le terme » spectacle « n’ait pas été explicitement employé dans la version du B.I. de 1959, beaucoup plus courte que le texte définitif, il est tout à fait probable que c’est au contact de S. ou B. et de Castoriadis que Guy Debord a » découvert « la notion et l’a ensuite développée pour lui faire désigner, ainsi que le résume Vincent Kaufmann, la » dissolution de la véritable communauté (thèse 25), [l’appropriation de] la communication qui n’existera plus que sous une forme unilatérale agencée par le pouvoir (thèse 24) 79 «  ; soit, à la question du » pouvoir « près et comme l’écrivait Castoriadis dans le » Mouvement... « en 1960, un » modèle de la socialisation contemporaine dans laquelle chacun est passif relativement à la communauté et ne perçoit plus autrui comme sujet possible d’échange, de communication et de coopération ". L’originalité de Debord est ici d’avoir ajouté au constat sociologique depuis longtemps effectué par Castoriadis une manière de théorie du complot qui, selon nous, joue fortement dans la séduction qu’exercé aujourd’hui La Société du spectacle sur les esprits 80.

ÉCHANGES ET INFLUENCES

Bien d’autres conceptions socio-barbares trouvent un écho dans la pensée situationniste. Ainsi de la caractérisation du régime russe, source de toute la théorie castoriadienne depuis la fin de la guerre : Debord, évoquant en 1967 le « capitalisme bureaucratique » régnant en Russie, reprend l’expression utilisée par Castoriadis en 1949 dans « Les rapports de production en Russie » pour lever l’ambiguïté de celle de « capitalisme d’État », courante parmi les opposants au trotskisme, l’imprécision du « capitalisme bureaucratique » proposé par Bruno Rizzi et, surtout, l’absurdité de la théorie de « l’État ouvrier dégénéré » défendue bec et ongles par les trotskistes. Ce texte fondamental, systématiquement communiqué par la suite aux nouveaux membres de S. ou B. 81, influencera fortement Debord quant aux enjeux de la question russe et au thème de la bureaucratie. Lorsque, dans La Société du spectacle, il appelle « spectaculaire concentré » et « spectaculaire diffus » les formes bureaucratiques et impérialistes du spectacle, il reprend ainsi sous une terminologie nouvelle l’opposition du « capitalisme bureaucratique total » et du « capitalisme bureaucratique fragmenté » proposée par Castoriadis dix-sept ans plus tôt. La critique de la bureaucratie russe et de l’aveuglement trotskiste conduit S. ou B. à la conclusion que les bases économiques du socialisme (nationalisation et planification) ne garantissent en aucun cas l’abolition de l’exploitation et de la structure de classe. De la théorie de la bureaucratie découle ainsi une conception positive du socialisme à laquelle Castoriadis consacre, de 1955 à 1957, le texte « Sur le contenu du socialisme ». Les moyens de production ne deviennent propriété réellement sociale que lorsque les travailleurs gèrent eux-mêmes cette production. La gestion ouvrière, implication logique de la critique de la bureaucratie et de la division entre dirigeants et exécutants qu’elle engendre, est ainsi la modalité concrète de l’organisation socialiste de la société - ainsi que le confirmèrent, entre autres, les événements de Hongrie en 1956 ; en réunissant les fonctions de direction et d’exécution et en transformant la technologie héritée, la société socialiste inaugura la domination de l’homme sur l’ensemble des aspects de la production. Le principe autogestionnaire est étendu de la sphère économique à la sphère politique, les Conseils de travailleurs se faisant également organes d’auto-administration de la population. Castoriadis retrouve ainsi la tradition conseilliste des socialismes allemand et autrichien des années vingt - Ruhle, Mattick, Pannekoek, avec lequel S. ou B. aura une brève correspondance en 1954 82. C’est à l’évidence de S. ou B. que Debord et les situationnistes hériteront le principe conseilliste, base d’une théorie autogestionnaire que René Riesel détaillera dans ses « Préliminaires sur l’organisation conseilliste 83 ». De nombreux autres rapprochements peuvent être effectués entre les conceptions socio-barbares et les livraisons successives d’Internationale situationniste : critique du maoïsme (Christophe Bourseiller souligne très justement ce que la brochure de Guy Debord, Le Point d’explosion de l’idéologie en Chine, rédigée en août 1967, doit aux textes de Pierre Souyri « Les luttes de classes en Chine totalitaire » et « La Chine à l’heure de la perfection totalitaire », respectivement publiés dans S. ou B. en 1958 et 1960 - soit à l’heure des premiers contacts de Debord avec Blanchard) ; critique de la sociologie bourgeoise ; critique du système universitaire et de la situation des étudiants... Ainsi le texte « La jeunesse étudiante », rédigé par Castoriadis et Chabrol et publié en mars 1963 dans S. ou B., préfigure-t-il de manière absolument frappante la célèbre brochure De la misère en milieu étudiant diffusée en novembre 1966 à Strasbourg - haut fait de la légende situationniste.

« L’IS, écrivait Pierre Guillaume, hérita de ce que S. ou B. avait produit de mieux » ; il semble clair que, pour n’être pas la « foot note de l’histoire des austères et parfois indigestes travaux de Socialisme ou Barbarie » à laquelle, à en croire Vincent Kaufmann, « certains » s’efforcent de la réduire, l’organisation situationniste a hérité, sur le plan proprement politique, d’un certain nombre de conceptions élaborées au cours des années cinquante par les socio-barbares. Inversement, on peut penser avec Bill Brown que les horizons ouverts par Debord lors de son bref passage à S. ou B. n’ont pas été sans déterminer, pour partie tout au moins, l’orientation de celle-ci dans les années suivantes : « Notre hypothèse serait la suivante : De la même façon que les situationnistes avaient besoin des idées et du travail de S. ou B. pour que l’IS passe d’une organisation informel à une organisation révolutionnaire formelle, Castoriadis avait besoin des idées et du travail de l’IS pour donner à S. ou B. une authentique » nouvelle orientation « . Les paradoxes étant ici que bien que les situationnistes aient simplifié (et même atrophié) les idées de S. ou B, leur organisation s’est largement développé au début et au milieu des années 60, ce qui ne fut pas le cas du groupe S. ou B., et ce en dépit de sa rigueur, de sa complexité, et de l’originalité de son travail théorique 84. »

La brève participation de Guy Debord aux réflexions des socio-barbares pourrait ainsi être vue comme un échange dont l’un et les autres seraient sortis enrichis - tout au moins différents : les seconds désormais plus conscients de thèmes étrangers aux « arides spéculations sur les signes annonciateurs de l’effritement des partis communistes d’Europe orientale » qui, ainsi que l’affirme avec outrance Vincent Kaufmann 85, constituaient en partie leur quotidien ; le premier riche d’un savoir politique dont il fera le noyau des thèses situationnistes à partir de 1961. Une étude symétrique pourrait ainsi être entreprise qui, au lieu de rechercher les traces de l’influence socio-barbare dans la pensée situationniste, tenterait de déceler celles de l’influence situationniste dans la dernière phase des réflexions de Castoriadis et des militants qui l’entourent. Sans doute plus difficile, tant l’évolution de la pensée de Castoriadis à partir de 1960 semble découler logiquement des conclusions du « Mouvement révolutionnaire... », elle montrerait peut-être que l’intérêt porté aux questions de la jeunesse, de la consommation, des loisirs, de la culture (télévision, cinéma), du logement ou de l’urbanisme rejoint les préoccupations et, parfois, les conceptions des premières années de l’Internationale situationniste. Dans son texte « Sur l’orientation de la propagande 86 », document interne diffusé en octobre 1962 pour définir le changement de cap qui concrétisait sur le plan pratique la rupture avec les formes traditionnelles du militantisme, Castoriadis énumère un certain nombre de références à exploiter dans la réflexion sur ce qui doit désormais constituer les « grands thèmes » de S. ou B. ; parmi elles, certaines rejoignent celles des situationnistes - ainsi Lewis Mumford, invoqué par Castoriadis à propos de la question de l’urbanisme, le sera-t-il aussi par Debord dans le septième chapitre de La Société du spectacle ; l’importance du thème de la ville et de l’aménagement du territoire dans la pensée situationniste depuis les années cinquante laisse à penser qu’il s’agit là d’un apport de Debord à S. ou B. dont Castoriadis aura perçu tout l’intérêt. Si l’attention portée par S. ou B. à l’actualité culturelle ne date pas de l’arrivée de Debord (la revue inaugure ses rubriques « Les films » et « Le théâtre » dans son n° 24 de mai 1958), elle semble renforcée à partir de 1961 dans la perspective de donner à l’organisation le caractère d’un mouvement non plus strictement politique mais total, concerné par toute la vie de la société. S’il y a donc bel et bien eu une manière d’échange entre S. ou B. et l’IS durant cette période de quelques mois au début des années soixante, il est certain qu’il aura été politiquement déterminant pour Debord. Comme l’écrit Stephen Hastings-King, « Socialisme ou Barbarie a joué un rôle fondamental dans l’évolution de Debord passant d’artiste à révolutionnaire puis défenseur de l’orthodoxie marxiste contre l’hérésie. Cette relation se déployait à deux niveau : par l’intermédiaire d’une relation personnelle directe, et à travers la place que S. ou B. occupait dans les pages de l’IS. 87. » Là où S. ou B. évolue cependant vers une remise en question globale des formes traditionnelles du militantisme révolutionnaire (« Les transformations du capitalisme et la dégénérescence du mouvement ouvrier organisé ont comme résultat que les formes d’organisation, les formes d’action, les préoccupations, les idées et le vocabulaire même traditionnels n’ont plus aucune valeur, ou même n’ont qu’une valeur négative 88 ») et plus généralement du marxisme classique (« Ces constatations ruinent le marxisme classique, en tant que système de pensée et d’action, tel qu’il s’est formé, développé et conservé entre 1847 et 1939 89 »), l’IS se replie sur une orthodoxie intransigeante et aveugle aux observations sociologiques qui motivent le changement d’orientation des socio-barbares. Paradoxalement, certaines des conceptions développées par Castoriadis à l’origine de ce changement - celles, en particulier, du « Mouvement révolutionnaire... » - seront récupérées et exploitées dans le situationnisme, où elles cohabiteront avec un marxisme « rigide » qu’elles tendent pourtant par essence à fragiliser.

DÉMYTHIFIER LE SITUATIONNISME

La mise en relief de cette influence politique de S. ou B. sur l’IS - les deux groupes étant, à cette période en tout cas, fortement polarisés autour d’un leader, on peut sans doute dire de Castoriadis sur Debord - permet de disperser une partie de la brume hagiographique qui entoure aujourd’hui le second et tend à en faire un génie solitaire imperméable à tout apport extérieur. Bill Brown note ainsi très justement : « Une étude détaillée de l’influence de S. ou B. sur l’International Situationniste aiderait à la dé-mythification constructive des situationnistes, qui étaient capable de (re) contextualiser une variété d’idées d’une façon telle - bien que certaines de ces idées, voire la plupart, étaient à l’origine formulées par quelqu’un d’autre - que ces dernières apparaissaient comme ne pouvant qu’être uniquement d’origines situationnistes 90. » Les enjeux personnels et passionnels qui se nouent autour de la figure de Guy Debord, aujourd’hui sujet de polémique littéraire plus que d’étude historique, ont longtemps interdit cette démythification pourtant intéressante. Accaparé par d’étroits cercles mondains ou journalistiques, Guy Debord ne s’y lit qu’à la lettre, sans la distance critique que peut manifester, par exemple, Pierre-André Taguieff dans ses souvenirs d’une brève fréquentation des situationnistes :

« J’ai perçu les situs comme globalement sectaires, et Debord en particulier comme un petit inventeur doué qui passait sa vie à breveter ses innovations politico-culturelles. Et un auteur dénué de fécondité, en dépit de débuts flamboyants : il m’est apparu de plus en plus comme l’homme d’un seul livre, indéfiniment ressassé, commenté, défendu, illustré, recommenté et redéfendu contre les méchants critiques ou les imbéciles supposés. Car si l’on en juge par les seuls ouvrages publiés, l’œuvre est mince, et le propos répétitif. Par-delà Debord et son ombre, il y avait toujours Lefebvre, Lefort, Lyotard et Castoriadis, que j’ai enfin lu de près et sans œillères, échappant à l’interdit terroriste lancé par Debord. J’ai pu constater que la pensée de Castoriadis ne ressemblait pas du tout à ce qu’en disait Debord, et que ce personnage tant exécré était un penseur véritable. J’ai lu aussi, enfin sans les préjugés situs, la revue Socialisme ou Barbarie 91. »

L’« interdit terroriste » lancé par Debord à rencontre de Castoriadis aura été entendu par beaucoup de ses disciples ou admirateurs. À Pierre Guillaume qui lui expliquait ne pas vouloir le suivre lorsqu’il donna sa démission à S. ou B. (soulignant que « contrairement à l’Internationale situationniste, c’était le cadre qui convenait à mon activité ») mais continuait à gaiement brocarder avec lui le système universitaire, Debord fit cette réponse : « Oui..., évidemment..., à toi, on ne pourra pas reprocher de faire des études, si tu choisis Socialisme ou Barbarie comme université 92 ! » C’est pourtant à Socialisme ou Barbarie que lui-même a reçu son éducation politique et trouvé les idées et outils grâce auxquels il allait donner à l’IS son orientation révolutionnaire. Le « personnage tant exécré », quant à lui, ne citera qu’une seule fois son censeur après l’épisode socio-barbare de 1961. Répondant à une question lors de son séminaire à l’EHESS du 30 avril 1986, il explique : « [...] Quant aux médias, et pour rester dans le vocabulaire platonicien, je les rangerais plutôt sous la rubrique : présentation du simulacre. L’image au lieu de la vérité. C’est maintenant quelque chose de bien établi. Moi, j’avais argumenté tout ça dès 1959, dans un texte sur le capitalisme moderne [...] Ce que le camarade Debord a francisé et plagié en parlant de » société du spectacle « 93. »

On ne saurait bien sûr nier la profonde divergence des perspectives de chacun des deux penseurs, pas plus que celle de leur style respectif ; leur rencontre en 1960 n’en aura pas moins été déterminante de leur évolution ultérieure. L’étude de la tangible influence de Castoriadis sur les conceptions politiques de Guy Debord - histoire du mouvement ouvrier, grandes conceptions du marxisme, programme conseilliste, constats sociologiques du « Mouvement révolutionnaire... » mêlés chez le situationniste à une volonté de sauvegarde de l’orthodoxie pour le moins ambiguë - ne doit pas être vue comme la mise en balance accusatrice des deux pensées mais comme une contribution à la connaissance d’une œuvre et d’un auteur que ses hagiographies, de portraits déférents en commentaires sans nuances, traitent en définitive en chien crevé plus qu’en penseur fécond. Dans de très belles pages sur les héritages, admis ou non, détournés ou non, que recèle l’œuvre de Debord et qui, au-delà, en « constituent, au sens littéral, la trame 94 », Jean-Marie Apostolidès soulignait combien peut être importante la « dette » de Debord envers, principalement, Lefebvre et le surréalisme. Debord a, à ses yeux, « nié avoir reçu un quelconque héritage, mais aucun écrivain contemporain, pas même Montherlant, ne s’est voulu comme lui l’héritier des classiques ». « La figure du Père, écrit-il encore, qu’elle se présente sous les traits d’André Breton, d’Henri Lefebvre ou de Jean-Paul Sartre, est à la fois haïe et désirée. » Une généalogie symbolique où, moins que Breton sans doute mais plus que Lefebvre assurément, Castoriadis tient sa place.


Notes

1 Voir Régis Debray, « À propos du spectacle - Réponse à un jeune chercheur », Le Débat, n° 85, mai-août 1995, p. 3 ; Daniel Bougnoux, « Éloge têtu du spectacle », Le Monde des livres, 15 octobre 1999, p. IX : « À qui en imposent ces phrases ronflantes ? Elles donnent un alibi pour survoler les problèmes sans jamais s’abaisser aux enquêtes de terrain, là où l’étude de cas permettrait de décider, en se laissant elle-même empiriquement discuter. Le charme de Debord est d’être irréfutable et d’échapper au débat, mais c’est aussi son infirmité. Le bel exemple de pensée inoffensive, tellement radicale qu’elle ne fait de mal à personne ! [...] Le consensus qui l’entoure désormais fait soupçonner, sous la virulence superficielle des phrases, une pensée molle propice au conformisme. » On sait par ailleurs les mots qu’avait eus Debord à l’endroit de Debray : « L’ambitieux ridicule a couru vers tout, s’est jeté sur tout, a tout manqué. Castro, Guevara, Allende, le règne de Mitterrand première variante. Maintenant il voudrait créer une sorte de science de la médiatisation, il n’en est naturellement pas capable. » (« Cette mauvaise réputation... », Gallimard, « Folio », 1993, p. 86).

2 Arnaud Viviant, « Le vol à l’étalage », mis en ligne le 17 décembre 1995 après avoir été refusé par Régis Debray qui avait commandé le texte pour le premier numéro des Cahiers de médiologie. « Debord ratiocine donc, selon notre homme [il s’agit de Régis Debray]. Mais quoi ? Rien que du connu, à l’en croire. Tout était déjà là chez Feuerbach, chez le jeune Marx (dans sa déclaration de vol, notre commissaire, ami de la propriété littéraire, oublie de toutefois de notifier de quel butin ancien proviennent les pages antimarxistes de La Société du spectacle). » Arnaud Viviant est également cité dans « Cette mauvaise réputation... » (voir pp. 82-85), de manière plus élogieusc cette fois.

3 Kostas Papaioannou, De Marx et du marxisme, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1983, pp. 59-62.

4 Vincent Kaufmann, Guy Debord, La révolution au service de la poésie, Fayard, 2001.

5 On fait référence à deux de ses ouvrages : Critique de la vie quotidienne, Grasset, 1947, et La Somme et le Reste, Éditions de Minuit, 1958.

6 Vincent Kaufmann, op. cit., pp. 242-244.

7 Ibid., p. 247. Daniel Lindenberg considère pour sa part que l’amitié de Debord et Lefebvre « pèsera lourd sur l’évolution de l’IS vers une idéologie qui intègre le marxisme tout en sapant insidieusement ses postulats » ; c’est sans doute « grâce à Lefebvre que Debord [a] pris connaissance de certains textes du jeune Marx » (« Debord et les marxistes », Magazine littéraire, n° 399, juin 2001, p. 32).

8 Ibid., p. 247.

9 Ibid., p. 187. Nous soulignons.

10 Vincent Kaufmann revient en effet à plusieurs reprises dans son livre sur le problème : voir ainsi, après les pages 187 et 247, les pages 254 à 256, 279 puis 311.

11 « Guy Debord, militant social-barbare ? », Christophe Bourseiller, Vie et mort de Guy Debord, Pion, 1997, p. 164.

12 « On a participé à des débats, on les aimait bien, mais on n’a jamais adhéré », ibid., p. 165. Selon Bourseiller, Michèle Bernstein entend par là qu’elle et Debord n’ont jamais souscrit sans réserve aux thèses défendues par S. ou B.

13 Pierre Guillaume, « Debord », La Vieille Taupe, n° 1, février 1995, pp. 63-108. Il faut rappeler ici que Pierre Guillaume, quelques années après son passage à S. ou B., a commencé à soutenir des thèses négationnistes et à utiliser sa librairie (« La Vieille Taupe », dont Debord avait soutenu la création en 1964, et qui vendait à ses débuts des textes et documents révolutionnaires ; on lit dans le n° 10 d’Internationale situationniste : « On peut trouver ou commander les publications de l’IS à la librairie » LA VIEILLE TAUPE « , 1, rue des Fossés-Jacques, Paris 5e, ODEon 39-46 ») pour les diffuser. Dans la seconde partie de ce texte sur Guy Debord, que nous n’exploitons pas ici, il s’emploie à démontrer que le silence de Debord sur la question de l’Holocauste peut être interprété comme un refus implicite de condamner les auteurs négationnistes. (Pour un commentaire de ce texte, on pourra se reporter à Bill Brown, « Commentary on Pierre Guillaume’s Guy Debord », Not Bored !, n° 28, 1997, pp. 32-35.) La première partie, consacrée aux relations de Debord avec S. ou B. puis avec sa librairie, n’en reste pas moins intéressante pour notre propos.

14 Jean-François Martos, Histoire de l’Internationale situationniste, Gérard Lebovici, 1989.

15 Jean-François Martos, Correspondance avec Guy Debord, Le fin mot de l’histoire, 1998, p. 110.

16 Avec une remarquable habileté, celui-ci désamorce par avance les effets des éventuels liens que l’on pourrait découvrir à l’occasion d’un travail de ce type : quelque enrichissant qu’ait pu être son séjour chez les socio-barbares, Debord n’aurait pu en garder la marque tant sa démarche l’éloigné de la perspective strictement politique qui était celle de S. ou B. Pour toujours avoir agi en poète autant qu’en politique, Debord ne saurait être lu et compris qu’en totalité : « La notion de spectacle ne se débite pas en tranches pour spécialistes. Ce qui n’empêche pas ceux-ci d’en prélever leur petit bout, mais qu’en reste-t-il alors ? » (Vincent Kaufmann, op. cit., p. 390). Pris à la lettre, ce radicalisme du tout ou rien empêcherait quiconque de réfléchir isolément aux aspects politiques ou artistiques de la pensée debordienne, tout conscient soit-on des liens qui les unissent. On ne peut décidément que songer une nouvelle fois à Papaioannou, contraint de rappeler, au cœur d’années soixante où la marxologie confinait parfois au délire, que Marx « est un personnage historique qui a réellement existé, qu’on doit prendre tel qu’il est et étudier de la même manière qu’on étudie Kant ou Descartes »... (op. cit., p. 149).

17 Daniel Blanchard, Debord dans le bruit de la cataracte du temps, Sens & Tonka, « 10/Vingt », 2000, p. 10.

18 Lettre au situationniste belge André Frankin du 8 août 1958 in Guy Debord, Correspondance, volume II, Fayard, 1999, pp. 130-131.

19 Daniel Blanchard, op. cit., pp. 13-14.

20 Préliminaires..., in Daniel Blanchard, op. cit., p. 44.

21 Ibid., p. 45.

22 Voir sur ce point les textes de Cornelius Castoriadis : « Phénoménologie de la conscience prolétarienne » (mars 1948), La Société bureaucratique, Christian Bourgois, 1990, p. 96 ; « Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne » (1959), Capitalisme moderne et révolution, 2, 10/18, 1974, pp. 105 et suiv. ; « Recommencer la révolution » (1963), L’Expérience du mouvement ouvrier, 2,10/18, 1974, pp. 316 et suiv.

23 Le socialisme, pour Castoriadis, est avant tout l’activité autonome des masses, c’est-à-dire la domination par les hommes de leur activité et de leurs produits. Cette domination commence dans le milieu du travail, qui devra faire l’objet d’une véritable révolution dans le sens de la gestion ouvrière. Dès le premier jour de la prise du pouvoir par les travailleurs, il faudra donc supprimer la division du travail et asservir la technique en brisant la technologie (c’est-à-dire le choix des techniques utilisées) capitaliste, « qui n’est nullement neutre » : « II n’y a pas de physique ou de chimie capitalistes ; il n’y a même pas de technique, au sens politique du terme, capitaliste ; mais il y a bel et bien une technologie capitaliste, en entendant par ce terme, dans le » spectre « des techniques possibles d’une époque (déterminé par le développement de la science), la » bande « des procédés effectivement appliqués [...] La modification consciente de la technologie sera la tâche centrale d’une société des travailleurs libres » (« Sur le contenu du socialisme, II » [1957], Le Contenu du socialisme, 10/18,1979, p. 130).

24 « Le capitalisme a détruit la signification du travail - ou plus exactement, il a détruit le travail en tant qu’activité signifiante, en tant qu’activité au cours de laquelle les significations se constituent pour le sujet et à laquelle le sujet est attaché précisément de ce fait » ; le contenu du capitalisme bureaucratique moderne, c’est « la destruction du sens du travail et de toute vie collective, c’est la réduction de la vie à la vie privée hors du travail et hors de toute activité collective, c’est la réduction de cette vie privée à la consommation matérielle, c’est l’aliénation dans le domaine de la consommation elle-même par la manipulation permanente de l’individu en tant que consommateur » (« Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne » [1959], op. cit., pp. 131-140.)

25 Préliminaires..., op. cit., p. 51.

26 Ibid., pp. 53-54.

27 « Le texte P[réliminaires] fait par C[anjuers] et moi (C[anjuers] au moins les 2/3) exprime très bien, je crois, le point de contact entre l’IS et [S. ou B.] » (Correspondance, vol. II, op. cit., p. 74). Ceci corrobore l’hypothèse de Stephen Hastings-King selon laquelle les deux parties du texte auraient été rédigées séparément par chacun - la première par Blanchard, la seconde par Debord (voir son étude « L’Internationale situationniste, Socialisme ou Barbarie and the Crisis of the Marxist Imaginary », Substance, n° 90, 1999, p. 35).

28 Sur ce point, voir Cornelius Castoriadis, « Introduction générale » [1973], La Société bureaucratique, op. cit., p. 36, ainsi que « La source hongroise » [1976], Le Contenu du socialisme, op. cit., pp. 367-409. On pourra également se reporter aux numéros 20 (décembre 1956) et 21 (mars 1957) de S. ou B., consacrés aux événements de Hongrie.

29 Voir sur ce point Cornelius Castoriadis, « Sur le contenu du socialisme, III : la lutte des ouvriers contre l’organisation de l’entreprise capitaliste » (1958), L’Expérience du mouvement ouvrier, 2, op. cit., pp. 9-88.

30 Préliminaires..., op. cit., pp. 56-57.

31 Internationale situationniste, n°5, décembre 1960, p. 11. Cette présentation concorde avec celle qu’en fait Debord à Patrick Straram dans une lettre du 25 août 1960 (« Que penses-tu de la plate-forme Préliminaires, etc. établie par Canjuers et moi, qui est en ce moment une base de discussion entre l’IS et certaines minorités marxistes du mouvement ouvrier ? », Guy Debord, Correspondance, volume l, op. cit., p. 379) et laisse à penser qu’il concevait les Préliminaires comme la base d’un rapprochement possible avec d’autres organisations révolutionnaires que S. ou B.

32 Pierre Guillaume, « Debord », art. cit. Il semble donc bien, ainsi qu’on le verra par la suite, que les leaders de S. ou B. - à commencer par Castoriadis - n’aient jamais considéré Debord et le situationnisme avec beaucoup de sérieux.

33 Guy Debord, Correspondance, volume H, Fayard, 2001, p. 38.

34 « Le passage à la sphère du politique s’effectue dans l’IS de façon lente et progressive. En aucun cas, Londres ne saurait constituer une date charnière » (Vie et mort de Guy Debord, op. cit., p. 164).

35 « La quatrième conférence de l’IS à Londres », Internationale situationniste, n° 5, décembre 1960, p. 20.

36 Il écrit ainsi à André Frankin le 15 juillet 1959 : « Je vois un progrès dans les deux derniers numéros de Socialisme ou Barbarie, après le départ de C. Lefort et de l’aile enragée des anti-organisationnels » (Correspondance, volume I, op. cit., p. 379) ; et le 19 février 1961 : « Quant à [S. ou B.], j’étais extrêmement hostile (et surtout à propos des événements de mai 58) à la tendance lefortiste. Quand elle a rompu, je t’ai écrit qu’il y avait là une très heureuse confirmation]. Par la suite, j’ai rencontré des c[amara]des de ce groupe » (Correspondance, volume II, op. cit., p. 74).

37 Pierre Guillaume, « Guy Debord », art. cit. On trouve de nombreux échos de ces rencontres et de ces participations dans la correspondance de Debord. Stephen Has-tings-King, à l’étude de documents internes au groupe, ajoute que la participation de Debord restait généralement discrète (« Debord était en général calme à ces séances » ; « Dans les documents internes de S. ouB. que j’ai réuni, Debord ne parle que deux ou trois fois, la plupart des fois à la » Réunion Nartionale « juste avant de se retirer » - « Debord was generally quiet at these sessions » ; « In the internal documents that I have gathered from SB, Debord only speaks two or three times, most of them at the » National Meeting « just before he resigned » [« L’Internationale sititationniste... », art. cit., p. 40 et p. 52]), à l’exception de la réunion du 22 mai 1961 lors de laquelle il annoncera son départ.

38 Daniel Blanchard, op. cit., pp. 14-15.

39 Pierre Guillaume, « Guy Debord », art. cit. Étrangement, la correspondance de Debord, éditée par Alice Debord chez Fayard, date du 24 janvier 1961 la « première lettre » de Vaneigem à Debord (p. 66, note 2). Celui-ci y répond le 31. Sans doute s’agit-il en réalité de deux lettres différentes : l’une, écrite par Vaneigem en décembre 1960 et adressée à la revue IS ; l’autre, écrite le 24 janvier 1961, adressée à Debord en personne.

40 Guy Debord, Correspondance, volume II, op. cit., p. 68 (Cardan est un des pseudonymes de Castoriadis).

41 Debord écrivait à Frankin le 24 janvier 1961 : « J’écris immédiatement à Kotânyi pour qu’il intervienne à ce propos dans ce cercle politique fondé - pour une sorte de propagande des Conseils ouvriers - par un nommé Dehoux, que tu dois connaître. » (Ibid., p. 65.)

42 Ibid., p. 69.

43 Daniel Blanchard, op. cit., p. 15. Blanchard avoue en outre avoir été « surpris » par la nouvelle de l’adhésion de Debord à S. ou B., qui lui semblait « aller au-delà du rapprochement réellement accompli entre nous » et, surtout, lui semblait « inutile ».

44 Voir Philippe Gottraux, Socialisme ou Barbarie, un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre, Payot, Lausanne, 1999.

45 Lettre du 5 mai 1961, Correspondance, vol. II, op. cit., pp. 82-88.

46 La position de Debord lui-même au sein de l’IS sera dénoncée quelques années plus tard (en 1967) par les « garnaultins », fraîchement exclus, dans des termes étrangement similaires : « La réalité de l’IS n’a jamais correspondu à l’image que Debord s’efforce d’en présenter. Groupe apparemment informel, l’Internationale situationniste est en fait fortement structurée, avec son leader, l’Unique, et ses diverses prérogatives soigneusement cachées par l’exigence sans cesse proclamée de l’égalité réelle des membres, de la non-hiérarchie, de la participation, de la communication, de la cohérence, etc. Ces exigences réelles ne mènent l’IS qu’à une existence parodique. Si l’Unique contrôle et garantit la » légitimité « révolutionnaire des autres, s’il dispose du pouvoir au sein du groupe qui se voulait la dissolution de tous les pouvoirs, c’est bien que ce pouvoir a des bases réelles. Il dispose de la revue (marque déposée dont il est le propriétaire), des archives, de la boîte postale, de la phynance, sans compter une ancienneté dont il jouit secrètement dans les périodes de calme, pour la proclamer ouvertement et fièrement dans les grandes occasions [...]. C’est la contradiction centrale et insurmontable de l’Internationale situationniste : comment participer et faire participer à quelque chose à quoi il est impossible de participer parce qu’elle appartient à quelqu’un et qu’elle échappe à tous » (cité par Jean-Marie Apostolidès, Les Tombeaux de Guy Debord, Exils, 1999, p. 95). « Vedette » ici, « Unique » là : à en croire ces lignes, Debord semble n’avoir pas retenu la leçon de sa propre expérience socio-barbare.

47 On se reportera aux textes de Cornelius Castoriadis : « Le parti révolutionnaire » (1949), L’Expérience du mouvement ouvrier, 1, op. cit. ; « La direction prolétarienne » (1952), ibid. ; « Réponse au camarade Pannekoek » (1954), ibid. ; « Prolétariat et organisation », 1 et 2 (1959), L’Expérience du mouvement ouvrier, 2, op. cit. ; c’est précisément cette question de l’organisation qui nourrira le conflit entre Castoriadis et Lefort et conduira au départ de celui-ci. Voir les textes de Claude Lefort dans Éléments d’une critique de la bureaucratie, Gallimard, « Tel », 1979 : « Le prolétariat et sa direction » (1952) ; « L’expérience prolétarienne » (1952) ; « Organisation et parti » (1958).

48 Pierre Guillaume, « Debord », art. cit.

49 Ce document est reproduit dans Christophe Bourseiller, op. cit., annexe n° 3, p. 431.

50 Propos recueillis par Philippe Gottraux, op. cit., p. 224.

51 Ibid., p. 225. Il est curieux que la critique debordienne de la routine des activités de S. ou B. débouche sur une lettre de rupture « calquée sur un modèle ».

52 Christophe Bourseiller, op. cit., p. 170.

53 Vincent Kaufmann, op. cit., pp. 279-281.

54 On pourra se reporter pour en savoir plus à la correspondance de Debord : voir par exemple une lettre du 12 juillet 1961 à Attila Kotânyi (Correspondance, volume H, op. cit., pp. 99-102) ; de novembre 1961 à Kotânyi et Raoul Vaneigem (ibid., pp. 111-112) ; du 15 mai 1962 à André Girard (ibid., pp. 144-145).

55 Correspondance, volume II, op. cit., pp. 93-94.

56 Lettre à J.-L. Jollivet, directeur de la revue Notes critiques, le 8 décembre 1961 (Correspondance, volume II, op. cit., p. 113).

57 « [...] la pratique systématique de l’exclusion, qu’il [Debord] a d’ailleurs toujours revendiquée comme telle, sans la moindre culpabilité, est au service non pas d’un quelconque goût du pouvoir, mais bien de sa mélancolie, de son goût de la fuite du temps. Elle accélère le passage du temps, elle conjugue presque d’emblée la relation à l’autre, au passé, et elle fait de l’IS un groupe dont la caractéristique principale est peut-être de n’avoir eu d’autre destin que son passé, un destin qui se réalise définitivement lors de sa dissolution » (Vincent Kaufmann, op. cit., p. 284).

58 « Renseignements situationnistes », Internationale situationniste, n° 7, avril 1962, p. 49.

59 Correspondance, vol. II, op. cit., p. 236 (nous soulignons).

60 « Présentation » (1949), La Société bureaucratique, op. cit., p. 107.

61 Pierre Guillaume, « Debord », art. cit.

62 « Domination de la Nature, idéologie et classes », Internationale situationniste, n° 8, janvier 1963, p. 4.

63 « Maintenant, l’IS », Internationale situationniste, n° 9, août 1964, p. 4.

64 « La contestation en miettes », ibid., p. 18.

65 « Les mois les plus longs », ibid., p. 35.

66 « Socialisme ou planète », Internationale situationniste, n° 10, mars 1966, p. 78.

67 « Marxisme et théorie révolutionnaire », publié en 1964 et 1965 dans les derniers numéros de Socialisme ou Barbarie, forme aujourd’hui la première partie de L’Institution imaginaire de la société (1975). Castoriadis y achève une critique de la pensée marxiste commencée, pour l’aspect économique, dès 1953 dans « Sur la dynamique du capitalisme » et prolongée aux aspects proprement philosophiques par la suite. Le marxisme y est en définitive vu comme un moment de la pensée gréco-occidentale, né d’intuitions réellement révolutionnaires rapidement recouvertes par un élément systémique profondément attaché à l’idéologie capitaliste. Pour une vue d’ensemble synthétique de l’évolution de la pensée de Castoriadis de 1946 à 1965 et de cette sortie décisive du carcan marxiste, voir l’« Introduction générale » placée en tête de La Société bureaucratique (op. cit.).

68 [Il faut tout de même noter que les pseudonymes successifs de Castoriadis remplissaient une fonction précise : éviter son expulsion vers la Grèce, dont il avait toujours la nationalité et où il était condamné par contumace pour ses activités politiques durant la guerre. V. Entretien d’Agora International, 1990, non-publié.]

69 « Lire I.C.O. », Internationale situationniste, n° 11, octobre 1967, p. 64. La sympathie affichée par l’IS à l’endroit d’I.C.O. ne laisse pas d’étonner lorsqu’on se rappelle l’hostilité de Debord vis-à-vis du lefortismc - dont I.C.O. est directement issu. La rancœur de Guy Debord vis-à-vis de S. ou B. sera tenace : en 1976, la quatrième de couverture de la réédition par Champ Libre (maison dont il influençait alors fortement l’orientation) du premier tome de La Bureaucratisation du monde de Bruno Rizzi comporte un argumentaire - non signé - fortement critique à l’endroit de S. ou B., qui aurait « manifestement trouvé dans cette œuvre fantôme de Rizzi la principale source de ses conceptions » et dont « l’originalité que les commentateurs consentent à [lui] reconnaître » doit en conséquence être nuancée (cette originalité, poursuit l’auteur du texte, « paraîtrait assurément plus considérable si tout le monde continuait à cacher Bruno Rizzi »).

70 On sait ce que doivent les premières pages de La Société du spectacle à Histoire et conscience de classe de Lukâcs, traduit pour la première fois en français en 1960 et cité en exergue du chapitre 2.

71 « Lukàcs becomes, for Debord, a fundamental text in his rejection of SB’s claim that there was a crisis of teé Marxist Imaginary, in favor of conceptual closure. Debord uses Lukàcs to combine his théories about revolutionary art with a rigid Marxism » Stephen Hastings-King, « L’Internationale situationniste... », art. cit., pp. 46-47.

72 Voir sur ce point la « Postface à Recommencer la révolution », L’Expérience du mouvement ouvrier, 2, op. cit., p. 373, ainsi que les développements consacrés à la scission qui suivit la publication du texte dans Philippe Gottraux, Socialisme ou Barbarie, un engagement politique et intellectuel dans la France de l’après-guerre, op. cit.

73 Castoriadis écrit ainsi en 1974 : « Les idées formulées dans Le Mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne [...] n’étaient que la suite naturelle, le développement organique des analyses et de l’orientation de S. ou B. depuis de longues années - [...] déjà le texte Sur la dynamique du capitalisme, publié en 1953 et 1954, impliquait un rejet de l’économie marxiste » (« Postface à Recommencer la révolution », L’Expérience du mouvement ouvrier, 2, op. cit., p. 374).

74 Il mentionne ou discute à de nombreuses reprises ses idées dans « Marxisme et théorie révolutionnaire » (voir L’Institution imaginaire de la société [1975], Points Seuil, pp. 36, 48, 53, 80, 83,102,115,198, 239) et affirme dans une « Note sur Lukàcs et Rosa Luxemburg », rédigée à l’occasion de la publication par S. ou B. des « Remarques critiques sur la critique de la révolution russe de Rosa Luxemburg », qu’Histoire et conscience de classe est « un ouvrage théorique d’une signification capitale et qui, sur le plan philosophique, reste à peu près la seule contribution importante au marxisme depuis Marx lui-même » (L’Expérience du mouvement ouvrier, 2, op. cit., p. 116). La critique castoriadienne de l’objectivisme scientiste de Marx peut être largement rapprochée des critiques adressées par Lukàcs et Karl Korsch au marxisme de la IIe Internationale.

75 N’en déplaise à Vincent Kaufmann, selon lequel imputer à Debord une influence quelconque revient à l’accuser de pillage et à méconnaître sa profonde originalité : « C’est en fonction de la même image de Debord, écrit-il, qu’on l’accusera d’ailleurs d’avoir pillé les socio-barbares ou Lefebvre [demandons-lui au passage, une fois encore, où il a bien pu lire pareilles accusations] : comme on n’arrive pas à imaginer qu’il est un homme de dialogue, qu’il aime le don et l’échange, on dira que tout ce qui lui vient des autres n’a pu que leur être dérobé. Inversement, il semble aller de soi, lorsqu’on adopte cette perspective, que personne n’a la moindre dette à l’égard de Debord. » (Vincent Kaufmann, op. cit., p. 248, note 2. Tout à son éloge, Kaufmann oublie de nous expliquer comment on peut à la fois « refuser le monde » et être « un homme de dialogue. »). Cette image d’un Debord imperméable à tout apport extérieur mais pillé par tous ses contemporains est trop excessive pour qu’on s’y attarde sérieusement.

76 Internationale situationniste, n° 3, décembre 1959, p. 8.

77 Je remercie Myrtos Gondicas, de l’Association Castoriadis, de m’avoir communiqué ce document inédit.

78 « Le mouvement... », Capitalisme moderne et révolution, 2, op. cit., p. 168.

79 Vincent Kaufmann, op. cit., p. 233.

80 Plusieurs auteurs ont déjà relevé cette dimension dans la pensée de Debord. Voir sur ce point Christophe Bourseiller, Vie et mort de Guy Debord, op. cit., p. 389.

81 Je remercie David Ames Curtis de m’avoir communiqué cette information, laquelle prouve que Debord avait nécessairement pris connaissance des positions défendues par Castoriadis durant les premières années de S. ou B.

82 Voir « Réponse au camarade Pannekoek », L’Expérience du mouvement ouvrier, 1, op. cit., p. 249.

83 Internationale situationniste, n° 12, septembre 1969, pp. 64-73.

84 « Our assomption will be this : just as the situationists needed the ideas and work of S. ou B. to transform the SI from an informal to a formal revolutionary organization, Castoriadis needed the ideas and work of the SI to give S. ou B. a genuinely » new orientation « . The paradoxes here are that, though the situationnists simplified (even reduced) the ideas of S. ou B., their organization flourished in the early and mid-1960s, while the S. ou B. group, despite the rigor, complexity and originality of its theore-tical work, did not » Bill Brown, « Cornelius Castoriadis, 1922 to 1997 », Not Bored .’, n° 29, juillet 1998.

85 Vincent Kaufmann, op. cit., p. 250. Kaufmann entend démontrer que Debord ne saurait avoir été influencé par son rapide passage à S. ou B. tant ses préoccupations sont éloignées de celle du groupe de Castoriadis. À cette fin, il ramène celles-ci aux « austères spéculations » en question, réduisant considérablement l’étendue des centres d’intérêt socio-barbares.

86 L’Expérience du mouvement ouvrier, 2, op. cit., pp. 269-289

87 « Socialisme ou Barbarie played a fundamental role in Debord’s evolution from artist to revolutionary to defender of Marxist orthodoxy from heresy. This relationship unfolded at two levels : through direct personal relationship and through the positions SB occupied in the pages of the IS » Stephen Hastings-King, art. cit., p. 50.

88 Cornelius Castoriadis, « Recommencer la révolution », L’Expérience du mouvement ouvrier, 2, op. cit., pp. 342-343.

89 Ibid., p. 308.

90 « A detailed study of S. ou B.’s influence on the Situationist International would aid in the constructive de-mythification of the situationists, who were able to (re)contextualize a variety of ideas in a such way that, although some or even most of these ideas were originally given form by other people, they came across as though they could only be situationist ideas » Bill Brown, « Strangers in thé night... », Not Bored !, n° 31, juin 1999.

91 « Le pianiste furtif de l’IS. Entretien avec Pierre-André Taguieff », Archives et documents situationnistes, n° 1, automne 2001, Denoël, p. 114.

92 Pierre Guillaume, « Debord », art. cit.

93 Sur Le Politique de Platon (transcription des séminaires tenus à l’EHESS du 19 février au 30 avril 1986), Le Seuil, « La couleur des idées », 1999, p. 196. Le « texte de 1959 » est bien sûr « Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne ». 93. Jean-Marie Apostolidès, op. cit., pp. 157-158.

94 Jean-Marie Apostolidès, op. cit., pp. 157-158


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