Contribution à l’impiété

jeudi 4 octobre 2012
par  LieuxCommuns

L’actualité donne à réfléchir, à condition d’en éviter le vacarme et les écueils. On se dit offusqué et pour ainsi dire lésé dans son être intime à cause d’un film et de quelques caricatures contre le prophète de l’Islam. Et donc on proteste contre l’impiété.

« Touche pas à mon Prophète ! », a scandé de surcroît le cortège des manifestants dans les rues en France, nous informe la même actualité. L’Islam serait chose sacrée, intouchable, voilà la profession de foi la mieux partagée, semble-t-il.

A chaque fois les paroles convainquent l’esprit par la preuve du contraire, mais prouvent le contraire. C’est comme si un homme violent à qui un passant fait signaler son comportement déviant se mettait soudain à se ruer sur le malheureux en lui donnant des coups tout en criant : « tu vois bien que je suis un homme de paix » ! Sauf que, ici, l’absurde ne porte pas son nom et le ridicule, étant entaché du sang, ne fait pas rire comme il devrait.

Mais alors, que penser de cet objet hautement inflammable, dit-on, appelé « Islam » ? Que signifie ce vent de folie qu’il suscite toujours dans son sillage ? Quelle perspective l’avenir nous réserve en matière de religiosité ? Je réponds en parfait impie.

Dieu n’existe pas, seule existe la parole qui s’en réclame. Dieu ne parle donc pas, seul parle celui qui professe son existence. La parole professe l’existence de ce qui n’existe pas, mais ce qui n’existe pas vient aussitôt à l’existence par cela même qui est une parole. Le cercle vicieux du discours prophétique, et le cercle infernal d’une « vérité » qui n’est valable que si on demande instamment à une foule de fidèles d’y apposer sa foi, naissent tous les deux de toutes pièces. Pas seulement le discours mais aussi le symbole puissant de sa légitimation et les opérations potentielles dont il sera capable.

La croyance religieuse annule d’elle-même la parole et fait de sorte que les croyants se voient, paradoxalement, priver (d’une façon privilégiée !) de l’expressivité de la parole. Ils sont désormais dits par un autre, par une instance supérieure.

Voilà le nerf de la guerre : être dit par quelqu’un d’autre. L’Islam, pas plus qu’une autre religion, n’est donc pas un objet hautement inflammable, mais plutôt facilement manipulable. C’est précisément ce qui intéresse au plus haut degré les orateurs et les prédicateurs. La capacité mobilisatrice, légitimatrice et manipulatrice du discours islamiste constituent ainsi une denrée incomparable. Chez quel autre boutiquier pourraient-ils trouver un tel objet précieux ?

Si le film dit islamophobe ou les caricatures sur le prophète n’existaient pas, les islamistes les auraient inventés ! A l’instar de la fatwa contre Salman Rushdie : un modèle du genre parfaitement orchestré à l’époque par le khomeynisme rampant et son discours récurrent sur les ennemis de l’Islam. Sans ennemi réel ou imaginaire, pas de mobilisation !

Il y a donc là une comédie de la « susceptibilité » jouée par les cabotins barbus qui ne devrait impressionner que les naïfs. Les premiers sont dans le combat le plus immoral, les derniers dans la bonhomie d’un « dialogue » qui n’ose même pas prononcer la prémisse lumineuse d’une conclusion non moins lumineuse : Dieu n’existe pas, vous êtes par conséquent des pantins ! Montrez-moi l’artiste !

Le cas de l’Iran, premier pays victime du ravage de l’idéologie islamique dans le monde contemporain, est à cet égard exemplaire et éclaire la recette. Le message de la fatwa était double quoique, contrairement aux apparences, à l’usage interne avant tout. Il disait, d’une part : regardez ce que nous ferons avec les mécréants (sachez donc que toute critique de notre système est absolument bannie pour vous les Iraniens à cause de son caractère sacré). Il suggérait, d’autre part : seule l’union sacrificielle des Frères peut sauver notre système politico-religieux (restez donc unis jusqu’à la folie ou jusqu’à la mort). Un double ordre du jour, toujours en vigueur en Iran, celui du maintien de la terreur en espace public et celui de la folie identitaire en espace privé, même si les Iraniens, eux, ne croient plus ni en son caractère sacré ni en l’oligarchie mafieuse qui le promulgua.

L’islamisme est un mécanisme fait de mots et il se contracte dans la conscience du croyant ordinaire au moment précis où celui-ci sacrifie son identité propre à celle d’un discours qui se dit « prophétique ». L’opération d’évidement est identique à une loi qui ne prévoit en principe aucun retour en arrière alors même qu’elle ne reconnaît qu’un seul temps au pivotement de la conscience individuelle, celui du passé coupé et capté par le mythe de l’origine. En sacralisant le temps, le discours religieux verrouille l’accès à la fois à l’expression de la vraie histoire des individus et à la vérité du monde tout court.

Une parole prophétique qui oeuvre bien pour le salut des âmes dans l’au-delà maîtrise d’autant mieux la vie des hommes qui portent ces pauvres « âmes » ici-bas. Ce n’est pas un hasard si sa volonté de pouvoir ressort à toutes ses gesticulations.

C’est pourquoi il n’y a pas d’un côté la « tradition » et de l’autre côté la pratique actuelle de la foi présentée comme découverte individuelle ou adhésion libre d’une personne donnée (comme en témoigne le mascarade à la mode des filles voilées, par exemple). Indistinctement, chacun se sert de l’autre pour mieux attiser l’instrument. La religion a déjà avalé ses enfants, et ses enfants, quand ils se reconvertissent, ont déjà avalé la religion. Le tribalisme des convertis n’y ajoute donc rien, en revanche leur fanatisme nous révèle justement de quelle piètre pierre était fait le « joyau » enfoui initialement dans les entrailles de la tradition.

Même une hérésie, à moins de relever du pur athéisme, fait appel aux ressources de la tradition que celle-ci combattra, si nécessaire, par tous les moyens. La rivalité et la division entre les tendances dans le dit « monde musulman » sont de mise, à telle enseigne que chaque « vrai Islam » est qualifié du « faux » par son voisin qui est à son tour disqualifié par un autre qui se dit « plus vrai » que le dernier, et ainsi de suite.

Dans l’actualité, l’exemple inattendu à la fois du sacrifice existentiel auquel consent l’individu croyant et de l’indistinction intellectuelle qui le provoque se trouve dans la bouche de la mère de l’une des premières victimes du tueur en série de Montauban à l’occasion d’une cérémonie officielle organisée par l’Etat français. Devant les caméras de télévision, lisant péniblement un papier, elle déclare, émue, que l’assassin de son fils n’était pas un vrai musulman (celui-là même qui, pourtant, disait être sûr d’aller au paradis d’Allah en authentique martyre tout en déchargeant son arme sur les mécréants) et que « l’Islam n’a jamais tué personne ».

La dernière phrase sonne bizarrement, mais on comprend sa facture et ce qu’elle veut dire. La mère sauve l’identité de la religion au moment même où elle est censée défendre la mémoire de son fils. Elle distingue tout en confondant (tragique confusion). Elle sacrifie ainsi une seconde fois son fils sur l’autel de la religion.

Le discours matriciel qui dicte de telles déclarations est cependant inactuel. Il est forgé en amont par les mandataires des affaires divines, puis modélisés et redistribués par les professionnels du pouvoir religieux depuis très longtemps. Il est prêt à l’emploi chaque fois que les exarques le jugent bon pour leurs propres projets, hiératiques ou politiques, face à leurs troupeaux. Suffisamment pénétré dans la sphère publique, il a déjà largement faussé les consciences et biaisé sans vergogne vers la pseudo critique. La preuve en est que tous ceux qui ont « critiqué » les événements récents en spécialistes « avertis » de l’Islam ont réagi à la façon de cette mère endeuillée, à savoir en blanchissant in extremis la religion.

A l’heure actuelle où la haine des étrangers revient au galop dans le discours politique de l’extrême droite, l’extrémisme islamique pousse de son côté les immigrés au bout de leur soi-disant « identité » religieuse. Ce n’est évidemment que fausse route et aporie idiote. Après l’effondrement du bloc communiste, l’islamisme – sur le plan idéologique au moins – a joué un rôle non négligeable dans le fameux équilibre de la terreur. Il a verbalement remplacé l’adversaire jadis désigné, jusqu’à inspirer en creux « le choc des civilisations ». Mais c’est une erreur que de penser qu’il nous vient du « dehors ». Il n’y a pas, contrairement au souhait des commis du pouvoir partout dans le monde, de différents régimes de vérité pour les hommes. Les « démocraties » retardent sans cesse l’avènement de leur propre critique. Par essence pourtant, la critique du pouvoir est indivisible et bute très tôt sur la religion qui n’est rien d’autre qu’une quête du pouvoir par le truchement d’un discours sur le sacré.

Si en Occident on fait mine de l’oublier, c’est parce qu’on ne voit aucun intérêt au déploiement de cette critique. Toutes sortes d’« églises » y veillent de près. L’islamisme en revanche le rappelle. Mais il nous le rappelle de la plus mauvaise façon qui soit : par la promesse de la terreur. C’est-à-dire déjà par la transformation de la critique en un délit de blasphème. La régression qu’il inflige est à la mesure de l’impasse où se trouve notre molle et hypocrite laïcité.

R.S., libertaire français d’origine iranienne, 23 septembre 2012

   


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