Les déshérités

Introduction générale à la brochure « Malaises dans l’identité »
dimanche 13 mai 2012
par  LieuxCommuns

Ce texte introduit la brochure n°19 « Malaise dans l’identité - Définir des appartenances individuelles et collectives contre le confusionnisme et les extrêmes droites ».

Elle est en vente pour 2€ dans nos librairies. Son achat permet notre auto-financement et constitue un soutien aux librairies indépendantes (vous pouvez également nous aider à la diffusion).

Il est également possible de la télécharger dans la rubrique brochures.

Elle est constituée des documents suivants :

  • « Les déshérités », ci-dessous...

Sa sortie a donné lieu à une réunion publique dont le compte-rendu est en ligne, ainsi qu’à une conférence-débat en avril 2013 à Grenoble sur le thème « Islamisme, islamophobie, islamo-gauchisme », également en ligne


- C’est quoi, ça ? Une brochure sur l’identité ! Mais dites-moi, vous n’avez rien d’autre à faire, là, avec la crise économique qu’on traverse et tous les mouvements revendicatifs qui apparaissent un peu partout ?

  • Justement, on voudrait éviter les malentendus en série... Des mouve­ments émergent et vont se multiplier : alors on entend régulièrement des ap­pels à la « convergence des luttes ». Mais dès qu’il s’agit de définir autour de quoi les luttes doivent converger, c’est le flou total. Chacun évite la question avec la peur panique d’apparaître divisés et chacun es­père aussi secrètement que la fa­meuse « convergence » se fera (magique­ment !) autour de ses aspirations à lui... On a ainsi des mouvements contesta­taires qui se caractérisent à la fois par des demandes d’Etat-providence, des exigences de so­ciétés de consommation, des crispations identitaires, des rup­tures ano­miques, etc. Si on veut contrer le chaos qui s’avance, il va falloir une orientation commune que les « indignés » nous semblent avoir approchée. Au­trefois, on appelait ça une « conscience de classe », nous, nous le nommons une identité collective, c’est-à-dire un projet de société. Nous nous définis­sons d’abord par ce que nous voulons : la démocra­tie directe, l’égalité des re­venus et la redéfi­nition collective des besoins.

- Oh là là… un projet défini à l’avance ! Au secours ! C’est comme ça que sont ap­parus tous les dogmatismes, tous les totalitarismes... Non, le mieux, c’est qu’on déclenche une insurrection, et on verra ensuite au fur et à me­sure.

  • Ce plan « brillant », c’est justement ce qu’on voit, encore et encore, depuis Mai 68... On va par­tout répétant que le projet n’est rien, que ce qui compte, c’est ce qui se passe au moment du soulèvement, que les solutions jailliront d’elles-mêmes, etc. Si le mouvement échoue, les insurgés rentrent chez eux sans pers­pectives tandis que d’autres en profitent pour se faire une place au soleil l’air de rien : on voit ça à tous les mouvements so­ciaux... Et s’il est victorieux, ceux qui chantaient le même air que toi profitent du vide pour imposer leur projet clos sur lui-même, non discu­table et décon­necté des réalités : c’est la Chine de Mao, mais c’est aussi les suites des déco­lonisations et aujourd’hui des « printemps arabes »...

- Bon, bon, d’accord. Mais vos deux premiers textes, là, ils parlent du dé­bat sur l’identité nationale ! C’est le terrain de l’extrême droite, ça. Toutes ces questions de cultures, de civilisations, d’immigration, c’est un rideau de fu­mée face à la baisse du niveau de vie, à l’oligarchie prédatrice, à la logique du profit. Moi, je préfère parler de la question sociale, de la redistribution des richesses, ce que certains appellent la lutte des classes.

  • Personne n’est dupe sur les manipulations, mais elles ne doivent pas être le pré­texte pour éluder les problèmes inédits : comme s’il y avait des sujets « de gauche », sur lesquels on est sûrs d’avoir raison, et des su­jets « de droite » qui seraient tabous, parce qu’au fond, on ne sait pas y ré­pondre. Tu ne crois pas qu’une telle division est une manière efficace de rendre impossible toute ré­flexion glo­bale ? C’est cela le socle de l’oligarchie, parce que si tu n’affrontes pas les réalités dérangeantes, c’est elle qui s’en charge. C’est d’ailleurs à ça que sert le bulletin de vote.... A moins que tu n’aies peur de virer de bord : la pen­sée-slogan est un pare-choc pour se préserver d’un réel qui pourrait re­mettre en cause une vision du monde, des convictions... des identités... Par exemple, tu semble tenir à la question sociale : sais-tu de quoi tu parles ?

- Hé ho, ne me la fais pas : on parle des pauvres contre les riches. Ça ne vous est pas familier ? Et moi qui vous croyais anarchistes...

  • Et moi qui te croyais de gôche, tu te mets à parler d’identité...

- Pas du tout !...

  • …Tu viens pourtant à l’instant de nous identifier comme anarchistes...

- …Ouais mais rien à voir. L’anarchie, ce n’est pas une identité, c’est une vo­lonté de trans­formation sociale radicale.

  • Et pourquoi ce serait pas une identité ? Pourquoi continuer à accep­ter cette conception figée de l’identité comme héritage subi, définition de soi par le lieu et le moment de ta naissance ou de ce que la socié­té à fait de toi ? Ça, c’est l’emprise de l’esprit du clan, l’affrontement ethnico-religieux, et c’est l’impasse : pas étonnant que ça te fasse peur. Mais on peut, au contraire, penser et revendi­quer l’identité comme ce que tu veux être, ce que tu veux devenir, et la société que tu veux faire advenir. Ça ne peut pas être une identité fixe, mais ouverte, ré­fléchie, discutable et sur laquelle tu as prise. On pourrait même définir l’autono­mie que nous voulons comme la capacité à discuter et à interroger son identité... Nous cherchons à briser les clôtures dans lesquelles s’enferment et se sclérosent les identités afin de créer des identités ouvertes, c’est-à-dire des iden­tités qui permettraient leur propre remise en cause, des identités qui assumeraient leur in­détermination. On conçoit alors l’identité comme désir, envie, volonté, et comme on parle de politique on retrouve l’idée de projet de société. En ce sens, faire la connaissance de quelqu’un n’est pas lui demander « qui es-tu ? », mais « qu’est-ce que tu veux être ? ». Tu admettras que ces idées ne courent pas les rues...

- Forcément, et c’est à cause de la société de consommation qui abrutit tout le monde et le matraquage médiatique et les manipulations politi­ciennes qui jouent sur la peur...

  • Mais c’est aussi à cause de la capitulation devant leur définition unilatérale du terme d’identi­té, c’est-à-dire un sens hétéronome et « réac­tionnaire ».. Quant à l’aliénation du peuple, elle t’épargne miraculeusement à t’entendre... Tu parles comme si les gens étaient irrespon­sables, c’est quand même problématique pour quelqu’un qui souhaite une réelle démo­cratie, donc le peuple au pouvoir, non ? Essayons de parler aux gens à égalité, quels qu’ils soient, et éviter les démago­gies. Tu parlais de luttes des classes et maintenant tu me dis que les gens sont aliénés : il fau­drait savoir.

- C’est une dialectique : c’est la révolte qui émancipe, tu le sais bien.

  • Et toi tu essayes d’oublier que l’envie des pauvres de devenir comme les riches ne date pas d’hier... On a bien vu, en août dernier, pendant les « ré­voltes » des grandes villes britanniques la profonde adhésion de la dite under­class aux codes et aux valeurs de la société de consommation : « C’était comme Noël » disait une jeune, une fête, une occasion de plus pour consom­mer. Dans le meilleur des cas, c’était l’expression d’une colère vague et d’un ressentiment, sans la moindre articulation d’un projet quelconque de change­ment de la société en place. Ce qui est intéressant, c’est quand les pauvres veulent un monde d’égalité : Il suffit de les côtoyer aujourd’hui, si par chance tu n’en es pas, pour se rendre compte de leur adhésion profonde à la société telle qu’elle est. C’est cela que nous appelons l’identité, c’est le projet que tu arrimes à ta colère. Tu n’es pas partisan de la poli­tique du pire ?

- Bien sûr que non, et je ne fais pas partie de ceux qui pensent que tous les pauvres sont des révolutionnaires en puissance ! Donc on est d’accord : il faut convaincre les gens.

  • D’abord, je ne vois pas ce que ça veut dire de « convaincre les gens ». Là en­core, tu les prends pour des idiots. L’héritage du mouvement révolution­naire du siècle dernier est perçu comme, et est en grande partie, catastrophique. Et les pratiques mili­tantes ac­tuelles sont la plupart du temps dignes des pires régimes qui en sont is­sus. Pas étonnant que les populations cherchent d’autres perspec­tives.

- D’accord, mais regarde : l’extrême gauche a de nouveau le vent en poupe, et ça va continuer...

  • Doit-on vraiment se réjouir de cette amnésie générale ? Cela ne t’in­quiète pas de voir des démagogues staliniens surfer sur le mécontentement populaire ? Et tu remarqueras que la peur panique du déclassement se tra­duit aussi très facile­ment en termes d’extrême droite. La logique du bouc émis­saire réduit l’analyse politique à un va-et-vient entre la dénonciation de l’oligarchie et la stigmatisa­tion des minorités. Pas de quoi crier victoire, vraiment. Sans par­ler des pro­messes de croissance infinie au moment où on rend la planète invivable... Ne me dis pas que tu adhères à ça ?

- Non, non, heu... C’est tactique... Et ça permet au moins de barrer la route au Front National.

  • Drôlement efficace, dis donc... Dis-moi plutôt que ça te sert d’antidépres­seur, jusqu’à la prochaine dés­illusion... Tu remarques quand même que ces brillantes « tactiques » font long feu, non ? Les ressorts de l’extrême droite française, ou plutôt de ce populisme droitier, sont totalement intacts, se ren­forcent même, et son discours se diffuse. A la racine de ça, c’est le vide, le vide de nos existences pleines de babioles, le vide d’un monde où ces ba­bioles vien­draient à manquer, le vide politique où l’on ne propose que des ba­bioles... Et le vide identitaire, évi­demment démultiplié par tous ces discours bien-pen­sants qui ré­pètent que la question ne se pose pas... L’empressement à « convaincre les gens » a souvent l’air d’une manière de raffermir des posi­tions bien bancales...

- Pff... T’es dur...

  • Bof, ce qui est encore plus dur c’est de s’épuiser à vouloir aplatir la complexité du réel pour que ça nous convienne : ça marche pas et ça arrange rien ! Comme des adolescents, chacun se bricole sa petite identité, ou plutôt plusieurs, selon les circonstances, et on passe de l’une à l’autre, sans trop savoir, au fond, qui on est, ni ce qu’on veut vrai­ment... C’est le règne de l’opportunisme dépressif ou agressif. Pas vraiment étonnant qu’on assiste ensuite, à un re­tour fantasmatique aux origines, à une fixation sur une croyance, à la renais­sance des idéologies ar­chaïques et réactionnaires, à des poussées d’intolérances, à l’enga­gement suici­daire, etc. ?

- Ouais, les mouvements d’extrême droite partout en Europe...

  • Entre autres... Je pensais aussi aux milieux gauchistes ou libertaire, qui sont extrêmement « identitaires », avec leurs codes vestimentaires ou lan­gagiers, leurs folklores, leurs tabous, ou encore à l’écologisme, les mouvements néo-ru­raux, l’hy­giénisme bio.... Et partout, bien entendu, les extrêmes droites, dont la version musulmane et son importation.

- Oui, j’ai vu que vous avez un texte sur les immigrés, enfin, une critique des Arabes im­migrés « par eux-mêmes »... Je n’avais jamais lu ça auparavant... Mais bon, en tant que révolutionnaire, ça me chiffonne qu’on critique les pauvres et les ex­ploités comme ça, d’autant plus qu’il s’agit de victimes du ra­cisme néocolo­nial...

  • Oulah... Quelquefois, la vérité est ailleurs tu sais, et tu veux pas toujours la voir on dirait : en une phrase, tu viens d’assimiler les im­migrés aux pauvres et les pauvres aux révolutionnaires. Tu sous-entends qu’il ne faut critiquer ni les uns ni les autres, et tu ressuscites une figure de messie révolutionnaire damné de la terre/prolétaire. Juste avant tu laissais plutôt supposer qu’il n’y avait pas grand-chose à attendre du peuple « qu’il fallait convaincre ». J’ai plutôt l’impression que ces raisonnements nous enferrent dans un infernal imbroglio : ou bien on sur­charge le peuple de fantasmes subversifs en l’écrasant d’une responsabilité dont on se décharge bien facilement ; ou bien on le méprise en pensant avec condes­cendance qu’il faut lui inculquer la bonne parole. Dans les deux cas on évite la rencontre et la possibilité de travailler ensemble d’égal à égal à la création d’un projet de société pour l’égalité et la liberté. Et nous pensons que c’est à cet ou­vrage qu’il nous faut trouver le courage de nous atteler. Bien sûr, les adversaires et obstacles sont nombreux, mais plutôt que de chercher sans cesse des excuses pour expliquer nos défaites, nous préfé­rons pointer nos faiblesses, celles des forces d’émancipation car c’est sur elles que nous pouvons directement agir. On sera d’accord, c’est moins fa­cile, et souvent moins bien reçu que de tirer à boulets rouges sur les « mé­chants » en faisant croire qu’ils se maintiennent au pouvoir sans au­cune impli­cation de la population... Mais si je te laisse faire, dans cinq mi­nutes, tu vas nous dire qu’on fait le jeu de la droite, comme on le repro­chait aux critiques de l’URSS dans les années 50, non ?

- (d’un air penaud) Euh nan... Pas du tout... Mais en période difficile, il fau­drait plutôt serrer les rangs...

  • Là encore, tirons des leçons des erreurs passées, et observons que durant plus d’un demi-siècle, « on » a défendu des ré­gimes totalitaires et des pratiques in­nommables, sous prétexte de « ser­rer les rangs », et que cela a participé à la ruine du mouvement ouvrier et de ses suites. C’est le même mécanisme vis-à-vis de l’islam, qu’il faudrait mainte­nant défendre contre la « droite » plutôt que de lutter contre la bigoterie conquérante... C’est délirant... Tu dis que tu parles aux gens à égalité, mais cer­tains devraient être critiqués plus que d’autres : haro sur le Français qui vote Le Pen, mais on comprend le Tunisien qui vit en France, et qui, d’ici, vote pour les isla­mistes là-bas !

- Non mais quand même, ce sont des minorités dominées... Il ne faut pas ou­blier non plus que les Français sont encore porteurs d’une idéologie néocolo­nialiste, qui stigmatise les Arabes, les Noirs, etc.

  • Mais il ne faudrait pas non plus troquer sa responsabilité d’adulte contre une pe­tite culpabilité de nanti facilement allégée en spéculant sur la bonté des cultures traditionnelles dans les salons parisiens... Nous, nous parlons des quartiers où malheureusement la jeunesse devient trop souvent franchement réactionnaire et que tu se­rais le pre­mier à combattre si elle était franco-française... Ne nous voi­lons pas la face, en France, les ex­trêmes droites nationale et musulmane se nourrissent mu­tuellement. Il y a de l’enjeu, et ça ne date pas d’hier : L’affaire du « voile isla­mique », ça a commencé il y a plus de vingt ans, et tu as dû re­marquer que Mo­hamed Merah aurait pu être le fils de Khaled Kelkal... Les Frères musulmans, Khomeny, l’Algérie du FIS, c’était quand ? En tant qu’interna­tionaliste, tu ne te renseignes pas sur ce qui se passe non seulement en Arabie saoudite, au Pa­kistan ou en Malaisie, mais aussi au Nigeria, au Mali, en Egypte ou en Tuni­sie ?

- Si, je lis les journaux... Mais c’est dû à la misère, tout ça, si tout le monde vivait dans l’abondance, il n’en serait pas question. Ici encore, ce n’est pas la culture ou l’identité, c’est une question de domination et d’exploitation.

  • Encore... Du pain et des jeux, c’est ton programme politique ? Ce n’est pas faux : si on abandonne Dieu pour les rayons de Carrefour, et que ceux-ci me­nacent de se vider... Mais vu que la société industrielle est derrière nous, il va falloir réapprendre la pauvreté... Alors il te reste à expliquer pourquoi, au cours de l’histoire, tous les pauvres n’ont pas versé dans l’intégrisme et la xé­nophobie – cer­tains ont fait des révolutions sociales et politiques, tu le sais bien – et aus­si pour­quoi ce ne sont pas toujours les plus pauvres qui en sont porteurs. C’est la culture de l’individu et de sa collectivité qui donne un sens à ce qui est vécu : en soi, avoir un accès res­treint à la société de consommation n’est ni un bien ni un mal. Mais ta re­marque montre bien cette complaisance gauchiste qui s’étale sans com­plexes dans les pays arabes.

- Rien à voir, ce n’est pas ça. Votre copain tunisien décrit l’alliance entre les gauchistes et les intégristes pour les élections d’octobre dernier : on en est pas encore là en France, quand même... Et il peut se permettre de dire des choses qui ici passerait pour islamophobes, surtout quand on voit combien le FN a réussi à séduire la population lors des présidentielles de 2012. Le mieux c’est encore de parler d’autre chose...

  • Ce n’est ni très « tactique », ni très courageux, ni surtout très sympathique pour ceux et celles qui en sont victimes. Mais encore une fois, c’est moins tac­tique qu’atavique : l’isla­misme s’appuie sur une pratique religieuse ances­trale, c’est ce qui lui donne cette force, et ça rappelle, dans la forme, certains mo­ments des mouvements d’émancipation, où les comportements populaires quo­tidiens por­taient et accompagnaient les luttes. Ça fait rêver tous les mani­pulateurs... Et puis il y a ici une forme de haine de soi, pour laquelle l’Occi­dent se­rait la source de tous les maux de la Terre : on rejette tout ce qui en provient, y com­pris les siècles de luttes contre les religions, l’oppression mas­culine, le capita­lisme ou d’autres formes de domination.

- Oui, c’est votre dernier texte, mais là je ne suis plus du tout d’accord... En­fin, je suis d’accord pour dire que ce que vous appelez le projet d’auto­nomie s’est essentiellement déployé en Grèce antique et en Europe...

  • ...Ça vaut quand même mieux : tous les philosophes et les penseurs aux­quels tu te réfères sont de ce cou­rant, ou s’en réclament...

- … Oui, bon. Mais vous sous-entendez qu’on est conditionné par sa culture : c’est horrible. Ça, c’est du culturalisme pur et dur, et vous savez bien qu’il a toujours été le fondement d’idéologies réaction­naires, puis­qu’il voile le fait que les sociétés sont divisées en classes anta­gonistes.

  • Ce qui est horrible, c’est d’avoir à préciser ce genre de lieux communs... Il est strictement impossible de parler de liberté si tu ne pars pas des conditionne­ments, qu’ils soient familiaux, psychologiques, sociologiques, histo­riques, cultu­rels, etc. Cela fait partie des évidences de base qui ont été pul­vérisées récem­ment, au profit d’une rêverie néo-capitaliste de l’être hu­main venant sur Terre libre de faire ce qu’il veut... Tomber là-dedans, c’est se condamner à dé­couvrir la vie plus ou moins tardivement, mais de manière dra­matique, chez soi et chez les autres, pour se cramponner ensuite à ses illu­sions universalisantes ou au contraire se replier sur ses certitudes. C’est un des ressorts actuels de l’ex­trême droite, que le déni gauchiste ne fait que renforcer. Parce que là encore, tu ava­lises leur conception de la culture : entités closes et définies une fois pour toutes, sacrées et intouchables, hors de toute critique. C’est précisément cette concep­tion culturaliste qui forme le terrain commun de toutes les idéologies hétéro­nomes, qu’il s’agisse du nationalisme, de l’intégrisme religieux ou du racisme et du sexisme. Et l’anti­racisme mondain ne résout rien du tout, voire aggrave la situation.

- Attends, attends : moi je suis antiraciste, hein, je ne fais le jeu de per­sonne.

  • Ah, tu es dans le camp du Bien contre le Mal... Tu vois, ce n’est pas simple de s’extraire de sa culture judéo-chrétienne... Mais nous, nous voulons sortir et faire sortir des illusions religieuses, la pre­mière étant que ses croyances sont les seules vraies. Il est trop facile de projeter sur le monde ses propres allants-de-soi, sans égards pour la réalité des autres, ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent. Au­jourd’hui l’histoire redémarre, après avoir fait semblant de s’arrê­ter pendant des décennies de confort, et cet univers molle­tonné ne cesse de se fissurer. Toutes les identi­tés, toutes les cultures, tous les projets politiques sont à exa­miner, à criti­quer, à élaborer, à l’aune d’un projet de liberté et d’éga­lité. Si cela est encore possible, parce qu’il semble que le type d’être humain que nos so­ciétés pro­duisent ait balayé toute notion de sens, et tous les re­pères, tradition­nels ou mo­dernes qui pouvaient encore exister. De ce point de vue, les tenants d’un pro­jet d’autonomie, comme les autres, sont des déshéri­tés.

- Je comprends mieux le titre de cette introduction... Mais on papote, on pa­pote, et il faudrait s’y mettre fissa, parce que ça urge, là ! Action ! Action !

  • Et c’est encore plus urgent de cesser de recouvrir depuis des décennies les questions impor­tantes par un chantage à l’action ! Les Athéniens de l’antiquité se définis­saient comme ceux dont l’action n’empêche pas la réflexion... Bon, tu vas me dire que ce n’est pas notre culture, mais on pourrait peut-être commencer par re­prendre ce principe à notre propre compte, non ? Ça changerait un peu...

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