Nous, immigrés arabes, face à nos choix politiques (1/2)

Double culture : source d’aliénations ou force émancipatrice ?
mardi 21 février 2012
par  LieuxCommuns

Ce texte fait partie de la brochure n°19 « Malaise dans l’identité - Définir des appartenances individuelles et collectives contre le confusionnisme et les extrêmes droites ».

Elle est en vente pour 2€ dans nos librairies. Son achat permet notre auto-financement et constitue un soutien aux librairies indépendantes (vous pouvez également nous aider à la diffusion).

Il est également possible de la télécharger dans la rubrique brochures.

Elle est constituée des documents suivants :

  • « Nous, immigrés arabes, face à nos choix politiques », ci-dessous...

Sa sortie a donné lieu à une réunion publique dont le compte-rendu est en ligne, ainsi qu’à une conférence-débat en avril 2013 à Grenoble sur le thème « Islamisme, islamophobie, islamo-gauchisme », également en ligne


Texte provenant de sympathisants de notre collectif.

(Les modifications significatives depuis sa mise en ligne initiale sont [entre crochets])

Ce texte a donné lieu à un débat au sein d’un cercle de discussion


A la fin de l’office du vendredi, l’imam, emporté par un élan mystique, s’écrie d’une voix forte :

– Ô Tout-Puissant ! Donne-nous la foi ! Donne nous la force et l’humilité ! Donne-nous le repentir de nos fautes ! Éloigne de nous les mauvaises pensées !...

A ces mots, Nasr Eddin se lève et crie encore plus fort :

– Ô Tout-Puissant ! Donne-moi des montagnes d’argent, une belle maison, des femmes, des baklavas à la pistache !...

– Arrête, mécréant, blasphémateur, fils de chien !

– Tiens ! Mais nous faisons pourtant la même chose l’un et l’autre, s’étonne le Hodja : chacun de­mande ce qu’il n’a pas.

Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hoja, Ed. Phébus libretto, Paris, 2002.

(Nasr Eddin Hodja, dit Juha au Maghreb, personnage du XIIIe siècle qui aurait vécu en Turquie, dont les historiettes et proverbes iconoclastes et jubilatoires circulent encore aujourd’hui.)

***

Un an après les espoirs suscités par les soulèvements arabes, la carte d’un Maghreb islamiste se des­sine sous nos yeux : à l’exception de l’Algérie, tous les gouvernements des pays d’Afrique du Nord ont à leurs têtes des forma­tions isla­mistes. En France, parallèlement, la xénophobie ne cesse de sourdre, specta­culairement ou en sourdine. Il est grand temps que les immigrés arabes eux-mêmes prennent publique­ment la parole, en tant que tels – ce texte veut en être une contribution.

Contre toutes les extrêmes droites

La percée de cette extrême droite musulmane s’inscrit dans un contexte de crise économique mondiale qui s’annonce durable, et dont l’une des consé­quences politiques est le développement de toutes les ex­trêmes droites, conco­mitant à un accroissement prévisible des flux migratoires vers les pays occi­dentaux. La présence et l’extension en France de tendances et de forces isla­mistes laminent des décennies de coha­bitation pacifique entre les populations eu­ropéennes et les Arabes, dont la pré­sence sur ce sol étranger n’est le fruit ni d’une conquête ni d’une domination – chose inédite, ré­cente et donc fragile. Ces mou­vances vi­sibles ou sournoises n’ont aucune chance de s’imposer ici, mais leurs capacités de nuisance sont telles qu’elles pourront se féliciter d’avoir gran­dement contri­bué à la création d’un climat proprement bel­liqueux non seulement entre immigrés et xénophobes mais surtout entre les musulmans et tous les autres, français ou immigrés. Mais la critique de l’extrême droite musulmane est minée. Ceux qui af­firment leur volonté de vivre dans une société libre, égalitaire et laïque, et donc de combattre toutes les réactions, sont systématique­ment rap­pelés à leur passé colonial, à l’antiracisme culpabilisateur, et immédiatement sus­pectés d’al­liances avec les tendances xénophobes franco-françaises. De leur côté, les Arabes émi­grés semblent ver­rouillés, tantôt par une tolérance peureuse tantôt par un chan­tage aux origines, quant il ne s’agit pas de complai­sance tac­tique. Les extrêmes droites, qu’elles soient religieuses ou nationalistes, se nour­rissent ainsi mutuelle­ment. La seule manière de les contrer est d’affirmer un po­sitionnement clair et explicite face à la montée de la xénophobie mutuelle et des projets de do­minations, d’où qu’ils viennent.

Ce texte invite donc les immigrés Arabes et leur descendants – dont nous sommes – à lutter contre l’is­lamisme, au nom de ce qui nous constitue autant qu’au nom de notre attachement aux va­leurs laïques, et à lutter pour construire une société libre, égalitaire et émancipatrice. Cette lutte ne peut être menée qu’à condition d’adopter un regard juste et clairvoyant sur nous-mêmes, c’est-à-dire de rompre d’abord avec les postures victimaires, angéliques, ou tyran­niques dans lesquelles nombre d’entre nous se complaisent. Pour ce faire, nous avons une précieuse singularité du fait de notre double culture, qui nous met en posi­tion de porter un double regard lucide, donc critique, sur les deux civilisa­tions, occiden­tale et arabo-mu­sulmane, et les sociétés particulières qui les portent. Cette oppor­tunité ne semble que trop rarement saisie, sinon de ma­nière opportu­niste.

Ainsi, nos positions, et le projet de démocratie directe qu’elles soutiennent, nous amènent ici à rappeler d’une part quelques évidences sur le projet isla­miste et son accueil en France – et d’autre part, à dénoncer les assignations identitaires colportées par des réactionnaires – et souvent auto-construites par les pre­miers intéressés – dont il s’agit de se défaire en posant un regard juste et in­transigeant sur nous-mêmes, immigrés Arabes.

D’où parlons-nous ?

Nous tenons non pas à la liberté de spéculer, de produire et de consommer de la camelote, mais bien à la liberté de critiquer nos sociétés dans l’espoir de les transformer, et de prendre nous-mêmes en main nos vies et le sort de nos collec­tivités. Nous sommes pour l’appropriation mondiale de cer­taines valeurs dont la culture occidentale est porteuse. Certaines sont incarnées dans des ins­titutions et ont un statut d’effecti­vité en France ; notamment les principes de laï­cité et d’éga­lité, les droits des femmes, la liberté d’expres­sion et de contes­tation. Nous sous­crivons à ces valeurs, conquises et inachevées, que nous ju­geons préfé­rables à bien d’autres que porte l’Occident, notamment à celle de l’obsession écono­mique et de la compé­tition qu’elle engendre entre les indivi­dus. Mais nous te­nons également à un certain art de vivre maghré­bin, que nous avons reçu en hé­ritage et dans lequel nous puisons ce qui nous semble à même de com­battre les aspects les plus aliénants de l’évolution des cultures occiden­tale et arabo-musulm­ane. Nous pensons que cet art de vivre est mena­cé non seule­ment par l’occidentalisation de la planète mais également par le dévelop­pement de l’isla­misme radi­cal. Nous sommes donc pour la reprise cri­tique des valeurs et des pra­tiques que portent ces deux ci­vilisations.

Ces positions ne sont pas abstraites : lorsqu’en France, on oublie les prin­cipes égalitaires et d’émanci­pation pour se réfugier dans le divertissement et le consu­mérisme, on peut difficilement re­procher aux im­migrés installés en France de se mettre au diapason... Les immigrés arabes ne sont ni plus ni moins que les socié­tés qui les habitent. Ils sont arabes et français et bien d’autres choses en­core. Leurs situations ne les rendent donc pas plus à même de porter un quelconque projet de démo­cratie radicale que quiconque en France, mais ne les exonèrent pas plus des comptes qu’ils ont à rendre sur ce qu’ils font, ce qu’ils sont, ce qu’ils veulent. Notre démarche contraste donc d’avec l’ambiance actuelle, puisque ici comme ailleurs, l’heure est à la re­cherche de boucs émis­saires pour en faire les responsables de nos maux et l’élection de grands ou petits sauveurs pour ne plus avoir à croire en nous-mêmes. Plus personne ne prend ses respon­sabilités dans notre histoire collec­tive, fa­miliale, nationale ou méditerra­néenne, à l’heure où le développe­ment ef­fectif du projet théocratique islamiste tend à ruiner tout effort de bâtir des socié­tés vivables.

La fascisation de l’islam

Qu’appelons nous le projet islamiste ? C’est la mise en œuvre d’une socié­té théocratique et dictato­riale, xénophobe et ségrégationniste, fondée sur des lois re­ligieuses, donc indiscutables. C’est la volonté d’insti­tuer des sociétés du même type que celles du moyen âge où se déploie l’Inquisition, ou encore celle de la Chine traditionnelle ou du Japon de l’aube de la modernité. C’est la vo­lonté de dominer le monde et de remplacer l’Occident, si haï car si admiré, dans ce rôle. [Il s’agit, comme le fit le nazisme auprès des Allemands, d’exa­cerber le ressentim­ent chez tous les musulmans et d’éveiller la nostalgie de l’em­pire, ici du Califat, thématiques abordées explicitement par les isla­mistes tuni­siens depuis la campagne électorale d’octobre.] Ce projet s’ap­puie notamment sur la pré­gnance de normes religieuses dans les Constitutions de tous les pays musul­mans – mis à part le Liban – qui, des plus laïcs et inspi­rés par l’Occident (Tunisie, Turquie, Algérie,...) aux plus islamistes (Barheïn, Qa­tar, Ara­bie Saou­dite,...), ont toujours maintenu tout ou partie des lois fon­dées par l’islam dans leur législa­tion. Ainsi, par exemple, dans tous les pays arabes, des lois inter­disent à un non-musulman d’épouser une mu­sulmane, sauf si l’homme se convertit à la foi de sa future épouse. Le débat sur la réfé­rence à l’origine ju­déo-chrétienne des Euro­péens dans la Constitution euro­péenne, quoi qu’on en pense, a pu se poser. Ini­tier un tel débat au sein du monde ara­bo-musulman est tout simplement impos­sible encore à l’heure ac­tuelle : la ques­tion pour les Etats arabes, qu’ils soient pro­gressistes ou isla­mistes radi­caux, est réglée et depuis fort longtemps. La base de leur législation est la Shari’a, plus ou moins présente et appliquée en fonc­tion des pays. Car, pour les musulmans, la religion et la « citoyenneté » sont confon­dues historiquem­ent de­puis la naissance de l’islam. C’est cette prégnance de l’islam et dans les lois et dans la vie civile que le projet islamiste veut radica­liser. Il en­tend pour cela raviver une division traditionnelle encore présente dans l’esprit de cer­tains musulmans. Traditionnellement, ces derniers divisent le monde en trois zones : il y a d’abord Dar islam : Maison / Terre de l’islam, lieux où les mu­sulmans sont dominants et où la société est en­tièrement régie par des lois isla­miques ; ensuite, Dar el daw’a : Maison / Terre de prédication, ap­pelée aussi Dar solh, Terre où l’islam doit être restauré : pays non-musulmans dont la conquête se doit d’être subtile car limitée par des traités de paix provi­soires et relatifs aux rapports de forces et aux enjeux divers en pré­sence. Et en­fin, Dar arb, Maison / Terre de guerre, territoires non-musulmans à conquérir par la force et à soumettre, appelés aussi Dar el koufar, terre de mé­créants. Ces deux derniers termes englobent bien entendu la France. Comment, dès lors, interp­réter les récentes et généreuses propositions d’aides financières du Qatar pour la ré­habilitation de certaines banlieues françaises où nous vivons et qui sont socialement et matérielle­ment en ruine ; ou encore les non moins géné­reuses subventions des pays du Golfe à la vie associa­tive « culturelle et cultuelle » en France ? Comment entendre les revendications des musulmans en France pour la prise en compte de leur religion dans l’arsenal juridique, les ins­tallations munici­pales, ou encore dans les pratiques médicales d’un pays pour­tant laïc ?

Vouloir vraiment une société égalitaire, animée par des individus respon­sables d’eux-mêmes et de leur entourage, c’est refuser la ségrégation sociale et sexuelle, le féodalisme, le clanisme, le colo­nialisme et la domination des uns par les autres. C’est alors, aussi, voir dans l’émergence croissante de cette bigo­terie re­vendicative une menace pour les acquis de siècles de luttes san­glantes pour la li­berté des hommes et des femmes de ce pays et d’ailleurs. C’est enfin refuser cette réaction face au vide spirituel et social occiden­tal contemporain, et la dé­noncer publiquement comme telle. Nous fe­rions preuve de la même clair­voyance et intransigeance si l’idée venait à certains esprits malades et vindica­tifs de se bricoler une iden­tité nazie en remettant au goût du jour la mode vestiment­aire des Skinheads dans nos rues.

Qui peut croire que les populations françaises, immigrées ou non, resteront tranquillement et éternelle­ment passives face à l’indécence du déploiement du projet islamique en France et des com­portements pro­vocateurs et belliqueux qui en émanent ? A chaque aveuglement, il suffit à la droite et à l’extrême droite na­tionale d’évoquer ce qui se donne à voir de manière évidente pour l’exacerber et en faire un élément à charge.

Les prières de rue, nées il y a maintenant plus de dix ans aux pieds de la butte Montmartre – quartier historique baigné du sang de la lutte des Commu­nards – n’ont provoqué aucune réaction, si ce n’est de l’extrême droite, qui voit là une occasion de grossir ses rangs. Pourquoi jamais aucun collectif d’immi­grés arabes n’a manifesté contre ces prières et la construction de mos­quées ? Pour­quoi le comportement provo­cateur de certains des nôtres n’est-il jamais dé­noncé massi­vement et publiquement par nous-mêmes ? En désertant ce ter­rain, nous donnons raison aux discours racistes, qui prennent prétexte de ce spectacle don­né par la catégorie la plus fanatique, la plus bruyante et hysté­rique, et la moins représenta­tive des musul­mans en général. Déserter cet es­pace c’est égale­ment et de fait soutenir par son silence le projet islamiste.

L’expression islamiste

Lorsque nous voulons discuter le fait de se revendiquer publiquement mu­sulman aujourd’hui avec n’importe quel adepte de cette religion, nous enten­dons souvent l’objection : « Nous, nous voulons vivre notre islam tranquille. C’est notre religion. Pourquoi devrions-nous nous justifier tout le temps d’être mu­sulmans ? ». Pourquoi, effectivement, celui qui se revendique de l’islam de­vraient-ils se distinguer publi­quement de toutes les monstruosités qui se sont faites et se font conti­nuellement en son nom ? Pourquoi, en effet, tandis que l’ex­trême droite cherche à l’amalgamer aux terrorismes et aux ré­gimes théocra­tiques, devrait-il s’en distinguer ? Qui que l’on soit, si l’on se ré­clame de quelque chose, il faut en assumer l’his­toire ancienne comme l’ac­tualité brû­lante : com­munistes, colonialistes, militaires, nazis ou islamistes doivent pou­voir répondre de leur engagement. Et ce d’autant plus lorsqu’il se donne à voir de façon expli­cite par la tenue vestimentaire ou le port d’un signe particu­liers : déambuler en tenue de djihadiste ou en voile islamique n’a rien d’inno­cent au­jourd’hui, et l’on se demande ce que seraient les réactions si d’au­cuns se met­taient à arborer, en France même, un casque colonial ou un tee-shirt avec fran­cisque...

Car il ne s’agit pas, ainsi, de vivre « sa » religion « tranquille » : il s’agit de militer, qu’on le sache ou non, pour une forme d’islam très particulière, celle qui est entrée dans nos salons au début des années 1990 via les chaînes satelli­taires du Golfe et notamment salafistes, celle qui pourchasse et souvent mas­sacre non-croyants, non-musulmans, femmes, homosexuels, opposants po­litiques, journa­listes, artistes et acteurs de la lutte pour la laïcité et la liberté de culte. C’est en­courager l’af­firmation de la discrimination sur la base du sexe et de la religion. Il s’agit de pratiquer « sa reli­gion » non pas de façon intime, mais po­litique. Il s’agit d’adhérer à un projet de domination clair et récent, aux multiples visages, et qui ravage l’Égypte, l’Iran, l’Algérie, l’Afghanistan, etc., depuis plus de trente ans. Les immigrés qui le soutiennent, de quelque fa­çon que ce soit, se mettent vis-à-vis de la population française dans la position sui­vante : l’argent que nous pouvons gagner et le confort matériel dont nous pou­vons jouir ici nous inté­ressent ; Ce­pendant, nous insultons publique­ment et quotidiennement votre culture, et principalement toutes vos va­leurs conquises par des siècles de luttes, la laïcité en premier lieu.

Ce type de posture porte un nom : c’est une attitude coloniale.

Comment les arabes ont découvert l’islamisme

En France, l’islamisme progresse. Un islamisme ordinaire, explicite ou in­sidieux. Il rencontre au pire la bienveillance, voire le soutien militant d’une partie d’entre nous, immigrés arabes, et au mieux l’indif­férence et une tolé­rance peu­reuse. Car nombreux sont ceux d’entre nous qui ressentent un pro­fond ma­laise face au déferlement de bigoterie islamique ; certains luttent quo­tidiennement dans leur famille, dans leur quartier, en refusant par exemple de faire le Rama­dan, de porter le voile ou la barbichette, de se sentir menacés lorsqu’on abat Ben Laden ou qu’on interdit le port du voile dans les lieux pu­blics mais, sur­tout, en refusant de céder à la réduction de leur identité arabe à l’islam. Cepend­ant, cette opposition semble vouée à ne pas dépasser la résis­tance pas­sive, c’est-à-dire in­dividuelle et non organisée. En France, il semble très diffi­cile pour les immigrés arabes de ne pas osciller, de ce point de vue, entre le mu­tisme et l’agressivité.

Nous venons de, et sommes liés à des sociétés où la sociabilité est encore une réalité très forte, où il est naturel par exemple de réprimander un enfants qui fait une bêtise dans la rue, même si cet enfant n’est pas le vôtre, où il est encore pos­sible d’intervenir pacifiquement dans des situations de conflit dans la rue et de prévenir la violence des uns et des autres sans avoir recours à la po­lice, où les dé­placements de l’handi­capé et du vieillard sont collectivement, spontanément et anonymement accompagnés, etc. Nous faisons ré­gulièrement, dans nos voyages vers nos pays d’origine, l’expé­rience de sociétés encore so­cialement vi­vantes et nous en revenons d’autant plus atterrés par l’as­pect hu­mainement glacial de nos villes fran­çaises, sans parler des campagnes mori­bondes. Partout le désert social français avance, chose à laquelle les immigrés provenant de cultures traditionnelles sont loin d’être insensibles. Petits, nous avons souvent été dérangés par la posture de nos parents, qui se réduisait alors à la fin des an­nées 1960 à celle de l’im­migré toléré sous condition de silence total. Nous vi­vions alors dans le bled el ness, le pays des gens, des autres ; trop bruyants dans nos jeux d’enfants, nos parents brandissaient la menace de la boulicia française qui allait venir nous chercher et nous renvoyer dans nos contrées. Enfermés dans cette posture, difficile d’envisager le combat mili­tant... On remarquera tou­tefois que l’activisme pro-palestinien échappe curieu­sement à la règle.

Dans nos familles, la dimension religieuse était alors insignifiante, du moins jusqu’au début des années 1990 ; les doctrines islamistes propagées par les chaînes satellitaires saoudiennes furent précé­dées de peu par la diffusion sur le marché français de cassettes vidéo de propagande islamiste, no­tamment celles du Front Islamique du Salut (FIS), parti islamiste algérien. L’arrivée de ces chaînes déversant une propa­gande sala­fiste fut accueillie dans nos familles comme une invitation effective au fétichisme religieux ar­chaïsant et à la rup­ture avec la so­ciété française en état de léthargie poli­tique et culturelle. Nous avons, à ce mo­ment-là, assisté avec douleur à la ruine de dizaines d’années de volonté de faire partie de ce pays, et pas unique­ment d’un point de vue écono­mique. Par un cu­rieux retournement, et pour diverses raisons, cette position de soumis­sion et d’ef­facement laissa progressivement la place à une attitude reli­gieuse offen­sive, fût-ce uniquement en privé dans un premier temps : Bled el ness, le pays des gens, devint petit à petit, et de plus en plus, bled el koufar, le pays des mé­créants, à mesure que disparaissaient les espaces laïcs de sociali­sation. Ma­fich insan­ni, il n’y a pas de chaleur humaine, dit l’Arabe moyen en parlant de l’Oc­cident, avant de se tourner naturellement vers les lieux de culte musul­mans, qui promettent, et offrent, contacts hu­mains, édu­cation stricte, principes mo­raux, échanges sociaux, etc. Le prix à payer de cet engagement du reli­gieux dans le social est sciemment ignoré, ce prix étant la participation au projet isla­miste et aux ra­vages qu’il opère sur les individus, et en premier lieu les femmes. Les mères musulmanes savent, ou ne savent peut être pas, ce qu’elles font lorsque, par exemple, elles choisissent de confier leurs en­fants à la mos­quée du quartier, une à deux après-midi par se­maine, pour que ceux-ci y ap­prennent l’arabe cora­nique et chanter Allah akbar : elles confient cet apprentis­sage et leurs petites filles de cinq ans, faites femmes par le port du voile, à des individus qui pensent que la femme est mariable, et donc dé­sirable à neuf ans. Dans une société d’in­dividus responsables, on devrait interdire à ce type de per­sonnes d’approcher un en­fant ou un groupe d’enfants de près ou de loin. Le fait qu’il n’y ait aucune ré­action, ni des amis de l’en­fance et des femmes, ni de ceux de la connaissance et de l’égalité, musulmans ou pas, face à l’obscénité d’une situation « pédago­gique » aux conséquences lourdes quant à la relation aux hommes, à la loi et à la foi de ces enfants, donne une idée de l’état ravagé des forces émancipatrices dans ce pays.

Les damnés de l’identitaire

Nous aimerions que se taisent une fois pour toute et définitivement les voix de ces chantres d’un islam pseudo-mystique et bobo et du narcissisme identi­taire comme celles des Diam’s, Akhenaton, Kerry James et autres rappeurs op­portunistes, qui s’attachent à dénoncer le racisme anti-immigrés, support in­fini de fan­tasmes, dénonciation qui a pour effet d’occulter leur xénophobie bien réelle, elle. Nous aimerions, sur­tout, entendre plus souvent et avec plus de force des voix combatives pour la liberté et l’égalité, comme celle du chan­teur du groupe Zebda en concert, qui après avoir caressé son public immigré de la Goutte d’Or dans le sens du poil en lui servant la litanie de ses chants antira­cistes, clôt son concert en invitant son auditoire à la vigilance et au com­bat « contre tous les inté­grismes », au cœur du quartier qui a vu naître l’inté­grisme musulman en France.

Bien que l’exercice de l’autocritique collective – vital pour qui veut ériger une société authenti­quement démocratique – se raréfie, il nous est encore pos­sible de trouver des gens au sein de la so­ciété française avec lesquels nous pou­vons la re­garder sans fard. Nous pouvons assez facilement en­core critiquer toutes les mou­vances et expériences politiques de France et d’Occident en gé­néral – du moins en Occident... L’épisode colonial, par exemple, n’est aujour­d’hui un « tabou » pour per­sonne. Se livrer au même exercice collectif, et par es­sence démocratique, ap­pliqué cette fois à la so­ciété et à l’individu arabo-musul­man nous est quasiment impossible sans rapidement verser dans l’auto-flagella­tion, l’auto-dénigrement ou au contraire l’hyper-idéalisation, que ce soit avec des Arabes ou des Français dits de souche, qu’ils soient po­litisés ou non. Il se­rait pourtant salutaire qu’enfin nous puissions regarder sérieusement et sans drame au­tant les sociétés dont nous sommes issus, que le phénomène d’émigra­tion/im­migration dont nous ne sommes pas moins issus, sans pour au­tant nous aveugler face aux tares de la so­ciétés française où nous vi­vons. Il ne s’agit pas de minimi­ser, snober ou idôlatrer les réussites sociales et politiques dont nous jouis­sons et auxquelles nous tenons, et pas plus de nier, exacerber, enjoliver ou déprécier la part de notre héri­tage arabe : il s’agit, encore une fois, de tenir en­semble un re­gard critique sans com­plaisance sur nos exis­tences.

(.../...)

Seconde partie disponible ici


Commentaires

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Nous, immigrés arabes, face à nos choix politiques (1/2)
jeudi 25 septembre 2014 à 12h57 - par  Sofia Walid

Des musulmans sortent timidement de leur mutisme, dans le monde virtuel des « hashtags » en proclamant que les agissements de l’État islamique ne peuvent se faire « En leur nom » (« #notinmyname ») :

« Not in my name », la colère des musulmans britanniques contre l’EI

On ne peut d’abord que se réjouir d’une telle initiative, qui tardait depuis la révolution islamiste iranienne de 1979...

Mais à y regarder de plus près, on s’aperçoit que la campagne est organisée par les tentaculaires Frères Musulmans, Wahhabites et autres tenants de l’extrême-droite musulmane soft, évidemment pour des raisons purement tactiques : les décapitations et autres atrocités, comme la purification ethnique des chrétiens et autres minorités locales, sont tout simplement trop brutales donc contre-productives. Même Al-Qaida ne peut que se désolidariser ouvertement d’un tel jusqu’au boutisme...

« Otages : même Al-Qaida ne cautionne pas »

Au-delà, l’« État islamique » (que les média semblent s’obstiner à appeler par un nom compréhensible en désobéissant à la propagande de guerre qui se met en place : « Daesh-État islamique : la guerre des noms a commencé ») constitue un fantasme réalisé, qui renvoie brutalement à un désir secret difficilement inavouable pour beaucoup. Peut-être est-ce un début d’une prise de conscience...

Sofia

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Nous, immigrés arabes, face à nos choix politiques (1/2)
lundi 25 novembre 2013 à 10h35 - par  Walid

Propos d’une génération obscène qui illustrent fort bien l’opportunisme dénoncé dans ce texte.

http://www.franceculture.fr/emissio...

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Nous, immigrés arabes, face à nos choix politiques (1/2)
vendredi 21 décembre 2012 à 08h17 - par  walid

Une brillante illustration de l’opportunisme dénoncé dans ce texte...

http://barrez-vo2.us/site/