Préface à « Mai 68 à l’usage des moins de vingt ans » de G. Guégan

Jean-Franklin NARODETZKI
dimanche 11 juillet 2010
par  LieuxCommuns

Nous venons de perdre un camarade, un copain, un ami.
Jean-Franklin est mort vendredi 22 août 2014, et tout s’est assombri.

Notre travail ne serait pas le même sans ses critiques, ses désaccords, ses encouragements continus, son inextinguible rage contre l’injustice et la bêtise, ses appels à ne cesser de les combattre sous aucun prétexte. Ses derniers propos étaient des exhortations à la vie qui continue et recommence.
On retrouve sans peine le son de sa voix lorsqu’il écrit : « la barbarie où nous sommes fait du refus de ce monde une exigence éthique, plus exactement : une ultime façon de conserver notre humanité. Que cela marche ou pas est une autre question. »

Tout ceux qui cherchent l’émancipation viennent de perdre un des leurs.

Nous lui avons rendu hommage

Préface de Jean-Franklin NARODETZKI au livre « Mai 68 à l’usage des moins de vingt ans » de G. Guégan, Actes Sud, coll. Babel J, 1998, réed 2008.

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Cette préface, rédigée à la fin de l’année 1997, accompagnait la première édition de ce livre paru au printemps de 1998 dans la collection. Gageons qu’en 2008, les mêmes spécialistes une fois de plus se produiront pour mettre en oeuvre les mêmes trucages. La seule particularité que devrait présenter ce quarantième anniversaire, c’est d’être célébré dans le contexte d’un renouveau hargneux de la propagande anti-soixante-huitarde déversée depuis les sommets de l’Etat, par ceux que nous avons tant fait trembler. (Note ajoutée en octobre 2007.)

L’analyse de ce qu’on appelle désormais les “événements de 1968” et la critique d’une littérature de falsification où les premiers adversaires du mouvement de mai passent pour ses principaux représentants, j’en ai traité ce que je crois être l’essentiel dans un article auquel, si la question l’intéresse, le lecteur pourra se reporter (J.-F. Narot, “Mai 68 raconté aux enfants”, Le Débat, n° 51, Gallimard, Paris, septembre-octobre 1988). Si je reviens aujourd’hui sur cette période de ma vie, c’est que Gérard Guégan m’a demandé un témoignage, non une analyse, et que l’exercice ne semble pas tout à fait superflu tant il est prévisible qu’au printemps 1998, comme lors des deux précédentes commémorations, les imposteurs se seront bousculés pour tenir le discours convenu sur 68.

Les repentis de la critique sociale, la plupart ex-léninistes devenus zélateurs de la République définitive, de l’Etat définitif, du Capitalisme définitif, de l’Ordre des choses définitif, auront encore le monopole du témoignage et l’exclusivité médiatique.

Je suis arrivé à la faculté de Nanterre, au sortir du bac, pour y faire des études de philosophie, après avoir renoncé à m’inscrire en médecine. La philosophie m’intéressait plus que tout, parce qu’elle incarnait à mes yeux l’intelligence même, et que l’urgence était pour moi de comprendre le monde où j’avais été jeté quelques années après la Shoah. Je n’avais aucune culture politique, au mieux quelques lectures d’adolescent, de vagues sympathies libertaires sans connaissances historiques, une sensibilité d’écorché vif à l’inégalité et à ce que j’aurais sans doute alors appelé l’injustice, et un antifascisme virulent.

Je cherchais donc l’intelligence (critique) des choses, et je ne tardai pas à rencontrer la bêtise et – passé les premiers étonnements – l’ennui universitaires. Je pensais entrer dans un lieu de découverte et de libre réflexion. J’étais en fait retourné au lycée dont je m’étais cru libéré. La médiocrité autoritaire des enseignants, leur enseignement soporifique (je n’en percevrai la dimension idéologique que plus tard), l’arrogance de l’administration universitaire et de ses sbires, l’infantilisation des étudiants, l’arbitraire, la hiérarchie, la contrainte et le contrôle omniprésents, tout cela n’était qu’une réédition de mes années de lycée, dans un espace plus vaste mais où je n’avais plus peur, parce que j’y percevais des solidarités virtuelles.

La seule chose qui tranchait en effet avec la vie de potache, c’était la présence de militants, espèce inconnue dans l’enceinte lycéenne d’où je venais. Je ne savais rien de leur univers (j’étais trop jeune pour avoir milité contre la guerre d’Algérie), mais ils m’apparaissaient comme les seules individualités émergeant du troupeau muet et bien-pensant des étudiants. J’étais toutefois incapable de distinguer entre leurs différentes chapelles ; tous, hormis les staliniens de l’UEC, m’étaient a priori sympathiques : je les croyais tous également insurgés.

Je n’eus pas besoin d’aller vers eux. Quelques semaines après la rentrée d’octobre 1966, un sergent recruteur trotskiste me démarcha. Il était du Comité de liaison des étudiants révolutionnaires (lambertiste), et borgne. J’ai oublié son nom, mais c’était le premier spécimen groupusculaire que je rencontrai. Il voulait toujours me fourguer sa feuille de chou, et déambulait souvent en compagnie d’un pittoresque couple d’étudiants-fils-d’ouvriers patentés : un barbichu éructant à intervalles réguliers je ne sais quoi concernant des “garanties” qu’il fallait exiger de “la bourgeoisie”, et une petite blonde répétant après lui les mêmes billevesées, un ton en dessous. Malgré le burlesque de leur comportement et la pathétique incongruité de leurs propos, ces gens m’avaient sur le moment impressionné par un mot d’ordre insurrectionnel que leur “orga” prétendait avoir diffusé dans une caserne : “Nous on dit : « crosse en l’air et rompons les rangs ! » Ah ouais, camarade, parce que nous, on est des révolutionnaires, camarade !” On pouvait donc semer la tempête jusque dans l’armée ? Ebloui, j’achetai leur canard.

Mais ce qui me frappait, chez eux comme chez beaucoup d’autres gauchistes, trotskistes ou maoïstes, que je devais ensuite côtoyer, c’était qu’à l’écrit comme à l’oral, ils ne parlaient pas. Ils s’exprimaient par slogans, par formules toutes faites, par réponses stéréotypées ; ils récitaient leurs leçons. Ils se distinguaient par leur rigidité, leur manque d’humour, un esprit de sérieux proprement inébranlable et des certitudes sans faille sur toutes choses. Ils ne se manifestaient qu’en donneurs de leçons, jamais en interlocuteurs ; discuter, c’était pour eux rabâcher leurs rengaines (combien de fois les ai-je entendus aboyer : “Pas de dialogue !”, lorsqu’un débat s’engageait dans une réunion ou une assemblée générale !). Ils avaient cette répugnante manie du double discours : l’un à l’usage des “masses”, l’autre à usage interne ; ils pratiquaient la rétention des informations et mentaient sans cesse. Je compris vite qu’ils ne toléraient pas la moindre initiative spontanée, que l’on ne pouvait rien faire avec eux – ou simplement sur le territoire où ils se trouvaient – qui ne fût décidé par leurs chefs – puisqu’ils en avaient. Non seulement ils ne bronchaient pas sans l’approbation de leurs autorités, mais ils s’opposaient systématiquement à ce que d’autres pouvaient entreprendre sans eux. Lorsque l’agitation s’étendra, ils multiplieront les tentatives d’entraver le libre développement des luttes, affolés d’en perdre la maîtrise, et ils m’apparaîtront bientôt comme des adversaires à l’intérieur du mouvement.

Il en allait tout autrement de la poignée de libertaires que je finis par dénicher. Je rencontrai alors des gens qui pensaient, ouverts à la discussion, maniant l’humour et la dérision, agissant de façon à la fois autonome et concertée, exécrant le dogmatisme autant que le prêche, capables de mettre en question l’enseignement que nous subissions, refusant les examens. Ils posaient aussi des questions relatives à la vie quotidienne, des questions que je n’avais jamais entendues dans la bouche des léninistes. Avec plus ou moins de bonheur, et pas toujours de façon très fine, ils avaient au moins le mérite d’aborder de front ce que les puritains du gauchisme taisaient, parce que ce n’était pas “politique” : la vie sexuelle des jeunes et sa répression, caricaturalement exercée dans les locaux de la cité universitaire où les garçons étaient interdits de séjour dans le bâtiment des filles.

Surtout, ils agissaient démocratiquement, sans “direction” pour fixer la “ligne” à suivre ou les discours à tenir. Ils ne cherchaient pas à contrôler les initiatives des autres, ne prenaient aucune décision sans la soumettre au débat, et accueillaient le point de vue d’individus qui n’étaient pas de leur groupe. Et puis la révolte qui les animait faisait écho à la mienne, lui offrant les mots qui lui manquaient. Je n’avais rien trouvé de tel chez les gauchistes, où la révolte avait mauvaise presse (c’était “petit-bourgeois”). Ici, j’étais en compagnie d’individus qui m’aidaient à comprendre ce monde qui n’était pour moi qu’un magma hostile. Ils m’aidaient à transmuter ma haine en critique, ou, plus exactement, à la doter des armes de la critique sociale. Je serais donc des leurs, et c’est en leur compagnie que j’apprendrais à penser le monde.

Il y avait cependant un problème en suspens : j’étais sioniste. J’avais organisé une conférence sur l’“aliénation” des Juifs en diaspora et créé un Comité des étudiants sionistes de Nanterre, que les anars voyaient d’un mauvais oeil. Le “petit Georges”, l’un des animateurs de la Liaison des étudiants anarchistes que je consultai, non sans naïveté, sur la compatibilité de mon sionisme avec mes tendances libertaires, m’avait simplement répondu, sans lâcher la pipe dont il ne se séparait jamais : “Pour nous, créer un Etat, c’est réactionnaire.” Ce qui m’avait plongé dans des abîmes de perplexité. Elle ne fit que croître au fil de diverses discussions que j’eus en 1967, le plus souvent avec Daniel Cohn-Bendit qui venait régulièrement contester nos thèses lors de la permanence hebdomadaire du Comité. Je ne renonçai pas d’emblée au choix de l’aliya (l’immigration en Israël), mais j’étais ébranlé, de moins en moins convaincu du bien-fondé de mes positions. Je découvrais des perspectives qui rendaient caduque l’alternative où je m’étais jusque-là enfermé : l’aliya ou une vaine lutte contre l’antisémitisme au sein d’organisations spécialisées (j’avais adhéré à la Ligue internationale contre l’antisémitisme – future LICRA – à l’âge de seize ou dix-sept ans). Je commençais à penser que, oui, la révolution sonnerait le glas de l’antisémitisme.

Et je penserais bientôt, dans le langage de la Théorie que je ne tarderais plus à manier, que la révolution résoudrait, par l’avènement de ce que Marx appelait l’“homme total”, ce que le même appelait la “question juive”, et qu’il eût été mieux inspiré de dire “chrétienne”. Bref, j’entrevoyais la possibilité inouïe de me défaire, sans trahir, de la tunique de Nessus de mon particularisme, et cette perspective me ravissait. Comment, d’ailleurs, n’en aurais-je pas été convaincu quand se montraient si réceptifs à mon souci ceux qui se réclamaient du projet révolutionnaire ? Les Juifs, au demeurant, étaient si nombreux parmi eux (proportionnellement plus nombreux, toutefois, chez les léninistes que chez les libertaires) qu’on avait sans doute raison de me répéter sur le ton de l’évidence que la révolution était, à cela aussi, “la seule solution”.

En attendant le “grand soir” (mais je n’ai jamais cru que le vieux monde s’effondrerait en un soir), j’avais une idée fixe : casser du “faf”. J’avais pris l’habitude de me battre à l’école, puis au lycée : au premier trimestre de chaque année scolaire, j’avais dû rosser un condisciple antisémite pour avoir la paix jusqu’aux vacances d’été. Parfois, une simple gifle suffisait ; dans les bagarres, j’avais toujours eu le dessus. Je découvrais ici une castagne autrement plus sérieuse, et collective. A ceci près que les fascistes que nous attendions, manches de pioche en main, se faisaient rares, et que je n’eus jamais le plaisir d’assommer Alain Madelin ou Gérard Longuet, ni aucun autre des néo-nazis du groupe Occident dont les gauchistes nous annonçaient à intervalles réguliers les imminentes descentes sur le campus.

Je désespérais de les trouver, quand eut lieu mon baptême du feu, avec d’autres ennemis – en uniforme, ceux-là.

Nous sortions de la grande grève de la fin 67, dont les mots d’ordre corporatistes et les querelles groupusculaires m’avaient laissé indifférent. Je m’étais cependant joyeusement initié à quelques désordres, et j’avais noué des relations plus étroites avec ceux qui s’efforçaient de radicaliser la situation en intervenant, chaque fois que l’occasion s’en présentait, de façon scandaleuse. Avec les progrès de l’agitation, la répression se précisait contre les révolutionnaires : sanctions contre ceux qui avaient occupé le bâtiment des filles de la cité universitaire, menaces d’exclusion de l’université à l’encontre de plusieurs pro-situationnistes, procédure d’expulsion de Cohn-Bendit hors du territoire français, “listes noires” d’étudiants subversifs…

Ces listes, pensait-on, n’avaient pu être constituées qu’avec l’aide de flics en civil présents sur le campus (la police était interdite de séjour dans les locaux universitaires, en vertu d’une franchise datant du Moyen Age). Des anarchistes avaient réussi à photographier plusieurs argousins présumés. Le 26 janvier 1968, ils exposèrent leurs portraits sur des panneaux qu’ils promenèrent lentement dans le hall principal de la faculté. Il n’en fallut pas plus pour que l’administration dépêchât ses appariteurs, qui s’avérèrent impuissants à disperser cette première manifestation organisée à l’intérieur des locaux universitaires, où toute activité politique ostensible était également interdite. Le doyen – affublé du sobriquet de “Grappin-la-Matraque” par le groupe des Enragés, dont une affiche collée trois jours plus tard sur les murs de la fac fit monter la tension d’un cran – envoya donc quérir la police du commissariat de Nanterre. Cinq paniers à salade déchargèrent dans les minutes suivantes leur cargaison de képis, qui firent irruption au rez-de- chaussée des bâtiments. Quelques instants plus tard, ils prenaient la fuite sous une pluie de projectiles divers que leur lançaient des dizaines d’étudiants sortis des salles de cours et des amphithéâtres. Nous les poursuivîmes jusqu’à leurs véhicules, les arrosant de pierres ramassées sur les chantiers du campus.

Je jubilais. L’expérience m’emplit d’un sentiment de puissance qui ne me quitterait plus – qui ne nous quitterait plus – jusqu’au reflux du mouvement. Nos aventures ultérieures ne cesseraient de confirmer notre force, au fur et à mesure que céderaient les pouvoirs soumis à nos provocations. Bientôt, ils cesseraient tout simplement de fonctionner, frappés d’une réjouissante paralysie. Au soir de ce même 26 janvier 1968, à Caen, deux jours après le matraquage des grévistes de la Saviem par les gardes mobiles, des milliers de manifestants (non étudiants) affrontaient les CRS jusqu’au milieu de la nuit.

ANanterre, après la déroute des képis, les directeurs d’études s’étaient solidarisés avec “Grappin-la-Matraque”. Les libertaires répliquèrent par un tract intitulé Des salauds et des cons. L’insolence et l’irrespect affichés par les Enragés, puis par les anars, faisaient scandale, et c’est à leur sens de ce que les “autorités” ne pouvaient alors digérer qu’ils devront une part de leur rôle décisif dans le développement du mouvement. Le dernier geste de cette sorte dont j’ai gardé souvenir date de la fin de l’année 1968, quand notre ami Pierre-Do introduisit dans la fac un cheval de trait qui répandit son crottin devant les urnes destinées à l’élection de “représentants étudiants” au sein des instances universitaires.

L’étape suivante, qui marqua le point de non-retour à partir duquel le mouvement prit corps et se répandit hors des groupuscules comme de toute organisation préexistante, se situa un soir du mois de mars, grâce à l’arrestation de cinq militants anti-impérialistes, parmi lesquels un étudiant de Nanterre.

Ce furent encore les anars et les Enragés qui prirent, malgré les réticences de Cohn-Bendit et d’autres étudiants effrayés, et malgré l’opposition de plusieurs gauchistes qui finirent par suivre, l’initiative d’occuper la salle du conseil de la faculté, située au huitième étage du bâtiment administratif, pour exiger la libération des militants arrêtés et détruire les “listes noires” qu’ils pensaient y trouver.

Le Mouvement du 22 mars naquit ce soir-là, et les murs de la fac se couvrirent de graffitis dont on trouvera ici un échantillon. Il s’épanouit les jours suivants en diverses commissions (consacrées au capitalisme, aux luttes ouvrières et étudiantes, à l’anti-impérialisme, à la critique de l’Université…), et réalisa, en son sein et pour un temps, le dépassement des groupuscules, désormais à la remorque d’un groupe où leurs propres militants (ils y étaient minoritaires) se laissaient pervertir par l’exercice de la démocratie directe. Le processus était lancé.

L’alliance du pouvoir et de la contre-révolution de gauche – partis et syndicats – mettrait trois mois à en venir à bout.

Ses aspects les plus spectaculaires sont notoires : assemblées permanentes, grèves, occupations, barricades, émeutes ont été l’objet de mille récits et d’une débauche d’images. Cette abondance n’a pourtant servi qu’à occulter la nature du mouvement et escamoter ses acteurs déterminants, au point qu’il est devenu impossible d’aborder cette période sans buter sur une série de poncifs qui composent un tableau où aucun d’entre nous ne reconnaît ce qu’il a vécu.

Ouvrez, par exemple, un manuel d’histoire pour classes terminales, où les jeunes générations sont supposées prendre connaissance des “événements”. Vous y trouverez, bien sûr, l’increvable conception infantile et policière de l’histoire faite par quelques “grands hommes”, réduite à l’action des politiciens. Vous y serez surtout plongés, d’autant plus imperceptiblement que vous n’avez pas vécu cette période, dans une représentation du mouvement aplatie, hachée, chosifiée, qui le rend incompréhensible faute de fournir d’autre moyen d’en saisir le processus et la dynamique que deux ou trois mots creux ressassés depuis trente ans : le “malaise” (de préférence “profond”) de la jeunesse et de la “communauté étudiante” ; l’“usure” du gaullisme ; “la société” qui “se transformait trop vite”, etc. Un enchaînement mécanique de faits et de gestes, une “crise” mystérieusement surgie du néant dans un ciel serein, une chronologie ordonnée à des revendications dérisoires (entre autres, les fameux “débouchés” professionnels dont nous n’avions que faire, nous qui voulions ne jamais travailler), comme si nous avions mis en avant quoi que ce fût de négociable, que le pouvoir eût pu nous accorder – à nous qui ne lui demandions rien –, et comme s’il y avait eu un dialogue avec des gens et des instances que nous ne reconnaissions pas et que nous nous occupions à faire disparaître. Une fin non moins énigmatique que le début, par évanouissement spontané, décomposition en vase clos, ou pour cause de “lassitude” éprouvée par cet ectoplasme qu’hallucinent journalistes et hommes d’Etat : l’“opinion publique”. Le silence sur l’efficacité de la lutte que la “gauche” a menée contre le mouvement, et le déni, toujours, de la signification révolutionnaire de ces journées.

On a forgé l’image d’un mouvement doté de dirigeants. Il n’y en eut aucun. Daniel Cohn-Bendit – contre qui L’Humanité faisait vibrer la corde xénophobe de ses lecteurs – ne fut qu’un sympathique porte-parole, dûment contrôlé par ses mandants, et dont la qualité principale était de savoir concilier tout le monde – sauf les Enragés. Il n’exerça jamais aucune sorte de pouvoir (un manuel édité chez Belin reproduit un tract du Mouvement du 22 mars avec la mention “dirigé par Daniel Cohn-Bendit”). Ses rivaux léninistes furent autant de candidats malheureux et ridicules à la chefferie, pressés de déprécier le mouvement dès qu’ils eurent compris leur impuissance à le diriger. Alain Geismar et Serge July, tard venus, avec des manières d’intrigants, ne furent pas suivis par ce qu’ils prenaient encore pour “la base”, juchés qu’ils étaient sur un imaginaire sommet. Roland Castro s’exprimait par proverbes maoïstes dont la stupidité suscitait l’hilarité de tous ceux qui n’appartenaient pas à son église. Krivine prononçait des discours de ministre au nom d’un mouvement qu’il exécrait parce qu’il le trouvait “incontrôlable” – en quoi il voyait juste – et dont lui et les siens imputeraient bientôt l’échec au “spontanéisme” et aux libertaires coupables de ne s’être pas placés sous son commandement. Tous combattaient les tendances les plus radicales du mouvement, celles qui lui ont donné son style et l’essentiel de sa teneur, dont on aura un aperçu dans les pages qui suivent.

On a décrit un développement linéaire, comme si les faits s’étaient succédé selon un plan rationnel, mûrement réfléchi. Il n’en fut rien. A partir du mois de mars, nous avons été projetés dans un tourbillon de conséquences où nos actes produisaient des effets d’une ampleur chaque fois plus étonnante, à une vitesse stupéfiante, et l’une des particularités de ce que nous avons vécu là fut le paradoxe de notre capacité à créer des situations irréversibles, le vertige d’une prise sur la réalité qui se vérifiait jour après jour, notre efficience, si l’on veut, et l’impossibilité d’en maîtriser les résultats. Les actes, serais-je tenté de dire, étaient au-delà de la conscience. “Pourquoi y avez-vous cru ?” me demandait récemment une jeune femme qui s’intéresse à cette période qu’elle n’a pas connue. Mais nous (je parle de mes amis politiques et de moi-même) n’avons cru à rien, ou à si peu ! Pour ma part, je n’ai cessé de douter du succès de nos entreprises – et de me tromper. Ainsi, le 10 mai, alors que la foule investissait la rue Gay-Lussac et que l’UNEF s’efforçait de la dissuader d’ériger des barricades (au son du refrain : “Pas de provocation, camarades !”), j’étais persuadé que rien d’important ne se produirait ce soir-là.

C’est un contresens de plus, véhiculé par l’actuel discours consacré sur 68, que de se représenter le déroulement des faits comme la mise en oeuvre d’une idéologie. Les choses ne se sont pas passées ainsi. Non pas que nous fussions dépourvus d’idées ou d’idéaux. Mais pour la plupart des protagonistes, il n’y eut pas d’abord de l’idéologie, puis des actes qui en auraient procédé. La révolution était pour nous une hypothèse, l’objet d’un pari, non d’une croyance. Au commencement était une révolte contre un système social, quotidiennement alimentée par l’abjection qu’il sécrétait, la connerie qu’il entretenait, l’étroitesse de la vie qu’il permettait et la mort qu’il distribuait – au besoin de façon massivement réelle, comme au Viêtnam. Ensuite, venaient analyses, choix théoriques ou idéologiques, calculs tactiques ou principes stratégiques, lesquels, s’ils informaient l’action, n’en étaient pas la cause. La différence est de taille : elle est là pour rappeler qu’un mouvement subversif déclenché par une minorité s’est étendu à une portion considérable de l’espace social sans avoir eu à passer par un endoctrinement et une idéologie préalablement partagée.

Car ce mouvement n’a pas été qu’un “mouvement étudiant”, comme on le rabâche aujourd’hui. Né en milieu étudiant où il a grandi contre la majorité des étudiants, il a très vite gagné d’autres couches sociales, y compris une fraction radicalisée de la classe ouvrière, en dépit des calomnies, des mensonges et des manipulations des staliniens. Lesquels se sont employés, deux mois durant, à empêcher tout contact entre militants révolutionnaires et salariés, puis à briser les grèves et saboter les occupations d’usines – en juin, lorsque les ouvriers occupant l’usine Renault de Flins se défendront à l’aide de lances à incendie contre l’assaut des flics, la CGT fermera les vannes – tandis qu’à Grenelle, en parfaits maquereaux du prolétariat, ils négociaient au plus bas l’augmentation du prix de la force de travail de ceux qui ne voulaient plus de l’esclavage industriel (voyez la scène centrale de Reprise, le film d’Hervé Le Roux sur la reprise du travail chez Wonder, orchestrée par les cégétistes). Ce ne fut pas non plus un mouvement exclusivement français. “68” a eu lieu dans de nombreux pays où, comme en France, ses prolongements se sont souvent étendus sur des années (sous des formes différentes, telles que le mouvement communautaire ou celui des femmes) et parfois ont engendré une lutte armée (Italie, Allemagne) écrasée dans le sang. Ce qui ne se produisit pas en France, où des mouvements de troupes furent néanmoins observés, et la rumeur selon laquelle de Gaulle, revenu de Baden-Baden après avoir rencontré les chefs de l’armée, était sur le point de faire donner les unités blindées regroupées autour de Paris n’a jamais été infirmée. Quelques jours plus tard (début juin), il envoyait la troupe occuper les émetteurs de l’ORTF et graciait les condamnés de l’OAS, aussitôt libérés de prison ou revenus d’exil pour reprendre du service.

Le mouvement proprement dit ne s’est pas évaporé par enchantement, sans cause ni protagonistes de cette disparition. Il ne s’est pas défait par la simple vertu de je ne sais quelle entropie. Nous avons été vaincus. De l’extérieur, par la collusion de la gauche politique et syndicale avec tous les pouvoirs en place. De l’intérieur, par les néo-bolcheviks qui ne voyaient dans ce mouvement qu’une masse de manoeuvre et le moyen de construire enfin leur “grand parti” et prendre le pouvoir. En vue de quoi, leurs chefs traitèrent avec des politiciens de gauche (au plus tard) le 27 mai, à l’occasion du meeting au stade Charléty organisé par l’UNEF et le PSU.

Du pouvoir, nous ne voulions précisément pas, puisque nous visions la fin de la domination de l’Etat sur la société civile, donc la fin de l’Etat. Là fut sans doute notre principal point faible. Qu’on n’aille pas en conclure que notre seul objectif était, comme la rumeur le colporte aussi, de “détruire”. Détruire les fondements institutionnels de cette société n’était que le passage obligé vers une vie délivrée de ses oppressions économiques et politiques, passage où nous avons certes follement joui du spectacle enchanteur de la fragilité de ce qui nous dominait jusque-là, mais dont nul d’entre ceux que j’ai connus n’entendait se satisfaire. Nous nous proposions, si sceptique que j’aie toutefois pu être quant à nos chances d’aboutir, ce qui est désormais regardé, par nos contemporains recroquevillés sur la rentabilisation de leur ego et pénétrés de l’équivalence de la révolution et du totalitarisme (sauf pour 1789, qui échappe miraculeusement à cette fatalité), comme une dangereuse chimère : faire advenir une réalité autre – dont chacun savait qu’elle n’adviendrait qu’au prix d’un combat collectif.

Or, c’est l’un des aspects le mieux occultés de ces journées que, dans les luttes elles-mêmes, s’instauraient déjà des formes de socialité anticipant la société sans classes que nous voulions, sous les espèces de l’auto-organisation et de la démocratie directe, effectivement pratiquées par la majorité des acteurs et systématiquement attaquées par tous les candidats à la direction des “masses”. Au cours de ces deux mois était en outre apparue entre les protagonistes, qu’ils fussent ou non militants, une solidarité qui, si elle n’était pas exempte d’inconstance, se manifestait néanmoins comme l’un des traits prépondérants des rapports qui s’étaient instaurés entre les individus ou les groupes engagés dans le conflit. Jamais, sans doute, la plupart des gens ne s’étaient rencontrés avec autant de facilité et d’allégresse.

Notre joie et notre rire : voilà ce qu’aucun des témoins attitrés n’aura su dire, comme aucun compte rendu n’aura rendu justice au plaisir que nous avons connu. Ce plaisir-là (que d’aucuns appelleront jouissance) participait de la dépense de soi, faite sans compter, dans la fréquentation haletante de l’intensité. Il ne faut pas chercher ailleurs la source de l’extrême érotisation de ces journées. Nous étions épuisés de bonheur. Nous sortirions de la défaite avec l’envie de mourir. Parce que tout cela est désormais oublié ou travesti, le florilège qu’on va lire est précieux : il consigne les traces de ce que ce mouvement a produit de meilleur, sa fécondité critique – sans ventriloque pour parler en son nom.

Jean-Franklin NARODETZKI


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