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La renaissance démocratique devra passer par la création de nouvelles formes d’organisation politique

mercredi 9 février 2011
par  Collectif

Entretien de C. Castoriadis avec R. Pol Droit paru sous ce titre dans le journal Le Monde le mardi 10 décembre 1991, p. 2

En 1985, vous considériez la marginalisation de tous les partis politiques comme un processus qui allait accompagner et permettre la renaissance d’une authentique passion politique de chacun pour la vie démocratique". Une telle marginalisation semble aujourd’hui en cours. Mais l’apathie domine plutôt que le réveil. Comment l’expliquez-vous ?

Pour éviter les malentendus, j’aimerais restituer le contexte de la phrase que vous citez : « Une véritable libération des énergies... passe par la marginalisation de tous les partis politiques existants, la création par le peuple de nouvelles formes d’organisation politique fondées sur la démocratie, la participation de tous, la responsabilité de chacun à l’égard des affaires communes - bref, par la renaissance d’une véritable pensée et passion politiques, qui serait en même temps lucide sur les résultats de l’histoire des deux derniers siècles ». (Domaines de l’homme, p. 116 - 117.)

Le rôle et le pouvoir des partis sont parmi les facteurs qui creusent l’énorme écart entre les prétentions « démocratiques » de nos régimes et leur réalité. Ce rôle, connu et analysé depuis un siècle, reste superbement ignoré par la « philosophie politique » contemporaine, comme par les Constitutions (sauf une mention verbale dans la Constitution française). Le pouvoir politique effectif est détenu par les partis, organismes bureaucratiques dominés par des appareils autocooptés. Les « représentants du peuple » sont des représentants des partis, désignés par ceux-ci, imposés aux électeurs. D’où la plaisanterie de la prétendue séparation des pouvoirs : le parti majoritaire gouverne, exécute et légifère, il intervient aussi dans le judiciaire pour les affaires qui lui importent.

Ce ne sont pas là des vices français, il en est de même partout (la relative exception des Etats-Unis est due à ce que majorité présidentielle et majorité au Congrès ne coïncident pas toujours). Cette structure bureaucratique des partis renvoie au processus général de bureaucratisation de la société capitaliste contemporaine. Et toute organisation est obligée par les dispositions du système de s’y conformer si elle veut exister dans celui-ci (cas des écologistes). La renaissance d’un mouvement démocratique devra passer par la création de nouvelles formes d’organisation politique.

Mais on ne discerne guère les signes de l’apparition d’un tel mouvement.

Non. Ce qui domine est l’apathie - ce que j’ai appelé depuis trente ans la privatisation. Les partis y jouent aussi leur rôle : ils renforcent l’apathie, laquelle renforce les partis. Chacun se replie sur sa sphère privée, laissant ainsi le champ encore plus libre aux appareils des partis. Le risque est que le découragement et le dégoût, de plus en plus manifestes, à l’égard du personnel politicien suscitent un engouement pour un sauveur. Risque réel, car la société se perçoit comme en crise.

« Le sentiment d’être en crise constitue la crise elle-même » - Voulez-vous dire qu’elle se croit en crise alors qu’elle ne l’est pas ?

Non, elle l’est. Seulement, il ne faut pas chercher la crise à la manière traditionnelle, dans des « faits objectifs ». Certes, la situation de nombreux secteurs est intolérable, mais la situation « objective » de la France, comme des autres pays riches, n’est pas catastrophique. Mais les gens ont le sentiment que tout est bloqué et, plus profondément, que tout est vain. C’est cela qui compte. Le sentiment d’être en crise constitue la crise elle-même.

A quoi tient ce sentiment ?

A une foule de facteurs, situés à des profondeurs différentes. En France, il y a l’énorme désillusion devant la politique socialiste, dont on découvre qu’elle est une gestion orthodoxe du capitalisme libéral. On a voté pour les socialistes en 1981, puis en 1988, afin que quelques chose change dans la société. Qu’a-t-on changé ? Rien. Cela est officiellement reconnu. Les dirigeants socialistes se frappent la poitrine (voir les livres de MM. Fabius, Jospin, etc.) en criant : si on ne nous aime plus, c’est notre faute. Nous devons inventer autre chose. Et, comme dans les opéras italiens, on chante interminablement : partons, partons, en restant sur scène.

Il s’agit de mettre en cause tout un mode de vie, et d’en concevoir un autre. Les socialistes répètent en choeur : inventons, inventons - et n’inventent rien. En Angleterre et aux Etats-Unis, reaganisme et thatchérisme ont enrichi les riches, maintenu les pauvres dans la pauvreté, accéléré le délitage de la société. Le capitalisme d’après-guerre avait tant bien que mal fonctionné comme capitalisme interventionniste (« keynésien »). Avec son tournant libéral, il s’est replongé dans des déséquilibres qui rendent derechef une grande dépression possible.

Mais, à un niveau plus profond, d’autres facteurs beaucoup plus lourds sont à l’oeuvre. D’après son idéologie explicite, cette société n’a aucun projet collectif, et elle ne doit pas en avoir. Les individus sont censés forger un sens à leur vie indépendamment de tout cadre et de tout projet collectif - ce qui est une absurdité totale. Chaque nouveau-né devra-t-il inventer sa langue ? Et la langue est-elle simple « moyen de communication », code informatique ou bien porte-t-elle toutes les significations moyennant lesquelles un monde existe pour la société et la société existe pour elle-même ?

En fait, évidemment, dans la société contemporaine les individus ne forgent rien du tout, ils sont complètement imbibés par les significations imaginaires qui les socialisent. S’adonner aux joies du « narcissisme individualiste », c’est simplement singer ce que cinquante ou cinq cents millions d’autres font au même moment. Le contenu concret de l’ « individualisme » contemporain est strictement social. Il est la face individuelle du projet capitaliste : augmenter sans limites la production et la consommation. Il y a donc bel et bien, malgré les racontars du discours ambiant, un projet social, qui n’est ni simple résultante des projets individuels ni délibérément choisi par les individus, mais qui prédétermine les choix et les projets individuels aussi fortement, quoique d’une autre manière, que dans n’importe quelle société hétéronome.

Or ce projet est à la fois absurde et indigne, et je crois que son emprise commence à s’user. Les gens s’aperçoivent que l’objectif central de la vie humaine ne peut pas être de changer de voiture tous les trois ans plutôt que tous les six. Mais ils ne peuvent pas, jusqu’ici, trouver en eux-mêmes la ressource pour aller au-delà. Les significations imaginaires du capitalisme s’érodent, sans que la société puisse en faire émerger d’autres. En un sens il n’y a pas là de quoi s’étonner outre mesure. Car il ne s’agit pas seulement de créer une nouvelle conception politique, il s’agit de mettre en cause tout un mode de vie et d’en concevoir un autre, puisque dans la société de consommation, règne des partis bureaucratiques, pouvoir de l’argent et des médias, superficialisation de la culture sont intimement liés et solidaires.

La politique des socialistes français n’est sans doute pas seule en cause. Ne pensez-vous pas que l’effondrement du communisme contribue aussi de façon importante à créer ce sentiment d’absence de projet ?

Nous vivons une époque qui subit de façon cumulée et condensée les résultats de l’effondrement, rampant ou éclatant, des deux formes qu’a revêtues dans les temps modernes le projet d’émancipation, le projet d’autonomie sociale et individuelle : le grand libéralisme, qui se trouve finalement incarné dans la République capitaliste, et le socialisme, monstrueusement défiguré par le totalitarisme communiste ou affadi et vidé de sa substance dans la social-démocratie.

Les « créateurs » sont devenus des rouages de cet énorme mécanisme où les oeuvres sont diffusées sans critique, vendues à un public de plus en plus incapable de discernement. Le premier « désenchantement du monde », résultant du retrait de la religion, avait été conditionné, mais aussi compensé par ces projets, lesquels gardaient un côté « religieux » puisqu’ils invoquaient explicitement un sens global, immanent à l’histoire humaine et indépendant de l’action des hommes (ou résultat automatique de celle-ci) : le progrès. La société traverse à présent un deuxième désenchantement, constatant que le « progrès » libéral (capitaliste) est vide de sens et que le « progrès » communiste représentait une chute aux enfers.

La longue série des chocs - procès de Moscou, pacte germano-soviétique, asservissement de l’Europe de l’Est, nouveaux procès, répression des révoltes en Hongrie, en Pologne, en Tchécoslovaquie, etc. -sourdement perçus même par les militants communistes (individus depuis longtemps psychiquement clivés et ventriloques) culmine maintenant avec la pulvérisation des régimes communistes et les révélations irréfutables de leur monstruosité. Et cela est, naturellement, exploité par les porte-parole de la société établie. On serine aux gens, à longueur de journée, que la preuve de l’excellence du capitalisme est faite, qu’ils ne doivent pas imaginer autre chose que ce qui existe : capitalisme et consommation, l’humanité a atteint sa destination finale. Si vous proposez autre chose, vous êtes au mieux un doux utopiste inoffensif, au pis un Pot-Pol en herbe. Pas d’avenir véritable, huis clos historique. Contrainte qui paralyse l’imagination et l’activité politiques ; renforcement de l’apathie et du repli sur la sphère privée, qui consolident à leur tour le blocage. Conditions qui rendent à nouveau possibles des issues régressives - comme le repli sur le nationalisme.

L’écologie ne pourrait-elle permettre de retrouver un projet ?

A condition que le mouvement écologique se défasse de sa cécité politique. Un changement d’attitude envers la nature est indispensable. Nous devons nous défaire des fantasmes de la maîtrise et de l’expansion illimitées, arrêter l’exploitation sans bornes de notre planète, cohabiter avec elle amoureusement, comme un jardinier avec un jardin anglais. Mais cela exige et implique aussi une autre attitude quant à l’orientation globale de la vie sociale, quant aux êtres humains dans la société ; la responsabilité de tous à l’égard de l’environnement est inséparable de la responsabilité de tous face aux affaires publiques. Ecologie et radicalisation de la démocratie sont, dans les conditions contemporaines, indissociables. Cela, les écologistes ne le voient pas, parce qu’ils ne veulent pas « faire de la politique » - ce qui ne les empêche pas de faire de la micropolitique politicienne de l’espèce la plus traditionnelle.

Comment cette perte d’horizon de la société contemporaine se manifeste-t-elle dans la culture ?

Elle y trouve sa traduction exacte dans une foule de phénomènes. Public qui, de plus en plus, ne s’intéresse qu’à la consommation instantanée des « produits culturels » : l’émission du soir est oubliée le lendemain, expulsée par la suivante. Rien ne se trace, ne se creuse, ne se construit. Mémoire éminemment friable, et régression idéologique sans précédent : les économistes contemporains ont « oublié » à la fois les classiques et les grands économistes des années 30, comme les penseurs de la démocratie ont « oublié » les critiques de la représentation ou la dimension socio-économique et anthropologique de tout régime politique. Les « créateurs » sont devenus des rouages de cet énorme mécanisme où les oeuvres sont diffusées sans critique, vendues à un public de plus en plus incapable de tri et de discernement. Compétition souvent malhonnête entre scientifiques (« affaire Gallo »). Avachissement général des critères.

Quelle devrait être aujourd’hui la tâche de la philosophie ?

Autre symptôme de la décomposition contemporaine : on proclame la fin de la philosophie, la clôture de la métaphysique, les vertus d’une « pensée faible » - alors que les tâches de la philosophie sont plus importantes et plus difficiles que jamais pour cette raison simple : le « matériel », ce qui est à penser, se multiplie et se complexifie constamment, en même temps que les structures héritées de la pensée sont par terre.

La philosophie doit penser tout le pensable - autrement dit, tout ce qui se donne dans notre expérience ; non seulement le fait qu’il se donne, mais le comment il se donne. Quatre domaines de cette expérience : l’univers logico-mathématique, le monde physique, la vie et le domaine humain, psychique et social-historique, constitué par l’émergence de l’imaginaire social et de l’imagination psychique. Il y a multiplicité des niveaux d’être et multiplicité de sens du terme être : un espace hilbertien, une particule quantique, un système immunitaire, une structure névrotique et une religion ne sont pas de la même façon et ne peuvent être pensés selon les mêmes catégories. Cela déjà montre dans l’être une puissance de formation de niveaux autres, autodéploiement qui s’opère comme déhiscence, séparation, morcellement, à travers quoi subsiste quand même une énigmatique unité. Dans chacun de ces domaines, nous voyons l’être comme chaos, abîme sans fond - création interminable, inexhaustible, insondable ; et en même temps comme cosmos, ordre relatif et multiplicité tant bien que mal organisée, sans quoi nous ne pourrions ni parler ni exister.

Et la relation entre le chaos et le cosmos physique n’est visiblement pas la même que celle entre le chaos et le cosmos social-historique. Elucider tout cela exige la création de nouvelles significations (non pas « concepts ») philosophiques - évidemment impossible si l’on cantonne la philosophie à une herméneutique ou « déconstruction » des philosophes du passé, accompagnée d’une ignorance crasse de l’état de l’expérience et du savoir contemporains.

Vous pratiquez la psychanalyse. Comment la situez-vous par rapport aux sciences ?

La psychanalyse n’est pas « science positive », puisque quantification, expérimentation, observation reproductible à volonté n’y ont pas de sens. Cela n’ôte rien à son importance majeure. Nous sommes des êtres psychiques, notre socialisation implique refoulement, notre psychisme est donc, pour l’essentiel, inconscient. Le sens (et le a-sens) inconscient conditionne lourdement nos actes et nos pensées. Par son élucidation, la psychanalyse vise à aider le sujet à parvenir à son autonomie, à devenir une subjectivité à la fois ouverte à son inconscient et capable de réflexion et de délibération.

Quel est pour vous le lien entre cette autonomie individuelle et l’autonomie sociale, ou, plus exactement, entre psychanalyse et démocratie ?

Il n’y a pas de lien direct, encore moins opérationnel, mais il existe une relation étroite dans l’esprit et les objectifs. Les deux visent la libération de l’imaginaire créateur de l’être humain, imaginaire social ou imagination de l’être singulier. L’imaginaire est la source de la création humaine - mais ses oeuvres n’ont pas nécessairement par elles-mêmes valeur positive : poèmes et délires, cathédrales et camps de concentration en procèdent également. L’autonomie - la liberté - n’est pas seulement l’abolition des contraintes externes ou des compulsions psychiques ; elle est aussi l’établissement d’un autre type de rapport entre nos poussées profondes, individuelles ou collectives, et des instances capables d’en faire le tri, de leur donner forme ou de les empêcher de se manifester dans la réalité. C’est le rôle de la subjectivité réfléchissante et délibérante au plan individuel, des institutions démocratiques au plan collectif. Car la démocratie est le régime de la réflexivité collective et de la liberté autolimitée. Sur ce plan, projet psychanalytique et projet politique démocratique se rejoignent.


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Citations

J. Baudrillard

vendredi 17 décembre 2010

"Les indigènes mélanésiens étaient ravis par les avions qui passaient dans le ciel. Mais jamais ces objets ne descendaient vers eux. Les Blancs, eux, réussissaient à les capter. Et cela parce qu’ils disposaient au sol, sur certains espaces, d’objets semblables qui attiraient les avions volants. Sur quoi les indigènes se mirent à construire un simulacre d’avion avec des branches et des lianes, délimitèrent un terrain qu’ils éclairaient soigneusement la nuit et se mirent à attendre patiemment que les vrais avions s’y posent.

Sans taxer de primitivisme (et pourquoi pas ?) les chasseurs-collecteurs anthropoïdes errant de nos jours dans la jungle des villes, on pourrait voir là un apologue sur la société de consommation. Le miraculé de la consommation lui aussi met en place tout un dispositif d’objets simulacres, de signes caractéristiques du bonheur, et attend ensuite (désespérément, dirait un moraliste) que le bonheur se pose.« J. Baudrillard, 1970 ; »La société de consommation", Gallimard, pp. 26-27