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Sur le mouvement lycéen de décembre 1986

Intervention lors du colloque de la sorbonne (1988)
 2007

intervention de Cornelius Castoriadis lors d’un colloque consacré au mouvement lycéen de 1986.

Ce texte est aujourd’hui réédité par les éditions du Sandre, dans Ecrits politiques 1945-1997, Tome III & IV, Quelle démocratie ?, 2013, au prix sacrifié de 32€.

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D’abord quelques remarques sur la manière dont j’ai vu, et la manière dont je vois le mouvement.

On a posé la question de l’autorité. Il n’y a pas de question de l’autorité ; je parle en mon nom propre, comme tout le monde parle toujours en son nom propre, et j’espère que l’on restera sur ce terrain, c’est-à-dire que chacun parle en son nom propre, ce qui veut dire en citoyen responsable dans une démocratie.
D’une façon quelque peu scolaire, je commencerai par opposer entre eux certains traits de ce que l’on a appelé le mouvement lycéen et étudiant, que je trouve antinomiques. Je regrouperai les traits que je trouve positifs, je veux dire que j’approuve, et les traits que je trouve négatifs, c’est-à-dire que je désapprouve .

- Les traits positifs : d’abord, dans mon optique et dans mes idées, lorsque les gens essaient de prendre leur sort entre leurs mains, c’est un trait éminemment positif. Les lycéens, les étudiants, se sont inquiétés du sort qui leur était réservé, de la sauce à laquelle ils allaient être mangés ; ils ont voulu réagir, et ils l’ont fait. Cela est très important, surtout, face à cette espèce de vague salade que l’on appelle le climat individualiste, et sur lequel je reviendrai tout à l’heure.

- Deuxième point, tout aussi important : c’est, on en a déjà parlé, les traits d’auto-organisa­tion collective, l’organisation des assemblées comme aussi la grande intelligence, comme on l’avait vu déjà en 68, la grande intelligence tactique du mouvement.
C’est l’usage de la manifestation, peut-être plus astucieux encore qu’en 68, parce que non-violent, forçant les autres à être violents et par là même les déconsidérant. Je dis cela non pas parce que je considère que toute violence est à condamner, partout et toujours, mais parce que, lorsque l’on peut arriver à ses fins par des moyens non-violents, c’est préférable et cela s’avère beaucoup plus efficace.
De pair avec cette capacité d’auto-organisation va cette méfiance, du moins au départ, à l’égard des politiciens et des partis, qui a tempéré quand même, en tant que trait positif, ce que je considère comme une naïveté sidérante du mouvement, par rapport à la politique, à la fois en tant que réalité et en tant qu’idée.

- Troisième point enfin, le mouvement a été en effet un révélateur. Je n’aime pas le mot « analyseur ». Un analyseur c’est tout de même quelqu’un qui a une activité d’analyse. Le mouvement a été un révélateur d’un certain nombre de choses. II a été un révélateur de la faiblesse du gouvernement (qui n’est pas la faiblesse de ce gouvernement-là, il s’était passé exactement la même chose avec le gouvernement socialiste lors de la manifestation sur l’école privée), de son ineptie aussi. C’est un point qu’il faut souligner, parce que les gens sont fascinés par une prétendue sagesse, technicité, intelligence, etc..de ceux qui exercent le pouvoir.
A mes yeux, il a été aussi révélateur, de ce que j’appellerai « l’inconsistance des nouveaux républicains ». C’est-à-dire des anciens gauchistes ou communistes reconvertis à des idéaux républicains ou démocratiques, et qui à partir du moment où le mouvement était là, se sont mis à applaudir à tout rompre sans se demander une seule seconde si, dans une république ou une démocratie il est concevable qu’une section particulière de la population impose sa volonté contre ceux qui passent pour être la représentation nationale et même contre la Constitution. Dans le langage de droite, qui a poussé des hurlements horrifiés, « c’est la rue qui fait la loi »,ctc.. ; mais ce n’est pas parce que la droite hurle comme ça, c’est son rôle, que je trouverai moins incohérents les « républicains » qui disent « bravo ». Alors que, comme vous le savez, dans la Constitution républicaine il n’y a même pas des députés de Paris ou de la Mayence, mais des députés de la Nation.

Maintenant, du côté négatif, c’est tout d’abord le côté purement corporatiste et particulier, sectoriel du mouvement. Mais, en même temps, ce corporatisme se différencie dans un sens désagréable du corporatisme, de la grève des cheminots qui a eu lieu quelques jours après. Dans le cas des étudiants, il est désagréable pour deux raisons : d’un côté parce que l’on parlait contre l’élitisme en tournant les yeux vers l’élite, c’est-à-dire dans une espèce de schizophrénie et d’inconscience totale. On critiquait l’élitisme tout en ignorant le fait que, pour une grande partie des établissements supérieurs en France, il y a déjà une situation ultra élitiste bien certifiée, et que les étudiants et lycéens eux-mêmes sont tout à fait favorisés dans la société française et relativement protégés. Cela a été passé compIétement sous silence. En second lieu, et lié à cela, il y a la totale insignifiance des revendications. Il y a là une antinomie à un échelon fantastique. Comme le disait Ferry, il est vrai que c’est le mouvement le plus important qu’il y ait eu en tant que mouvement étudiant et lycéen, mais qu’ont-ils demandé ? Qu’on ne porte pas les droits d’inscription à 800 frs ou que l’on ne dévolue pas certains pouvoirs aux universitaires. Il y a eu une complète insignifiance de la revendication.
Cela étant dit, quelques mots sur les questions posées, selon l’ordre de leur importance. Peut-on parler d’un mouvement ? Ce n’est pas une très bonne question, là n’est pas le problème. Le mouvement a-t-il modifié la vision que les politiciens, et les acteurs sociaux en général, peuvent avoir de la jeunesse ? Je ne le crois pas, il a rappelé simplement l’importance de ce secteur de la population, pour différentes raisons. Quelles conséquences le mouvement a-t-il eu sur le débat intellectuel ? Je pense qu’il en a eu très peu, précisément en fonction de l’inconsistance de son fond. Comment expliquer le développement d’une action collective dans une société décrite comme individualiste ? Je voudrais insister là dessus, car le libellé de cette question montre le degré de confusion auquel nous sommes parvenus. Même si on avait une société, si on peut parler métaphoriquement, un million de fois plus « individualiste » que la société actuelle, cet individualisme serait un phénomène social. Les prétendus individus qui se vautreraient dans l’individualisme le plus total seraient tout aussi pris par l’imaginaire social que n’importe quels autres ; comme d’ailleurs c’est le cas actuellement. Ce que l’on appelle l’individualisme consiste en ceci que, à huit heures et demi , dans des millions de foyers de France, tout le monde tourne le même bouton pour regarder la même émission. Voilà l’individualisme. Et voilà pourquoi le jogging c’est une mobilisation éminemment démocratique, comme on a pu l’écrire sans rire : les gens qui font du jogging choisissent leur parcours, leur moyenne pour jogger, alors, évidemment, c’est un phénomène politique et démocratique. Mais comme le disait déjà Aristote « l’homme est un animal politique », c’est-à-dire social : le jogging, personne ne l’invente, c’est une mode sociale, pratiquée dans l’isolement.
Que la société soit décrite comme individualiste signifie simplement qu’il y a une forme d’imaginaire social, une signification imaginaire sociale, qui s’impose à tous et qui rompt avec la condition essentielle de la démocratie, la participation de tous aux affaires communes. Je voudrais insister sur deux aspects de l’intervention de Ferry : si l’on est un peu sérieux , on doit laisser de côté le jogging, et le côté « individualiste » du rock par exemple. Je ne pense pas que l’opposition peut se faire autour de la question du rapport à la loi, comme le disait Ferry. Il y eu en effet dans l’histoire, des sociétés où la loi a été posée comme donnée par une source extérieure à la société, ou par une source qui échappe à l’activité concrète des hommes. Ce sont des sociétés que j’appelle hétéronomes, non pas parce que leur loi leur est vraiment donnée par quelqu’un d’autre, ce n’est pas vrai c’est elles qui le pensent, mais parce que la représentation que la source de la loi est autre que la société fait partie intégrante de l’institution de la société. Exemple merveilleux, classique : Moïse, les tables de la Loi, le Sinaï.
En opposition à cela, on a des sociétés que l’on peut appeler des sociétés qui tendent à l’autonomie, sans doute la plupart des sociétés d’Europe Occidentale. Des sociétés où, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, se passe ce phénomène très improbable : la société, la collectivité politique dit : « il n’y a pas d’autre loi que celle que nous posons en tant que collectivité politique ». Elles accordent du même coup une importance extrême au développement de l’autonomie individuelle, c’est-à-dire de la capacité de chacun de penser pour lui-même, car ce n’est que dans la mesure où chacun pense penser pour lui-même qu’une assemblée du peuple pense vraiment être une assemblée du peuple, et non pas le jouet des démagogues.
Voilà la position véritable du problème. De ce point de vue il n’y a pas de question d’individualisme comme question politique. Il y a une question de l’autonomie. Cette autonomie ne peut pas être simplement l’autonomie des individus ; elle est plutôt, à la racine, la possibilité pour la société de poser ses propres lois en sachant qu’elle le fait. A cet égard, je crois que les distinctions de Louis Dumont, respectable et savant collègue, ne sont pas toujours très claires, parce que, dans ce qu’explique Dumont, il y a souvent un glissement entre la situation réelle de la société et la représentation de la société. Est-cc que la société capitaliste du XIX° est réellement individualiste ? Pour qui est-elle individualiste ? On peut vraiment reprendre le discours marxiste le plus vulgaire : elle est individualiste pour seulement 5% des individus, mais pas pour les autres. Il existe une confusion entre la réalité sociale et le discours que la société se tient sur elle-même. Je suis partisan d’une so­ciété où, effectivement, il y aurait une autonomie de l’individu, où celle-ci serait poussée le plus loin possible. Or cela n’a rien à voir avec ce que l’on appelle aujourd’hui l’individualisme. D’un autre côté il y a effectivement le deuxième versant que distingue Luc Ferry, c’est-à-dire tout ce qu’on met sur le compte du repli sur la sphère privée. Tout cela tombe sous une catégorie qui est là depuis 35 ans que j’appelle la catégorie de la privatisation.

Là encore, pour comprendre de quoi il s’agit, il suffit de reprendre l’exemple que je donnais tout à l’heure, de la télévision : même à des moments intimes, la ’’vie privée« est persque complètement déterminée par un facteur social. Dans votre vie »privée", vous utilisez des automobiles, des télévisions, elle est donc une vie sociale. Aussi, vous avez certes une certaine sphère de liberté et d’autonomie. Mais la privatisation, ce n’est pas que les individus deviennent vraiment des individus privés, c’est-à-dire non sociaux, c’est qu’ils se retirent des sphères de l’activité collective, des espaces d’activité collective qui avaient pu exister, et se replient sur leurs familles, voitures, télévisions, jogging, etc.

Et comme on vit dans une société riche, développée, dominée par les médias, tout cela de­vient en même temps une forme culturelle et une forme industrielle ; c’est le self-building, mais c’est aussi le body building. Finalement, on est devant un processus historique qui, du point de vue social et politique, aboutit non pas à un individualisme, quelle qu’en soit la description, mais à une sorte de prostration sociale des individus. Ils restent complètement apathiques devant ce qui se passe dans la sphère politique et sociale.

D’où, encore, et je finis par mon point de départ, l’importance du premier bon point du mouvement étudiant : les étudiants sont sortis de la prostration et, dans l’incohérence ou par des demandes mal exprimées, ils ont collectivement agi pour dire « nous voulons que notre sort soit ainsi, et pas autrement ».


Commentaires

Citations

J. Baudrillard

vendredi 17 décembre 2010

"Les indigènes mélanésiens étaient ravis par les avions qui passaient dans le ciel. Mais jamais ces objets ne descendaient vers eux. Les Blancs, eux, réussissaient à les capter. Et cela parce qu’ils disposaient au sol, sur certains espaces, d’objets semblables qui attiraient les avions volants. Sur quoi les indigènes se mirent à construire un simulacre d’avion avec des branches et des lianes, délimitèrent un terrain qu’ils éclairaient soigneusement la nuit et se mirent à attendre patiemment que les vrais avions s’y posent.

Sans taxer de primitivisme (et pourquoi pas ?) les chasseurs-collecteurs anthropoïdes errant de nos jours dans la jungle des villes, on pourrait voir là un apologue sur la société de consommation. Le miraculé de la consommation lui aussi met en place tout un dispositif d’objets simulacres, de signes caractéristiques du bonheur, et attend ensuite (désespérément, dirait un moraliste) que le bonheur se pose.« J. Baudrillard, 1970 ; »La société de consommation", Gallimard, pp. 26-27