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	<title>Lieux Communs</title>
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	<description>D&#233;mocratie directe &#8212; Red&#233;finition collective des besoins &#8212; &#201;galit&#233; des revenus</description>
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		<title>Lieux Communs</title>
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		<title>L'art perdu de la controverse</title>
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		<dc:date>2025-01-15T10:30:00Z</dc:date>
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		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>Lasch C.</dc:subject>
		<dc:subject>Politique</dc:subject>
		<dc:subject>Relativisme</dc:subject>
		<dc:subject>Progressisme</dc:subject>
		<dc:subject>Insignifiance</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;cence commune</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Chap 9 &#233;ponyme du livre de Christpher Lasch &#171; La r&#233;volte des &#233;lites &#187; [1995], Climats 1996, pp. 167-180. Cela fait maintenant de nombreuses ann&#233;es que l'on nous abreuve de la promesse de l'&#226;ge de l'information. On nous dit que les effets sociaux de la r&#233;volution des communications comporteront une demande sans fin pour une main-d'&#339;uvre qualifi&#233;e, la r&#233;&#233;valuation &#224; la hausse des comp&#233;tences n&#233;cessaires pour un emploi et un public &#233;clair&#233;, capable de suivre les probl&#232;mes du jour et d'avoir (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-insignifiance-cynisme-nihilisme-" rel="directory"&gt;Insignifiance, cynisme, nihilisme&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-149-lasch-c-+" rel="tag"&gt;Lasch C.&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-33-progres-+" rel="tag"&gt;Progressisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-60-insignifiance-+" rel="tag"&gt;Insignifiance&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-220-decence-commune-+" rel="tag"&gt;D&#233;cence commune&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Chap 9 &#233;ponyme du livre de Christpher Lasch &#171; La r&#233;volte des &#233;lites &#187; [1995], Climats 1996, pp. 167-180.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Cela fait maintenant de nombreuses ann&#233;es que l'on nous
abreuve de la promesse de l'&#226;ge de l'information. On nous dit
que les effets sociaux de la r&#233;volution des communications comporteront une demande sans fin pour une main-d'&#339;uvre qualifi&#233;e, la
r&#233;&#233;valuation &#224; la hausse des comp&#233;tences n&#233;cessaires pour un
emploi et un public &#233;clair&#233;, capable de suivre les probl&#232;mes du jour
et d'avoir des jugements inform&#233;s sur les affaires civiques. Au lieu de
quoi, nous trouvons des dipl&#244;m&#233;s de l'universit&#233; qui travaillent &#224;
des postes pour lesquels ils sont largement sur-qualifi&#233;s. La
demande de main-d'&#339;uvre domestique d&#233;passe la demande en sp&#233;cialistes qualifi&#233;s. L'&#233;conomie post-industrielle semble encourager
l'interchangeabilit&#233; des effectifs, le mouvement rapide d'un type de
travail &#224; un autre et une concentration croissante de la main-d'&#339;uvre dans des secteurs techniquement arri&#233;r&#233;s de l'&#233;conomie, o&#249;
le travail est intensif et les syndicats inexistants. Notre exp&#233;rience
r&#233;cente ne vient pas confirmer l'esp&#233;rance qui voudrait que les
innovations technologiques, en particulier les progr&#232;s dans les communications, cr&#233;ent une abondance d'emplois qualifi&#233;s, suppriment
les emplois p&#233;nibles et rendent la vie facile pour tout le monde. Au
contraire, leur effet le plus important est d'&#233;largir le foss&#233; entre la
classe de la connaissance et le reste de la population, entre ceux qui se trouvent &#224; l'aise dans la nouvelle &#233;conomie mondiale et qui
&#171; savourent l'id&#233;e que les flux d'information qui se dirigent vers eux
peuvent grossir &#187; sans cesse (pour citer les propos d'Arno Penzias, d'AT &amp; T Bell Laboratories) et ceux qui, n'ayant pas grand chose &#224;
faire de t&#233;l&#233;phones cellulaires, de fax ou de services d'information
en ligne, vivent encore dans ce que Penzias appelle avec m&#233;pris
l'&#194;ge de la paperasse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; la th&#232;se selon laquelle la r&#233;volution de l'information
&#233;l&#232;verait le niveau de l'intelligence du public, ce n'est un secret pour
personne que le public sait moins de choses sur les affaires
publiques qu'il n'en savait autrefois. Des millions d'Am&#233;ricains sont
bien incapables de vous dire le premier mot de ce qu'il y a dans la
D&#233;claration des Droits, de ce que fait le Congr&#232;s, de ce que dit la
Constitution sur les pouvoirs du Pr&#233;sident, de l'apparition du syst&#232;me des partis ou de son fonctionnement. Selon un r&#233;cent sondage
d'opinion, une majorit&#233; confortable croit qu'Isra&#235;l est un pays
arabe. Au lieu de rendre, comme d'habitude, l'&#233;cole responsable de
cette ignorance d&#233;primante des affaires publiques, nous devrions
chercher ailleurs une explication plus compl&#232;te, en gardant &#224; l'esprit
que les gens acqui&#232;rent facilement les connaissances dont ils peuvent faire usage. Puisque le public ne participe plus aux d&#233;bats sur
les questions nationales, il n'a aucune raison de s'informer des
affaires civiques. C'est le d&#233;clin du d&#233;bat public, et non pas le syst&#232;me scolaire (quelle que soit, par ailleurs, sa d&#233;gradation) qui fait
que le public est mal inform&#233;, malgr&#233; toutes les merveilles de l'&#226;ge
de l'information. Quand le d&#233;bat devient un art dont on a perdu le
secret, l'information aura beau &#234;tre aussi facilement accessible que
l'on voudra, elle ne laissera aucune marque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que demande la d&#233;mocratie, c'est un d&#233;bat public vigoureux,
et non de l'information. Bien s&#251;r, elle a &#233;galement besoin d'information, mais le type d'information dont elle a besoin ne peut &#234;tre produit que par le d&#233;bat. Nous ne savons pas quelles choses nous
avons besoin de savoir tant que nous n'avons pas pos&#233; les bonnes
questions, et nous ne pouvons poser les bonnes questions qu'en
soumettant nos id&#233;es sur le monde &#224; l'&#233;preuve de la controverse
publique. L'information qui est d'ordinaire con&#231;ue comme une
condition pr&#233;alable au d&#233;bat se comprend mieux comme son produit d&#233;riv&#233;. Quand nous nous engageons dans des discussions qui
captivent enti&#232;rement notre attention en la focalisant, nous nous
transformons en chercheurs avides d'information pertinente. Sinon,
nous absorbons passivement l'information &#8212; si tant est que nous
l'absorbions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;bat politique a commenc&#233; de d&#233;cliner vers le d&#233;but du [XXe] si&#232;cle,
ce qui correspond, assez bizarrement, &#224; une &#233;poque o&#249; la presse devenait plus &#171; responsable &#187;, plus professionnelle, plus consciente de ses
obligations civiques. Dans la premi&#232;re moiti&#233; du XIXe si&#232;cle, la presse
&#233;tait farouchement partisane. Jusque dans les ann&#233;es 1850, les journaux &#233;taient souvent financ&#233;s par les partis politiques. M&#234;me quand
ils sont devenus plus ind&#233;pendants par rapport aux partis, ils n'ont
pas adh&#233;r&#233; &#224; un id&#233;al d'objectivit&#233; ou de neutralit&#233;. En 1841, Horace
Greeley lan&#231;ait son journal, &lt;i&gt;The New York Tribune&lt;/i&gt;, en annon&#231;ant que
ce serait &#171; un p&#233;riodique &#233;galement &#233;loign&#233; d'un c&#244;t&#233; d'un esprit de
parti servile et de l'autre d'une neutralit&#233; b&#226;illonn&#233;e et timor&#233;e &#187;. Des
r&#233;dacteurs en chef &#224; l'esprit &#233;nergique, tels que Greeley, James
Gordon Bennett, E. L. Godkin et Samuel Bowles n'&#233;taient pas
d'accord avec la fa&#231;on dont les exigences de loyaut&#233; &#224; l'&#233;gard du parti
empi&#233;taient sur l'ind&#233;pendance &#233;ditoriale, transformant le r&#233;dacteur
en simple organe d'un parti ou d'une faction, mais ils n'essayaient pas
de dissimuler leurs propres opinions ou d'imposer une stricte s&#233;paration entre informations et contenu &#233;ditorial. Leurs journaux &#233;taient
des p&#233;riodiques d'opinion o&#249; le lecteur s'attendait &#224; trouver un point
de vue bien d&#233;fini, en m&#234;me temps que des critiques sans rel&#226;che des
points de vue oppos&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas un hasard si le journalisme de ce type &#224; &#233;t&#233; florissant
pendant la p&#233;riode qui va de 1830 &#224; 1900, o&#249; la participation
populaire &#224; la politique &#233;tait &#224; son z&#233;nith. Sur le total des hommes
en &#226;ge de voter, le chiffre typique de la participation &#224; l'&#233;lection
pr&#233;sidentielle &#233;tait de 80 %. Apr&#232;s 1900, le pourcentage a d&#233;clin&#233;
nettement (pour passer &#224; 65 % en 1904 et &#224; 59 % en 1912) et il a
continu&#233; &#224; baisser plus ou moins r&#233;guli&#232;rement pendant tout le
si&#232;cle. Les retraites aux flambeaux, les rassemblements de masse
et les joutes oratoires habituelles faisaient de la vie politique au
XIXe si&#232;cle un objet qui int&#233;ressait passionn&#233;ment le public, et le
journalisme servait dans ce contexte de prolongement &#224; la s&#233;ance de
l'assembl&#233;e communale. La presse du XIXe si&#232;cle a cr&#233;&#233; un forum
ouvert &#224; tous o&#249; l'on disputait avec chaleur des probl&#232;mes. Non
seulement les journaux rendaient compte des controverses politiques mais ils y prenaient part, en y entra&#238;nant aussi leurs lecteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La culture de l'imprim&#233; reposait sur les restes d'une tradition orale.
L'imprim&#233; n'&#233;tait pas encore le moyen exclusif de communication,
et il n'avait pas non plus rompu ses attaches avec la langue parl&#233;e.
Le langage de l'imprim&#233; &#233;tait encore fa&#231;onn&#233; par les rythmes et les
exigences du mot parl&#233;, en particulier par les conventions de l'argumentation orale. L'imprim&#233; servait &#224; cr&#233;er un forum plus vaste pour
le mot parl&#233; et pas encore &#224; le remplacer ou &#224; le refa&#231;onner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;bats Lincoln-Douglas ont &#233;t&#233; l'exemple du meilleur de la
tradition orale. Selon les normes modernes, Lincoln et Douglas ont
enfreint toutes les r&#232;gles du discours politique. Ils ont soumis leurs
auditoires (qui rassemblaient jusqu'&#224; quinze mille personnes en une
fois) &#224; une analyse minutieuse de questions complexes. Ils ont parl&#233;
dans un style piquant, familier, parfois audacieux, et avec une candeur consid&#233;rablement sup&#233;rieure &#224; celle que les politiciens jugent
sage d'utiliser aujourd'hui. Ils ont pris des positions bien tranch&#233;es,
qu'il devait leur &#234;tre difficile d'abandonner. Ils se sont conduits
comme si les responsabilit&#233;s politiques &#233;taient porteuses de l'obligation de clarifier les probl&#232;mes au lieu simplement de celle de se faire
&#233;lire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le contraste entre ces d&#233;bats justement c&#233;l&#232;bres et les d&#233;bats
pour les &#233;lections pr&#233;sidentielles de nos jours, o&#249; ce sont les m&#233;dias
qui d&#233;finissent les th&#232;mes et d&#233;terminent les r&#232;gles du jeu, est sans
&#233;quivoque et tr&#232;s clairement &#224; notre d&#233;savantage. Faire interroger
des candidats &#224; une charge politique par des journalistes &#8212; ce qui est
devenu la formule oblig&#233;e du d&#233;bat &#8212; tend &#224; grossir l'importance
des journalistes et &#224; r&#233;duire celle des candidats. Les journalistes
posent des questions &#8212; prosa&#239;ques et pr&#233;visibles pour l'essentiel &#8212;
et aiguillonnent les candidats pour qu'ils leur donnent des r&#233;ponses
rapides et sp&#233;cifiques, se r&#233;servant le droit d'interrompre les
candidats et de leur enlever la parole &#224; chaque fois qu'ils paraissent
s'&#233;carter du th&#232;me impos&#233;. Pour se pr&#233;parer &#224; cette &#233;preuve, les candidats se fient &#224; leurs conseillers qui leur farcissent le cr&#226;ne de faits
et de chiffres, de slogans faciles &#224; retenir et de toute autre chose faisant passer l'impression d'une comp&#233;tence tr&#232;s large et imperturbable. Confront&#233;s non seulement &#224; une arm&#233;e de journalistes pr&#234;ts
&#224; leur sauter sur le poil au moindre faux pas, mais aussi au regard
froid et implacable de la cam&#233;ra, les hommes politiques savent que
tout repose sur leur capacit&#233; &#224; g&#233;rer les impressions visuelles. Il faut
qu'il se d&#233;gage d'eux une sensation de confiance, d'esprit de d&#233;cision, et qu'ils ne donnent jamais l'apparence d'&#234;tre &#224; court de
paroles. La nature de l'occasion demande d'eux qu'ils exag&#232;rent la
port&#233;e et l'efficacit&#233; de la prise de d&#233;cision politique, qu'ils donnent
le sentiment qu'avec les bonnes mesures et la bonne direction, le
pays pourra affronter tous les d&#233;fis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le format du d&#233;bat t&#233;l&#233;vis&#233; demande que tous les candidats se
ressemblent : confiants, sereins et donc irr&#233;els. Mais il leur impose
aussi l'obligation d'expliquer ce qui les rend diff&#233;rents des autres.
Une fois que la question est pos&#233;e, la r&#233;ponse est toute donn&#233;e.
Cette question est de fait avilissante et d&#233;gradante et constitue un
bon exemple de l'effet qu'a la t&#233;l&#233;vision de rabaisser l'objet qu'il
s'agit d'&#233;valuer, de percer &#224; jour tous les d&#233;guisements, de d&#233;gonfler
toutes les pr&#233;tentions. Formul&#233;e de but en blanc, avec l'indispensable dimension sous-jacente de scepticisme g&#233;n&#233;ralis&#233; qui fait for-
c&#233;ment partie du langage de la t&#233;l&#233;vision, la question se r&#233;v&#232;le un
mod&#232;le de question rh&#233;torique : - Qu'est-ce qui vous rend si
unique ? &#8212; Rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est par excellence la question que pose la t&#233;l&#233;vision, parce qu'il
est dans la nature de ce m&#233;dia de nous enseigner, avec une insistance implacable, que personne n'est unique, quelles que soient les
pr&#233;tentions contraires. Au point o&#249; nous en sommes arriv&#233;s dans
notre histoire, il est bien possible que la meilleure qualification pour
exercer une charge &#233;lev&#233;e soit de refuser de coop&#233;rer avec le plan
d'auto-promotion des m&#233;dias. Un candidat qui aurait le courage de
s'abstenir de para&#238;tre dans les &#171; d&#233;bats &#187; organis&#233;s par les m&#233;dias se distinguerait automatiquement des autres et pourrait se pr&#233;valoir
d'une bonne dose de respect de la part du public. Les candidats
devraient r&#233;clamer de pouvoir d&#233;battre directement l'un avec l'autre
au lieu de r&#233;agir &#224; des questions qui leur sont adress&#233;es par des commentateurs et des sp&#233;cialistes. Leur passivit&#233; et leur veulerie les
rabaissent aux yeux des &#233;lecteurs. Ils ont besoin de recouvrer leur
respect pour eux-m&#234;mes en contestant le statut d'arbitres du d&#233;bat
public qu'ont pris les m&#233;dias. Refuser de jouer le jeu selon les r&#232;gles
fix&#233;es par les m&#233;dias ferait prendre conscience aux gens de
l'immense influence ill&#233;gitime que les m&#233;dias en sont arriv&#233;s &#224; exercer sur la politique am&#233;ricaine.
Ce serait aussi l'indice crucial de la pr&#233;sence chez le candidat d'un caract&#232;re identifiable
par les &#233;lecteurs et auquel ils pourraient se rallier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-il arriv&#233; &#224; la tradition dont les d&#233;bats Lincoln-Douglas
nous ont donn&#233; un exemple ? Les scandales de l'&#194;ge du toc donn&#232;rent mauvaise r&#233;putation &#224; la politique des partis. Ils vinrent conforter les doutes et les inqui&#233;tudes que les &#171; gens de bien &#187; nourrissaient
d&#233;j&#224; &#224; l'av&#232;nement de la d&#233;mocratie jacksonienne. Au cours des
ann&#233;es 1870 et 1880, il &#233;tait devenu courant parmi les classes instruites d'avoir une mauvaise opinion de la politique. Les r&#233;formateurs issus de la bonne soci&#233;t&#233; &#8212; ceux que leurs ennemis qualifiaient de &lt;i&gt;mugwumps&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Provenant d'un dialecte indien et signifiant &#171; grand chef &#187;, le terme de &#171; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#8212; r&#233;clamaient que la politique soit professionnalis&#233;e,
ce qui aurait permis de lib&#233;rer la fonction publique du &#171; syst&#232;me des
d&#233;pouilles &#187; et du contr&#244;le des partis et de substituer aux nominations politiques un corps d'experts qualifi&#233;s. M&#234;me ceux qui rejet&#232;rent l'appel &#224; d&#233;clarer leur ind&#233;pendance par rapport au syst&#232;me
des partis, comme Theodore Roosevelt (qui, par son refus &#224; abandonner le parti r&#233;publicain, provoqua la fureur des &#171; ind&#233;pendants &#187;)
partageaient l'enthousiasme des &lt;i&gt;mugwumps&lt;/i&gt; pour la r&#233;forme de la
fonction publique. Selon Roosevelt, les &#171; gens de bien &#187; devaient
aller d&#233;fier les hommes mis en place par le syst&#232;me des d&#233;pouilles
sur leur propre territoire au lieu de se retirer sur la touche de la vie
politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement pour un grand nettoyage de la politique gagna
de la force pendant l'&#233;poque progressiste. Sous la direction de Roosevelt, de Woodrow Wilson, de Robert La Follette et de William
Jennings Bryan, les progressistes pr&#234;chaient &#171; l'efficacit&#233; &#187;, &#171; le bon
gouvernement &#187;, &#171; l'entente au-del&#224; des clivages de partis &#187; et &#171; la
gestion scientifique &#187; des affaires publiques, d&#233;clarant la guerre au
syst&#232;mes des &#171; &lt;i&gt;bosses&lt;/i&gt; &#187;. Ils s'en prirent au syst&#232;me de l'anciennet&#233; au
Congr&#232;s, limit&#232;rent les pouvoirs du &lt;i&gt;Speaker&lt;/i&gt; (pr&#233;sident) de la
Chambre des Repr&#233;sentants, remplac&#232;rent les maires des grandes
villes par des &lt;i&gt;managers&lt;/i&gt; (syndics) et d&#233;l&#233;gu&#232;rent d'importantes fonctions de gouvernement &#224; des commissions nomm&#233;es disposant d'un
&#233;tat-major d'administrateurs qualifi&#233;s. Se rendant compte que les
&#171; machines &#187; politiques dans les grandes villes &#233;taient des bureaux
Rissistance sociale d'un type rudimentaire, distribuant du travail et
d'autres avantages &#224; leur client&#232;le et s'assurant ainsi leur loyaut&#233;, les
progressistes entreprirent de cr&#233;er un assistanat d'&#201;tat comme
moyen de concurrencer les &#171; machines &#187;. Ils lanc&#232;rent des enqu&#234;tes
exhaustives sur la criminalit&#233;, le vice, la mis&#232;re et autres &#171; probl&#232;mes
sociaux &#187;. Leur position &#233;tait que gouverner est une science, pas un
art. Ils forg&#232;rent des liens entre l'&#201;tat et l'universit&#233; de mani&#232;re &#224;
garantir l'apport constant d'experts et de savoir sp&#233;cialis&#233;. Mais le
d&#233;bat public avait pour eux peu d'int&#233;r&#234;t. De leur point de vue, la
plupart des questions politiques &#233;taient trop complexes, pour &#234;tre
soumises au jugement du peuple. Ils aimaient opposer l'expert
scientifique &#224; l'orateur, voyant dans ce dernier un moulin &#224; paroles
inutile dont les diatribes ne faisaient qu'embrouiller l'esprit du
public.
Le professionnalisme dans la politique signifiait professionnalisme dans le journalisme. La liaison entre les deux fut &#233;nonc&#233;e par Walter Lippmann dans une remarquable s&#233;rie d'ouvrages : &lt;i&gt;Liberty
and the News&lt;/i&gt; (1920), &lt;i&gt;Public Opinion&lt;/i&gt; (1922) et &lt;i&gt;The Phantom Public&lt;/i&gt;
(1925). Ils ont fourni au journalisme moderne sa charte fondatrice,
l'argumentation la plus &#233;labor&#233;e en faveur d'un journalisme qui
serait guid&#233; par le nouvel id&#233;al de l'objectivit&#233; professionnelle. Lippmann a avanc&#233; des crit&#232;res qui sont toujours ceux sur lesquels on
juge la presse &#8212; avec pour r&#233;sultat habituel qu'on ne la trouve pas &#224;
leur hauteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois ce qui nous occupe ici n'est pas de savoir si la presse a
su &#234;tre &#224; la hauteur des crit&#232;res de Lippmann, mais comment tout
d'abord il en est arriv&#233; &#224; d&#233;finir ces crit&#232;res. En 1920, Lippmann et
Charles Merz publiaient dans &lt;i&gt;The New Republic&lt;/i&gt; un long article examinant la mani&#232;re dont la presse avait rendu compte de la r&#233;volution russe. Aujourd'hui oubli&#233;e, cette &#233;tude montrait que les journaux am&#233;ricains avaient donn&#233; &#224; leurs lecteurs une description de la
R&#233;volution d&#233;form&#233;e par leurs pr&#233;jug&#233;s anti-bolch&#233;viques, une tendance &#224; prendre leurs d&#233;sirs pour des r&#233;alit&#233;s et de l'ignorance pure
et simple. La r&#233;daction de &lt;i&gt;Liberty and the News&lt;/i&gt; &#233;tait aussi motiv&#233;e
par l'&#233;croulement de l'objectivit&#233; journalistique pendant la guerre,
quand les journaux s'&#233;taient auto-d&#233;sign&#233;s &#171; d&#233;fenseurs de la foi &#187;.
Selon Lippmann, le r&#233;sultat avait &#233;t&#233; une &#171; rupture des moyens de
connaissance du public &#187;. La difficult&#233; d&#233;passait la guerre ou la
r&#233;volution, &#171; destructeurs supr&#234;mes de la pens&#233;e r&#233;aliste &#187;. L'&#233;talage
de sexualit&#233;, de violence et de &#171; faits divers &#187; &#8212; produits de base du
journalisme de masse moderne &#8212; soulevait de graves questions sur
l'avenir de la d&#233;mocratie. &#171; Tout ce qu'ont pr&#233;tendu les critiques les
plus mordants de la d&#233;mocratie est vrai s'il n'y a pas apport constant
d'informations fiables et pertinentes. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Public Opinion&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;The Phantom Public&lt;/i&gt;, Lippmann r&#233;pondait de fait aux critiques en red&#233;finissant la d&#233;mocratie. La d&#233;mocratie ne demandait pas que le peuple se gouverne litt&#233;ralement lui-m&#234;me. Le public n'avait dans le gouvernement qu'une part
strictement proc&#233;duri&#232;re. L'int&#233;r&#234;t du public n'allait pas jusqu'&#224; la
substance de la prise de d&#233;cisions. &#171; Le public s'int&#233;resse &#224; la Loi,
pas aux lois ; &#224; la m&#233;thode du droit, pas &#224; sa substance. &#187; Les questions de substance devaient &#234;tre d&#233;cid&#233;es par des administrateurs
comp&#233;tents qui, par leur acc&#232;s &#224; une information fiable, &#233;taient
immunis&#233;s contre les &#171; symboles &#187; &#233;motionnels et les &#171; st&#233;r&#233;otypes &#187;
qui dominaient le d&#233;bat public. Le public &#233;tait incomp&#233;tent pour se
gouverner et ne se souciait m&#234;me pas de se gouverner, du point de
vue de Lippmann. Mais tant que l'on appliquait des r&#232;gles assurant
l'&#233;quit&#233;, le public se satisferait de laisser le gouvernement &#224; des
experts &#8212; pourvu, bien s&#251;r, que ces experts obtiennent des r&#233;sultats,
cette abondance toujours croissante de commodit&#233;s et de bien-&#234;tre
qui s'identifiait si &#233;troitement au mode de vie am&#233;ricain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lippmann reconnaissait le conflit qui existait entre ses recommandations et la th&#233;orie re&#231;ue de la d&#233;mocratie, selon laquelle les
citoyens devaient participer aux d&#233;bats sur les prises de d&#233;cision
publiques et y avoir une action, ne serait-ce qu'indirecte. Il soutenait que la th&#233;orie d&#233;mocratique avait ses racines dans des conditions sociales qui n'existaient plus. Elle pr&#233;supposait un &#171; citoyen
omni-comp&#233;tent &#187;, un &#171; bonhomme encyclop&#233;dique &#187; qui ne pouvait se trouver que dans une &#171; communaut&#233; simple et referm&#233;e sur
elle-m&#234;me &#187;. Dans &#171; le milieu vaste et impr&#233;visible &#187; du monde
moderne, ce vieil id&#233;al de citoyennet&#233; &#233;tait obsol&#232;te. La complexit&#233;
d'une soci&#233;t&#233; industrielle demandait un gouvernement confi&#233; &#224; des
responsables qui seraient n&#233;cessairement guid&#233;s &#8212; puisque toute
forme de d&#233;mocratie directe &#233;tait &#224; pr&#233;sent impossible &#8212; soit par
l'opinion publique, soit par le savoir d'experts. L'opinion publique
n'&#233;tait pas fiable parce qu'elle ne pouvait &#234;tre unie qu'en faisant
appel &#224; des slogans et &#224; des &#171; images symboliques &#187;. La m&#233;fiance de
Lippmann &#224; l'&#233;gard de l'opinion publique reposait sur la distinction
&#233;pist&#233;mologique entre v&#233;rit&#233; et simple opinion. Dans sa conception,
la v&#233;rit&#233; surgissait d'une enqu&#234;te scientifique d&#233;sint&#233;ress&#233;e ; tout le
reste &#233;tait id&#233;ologie. Donc la port&#233;e du d&#233;bat public devait &#234;tre s&#233;v&#232;rement restreinte. Dans le meilleur des cas, le d&#233;bat public &#233;tait une
n&#233;cessit&#233; p&#233;nible &#8212; non pas l'essence m&#234;me de la d&#233;mocratie mais
son &#171; d&#233;faut premier &#187; qui ne naissait que du fait qu'on disposait
malheureusement d'une quantit&#233; limit&#233;e de &#171; connaissance exacte &#187;.
Dans l'id&#233;al, le d&#233;bat public n'aurait aucunement lieu ; les d&#233;cisions
se baseraient seulement sur des &#171; normes de mesure &#187; scientifiques.
La science tranchait net dans &#171; les slogans et les st&#233;r&#233;otypes
paralysants &#187;, dans &#171; les fils de la m&#233;moire et de l'&#233;motion &#187; qui
immobilisaient dans leurs n&#339;uds &#171; l'administrateur responsable &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la vision de Lippmann, le r&#244;le de la presse &#233;tait de faire circuler de l'information et non d'encourager la discussion. La relation
entre information et discussion &#233;tait antagoniste, et non compl&#233;mentaire. Sa position n'&#233;tait pas qu'une information fiable &#233;tait une
condition pr&#233;alable n&#233;cessaire &#224; la discussion ; au contraire, ce qu'il
voulait dire, c'est que l'information excluait la discussion, rendait
toute discussion inutile. Les d&#233;bats &#233;taient ce qui se produisait en
l'absence d'information fiable. Lippmann avait oubli&#233; ce qu'il avait
appris (ou ce qu'il aurait d&#251; apprendre) de William James et John
Dewey : que notre qu&#234;te d'une information fiable est elle-m&#234;me
guid&#233;e par les questions qui sont soulev&#233;es au cours des discussions
portant sur une s&#233;rie d'actions donn&#233;e. C'est seulement en soumettant nos pr&#233;f&#233;rences et nos projets &#224; l'&#233;preuve du d&#233;bat que nous en
arrivons &#224; comprendre ce que nous savons et ce qu'il nous reste &#224;
apprendre. Tant que nous n'avons pas &#224; d&#233;fendre nos opinions en
public, elles demeurent des opinions au sens p&#233;joratif que Lippmann
donne &#224; ce mot &#8212; des convictions &#224; moiti&#233; form&#233;es fond&#233;es sur des
impressions al&#233;atoires et des pr&#233;suppos&#233;s admis sans examen. C'est
l'acte de formuler nos conceptions et de les d&#233;fendre qui les tire de la
cat&#233;gorie des &#171; opinions &#187;, qui leur donne forme et d&#233;finition et
permet &#233;galement &#224; d'autres de les identifier comme la description
de leur propre exp&#233;rience. Bref, nous n'en arrivons &#224; conna&#238;tre ce que
nous avons en t&#234;te qu'en nous expliquant devant les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, la tentative de convertir autrui &#224; notre propre point de
vue comporte le risque qu'il puisse nous arriver d'adopter plut&#244;t le
leur. Il nous faut entrer par l'imagination dans les arguments de nos
adversaires, ne serait-ce que dans l'intention de les r&#233;futer, et peut-
&#234;tre qu'au bout du compte nous nous retrouverons persuad&#233;s par
ceux que nous cherchions &#224; persuader. La discussion est risqu&#233;e et
impr&#233;visible, et pour cette raison elle est &#233;ducative. Pour la plupart
d'entre nous, nous tendons &#224; y voir (comme Lippmann) le choc de
dogmes rivaux, une foire d'empoigne o&#249; aucun des deux camps ne
c&#232;de de terrain. Mais on ne remporte pas une discussion en faisant
taire ses adversaires &#224; force de hurlements. On la remporte en faisant
changer d'avis son adversaire &#8212; chose qui ne peut arriver que si l'on
accorde une &#233;coute respectueuse aux arguments adverses et que l'on
persuade quand m&#234;me ceux qui les avancent qu'il y a quelque chose
qui ne va pas dans ces arguments. Pendant que nous sommes engag&#233;s dans cette activit&#233;, il se peut bien que ce soit nous qui d&#233;cidions
qu'il y a quelque chose qui ne va pas dans les n&#244;tres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous maintenons fermement que le d&#233;bat est l'essence de l'&#233;ducation, nous d&#233;fendrons la d&#233;mocratie comme la forme de gouvernement non pas la plus efficace mais la plus &#233;ducative, telle qu'elle &#233;tend
aussi largement que possible le cercle de la discussion et oblige ainsi
tous les citoyens &#224; articuler leurs conceptions, &#224; les mettre en danger
et &#224; cultiver les vertus de l'&#233;loquence, de la clart&#233; de pens&#233;e et
d'expression, et du jugement solide. Comme le relevait Lippmann, les
petites communaut&#233;s constituent le lieu classique de la d&#233;mocratie &#8212;
non pas toutefois parce qu'elles sont &#171; referm&#233;es sur elles-m&#234;mes &#187;,
mais simplement parce qu'elles permettent &#224; tout le monde de
prendre part aux d&#233;bats publics. Au lieu de rejeter sommairement la
d&#233;mocratie directe comme n'ayant aucune pertinence dans les conditions modernes, il nous faut la recr&#233;er sur une grande &#233;chelle. De ce
point de vue, la presse sert d'&#233;quivalent &#224; l'assembl&#233;e communale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est de fait ce qu'a soutenu Dewey &#8212; peu clairement toutefois,
h&#233;las ! &#8212; dans &lt;i&gt;The Public and Its Problems&lt;/i&gt; (1927), ouvrage &#233;crit en
r&#233;ponse aux r&#233;flexions d&#233;sobligeantes de Lippmann sur l'opinion
publique. La distinction &#233;tablie par Lippmann entre v&#233;rit&#233; et information reposait sur une &#171; th&#233;orie passive de la connaissance comme
spectacle &#187; ainsi que l'explique James W. Carey dans son &lt;i&gt;Communication as Culture&lt;/i&gt; (1989). Dans la conception des choses que se faisait
Lippmann, la connaissance est ce que nous recevons quand un observateur, de pr&#233;f&#233;rence form&#233; scientifiquement, nous pr&#233;sente une copie
de la r&#233;alit&#233; que nous pouvons tous reconna&#238;tre. De son c&#244;t&#233;, Dewey
savait que m&#234;me les scientifiques d&#233;battent entre eux. Il soutenait
qu'une &#171; enqu&#234;te syst&#233;matique &#187; n'&#233;tait que le commencement de la
connaissance et non pas sa forme finale. La connaissance dont avait
besoin toute communaut&#233; &#8212; qu'il s'agisse d'une communaut&#233; de
chercheurs scientifiques ou d'une communaut&#233; politique &#8212; ne se
d&#233;gageait que du &#171; dialogue &#187; et d'un &#171; &#233;change direct &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme l'indique Carey, il est significatif que l'analyse de la communication selon Dewey mette plut&#244;t l'accent sur l'oreille que sur
l'&#339;il. Dewey &#233;crit en effet : &#171; La conversation a une importance
vitale qui manque dans les paroles fix&#233;es et gel&#233;es de l'&#233;crit... Les
liaisons de l'oreille avec la pens&#233;e et l'&#233;motion vitales qui s'expriment
sont immens&#233;ment plus &#233;troites et plus diverses que celles de l'&#339;il.
La vision est spectatrice ; l'ou&#239;e est participante. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La presse &#233;tend la port&#233;e du d&#233;bat en apportant au mot parl&#233; le
suppl&#233;ment du mot &#233;crit. Si la presse doit s'excuser de quelque chose,
ce n'est pas du fait que le mot &#233;crit soit un pi&#232;tre substitut pour la
langue pure des math&#233;matiques. Dans ce rapport, ce qui compte,
c'est que le mot &#233;crit soit un pi&#232;tre substitut pour le mot parl&#233;. Mais
c'est toutefois un substitut acceptable aussi longtemps que l'&#233;crit
prend pour mod&#232;le l'oral et non pas les math&#233;matiques. Si la presse
n'&#233;tait pas fiable selon Lippmann, c'&#233;tait parce qu'elle ne pouvait
jamais nous donner des repr&#233;sentations exactes de la r&#233;alit&#233;, mais seulement des &#171; images symboliques &#187; et des st&#233;r&#233;otypes. L'analyse de
Dewey sous-entendait une voie critique plus p&#233;n&#233;trante. Pour citer
Carey : &#171; La presse en percevant son r&#244;le comme celui d'informer le
public abandonne le r&#244;le d'organisme charg&#233; de faire vivre la conversation de notre culture. &#187; Ayant adh&#233;r&#233; &#224; l'id&#233;al d'objectivit&#233; de Lippmann, la presse ne sert plus &#224; cultiver &#171; certaines habitudes vitales &#187;
dans la communaut&#233; : &#171; la capacit&#233; de suivre un argument, de saisir le
point de vue d'autrui, d'&#233;largir les fronti&#232;res de l'entendement, de
d&#233;battre les diff&#233;rentes finalit&#233;s que l'on pourrait choisir de viser. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mont&#233;e parall&#232;le et simultan&#233;e de la publicit&#233; et des relations
publiques contribue &#224; expliquer pourquoi la presse a renonc&#233; &#224; sa
fonction la plus importante &#8212; celle d'agrandir le forum public &#8212; en
m&#234;me temps qu'elle devenait plus &#171; responsable &#187;. Une presse responsable, par opposition &#224; une presse partisane ou ancr&#233;e dans ses
opinions attirait le type de lecteurs que les publicitaires &#233;taient
avides de toucher : des lecteurs nantis, qui pour la plupart se consid&#233;raient probablement des &#233;lecteurs ind&#233;pendants. Ces lecteurs
voulaient avoir l'assurance de lire toutes les nouvelles qu'il est
convenable de publier et non pas la vision des choses d'un r&#233;dacteur
en chef, marqu&#233;e par l'idiosyncrasie et sans doute biais&#233;e. On en est
arriv&#233; &#224; ce que responsabilit&#233; soit synonyme de recul devant toute
controverse, parce que les annonceurs &#233;taient dispos&#233;s &#224; payer pour
cela. Certains annonceurs &#233;taient &#233;galement dispos&#233;s &#224; payer pour
du sensationnalisme, quoiqu'au total ils aient pr&#233;f&#233;r&#233; un lectorat
respectable plut&#244;t que simplement une forte circulation. En tout
cas, ce qu'ils ne pr&#233;f&#233;raient pas, c'&#233;tait de &#171; l'opinion &#187; &#8212; non que les
arguments philosophiques de Lippmann les aient marqu&#233;s, mais
parce qu'un journalisme aux opinions tranch&#233;es ne leur garantissait
pas le bon public. Sans doute esp&#233;raient-ils aussi qu'une aura
d'objectivit&#233;, marque caract&#233;ristique du journalisme responsable,
viendrait d&#233;teindre aussi sur les r&#233;clames qui entouraient des
colonnes de texte de plus en plus minces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par un curieux retournement de l'histoire, la publicit&#233;, la promotion
et les autres formes de persuasion commerciale en sont venues elles-
m&#234;mes &#224; se d&#233;guiser en information. Publicit&#233; et promotion se sont
substitu&#233;es au d&#233;bat ouvert. &#171; Les persuadeurs cach&#233;s &#187; (selon la formule
de Vance Packard) ont remplac&#233; les r&#233;dacteurs d'antan, les essayistes et
les orateurs qui ne faisaient pas myst&#232;re de leur engagement partisan.
L'information et la promotion sont devenues de plus en plus impossibles &#224; distinguer. L'essentiel des &#171; nouvelles &#187; dans nos journaux &#8212;
40 % selon l'estimation optimiste de M. Scott Cutlip, professeur &#224;
l'universit&#233; de Georgie &#8212; est constitu&#233; d'&#233;l&#233;ments qui sont d&#233;bit&#233;s par
des agences de presse et des offices de relations publiques et r&#233;gurgit&#233;s
ensuite sans modification par les organes journalistiques &#171; objectifs &#187;.
Nous nous sommes habitu&#233;s &#224; l'id&#233;e que l'essentiel de l'espace dans nos
quotidiens d'information, si l'on peut dire, soit consacr&#233; &#224; la publicit&#233;
&lt;br /&gt;&#8212; au moins les deux tiers dans la plupart des quotidiens. Mais si nous
consid&#233;rons les relations publiques comme une autre forme de publicit&#233;, ce qui n'est pas vraiment tir&#233; par les cheveux puisque les deux
sont aliment&#233;es par des entreprises priv&#233;es d'inspiration commerciale,
il nous faut &#224; pr&#233;sent nous faire &#224; l'id&#233;e qu'une grande partie des
&#171; nouvelles &#187; est constitu&#233;e aussi de publicit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;clin de la presse partisane et l'av&#232;nement d'un nouveau type
de journalisme qui professe des normes rigoureuses d'objectivit&#233; ne
nous assurent pas un apport constant d'informations utilisables. Si
l'information n'est pas produite par un d&#233;bat public soutenu, elle sera
pour l'essentiel au mieux d&#233;pourvue de pertinence, et au pire trompeuse et manipulatrice. De plus en plus, l'information est produite
par des gens qui d&#233;sirent promouvoir quelque chose ou quelqu'un &#8212;
un produit, une cause, un candidat ou un &#233;lu &#8212; sans s'en remettre
pour cela &#224; ses qualit&#233;s intrins&#232;ques ni en faire explicitement la
r&#233;clame en avouant qu'ils y ont un int&#233;r&#234;t personnel. Dans son z&#232;le &#224;
informer le public, une bonne partie de la presse est devenue le canal
tout trouv&#233; de ce qui est l'&#233;quivalent de cet insupportable courrier
promotionnel qui encombre nos bo&#238;tes aux lettres. Comme la poste &#8212;
encore une institution qui servait autrefois &#224; &#233;largir la sph&#232;re de la discussion interpersonnelle et &#224; cr&#233;er des &#171; comit&#233;s de correspondance &#187; &#8212; elle distribue aujourd'hui une profusion d'information inutile, indigeste, dont personne ne veut, et qui pour la plus grande part va finir
au panier sans qu'on l'ait lue. L'effet le plus important de cette obsession de l'information, &#224; part la destruction d'arbres pour fabriquer du
papier et le fardeau croissant que repr&#233;sente &#171; la gestion des d&#233;chets &#187;,
est d'affaiblir l'autorit&#233; du mot. Quand on se sert des mots comme de
simples instruments de propagande ou de promotion, ils perdent leur
pouvoir de persuasion. Ils cessent bient&#244;t d'avoir la moindre signification. Les gens perdent leur capacit&#233; &#224; se servir du langage avec pr&#233;cision et de fa&#231;on expressive, ou m&#234;me &#224; distinguer un mot d'avec un
autre. Le mot parl&#233; se mod&#232;le sur le mot &#233;crit au lieu que ce soit
l'inverse, et la parole ordinaire commence &#224; ressembler au jargon
ampoul&#233; que nous trouvons dans les journaux. La parole ordinaire
commence &#224; ressembler &#224; de &#171; l'information &#187; &#8212; catastrophe dont
peut-&#234;tre la langue anglaise ne se rel&#232;vera jamais.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Provenant d'un dialecte indien et signifiant &#171; grand chef &#187;, le terme de &#171; mugwump &#187;
est utilis&#233; pour d&#233;signer ironiquement le patricien, l'intellectuel, voire l'artiste, d&#233;go&#251;t&#233; par
l'&#233;volution d&#233;mocratique et mat&#233;rialiste de la vie am&#233;ricaine, et r&#233;volt&#233; par la place
grandissante des immigrants non anglo-saxons et leurs syst&#232;mes client&#233;listes (machines) dans les
grandes villes, domin&#233; par un boss, interm&#233;diaire tout-puissant. Leur organe naturel est The
Nation de Godkin. (N d T)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
	<item xml:lang="fr">
		<title>Purification &#233;thique</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?993-Purification-ethique</link>
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		<dc:date>2019-11-20T10:59:54Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>Progressisme</dc:subject>
		<dc:subject>Lib&#233;ralisme</dc:subject>
		<dc:subject>Politique</dc:subject>
		<dc:subject>Article</dc:subject>
		<dc:subject>Pseudo-subversion</dc:subject>
		<dc:subject>Oligarchie</dc:subject>
		<dc:subject>Parti m&#233;diatique</dc:subject>
		<dc:subject>Muray P.</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Article paru dans L'Idiot International n&#176;87, 1993, repris dans Essais, Les Belles Lettres 2010, chap. Exorcismes Spirituels I. Rejet de greffe, pp. 744-747. &#192; quoi servent les&#171; affaires &#187;, les mises en cause, ces bouff&#233;es d'inculpation ou de condamnation d'hommes politiques, ces r&#233;v&#233;lations fi&#233;vreuses de leurs malversations, ces fausses factures, cette Haute Cour et ces basses amnisties, toute cette euphorie de p&#233;nal, cet emballement fantastique de la machine de Justice, elle-m&#234;me (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-insignifiance-cynisme-nihilisme-" rel="directory"&gt;Insignifiance, cynisme, nihilisme&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-33-progres-+" rel="tag"&gt;Progressisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-53-liberalisme-+" rel="tag"&gt;Lib&#233;ralisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-112-article-+" rel="tag"&gt;Article&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-116-pseudo-subversion-+" rel="tag"&gt;Pseudo-subversion&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-131-oligarchie-+" rel="tag"&gt;Oligarchie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-Parti-mediatique-+" rel="tag"&gt;Parti m&#233;diatique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-252-Muray-P-+" rel="tag"&gt;Muray P.&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Article paru dans L'Idiot International n&#176;87, 1993, repris dans Essais, Les Belles Lettres 2010, chap. Exorcismes Spirituels I. Rejet de greffe, pp. 744-747.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#192; quoi servent les&#171; affaires &#187;, les mises en cause, ces bouff&#233;es d'inculpation ou de condamnation d'hommes politiques, ces r&#233;v&#233;lations fi&#233;vreuses de leurs malversations, ces fausses factures, cette Haute Cour et ces basses amnisties, toute cette euphorie de p&#233;nal, cet emballement fantastique de la machine de Justice, elle-m&#234;me r&#233;&#233;lectris&#233;e sans cesse par la machine &#224; Spectacle devenue la donn&#233;e de base de la soci&#233;t&#233; ? D'o&#249; viennent cette passion de moralit&#233;, cet essor de la vertu, cette &#233;pid&#233;mie bouffonne de ressentiment p&#233;naliste et justiciaire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oh ! je suis bien d'accord, &#231;a n'a rien de d&#233;sagr&#233;able de voir tous ces &#171; &#233;lus &#187;, les socialistes surtout, se prendre dans la gueule les le&#231;ons de morale par lesquelles ils sont venus au pouvoir, et jouer en direct, soir apr&#232;s soir, &#171; les Marches de lopprobre &#187;, &#171; la Nuit des escrocs &#187; ou &#171; Perdu de r&#233;putation &#187;, avant de plonger dans un &#171; Perdu de vue &#187; total et d&#233;finitif. &#199;a n'a rien de triste qu'ils trouvent enfin, sur le th&#233;&#226;tre o&#249; ils se sont donn&#233; tant de mal pour grimper, la guillotine qui va les raccourcir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais tous ces &#171; scandales &#187;, &#224; mon go&#251;t, l&#232;chent un peu trop le spectateur dans le sens interactif du poil. Si le bouc &#233;missaire a tant de succ&#232;s c'est qu'il gonfle l'audimat. La vindicte est la meilleure des marchandises. C'est LA marchandise par excellence. Demain, ce sera autre chose. La t&#233;l&#233; elle-m&#234;me, peut-&#234;tre ; ou l'ang&#233;lisme qui coule d'elle comme une s&#233;cr&#233;tion naturelle (la mode, chez les pires canailles, n'est-elle pas depuis quelques semaines de dire du mal du Bien ?). Malheureux hommes politiques ! Leur destin est inexorable : ils croient s'en sortir en venant dans les m&#233;dias se plaindre d'&#234;tre victimes de &#171; lynchages m&#233;diatiques &#187;. Ils essaient de protester, ils se d&#233;fendent, ils exhibent leur innocence comme des plaies. Par-dessus tout, ils mettent en avant leur&#171; devoir de Transparence &#187;, ce truc r&#233;pugnant, ce st&#233;r&#233;otype parmi d'autres du programme d'asservissement de la soci&#233;t&#233;, sans se rendre compte qu'ils aff&#251;tent le tranchant qui leur coupera le sifflet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la roulette de la T&#233;l&#233;fortune, ces survivants d'un &#226;ge qui meurt ont &#233;t&#233; choisis comme victimes &#224; exhiber. Leur accession &#224; la sc&#232;ne ne se fait d&#233;j&#224; pratiquement plus qu'&#224; la condition qu'ils y paraissent comme accus&#233;s. Le Spectacle ne les trouve rentables qu'en tant que coupables. Ce ne sont que de vieux p&#232;res de horde qu'on abat l'un apr&#232;s l'autre. Chaque &#233;poque a int&#233;r&#234;t &#224; noircir la pr&#233;c&#233;dente, de sorte qu'elle-m&#234;me sera d&#233;clar&#233;e id&#233;ale et d&#233;lectable. Le &#171; t&#233;n&#233;breux &#187; Moyen &#194;ge a &#233;t&#233; invent&#233; par la Renaissance comme son repoussoir. Aujourd'hui o&#249; tout s'acc&#233;l&#232;re, o&#249; les unit&#233;s temporelles ne cessent de se r&#233;tr&#233;cir, les p&#233;riodes &#224; p&#233;naliser sont plus courtes, plus proches. Les &#171; ann&#233;es 90 &#187; (toute personne qui emploie les expressions &#171; ann&#233;es 90 &#187;, &#171; 70 &#187;, etc., a droit &#224; mon m&#233;pris imm&#233;diat) ont leur b&#234;te noire : les &#171; ann&#233;es 80 &#187;. C'est passionnant. Chaque &#171; nouveau monde &#187;, pour se croire nouveau, a besoin d'un ancien monde, d'un Ancien R&#233;gime bl&#226;mable et condamnable &#224; merci. Au besoin, on l'invente. L'innocence du temps pr&#233;sent ne peut s'&#233;tablir que sur la culpabilit&#233; du pass&#233;, m&#234;me tout r&#233;cent. Par le d&#233;voilement des turpitudes de la vieille soci&#233;t&#233; (en l'occurrence de la &#171; classe politique &#187;), l'homme de l'&#233;poque actuelle se d&#233;couvre encore plus propre qu'il ne croyait, encore plus beau, plus sain, plus r&#233;concili&#233;, plus coloris&#233;, plus innocent et plus moral. Plus soumis aussi, et avec quel enthousiasme. La t&#233;l&#233; est pure, nous sommes purs. &lt;i&gt;Vous &#234;tes formidables&lt;/i&gt;. Quelques salauds, pour le contraste, d&#233;filent sur l'&#233;cran. C'est la grande purge. On liquide. On liquide. L'argent &#171; sale &#187; est une part de la part maudite, une miette du Mal essentiel. Le d&#233;signer comme responsable &#233;vite de regarder l'&#233;conomique devenu harcelant, et la marchandise emball&#233;e. On liquide, on lave, on &#233;pure. D'ailleurs, l'argent, la &#171; tournoyante volute de l'or &#187; comme disait Balzac, c'est &#224; la t&#233;l&#233; aussi qu'on fait semblant de le penser, maintenant, dans &#171; Combien &#231;a co&#251;te ? &#187; par exemple, et &#171; Combien &#231;a co&#251;te ? &#187; n'est que l'un des instruments de la Transparence devenue diktat : moins on &#233;pilogue sur le monde, plus on le veut diaphane.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Inutile d'incriminer la folie d&#233;mesur&#233;e d'une poign&#233;e de juges incontr&#244;lables. Ils occupent tr&#232;s bien leur terrain, je trouve, ces chasseurs de sorci&#232;res, exactement comme les m&#233;decins campent sur le leur. L'&#232;re du p&#233;nal s'harmonise admirablement avec celle de la sant&#233;. Triomphe de la Loi &#224; feu et &#224; sang ! Tout non-inculp&#233; est un suspect qui s'ignore. Gendarme d'apr&#232;s la fin de l'Histoire, tr&#244;ne de la Justice, missionnaire du Bien, le Spectacle s'engage dans toutes les campagnes &#233;difiantes de prohibition des jouissances qui s'offrent &#224; lui parce qu'il y d&#233;couvre une chance inesp&#233;r&#233;e de survie. Il n'est pas indiff&#233;rent que la Showcratie ait fait du &#171; rejet &#187; ou de l' &#171; exclusion &#187; ses phobies essentielles : c'est d'&#234;tre elle-m&#234;me rejet&#233;e ou exclue, bien s&#251;r, qu'elle n'arr&#234;te pas de trembler. En devenant un tribunal permanent des flagrants d&#233;lits, elle ne fait que poursuivre son but unique : la perp&#233;tuation de son omnipr&#233;sence &#224; travers la domestication sans cesse affin&#233;e de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La morale aime l'audimat et l'audimat aime la morale. Les grandes tyrannies restent g&#233;n&#233;ralement m&#233;morables par leurs grands proc&#232;s. Notre dictature du Bien et des solidarit&#233;s de voisinage ne fait pas exception &#224; cette r&#232;gle de d&#233;monologie &#233;l&#233;mentaire. On fait exister des coupables comme, dans &lt;i&gt;1984&lt;/i&gt;, l'Eurasia et l'Estasia, ces deux puissances mondiales mythiques avec lesquelles l'Oc&#233;ania est en pseudo-guerre perp&#233;tuelle, ce qui permet de canaliser les &#233;nergies, de nourrir les haines n&#233;cessaires &#224; la prolongation de la servitude, et garantit que l'on continuera en toute tranquillit&#233; &#224; faire des affaires. Les politiques sont devenus des coupables professionnels, et les coupables passent bien &#224; l'&#233;cran. Le corrompu est t&#233;l&#233;g&#233;nique. Et que l'on n'aille pas objecter que la t&#233;l&#233; elle-m&#234;me est attaqu&#233;e, notamment dans la personne de l'une de ses vedettes, ce qui prouverait que la Justice est sup&#233;rieure au Spectacle. Ah ! l&#224;, ce serait le moment de relire et de m&#233;diter Kafka ; et de se souvenir que l'officier de &lt;i&gt;La Colonie p&#233;nitentiaire&lt;/i&gt;, pour d&#233;montrer &#224; son interlocuteur l' excellence de la machine &#224; punir, n'h&#233;site pas &#224; se placer lui-m&#234;me sous la grande herse de verre o&#249; il subira le supplice jusqu'&#224; en mourir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La cl&#233; de tout &#231;a ? La vraie de vraie ? Le secret des secrets ? Dans la soci&#233;t&#233; actuelle, &lt;i&gt;il n'y a plus rien pour occuper le d&#233;sir&lt;/i&gt;. Les limites du sexe de masse sont atteintes depuis longtemps. Apr&#232;s des si&#232;cles d'obscurit&#233;, le plaisir et les corps, exhib&#233;s pendant une petite vingtaine d'ann&#233;es, se sont ternis, &#233;puis&#233;s, volatilis&#233;s comme une ressource naturelle non renouvelable. La libido est veuve, d&#233;sormais, des formes &#233;rotiques classiques qui l'investissaient. La vieille, l'&#233;ternelle &#233;nergie errante cherchant toujours o&#249; s'attacher, par o&#249;, par quoi &#234;tre excit&#233;e, a besoin de s'employer. O&#249; retrouver, dans l'univers transsexuel d'aujourd'hui, des lieux de jouissance ? Des ersatz de zones &#233;rog&#232;nes ? Dans la Loi ? Dans les guerres de proc&#233;dure ? Dans les &#171; affaires &#187; ? Dans la chasse aux coupables ? Dans les fausses factures ? Dans la surveillance de tous par tous ? &lt;i&gt;La Loi est-el&lt;/i&gt;&lt;i&gt;l&lt;/i&gt;&lt;i&gt;e libidinisable&lt;/i&gt; ? Et la morale ? Et la sant&#233; ? Et les loisirs ? Et l'&#233;cologie, notre &lt;i&gt;political correctness&lt;/i&gt; &#224; nous ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le voil&#224;, le vrai enjeu de l'an 2000 ! Et les m&#233;dias ont int&#233;r&#234;t &#224; pousser &#224; la roue, en usant de tous les instruments de l'acharnement judiciaire, pour ressusciter un peu de charme et de trouble noirs. La pire chose qui pourrait leur arriver, aux Showcrates, c'est que les gens, brusquement, soient trop pris par de furtifs plaisirs priv&#233;s pour continuer &#224; leur pr&#234;ter attention. Y aurait-il de nouveau du vice cach&#233;, dans le monde, plus personne, d'un seul coup, ne regarderait les &#233;crans. Le sort de ces derniers est li&#233; &#224; celui de la vertu. Certes, celle-ci est facile de nos jours, gr&#226;ce &#224; l'ennui qui retient les gens chez eux, puisque dehors il n'y a plus qu'une r&#233;alit&#233; d&#233;vast&#233;e. Mais demain ? Apr&#232;s-demain ? Un jour ? Qui sait ? Oui, un jour ? Le bien, dans ses habits neufs, sera-t-il &#233;ternellement capable d'&#233;ponger ce qui reste d'excitations virtuelles dans l'humanit&#233; ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>... une humanit&#233; prise dans un mouvement brownien perp&#233;tuel&#8230;</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?727-une-humanite-prise-dans-un</link>
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		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
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		<description>
&lt;p&gt;Extrait de la scolie IV du livre de J.C. Mich&#233;a &#171; Le complexe d'Orph&#233;e. La gauche, les gens ordinaires et la religion du progr&#232;s &#187;, Climats 2011, p.142-153. Au centre de l'imaginaire lib&#233;ral on trouve la c&#233;l&#232;bre maxime de l'intendant Gournay (1712-1759) &#171; laissez faire, laissez passer &#187;. L'une des implications logiques de ce dogme fondateur est la n&#233;cessit&#233; de reconna&#238;tre aux individus du monde entier &#171; le droit &#233;l&#233;mentaire de circuler et de s'installer o&#249; ils veulent &#187; . Droit &#171; (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-insignifiance-cynisme-nihilisme-" rel="directory"&gt;Insignifiance, cynisme, nihilisme&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-31-gauchisme-+" rel="tag"&gt;Gauchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-42-relativisme-+" rel="tag"&gt;Relativisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-52-michea-+" rel="tag"&gt;Michea J.-C.&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-226-multiculturalisme-+" rel="tag"&gt;Multiculturalisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Extrait de la scolie IV du livre de J.C. Mich&#233;a &#171; Le complexe d'Orph&#233;e. La gauche, les gens ordinaires et la religion du progr&#232;s &#187;, Climats 2011, p.142-153.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Au centre de l'imaginaire lib&#233;ral on trouve la c&#233;l&#232;bre maxime de l'intendant Gournay (1712-1759) &#171; laissez faire, laissez passer &#187;. L'une des implications logiques de ce dogme fondateur est la n&#233;cessit&#233; de reconna&#238;tre aux individus du monde entier &#171; le droit &#233;l&#233;mentaire de circuler et de s'installer &lt;i&gt;o&#249; ils veulent&lt;/i&gt; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ? (Lignes, 2007, p. 74). Pour un (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Droit &#171; &#233;l&#233;mentaire &#187; dont l'abolition int&#233;grale des fronti&#232;res ne repr&#233;sente, dans le programme lib&#233;ral, qu'une application parmi d'autres&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La revendication d'une abolition int&#233;grale des fronti&#232;res a connu sa (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il serait &#233;videmment absurde d'en d&#233;duire qu'une soci&#233;t&#233; postcapitaliste devrait restreindre au maximum la libre circulation des choses et des individus ou qu'elle devrait fixer &#224; jamais chaque citoyen dans une activit&#233; particuli&#232;re&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Platon notait d&#233;j&#224; (Les Lois, livre XII, 950b) que &#171; n'accueillir aucun (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. En r&#233;alit&#233;, la seule question qui importe est de savoir si une soci&#233;t&#233; qui &lt;i&gt;encouragerait&lt;/i&gt; ainsi le &#171; nomadisme &#187; et la mobilit&#233; perp&#233;tuelle (qu'elle soit g&#233;ographique ou professionnelle) &#8212; et dont, par cons&#233;quent, le mouvement brownien des individus atomis&#233;s serait devenu l'&#233;tat naturel &#8212; pourrait garantir &#224; l'ensemble de ses membres une existence v&#233;ritablement humaine (puisque telle est la conviction de Badiou et de tous les lib&#233;raux).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; mon sens, il existe au moins trois s&#233;ries de rai&#173;sons qui invitent &#224; critiquer ce principe d'une soci&#233;t&#233; fond&#233;e sur l'id&#233;al de &lt;i&gt;mobilisation g&#233;n&#233;rale&lt;/i&gt; (ou de &#171; vie liquide &#187; si on pr&#233;f&#232;re le concept propos&#233; par Zygmunt Bauman). Il y a tout d'abord des raisons &#233;cologiques. Un monde o&#249; des milliards d'individus seraient pris dans un tourbillon touristique incessant poserait (outre les probl&#232;mes d'intendance, d'h&#244;tellerie ou de logements d'accueil)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Si le droit de s'installer o&#249; l'on veut est r&#233;ellement un &#171; droit (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; un probl&#232;me &#233;nerg&#233;tique majeur. &#192; moins de supposer que tous les d&#233;placements aient lieu en bicyclette (mais j'imagine mal les disciples de Badiou se rendre ainsi en Chine), il est clair que les ressources en k&#233;ros&#232;ne (pour ne rien dire des effets de la pollution) seraient notoirement insuffisantes pour alimenter ce ballet f&#233;erique o&#249; des millions d'avions se croiseraient chaque jour dans le ciel (c'est pourquoi j'ai propos&#233; d'appeler la &#171; gauche k&#233;ros&#232;ne &#187; les d&#233;fenseurs de ce nomadisme int&#233;gral). Ensuite, l'id&#233;e si ch&#232;re &#224; Michel Rocard et Jacques Attali selon laquelle chacun, dans la soci&#233;t&#233; du futur, devra tout au long de se vie changer dix fois de profession et de site g&#233;ographique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Du point de vue d'un Michel Rocard &#8212; ou des pieux spectateurs de Canal Plus (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; (en privil&#233;giant autant que possible l'installation &#171; &#224; l'international &#187;) a sans doute un sens dans une logique capitaliste de l'&lt;i&gt;emploi&lt;/i&gt;, mais elle n'en a &#224; peu pr&#232;s aucun dans celui d'une logique des &lt;i&gt;m&#233;tiers&lt;/i&gt;. Ceux-ci, en effet, exigent un apprentissage technique et un savoir-faire pratique qu'on ne peut acqu&#233;rir qu'avec beaucoup de temps et d'efforts et qui supposent, par cons&#233;quent, un certain degr&#233; de vocation, de constance et de stabilit&#233;. On peut sans doute devenir, du jour au lendemain, &#171; technicien de surface &#187; &#224; Amesterdam ou livreur de pizzas &#224; Duba&#239;, mais il est profond&#233;ment illusoire de penser, comme Michel Rocard, qu'on pourrait &#234;tre successivement chirurgien &#224; Londres, plombier &#224; Ta&#239;wan, astrophysicien &#224; Prague, professeur d'&#233;ducation physique &#224; Noum&#233;a et pour finir, viticulteur au Mexique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Si l'on veut bien admettre que le m&#233;tier de paysan est l'un de ceux qui &#8212; du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Dans la pratique, un monde r&#233;gi par le mouvement brownien des individus atomis&#233;s serait donc, &lt;i&gt;sauf pour quelques minorit&#233;s privil&#233;gi&#233;es&lt;/i&gt; (comme, par exemple, les hommes d'affaires, les artistes du showbiz ou l'&#233;lite universitaire), un monde o&#249; pr&#233;dominerait n&#233;cessairement les emplois pr&#233;caires, les &lt;i&gt;junk jobs&lt;/i&gt; et les contrats &#224; dur&#233;e d&#233;termin&#233;s. Une simple variante appauvrie, en somme, de celui dans lequel nous vivons d&#233;j&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, et surtout, une soci&#233;t&#233; dans laquelle la condition des &lt;i&gt;gens du voyage&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je prends, ici, l'expression de &#171; gens du voyage &#187; dans son sens litt&#233;ral. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8211; ou des migrants &#8211; serait devenue le mod&#232;le de toute existence l&#233;gitime (si romantique que l'id&#233;e apparaisse &#224; premi&#232;re vue) ne serait gu&#232;re propice &#224; l'exercice d'un v&#233;ritable pouvoir populaire. On se souvient, en effet, de la c&#233;l&#232;bre formule d'Abraham Lincoln. Il est toujours possible &#8211; disait-il &#8211; de tromper quelqu'un tout le temps (un individu peut &#233;videmment demeurer na toute sa vie) ou tout le monde quelque temps. Mais &#8211; ajoutait-il &#8211; il est impossible de &#171; tromper tout le monde tout le temps &#187;. le fondement logique de cette conviction optimiste &#8211; qui l&#233;gitime le recours au suffrage universel&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Il est vrai qu'Alain Badiou est, sur ce point, d'une coh&#233;rence totale. &#171; Je (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#8211; c'est l'id&#233;e qu'&lt;i&gt;avec le temps&lt;/i&gt; une communaut&#233; donn&#233;e finit toujours par accumuler une exp&#233;rience collective suffisante des hommes et des choses et qu'elle devient ainsi progressivement capable de juger lucidement ceux qui briguent ses suffrages. Un tel raisonnement repose cependant sur un postulat implicite. Celui que le noyau dur d'une telle communaut&#233; conserve au fil du temps (l'exp&#233;rience pouvant, bien s&#251;r, se transmettre de g&#233;n&#233;ration en g&#233;n&#233;ration) un minimum de stabilit&#233;. Dans l'hypoth&#232;se, au contraire, o&#249; la logique d'un turn-over permanent deviendrait, pour une raison ou une autre, la loi d'existence de cette communaut&#233; (dont la composition humaine &#8211; &#224; l'image de celle des m&#233;galopoles contemporaines &#8211; ne cesserait, par cons&#233;quent, de se modifier et de s'&#233;tendre), il est clair que la constitution d'une exp&#233;rience politique &lt;i&gt;commune&lt;/i&gt; deviendrait rapidement probl&#233;matique et que les possibilit&#233;s de &#171; tromper tout le monde tout le temps &#187; en seraient accrues d'autant (le fait que, dans bien des &lt;i&gt;agglom&#233;rations&lt;/i&gt; modernes, des politiciens cyniques ou corrompus se voient ind&#233;finiment r&#233;&#233;lus le prouve d&#233;j&#224; suffisamment)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Orwell expliquait d&#233;j&#224; par cette contradiction structurelle entre mobilit&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e d'une soci&#233;t&#233; lib&#233;rale-deleuzienne&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;N'oublions pas que &#171; d&#233;territorialisation &#187;, en fran&#231;ais, ne signifie rien (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; reposant sur le nomadisme g&#233;n&#233;ralis&#233; (id&#233;e qui revient, en somme, &#224; g&#233;n&#233;raliser le mode de vie boh&#232;me des &#233;tudiants issus de la bourgeoisie europ&#233;enne &#8212; conform&#233;ment au principe de &lt;i&gt;L'Auberge espagnole&lt;/i&gt; de C&#233;dric Klapisch) semble donc difficilement compatible avec celle d'un v&#233;ritable &#171; gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple &#187;. Cela n'implique pas, encore une fois, qu'une soci&#233;t&#233; d&#233;cente prohiberait les voyages ou ignorerait les &#233;changes internationaux (bien qu'il soit assur&#233;ment absurde d'imaginer un monde socialiste dont la multiplication des automobiles et la destruction touristique de la plan&#232;te repr&#233;senteraient l'un des objectifs premiers). Cela signifie d'abord qu'une telle soci&#233;t&#233; s'efforcera d'embl&#233;e de rompre avec la logique et l'imaginaire d'un syst&#232;me politique dont &lt;i&gt;toutes&lt;/i&gt; les structures &#233;conomiques et culturelles encouragent (et, de plus en plus, &lt;i&gt;contraignent&lt;/i&gt;) les individus &#224; adopter un mode de vie fond&#233; sur le mouvement perp&#233;tuel, la croissance infinie et la soumission aux imp&#233;ratifs toujours changeants de la mode. Cette critique socialiste de l'imaginaire lib&#233;ral et progressiste comporte, naturellement, un volet philosophique plus positif. Elle implique, entre autres, qu'on r&#233;habilite les id&#233;es de lenteur&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Je fais allusion, ici, au mouvement des &#171; villes lentes &#187;, fond&#233; en 1986 par (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, de simplicit&#233; volontaire, de fid&#233;lit&#233; &#224; des lieux, des &#234;tres ou des cultures et, avant tout, l'id&#233;e fondamentale selon laquelle il existe (contrairement au dogme lib&#233;ral) un v&#233;ritable &lt;i&gt;art de vivre&lt;/i&gt; dont la convivialit&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. Alain Caill&#233;, Marc Humbert, Serge Latouche, Patrick Viveret, De la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, l'&#233;ducation du go&#251;t dans tous les domaines et le droit &#224; la &#171; paresse &#187; (qui ne saurait &#234;tre confondue avec la simple fain&#233;antise) constituent des composantes fondamentales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De toute fa&#231;on, les param&#232;tres mat&#233;riels et &#233;cologiques de la question ne nous laissent qu'un choix restreint. &#192; partir du moment, en effet, o&#249; nous avons int&#233;gr&#233; le fait que les ressources naturelles de la plan&#232;te &#8212; tout comme sa capacit&#233; de charge &#8212; sont, par d&#233;finition &lt;i&gt;limit&#233;es&lt;/i&gt;, il appara&#238;t aussit&#244;t que ce tourbillon perp&#233;tuel et cette agitation anxieuse qui d&#233;finissent le mode de vie superficiel des &#233;lites modernes (et de tous ceux qui en ont int&#233;rioris&#233; l'imaginaire touristique) ne peuvent, par d&#233;finition, &#234;tre &lt;i&gt;universalis&#233;s sans contradiction&lt;/i&gt;. Qu'on le veuille ou non, le droit &#171; &#233;l&#233;mentaire &#187; de circuler et de s'installer &#171; o&#249; l'on veut &#187; est donc condamn&#233; &#224; demeurer le privil&#232;ge de quelques-uns &#8212; quand bien m&#234;me ces quelques-uns s'efforceraient de masquer ce privil&#232;ge d'enfant g&#226;t&#233; sous la noble apparence du &#171; cosmopolitisme &#187; et de l'&#171; antiracisme &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Les ambitieux comprennent donc que le prix &#224; payer pour l'ascension (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Alain Badiou, &lt;i&gt;De quoi Sarkozy est-il le nom ?&lt;/i&gt; (Lignes, 2007, p. 74). Pour un d&#233;veloppement complet du point de vue lib&#233;ral sur la question, on lira l'ouvrage du sociologue Jean Viard (ancien conseiller politique, &#224; Marseille, de Jean-No&#235;l Guerini), &lt;i&gt;&#201;loge de la mobilit&#233;. Essai sur le capital temps libre et la valeur travail&lt;/i&gt; (&#201;ditions de l'Aube, 2006).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;La revendication d'une abolition int&#233;grale des fronti&#232;res a connu sa formulation la plus radicale et la plus coh&#233;rente avec le mouvement &#171; anationaliste &#187; n&#233; &#8212; au d&#233;but du XXe si&#232;cle &#8212; dans le cadre de cette extr&#234;me gauche esp&#233;rantiste dont Lanti &#8212; pseudonyme d'Eug&#232;ne Adam &#8212; &#233;tait le th&#233;oricien le plus subtil (Orwell l'avait rencontr&#233; &#224; plusieurs reprises lors de ses s&#233;jours parisiens). Son &lt;i&gt;Manif&#232;sto de la sennaciistoj&lt;/i&gt; (d'abord publi&#233; de fa&#231;on anonyme &#224; New York en 1931) reste un texte dont la rigueur philosophique est incomparablement sup&#233;rieure &#224; tout ce que l'id&#233;ologie sans-fronti&#233;riste a pu produire depuis (il faut dire que Lanti &#8212; dont l'&#339;uvre &#233;tait marqu&#233;e &#224; la fois par Marx et par Nietzsche &#8212; maintenait dans toutes ses analyses une r&#233;f&#233;rence permanente &#224; la lutte des classes).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Platon notait d&#233;j&#224; (&lt;i&gt;Les Lois&lt;/i&gt;, livre XII, 950b) que &#171; n'accueillir aucun visiteur et n'aller jamais soi-m&#234;me &#224; l'&#233;tranger est d'abord absolument impossible et para&#238;trait aux yeux des autres hommes comme un trait de sauvagerie et de manque de sociabilit&#233;. On s'attirerait le nom &lt;i&gt;ignominieux&lt;/i&gt; de &#171; bannisseurs d'&#233;trangers &#187;, comme on dit, et l'on aurait des mani&#232;res arrogantes aux yeux du monde &#187;. Comme on le voit, l'attitude bienveillante envers les &#233;trangers &#8212; dans laquelle la gauche citoyenne trouve la confirmation de sa grandeur d'&#226;me incomparable et de sa modernit&#233; absolue &#8212; n'a, en r&#233;alit&#233;, rien de bien nouveau. Elle &#233;tait d&#233;j&#224; &#224; la port&#233;e d'un d&#233;fenseur de l'aristocratie esclavagiste au IVe si&#232;cle avant notre &#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Si le droit de s'installer &lt;i&gt;o&#249; l'on veut&lt;/i&gt; est r&#233;ellement un &#171; droit &#233;l&#233;mentaire &#187; (et donc &#171; opposable &#187;) de &lt;i&gt;tous&lt;/i&gt; les habitants de la terre, rien n'interdit donc, en th&#233;orie, que des centaines de millions d'individus choisissent au m&#234;me moment de s'installer dans la m&#234;me r&#233;gion du globe (c'est d'autant plus vraisemblable que les destinations &#171; librement &#187; choisies par l'&lt;i&gt;homo mobilis&lt;/i&gt; doivent beaucoup &#224; la &#171; loi &#187; de l'offre et de la demande et &#224; l'imaginaire mim&#233;tique impos&#233; par la mode et la culture &lt;i&gt;mainstream&lt;/i&gt; : aujourd'hui Los Angeles, demain Hong Kong, Duba&#239;, Sidney ou Moscou). Dans l'hypoth&#232;se libre-circulationniste, chaque r&#233;gion du monde devrait donc garantir en permanence (sous peine d'&#234;tre accus&#233; de &#171; x&#233;nophobie &#187; et de &#171; racisme &#187; par les associations sans-fronti&#233;ristes locales) des capacit&#233;s d'accueil d&#233;mesur&#233;es &#8212; on songe &#224; la ville fant&#244;me de Sesena en Espagne &#8212; et g&#233;n&#233;ralement provisoires (puisque la mode est, par essence, changeante). L'univers &lt;i&gt;liquide&lt;/i&gt; dont r&#234;vent Badiou, le Medef et les &#171; sans-fronti&#233;ristes &#187; ne pourrait donc logiquement conduire qu'&#224; renforcer dans des proportions encore plus d&#233;lirantes ce qu'Orwell appelait d&#233;j&#224; le &#171; r&#232;gne du b&#233;ton et de l'acier &#187; (r&#232;gne monstrueux et impitoyable, qui peut m&#234;me, &#224; l'occasion, se dissimuler sous la banni&#232;re, pourtant si &lt;i&gt;l&#233;gitime&lt;/i&gt;, du &#171; droit au logement &#187;). C'est sans doute ici que l'on peut commencer &#224; comprendre les dessous r&#233;els du fameux &#171; nomade Bouygues &#187; [Emmanuel Terray &#8212; l'un des principaux th&#233;oriciens de la lutte pour la r&#233;gularisation de tous les &#171; sans-papiers &#187; &#8212; a d'ailleurs eu l'honn&#234;tet&#233; de le reconna&#238;tre : &#171; La port&#233;e &lt;i&gt;r&#233;volutionnaire&lt;/i&gt; des exigences port&#233;es par les migrants &#8212; &#233;crit-il &#8212; est qu'elles reviennent &#224; &lt;i&gt;demander au capitalisme d'&#234;tre fid&#232;le &#224; ses principes&lt;/i&gt; &#187; (Le Monde, 8 avril 2001). Un &#171; capitalisme fid&#232;le &#224; ses principes &#187; : on ne pouvait effectivement pas mieux d&#233;finir le programme r&#233;volutionnaire de la nouvelle extr&#234;me gauche lib&#233;rale.].&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Du point de vue d'un Michel Rocard &#8212; ou des pieux spectateurs de Canal Plus &#8212;, on ne peut, sans doute, rien imaginer de plus &lt;i&gt;r&#233;actionnaire&lt;/i&gt; qu'une famille de province dans laquelle on serait &#233;b&#233;niste, marin p&#234;cheur ou horloger de &#171; p&#232;re en fils &#187;. Une telle obstination &#224; perp&#233;tuer la tradition familiale (outre qu'elle serait &#171; inadapt&#233;e &#224; l'&#233;conomie moderne &#187;) appara&#238;t manifestement comme l'un des signes les plus s&#251;rs que le ventre de la b&#234;te immonde est toujours f&#233;cond. Il est cependant curieux qu'une critique aussi intransigeante des m&#233;faits de la filiation s'arr&#234;te g&#233;n&#233;ralement au seuil de l'univers impitoyable du showbiz et des m&#233;dias. Celui-ci constitue pourtant l'un des domaines o&#249; le privil&#232;ge familial est quasiment h&#233;r&#233;ditaire (quel que soit, d'ailleurs, le talent r&#233;el des h&#233;ritiers ou des h&#233;riti&#232;res) jusqu'&#224; s'&#233;tendre d&#233;sormais, sur plusieurs g&#233;n&#233;rations. Mais, sans doute, s'agit-il simplement de ce qu'on appelle l'&#171; exception culturelle &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Si l'on veut bien admettre que le m&#233;tier de paysan est l'un de ceux qui &#8212; du fait de son enracinement dans un territoire donn&#233; &#8212; exige le plus de constance et de stabilit&#233; (la patience, l'obstination et la vision &#224; long terme sont, par excellence, des vertus paysannes), on doit donc en conclure qu'il est condamn&#233; &#224; s'effacer progressivement dans la soci&#233;t&#233; mobile, sans fronti&#232;res, et pilot&#233;e &#171; en temps r&#233;el &#187; que nous pr&#233;parent les id&#233;ologues lib&#233;raux. Le monde de demain sera donc un monde dans lequel &lt;i&gt;on ne mangera plus&lt;/i&gt; (ou alors seulement des insectes pr&#233;par&#233;s par des cyber-cuisiniers). Sur tous ces probl&#232;mes, &#233;videmment cruciaux pour l'avenir de l'humanit&#233;, je renvoie au beau film de Coline Serreau, &lt;i&gt;Solutions locales pour un d&#233;sordre global.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Je prends, ici, l'expression de &#171; gens du voyage &#187; dans son sens litt&#233;ral. Quant au monde effectif des Gitans, il nous rappelle que les &lt;i&gt;v&#233;ritables&lt;/i&gt; civilisations nomades (des Touaregs aux Turkanas) n'ont &#233;videmment rien &#224; voir avec un mouvement brownien d'individus atomis&#233;s. Elles se fondent toujours, au contraire, sur une identit&#233; culturelle extr&#234;mement forte (et revendiqu&#233;e comme telle) et sur un sens aigu de la tradition et des valeurs religieuses et familiales. De ce point de vue, l'engouement que la gauche &#171; citoyenne &#187; affiche de fa&#231;on si ostensible pour l'univers des Tziganes, des Roms ou des Gitans appara&#238;t singuli&#232;rement contradictoire, voire un tantinet hypocrite et ind&#233;cent (dans l'hypoth&#232;se, du moins, o&#249; cette gauche aurait remarqu&#233; la contradiction. Mais peut-&#234;tre suis-je trop charitable en supposant qu'il lui arrive de &lt;i&gt;penser&lt;/i&gt;). Cet univers des &#171; gens du voyage &#187; incarne, en effet, tout ce qu'une gauche lib&#233;rale moderne diabolise par ailleurs comme &#171; identitaire &#187;, &#171; r&#233;actionnaire &#187; ou &#171; fasciste &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Il est vrai qu'Alain Badiou est, sur ce point, d'une coh&#233;rence totale. &#171; Je dois vous dire &#8212; &#233;crit-il ainsi &#8212; que je ne respecte absolument pas le suffrage universel en soi. Tout d&#233;pend de ce qu'il fait &#187; (&lt;i&gt;De quoi Sarkozy est-il le nom ?&lt;/i&gt;, p. 42). C'est ce qu'il nomme fi&#232;rement dans &lt;i&gt;L'Explication&lt;/i&gt; (Lignes, 2010, p. 135) son &#171; aristocratisme essentiel &#187;. Un &#171; aristocratisme &#187; qu'Augusto Pinochet aurait certainement approuv&#233; avec enthousiasme.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Orwell expliquait d&#233;j&#224; par cette contradiction structurelle entre mobilit&#233; et d&#233;mocratie l'&#233;tonnante aptitude des partis staliniens &#224; pers&#233;v&#233;rer dans leur &#234;tre, malgr&#233; tous les d&#233;mentis que leur infligeait la r&#233;alit&#233;. Le nouveau militant qui adh&#232;re au Parti, plein de z&#232;le et d'enthousiasme &#8212; &#233;crivait-il ainsi &#8212; commence naturellement par soutenir la bureaucratie dirigeante (en qui, au d&#233;part, il a forc&#233;ment une confiance absolue) dans ses campagnes r&#233;p&#233;t&#233;es pour exclure des militants plus anciens &#8212; &#224; pr&#233;sent accus&#233;s de &#171; d&#233;viations bourgeoises &#187; ou de sabotage &#171; hitl&#233;ro-trotskiste &#187;. Lorsque avec le temps &#8212; et gr&#226;ce &#224; l'exp&#233;rience acquise de l'int&#233;rieur &#8212; il en vient, &#224; son tour, &#224; comprendre la vraie nature de l'organisation stalinienne, il est alors logiquement amen&#233; &#224; rejoindre le combat des &#171; oppositionnels &#187;. Mais ce combat est condamn&#233; d'avance puisque, entre-temps, de nouveaux adh&#233;rents &#8212; mus par le m&#234;me z&#232;le des n&#233;ophytes qui &#233;tait autrefois le sien &#8212;sont venus renforcer le combat de la Direction (quant &#224; elle &#233;videmment inamovible) pour obtenir sa propre exclusion. &lt;br class='manualbr' /&gt;Pour Orwell, c'&#233;tait pr&#233;cis&#233;ment ce turn-over incessant des militants de base &#8212; engendr&#233; par la dialectique adh&#233;sion/exclusion (comme on le sait, les anciens communistes forment, de loin, le plus grand parti politique de France) &#8212; qui expliquait l'impossibilit&#233; de r&#233;former les partis staliniens de l'int&#233;rieur. Notons, au passage, que c'est un proc&#233;d&#233; somme toute assez voisin qui a permis &#224; S&#233;gol&#232;ne Royal, en 2007, d'obtenir l'investiture du parti &#171; socialiste &#187; gr&#226;ce au vote d'adh&#233;rents de passage (auxquels une carte de s&#233;jour au parti avait &#233;t&#233; propos&#233;e pour la modique somme de 20 euros), adh&#233;rents dont le poids &#233;lectoral s'&#233;tait trouv&#233;, de ce fait, provisoirement sup&#233;rieur &#224; celui des adh&#233;rents de souche.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;N'oublions pas que &#171; d&#233;territorialisation &#187;, en fran&#231;ais, ne signifie rien d'autre que &#171; d&#233;localisation &#187;. Il n'y a entre ces deux termes que la diff&#233;rence qui s&#233;pare le lib&#233;ralisme po&#233;tique de Gilles Deleuze de son application prosa&#239;que par les grands pr&#233;dateurs du March&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Je fais allusion, ici, au mouvement des &#171; villes lentes &#187;, fond&#233; en 1986 par Carlo Petrini (qui, en Italie, regroupe d&#233;j&#224; 70 villes de moins de 60.000 habitants, et dont le principe s'&#233;tend d&#233;sormais au monde entier, y compris aux &#201;tats-Unis).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cf. Alain Caill&#233;, Marc Humbert, Serge Latouche, Patrick Viveret, &lt;i&gt;De la convivialit&#233;&lt;/i&gt; (La D&#233;couverte, 2011) et Serge Latouche, &lt;i&gt;Vers une soci&#233;t&#233; d'abondance frugale&lt;/i&gt; (Mille et une nuits, 2011). Ainsi, bien s&#251;r, que toute l'oeuvre d'Ivan Illich, plus actuelle que jamais.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&#171; Les ambitieux comprennent donc que le prix &#224; payer pour l'ascension sociale est un mode de vie itin&#233;rant (&lt;i&gt;a migratory way of life&lt;/i&gt;). C'est un prix qu'ils sont heureux de payer puisqu'ils associent l'id&#233;e de domicile fixe (&lt;i&gt;the idea of home&lt;/i&gt;) aux parents et aux voisins inquisiteurs, aux comm&#233;rages mesquins et aux conventions hypocrites et r&#233;trogrades. &#187; C'est pourquoi le multiculturalisme constitue d'abord l'id&#233;ologie spontan&#233;e de &#171; ceux qui aspirent &#224; appartenir &#224; la nouvelle aristocratie des cerveaux &#187;. Ce concept &#233;voque essentiellement, &#224; leurs yeux, &#171; l'image agr&#233;able d'un bazar universel (&lt;i&gt;global baazar&lt;/i&gt;) o&#249; l'on peut jouir de fa&#231;on indiscrimin&#233;e de l'exotisme des cuisines, des styles vestimentaires, des musiques et de coutumes tribales du monde entier, le tout sans formalit&#233;s inutiles et sans qu'il soit besoin de s'engager s&#233;rieusement dans telle ou telle voie. Les nouvelles &#233;lites sociales ne se sentent chez elles qu'en transit, sur le chemin d'une conf&#233;rence de haut niveau, de l'inauguration de gala d'un nouveau magasin franchis&#233;, de l'ouverture d'un festival international de cin&#233;ma, ou d'une station touristique encore vierge. Leur vision du monde est essentiellement celle d'un touriste &#8212; perspective qui a peu de chance d'encourager un amour passionn&#233; pour la d&#233;mocratie &#187; (Christopher Lasch, &lt;i&gt;La R&#233;volte des &#233;lites&lt;/i&gt;, Champs-Flammarion, 2007, p. 18). En pr&#233;sentant ainsi le &#171; mode de vie itin&#233;rant &#187; des nouvelles &#233;lites du capitalisme global, que d&#233;crivait Christopher Lasch sinon la psychologie profonde du nouvel homme de gauche ?&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La mystification d'Alan Sokal</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?715-la-mystification-d-alan-sokal</link>
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		<dc:subject>Science</dc:subject>
		<dc:subject>Relativisme</dc:subject>
		<dc:subject>Insignifiance</dc:subject>
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		<dc:subject>Post-modernisme</dc:subject>
		<dc:subject>Article</dc:subject>
		<dc:subject>Pseudo-subversion</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Les penseurs &#171; postmodernes &#187; manquent-ils de rigueur et de culture scientifique ? Pour le savoir, un physicien am&#233;ricain a exp&#233;riment&#233;. Article de Pierre Thuillier, philosophe et historien des sciences, enseignant &#224; Paris VII, paru dans la revue Pour la Science , n&#176; 234, avril 1997, mis en ligne par le site &#171; Et vous n'avez encore rien vu&#8230;Critique de la science et du scientisme ordinaire &#187; &#171; Il faut d&#233;noncer la paresse et l'imposture intellectuelle, d'o&#249; qu'elles viennent &#187;. Telle est (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-insignifiance-cynisme-nihilisme-" rel="directory"&gt;Insignifiance, cynisme, nihilisme&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-38-science-+" rel="tag"&gt;Science&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-42-relativisme-+" rel="tag"&gt;Relativisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-60-insignifiance-+" rel="tag"&gt;Insignifiance&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-81-philosophie-+" rel="tag"&gt;Philosophie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-87-post-modernisme-+" rel="tag"&gt;Post-modernisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-112-article-+" rel="tag"&gt;Article&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-116-pseudo-subversion-+" rel="tag"&gt;Pseudo-subversion&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Les penseurs &#171; postmodernes &#187; manquent-ils de rigueur et de culture scientifique ? Pour le savoir, un physicien am&#233;ricain a exp&#233;riment&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Article de Pierre Thuillier, philosophe et historien des sciences, enseignant &#224; Paris VII, paru dans la revue Pour la Science , n&#176; 234, avril 1997, mis en ligne par le site &lt;a href=&#034;https://sniadecki.wordpress.com/2013/12/09/thuillier-sokal/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#171; Et vous n'avez encore rien vu&#8230;Critique de la science et du scientisme ordinaire &#187;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; Il faut d&#233;noncer la paresse et l'imposture intellectuelle, d'o&#249; qu'elles viennent &#187;. Telle est la justification qu'a fournie le physicien Alan Sokal, de l'Universit&#233; de New York, apr&#232;s s'&#234;tre livr&#233; &#224; un brillant canular qui a fait couler beaucoup d'encre. Rappelons les faits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En mai 1996, la revue am&#233;ricaine Social Text a publi&#233; un article d'A. Sokal au titre pompeux : &#171; Violer les fronti&#232;res : vers une herm&#233;neutique transformatrice de la gravit&#233; quantique &#187;. L'un des objectifs pr&#233;tendus de ce travail &#233;tait de remettre en cause les fondements de la science orthodoxe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rationalisme occidental a r&#233;ussi &#224; imposer un &#171; dogme &#187; : il existe un monde ext&#233;rieur dont les hommes peuvent progressivement d&#233;couvrir les lois. Or, affirmait A. Sokal, diverses &#233;tudes r&#233;visionnistes, f&#233;ministes et post-structuralistes ont mis &#224; mal cette croyance, en montrant que la r&#233;alit&#233; physique est essentiellement &#171; une construction sociale et linguistique &#187;. La science moderne n'a donc qu'une &#171; fa&#231;ade d'objectivit&#233; &#187; et les privil&#232;ges &#233;pist&#233;mologiques accord&#233;s &#224; &#171; la pr&#233;tendue m&#233;thode scientifique &#187; ne sont pas m&#233;rit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toujours &#224; en croire A. Sokal, il fallait cesser de v&#233;n&#233;rer le &#171; concept de v&#233;rit&#233; &#187; et m&#234;me s'en d&#233;barrasser. On pourrait ainsi cr&#233;er une nouvelle science qui, enfin, serait &#171; postmoderne &#187; et &#171; lib&#233;ratrice &#187;. Non seulement on ferait sauter les &#171; barri&#232;res artificielles &#187; qui s&#233;parent encore les scientifiques du grand public, mais &#171; on purgerait l'enseignement des sciences et des math&#233;matiques de leurs caract&#233;ristiques autoritaires et &#233;litistes &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On y introduirait, en revanche, des id&#233;es emprunt&#233;es aux partisans du f&#233;minisme, de l'homosexualit&#233;, du multiculturalisme et de l'&#233;cologisme. Il &#233;tait bien difficile, conc&#233;dait A. Sokal, de pr&#233;voir ce qui serait le nouvel &#171; arbre de la science &#187;. Dans sa conclusion, il risquait pourtant cette pr&#233;diction : la th&#233;orie du chaos, puisqu'elle jetait de la lumi&#232;re &#171; sur le myst&#233;rieux ph&#233;nom&#232;ne de la non-lin&#233;arit&#233;, aurait une place centrale dans toutes les math&#233;matiques futures &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Afin d'&#233;tayer ses dires, A. Sokal invoquait d'une part, la gravit&#233; quantique, &#171; cette nouvelle branche de la physique o&#249; sont &#224; la fois synth&#233;tis&#233;es et d&#233;pass&#233;es la m&#233;canique quantique de Heisenberg et la relativit&#233; g&#233;n&#233;rale d'Einstein &#187;. Il citait, d'autre part, une kyrielle d'intellectuels pratiquant la philosophie, la sociologie des sciences ou les cultural studies (une r&#233;flexion de type humaniste sur les grands probl&#232;mes socio-culturels). Adoptant leur langage, A. Sokal proc&#233;dait &#224; une vaste &#171; d&#233;construction &#187; de la pens&#233;e scientifique, c'est-&#224;-dire &#224; une remise en question radicale des connaissances les mieux &#233;tablies. Non sans habilet&#233; litt&#233;raire, il &#233;crivait par exemple :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &#171; Aussi le groupe d'invariance infini-dimensionnel &#233;rode-t-il la distinction entre observateur et observ&#233; : le pi d'Euclide et le G de Newton, jadis consid&#233;r&#233;s comme constants et universels, sont maintenant per&#231;us dans leur in&#233;luctable historicit&#233;. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou encore, imperturbablement, il proposait ce crit&#232;re &#171; &#233;pist&#233;mologique &#187; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &#171; Les quantit&#233;s ou les objets qui sont en principe inobservables &#8211; tels que les points de l'espace-temps, les positions exactes des particules, ou les quarks et les gluons &#8211; ne devraient pas &#234;tre introduits dans la th&#233;orie. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au passage, il signalait l'un des inconv&#233;nients de cette innovation : elle excluait de la science &#171; une grande partie de la physique moderne &#187;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une supercherie b&#233;n&#233;fique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi a commenc&#233; l'&#171; affaire &#187;. Car, presque en m&#234;me temps, A. Sokal faisait para&#238;tre dans une autre revue am&#233;ricaine, Lingua Franca, un second article r&#233;v&#233;lant qu'il avait compos&#233; une parodie, un pastiche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;lib&#233;r&#233;ment, il avait accumul&#233; des &#233;nonc&#233;s approximatifs, fantaisistes, souvent faux ou m&#234;me absurdes. Pr&#233;cisant que les nombreuses citations, emprunt&#233;es aux auteurs postmodernes, &#233;taient strictement exactes, notre persifleur avouait qu'il avait &#233;chafaud&#233; une pseudo-d&#233;monstration parfaitement inconsistante. En fait, il s'agissait d'une exp&#233;rimentation :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &#171; Une revue de pointe consacr&#233;e aux Cultural Studies publierait-elle un article piment&#233; d'absurdit&#233;s : a) s'il avait de l'allure, b) s'il flattait les pr&#233;suppos&#233;s id&#233;ologiques de la r&#233;daction ? La r&#233;ponse, malheureusement, est oui. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En cons&#233;quence, on ne pouvait que d&#233;plorer &#171; l'arrogance intellectuelle &#187; et le manque de rigueur des th&#233;oriciens de la revue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A. Sokal se demandait notamment pourquoi la r&#233;daction n'avait pas jug&#233; utile de consulter un physicien, ce qui lui aurait permis d'&#233;viter de nombreux pi&#232;ges. Il avait, par exemple, pr&#233;sent&#233; la th&#233;orie des nombres complexes comme &#171; une branche r&#233;cente et encore tout &#224; fait conjecturale de la physique math&#233;matique &#187; (les nombres complexes ont &#233;t&#233; introduits par les alg&#233;bristes de la Renaissance et Gauss leur donna leur statut de concept math&#233;matique dans les ann&#233;es 1830). Ou encore il avait &#233;voqu&#233; &#171; la victoire &#187; remport&#233; par la cybern&#233;tique sur la m&#233;canique quantique&#8230; Cette victoire, &#233;videmment, est imaginaire. La cybern&#233;tique est une discipline sp&#233;cifique ; en tant que telle, elle ne vise aucunement &#224; supplanter la m&#233;canique quantique. Tout au plus le grand public peut-il la juger plus prestigieuse. Un comit&#233; de r&#233;daction attentif n'aurait jamais laiss&#233; passer des assertions aussi &#233;tranges ; et, m&#234;me sans l'aide d'experts, il aurait mesur&#233; l'extr&#234;me faiblesse de certains arguments. Comment croire, par exemple, que les derniers d&#233;veloppements de la m&#233;canique quantique avaient confirm&#233; les sp&#233;culations psychanalytiques de Jacques Lacan ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A. Sokal reconna&#238;t que son exp&#233;rimentation soul&#232;ve une question &#233;thique. Les travailleurs intellectuels communiquent dans la confiance et, dans ce cas, il y a tromperie d&#233;lib&#233;r&#233;e. Il se justifie, en dernier ressort, en invoquant un motif politique. Affirmant qu'il appartient lui-m&#234;me &#224; &#171; la gauche &#187;, il regrette qu'une certaine gauche am&#233;ricaine trahisse les id&#233;aux progressistes en se ralliant &#224; ce qu'il nomme &#171; le relativisme &#233;pist&#233;mique &#187;. Autrement dit, elle renonce &#224; distinguer le faux du vrai et jette le discr&#233;dit sur la science. Ce n'est pas en retombant dans l'obscurantisme, d&#233;clare Sokal, qu'on luttera contre le SIDA ou contre le r&#233;chauffement de l'atmosph&#232;re. Et comment pourrait-on mener une r&#233;flexion critique en &#233;conomie ou en politique si l'on d&#233;missionne intellectuellement ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le revue Social Text a eu du mal &#224; se d&#233;fendre. Dans les m&#233;dias, du New York Times &#224; Physics Today, les articles se multipli&#232;rent autour de cette question : A. Sokal avait-il eu raison de se livrer &#224; une telle mystification ? En France, il fallu attendre plusieurs mois pour que l'affaire Sokal suscite de vives pol&#233;miques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans Le Monde du 3 janvier 1997, le sociologue Denis Duclos reprocha au physicien am&#233;ricain et &#224; ses acolytes d'&#234;tre des &#171; pistoleros de l'intellectual correctness &#187; et de se livrer &#224; des &#171; autodaf&#233;s symboliques &#187; &#224; la fois cyniques et stupides. D&#233;non&#231;ant les &#171; simagr&#233;es de M. Sokal &#187;, il d&#233;plorait en particulier, son &#171; chauvinisme anti-europ&#233;en &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur ce point pr&#233;cis, comme l'a not&#233; Pierre Guerlain, sp&#233;cialiste de la civilisation am&#233;ricaine, il est difficile d'&#234;tre d'accord. Il est vrai que beaucoup de Fran&#231;ais sont vis&#233;s : Jacques Lacan, Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Julia Kristeva, Jean-Fran&#231;ois Lyotard, Bruno Latour, Luce Irigaray et quelques autres. De nombreux auteurs am&#233;ricains, toutefois, sont &#233;galement mis en cause. Les Fran&#231;ais ne sont pas critiqu&#233;s &#224; cause de leur nationalit&#233;, mais parce qu'ils ont utilis&#233; de fa&#231;on maladroite, erron&#233;e ou arbitraire des &#233;nonc&#233;s scientifiques mal assimil&#233;s, et parce qu'ils ont exerc&#233; une grande influence sur la &#171; nouvelle gauche &#187; am&#233;ricaine. La vraie cible est constitu&#233;e par le postmodernisme, c'est-&#224;-dire par un courant de pens&#233;e qui, toujours selon A. Sokal, manque totalement de rigueur intellectuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les experts en sciences humaines ont assur&#233;ment le droit de se r&#233;f&#233;rer aux sciences &#171; dures &#187;, mais &#224; condition d'&#233;viter les faux-semblants. Si un psychologue ou un linguiste pr&#233;tend trouver des arguments &#171; s&#233;rieux &#187; dans la topologie, alors il doit s'informer de fa&#231;on &#233;galement &#171; s&#233;rieuse &#187; sur cette branche des math&#233;matiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour mener &#224; bien sa critique, A. Sokal a d'ailleurs trouv&#233; un alli&#233; europ&#233;en en Jean Bricmont, professeur de physique th&#233;orique &#224; l'Universit&#233; catholique de Louvain. Ils vont publier ensemble un livre qui devrait s'intituler : Les impostures scientifiques des philosophes (post-)modernes. Leur intention est d'analyser minutieusement divers textes postmodernes afin de mettre au jour des &#171; r&#233;cup&#233;rations &#187; et des &#171; d&#233;tournements &#187; du th&#233;or&#232;me de G&#246;del, de l'hydrodynamique, des relations de Heisenberg et de diverses th&#233;ories.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Relativisme mod&#233;r&#233; et relativisme radical&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si important qu'il soit, ce d&#233;blayage ne constitue gu&#232;re qu'un pr&#233;liminaire. Le principal probl&#232;me, selon A. Sokal lui-m&#234;me, concerne le relativisme affich&#233; par les postmodernes. Sous sa forme extr&#234;me, rappelons-le, cette doctrine affirme que toutes les connaissances se valent : la science, malgr&#233; ses pr&#233;tentions, n'est jamais qu'un mode de connaissance parmi d'autres et ne se situe donc pas au-dessus de la magie, de l'astrologie ou de la religion. En d'autres termes, les &#171; th&#233;ories scientifiques &#187; sont seulement des constructions &#233;labor&#233;es &#224; partir de quelques pr&#233;suppos&#233;s arbitraires et en fonction de divers int&#233;r&#234;ts &#233;conomiques, sociaux, politiques ou culturels. Certains &#171; sociologues des sciences &#187; n'h&#233;sitent pas &#224; le dire en termes brutaux : les sciences n'existent pas, il n'y a pas de th&#233;ories, mais seulement des rapports de forces. En France et aux Etats-Unis, du moins dans certains milieux intellectuels, les propos de ce genre ont connu une grande vogue. Il faut bien voir ce qui en r&#233;sulte : la notion m&#234;me de science est pratiquement vid&#233;e de son contenu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est &#224; peine besoin de dire que cette &#171; sociologie &#187; a donn&#233; lieu &#224; de multiples discussions. Est-il bien raisonnable, par exemple, de r&#233;duire &#224; n&#233;ant toute l'activit&#233; exp&#233;rimentale des physiciens et des biologistes et de soutenir que le &#171; vrai &#187; et le &#171; faux &#187; doivent s'expliquer de la m&#234;me fa&#231;on (c'est-&#224;-dire sociologiquement) ? On peut, comme A. Sokal, en douter. Son opinion n'est cependant pas aussi tranch&#233;e qu'on pourrait le croire de prime abord. Pour saisir correctement sa pens&#233;e, il est utile de distinguer les formes mod&#233;r&#233;es et les formes radicales que peut rev&#234;tir le relativisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, bien avant que la nouvelle &#171; sociologie des sciences &#187; ne soit &#224; la mode, de nombreux philosophes et historiens des sciences ont explicitement not&#233; que le fonctionnement de la &#171; m&#233;thode exp&#233;rimentale &#187; &#233;tait beaucoup plus complexe et beaucoup moins transparent que ne le voulait une certaine tradition. Divers hommes de science ont eux-m&#234;mes expliqu&#233;, parfois avec humour, que les purs arguments rationnels ne suffisent pas &#224; rendre compte du succ&#232;s des th&#233;ories. Max Planck, prix Nobel de physique en 1918, &#233;crivait dans son Autobiographie :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &#171; Une v&#233;rit&#233; nouvelle en science n'arrive jamais &#224; triompher en convainquant les adversaires et en les amenant &#224; voir la lumi&#232;re, mais plut&#244;t parce que finalement ces adversaires meurent et qu'une nouvelle g&#233;n&#233;ration grandit, &#224; qui cette v&#233;rit&#233; et famili&#232;re. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me en science, il y a des modes, des pressions sociales, des &#233;garements divers dus &#224; des causes &#233;galement diverses : publication pr&#233;cipit&#233;e de r&#233;sultats mal confirm&#233;s, &#171; oubli &#187; plus ou moins d&#233;lib&#233;r&#233; de certains faits g&#234;nants, petites ou grosse tricheries, etc. En outre, il est devenu de plus en plus clair que toute th&#233;orisation met en oeuvre des choix et des pr&#233;suppos&#233;s susceptibles d'&#234;tre contest&#233;s et r&#233;vis&#233;s. C'est ce qu'on peut appeler le relativisme mod&#233;r&#233; : il met en &#233;vidence les limites de la &#171; science &#187;, mais se garde de nier radicalement sa sp&#233;cificit&#233; et son efficacit&#233; cognitive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toue en demeurant vigilant, A. Sokal fait de larges concessions &#224; cette forme de relativisme. Dans un texte post&#233;rieur &#224; sa parodie, par exemple, il a d&#233;clar&#233; qu'il serait injuste de critiquer indistinctement tous les relativistes. Certains d'entre eux ont assez de bon sens pour reconna&#238;tre que certains &#233;nonc&#233;s empiriques ont une valeur objective ; ils formulent &#224; l'&#233;gard des th&#233;ories des critiques dignes de consid&#233;ration. A. Sokal admet &#233;galement que le scepticisme, &#224; condition d'&#234;tre &#171; inform&#233; &#187;, a une fonction positive. Ce qu'il r&#233;cuse, c'est le relativisme radical. A la fois peu rigoureux et hypercritiques, les tenants de cette doctrine finissent par d&#233;valuer non seulement les sciences, mais les normes &#233;l&#233;mentaires du travail intellectuel (rigueur, coh&#233;rence, v&#233;rification des informations, etc.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes ainsi ramen&#233;s au projet initial d'A. Sokal : &#233;tablir &#171; exp&#233;rimentalement &#187; que tout un secteur de la gauche am&#233;ricaine s'est fourvoy&#233; dans le postmodernisme. Il n'a pas d&#233;montr&#233;, &#224; proprement parler, que cette d&#233;rive &#233;tait politiquement dangereuse. Autant qu'on puisse juger, il a du moins r&#233;ussi &#224; d&#233;voiler les faiblesses et m&#234;me la vacuit&#233; d'un certain type de productions intellectuelles. On peut esp&#233;rer que, des deux c&#244;t&#233;s de l'Atlantique, les divagations pseudo-scientifiques des postmodernes se feront plus rares. Des questions importantes demeurent toutefois ouvertes ; il serait regrettable que certains propos d'A. Sokal les fassent oublier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A diverses reprises, il a par exemple affirm&#233; qu'il ne fallait pas m&#234;ler les questions &#233;pist&#233;mologiques et les questions &#233;thiques, les questions factuelles et les questions relatives aux valeurs. L'id&#233;e est certainement juste, du moins si elle signifie qu'on ne doit pas condamner une th&#233;orie scientifique sous le pr&#233;texte qu'elle a &#233;t&#233; utilis&#233;e par l'arm&#233;e ou par les entreprises capitalistes&#8230; A. Sokal ne nie pas pour autant la n&#233;cessit&#233; de s'interroger sur le fonctionnement social de la science. Au cours de la controverse avec Social Text, il l'a dit en toute nettet&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &#171; La science et la technologie soul&#232;vent des centaines de questions politiques et &#233;conomiques importantes. La sociologie des sciences, &#224; son meilleur niveau, a d'ailleurs beaucoup contribu&#233; &#224; les clarifier. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les pr&#233;suppos&#233;s philosophiques sur lesquels reposent les diverses disciplines, &#233;videmment, peuvent aussi faire l'objet de discussions. Bref, la d&#233;nonciation des jongleries intellectuelles n'implique aucunement une d&#233;mission de l'esprit critique en politique et en philosophie, f&#251;t-ce au sujet de la science.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En principe, il ne devrait pas y avoir de malentendu ; mais, concr&#232;tement, les remous caus&#233;s par &#171; l'affaire &#187; n'ont pas toujours favoris&#233; le dialogue et la lucidit&#233;. Il faut bien l'avouer : l'&#171; exp&#233;rimentation &#187; d'A. Sokal se r&#233;v&#232;le p&#233;dagogiquement efficace, mais elle est brutale et risque de causer des blocages. Comme le montrent les r&#233;actions de certains repr&#233;sentants des sciences sociales, elle a parfois &#233;t&#233; ressentie comme une agression et m&#234;me une humiliation. Ainsi s'explique le r&#233;flexe de d&#233;fense de Denis Duclos :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &#171; Ce n'est pas parce qu'une revue de sciences sociales se laisse pi&#233;ger par des erreurs en physique que les questions sociales cessent d'avoir leur autonomie radicale. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus g&#233;n&#233;ralement, la mystification d'A. Sokal a pu faire craindre le retour d'un certain &#171; terrorisme &#187; scientiste : la science, seule d&#233;tentrice de la v&#233;rit&#233;, devrait &#234;tre consid&#233;r&#233;e par tous et en tous les domaines comme l'autorit&#233; supr&#234;me&#8230; Un tel projet, disons-le fermement, ne correspond certainement pas aux intentions d'A. Sokal. Il ne demande pas que la science soit idol&#226;tr&#233;e ; il souhaite seulement que les postmodernes renoncent &#224; leur laxisme intellectuel.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Essor et faillite des r&#233;seaux de &#8220;troc&#8221; en Argentine : l'&#233;chec d'une refondation sociale</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?695-essor-et-faillite-des-reseaux-de</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
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		<dc:subject>Lib&#233;ralisme</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>
		<dc:subject>Primitivisme</dc:subject>
		<dc:subject>Psycho-sociologie</dc:subject>
		<dc:subject>Anthropologie</dc:subject>
		<dc:subject>Article</dc:subject>
		<dc:subject>&#201;conomie</dc:subject>
		<dc:subject>Type anthropologique</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Par Bruno Mallard. Source : http://revista-theomai.unq.edu.ar/n... Sur le m&#234;me sujet et l'int&#233;riorisation des logiques &#233;conomiques, on lira &#171; Tentative d'analyse interne d'un SEL &#187; ainsi que &#171; Un sel entre id&#233;al d&#233;mocratique et esprit du capitalisme &#187; . Le d&#233;veloppement, lors de la r&#233;cente crise dans le C&#244;ne sud, de vastes r&#233;seaux de &#8220;troc&#8221; cons-titue &#224; coup s&#251;r l'une des formes de mobilisation sociale les plus importantes et originales de ces derni&#232;res ann&#233;es dans la r&#233;gion. Ce (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-insignifiance-cynisme-nihilisme-" rel="directory"&gt;Insignifiance, cynisme, nihilisme&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-53-liberalisme-+" rel="tag"&gt;Lib&#233;ralisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-57-revolution-+" rel="tag"&gt;Revolution&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-88-primitivisme-+" rel="tag"&gt;Primitivisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-109-psycho-sociologie-+" rel="tag"&gt;Psycho-sociologie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-110-anthropologie-+" rel="tag"&gt;Anthropologie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-112-article-+" rel="tag"&gt;Article&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-134-economie-+" rel="tag"&gt;&#201;conomie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-216-type-anthropologique-+" rel="tag"&gt;Type anthropologique&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Par Bruno Mallard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Source : &lt;a href=&#034;http://revista-theomai.unq.edu.ar/numero12/art_mallard_12.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://revista-theomai.unq.edu.ar/n...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le m&#234;me sujet et l'int&#233;riorisation des logiques &#233;conomiques, on lira &lt;a href=&#034;https://collectiflieuxcommuns.fr/spip/spip.php?article136&#034;&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;&#171; Tentative d'analyse interne d'un SEL &#187;&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/a&gt; ainsi que &lt;a href=&#034;http://www.cairn.info/revue-du-mauss-2005-2-page-317.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;&#171; Un sel entre id&#233;al d&#233;mocratique et esprit du capitalisme &#187;&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le d&#233;veloppement, lors de la r&#233;cente crise dans le C&#244;ne sud, de vastes r&#233;seaux de &#8220;troc&#8221; cons-titue &#224; coup s&#251;r l'une des formes de mobilisation sociale les plus importantes et originales de ces derni&#232;res ann&#233;es dans la r&#233;gion. Ce mouvement s'est surtout d&#233;ploy&#233; en Argentine, mais il a engendr&#233; des effets d'essaimage et d'imitation tels que son influence a d&#233;pass&#233; les fronti&#232;res pour s'&#233;tendre aux pays voisins et au-del&#224;. Il faut dire qu'il a vite d&#233;montr&#233; sa capacit&#233; &#224; am&#233;-liorer les conditions de vie d'innombrables foyers frapp&#233;s par la r&#233;cession. En outre, sa popu-larit&#233; a &#233;t&#233; renforc&#233;e par le projet de r&#233;novation sociale dont il s'est voulu porteur, fond&#233; sur une ferme d&#233;nonciation des effets pervers de l'&#233;conomie dominante. Toutefois, malgr&#233; ses m&#233;rites, il a fini par entrer lui-m&#234;me en crise et par perdre la tr&#232;s grande majorit&#233; de ses adh&#233;-rents. A l'heure o&#249; beaucoup se demandent si n'a pas &#233;t&#233; &#233;crite la derni&#232;re page de l'histoire du troc argentin et de sa monnaie d&#233;di&#233;e, le cr&#233;dito, il convient de revenir sur les caract&#233;risti-ques de ce ph&#233;nom&#232;ne in&#233;dit et tenter d'&#233;clairer les causes profondes de son &#233;chec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I &#8211; Une dynamique novatrice au destin impr&#233;vu&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;e en 1995 dans la province de Buenos Aires, puis &#233;tendue au fil des ans &#224; l'ensemble de l'Argentine, la dynamique du troc s'est impos&#233;e au tournant du si&#232;cle comme une v&#233;ritable &#233;conomie parall&#232;le, un syst&#232;me informel de production et d'&#233;change de biens (produits ali-mentaires, v&#234;tements, accessoires m&#233;nagers&#8230;) et services (de r&#233;paration, m&#233;dicaux, de trans-port&#8230;) con&#231;u comme ouvert &#224; tous, et notamment aux nombreux exclus ou d&#233;&#231;us de l'&#233;conomie officielle. Les transactions ont lieu dans des centres sp&#233;cialis&#233;s appel&#233;s clubs ou &#8220;n&#339;uds&#8221; (nodos), souvent reli&#233;s les uns aux autres en r&#233;seaux provinciaux ou nationaux. D'apr&#232;s certaines estimations, en 2002 environ 60 % des clubs argentins &#233;taient situ&#233;s dans la province de Buenos Aires et 18 % dans celle de Santa Fe (Cassano &amp; Coraggio &amp; Federico &amp; Hintze, 2003 : 20). Si l'on ajoute la tendance des grands r&#233;seaux comme le RGT (R&#233;seau Global du Troc) &#224; s'&#233;tendre vers les r&#233;gions limitrophes des pays voisins, tels l'Uruguay ou le Br&#233;sil, il semble justifi&#233; d'associer principalement ce mouvement &#224; l'espace g&#233;ographique du bassin de la Plata.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I.1 &#8211; L'originalit&#233; du mouvement&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pertinence du terme de troc a &#233;t&#233; beaucoup discut&#233;e par les sp&#233;cialistes, car les &#233;changes sont en r&#233;alit&#233; m&#233;diatis&#233;s par une monnaie affect&#233;e, dite &#8220;sociale&#8221; &#8211; le cr&#233;dito &#8211;, mat&#233;rialis&#233;e sous la forme de tickets semblables &#224; des billets. La pratique du troc direct, sans monnaie, se rencontre encore occasionnellement mais est tr&#232;s minoritaire en raison de la contrainte de double correspondance qu'elle impose (le bien que j'ai &#224; offrir doit int&#233;resser celui aupr&#232;s de qui je souhaite acqu&#233;rir un produit). N&#233;anmoins, l'appellation de troc a &#233;t&#233; maintenue dans l'usage, car elle a l'avantage de rendre compte du principe fondateur du syst&#232;me, celui d'une r&#233;ciprocit&#233; dans les prestations, un individu ne pouvant acqu&#233;rir des produits que dans la me-sure o&#249; il offre lui-m&#234;me des produits, et inversement ; ce que d&#233;signe le n&#233;ologisme de &#8220;pro-sommation&#8221; (la production-consommation) forg&#233; par les promoteurs du syst&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la diff&#233;rence de bien des solutions d'urgence mises en &#339;uvre en cas de crise, le projet du troc s'est distingu&#233; d&#232;s l'origine par sa vis&#233;e ambitieuse de refondation sociale, nourrie par une r&#233;flexion inspir&#233;e de l'humanisme critique. Il s'agissait de &#171; construire des pratiques &#233;conomiques (&#8230;) &#224; contre-courant du syst&#232;me capitaliste &#187;, d'&#171; inventer de nouvelles r&#232;gles du jeu &#187; et de &#171; forger de nouveaux liens sociaux &#187; pour cr&#233;er &#171; un ordre social plus juste, d&#233;mocratique et &#233;quitable &#187; ; bref ni plus ni moins de &#171; r&#233;inventer la vie &#187; (Primavera, 2000a). Cette utopie n'en est pas rest&#233;e au stade des id&#233;es. Elle a r&#233;ussi &#224; canaliser dans des d&#233;marches concr&#232;tes les &#233;nergies de larges groupes sociaux et permis ainsi de soulager les p&#233;nuries mat&#233;rielles cons&#233;cutives &#224; l'explosion du ch&#244;mage et &#224; la fonte acc&#233;l&#233;r&#233;e du pouvoir d'achat des m&#233;nages. Selon l'un des fondateurs du principal r&#233;seau du pays, le RGT : &#171; tout club de troc est en mesure d'apporter &#224; un ch&#244;meur une r&#233;ponse dans un d&#233;lai tr&#232;s bref &#8211; balayer, peindre&#8230;&#8211; ou peut-&#234;tre &#224; son &#233;pouse : s'occuper d'une malade, pr&#233;parer des re-pas&#8230; &#187; (Carlos de Sanzo cit&#233; dans Pulso Bolivia, 17/06/2002). Dans certains cas, les r&#233;seaux de troc ont m&#234;me permis d'&#233;viter la cessation d'activit&#233; de petits n&#233;goces et suscit&#233; l'apparition de nouvelles micro-entreprises. Sur le plan psychologique, le troc a donn&#233; la pos-sibilit&#233; &#224; nombre de personnes d&#233;sesp&#233;r&#233;es et engag&#233;es sur la pente de la d&#233;saffiliation sociale de retrouver une communaut&#233; d'appartenance, des rep&#232;res pour la vie quotidienne et des rai-sons de garder foi en l'avenir. De v&#233;ritables transformations personnelles ont m&#234;me parfois eu lieu, comme dans le cas de ce membre de l'association Eco Trueque, entr&#233; dans l'organisation dans un &#233;tat fam&#233;lique et d&#233;sempar&#233;, et qui affichait fi&#232;rement, quelque temps plus tard, son statut d'&#8220;ambassadeur du troc&#8221; et pr&#233;voyant de parcourir le territoire uruguayen &#224; bicyclette afin de promouvoir la cr&#233;ation de nouveaux clubs (Pulso Bolivia, 17/06/2002). On ne souli-gnera donc jamais assez l'importance vitale qu'ont pu avoir les r&#233;seaux et qu'au-del&#224; des pro-bl&#232;mes d'approvisionnement, les contacts et ph&#233;nom&#232;nes de coh&#233;sion communautaire qu'ils ont favoris&#233;s ont beaucoup att&#233;nu&#233; les effets de d&#233;structuration sociale et psychologique li&#233;s &#224; l'effondrement &#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;I.2 &#8211; Une grande exp&#233;rience sociale avort&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;a) L'essor&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;veloppement des r&#233;seaux argentins a &#233;t&#233; progressif entre 1995 et 2000, puis fulgurant en 2001 et 2002. D'apr&#232;s les estimations disponibles, on comptait 17 clubs en 1996, 83 en 1998, 1 800 en 2001, et 5 000 au milieu de l'ann&#233;e 2002 &#8211; point culminant du d&#233;veloppement des r&#233;seaux &#8211; pour environ 2 500 000 participants actifs (7 % de la population) et peut-&#234;tre quel-que 6 000 000 de b&#233;n&#233;ficaires (Cassano &amp; Coraggio &amp; Federico Sabat&#233; &amp; Hintze, 2003). Au-tant de donn&#233;es qui, m&#234;me si elles sont approximatives, sont r&#233;v&#233;latrices de l'&#233;norme inci-dence sociale du ph&#233;nom&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La forte acc&#233;l&#233;ration dont t&#233;moignent les chiffres co&#239;ncide avec l'aggravation brutale de la crise dans le pays, marqu&#233;e par la fin de la parit&#233; du peso avec le dollar. Toutefois, l'observation de cette corr&#233;lation est insuffisante pour expliquer la popularit&#233; et la g&#233;n&#233;ralisa-tion de la formule sp&#233;cifique du troc comme r&#233;ponse aux difficult&#233;s socio-&#233;conomiques ; car l'Am&#233;rique latine et l'Argentine elle-m&#234;me ont travers&#233; bien des r&#233;cessions dans leur histoire, mais jamais jusqu'ici ce type de mobilisation ne s'&#233;tait impos&#233;, tout au moins &#224; cette &#233;chelle. A bien y regarder, la singuli&#232;re capacit&#233; de diffusion de cette pratique au sein du corps social semble reposer sur plusieurs facteurs. Il est clair, tout d'abord, que nombre de troqueurs et d'animateurs de r&#233;seaux ont &#233;t&#233; d&#232;s le d&#233;part enthousiasm&#233;s par le projet propos&#233;. Il est vrai que ce dernier ne manquait pas d'attraits : fermement critique du pr&#233;sent mais r&#233;solument tourn&#233; vers l'avenir, soutenu par une r&#233;flexion de fond et des analyses th&#233;oriques, riche en propositions &#233;thiques &#224; port&#233;e g&#233;n&#233;rale mais aussi en r&#232;gles pratiques pr&#233;cises (2)&#8230; En outre, les id&#233;es expos&#233;es ont fait vibrer la corde sensible de l'anti-lib&#233;ralisme et de l'altermondialisme et mis&#233; sur la forte capacit&#233; d'improvisation et de mobilisation collective de la soci&#233;t&#233; argentine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre &#233;l&#233;ment favorable tient &#224; la structuration originale des centres d'&#233;change en r&#233;seaux provinciaux ou nationaux : R&#233;seau Provincial du Chaco, R&#233;seau Global du Troc, R&#233;seau du Troc Solidaire&#8230; Ce mode d'organisation et de coordination a permis de trouver un &#233;quilibre f&#233;cond, au moins pendant un temps, entre, d'une part, l'exigence de coh&#233;rence et d'ouverture sur l'ext&#233;rieur des diff&#233;rents centres locaux (en permettant notamment aux &#8220;prosommateurs&#8221; d'un r&#233;seau donn&#233; de passer librement d'un club &#224; l'autre, m&#234;me tr&#232;s &#233;loign&#233;s g&#233;ographique-ment, avec l'assurance de trouver des r&#232;gles et conditions de transaction identiques ou tr&#232;s voisines), et d'autre part la n&#233;cessit&#233; de s'adapter aux caract&#233;ristiques variables des lieux d'implantation des clubs (quartier pauvre ou de classes moyennes, taille et caract&#233;ristiques du collectif de troqueurs&#8230;). Les promoteurs du troc ont ainsi cherch&#233; &#224; mettre en &#339;uvre un mode de pilotage et de gestion plus horizontal que vertical et combinant avec souplesse diff&#233;-rentes &#233;chelles spatiales : locale, provinciale/nationale, internationale le cas &#233;ch&#233;ant. Propice &#224; l'extension g&#233;ographique rapide du syst&#232;me, cette organisation r&#233;ticulaire a &#233;galement suscit&#233; chez les participants des identifications territoriales multiples : l'interaction r&#233;guli&#232;re entre voisins a permis la consolidation du sentiment d'appartenance locale ; le maillage &#233;tendu du syst&#232;me et son inscription dans un mouvement d'envergure nationale ont affermi l'id&#233;e d'une solidarit&#233; argentine et d'une vaste soci&#233;t&#233; civile en marche ; enfin, les th&#232;ses d&#233;fendues dans le projet du troc ont fait de celui-ci un vecteur privil&#233;gi&#233; de rattachement &#224; la mouvance trans-nationale de l'altermondialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;b) &#8230;et la chute&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, on le sait, la p&#233;riode faste des r&#233;seaux a fait long feu. D&#232;s f&#233;vrier 2003, il &#233;tait es-tim&#233; que le R&#233;seau Global et le R&#233;seau Solidaire, regroupant la majorit&#233; des clubs du pays, avaient perdu pr&#232;s de 90 % de leurs adh&#233;rents ; et en juillet de la m&#234;me ann&#233;e, quatre clubs sur cinq avaient disparu (Cassano &amp; Coraggio &amp; Federico Sabat&#233; &amp; Hintze, 2003). Comment expliquer un effondrement si brusque et d'une telle ampleur ? Les responsables des r&#233;seaux ont surtout d&#233;nonc&#233; l'&#233;mission massive de monnaie sociale contrefaite (en plus d'autres pro-bl&#232;mes, comme la revente d'objets vol&#233;s dans certains clubs). Il est vrai que d&#232;s septembre 2002, on estimait que pr&#232;s d'un demi-milliard des cr&#233;ditos en circulation avaient &#233;t&#233; fabriqu&#233;s ill&#233;galement. Ces &#233;missions sauvages ont engendr&#233; une pouss&#233;e d'inflation incontr&#244;lable et des p&#233;nuries de certains produits, suscitant une grave perte de confiance du public dans le syst&#232;me (Clar&#237;n, 03/09/2002). A ces dysfonctionnements internes, reproduisant ironiquement les d&#233;rives de l'&#233;conomie officielle tant d&#233;cri&#233;e, s'est superpos&#233; un changement de contexte : la conjoncture &#233;conomique a connu un d&#233;but d'am&#233;lioration en 2003 et le pays a b&#233;n&#233;fici&#233; &#224; nouveau de l'aide financi&#232;re de grands organismes de pr&#234;t internationaux. La consolidation de la situation mat&#233;rielle des m&#233;nages qui s'en est suivie a contribu&#233; &#224; &#233;loigner ces derniers de la pratique du troc (El Mercurio, 20/02/2003).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, la d&#233;route des clubs de troc ne saurait &#234;tre attribu&#233;e exclusivement &#224; des causes exog&#232;nes. En 2003, les difficult&#233;s du pays se sont certes att&#233;nu&#233;es, mais cette amorce de re-dressement &#233;tait loin de justifier la d&#233;sertion massive constat&#233;e. Quant &#224; l'explication tenant &#224; l'introduction massive de faux cr&#233;ditos, elle est bien s&#251;r importante mais insuffisante : pour-quoi le syst&#232;me du troc a-t-il &#233;t&#233; si facilement touch&#233; par cette d&#233;rive frauduleuse alors qu'il &#233;tait cens&#233; b&#233;n&#233;ficier d'un solide encadrement &#233;thique (confiance mutuelle, probit&#233;, solidari-t&#233;&#8230;) ? Et surtout, pourquoi l'immense majorit&#233; des participants ont-ils renonc&#233; si vite, et ap-paremment sans grand remords, au projet alors que les dysfonctionnements mon&#233;taires appa-rus n'invalidaient pas le syst&#232;me dans sa &#8220;philosophie&#8221; &#8211; l'&#233;change d'un bien ou service contre un autre bien ou service, autrement dit la &#8220;prosommation&#8221; &#8211; et que, au-del&#224; des ques-tions mat&#233;rielles, le troc &#233;tait cens&#233; &#234;tre avant tout porteur d'une humanisation des rapports sociaux et d'une &#8220;r&#233;invention de la vie&#8221; dans toutes ses dimensions ? Face &#224; de telles interro-gations, on peut avancer l'id&#233;e que l'&#233;croulement visible des r&#233;seaux cache en fait un autre &#233;chec, plus profond, qui lui est li&#233; : celui de l'incapacit&#233; du projet &#224; faire advenir l'alternative socio-&#233;conomique promise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II &#8211; Les causes profondes de l'&#233;chec&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un examen attentif conduit &#224; mettre au jour certaines contradictions inh&#233;rentes au syst&#232;me et insoutenables &#224; terme. Celles-ci ont pes&#233; dans la forte d&#233;saffection dont les r&#233;seaux ont &#233;t&#233; r&#233;cemment victimes. Mais il est probable que m&#234;me en l'absence des &#233;v&#233;nements particuliers qui ont pr&#233;cipit&#233; la d&#233;b&#226;cle, elles auraient men&#233;, &#224; terme, &#224; la d&#233;composition du dispositif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II.1 &#8211; Des soubassements th&#233;oriques ambigus&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;a) La naturalisation du march&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;fauts de coh&#233;rence &#233;taient pr&#233;sents d&#232;s l'origine, dans la pens&#233;e m&#234;me des fondateurs du syst&#232;me. Un des textes des promoteurs du RGT &#233;tait intitul&#233; : &#171; La r&#233;invention du march&#233; : l'exp&#233;rience du R&#233;seau Global du Troc en Argentine &#187; (Covas &amp; de Sanzo &amp; Primavera, 2001). Cette formulation ramasse toute l'ambigu&#239;t&#233; du programme propos&#233; : s'agit-il de cr&#233;er quelque chose de fonci&#232;rement diff&#233;rent du march&#233; tel qu'il existe ou de reproduire ce der-nier ? En d'autres termes, est-il question de faire &#233;merger une alternative sociale au syst&#232;me capitaliste ou bien une simple variante compl&#233;mentaire de ce dernier ? Il est clair que le but revendiqu&#233; &#233;tait de faire surgir de l'in&#233;dit sur le plan social, de trouver des modes d'organisation non r&#233;ductibles aux formes &#233;conomiques conventionnelles. Cependant, on peut douter que les militants aient pris la pleine mesure des conditions de possibilit&#233; d'une telle innovation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme le sugg&#232;re le titre cit&#233;, leur discours trahit souvent une difficult&#233; &#224; situer la pens&#233;e en dehors du rapport marchand conventionnel. Le march&#233; est volontiers assimil&#233; &#224; un fait naturel consusbstantiel aux soci&#233;t&#233;s humaines. Fid&#232;les &#224; une vieille tradition des manuels d'&#233;conomie, certains militants sugg&#232;rent m&#234;me que le troc primitif en serait le pr&#233;lude. Pour-tant, les travaux sp&#233;cialis&#233;s ont depuis longtemps montr&#233; qu'il s'agit l&#224; &#171; d'un mythe d'origine des soci&#233;t&#233;s marchandes et non d'une r&#233;alit&#233; anthropologique &#187; (Servet, 1993), que ce troc originel rel&#232;ve le plus souvent de sch&#233;mas et principes symboliques et culturels bien diff&#233;rents de la logique classique du march&#233;, &#224; l'instar, d'ailleurs, de certaines formes de troc ethnique encore pr&#233;sentes dans les Andes argentines et ailleurs (Campisi, 2001). Plus g&#233;n&#233;ralement, on peut avancer que l'&#233;conomie de march&#233;, avec son imaginaire de la valeur, de l'int&#233;r&#234;t et de l'efficience n'est pas une destin&#233;e in&#233;luctable, une vis&#233;e spontan&#233;e toujours pr&#234;te &#224; s'actualiser, mais plut&#244;t une construction sociale qui, comme tout fait culturel, rec&#232;le une part d'arbitraire. En ne percevant pas clairement cela, les militants du troc se trouvent pouss&#233;s &#224; appr&#233;hender l'organisation sociale d'abord en termes &#233;conomiques, ce qui restreint leurs pos-sibilit&#233;s d'analyse d'autres logiques et d'autres modes de relation interpersonnelle existants ou potentiels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;b) L'id&#233;alisation du rapport &#233;conomique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce r&#244;le central accord&#233; au principe du march&#233; place les avocats du troc dans une situation inconfortable. En effet, dans un tel cadre, quelle alternative prometteuse peut-on concevoir ? Une seule issue semble envisageable : &#233;vacuer du discours la probl&#233;matique inh&#233;rente aux soubassements &#233;conomiques par la focalisation sur un &#8220;monstre repoussoir&#8221; : le capitalisme lib&#233;ral, la mondialisation&#8230;, coupables de pervertir l'institution originelle du march&#233; au prix de graves d&#233;s&#233;quilibres sociaux : ch&#244;mage, pauvret&#233;, in&#233;galit&#233;s, exclusion, d&#233;litement des liens sociaux, perte des rep&#232;res symboliques&#8230; Toutefois, m&#234;me s'il est hors de doute que les politiques ultralib&#233;rales ont une lourde part de responsabilit&#233; dans les crises r&#233;centes (Salama, 2002), une telle optique d'analyse est contestable. Les contradictions et probl&#232;mes de fond qui travaillent les soci&#233;t&#233;s contemporaines ont en fait un lien essentiel avec le syst&#232;me m&#234;me du march&#233; (Fotopoulos, 2002), avec les principes de l'int&#233;r&#234;t individuel, de la concurrence, de l'efficience et de la croissance mat&#233;rielle qui sont la substance de la logique qui l'anime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;faut de prise en compte de cette r&#233;alit&#233; aboutit &#224; l'enlisement th&#233;orique du discours sur le troc. Dans un entretien accord&#233; il y a quelques ann&#233;es, deux des membres fondateurs du R&#233;seau Global du Troc (Covas &amp; Ravera, 2001) sugg&#233;raient significativement que le &#8220;jeu du march&#233; libre&#8221; &#233;tait une caract&#233;ristique fondamentale du troc, ce qui n'est &#233;videmment pas un moindre paradoxe pour une institution cens&#233;e prendre le contre-pied du lib&#233;ralisme. Cette id&#233;e ne peut &#234;tre maintenue qu'en pr&#234;tant une illusoire neutralit&#233; au rapport &#233;conomique : la pleine r&#233;ussite sociale du march&#233; ne d&#233;pendrait gu&#232;re que de la coop&#233;ration, la solidarit&#233; et l'altruisme des participants, dont l'importance est d'ailleurs soulign&#233;e avec force. Mais cette rh&#233;torique de la solidarit&#233; n'est pas articul&#233;e conceptuellement aux interactions marchandes classiques (et pour cause, puisque que ces derni&#232;res sont l'antith&#232;se de la relation personnelle, dans la mesure o&#249; elles supposent une appropriation de biens d&#233;tach&#233;e des personnes, c'est-&#224;-dire d&#233;termin&#233;e exclusivement par les prix ; Mouchot, 2003 : 501). Du coup, la matrice &#233;co-nomique conventionnelle se trouve r&#233;institu&#233;e telle quelle dans le syst&#232;me du troc, &#224; quelques nuances pr&#232;s (comme, par exemple, l'interdiction d'accumuler une &#233;pargne trop importante). On est donc fond&#233;, en derni&#232;re analyse, &#224; douter de l'h&#233;t&#233;rodoxie des propositions avanc&#233;es : du point de vue th&#233;orique, le syst&#232;me du troc repr&#233;sente moins un &#8220;changement de para-digme&#8221; fondateur d'une alternative au sens fort que la r&#233;&#233;dition, sous un jour humaniste, de sch&#233;mas &#233;conomiques connus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II.2 &#8211; Une mise en &#339;uvre domin&#233;e par l'utilitarisme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait r&#233;pliquer que ces consid&#233;rations se situent sur le plan abstrait de la discussion conceptuelle et n'affectent peut-&#234;tre pas vraiment les pratiques des clubs. Il n'en est rien : les d&#233;faillances rep&#233;rables dans la r&#233;flexion trouvent une traduction directe dans la vie des r&#233;-seaux. Certes, a pu &#234;tre observ&#233;e la cr&#233;ation de solidarit&#233;s nouvelles, de formes de sociabilit&#233; originales et de nouveaux rep&#232;res identitaires, notamment dans les petits clubs de quartier &#224; l'ambiance quasi familiale. Mais les observateurs reconnaissent que le ph&#233;nom&#232;ne est loin d'&#234;tre g&#233;n&#233;ralis&#233; et que sa port&#233;e est limit&#233;e, insuffisante en tout cas pour fa&#231;onner le syst&#232;me de telle sorte que celui-ci constitue plus une rupture qu'une continuit&#233; vis-&#224;-vis de l'&#233;conomie officielle (Cassano &amp; Coraggio &amp; Federico Sabat&#233; &amp; Hintze, 2003).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux autres faits apparaissent par contre d&#233;terminants dans le fontionnement du syst&#232;me du troc, et notamment du grand r&#233;seau qu'est le RGT. Le premier est la cons&#233;quence imm&#233;diate de ce qui a &#233;t&#233; vu pr&#233;c&#233;demment sous un angle th&#233;orique : la mise en &#339;uvre du projet a conduit &#224; l'adoption, ou au maintien, par les victimes de la crise devenues &#8220;prosommateurs&#8221; de modes de comportement (&#233;conomique) en contradiction avec les valeurs (sociales) cens&#233;es guider ces personnes. Deux analystes ayant &#233;tudi&#233; de pr&#232;s le club La Estaci&#243;n, &#224; Buenos Ai-res, r&#233;sumaient parfaitement le probl&#232;me : &#171; Comment serait-il possible d'emp&#234;cher que l'objectif d'am&#233;lioration personnelle tende &#224; imposer la loi de la concurrence quand cette m&#234;me loi est inh&#233;rente &#224; la logique de tout march&#233; ? (&#8230;) Une fois instaur&#233;e la logique concurrentielle, comment peut-on convaincre les concurrents que, s'ils s'accordaient sur une morale partag&#233;e garante d'une forme d'autocontr&#244;le de l'int&#233;r&#234;t individuel, tous y trouve-raient leur compte ? &#187; (Ford &amp; Picasso, 2002, cit&#233; dans Cassano &amp; Coraggio &amp; Federico Sa-bat&#233; &amp; Hintze, 2003 : 30). Comment peut-on, en effet ? Le d&#233;fi est manifestement tr&#232;s diffi-cile &#224; relever. La conception ambigu&#235; du syst&#232;me semble vouer celui-ci &#224; une impossible union des contraires, au mariage chim&#233;rique de la poursuite de l'int&#233;r&#234;t individuel et de l'esprit de solidarit&#233;. Le commentaire cit&#233; m&#232;ne cependant &#224; une piste : il pose indirectement le probl&#232;me classique des jeux non coop&#233;ratifs (le &#8220;Dilemme du prisonnier&#8221;) dans lesquels, pour certains cas de figure, le chacun pour soi aboutit &#224; une solution d'&#233;quilibre basse, sous-optimale sur le plan collectif, o&#249; les gains des uns et des autres sont inf&#233;rieurs &#224; ce qu'ils au-raient &#233;t&#233; s'il y avait eu solidarit&#233; entre les participants (Maris, 2003 : 117-118). En prenant acte des diff&#233;rentes strat&#233;gies possibles, on pourrait effectivement imaginer que le projet parte de la d&#233;monstration des avantages concrets de la coop&#233;ration, g&#233;n&#233;ratrice d'&#233;quilibres hauts, afin de faire &#233;merger de nouvelles sensibilit&#233;s et de nouveaux rep&#232;res pour la d&#233;cision ; ainsi la pr&#233;f&#233;rence individualiste, c'est-&#224;-dire pour le rapport marchand classique, pourrait-elle, peut-&#234;tre, &#234;tre renvers&#233;e (3). Toutefois, dans une perspective d'alternative sociale, cette pro-position n'est en elle-m&#234;me pas suffisante car elle rel&#232;ve, au fond, d'un calcul utilitaire au second degr&#233; : la coop&#233;ration n'est pas valoris&#233;e pour elle-m&#234;me, pour ce qu'elle signifie sur le plan relationnel et symbolique, mais est subordonn&#233;e &#224; une configuration de la matrice des gains mat&#233;riels qui la favorise par rapport &#224; d'autres solutions, ce qui non seulement la rend fragile mais la d&#233;nature en partie. Les liens interpersonnels sont sans doute la cl&#233; de toute al-ternative concevable, ainsi que le font valoir les promoteurs du troc eux-m&#234;mes, mais pour exister en tant que tels, ces liens doivent garder une certaine autonomie vis-&#224;-vis des questions mat&#233;rielles (4).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second &#233;l&#233;ment est la revendication d'une convergence avec l'&#233;conomie capitaliste : les activit&#233;s productives n&#233;es du troc et de la circulation des cr&#233;ditos ont &#233;t&#233; invit&#233;es &#224; gagner en productivit&#233; et en efficacit&#233; afin de pouvoir rejoindre le &#8220;march&#233; formel&#8221;. D&#232;s l'ann&#233;e 2000, les porte-parole du R&#233;seau Global annon&#231;aient que &#171; [Gr&#226;ce au] partenariat avec diff&#233;rents organismes gouvernementaux (&#8230;), des ponts commencent &#224; &#234;tre jet&#233;s pour faciliter la transi-tion vers le march&#233; formel &#187; (Primavera, 2000b). A cet &#233;gard, on sait notamment que le Secr&#233;tariat Gouvernemental aux Petites et Moyennes Entreprises a travaill&#233; en collaboration avec le RGT pour organiser, &#224; l'intention des micro-entreprises du R&#233;seau, des s&#233;ances de formation destin&#233;es &#224; &#8220;d'am&#233;liorer la qualit&#233; et la productivit&#233;&#8221; et &#224; cr&#233;er des &#8220;cha&#238;nes de valeur&#8221; (P&#225;gina 12, 08/04/2002). Cette recherche de l'efficacit&#233; &#233;conomique et de la normalisation/formalisation a &#233;t&#233; d'autant plus vive que les structures productives des clubs ont &#233;t&#233; confront&#233;es &#224; la concurrence croissante de petites et moyennes entreprises (PME) classiques invit&#233;es &#224; participer aux &#233;changes (les entreprises dites &#8220;mixtes&#8221;, distribuant leurs produits &#224; la fois sur le march&#233; formel et sur le march&#233; captif des grands r&#233;seaux de troc) (5). M&#234;me s'il est douteux que ces programmes de transition vers le secteur priv&#233; aient &#233;t&#233; une r&#233;ussite, ils sont une reconnaissance implicite que la logique r&#233;gissant le fonctionnement des clubs ne diff&#232;re pas fondamentalement de celle du march&#233; capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II.3 &#8211; Les d&#233;ficiences de la gestion des r&#233;seaux&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;a) Une composante solidaire sur&#233;valu&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mim&#233;tisme a &#233;t&#233; d'autant plus fort qu'il a &#233;t&#233; encourag&#233; par deux erreurs d'&#233;valuation de la part des fondateurs et promoteurs du troc. D'abord, ces derniers semblent avoir eu tendance &#224; sur&#233;valuer le poids r&#233;el de la composante solidaire dans les &#233;changes. De ce fait, la probl&#233;ma-tique de la transmission des valeurs &#233;thiques aux prosommateurs a &#233;t&#233; parfois minimis&#233;e dans son importance. Il est vrai que des chartes de principes ont &#233;t&#233; &#233;dict&#233;es, que des cours de for-mation ont &#233;t&#233; dispens&#233;es aux responsables de centre d'&#233;change ainsi que des s&#233;ances de sen-sibilisation aux groupes de troqueurs. Mais si ces efforts &#233;ducatifs ont quelquefois suscit&#233; des prises de conscience, ils ont &#233;t&#233; insuffisants pour frayer la voie &#224; une v&#233;ritable transformation culturelle, c'est-&#224;-dire &#224; une r&#233;forme du mode de pens&#233;e et de comportement des acteurs. La grande majorit&#233; des troqueurs se sont montr&#233;s bien moins concern&#233;s par la mise en &#339;uvre &#224; grande &#233;chelle d'une &#233;conomie plus humaine et plus juste, que, plus prosa&#239;quement, par la meilleure fa&#231;on de remplir le &#8220;panier de la m&#233;nag&#232;re&#8221; ou de faire de bonnes affaires. Sur le terrain, il &#233;tait m&#234;me frappant de constater l'&#233;cart s&#233;parant la rh&#233;torique humaniste et aux ac-cents lyriques des id&#233;ologues des r&#233;seaux et la vie concr&#232;te de beaucoup de clubs d'&#233;change, domin&#233;e par les &#8220;comptabilit&#233;s d'&#233;picier&#8221; et les consid&#233;rations utilitaires. Ce n'est que lorsque les clubs ont fini par &#234;tre rong&#233;s par les strat&#233;gies opportunistes et les abus en tous genres que les coordinateurs ont reconnu l'urgence &#171; d'&#233;duquer les prosommateurs &#224; d&#233;fendre les bases du syst&#232;me &#187; (V&#237;ctor Solmi, Clar&#237;n, 10/07/2002).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;b) La massification du syst&#232;me&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En second lieu, beaucoup de centres d'&#233;change ont chang&#233; de visage au fil du temps. La ma-jorit&#233; d'entre eux &#233;taient &#224; l'origine de petite taille, limit&#233;s &#224; un cercle de personnes vivant &#224; proximit&#233; les unes des autres ou se connaissant plus ou moins. Ils favorisaient souvent une personnalisation des relations entre participants et, dans les meilleurs cas, l'&#233;mergence de rapports d'&#233;change plus solidaires et &#233;quitables. Mais avec les ann&#233;es, et surtout &#224; partir de 2001, nombre de clubs sont devenus de lieux de rassemblement de masse. Bien s&#251;r, la d&#233;-tresse engendr&#233;e par l'effondrement &#233;conomique &#233;tait telle qu'il &#233;tait hors de question d'interdire l'acc&#232;s &#224; cette planche de salut aux immenses contingents d'exclus. Mais en m&#234;me temps, certains r&#233;seaux comme le RGT, soucieux d'offrir un assortiment de biens et services digne du march&#233; formel, ont d&#233;lib&#233;r&#233;ment encourag&#233; les r&#233;unions &#224; grande &#233;chelle, drainant leur public sur de vaste zones g&#233;ographiques. C'est ainsi qu'ont pu se g&#233;n&#233;raliser les megafe-rias, foires de troc g&#233;antes attirant jusqu'&#224; plusieurs milliers, voire dizaines de milliers de personnes. Or il est clair qu'assurer dans le tohu-bohu et l'anonymat de telles manifestations une transformation de la relation marchande et des rep&#232;res culturels rel&#232;ve de la gageure. Comme l'expliquait un membre du R&#233;seau du Troc Solidaire : &#171; Faire des foires de troc des r&#233;unions de masse est nocif, car les participants au troc doivent &#234;tre des personnes de confiance, qui s'appr&#233;cient mutuellement ; si, par contre, il y en a des milliers dans un club, apparaissent tout de suite le profit, le march&#233; et toutes ses tares &#187; (Nuevo Mundo, 10/04/2003). Une fois encore, on trouve &#224; la racine de l'encouragement donn&#233; &#224; cette &#233;volu-tion du syst&#232;me la mauvaise perception des dilemmes en jeu : si l'on privil&#233;gie la multiplica-tion et la diversification des participants en pr&#233;sence, garantes de l'abondance et de la vari&#233;t&#233; mat&#233;rielles n&#233;cessaires &#224; la hausse continue du &#8220;niveau de vie&#8221;, alors on doit accepter une certaine perte dans la qualit&#233; de la sociabilit&#233; et dans la coh&#233;rence sociale du projet (6).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;II.4 &#8211; Les cons&#233;quences du mim&#233;tisme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les troqueurs, l'&#233;chec &#224; se d&#233;partir des sch&#233;mas et valeurs de la soci&#233;t&#233; dominante a &#233;t&#233; lourd de cons&#233;quences. Il est &#233;vident tout d'abord que, m&#234;me sans la provoquer directement, il a facilit&#233; l'apparition de diverses formes de d&#233;rapage et de d&#233;viance : les d&#233;sastreuses falsi-fications de billets, mais aussi le nombre croissant de cas de sp&#233;culation, de dol et d'abus de pouvoir&#8230; Ensuite, et ind&#233;pendamment de ces d&#233;bordements, il a favoris&#233; une mont&#233;e de pro-bl&#232;mes sociaux auxquels le mouvement du troc entendait pr&#233;cis&#233;ment faire barrage. La prati-que du troc devait &#234;tre un &#171; syst&#232;me int&#233;grateur, convivial et accessible &#224; tous &#187;, y compris aux &#171; groupes les plus d&#233;favoris&#233;s &#187;, afin de &#171; cr&#233;er de la justice sociale et de l'&#233;quit&#233; &#187; (Pri-mavera, 2000a ; 2000b). En fait, si les clubs ont plut&#244;t bien fonctionn&#233; pour les classes moyennes appauvries, disposant de savoir-faire, de comp&#233;tences et de biens recherch&#233;s par les consommateurs, ils ont &#233;t&#233; beaucoup moins b&#233;n&#233;fiques pour les groupes traditionnellement plus n&#233;cessiteux, manquant de qualifications, de capacit&#233;s entrepreneuriales et de biens d'occasion &#224; &#233;changer. A ce niveau, il y a eu une certaine reproduction du ph&#233;nom&#232;ne d'exclusion, les r&#233;seaux n'&#233;tant, &#224; l'instar du march&#233; classique, pas con&#231;us pour satisfaire les besoins non &#8220;solvables&#8221;, autrement dit les besoins de ceux qui ne pouvaient accompagner leur demande d'une offre ad&#233;quate dans les clubs. Plus g&#233;n&#233;ralement, les in&#233;galit&#233;s &#233;conomiques ont &#233;t&#233; r&#233;activ&#233;es par la mise en concurrence directe, sur les march&#233;s de troc, d'organisations productives tr&#232;s disparates, de l'artisanat improvis&#233; aux PME &#233;tablies. Enfin, il est av&#233;r&#233; que les clubs n'ont pas vraiment r&#233;ussi &#224; modifier les repr&#233;sentations sociales propres &#224; la soci&#233;t&#233; dominante : une partie importante des classes moyennes, notamment, a v&#233;cu le recours au troc non comme une nouvelle forme de socialisation positive permettant l'entr&#233;e dans un nouvel espace de vie, mais comme la confirmation d'un d&#233;classement social par inscription dans un syst&#232;me &#233;conomique au rabais (Gonz&#225;lez Bombal, 2003).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, sur la question cruciale du lien social, les militants soutenaient que la pratique du troc &#233;tait fond&#233;e sur l'id&#233;e que &#171; l'argent n'est pas la condition de la satisfaction des be-soins &#187; et avait &#171; d&#233;montr&#233; que la qualit&#233; de vie a beaucoup moins &#224; voir avec la quantit&#233; de choses poss&#233;d&#233;es qu'avec la qualit&#233; des relations entre les personnes &#187; (Primavera, 2000a). Le fonctionnement r&#233;el des r&#233;seaux a finalement illustr&#233; une tout autre r&#233;alit&#233;. Dans la plupart des clubs, il a &#233;t&#233; essentiellement question de quantit&#233;s de cr&#233;ditos &#233;chang&#233;s et d'acquisitions mat&#233;rielles. Et avec l'extension du syst&#232;me, les raisonnements utilitaires et marchands n'ont fait que se d&#233;velopper, r&#233;duisant de plus en plus l'horizon de pens&#233;e et de vie des participants aux transactions op&#233;r&#233;es gr&#226;ce &#224; la &#8220;monnaie sociale&#8221;. C'est dire que m&#234;me si elle a pu se montrer vigoureuse dans certains clubs pendant un temps, la dynamique proprement relation-nelle et de culturelle port&#233;e par les troqueurs militants n'a pas r&#233;ussi &#224; s'imposer comme le ph&#233;nom&#232;ne central du mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Globalement parlant, le troc n'a donc pas fray&#233; la voie &#224; une refondation de la soci&#233;t&#233; ; il a plut&#244;t jou&#233; le r&#244;le d'un compl&#233;ment social de l'&#233;conomie lib&#233;rale en berne. Mais il y a plus. En &#233;chouant &#224; instituer un espace social diff&#233;rent, avec d'autres repr&#233;sentations et codes culturels, les r&#233;seaux se sont replac&#233;s sur le terrain de l'&#233;conomie formelle et, plus g&#233;n&#233;rale-ment, de la &#8220;soci&#233;t&#233; de croissance&#8221;. Ils ont ainsi &#233;t&#233; amen&#233;s &#224; &#233;voluer et &#224; &#234;tre appr&#233;ci&#233;s selon les crit&#232;res et logiques de cette derni&#232;re : volont&#233; de faire des r&#233;seaux un syst&#232;me incubateur d'entreprises efficientes, recherche d'une abondance croissante de l'offre, focalisation sur le &#8220;niveau de vie&#8221; assur&#233; par le troc&#8230; Mais cette orientation les condamnait &#224; la d&#233;faite. Les r&#233;seaux ne peuvent en effet engendrer qu'une imitation imparfaite et restrictive du march&#233; classique : offre fr&#233;quente de produits d'occasion ou de qualit&#233; incertaine et gammes moins larges que dans n'importe quel supermarch&#233;, difficult&#233; &#224; assurer certains types de production en raison d'un capital technique et d'un approvisionnement insuffisants, d'une possibilit&#233; d'&#233;pargner limit&#233;e et d'un d&#233;ficit de capacit&#233;s entrepreneuriales, r&#232;gles disciplinaires contrai-gnantes de certaines foires de troc&#8230; Bref, si l'on adopte une perspective utilitaire, le syst&#232;me du troc n'est pas parvenu &#224;, et ne pouvait pas, devenir autre chose qu'une &#233;conomie de se-conde cat&#233;gorie, certes ing&#233;nieuse et utile, mais globalement moins efficace et attrayante que le march&#233; officiel. Dans ce contexte, on comprend qu'une fois survenus les dysfonctionne-ments internes aux r&#233;seaux et l'amorce de redressement de l'&#233;conomie formelle, le retour d&#233;-finitif &#224; cette derni&#232;re soit apparu pr&#233;f&#233;rable &#224; beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Conclusion&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que le troc vive encore aujourd'hui gr&#226;ce &#224; la r&#233;sistance de certains clubs r&#233;solus &#224; le r&#233;activer sur la base de r&#232;gles plus rigoureuses, il est manifeste que l'heure de gloire des r&#233;seaux est d&#233;finitivement r&#233;volue. Ce brusque reflux n'&#244;te toutefois pas son importance historique au mouvement. N&#233; d'une dynamique d'auto-organisation originale de la soci&#233;t&#233; civile, il a apport&#233; de pr&#233;cieuses solutions pratiques dans un contexte national de d&#233;gradation acc&#233;l&#233;r&#233;e et de quasi-abandon par les pouvoirs publics. En outre, ses caract&#233;ristiques et son &#233;volution ont &#233;t&#233; r&#233;v&#233;latrices de r&#233;alit&#233;s sociales et culturelles profondes et riches d'enseignements. L'exp&#233;rience argentine du troc invite en particulier &#224; ne pas sous-estimer les ressources et capacit&#233;s d'initiative cach&#233;es des soci&#233;t&#233;s de la r&#233;gion, mais aussi &#224; r&#233;fl&#233;chir sur les conditions d'apparition d'une alternative socio-&#233;conomique. Et sur ce dernier point, la le&#231;on semble claire : l'institution, m&#234;me r&#233;am&#233;nag&#233;e, de la logique &#233;conomique et de la culture utilitaire du march&#233; pousse moins vers de nouveaux horizons qu'&#224; la reproduction tendancielle de l'ordre &#233;tabli.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Ce texte a fait l'objet d'une pr&#233;sentation partielle lors du colloque &#8220;Les int&#233;grations r&#233;gionales : quelles dy-namiques transfrontali&#232;res et transnationales ? Les enseignements du Bassin de la Plata dans le Mercosur&#8221;, Uni-versit&#233; de Toulouse-Le Mirail, Maison de la Recherche, 01, 02 et 03 juillet 2004. En plus des donn&#233;es fournies par la bibliographie sp&#233;cialis&#233;e, il s'inspire d'une recherche de terrain (observations et entretiens) effectu&#233;e en avril-mai 2002 dans les villes de Buenos Aires, Resistencia (Red Global del Trueque, Red Provincial del Chaco) et Tucum&#225;n (Red El Tr&#233;bol Norte&#241;o).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. Par exemple, la monnaie sociale qu'est le cr&#233;dito doit &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme une m&#233;moire et un facilitateur des &#233;changes et non comme un instrument de pouvoir &#233;conomique ; ce qui implique qu'elle ne peut &#234;tre achet&#233;e ni vendue contre de la monnaie officielle, qu'elle ne doit pas &#234;tre &#233;pargn&#233;e en grande quantit&#233;, qu'elle ne doit pas faire l'objet d'une sp&#233;culation quelconque comme le pr&#234;t &#224; int&#233;r&#234;t, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Il faut bien voir que les croyances de d&#233;part des agents, ancr&#233;es dans leur imaginaire et leur culture, jouent un r&#244;le essentiel dans la situation cr&#233;&#233;e. L'id&#233;e serait ici de substituer &#224; la proph&#233;tie autor&#233;alisatrice de la concur-rence celle, tout aussi plausible, de la coop&#233;ration, permettant de r&#233;m&#233;dier aux d&#233;fauts de coordination inh&#233;rents aux d&#233;cisions d&#233;centralis&#233;es (Maris, 2003 : 198-199).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. Il est int&#233;ressant de relever que cette opposition entre strat&#233;gie individualiste/opportuniste et strat&#233;gie coop&#233;ra-tive/solidaire recoupe le contraste c&#233;l&#232;bre entre la rationalit&#233; &#8220;substantive&#8221; (la rationalit&#233; de la th&#233;orie &#233;conomi-que classique), qui implique la recherche de la maximisation des gains individuels, et la rationalit&#233; &#8220;limit&#233;e&#8221;, o&#249; l'agent s'efforce simplement d'arriver &#224; un r&#233;sultat jug&#233; &#8220;satisfaisant&#8221; (processus de satisficing) et dont il a &#233;t&#233; montr&#233; qu'elle conduisait durablement &#224; l'&#233;quilibre de coop&#233;ration &#233;voqu&#233; (Simon, 2004 : 83). Or, on sait que rationalit&#233; substantive et rationalit&#233; limit&#233;e sont moins s&#233;par&#233;es par une diff&#233;rence de nature que de degr&#233; (Vat-teville, 1999 : 1030) et appartiennent donc, en derni&#232;re analyse, au m&#234;me ordre de r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5. L'un des int&#233;r&#234;ts que les entreprises ont trouv&#233; &#224; participer aux &#233;changes &#233;tait la possiblit&#233;, accord&#233;e par de nombreuses municipalit&#233;s, de payer en cr&#233;ditos les taxes et imp&#244;ts locaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6. A ce sujet, il est int&#233;ressant de remarquer a contrario que de par le monde, les soci&#233;t&#233;s qui, par leur tissu de relations sociales et culturelles, se distinguent fortement des soci&#233;t&#233;s modernes &#8220;&#233;conomicis&#233;es&#8221; ont en commun d'&#234;tre compos&#233;es de communaut&#233;s relativement r&#233;duites. Leur observation montre que la pr&#233;servation d'une taille raisonnable au groupe dans lequel s'effectuent les transactions facilite les &#233;changes transparents et convi-viaux (Rahnema, 2003 : 171).&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bibliographie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;BOGADO, Sandra Daniela : El trueque desde el Chaco, contribution au Forum de discus-sion internet URBARED, 23/03/2002, page internet : &lt;a href=&#034;http://www.urbared.ungs.edu.ar/debates_foro_leer&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.urbared.ungs.edu.ar/deba...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;CAMPISI, Andrea Paola : Vengo porque no puedo olvidar. La pr&#225;ctica social del trueque intergrupal, Tucum&#225;n, Universidad Nacional de Tucum&#225;n, 2001.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;CASSANO, Daniel, CORAGGIO, Jos&#233; Luis, FEDERICO, Alberto et HINTZE, Susana : &#8220;Documento base de la Jornada Nacional sobre Trueque y Econom&#237;a Solidaria&#8221;, in HINT-ZE, Susana (dir.), Trueque y econom&#237;a solidaria, Buenos Aires, Universidad Nacional de General Sarmiento / Promoteo Libros, 2003, pp. 19-86.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;COVAS, Horacio : Innovaci&#243;n + solidaridad : Entrada al tercer milenio, avril 1998, page internet : &lt;a href=&#034;http://money.socioeco.org&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://money.socioeco.org&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;COVAS, Horacio : &#8220;Horacio Covas por Horacio Covas&#8221;, Chaco Trueque, ann&#233;e 1, n&#176; 3, mars 2002.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;COVAS, Horacio, DE SANZO, Carlos et PRIMAVERA, Heloisa : Reinventando el mercado. La experiencia de la Red Global de Trueque en Argentina, 2001, page internet : &lt;a href=&#034;http://money.socioeco.org&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://money.socioeco.org&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;COVAS, Horacio et RAVERA, Rub&#233;n : Entrevista a Horacio Covas y Rub&#233;n Ravera, d&#233;cembre 2001, page internet : &lt;a href=&#034;http://www.icarodigital.com.ar/diciembre2001/Economia/elclubdeltrueque.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.icarodigital.com.ar/dici...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;FOTOPOULOS, Takis : Vers une d&#233;mocratie g&#233;n&#233;rale, Paris, Seuil, coll. &#8220;Economie hu-maine&#8221;, 2002.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;GONZALEZ BOMBAL, In&#233;s : &#8220;Sociabilidad en clases medias en descenso : experiencias del trueque&#8221;, in HINTZE, Susana (dir.) : Trueque y econom&#237;a solidaria, Buenos Aires, Universidad Nacional de General Sarmiento / Promoteo Libros, 2003, pp. 279-310.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;HINTZE, Susana : &#8220;Presentaci&#243;n&#8221;, in HINTZE, Susana (dir.) : Trueque y econom&#237;a solidaria, Buenos Aires, Universidad Nacional de General Sarmiento / Promoteo Libros, 2003, pp. 11-15.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MARIS, Bernard : Antimanuel d'&#233;conomie, Rosny, Br&#233;al, 2003.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MOUCHOT, Claude : M&#233;thodologie &#233;conomique, Paris, Seuil, coll. &#8220;Points&#8221;, 2003.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;PRIMAVERA, Heloisa (a) : El lado invisible del trueque : s&#243;lo se trataba de inventar, f&#233;v-rier 2000, page internet : &lt;a href=&#034;http://money.socioeco.org&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://money.socioeco.org&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;PRIMAVERA, Heloisa (b) : Pol&#237;tica social, imaginaci&#243;n y coraje : reflexiones sobre la moneda social, 2000, page internet : &lt;a href=&#034;http://money.socioeco.org&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://money.socioeco.org&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;RAHNEMA, Majid : Quand la mis&#232;re chasse la pauvret&#233;, Paris, Fayard/Actes Sud, 2003.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SALAMA, Pierre : &#034;L'Argentine dans l'impasse&#8221;, in Espaces Latinos, f&#233;vrier 2002.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SERVET, Jean-Michel : &#8220;Du troc au r&#233;seau. Les march&#233;s dans l'histoire , Entretien avec Jean-Michel Servet&#8221;, in Sciences Humaines, hors-s&#233;rie n&#176; 3, novembre 1993, pp. 21-23.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SIMON, Herbert A. : Les sciences de l'artificiel, Paris, Gallimard, coll. &#8220;Folio/Essais&#8221;, 2004.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;VATTEVILLE, Eric : &#8220;Rationalit&#233; limit&#233;e&#8221;, in Le Duff, Robert (dir.), Encyclop&#233;die de la Gestion et du Management, Paris, Dalloz, 1999, pp. 1029-1030.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Contribution &#224; l'impi&#233;t&#233;</title>
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&lt;p&gt;L'actualit&#233; donne &#224; r&#233;fl&#233;chir, &#224; condition d'en &#233;viter le vacarme et les &#233;cueils. On se dit offusqu&#233; et pour ainsi dire l&#233;s&#233; dans son &#234;tre intime &#224; cause d'un film et de quelques caricatures contre le proph&#232;te de l'Islam. Et donc on proteste contre l'impi&#233;t&#233;. &#171; Touche pas &#224; mon Proph&#232;te ! &#187;, a scand&#233; de surcro&#238;t le cort&#232;ge des manifestants dans les rues en France, nous informe la m&#234;me actualit&#233;. L'Islam serait chose sacr&#233;e, intouchable, voil&#224; la profession de foi la mieux partag&#233;e, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-insignifiance-cynisme-nihilisme-" rel="directory"&gt;Insignifiance, cynisme, nihilisme&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-112-article-+" rel="tag"&gt;Article&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-122-guerre-+" rel="tag"&gt;Guerre&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-131-oligarchie-+" rel="tag"&gt;Oligarchie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;L'actualit&#233; donne &#224; r&#233;fl&#233;chir, &#224; condition d'en &#233;viter le vacarme et les &#233;cueils. On se dit offusqu&#233; et pour ainsi dire l&#233;s&#233; dans son &#234;tre intime &#224; cause d'un film et de quelques caricatures contre le proph&#232;te de l'Islam. Et donc on proteste contre l'impi&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Touche pas &#224; mon Proph&#232;te ! &#187;, a scand&#233; de surcro&#238;t le cort&#232;ge des manifestants dans les rues en France, nous informe la m&#234;me actualit&#233;. L'Islam serait chose sacr&#233;e, intouchable, voil&#224; la profession de foi la mieux partag&#233;e, semble-t-il.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A chaque fois les paroles convainquent l'esprit par la preuve du contraire, mais prouvent le contraire. C'est comme si un homme violent &#224; qui un passant fait signaler son comportement d&#233;viant se mettait soudain &#224; se ruer sur le malheureux en lui donnant des coups tout en criant : &#171; tu vois bien que je suis un homme de paix &#187; ! Sauf que, ici, l'absurde ne porte pas son nom et le ridicule, &#233;tant entach&#233; du sang, ne fait pas rire comme il devrait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais alors, que penser de cet objet hautement inflammable, dit-on, appel&#233; &#171; Islam &#187; ? Que signifie ce vent de folie qu'il suscite toujours dans son sillage ? Quelle perspective l'avenir nous r&#233;serve en mati&#232;re de religiosit&#233; ? Je r&#233;ponds en parfait impie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dieu n'existe pas, seule existe la parole qui s'en r&#233;clame. Dieu ne parle donc pas, seul parle celui qui professe son existence. La parole professe l'existence de ce qui n'existe pas, mais ce qui n'existe pas vient aussit&#244;t &#224; l'existence par cela m&#234;me qui est une parole. Le cercle vicieux du discours proph&#233;tique, et le cercle infernal d'une &#171; v&#233;rit&#233; &#187; qui n'est valable que si on demande instamment &#224; une foule de fid&#232;les d'y apposer sa foi, naissent tous les deux de toutes pi&#232;ces. Pas seulement le discours mais aussi le symbole puissant de sa l&#233;gitimation et les op&#233;rations potentielles dont il sera capable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La croyance religieuse annule d'elle-m&#234;me la parole et fait de sorte que les croyants se voient, paradoxalement, priver (d'une fa&#231;on privil&#233;gi&#233;e !) de l'expressivit&#233; de la parole. Ils sont d&#233;sormais dits par un autre, par une instance sup&#233;rieure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; le nerf de la guerre : &#234;tre dit par quelqu'un d'autre. L'Islam, pas plus qu'une autre religion, n'est donc pas un objet hautement inflammable, mais plut&#244;t facilement manipulable. C'est pr&#233;cis&#233;ment ce qui int&#233;resse au plus haut degr&#233; les orateurs et les pr&#233;dicateurs. La capacit&#233; mobilisatrice, l&#233;gitimatrice et manipulatrice du discours islamiste constituent ainsi une denr&#233;e incomparable. Chez quel autre boutiquier pourraient-ils trouver un tel objet pr&#233;cieux ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le film dit islamophobe ou les caricatures sur le proph&#232;te n'existaient pas, les islamistes les auraient invent&#233;s ! A l'instar de la fatwa contre Salman Rushdie : un mod&#232;le du genre parfaitement orchestr&#233; &#224; l'&#233;poque par le khomeynisme rampant et son discours r&#233;current sur les ennemis de l'Islam. Sans ennemi r&#233;el ou imaginaire, pas de mobilisation !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a donc l&#224; une com&#233;die de la &#171; susceptibilit&#233; &#187; jou&#233;e par les cabotins barbus qui ne devrait impressionner que les na&#239;fs. Les premiers sont dans le combat le plus immoral, les derniers dans la bonhomie d'un &#171; dialogue &#187; qui n'ose m&#234;me pas prononcer la pr&#233;misse lumineuse d'une conclusion non moins lumineuse : Dieu n'existe pas, vous &#234;tes par cons&#233;quent des pantins ! Montrez-moi l'artiste !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cas de l'Iran, premier pays victime du ravage de l'id&#233;ologie islamique dans le monde contemporain, est &#224; cet &#233;gard exemplaire et &#233;claire la recette. Le message de la fatwa &#233;tait double quoique, contrairement aux apparences, &#224; l'usage interne avant tout. Il disait, d'une part : regardez ce que nous ferons avec les m&#233;cr&#233;ants (sachez donc que toute critique de notre syst&#232;me est absolument bannie pour vous les Iraniens &#224; cause de son caract&#232;re sacr&#233;). Il sugg&#233;rait, d'autre part : seule l'union sacrificielle des Fr&#232;res peut sauver notre syst&#232;me politico-religieux (restez donc unis jusqu'&#224; la folie ou jusqu'&#224; la mort). Un double ordre du jour, toujours en vigueur en Iran, celui du maintien de la terreur en espace public et celui de la folie identitaire en espace priv&#233;, m&#234;me si les Iraniens, eux, ne croient plus ni en son caract&#232;re sacr&#233; ni en l'oligarchie mafieuse qui le promulgua.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'islamisme est un m&#233;canisme fait de mots et il se contracte dans la conscience du croyant ordinaire au moment pr&#233;cis o&#249; celui-ci sacrifie son identit&#233; propre &#224; celle d'un discours qui se dit &#171; proph&#233;tique &#187;. L'op&#233;ration d'&#233;videment est identique &#224; une loi qui ne pr&#233;voit en principe aucun retour en arri&#232;re alors m&#234;me qu'elle ne reconna&#238;t qu'un seul temps au pivotement de la conscience individuelle, celui du pass&#233; coup&#233; et capt&#233; par le mythe de l'origine. En sacralisant le temps, le discours religieux verrouille l'acc&#232;s &#224; la fois &#224; l'expression de la vraie histoire des individus et &#224; la v&#233;rit&#233; du monde tout court.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une parole proph&#233;tique qui oeuvre bien pour le salut des &#226;mes dans l'au-del&#224; ma&#238;trise d'autant mieux la vie des hommes qui portent ces pauvres &#171; &#226;mes &#187; ici-bas. Ce n'est pas un hasard si sa volont&#233; de pouvoir ressort &#224; toutes ses gesticulations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi il n'y a pas d'un c&#244;t&#233; la &#171; tradition &#187; et de l'autre c&#244;t&#233; la pratique actuelle de la foi pr&#233;sent&#233;e comme d&#233;couverte individuelle ou adh&#233;sion libre d'une personne donn&#233;e (comme en t&#233;moigne le mascarade &#224; la mode des filles voil&#233;es, par exemple). Indistinctement, chacun se sert de l'autre pour mieux attiser l'instrument. La religion a d&#233;j&#224; aval&#233; ses enfants, et ses enfants, quand ils se reconvertissent, ont d&#233;j&#224; aval&#233; la religion. Le tribalisme des convertis n'y ajoute donc rien, en revanche leur fanatisme nous r&#233;v&#232;le justement de quelle pi&#232;tre pierre &#233;tait fait le &#171; joyau &#187; enfoui initialement dans les entrailles de la tradition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me une h&#233;r&#233;sie, &#224; moins de relever du pur ath&#233;isme, fait appel aux ressources de la tradition que celle-ci combattra, si n&#233;cessaire, par tous les moyens. La rivalit&#233; et la division entre les tendances dans le dit &#171; monde musulman &#187; sont de mise, &#224; telle enseigne que chaque &#171; vrai Islam &#187; est qualifi&#233; du &#171; faux &#187; par son voisin qui est &#224; son tour disqualifi&#233; par un autre qui se dit &#171; plus vrai &#187; que le dernier, et ainsi de suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'actualit&#233;, l'exemple inattendu &#224; la fois du sacrifice existentiel auquel consent l'individu croyant et de l'indistinction intellectuelle qui le provoque se trouve dans la bouche de la m&#232;re de l'une des premi&#232;res victimes du tueur en s&#233;rie de Montauban &#224; l'occasion d'une c&#233;r&#233;monie officielle organis&#233;e par l'Etat fran&#231;ais. Devant les cam&#233;ras de t&#233;l&#233;vision, lisant p&#233;niblement un papier, elle d&#233;clare, &#233;mue, que l'assassin de son fils n'&#233;tait pas un vrai musulman (celui-l&#224; m&#234;me qui, pourtant, disait &#234;tre s&#251;r d'aller au paradis d'Allah en authentique martyre tout en d&#233;chargeant son arme sur les m&#233;cr&#233;ants) et que &#171; l'Islam n'a jamais tu&#233; personne &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La derni&#232;re phrase sonne bizarrement, mais on comprend sa facture et ce qu'elle veut dire. La m&#232;re sauve l'identit&#233; de la religion au moment m&#234;me o&#249; elle est cens&#233;e d&#233;fendre la m&#233;moire de son fils. Elle distingue tout en confondant (tragique confusion). Elle sacrifie ainsi une seconde fois son fils sur l'autel de la religion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le discours matriciel qui dicte de telles d&#233;clarations est cependant inactuel. Il est forg&#233; en amont par les mandataires des affaires divines, puis mod&#233;lis&#233;s et redistribu&#233;s par les professionnels du pouvoir religieux depuis tr&#232;s longtemps. Il est pr&#234;t &#224; l'emploi chaque fois que les exarques le jugent bon pour leurs propres projets, hi&#233;ratiques ou politiques, face &#224; leurs troupeaux. Suffisamment p&#233;n&#233;tr&#233; dans la sph&#232;re publique, il a d&#233;j&#224; largement fauss&#233; les consciences et biais&#233; sans vergogne vers la pseudo critique. La preuve en est que tous ceux qui ont &#171; critiqu&#233; &#187; les &#233;v&#233;nements r&#233;cents en sp&#233;cialistes &#171; avertis &#187; de l'Islam ont r&#233;agi &#224; la fa&#231;on de cette m&#232;re endeuill&#233;e, &#224; savoir en blanchissant in extremis la religion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'heure actuelle o&#249; la haine des &#233;trangers revient au galop dans le discours politique de l'extr&#234;me droite, l'extr&#233;misme islamique pousse de son c&#244;t&#233; les immigr&#233;s au bout de leur soi-disant &#171; identit&#233; &#187; religieuse. Ce n'est &#233;videmment que fausse route et aporie idiote.
Apr&#232;s l'effondrement du bloc communiste, l'islamisme &#8211; sur le plan id&#233;ologique au moins &#8211; a jou&#233; un r&#244;le non n&#233;gligeable dans le fameux &#233;quilibre de la terreur. Il a verbalement remplac&#233; l'adversaire jadis d&#233;sign&#233;, jusqu'&#224; inspirer en creux &#171; le choc des civilisations &#187;. Mais c'est une erreur que de penser qu'il nous vient du &#171; dehors &#187;. Il n'y a pas, contrairement au souhait des commis du pouvoir partout dans le monde, de diff&#233;rents r&#233;gimes de v&#233;rit&#233; pour les hommes. Les &#171; d&#233;mocraties &#187; retardent sans cesse l'av&#232;nement de leur propre critique. Par essence pourtant, la critique du pouvoir est indivisible et bute tr&#232;s t&#244;t sur la religion qui n'est rien d'autre qu'une qu&#234;te du pouvoir par le truchement d'un discours sur le sacr&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si en Occident on fait mine de l'oublier, c'est parce qu'on ne voit aucun int&#233;r&#234;t au d&#233;ploiement de cette critique. Toutes sortes d'&#171; &#233;glises &#187; y veillent de pr&#232;s. L'islamisme en revanche le rappelle. Mais il nous le rappelle de la plus mauvaise fa&#231;on qui soit : par la promesse de la terreur. C'est-&#224;-dire d&#233;j&#224; par la transformation de la critique en un d&#233;lit de blasph&#232;me. La r&#233;gression qu'il inflige est &#224; la mesure de l'impasse o&#249; se trouve notre molle et hypocrite la&#239;cit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;R.S., libertaire fran&#231;ais d'origine iranienne, 23 septembre 2012 &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>L'industrie culturelle</title>
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&lt;p&gt;Adorno Th&#233;odore W. L'industrie culturelle. In : Communications, 3, 1964. pp. 12-18. http://www.persee.fr/web/revues/hom... Le texte qu'on va lire est celui de deux conf&#233;rences prononc&#233;es en d&#233;cembre 1962 par Th&#233;odor W. Adorno pour l'Universit&#233; radiophonique et t&#233;l&#233;visuelle internationale. II semble bien que le terme d'industrie culturelle ait &#233;t&#233; employ&#233; pour la premi&#232;re fois dans le livre Dialektik der Aufkl&#226;rung que Horkheimer et moi avons publi&#233; en 1947 &#224; Amsterdam. Dans nos (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Adorno Th&#233;odore W. L'industrie culturelle. In : Communications, 3, 1964. pp. 12-18.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/issue/comm_0588-8018_1964_num_3_1&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.persee.fr/web/revues/hom...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le texte qu'on va lire est celui de deux conf&#233;rences prononc&#233;es en d&#233;cembre 1962 par Th&#233;odor W. Adorno pour l'Universit&#233; radiophonique et t&#233;l&#233;visuelle internationale.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;II semble bien que le terme d'industrie culturelle ait &#233;t&#233; employ&#233; pour la premi&#232;re fois dans le livre &lt;i&gt;Dialektik der Aufkl&#226;rung&lt;/i&gt; que Horkheimer et moi avons publi&#233; en 1947 &#224; Amsterdam. Dans nos &#233;bauches il &#233;tait question de culture de masse. Nous avons abandonn&#233; cette derni&#232;re expression pour la remplacer par &#171; industrie culturelle &#187;, afin d'exclure de prime abord l'interpr&#233;tation qui pla&#238;t aux avocats de la chose ; ceux-ci pr&#233;tendent en effet qu'il s'agit de quelque chose comme une culture jaillissant spontan&#233;ment des masses m&#234;mes, en somme de la forme actuelle de l'art populaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, de cet art, l'industrie culturelle se distingue par principe. Dans toutes ses branches on confectionne, plus ou moins selon un plan, des produits qui sont &#233;tudi&#233;s pour la consommation des masses et qui d&#233;terminent par eux-m&#234;mes, dans une large mesure, cette consommation. Les diverses branches se ressemblent de par leur structure ou du moins s'embo&#238;tent les unes dans les autres. Elles s'additionnent presque sans lacune pour constituer un syst&#232;me. Cela gr&#226;ce aussi bien, aux moyens actuels de la technique qu'&#224; la concentration &#233;conomique et administrative. L'industrie culturelle, c'est l'int&#233;gration d&#233;lib&#233;r&#233;e, d'en haut, de ses consommateurs. Elle int&#232;gre de force m&#234;me les domaines s&#233;par&#233;s depuis des mill&#233;naires de l'art sup&#233;rieur et de l'art inf&#233;rieur. Au pr&#233;judice des deux. L'art sup&#233;rieur se voit frustr&#233; de son s&#233;rieux par la sp&#233;culation sur l'effet ; &#224; l'art inf&#233;rieur, on fait perdre par sa domestication civilisatrice l'&#233;l&#233;ment de nature r&#233;sistante et rude, qui lui &#233;tait inh&#233;rent aussi longtemps que l'inf&#233;rieur n'&#233;tait pas enti&#232;rement contr&#244;l&#233; par le sup&#233;rieur. L'industrie culturelle, il est vrai, tient sans conteste compte de l'&#233;tat de conscience et d'inconscience des millions de personnes auxquelles elle s'adresse, mais les masses ne sont pas alors le facteur premier, mais un &#233;l&#233;ment secondaire, un &#233;l&#233;ment de calcul, accessoire de la machinerie. Le consommateur n'est pas roi, comme l'industrie culturelle le voudrait, il n'est pas le sujet de celle-ci, mais son objet. Le terme de mass media, qui s'est impos&#233; pour l'industrie culturelle, ne fait que minimiser le ph&#233;nom&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant il ne s'agit pas des masses en premier lieu, ni des techniques de communication comme telles, mais de l'esprit qui leur est insuffl&#233;, &#224; savoir la voix de leur ma&#238;tre. L'industrie culturelle abuse de pr&#233;venances &#224; l'&#233;gard des masses pour affermir et corroborer leur attitude qu'elle prend a priori pour une donn&#233;e immuable. Est exclu tout ce par quoi cette attitude pourrait &#234;tre transform&#233;e. Les masses ne sont pas la mesure, mais l'id&#233;ologie de l'industrie culturelle, encore que cette derni&#232;re ne puisse exister sans s'adapter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les marchandises culturelles de l'industrie se r&#232;glent, comme l'ont dit Brecht et Suhrkamp il y a d&#233;j&#224; trente ans, sur le principe de leur commercialisation et non sur leur propre contenu et sa construction exacte. La praxis enti&#232;re de l'industrie culturelle applique carr&#233;ment la motivation du profit aux produits autonomes de l'esprit. Depuis qu'en tant que marchandises sur le march&#233; ces produits font vivre leurs auteurs, ils en &#233;taient quelque peu contamin&#233;s. Mais ils ne s'effor&#231;aient d'atteindre un profit que m&#233;diatement, &#224; travers leur r&#233;alit&#233; propre. Ce qui est nouveau dans l'industrie culturelle, c'est le primat imm&#233;diat et avou&#233; de l'effet, tr&#232;s &#233;tudi&#233; dans ses produits les plus typiques. L'autonomie des &#339;uvres d'art, qui, il est vrai, n'a presque jamais exist&#233; de fa&#231;on pure et a toujours &#233;t&#233; empreinte de la recherche de l'effet, se voit &#224; la limite abolie par l'industrie culturelle. Il ne faut pas en accuser ici une volont&#233; consciente de ses promoteurs. Bien plut&#244;t il faudrait faire d&#233;river le ph&#233;nom&#232;ne de l'&#233;conomie, de la recherche de nouvelles possibilit&#233;s de faire fructifier le capital dans les pays hautement industrialis&#233;s. Les anciennes possibilit&#233;s deviennent de plus en plus pr&#233;caires du fait de ce m&#234;me processus de concentration qui de son c&#244;t&#233; rend seul possible l'industrie culturelle en tant qu'institution puissante. La culture qui d'apr&#232;s son propre sens non seulement ob&#233;issait aux hommes mais toujours aussi protestait contre la condition scl&#233;ros&#233;e dans laquelle ils vivent et par l&#224; leur faisait honneur, cette culture, par son assimilation totale aux hommes, se trouve int&#233;gr&#233;e &#224; cette condition scl&#233;ros&#233;e ; ainsi elle avilit les hommes encore une fois. Les productions de l'esprit dans le style de l'industrie culturelle ne sont plus aussi des marchandises mais le sont int&#233;gralement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce d&#233;placement est si &#233;norme qu'il produit des qualit&#233;s enti&#232;rement nouvelles. En d&#233;finitive, l'industrie culturelle n'est m&#234;me plus oblig&#233;e de viser partout un profit imm&#233;diat, ce qui &#233;tait sa motivation primitive. Le profit s'est objectiv&#233; dans l'id&#233;ologie de l'industrie culturelle et parfois s'est &#233;mancip&#233; de la contrainte de vendre les marchandises culturelles qui, de toute fa&#231;on, doivent &#234;tre consomm&#233;es. L'industrie culturelle se mue en public relations &#224; savoir la fabrication d'un &#171; good will &#187; tout court, sans &#233;gard &#224; des producteurs ou des objets de vente particuliers. On s'en va chercher le client pour lui vendre un consentement total et sans r&#233;serve, on fait de la r&#233;clame pour le monde tel qu'il est, tout comme chaque produit de l'industrie culturelle est sa propre r&#233;clame.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En m&#234;me temps, n&#233;anmoins, on conserve les caract&#232;res qui primitivement appartenaient* &#224; la transformation de la litt&#233;rature en marchandise. Si quelque chose au monde a son ontologie, c'est bien l'industrie culturelle, table de cat&#233;gories fondamentales, rigidement conserv&#233;es ainsi qu'en t&#233;moigne par exemple le roman commercial anglais &#224; la fin du XVIIe et au d&#233;but du XVIIIe si&#232;cle. Ce qui dans l'industrie culturelle se pr&#233;sente comme un progr&#232;s, le sempiternel nouveau qu'elle offre, demeure, dans toutes ses branches, le changement vestimentaire d'un toujours pareil ; la vari&#233;t&#233; couvre un squelette qui conna&#238;t aussi peu de changements que la motivation du profit elle-m&#234;me depuis son ascension &#224; l'h&#233;g&#233;monie sur la culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du reste, on ne doit pas prendre &#224; la lettre le terme d'industrie. Il se rapporte &#224; la standardisation de la chose m&#234;me &#8212; par exemple la standardisation du western connue de chaque spectateur de cin&#233;ma, &#8212; et &#224; la rationalisation des techniques de distribution, mais il ne se r&#233;f&#232;re pas strictement au processus de production. Alors que celui-ci dans le secteur central de l'industrie culturelle, &#224; savoir le film, se rapproche de la m&#233;thodologie technique gr&#226;ce &#224; une division du travail tr&#232;s pouss&#233;e,gr&#226;ce &#224; la s&#233;paration s'exprimant dans le conflit &#233;ternel entre les artistes travaillant dans l'industrie culturelle et les potentats de celle-ci &#8212; on conserve pourtant dans d'autres secteurs de l'industrie culturelle des formes de production individuelles. Chaque produit se veut individuel ; l'individualit&#233; elle-m&#234;me sert au renforcement de l'id&#233;ologie du fait que l'on provoque l'illusion que ce qui est chosifi&#233; et m&#233;diatis&#233; est un refuge d'imm&#233;diatet&#233; et de vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette id&#233;ologie fait appel surtout au syst&#232;me des vedettes emprunt&#233; &#224; l'art individualiste. Plus toute cette sph&#232;re est d&#233;shumanis&#233;e, plus elle fait la publicit&#233; pour les grandes personnalit&#233;s, et plus elle parle aux hommes avec la voix &#233;raill&#233;e du loup d&#233;guis&#233; en grand'm&#232;re. Cette sph&#232;re est industrielle dans le sens &#8212; les sociologues l'ont bien vu &#8212; de l'assimilation &#224; des formes industrielles d'organisation m&#234;me l&#224; o&#249; l'on ne produit pas, comme la rationalisation du travail dans les bureaux, plut&#244;t que par une production v&#233;ritablement rationnelle du point de vue technologique. C'est pour cette raison que les mauvais placements de l'industrie culturelle sont aussi extr&#234;mement nombreux et plongent ceux de ses secteurs qui sont d&#233;pass&#233;s par de nouvelles techniques dans des crises qui sont rarement des chemins vers le mieux.
D'un autre c&#244;t&#233;, d&#232;s qu'ils veulent s'assurer contre la critique, les promoteurs de l'industrie culturelle se plaisent &#224; all&#233;guer que ce qu'ils fournissaient n'est pas de l'art, mais de l'industrie.
Le concept de technique qui r&#232;gne dans l'industrie culturelle n'a de commun que le nom avec celui qui vaut dans les &#339;uvres d'art. Celui-ci se rapporte &#224; l'organisation immanente de la chose, &#224; sa logique interne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au contraire, la technique de distribution et de reproduction m&#233;canique reste pour cela toujours en m&#234;me temps ext&#233;rieure &#224; son objet. L'industrie culturelle a son support id&#233;ologique en ce qu'elle se garde minutieusement de tirer toutes les cons&#233;quences de ses techniques dans ses produits. Elle vit en quelque sorte en parasite sur la technique extra artistique de la production des biens mat&#233;riels, sans se pr&#233;occuper de l'obligation que cr&#233;e le caract&#232;re positif de ces biens pour la construction intra-artistique, mais aussi sans &#233;gard &#224; la loi formelle de la technique
artistique. Il en d&#233;coule le m&#233;lange, si essentiel pour la physionomie de l'industrie culturelle, de &lt;i&gt;streamlining&lt;/i&gt;, de pr&#233;cision et de nettet&#233; photographique d'une part, de l'autre de r&#233;sidus individualistes, d'atmosph&#232;re, de romantisme fabriqu&#233; et d&#233;j&#224; lui-m&#234;me rationalis&#233;. Si on adopte la d&#233;finition de Walter Benjamin, la d&#233;finition de l'&#339;uvre d'art traditionnelle par l'aura, par la pr&#233;sence d'un non-pr&#233;sent, alors l'industrie culturelle se d&#233;finit par le fait qu'elle n'oppose pas autre chose de fa&#231;on nette &#224; cette aura, mais qu'elle se sert de cette aura en &#233;tat de d&#233;composition comme d'un halo fumeux. Ainsi elle se convainc imm&#233;diatement elle-m&#234;me de sa monstruosit&#233; id&#233;ologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai essay&#233; la derni&#232;re fois de vous donner une id&#233;e de ce qu'est l'industrie culturelle. Aujourd'hui, je voudrais en venir aux discussions qu'elle soul&#232;ve. En se r&#233;f&#233;rant &#224; la grande importance de l'industrie culturelle pour la formation de la conscience de ses consommateurs, il est entre temps devenu monnaie courante parmi les politiciens de la culture et aussi chez les sociologues de mettre en garde contre sa sous-estimation. Ils proposent de s'abstenir de toute attitude suffisante et de la prendre au s&#233;rieux. En effet, l'industrie culturelle est importante en tant que facteur de l'esprit aujourd'hui dominant. Vouloir sous-estimer son influence par scepticisme &#224; l'&#233;gard de ce qu'elle transmet aux hommes, serait faire preuve de na&#239;vet&#233;. Mais l'exhortation &#224; la prendre au s&#233;rieux est suspecte. Du fait de son r&#244;le social, on &#233;lude des questions embarrassantes sur sa qualit&#233;, sur sa v&#233;rit&#233; ou non v&#233;rit&#233;, des questions sur le rang esth&#233;tique de son message. On reproche au critique de se retrancher dans une tour d'ivoire. Mais il convient d'abord de souligner l'ambigu&#239;t&#233;, qui passe inaper&#231;ue, de l'id&#233;e d'importance. La fonction d'une chose, concern&#226;t-elle la vie d'innombrables individus, n'est pas caution de son rang. Confondre le fait esth&#233;tique et ses vulgarisations ne ram&#232;ne pas l'art en tant que ph&#233;nom&#232;ne social &#224; sa r&#233;elle dimension, mais sert souvent &#224; d&#233;fendre quelque chose qui est contestable de par ses cons&#233;quences sociales. L'importance de l'industrie culturelle dans l'&#233;conomie psychique des masses ne dispense pas de r&#233;fl&#233;chir &#224; sa l&#233;gitimation objective, &#224; son en-soi, mais au contraire y oblige. La prendre au s&#233;rieux en proportion de son r&#244;le incontest&#233;, signifie la prendre critiquement au s&#233;rieux, non pas d&#233;sarmer devant son monopole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez les intellectuels qui veulent s'accommoder de ce ph&#233;nom&#232;ne et qui cherchent &#224; concilier leurs r&#233;serves &#224; l'&#233;gard de l'industrie culturelle avec le respect de sa puissance, un ton d'indulgence ironique s'est install&#233;. &#171; Nous savons, disent-ils, ce qu'il en est de tout cela, ce qu'il en est des romans feuilletons, des films de confection, des spectacles t&#233;l&#233;vis&#233;s &#224; l'intention des familles et d&#233;lay&#233;s pour en tirer des s&#233;ries d'&#233;missions, et ce qu'il en est des parades de vari&#233;t&#233;s, des rubriques de l'horoscope et du courrier du c&#339;ur. Mais tout cela est inoffensif et d'ailleurs d&#233;mocratique parce qu'ob&#233;issant &#224; une demande, il est vrai pr&#233;fabriqu&#233;e. De plus, tout cela produit toutes sortes de bienfaits par exemple par la diffusion d'information et de conseils. &#187; Or ces informations sont assur&#233;ment pauvres ou insignifiantes comme le prouve toute &#233;tude sociologique sur une chose aussi &#233;l&#233;mentaire que le niveau d'information politique, et les conseils qui se d&#233;gagent des manifestations de l'industrie culturelle sont de simples futilit&#233;s ou pire encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ironie mensong&#232;re qui s'est install&#233;e dans le rapport des intellectuels b&#233;ni-oui-oui et de l'industrie culturelle n'est nullement limit&#233;e &#224; ce groupe. On peut supposer que la conscience des consommateurs est elle-m&#234;me scind&#233;e, plac&#233;e qu'elle est entre la plaisanterie r&#233;glementaire que leur prescrit l'industrie culturelle et la mise en doute &#224; peine d&#233;guis&#233;e de ses bienfaits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e que le monde veut &#234;tre tromp&#233;, est devenue plus vraie qu'elle n'a sans doute jamais pr&#233;tendu l'&#234;tre. Non seulement les hommes tombent, comme on dit, dans le panneau, pourvu que cela leur apporte une satisfaction si fugace soit-elle, mais ils souhaitent m&#234;me cette imposture tout conscients qu'ils en sont ; s'efforcent de fermer les yeux et approuvent dans une sorte de m&#233;pris de soi qu'ils subissent et dont ils savent pourquoi on le fabrique. Sans se l'avouer, ils pressentent que leur vie leur devient tout &#224; fait intol&#233;rable sit&#244;t qu'ils cessent de s'accrocher &#224; des satisfactions qui, &#224; proprement parler, n'en sont pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais aujourd'hui la d&#233;fense astucieuse de l'industrie culturelle glorifie comme un facteur d'ordre l'esprit de l'industrie culturelle que l'on peut sans crainte appeler id&#233;ologie. Ses repr&#233;sentants pr&#233;tendent que cette industrie fournit aux hommes dans un monde pr&#233;tendument chaotique quelque chose comme des rep&#232;res pour leur orientation, et que de ce fait elle serait d&#233;j&#224; acceptable. Ceux qui tiennent ce langage sont, g&#233;n&#233;ralement de s conservateurs. Mais ce qu'ils supposent sauvegard&#233; par l'industrie culturelle, est en m&#234;me temps d&#233;moli par elle. La bonne vieille auberge subit une destruction plus totale dans le film en couleur que par des bombes. Ce qui en g&#233;n&#233;ral et sans phras&#233;ologie pouvait se nommer culture, voulait, en tant qu'expression de la souffrance et de la contradiction, fixer l'id&#233;e d'une vie v&#233;ritable, mais ne voulait pas repr&#233;senter comme &#233;tant vie v&#233;ritable le simple &#234;tre-l&#224; et les cat&#233;gories conventionnelles et p&#233;rim&#233;es de l'ordre, dont l'industrie culturelle l'affuble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les avocats de l'industrie culturelle opposent &#224; ce que nous venons de dire, qu'elle ne pr&#233;tend pas &#224; l'art, alors c'est encore une fois de l'id&#233;ologie. Aucune infamie ne s'amende parce qu'elle se d&#233;clare telle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me le plus pi&#232;tre film &#224; grand spectacle ou &#224; l'eau de rose se pr&#233;sente objectivement selon sa propre apparence comme s'il &#233;tait une &#339;uvre d'art. Il faut le confronter avec cette pr&#233;tention et non avec la mauvaise intention de ceux qui en sont responsables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Se r&#233;f&#233;rer &#224; l'ordre tout court sans la d&#233;termination concr&#232;te de celui-ci, faire appel &#224; la diffusion des normes sans que celles-ci soient tenues de se justifier concr&#232;tement ou devant la conscience, n'a pas de valeur. Un ordre objectivement valable qu'on veut faire accepter aux hommes parce qu'ils en sont priv&#233;s, n'a aucun droit, s'il ne le fonde pas en lui-m&#234;me et vis-&#224;-vis des hommes, et c'est pr&#233;cis&#233;ment cela que refuse tout produit authentique de l'industrie culturelle. Les id&#233;es d'ordre qu'elle inculque sont toujours celle de statu-quo. Elles sont des a priori accept&#233;s sans objection, sans analyse, en renon&#231;ant &#224; la dialectique, m&#234;me si elles n'appartiennent substantiellement &#224; aucun de ceux qui les subissent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'imp&#233;ratif cat&#233;gorique de l'industrie culturelle, &#224; la diff&#233;rence de celui de Kant, n'a plus rien de commun avec la libert&#233;. Il dit : tu dois te soumettre &#8212; sans pr&#233;ciser ce &#224; quoi il faut se soumettre ; te soumettre &#224; ce qui de toute fa&#231;on est, et &#224; ce que tous pensent de toute fa&#231;on ; te soumettre comme par r&#233;flexe &#224; la puissance et l'omnipr&#233;sence de ce qui est.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par la vertu de l'id&#233;ologie de l'industrie culturelle, le conformisme se substitue &#224; l'autonomie et &#224; la conscience : jamais l'ordre qui en ressort n'est confront&#233; avec ce qu'elle pr&#233;tend &#234;tre ou avec les r&#233;els int&#233;r&#234;ts des hommes. Mais l'ordre n'est pas en soi quelque chose de bon. Ne le serait qu'un ordre digne de ce nom. Que l'industrie culturelle ne s'en soucie gu&#232;re, qu'elle vante l'ordre in abstracto, atteste seulement l'impuissance et le non-fond&#233; des contenus qu'elle transmet. Tout en pr&#233;tendant &#234;tre le guide des d&#233;sempar&#233;s et en leur pr&#233;sentant de fa&#231;on trompeuse des conflits qu'ils doivent confondre avec les leurs, l'industrie culturelle ne r&#233;soud ces conflits qu'en apparence, comme il leur serait impossible de las r&#233;soudre dans leur propre vie. Dans les productions de cette industrie, des hommes entrent en difficult&#233;s &#224; seule fin d'en sortir sans dommage, et dans la plupart des cas &#224; l'aide des agents de la collectivit&#233; infiniment bonne, pour adh&#233;rer, dans une vaine harmonie &#224; cette g&#233;n&#233;ralit&#233; dont ils ont d&#251; tout d'abord reconna&#238;tre que les exigences &#233;taient incompatibles avec la particularit&#233;, c'est-&#224;-dire avec leurs propres int&#233;r&#234;ts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ce faire l'industrie culturelle a &#233;labor&#233; des sch&#233;mas qui englobent m&#234;me des domaines a-conceptuels comme la musique l&#233;g&#232;re o&#249; l'on tombe aussi dans le jam, c'est-&#224;-dire dans des probl&#232;mes, qui sont comme des embouteillages, des probl&#232;mes qui avec le triomphe du temps fort, en quelque sorte avec le &#171; feu vert &#187;, se d&#233;m&#234;lent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant m&#234;me les d&#233;fenseurs ne contrediront gu&#232;re Platon, lorsqu'il dit que ce qui est objectivement, en soi, faux, ne peut &#234;tre subjectivement, pour les hommes, vrai et bon. Ce que l'industrie culturelle &#233;lucubre ne sont ni des r&#232;gles pour une vie heureuse, ni un nouveau po&#232;me moral, mais des exhortations &#224; la conformit&#233; &#224; ce qui a derri&#232;re soi les plus gros int&#233;r&#234;ts. Le consentement dont elle fait la r&#233;clame renforce l'autorit&#233; aveugle et imp&#233;n&#233;tr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si l'on mesure effectivement, conform&#233;ment &#224; un standard r&#233;el, l'industrie culturelle non pas par rapport &#224; sa substantialit&#233; et &#224; sa logique, mais par rapport &#224; son effet, donc si on lui accorde ce dont elle se r&#233;clame toujours, il faut prendre l'enti&#232;re mesure de tous les d&#233;veloppements impliqu&#233;s dans cet effet : l'encouragement et l'exploitation de la faiblesse du moi, &#224; laquelle la soci&#233;t&#233; actuelle, avec sa concentration du pouvoir, condamne de toute mani&#232;re ses membres. Leur conscience subit de nouvelles transformations r&#233;gressives. Ce n'est pas pour rien que l'on peut entendre en Am&#233;rique de la bouche de producteurs cyniques que leurs films doivent tenir compte du niveau intellectuel d'un enfant de onze ans. Ce faisant, ils se sentent toujours plus incit&#233;s &#224; faire d'un adulte un enfant de onze ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, on ne pourra pas par une &#233;tude exacte prouver avec certitude l'effet r&#233;gressif dans chaque produit de l'industrie culturelle. Mais la goutte d'eau finit par creuser la pierre, en particulier parce que le syst&#232;me de l'industrie culturelle traque les masses, ne permet gu&#232;re d'&#233;vasion et impose sans cesse les sch&#233;mas de leur comportement. C'est seule leur m&#233;fiance profond&#233;ment inconsciente, le dernier reste dans leur esprit de la diff&#233;rence de l'art et de la r&#233;alit&#233; empirique, qui explique que les masses ne voient pas et depuis longtemps d&#233;j&#224; n'acceptent pas tout &#224; fait le monde, tel que l'industrie culturelle l'a pr&#233;par&#233; &#224; leur intention.
Les messages de l'industrie culturelle fussent-ils aussi inoffensifs qu'on le dit &#8212; et d'innombrables fois ils le sont aussi peu que par exemple les films qui par leur seule mani&#232;re de caract&#233;riser des personnes font chorus avec la chasse aux intellectuels, aujourd'hui en vogue &#8212; : l'attitude que produit l'industrie culturelle est tout autre chose qu'inoffensive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;pendance et servitude des hommes, vis&#233;e derni&#232;re de l'industrie culturelle, ne pourraient gu&#232;re &#234;tre plus fid&#232;lement caract&#233;ris&#233;es que par ce sujet d'un psychologue am&#233;ricain, qui pensait que les d&#233;tresses des temps pr&#233;sents prendraient fin, si les gens voulaient seulement s'aligner sur des personnalit&#233;s marquantes. La compensation que l'industrie culturelle offre aux hommes en &#233;veillant le sentiment confortable que le monde se trouve dans cet ordre o&#249; elle les englue, les frustre de ce bonheur qu'elle pr&#233;sente trompeusement. L'effet d'ensemble de l'industrie culturelle est celui d'une anti-d&#233;mystification, celui d'une anti-&lt;i&gt;Aufklarung&lt;/i&gt; ; dans l'industrie culturelle, comme Horkheimer et moi l'avons dit, la d&#233;mystification, de l'&lt;i&gt;Aufkl&#226;rung&lt;/i&gt;, &#224; savoir la domination technique progressive se mue en tromperie des masses, c'est-&#224;-dire en moyen de garrotter la conscience. Elle emp&#234;che la formation d'individus autonomes, ind&#233;pendants, capables de juger et de se d&#233;cider consciemment. Mais ceux-ci sont la condition pr&#233;alable d'une soci&#233;t&#233; d&#233;mocratique qui ne saurait se sauvegarder et s'&#233;panouir qu'&#224; travers des hommes hors de tutelle. Si d'en haut l'on diffame &#224; tort les masses comme masses, c'est justement souvent l'industrie culturelle qui les r&#233;duit &#224; cet &#233;tat de masse qu'elle m&#233;prise ensuite et qui les emp&#234;che de s'&#233;manciper, ce pourquoi les hommes seraient aussi m&#251;rs que le leur permettent les forces de production de l'&#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Theodor W. Adorno (1962)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Traduit de l'allemand par Institut fur Sozialforschung
Hans Hildenbrand et Alex Lindenberg) Universit&#233; de Francfort&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Sur les racines de la disparition de la pens&#233;e critique (2/2)</title>
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&lt;p&gt;Premi&#232;re partie disponible ici (.../...) M&#233;tamorphoses du temps Cette situation o&#249; le futur serait inenvisageable ressemble &#224; un &#233;ternel pr&#233;sent o&#249; nous serions tous condamn&#233;s, et contraste fortement avec les conceptions du temps qui avaient cours dans l'histoire. Si nous proposons maintenant de nous focaliser sur la question du temps, c'est parce que les changements dans la perception du temps par une soci&#233;t&#233; sont un &#233;l&#233;ment d&#233;cisif pour saisir l'orientation profonde de toute (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-insignifiance-cynisme-nihilisme-" rel="directory"&gt;Insignifiance, cynisme, nihilisme&lt;/a&gt;


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&lt;p&gt;(.../...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;M&#233;tamorphoses du temps&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
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Si nous proposons maintenant de nous focaliser sur la question du temps, c'est parce que les changements dans la perception du temps par une soci&#233;t&#233; sont un &#233;l&#233;ment d&#233;cisif pour saisir l'orientation profonde de toute configuration so&#173;ciale&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Il ne serait m&#234;me pas suffisant de dire que la description ou l'analyse (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. C'est d'autant plus vrai qu'un nombre d'&#233;volutions culturelles qui ont amen&#233; &#224; la cristallisation du &#171; nouvel esprit du capitalisme &#187; pourraient &#234;tre interpr&#233;t&#233;es comme des transformations du &#171; r&#233;gime tempo&#173;rel &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;18Nous empruntons ce terme du texte d'Alain Maillard, &#171; E. P. Thompson. La (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; des soci&#233;t&#233;s de l'apr&#232;s-guerre. Comme le souligne le sociologue am&#233;ricain Richard Sennett en &#233;vo&#173;quant les nouveaux mod&#232;les d'organisation du travail, &#171; Ce qui influence le plus directement la vie &#233;motion&#173;nelle des gens hors du lieu de travail n'est ni la transmission des donn&#233;es &#224; haute technologie ni la globali&#173;sation des march&#233;s financiers ou le libre &#233;change ; c'est au contraire la dimension temporelle du nouveau capi&#173;talisme &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;R. Sennet, The Corrosion of Character. The Personal Consequences of Work in (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Selon Sennett, le &#171; temps lin&#233;aire &#187; qui faisait partie de l'esprit du capitalisme pendant ses phases bourgeoise (ou &#171; w&#233;b&#233;rienne &#187;) et fordiste se d&#233;sint&#232;gre en un flux informe et &#233;miett&#233; o&#249; domine la logique du court-terme, r&#233;sum&#233;e par le slogan &#171; No long term &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Op. cit., p. 22.&#034; id=&#034;nh3-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Cette &#171; logique court-termiste &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. P. Artus, M.-P. Virard, Le capitalisme est en train de s'autod&#233;truire, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; sape les bases culturelles et &#233;puise les ressources anthropologiques qui rendent possible l'existence des &#171; vertus long-termistes &#187; [long-term virtues] telles que la confiance, la fid&#233;lit&#233;, le respect, l'engagement ou m&#234;me notre capacit&#233; &#224; donner du sens &#224; notre vie. Sennett insiste sur le fait que &#171; les conditions temporelles dans le nouveau capitalisme ont g&#233;n&#233;r&#233; un conflit entre le caract&#232;re et l'exp&#233;rience quotidienne de l'individu. L'exp&#233;rience d'un temps disloqu&#233; menace la capacit&#233; des gens de donner forme &#224; leurs caract&#232;res de telle sorte qu'ils puissent en tirer une narrative coh&#233;rente &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;R. Sennet, The Corrosion of Character&#8230;, op. cit., p. 31. Par &#171; narrative &#187; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Cette insistance de Sennett sur le caract&#232;re frag&#173;mentaire et &#233;miett&#233; de l'exp&#233;rience quotidienne actuelle nous rappelle l'importance qu'accorde un autre so&#173;ciologue contemporain, Zygmunt Bauman, &#224; la &#171; fluidit&#233; &#187; et la nature &#171; liquide &#187; des soci&#233;t&#233;s contempo&#173;raines. Selon Bauman&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Z. Bauman, S'acheter une vie, trad. par C. Rosson, Paris, Jacqueline Chambon (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, le r&#233;gime temporel de la nouvelle culture du capitalisme s'articule moyennant un temps &#171; pointilliste &#187; constitu&#233; de plusieurs &#171; pr&#233;sents &#187; d&#233;coup&#233;s et s&#233;par&#233;s l'un de l'autre, exactement comme les fameuses monades de Leibniz qui &#171; n'ont point de fen&#234;tres &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui importe est de comprendre pourquoi Sennett insiste tant sur la question du temps. D'apr&#232;s son analyse, le r&#233;gime temporel du capitalisme contemporain d&#233;termine la mani&#232;re dont le changement institu&#173;tionnel est per&#231;u par le management des grandes entreprises. Au lieu de changements graduels effectu&#233;s et con&#231;us sur la base d'une continuit&#233; temporelle, la nouvelle culture entrepreneuriale promeut, de plus en plus, une esp&#232;ce de changement fond&#233; sur la dislocation de la continuit&#233; du temps lin&#233;aire. Ce &#171; change&#173;ment &#233;ruptif &#187; [disruptive change] brise la continuit&#233; et fait table rase de tout pass&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un point d&#233;cisif, pourtant, auquel ne se r&#233;f&#232;re gu&#232;re Sennett, est que le changement en question ne se traduit pas seulement sous la forme d'une &#171; r&#233;invention discontinue des institutions &#187; [dis&#173;continuous reinvention of institutions] au sein des grandes organisations. Elle se traduit &#233;galement dans la fa&#231;on dont le changement social est per&#231;u par le discours r&#233;formiste-&#171; modernisateur &#187; n&#233;olib&#233;ral. Les soci&#233;t&#233;s se pr&#233;sentent comme fig&#233;es par l'accumulation de &#171; rigidit&#233;s &#187; et d'&#171; archa&#239;smes &#187;, qui bloquent l'&#233;volution sociale et la croissance &#233;conomique. Tout ce qui pourrait r&#233;sister aux &#171; r&#233;formes &#187; est qualifi&#233; d'archa&#239;que, voire de r&#233;actionnaire, et comme tel doit imp&#233;rativement &#234;tre liquid&#233; afin que s'ouvre la voie pour les forces du &#171; progr&#232;s &#187; et de la &#171; croissance &#187;, incarn&#233;es par la machine &#233;conomique et le march&#233; &#171; libre &#187;. Au sein de cette conception, tout ce qui ne se conforme pas automatiquement aux normes impos&#233;es par l'intervention des r&#233;formateurs est consid&#233;r&#233; comme appartenant &#224; la &#171; tradition &#187; au sens p&#233;joratif du terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est &#233;vident que cette rh&#233;torique s'articule autour d'une conception tr&#232;s particuli&#232;re des rapports entre tradition et progr&#232;s. Les changements propos&#233;s sont toujours con&#231;us, plus ou moins, selon le mod&#232;le de ce &#171; changement &#233;ruptif &#187;. Car il faut que les changements soient de cette sorte afin qu'ils puissent vaincre et surmonter les r&#233;sistances et les &#171; rigidit&#233;s &#187;. Dans ce cadre, tout rapport positif entre tradition et innovation dispara&#238;t. Aucun passage direct ou spontan&#233; n'existe plus entre les deux. Et cela d'autant plus qu'on qualifie de &#171; tradition &#187; la quasi-totalit&#233; des institutions donn&#233;es d'une soci&#233;t&#233; au moment de la promulgation des r&#233;&#173;formes. Le changement ne s'&#233;taie pas sur les &#233;l&#233;ments positifs des conditions donn&#233;es mais doit, au contraire, en faire table rase pour faciliter le fonctionnement de la machine &#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous insistons tant sur ces changements, c'est parce qu'ils nous ont amen&#233;s &#224; une version tout &#224; fait nou&#173;velle du capitalisme, profond&#233;ment diff&#233;rente &#224; la fois du capitalisme traditionnel &#171; bourgeois &#187; et &#171; puri&#173;tain &#187; des XVIIIe - XIXe si&#232;cles et du capitalisme &#171; fordiste &#187; et bureaucratique proprement dit &#233;tabli dans les premi&#232;res d&#233;cennies du XXe si&#232;cle. Cette nouvelle forme de capitalisme est le fruit d'un &#171; r&#233;am&#233;nagement &#187; des rap&#173;ports entre les deux composantes majeures de la modernit&#233; occidentale et, en tant que tel, est partie pre&#173;nante de la crise anthropologique des soci&#233;t&#233;s contemporaines, qui d&#233;coule du r&#233;am&#233;nagement des points cardinaux constitutifs de l'Occident moderne. Cette &#233;volution soul&#232;ve un nombre de questions d'autant plus impor&#173;tantes que c'est ce nouveau type de capitalisme qui se propage de nos jours dans le monde non occidental.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mutation anthropologique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pensons que la crise dont souffrent ces soci&#233;t&#233;s occidentales contemporaines est essentiellement d'ordre anthropologique. L'av&#232;nement d'une telle crise est intrins&#232;quement li&#233;e au fait qu'au sein de nos so&#173;ci&#233;t&#233;s pr&#233;vaut, de plus en plus, leur composante capitaliste au d&#233;triment de leur composante d&#233;mocratique et autonome.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce &#224; quoi nous assistons est un ph&#233;nom&#232;ne global, que C. Castoriadis appelait mont&#233;e de l'insignifiance : c'est une sorte de crise &#8211; voire de r&#233;gression &#8211; anthropologique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nous empruntons la notion de &#171; r&#233;gression anthropologique &#187; &#224; Philippe Muray.&#034; id=&#034;nh3-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; des soci&#233;t&#233;s contemporaines, due &#224; l'usure et &#224; la d&#233;sint&#233;gration graduelle des significations imaginaires qui soutiennent les institutions en place : &#171; Nous touchons l&#224; un facteur fondamental [&#8230;] : l'intime solidarit&#233; entre un r&#233;gime social et le type an&#173;thropologique (ou l'&#233;ventail de tels types) n&#233;cessaire pour le faire fonctionner. Ces types anthropologiques, pour la plupart, le capitalisme les a h&#233;rit&#233;s des p&#233;riodes historiques ant&#233;rieures : le juge incorruptible, le fonction&#173;naire w&#233;b&#233;rien, l'enseignant d&#233;vou&#233; &#224; sa t&#226;che, l'ouvrier pour qui son travail, malgr&#233; tout, &#233;tait une sorte de fiert&#233;. De tels personnages deviennent inconcevables dans la p&#233;riode contemporaine : on ne voit pas pour&#173;quoi ils seraient reproduits, qui les reproduirait, au nom de quoi ils fonctionneraient. M&#234;me le type anthro&#173;pologique qui est une cr&#233;ation propre du capitalisme, l'entrepreneur schump&#233;t&#233;rien [&#8230;] est en train de dis&#173;para&#238;tre &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C. Castoriadis, &#171; La mont&#233;e de l'insignifiance &#187; (1993), La mont&#233;e de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme cet auteur le soulignait d&#232;s la fin des ann&#233;es 1950&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. le texte fondamental de C. Castoriadis de 1959, &#171; Le mouvement (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, le capitalisme ne tend pas &#224; d&#233;truire seulement le sens du travail, en r&#233;duisant ce dernier &#224; une activit&#233; ali&#233;n&#233;e dont le processus &#233;chappe au contr&#244;le du tra&#173;vailleur (cela &#224; &#233;t&#233;, bien s&#251;r, l'ultime cons&#233;quence de l'application des principes tayloristes dans le domaine de l'organisation du travail). A partir d'un moment historique donn&#233;, le capitalisme, en tant que logique so&#173;ciale, a commenc&#233; &#224; envahir la totalit&#233; des diverses sph&#232;res sociales, menant &#224; une bureaucratisation crois&#173;sante des soci&#233;t&#233;s : &#171; expansion &#233;conomique, bureaucratisation acc&#233;l&#233;r&#233;e de toutes les sph&#232;res de la vie so&#173;ciale, manipulation planifi&#233;e des gens comme travailleurs, consommateurs, citoyens, &#233;poux, &#233;l&#232;ves &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C. Castoriadis, &#171; Les divertisseurs &#187; (1977), La soci&#233;t&#233; fran&#231;aise, Paris, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Tels sont les r&#233;sultats de cette expansion de l'organisation bureaucratique qui a pris son essor dans les an&#173;n&#233;es 1920-1930 du fait de l'intervention &#233;tatique grandissante dans l'&#233;conomie et de l'apparition du mod&#232;le de production fordiste&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;28Cf. sur ce mod&#232;le le livre de B. Coriat, L'atelier et le chronom&#232;tre. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette &#171; bureaucratisation du monde &#187; (pour reprendre l'expression pr&#233;coce de Bruno Rizzi datant de l'entre-deux guerres) est loin d'&#234;tre capable de ramener la soci&#233;t&#233; toute enti&#232;re aux normes et aux cadres institutionnelles de l'univers bureau&#173;cratique et de sa logique. Il s'agit tout au contraire d'un syst&#232;me profond&#233;ment irrationnel et conflictuel qui ne parvient &#224; fonctionner que parce que les gens, dans leur vie quotidienne, r&#233;sistent aux normes officielles. Or, la bureaucratisation croissante de la vie quotidienne tend &#224; organiser la vie des gens de l'ext&#233;rieur, en leur im&#173;posant des mod&#232;les et des normes arbitraires. Elle d&#233;pouille, graduellement, les activit&#233;s sociales de leur contenu. Et il semble qu'&#224; partir d'un moment, le syst&#232;me ait commenc&#233; &#224; avoir du mal &#224; reproduire les m&#233;&#173;canismes de r&#233;paration anthropologique qui lui sont n&#233;cessaires. L'&#233;chec des mouvements r&#233;volutionnaires de type Mai 68 et sa l&#233;gitimation par les id&#233;ologues pseudo-subversifs du moment, le cynisme, voire le nihilisme politiques qui ont commenc&#233; &#224; se propager apr&#232;s le recul des mouvements sociaux des an&#173;n&#233;es 1960-1970, la diffusion concomitante de l'id&#233;ologie de consommation (comme sa rationalisation lib&#233;rale), ont pr&#233;cipit&#233; la crise. Les mouvements politiques et culturels de ces ann&#233;es &#171; rebelles &#187; ont donn&#233; le coup de gr&#226;ce &#224; la vieille culture bourgeoise avec sa morale puritaine, mais ils n'ont pas &#233;t&#233; capables de doubler cette lib&#233;ra&#173;lisation des m&#339;urs d'une nouvelle cr&#233;ation positive &#224; m&#234;me de conf&#233;rer sens et contenu aux tendances exprim&#233;es lors de l'effondrement des derniers vestiges de cette culture. Dans le m&#234;me temps, la posture essentielle&#173;ment n&#233;gative des id&#233;ologies politiques de l'&#233;poque, (anti-totalitarisme, anti-autoritarisme, etc.) fut &#233;gale&#173;ment incapable de proposer une nouvelle perspective, puisque, en attaquant (ou en &#171; d&#233;construisant &#187;) les normes &#171; oppressives &#187; de la modernit&#233;, elles ont &#233;t&#233; amen&#233;es &#224; combattre la normativit&#233; en tant que telle&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. sur ce point l'excellente critique de l'attitude politique des (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce &#171; vide &#187; devait &#234;tre combl&#233;. La seule puissance sociale capable de le faire fut le capitalisme avec ses industries de production de biens culturels. Il s'agit pr&#233;cis&#233;ment de la mutation qu'analyse Richard Sennett. Le r&#233;sultat de cette &#233;volution est que les soci&#233;t&#233;s contemporaines souffrent d'une crise anthropologique : leurs ressources anthropologiques sont en train de s'&#233;puiser alors m&#234;me que les gens semblent incapables de cr&#233;er de nouvelles formes coh&#233;rentes de vie sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les soci&#233;t&#233;s contemporaines semblent donc r&#233;aliser les pires peurs non seulement des philosophes r&#233;pu&#173;blicains comme Rousseau et Adam Ferguson, qui voient dans le triomphe du bourgeois (en tant que type an&#173;thropologique) la mont&#233;e de l'h&#233;donisme et la disparition de la vertu politique et morale&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#034;Vous surtout, Genevois, gardez votre place, et n'allez point aux objets (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, mais aussi de penseurs lib&#233;raux comme Constant et Tocqueville, qui entrevoyaient les risques inh&#233;rents aux soci&#233;t&#233;s de leur &#233;poque : nous avons alors affaire &#224; un &#233;trange m&#233;lange de bureaucratisation et d'individualisme d&#251; au fait que le seul contenu que l'institution sociale semble pouvoir fournir &#224; ses membres, c'est la poursuite du bien-&#234;tre individuel et des jouissances priv&#233;es. Comme l'a bien &#233;crit Stendhal, faisant peut-&#234;tre &#233;cho &#224; la th&#233;orie de Constant concernant la sp&#233;cificit&#233; de la notion moderne de libert&#233;, &#171; L'Europe appelle libert&#233; la protection du repos, du bonheur, de l'ind&#233;pendance domestique. La libert&#233; des Grecs, des Romains [&#8230;] ne fut que la participation &#224; la souverainet&#233; du pays. On ne pouvait &#234;tre heureux qu'au Forum, nous, nous voulons &#234;tre heureux au fond de notre maison &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Stendhal, L'Italie en 1818, cit&#233; par L. Guellec, Tocqueville. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Massification de l'individu&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or cette situation est profond&#233;ment h&#233;t&#233;ronome et pathologique. L'individualisme en question n'est, en r&#233;alit&#233;, qu'un individualisme entre guillemets : loin de pr&#233;figurer l'apparition possible d'une subjectivit&#233; au&#173;tonome, il s'agit plut&#244;t d'une nouvelle forme d'assujettissement des individus aux normes de la culture de masse et de l'industrie des m&#233;dias&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. sur ce sujet l'analyse de Christopher Lasch, Culture de masse ou culture (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il s'agit, en d'autres termes, d'un individualisme &#171; &#224; la Tocqueville &#187;, qui a comme trait principal le d&#233;tachement de l'individu de toutes ses appartenances collectives et son assujettis&#173;sement &#224; la force impersonnelle de l'opinion publique. La d&#233;sint&#233;gration de la culture &#171; populaire &#187; ou &#171; tra&#173;ditionnelle &#187; et de la plupart des rep&#232;res sociaux rend de plus en plus difficile, pour les individus, de trouver les sch&#233;mas et les pratiques culturelles qui leur permettraient de former une narrative coh&#233;rente (pour re&#173;prendre le terme de Sennett) avec comme but de donner du sens &#224; leur vie. La seule activit&#233; qui, au sein de nos soci&#233;t&#233;s d'individus pr&#233;sum&#233;s, semble &#234;tre positivement valoris&#233;e est une variation de ce que Foucault &#224; essay&#233; de d&#233;crire sous le terme de souci de soi : &#171; un &#8220;individualisme&#8221; qui accorderait une place croissante aux as&#173;pects &#8220;priv&#233;s&#8221; de l'existence, aux valeurs de la conduite personnelle et &#224; l'int&#233;r&#234;t qu'on porte &#224; soi-m&#234;me &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;M. Foucault, L'histoire de la sexualit&#233;, t. III. Le souci de soi, Paris, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. C'est la &#171; crise du processus identificatoire &#187; dont parle C. Castoriadis&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C. Castoriadis, &#171; La crise du processus identificatoire &#187; (1990), La mont&#233;e (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : le fait que l'usure de normes, de significations et de repr&#233;sentations sociales ne permet plus aux individus de trou&#173;ver de rep&#232;res solides &#224; introjeter et auxquels s'identifier, les am&#232;ne &#224; une incessante pr&#233;occupation de leur Soi, dans le seul et unique but est de se former une identit&#233; capable de combler le vide existentiel dont ils souffrent. Car il ne faut pas oublier que, comme nous le rappelle un psychanalyste, &#171; l'identit&#233; constitue l'armature de la sant&#233; mentale. [Il n'y a] pas de crise psychopathologique qui ne soit centr&#233;e par une crise d'identit&#233; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ch. Dejours, Souffrance en France. La banalisation de l'injustice sociale (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Cette pr&#233;occupa&#173;tion se caract&#233;rise par l'&#171; intensit&#233; des rapports &#224; soi, c'est-&#224;-dire des formes dans les&#173;quelles on est appel&#233; &#224; se prendre soi-m&#234;me pour objet de connaissance et domaine d'action, afin de se transformer, de se corriger, de se purifier &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;M. Foucault, Le souci de soi, op. cit., p. 59.&#034; id=&#034;nh3-20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Jean Baudrillard avait assez t&#244;t d&#233;montr&#233; (en suivant le jour&#173;naliste am&#233;ricain Vince Pa&#173;ckard&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. son ouvrage The Status Seekers (1959).&#034; id=&#034;nh3-21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;) que le consum&#233;risme est un ph&#233;nom&#232;ne dont le caract&#232;re est essentielle&#173;ment de l'ordre du symbo&#173;lique : on ach&#232;te des biens de consommation non pour les utiliser d'une mani&#232;re fonctionnelle ou utilitaire, mais plut&#244;t en vertu du statut symbolique dont ils sont porteurs&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;J. Beaudrillard, La soci&#233;t&#233; de consommation (1970), Paris, Gallimard, coll. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. C'est ce statut dont on a besoin, afin de l'int&#233;grer dans notre strat&#233;gie de cr&#233;ation d'une sorte d'identit&#233; personnelle et indi&#173;viduelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on ajoute &#224; cela les nouveaux mod&#232;les d'organisation du travail que promulguent le n&#233;olib&#233;ralisme et le &#171; nouvel esprit du capitalisme &#187;, l'&#171; individualisme &#187; contemporain, loin de faciliter l'&#233;panouissement de l'individu et la formation d'une subjectivit&#233; autonome, produit au contraire un moi assi&#233;g&#233; (minimal self)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. Chr. Lasch, Le moi assi&#233;g&#233;. Essai sur l'&#233;rosion de la personnalit&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; de plus en plus incapable d'assumer la responsabilit&#233; de sa propre existence. Il s'agit d'un homme sans gravit&#233; (pour reprendre l'expression consacr&#233;e du psychanalyste Charles Melman&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ch. Melman, L'Homme sans gravit&#233;. Jouir &#224; tout prix. Entretiens avec J.-P. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-24&#034;&gt;24&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;), pi&#233;g&#233; dans la rh&#233;torique des m&#233;dias et des publicitaires qui confondent la libert&#233; avec l'absence de limites, en promouvant l'id&#233;e qu'une vie pleine de sens ne serait autre chose qu'un effort d&#233;sesp&#233;r&#233;, et immanquablement vain, de &#171; jouir &#224; tout prix &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Repenser les rapports entre capitalisme et modernit&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soyons clairs : il ne s'agit nullement ici d'une critique moralisatrice des m&#339;urs de nos soci&#233;t&#233;s de consommateurs. Il s'agit tout au contraire d'une tentative d'&#233;lucider les perspectives socio-historiques d'une institution sociale qui semble ne se fonder que sur la poursuite du bien-&#234;tre individuel. Il s'agit en d'autres termes de la n&#233;cessit&#233; de reprendre la r&#233;flexion tocquevillienne sur le destin de la &#171; d&#233;mocratie &#187; en en ra&#173;dicalisant les termes. Car ce que Tocqueville &#233;laborait plut&#244;t comme une hypoth&#232;se philosophique prend au&#173;jourd'hui la forme d'une interrogation sociologique tr&#232;s concr&#232;te sur le destin des soci&#233;t&#233;s modernes, suite aux transformations qu'a subi le capitalisme pendant les trois ou quatre derni&#232;res d&#233;cennies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une soci&#233;t&#233; qui corrode les bases et &#233;puise les ressources ou les &#171; gisements &#187; anthropologiques (pour re&#173;prendre le terme de Jean-Claude Mich&#233;a) des vertus long-termistes, est-elle tenable ? Une soci&#233;t&#233; o&#249; non seulement la population reste politiquement passive, mais aussi o&#249; les &#233;lites deviennent de plus en plus ir&#173;responsables&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-25&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. sur cette question l'ouvrage magistrale de Christopher Lasch, La r&#233;volte (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-25&#034;&gt;25&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; peut-elle continuer &#224; se reproduire sans que cela ne pose de graves probl&#232;mes du point de vue du syst&#232;me en place lui-m&#234;me ? En tout cas, il s'agit d'une configuration social-historique in&#233;dite. Et c'est pr&#233;cis&#233;ment sur la base de la reconnaissance de ces questions qu'il est impossible de ressentir ni, bien &#233;videmment, de partager l' &#171; optimisme &#187; d'un Marcel Gauchet&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-26&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Mais, n&#233;cessit&#233; faisant loi, je penche pour un raisonnable optimisme : (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-26&#034;&gt;26&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, qui, apr&#232;s avoir &#233;crit des choses tr&#232;s importantes sur la crise des soci&#233;t&#233;s contemporaines, conclut, sans fournir d'argument cons&#233;quent, qu'il ne s'agit l&#224; que d'une crise passag&#232;re, une &#171; crise de croissance &#187; de la &#171; d&#233;mocratie &#187;, dont nous sortirons dans un avenir plus ou moins proche : &#171; nous ne sommes pas au bout de la d&#233;composition des anciens &#233;quilibres et de l'&#233;lan des facteurs nouveaux. A long terme, en revanche, il y a de solides motifs de penser que la pr&#233;sente crise de croissance est susceptible d'&#234;tre surmont&#233;e. Non seulement l'exemple du pass&#233; plaide en ce sens, mais il existe des signes, nombreux, de ce que le travail de recomposition est d'ores et d&#233;j&#224; en route &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-27&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;M. Gauchet, La d&#233;mocratie d'une crise &#224; l'autre (2006), &#233;d. C&#233;cile Defaut, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-27&#034;&gt;27&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il en va de m&#234;me d'Edgar Morin, qui, dans un de ces derniers textes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-28&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;E. Morin, &#171; Eloge de la m&#233;tamorphose &#187;, Le Monde, 10/1/2010, repris sur le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-28&#034;&gt;28&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, se borne &#224; exprimer sa confiance dans la capacit&#233; transformatrice de l'&#234;tre humain et de la nature en g&#233;n&#233;ral : c'est cette capacit&#233;, la &#171; m&#233;tamorphose &#187;, qui ferait en sorte que la crise de nos so&#173;ci&#233;t&#233;s sera &#233;galement d&#233;pass&#233;e, comme cela fut le cas maintes fois dans l'histoire humaine. Personne ne nie le fait que l'existence m&#234;me de l'histoire, en tant que mode fondamental d'&#234;tre de la soci&#233;t&#233;, implique que rien ne peut s'imposer ni compl&#232;tement ni d&#233;finitivement et que par cons&#233;quent toute situation historique et toute condition anthro&#173;pologique peut &#234;tre renvers&#233;e. Mais le changement pour le changement ne dit rien : il est d'ailleurs une caract&#233;ristique de notre &#233;poque, d&#233;cid&#233;ment incapable d'affronter la mortalit&#233; et qui trouve l&#224; un d&#233;rivatif subtil en essayant de cr&#233;er un passage artificiel du temps. Que la situation actuelle ne soit pas &#233;ternelle, et soit m&#234;me intenable &#224; moyen terme est une &#233;vidence qui ne dit absolument rien sur ce qui s'ensuivra, et les perspectives &#171; r&#233;volutionnaires &#187; ne peuvent que na&#239;vement enthousiasmer ceux qui pr&#233;f&#232;rent l'amn&#233;sie &#224; la lucidit&#233;. Pour ceux qui refusent de s'en remettre, une fois encore, &#224; la Povidence, ce qui manque est une tentative d'analyse des crises et du destin des soci&#233;t&#233;s contemporaines qui tente de rendre compr&#233;hensible leur sp&#233;cificit&#233; et susceptible d'ouvrir des voies alternatives praticables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces questions ne peuvent pas &#234;tre trait&#233;es sans une analyse pr&#233;alable des rapports entre capitalisme et modernit&#233;. La crise de nos soci&#233;t&#233;s est une crise du mod&#232;le anthropologique de la modernit&#233; occidentale dont une des composantes majeures fut le capitalisme, dans ses rapports avec son autre composante antagonique, la recherche d'autonomie individuelle et collective. Une nouvelle r&#233;flexion prenant en compte l'&#233;volution du capitalisme dans les pays dits &#171; &#233;mer&#173;gents &#187; ou &#171; en voie de d&#233;veloppement &#187;, pourrait contribuer &#224; la clarification de notions telle que &#171; capita&#173;lisme &#187;, &#171; d&#233;mocratie &#187;, &#171; lib&#233;ralisme politique &#187;, etc. De notre point de vue, seule une telle &#233;lucidation pourrait contribuer &#224; l'ouverture du champ n&#233;cessaire pour le renouveau de la philosophie politique critique et d&#233;mocratique, compl&#233;ment indispensable au r&#233;veil politique qui pourrait s'annoncer aux quatre coins de la plan&#232;te, maintenant que l'expansion du mode de vie &#171; occidental &#187; et &#171; moderne &#187; (croissance &#233;conomique, consommation de masse etc.) est en train d'atteindre ses limites &#233;cologiques et anthropologiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ao&#251;t 2011 - Avril 2012&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&#171; Il ne serait m&#234;me pas suffisant de dire que la description ou l'analyse d'une soci&#233;t&#233; est ins&#233;parable de la description de sa temporalit&#233; : la description et l'analyse d'une soci&#233;t&#233; sont &#233;videmment description et analyse de ses institutions ; et de celles-ci, la premi&#232;re est celle qui l'institue comme &#234;tre, comme &#233;tant-soci&#233;t&#233; et cette soci&#233;t&#233;-ci, &#224; savoir son institution comme tem&#173;poralit&#233; propre &#187; (C. Castoriadis, L'institution imaginaire de la soci&#233;t&#233; (1975), Paris, Seuil, coll. &#171; Points essais &#187;, 1999, p. 307).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;18Nous empruntons ce terme du texte d'Alain Maillard, &#171; E. P. Thompson. La qu&#234;te d'une autre exp&#233;rience des temps &#187;, in E. P. Thompson, Temps, discipline du travail et capitalisme industriel (1967), trad. par I. Taudi&#232;re, Paris, La fabrique, 2004.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;R. Sennet, The Corrosion of Character. The Personal Consequences of Work in the New Capitalism, Londres-New York, Nor&#173;ton, 1998, p. 25.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Op. cit., p. 22.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cf. P. Artus, M.-P. Virard, Le capitalisme est en train de s'autod&#233;truire, Paris, La D&#233;couverte, coll. &#171; Poche &#187;, 2007.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;R. Sennet, The Corrosion of Character&#8230;, op. cit., p. 31. Par &#171; narrative &#187; Sennett entend le sens que l'individu peut donner &#224; sa vie, en s'appuyant sur l'exp&#233;rience quotidienne d'un temps lin&#233;aire.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Z. Bauman, S'acheter une vie, trad. par C. Rosson, Paris, Jacqueline Chambon Editions, 2008.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Nous empruntons la notion de &#171; r&#233;gression anthropologique &#187; &#224; Philippe Muray.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;C. Castoriadis, &#171; La mont&#233;e de l'insignifiance &#187; (1993), La mont&#233;e de l'insignifiance. Les carrefours du Labyrinthe 4, Paris, Seuil, coll. &#171; Essais &#187;, 1996, pp. 107-108.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cf. le texte fondamental de C. Castoriadis de 1959, &#171; Le mouvement r&#233;volutionnaire sous le capitalisme moderne &#187;, paru dans la revue Socialisme ou Barbarie et repris dans C. Castoriadis, Capitalisme moderne et r&#233;volution, t. I, Paris, 10/18, 1979 (&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?32-le-mouvement-revolutionnaire-sous' class=&#034;spip_in&#034;&gt;disponible sur notre site&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;C. Castoriadis, &#171; Les divertisseurs &#187; (1977), La soci&#233;t&#233; fran&#231;aise, Paris, 10/18, 1979, p. 225. Cf. &#233;galement les analyses de H. Lefevbre sur la &#171; soci&#233;t&#233; bureaucratique de consommation dirig&#233;e &#187; dans son livre La vie quotidienne dans le monde mo&#173;derne (Paris, Gallimard, NRF, Coll. &#171; Id&#233;es &#187;, 1968).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;28Cf. sur ce mod&#232;le le livre de B. Coriat, L'atelier et le chronom&#232;tre. Essaie sur le taylorisme, le fordisme et la production de masse (Paris, Ch. Bourgois, 1979).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cf. sur ce point l'excellente critique de l'attitude politique des intellectuels tels que Foucault ou Judith Butler, que fait la philosophe f&#233;ministe am&#233;ricaine, Martha Nussbaum, dans son article &#171; Le professeur de parodie &#187; (disponible sur notre site : &lt;a href=&#034;http://www.magmaweb.fr/spip/IMG/pdf_le_professeur_de_parodie.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.magmaweb.fr/spip/IMG/pdf...&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&#034;Vous surtout, Genevois, gardez votre place, et n'allez point aux objets &#233;lev&#233;s qu'on vous pr&#233;sente pour vous cacher l'abyme qu'on creuse au devant de vous. Vous n'&#234;tes ni Romains, ni Spartiates ; vous n'&#234;tes pas m&#234;me Ath&#233;niens [&#8230;] Vous &#234;tes des Marchands, des Artisans, des Bourgeois, toujours occup&#233;s de leurs int&#233;r&#234;ts priv&#233;s, de leur travail, de leur trafic, de leur gain ; des gens pour qui la libert&#233; m&#234;me n'est qu'un moyen d'acqu&#233;rir sans obstacle et de poss&#233;der en suret&#233; &#187; : J.-J. Rousseau, Lettres &#233;crites de la montagne, Neuvi&#232;me lettre, &#338;uvres compl&#232;tes, Gallimard, La Pl&#233;iade, t. 3, p. 881. Cette distinction est re&#173;prise et transpos&#233;e au plan proprement sociologique par Daniel Bell, The Cultural Contradictions Of Capitalism. 20th An&#173;niversary Edition, New York, Basic Books, 1996, pp. 255-257.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Stendhal, L'Italie en 1818, cit&#233; par L. Guellec, Tocqueville. L'apprentissage de la libert&#233;, Paris, Michalon, coll. &#171; Le bien commun &#187;, 1996, p. 45.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cf. sur ce sujet l'analyse de Christopher Lasch, Culture de masse ou culture populaire ? (1981), trad. par Fr. Joly, avant pro&#173;pos de J.-C. Mich&#233;a, Castelnau-le-Lez, Climats, 2001.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;M. Foucault, L'histoire de la sexualit&#233;, t. III. Le souci de soi, Paris, Gallimard, coll. &#171; Tel &#187;, 1984, p. 58.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;C. Castoriadis, &#171; La crise du processus identificatoire &#187; (1990), La mont&#233;e de l'insignifiance, op. cit., pp. 149-167.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Ch. Dejours, Souffrance en France. La banalisation de l'injustice sociale (1998), Paris, Seuil, 2008, p. 41.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;M. Foucault, Le souci de soi, op. cit., p. 59.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cf. son ouvrage The Status Seekers (1959).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;J. Beaudrillard, La soci&#233;t&#233; de consommation (1970), Paris, Gallimard, coll. &#171; Folio essais &#187;, 1970.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cf. Chr. Lasch, Le moi assi&#233;g&#233;. Essai sur l'&#233;rosion de la personnalit&#233; (1984), Paris, Climats, 2008.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-24&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-24&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;24&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Ch. Melman, L'Homme sans gravit&#233;. Jouir &#224; tout prix. Entretiens avec J.-P. Lebrun (2002), Paris, Gallimard, coll. &#171; Folio es&#173;sais &#187;, 2005.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-25&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-25&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-25&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;25&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cf. sur cette question l'ouvrage magistrale de Christopher Lasch, La r&#233;volte des &#233;lites et la trahison de la d&#233;mocratie (1994), trad. par Ch. Fournier, Paris, Flammarion, coll. &#171; Champs &#187;, 2007.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-26&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-26&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-26&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;26&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&#171; Mais, n&#233;cessit&#233; faisant loi, je penche pour un raisonnable optimisme : l'histoire montre que l'esp&#232;ce humaine ne se r&#233;signe jamais tout &#224; fait &#224; subir son sort sans le comprendre. Elle s'adapte sans cesse et r&#233;invente le monde &#187; (M. Gauchet, &#171; Nous sommes sous le coup d'une anesth&#233;sie &#187;, La tribune, 27/7/2009).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-27&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-27&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-27&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;27&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;M. Gauchet, La d&#233;mocratie d'une crise &#224; l'autre (2006), &#233;d. C&#233;cile Defaut, Nantes, 2007, p. 54.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-28&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-28&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-28&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;28&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;E. Morin, &#171; Eloge de la m&#233;tamorphose &#187;, Le Monde, 10/1/2010, repris sur le site &lt;a href=&#034;http://kinoks.org/article.php3?id_article=388&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://kinoks.org/article.php3?id_a...&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
	<item xml:lang="fr">
		<title>Sur les racines de la disparition de la pens&#233;e critique (1/2)</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?612-sur-les-racines-de-la-disparition</link>
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		<dc:date>2012-06-06T15:21:03Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>Gauchisme</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
		<dc:subject>Insignifiance</dc:subject>
		<dc:subject>Philosophie</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>Post-modernisme</dc:subject>
		<dc:subject>Lieux Communs</dc:subject>
		<dc:subject>Politique</dc:subject>
		<dc:subject>Article</dc:subject>
		<dc:subject>Pseudo-subversion</dc:subject>
		<dc:subject>Totalitarisme</dc:subject>
		<dc:subject>Extr&#234;mes-droites</dc:subject>
		<dc:subject>Type anthropologique</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Le projet d'autonomie, c'est-&#224;-dire le projet pour une autotransformation radicale et d&#233;mocratique de nos soci&#233;t&#233;s, ne peut se r&#233;sumer &#224; un changement de la structure politique et &#233;conomique des r&#233;gimes oligarchiques en place. Il n&#233;cessite en effet une mutation anthropologique, un changement radical en d'autres mots, qui toucherait toutes les sph&#232;res de la vie sociale, tant au niveau collectif qu'individuel. C'est pr&#233;cis&#233;ment pour cette raison que toute tentative de revendiquer une telle (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-insignifiance-cynisme-nihilisme-" rel="directory"&gt;Insignifiance, cynisme, nihilisme&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-31-gauchisme-+" rel="tag"&gt;Gauchisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-37-democratie-directe-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie directe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-60-insignifiance-+" rel="tag"&gt;Insignifiance&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-81-philosophie-+" rel="tag"&gt;Philosophie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-87-post-modernisme-+" rel="tag"&gt;Post-modernisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-98-lieux-communs-+" rel="tag"&gt;Lieux Communs&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-112-article-+" rel="tag"&gt;Article&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-116-pseudo-subversion-+" rel="tag"&gt;Pseudo-subversion&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-138-totalitarisme-+" rel="tag"&gt;Totalitarisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-162-extremes-droites-+" rel="tag"&gt;Extr&#234;mes-droites&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-216-type-anthropologique-+" rel="tag"&gt;Type anthropologique&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/logo/arton612.jpg?1621968972' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='97' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;figure class='spip_document_304 spip_documents spip_documents_left' style=&#034;max-width:64px;&#034; data-w=&#034;64&#034;&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/pdf/DisparitionPenseeCritique.pdf' arial-label=&#034;Disparition Pens&#233;eCritique&#034; title=&#034;Disparition Pens&#233;eCritique&#034; type=&#034;application/pdf&#034;&gt; &lt;picture style='padding:0;padding-bottom:100%' class='conteneur_image_responsive_h'&gt;&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/index.php?action=image_responsive&amp;img=plugins-dist/medias/prive/vignettes/pdf.svg&amp;taille=64&amp;1783342734' alt='Disparition Pens&#233;eCritique' data-src='plugins-dist/medias/prive/vignettes/pdf.svg' data-l='64' data-h='64' data-tailles='[\&#034;160\&#034;,\&#034;320\&#034;,\&#034;640\&#034;,\&#034;1280\&#034;,\&#034;1920\&#034;]' data-autorisees='{&#034;64&#034;:{&#034;1&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=plugins-dist\/medias\/prive\/vignettes\/pdf.svg&amp;#38;taille=64&amp;#38;1783342734&#034;,&#034;2&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=plugins-dist\/medias\/prive\/vignettes\/pdf.svg&amp;#38;taille=64&amp;#38;1783342734&#034;}}' class='image_responsive' style='max-width: 500px;max-width: min(100%,500px); max-height: 10000px' /&gt;&lt;/picture&gt; &lt;/a&gt; &lt;figcaption class='spip_doc_intitules spip_doc_intitules_top'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre crayon document-titre-304 '&gt;&lt;strong&gt;Disparition Pens&#233;eCritique
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;a class=&#034;telecharger&#034; href='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/pdf/DisparitionPenseeCritique.pdf'&gt;T&#233;l&#233;charger (1&#160;Mio)&lt;/a&gt; &lt;/figcaption&gt; &lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;Le projet d'autonomie, c'est-&#224;-dire le projet pour une autotransformation radicale et d&#233;mocratique de nos soci&#233;t&#233;s, ne peut se r&#233;sumer &#224; un changement de la structure politique et &#233;conomique des r&#233;gimes oligarchiques en place. Il n&#233;cessite en effet une mutation anthropologique, un changement radical en d'autres mots, qui toucherait toutes les sph&#232;res de la vie sociale, tant au niveau collectif qu'individuel. C'est pr&#233;cis&#233;ment pour cette raison que toute tentative de revendiquer une telle perspective politique doit essayer d'&#233;laborer une nouvelle forme de praxis, au sein de laquelle l'engagement proprement politique, au sens &#233;troit du terme, se concilierait avec une tentative d'&#233;lucidation th&#233;orique. Dans le cadre de cette approche, il faut reconna&#238;tre un fait fondamental : depuis la fin des ann&#233;es 1970, il n'existe plus de tradition majeure de pens&#233;e politique critique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a bien &#233;videmment des penseurs ou des auteurs qui, &#224; titre individuel, continuent de critiquer les insti&#173;tutions en place et proposant, parfois, leurs propres projets politiques cens&#233;s les d&#233;passer. Mais ils restent minoritaires et ne font partie d'aucun courant th&#233;orique et id&#233;ologique v&#233;ritablement important en termes de retentissement social. Aucun renouveau n'aura lieu tant que cette situation ne sera pas &#233;lucid&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Disparition de la pens&#233;e politique critique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plupart des philosophes politiques consid&#232;rent les r&#233;gimes sociaux des pays occidentaux comme al&#173;lant de soi et se bornent &#224; chercher des arguments pour les fonder et les l&#233;gitimer th&#233;oriquement. Un consensus g&#233;n&#233;ral s'est d&#233;velopp&#233; autour de l'id&#233;e que les r&#233;gimes sociaux des pays occidentaux constituent la forme d&#233;finitive de l'&#233;volution politique de l'humanit&#233;. La seule chose, donc, que pourrait et devrait d&#233;&#173;sormais faire la philosophie politique, c'est essayer de trouver des moyens pour am&#233;liorer les mauvais c&#244;t&#233;s de ces r&#233;gimes. Toute pens&#233;e qui voudrait d&#233;passer les limites des institutions en place est aussit&#244;t qualifi&#233;e d'antid&#233;mocratique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;On peut citer &#224; ce propos le livre, connu et salubre, de Jacques Ranci&#232;re La (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, d'utopique, voire de totalitaire. M&#234;me les critiques des aspects des soci&#233;t&#233;s contempo&#173;raines qui &#233;mergent ici et l&#224;, restent, le plus souvent, partielles, focalis&#233;es sur telle ou telle dimension parti&#173;culi&#232;re de l'institution sociale, m&#234;me lorsque les questions pos&#233;es exigent un traitement plus global (comme dans le cas de la question &#233;cologique, par exemple).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, depuis la seconde moiti&#233; des ann&#233;es 1970 une grande transformation a eu lieu : la domination id&#233;ologique de la Gauche (marxisme, gauchismes, structuralisme, tiers-mondisme, etc.) s'est effondr&#233;e et une nouvelle pen&#173;s&#233;e, d'orientation &#171; antitotalitaire &#187; a &#233;merg&#233;. La parution de la premi&#232;re traduction fran&#231;aise de l'Archipel du Goulag d'Alexandre Soljenitsyne (1974) symbolise souvent ce changement de mentalit&#233;. Une grande partie des anciens marxistes de tendance mao&#239;ste, trotskiste ou stalinienne rejettent la &#171; r&#233;volution &#187; et placent au c&#339;ur de leur d&#233;marche politique la d&#233;fense des droits de l'homme et la critique du totalitarisme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C'est le cas des &#171; Nouveaux Philosophes &#187; tels que Bernard-Henri L&#233;vy ou (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Dans le m&#234;me temps, des intellectuels de tendance marxiste libertaire dont certains n'&#233;taient, &#224; cette &#233;poque, que des &#233;tu&#173;diants doctorants (tels que Claude Lefort, Jean-Fran&#231;ois Lyotard, Marcel Gauchet, Gilles Lipovetsky, Jean-Pierre Le Goff, Pierre-Andr&#233; Taguieff) rejettent le marxisme et commencent &#224; penser la soci&#233;t&#233; soit &#224; partir du couple totalitarisme/d&#233;mocratie soit a partir de la cat&#233;gorie du &#171; postmodernisme &#187; et de &#171; la fin des grands r&#233;cits &#187;. L'&#233;chec de Mai 1968 comme tentative de transformation radicale de l'institution so&#173;ciale a d&#233;l&#233;gitim&#233; l'id&#233;e de r&#233;volution, laissant le champ libre &#224; l'apparition d'un discours focalis&#233; sur la &#171; protec&#173;tion &#187; des r&#233;gimes lib&#233;raux en place face &#224; divers dangers d'origine totalitaire&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur l'&#233;volution id&#233;ologique en question on peut consulter le livre de J.-P. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Le regain d'int&#233;r&#234;t pour des penseurs lib&#233;raux traditionnels (Constant, Tocqueville, voire Guizot) ou contemporains (R. Aron, F. Furet,), s'inscrit dans la m&#234;me tendance intellectuelle&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Miguel Abensour parle, &#224; juste titre, d'un &#171; effet Furet &#187; dont on devrait (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Evanescence de l'utopie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le trait le plus caract&#233;ristique de cette &#233;volution est donc la diffusion d'un consensus sur le caract&#232;re des r&#233;gimes politiques en place. Le seul point commun des auteurs auxquels s'en prend D. Lindenberg dans &lt;i&gt;Le Rappel &#224; l'ordre : Enqu&#234;te sur les nouveaux r&#233;actionnaires&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;D. Lindenberg, Le Rappel &#224; l'ordre : Enqu&#234;te sur les nouveaux (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, est sans doute leur souscription au fait que les r&#233;gimes politiques contemporains sont des &#171; d&#233;mocraties &#187; et que les critiquer de mani&#232;re radicale est soit dangereux soit vain. Or, cette &#171; sacralisation acritique de la d&#233;mocratie telle qu'elle est &#187;, pour reprendre la formule de M. Abensour&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;M. Abensour, &#171; Avant-propos &#187;, Pour une philosophie politique critique, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, ne va nullement de soi. Cette identification quasi unanime de la d&#233;mocratie avec l'&#201;tat de droit est un ph&#233;nom&#232;ne nouveau. Au cours des p&#233;riodes ant&#233;rieures, les d&#233;fenseurs des r&#233;gimes po&#173;litiques repr&#233;sentatifs ne se sentaient pas oblig&#233;s de les qualifier de &#171; d&#233;mocraties &#187; pour en souligner les avantages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous accordons tant d'importance &#224; ce ph&#233;nom&#232;ne, c'est que nous le consid&#233;rons comme l'expression, sur le plan de la philosophie politique, de l'ambiance sociale contemporaine. Pour mieux comprendre l'en&#173;jeu politique de notre &#233;poque, il faut d'abord essayer de comprendre la signification sociale du ph&#233;nom&#232;ne en question. A l'instar de M. Abensour, nous dirions que la question qui se pose est celle de l'utopie. L'uto&#173;pie non seulement comme recherche de optimo Civitatis statu, du meilleur r&#233;gime de la Cit&#233;, mais surtout comme demande d'un changement radical de la condition humaine en place. M&#234;me &#224; l'&#233;poque o&#249; l'on cher&#173;chait l'&#171; horizon ind&#233;passable de notre temps &#187;, Jean-Paul Sartre avait propos&#233; le marxisme, c'est-&#224;-dire une th&#233;orie qui essaie de d&#233;montrer pourquoi le syst&#232;me capitaliste doit &#234;tre d&#233;pass&#233;. Aujourd'hui, c'est la &#171; d&#233;&#173;mocratie &#187; qui a pris la place du marxisme comme &#171; horizon ind&#233;passable &#187;. Comme l'exprime explicitement Marcel Gauchet, &#171; La d&#233;mocratie devient l'horizon ind&#233;passable de notre temps [...] Il n'y a que du m&#234;me devant nous. Le sacre de l'individualisme que nous venons de conna&#238;tre nous interdit de concevoir d'autres principes de l'existence personnelle ou collective que ceux que nous pratiquons [...] Cela nous ferme la pos&#173;sibilit&#233; d'imaginer le surgissement d'une norme diff&#233;rente pour les r&#233;gir &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;M. Gauchet, L'Av&#232;nement de la d&#233;mocratie, t. I, La r&#233;volution moderne, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Pour la premi&#232;re fois depuis longtemps, l'imaginaire collectif semble incapable de d&#233;passer la situation existante et d'animer un quel&#173;conque projet de longue haleine. Il s'agit d'un v&#233;ritable &#171; manque d'audace et d'imagination poli&#173;tique &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;M. Abensour, &#171; Avant-propos &#187;, op. cit., p. 28.&#034; id=&#034;nh4-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, si on compare la situation actuelle &#224; la tradition occidentale des Temps modernes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous parlons de l'imaginaire occidental, pas seulement des forces politiques contestataires ou m&#234;me r&#233;&#173;volutionnaires. Il ne s'agit pas ici d'une tendance qui ne caract&#233;rise que la &#171; Gauche &#187; (c'est-&#224;-dire les forces politiques qui luttent, ou devraient lutter, pour un changement radical de la soci&#233;t&#233;). Il en va de m&#234;me pour la &#171; Droite &#187; (au sens des forces politiques qui d&#233;fendent les r&#233;gimes lib&#233;raux en place). M&#234;me si la droite n'a jamais &#233;t&#233; favorable &#224; une transformation radicale de la soci&#233;t&#233;, les gens qui y adh&#233;raient croyaient au Progr&#232;s, aux capacit&#233;s novatrices de la soci&#233;t&#233;, qui assuraient une am&#233;lioration constante et graduelle des conditions sociales. L'optimisme progressiste et le d&#233;terminisme historique qui en d&#233;coule ne furent jamais une pr&#233;rogative de la Gauche, mais plut&#244;t du lib&#233;ralisme politique et &#233;conomique qui en impo&#173;sa l'imaginaire&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. l'analyse de la philosophie de l'histoire de Turgot par K. L&#246;with, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ainsi que des couples tels que progr&#232;s/r&#233;action&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Selon F. Furet et D. Richet, le mot &#171; r&#233;action &#187; en tant que notion (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. La Gauche a r&#233;cup&#233;r&#233; cette conception.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout cas, &#224; un moment, l'&#233;l&#233;ment utopiste &#233;tait commun aux deux. Au XIXe si&#232;cle, par exemple, se &#171; sont formul&#233;es des le d&#233;but du si&#232;cle deux visions utopiques d'un monde &#224; venir ; l'une et l'autre garan&#173;tissent le bonheur de tous : la vision lib&#233;rale, d'un c&#244;t&#233;, et, de l'autre, la vision fond&#233;e sur l'organisation de la soci&#233;t&#233; et qui sera dans le dernier tiers du si&#232;cle qualifi&#233; de &#8220;socialiste&#8221; [...] Ainsi, face &#224; l'utopie lib&#233;&#173;rale (le bonheur humain assur&#233; par le libre jeu de l'offre et de la demande dans tous les domaines), se d&#233;&#173;ploient les utopies socialistes (le bonheur humain assur&#233; par une organisation ad&#233;quate de la soci&#233;t&#233;) &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;11 M. Beaud, L'histoire du capitalisme 1500-2010, Paris, Seuil, coll. &#171; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nouveaut&#233; radicale de notre &#233;poque est qu'il n'existe plus aucun projet commun qui d&#233;passe l'horizon temporel le plus imm&#233;diat. Comme le remarquait Castoriadis : &#171; &#8220;Un jour &#224; la fois&#8221;, si je prends cette belle expression, est-ce que j'appelle l'absence de projet &#8211; &#224; la fois chez l'individu et dans la soci&#233;t&#233; elle-m&#234;me. Trente ans plus t&#244;t, soixante ans plus t&#244;t, les gens de gauche vous parlaient du grand soir de la r&#233;volution, et les gens de droite du progr&#232;s infini, etc. Et maintenant personne n'ose exprimer un projet grandiose ou m&#234;me mod&#233;r&#233;ment raisonnable qui d&#233;passe le budget ou les prochaines &#233;lections. Il y a donc un horizon temporel &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C. Castoriadis et Ch. Lasch, &#171; Combattre le repli sur la sph&#232;re priv&#233;e &#187; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. La grande majorit&#233; des discours politiques peut &#234;tre r&#233;duite &#224; certains lieux com&#173;muns (&#171; modernisation &#187;, croissance &#233;conomique, r&#233;duction des d&#233;ficits, etc.), alors que la proposition de solutions radicales, c'est-&#224;-dire de solutions qui d&#233;passeraient les limites des institutions politiques et &#233;cono&#173;miques en place, est disqualifi&#233;e comme utopiste, au sens p&#233;joratif du terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le d&#233;labrement du marxisme : n&#233;otocquevillianisme et &#171; antiracisme &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un aspect tr&#232;s significatif de ce ph&#233;nom&#232;ne tient en ceci que m&#234;me une id&#233;ologie critique (ou, du moins, cens&#233;ment critique) comme le marxisme, a fini par s'int&#233;grer au lib&#233;ralisme r&#233;gnant, f&#251;t-ce en en constituant la version &#171; alternative &#187; et postmoderne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme on l'a d&#233;j&#224; vu, les plus intelligents, cultiv&#233;s ou - du moins - les moins priv&#233;s de toute capacit&#233; de r&#233;flexion des marxistes se sont tourn&#233;s vers diff&#233;rentes versions et variations de la doxa lib&#233;rale fondamentale qui qualifie les soci&#233;t&#233;s occidentales contemporaines de &#171; d&#233;mocraties &#187;. Cette &#233;volution n'est nullement une co&#239;ncidence. Elle pourrait, par contre, &#234;tre per&#231;ue comme une r&#233;action face aux difficult&#233;s &#224; &#233;laborer un nouveau discours critique, &#224; la fois d&#233;barrass&#233; du poids de la tradition pal&#233;o-marxiste/anarchiste et capable de rendre compte des transformations en cours : mont&#233;e et chute du totalitarisme, hausse du niveau de vie, lib&#233;ralisation des m&#339;urs, recul des mouvements contestataires, d&#233;sint&#233;gration des cultures de classe, mont&#233;e de l'individualisme et de la culture de consommation etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'inverse, ceux qui rest&#232;rent fid&#232;les aux sch&#233;mas ou aux id&#233;es de base de l'orthodoxie marxiste sont condamn&#233;s &#224; surench&#233;rir par des d&#233;lires id&#233;ologiques qui semblent perdre graduellement tout contact avec la r&#233;alit&#233;. Il ne s'agit pas ici seulement des survivances fossilis&#233;es du pass&#233;, ayant &#233;chapp&#233; aux fameuses poubelles de l'histoire (telles qu'A. Badiou, par exemple&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;A propos duquel on lira le texte de S&#233;verine Denieul, &#171; Les habits neufs (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;) ; il en est de m&#234;me pour tout un courant de (non) pens&#233;e &#171; critique &#187; qui reproduit de la mani&#232;re la plus grossi&#232;re les lieux communs d'un anti-imp&#233;rialisme pal&#233;o-l&#233;niniste agr&#233;ment&#233; d'un ouvri&#233;risme embaum&#233;, lesquels se transforment, de nos jours, en un f&#233;tichisme de l'islamisme et des comportements politiquement lumpen qui s'expriment lors des diverses &#233;meutes de l'underclass des grandes villes occidentales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne, donc, les anciens marxistes convertis au lib&#233;ralisme politique et culturel, on pourrait les diviser en deux cat&#233;gories : d'un c&#244;t&#233; il y en a ceux qui se sont tourn&#233;s vers une analyse de la modernit&#233; en termes de &#171; d&#233;mocratie &#187; et de totalitarisme (voir plus haut) et de l'autre ceux qui, pass&#233;s par le structuralisme, se sont finalement ralli&#233;s aux diff&#233;rentes versions du poststructuralisme et du postmodernisme proprement dit. Apr&#232;s avoir - suivant l'exemple de leurs ma&#238;tres tels que Foucault et Lacan - tu&#233; &#171; l'homme &#187; et extermin&#233; le &#171; sujet &#187;, ils se sont mis &#224; &#171; d&#233;construire &#187; les structures qu'ils avaient, entre temps, &#233;rig&#233;es en ma&#238;tres surpuissants de l'histoire humaine. On a ainsi assist&#233; &#224; un singulier mouvement giratoire : N'ayant laiss&#233; aucune marge &#224; l'&#233;mergence de la subjectivit&#233; &#8211; puisqu'on percevait le social comme enti&#232;rement absorb&#233; par les Structures cens&#233;es le former -, la seule mani&#232;re de les destituer lorsque la mode du structuralisme pass&#226;t, tenait en une attaque visant toute sorte de coh&#233;rence ontologique. Autrement dit, le discours pr&#244;nant l'hyper-coh&#233;rence du tout se mua insensiblement en vindicte o&#249; la moindre coh&#233;rence &#233;tait, d&#233;sormais, synonyme de cl&#244;ture ali&#233;nante et de domination atavique : telle est l'incapacit&#233; &#224; concevoir une coh&#233;rence &#171; ouverte &#187;, qui conserverait sa consistance sans, en m&#234;me temps, se transformer en syst&#232;me rationaliste clos et imperm&#233;able.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au niveau proprement politique, cette d&#233;marche prit la forme d'une offensive contre tout ce qui s'apparentait &#224; l'&#171; occidental &#187; et au &#171; moderne &#187;, comme fruit des Lumi&#232;res et des &#171; grands r&#233;cits &#187; qui auraient d&#233;termin&#233; le destin de la modernit&#233;. Par le biais d'une certaine lecture d'Adorno et de Heidegger, la modernit&#233; occidentale fut alors per&#231;ue comme structurellement ali&#233;n&#233;e et ali&#233;nante. La civilisation occidentale fut ainsi per&#231;ue comme exhaustivement domin&#233;e par les forces de la m&#233;taphysique &#171; humaniste &#187; et &#171; logocentrique &#187;, comme la culture masculiniste et imp&#233;rialiste propre aux fameux WASP. Si, par cons&#233;quent, l'Occident n'&#233;tait que &#231;a, et si, en d'autres termes, l'h&#233;t&#233;ronomie humaniste-phallogocentriste &#233;puisait la cr&#233;ation social-historique que fut l'Occident, la seule mani&#232;re de s'en d&#233;barrasser devrait &#234;tre cherch&#233;e dans la direction d'un rejet total de notre propre culture. Or, ce rejet n'a jamais &#233;t&#233; explicite : il a plut&#244;t pris la forme d'une croissance implicite de notre sympathie pour tout ce qu'on pourrait percevoir comme non occidental. Cette haine voil&#233;e pour l'Occident n'&#233;tant pas consciente, elle fut, finalement, exprim&#233;e par une tentative de nier les particularit&#233;s culturelles et anthropologiques propres &#224; chaque tradition social-historique. Afin de lutter contre ce qui &#233;tait ressenti comme un occidentalisme foncier, on s'est en fin de compte amen&#233;s &#224; p&#233;naliser l'&#233;tude comparative des diverses cultures et &#224; traiter de &#171; culturaliste &#187; (donc de n&#233;oconservatrice et de r&#233;actionnaire) l'&#233;nonciation des pr&#233;f&#233;rences politiques et culturelles li&#233;es &#224; notre analyse de telle ou telle autre tradition&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. sur ce point notre pol&#233;mique avec un type id&#233;el de cette tendance (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ce point de vue, ce courant d'origine marxiste et poststructuraliste nous am&#232;ne directement au relativisme culturel et au nihilisme politique. En proclamant comme ill&#233;gitime et &#8211; pire encore - comme politiquement nuisible, voire p&#233;rilleux, tout jugement de valeur, il veut emp&#234;cher de faire des choix politiques. Il veut emp&#234;cher de formuler le moindre projet politique, puisque, si toute position et tout discours valent autant que tous les autres, il est impossible de comprendre pourquoi faudrait-il pr&#233;f&#233;rer le type x d'institution politique &#224; son homologue y, ou, plus concr&#232;tement, l'esclavage mill&#233;naire &#224; la libre association d'ob&#233;dience anarchiste. Etant donn&#233;, d'ailleurs, que la coh&#233;rence f&#251;t identifi&#233; &#224; la cl&#244;ture philosophique et &#224; l'autoritarisme politique, tout projet global de soci&#233;t&#233; est a priori rejet&#233; comme immanquablement &#171; fasciste &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plus d&#233;rangeant dans ce constat est que cette tendance intellectuelle, qui prend tr&#232;s souvent la forme d'un charlatanisme pur et dur, ne se distingue nullement des propos du courant &#171; n&#233;o-tocquevillien &#187; d&#233;j&#224; &#233;voqu&#233;. Ces deux approches ont comme trait principal la mise en exergue des in&#233;galit&#233;s de type &#171; ontologique &#187; : en d'autres termes les in&#233;galit&#233;s cens&#233;es &#234;tre ontologiquement fond&#233;es et, par cons&#233;quent, &#233;manant du sexisme, du racisme, de la &#171; m&#233;taphysique &#187; et du fanatisme religieux. Cette priorit&#233; se fait au d&#233;triment de presque toute pr&#233;occupation &#224; propos d'in&#233;galit&#233;s plus &#171; mondaines &#187; ou &#171; s&#233;culi&#232;res &#187; : les in&#233;galit&#233;s qui sont le produit non pas des pr&#233;tendus divers tabous de nos soci&#233;t&#233;s mais du caract&#232;re oligarchique de leur institution politique et &#233;conomique. En ce qui concerne ce point, ces deux versant du discours lib&#233;ral dominant convergent : l&#224; o&#249; les postmarxistes fustigent le &#171; n&#233;o-colonialisme &#187;, le &#171; patriarcat &#187;, le &#171; fascisme &#187; et les diverses &#171; extr&#234;mes-droites &#187; (tout aussi bien que &#8211;sur le plan philosophique- l' &#171; humanisme &#187;, la &#171; m&#233;taphysique occidentale &#187; et l' &#171; essentialisme &#187;), les auteurs n&#233;o-tocquevilliens s'efforcent de prot&#233;ger nos &#171; d&#233;mocraties &#187; du p&#233;ril totalitaire, en r&#233;duisant de cette mani&#232;re la notion de d&#233;mocratie &#224; l'abolition des anciens ordres h&#233;r&#233;ditaires (Tocqueville), ou &#224; la sortie des soci&#233;t&#233;s modernes du &#171; holisme &#187; pr&#233;-moderne (L. Dumont) et de ses r&#233;sidus modernes (&#224; savoir le totalitarisme et les diverses racismes). Dans tous les deux cas, on ne fait rien d'autre que de reproduire les lieux communs du lib&#233;ralisme politico-culturel et l'id&#233;ologie de la dite &#171; soci&#233;t&#233; ouverte &#187; (au sens que conf&#233;rait Popper &#224; ce terme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. son ouvrage classique, La soci&#233;t&#233; ouverte et ses ennemis (1945), Paris, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;), en r&#233;duisant la d&#233;mocratie &#224; la critique de l'essentialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, la question de l'&#233;galit&#233; se r&#233;duit &#224; sa dimension anthropologique et culturelle, de sorte qu'on arrive &#224; confondre l'&#233;galit&#233; avec l'ouverture d'esprit et le d&#233;passement des tabous (qui, de nos jours, prennent de plus en plus la forme d'un &#233;loge de la consommation et du souci de soi), en n&#233;gligeant presque enti&#232;rement les formes plus &#171; banales &#187; d'in&#233;galit&#233;, telles que l'exploitation &#233;conomique, la &#171; repr&#233;sentation &#187; politique, etc. Il est &#233;vident qu'une telle perception de la d&#233;mocratie r&#233;duit la politique soit &#224; une sorte d'arme pr&#233;ventive contre toute menace totalitaire imaginable, soit &#224; une sorte de critique culturelle ou &#171; artiste &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Au sens que donnent &#224; ce terme L. Boltanski et E. Chiappelo dans leur (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; des m&#339;urs pr&#233;tendument r&#233;actionnaires et &#171; conservateurs &#187; de notre &#233;poque. Etant donn&#233; les tendances ouvertement relativistes-nihilistes du courant postmarxiste, cette situation intellectuelle rend de plus en plus impossible la mise en question des soci&#233;t&#233;s en place, puisqu'elle nous emp&#234;che d'articuler le moindre projet positif qui viserait la soci&#233;t&#233; dans sa totalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;(.../...)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?613-sur-les-racines-de-la-disparition' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;La seconde partie disponible ici&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;On peut citer &#224; ce propos le livre, connu et salubre, de Jacques Ranci&#232;re La haine de la d&#233;mocratie, (Paris, La Fabrique &#233;ditions, 2005). Signalons au passage qu'il est &#233;galement illustratif autant des aveuglements du discours anti-totalitaire que de la difficult&#233;, pour son auteur, &#224; se d&#233;gager effectivement de ses postulats marxistes-l&#233;ninistes. Cf. &#224; ce propos Guy Fargette, &#171; Quand un stalino&#239;de pr&#233;tend traiter de la d&#233;mocratie, Ranci&#232;re &#187;, Le cr&#233;puscule du XX&#232;me si&#232;cle, n&#176; 18-19-20, mai 2008 (disponible sur le site).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;C'est le cas des &#171; Nouveaux Philosophes &#187; tels que Bernard-Henri L&#233;vy ou Andr&#233; Glucksmann mais aussi de penseurs tels que Michel Foucault, qui s'est rapproch&#233; de leurs positions vers la fin des ann&#233;es 1970. Cf. sur ce sujet l'excellent texte de J.-M. Mandosio, &#171; Long&#233;vit&#233; d'une imposture : Michel Foucault &#187;, D'or et de sable, Paris, &#201;d. de l'Encyclop&#233;die des nuisances, 2008, pp. 171-236&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Sur l'&#233;volution id&#233;ologique en question on peut consulter le livre de J.-P. Le Goff, Mai 68, l'h&#233;ritage impossible, Paris, La D&#233;&#173;couverte, 2006 (partie IV) ; l'article de B. Delorme-Montini, &#171; Regards ext&#233;rieurs sur 1968. Polymorphie d'un objet d'histoire embryonnaire &#187; (Le d&#233;bat, n&#176; 149, mars-avril 2008, pp. 66-82) ; ainsi que l'ouvrage de M. Christofferson, Les intellectuels contre la Gauche. L'id&#233;ologie antitotalitaire en France (1968-1981), trad. par A. Merlot, Paris, Agone, coll. &#171; contre-feux &#187;, 2009.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Miguel Abensour parle, &#224; juste titre, d'un &#171; effet Furet &#187; dont on devrait analyser la signification et les cons&#233;quences sur le paysage intellectuel fran&#231;ais (M. Abensour, Lettre d'un &#171; r&#233;voltiste &#187; &#224; Marcel Gauchet converti &#224; la &#171; politique normale &#187; [2004], Paris, Sens&amp;Tonka, 2008, p. 13-14). Pour notre part, nous nous bornerons &#224; souligner l'importance qu'accordent des auteurs tels que Cl. Lefort ou M. Gauchet aux analyses de Tocqueville et Constant, qui leur fait r&#233;diger des avant-propos &#224; cer&#173;tains de leurs ouvrages.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;D. Lindenberg, Le Rappel &#224; l'ordre : Enqu&#234;te sur les nouveaux r&#233;actionnaires, Paris, Seuil, coll. &#171; La R&#233;publique des id&#233;es &#187;, 2002. On notera que l'auteur se sert des revirements des &#171; penseurs &#187; contemporains qu'il d&#233;nonce &#224; juste titre pour en &#233;luder les &#233;l&#233;ments de r&#233;alit&#233; politiquement incorrect, donc insupportables &#224; la doctrine dite &#171; de Gauche &#187;, qu'il s'agisse de l'inter&#173;pr&#233;tation critique de Mai 68, du refus de l'islamophilie, du bilan du gauchisme ou encore du n&#233;o-managment. On est alors en droit de se demander, en fin de compte, qui rappel &#224; l'ordre, et, surtout, &#224; quel ordre ?...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;M. Abensour, &#171; Avant-propos &#187;, Pour une philosophie politique critique, Paris, Sens &amp; Tonka, 2009, p. 27.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;M. Gauchet, L'Av&#232;nement de la d&#233;mocratie, t. I, La r&#233;volution moderne, Paris, Gallimard, 2007, p. 16, 18, cit&#233; par M. Aben&#173;sour, Lettre d'un &#171; r&#233;voltiste &#187;&#8230;, op. cit., pp. 19-20.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;M. Abensour, &#171; Avant-propos &#187;, op. cit., p. 28.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cf. l'analyse de la philosophie de l'histoire de Turgot par K. L&#246;with, Histoire et salut : Les Pr&#233;suppos&#233;s th&#233;ologiques de la philosophie de l'histoire (1949), Paris, Gallimard, coll. &#171; Biblioth&#232;que de philosophie &#187;, 2002, chap. 4, pt. 3.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Selon F. Furet et D. Richet, le mot &#171; r&#233;action &#187; en tant que notion politique &#171; fait son apparition pr&#233;cis&#233;ment apr&#232;s Thermidor, dans le Dictionnaire de l'Acad&#233;mie de 1798 &#187; (La R&#233;volution fran&#231;aise, Paris, Hachette, coll. &#171; Litt&#233;ratures &#187;, 1999, p. 258).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;11 M. Beaud, L'histoire du capitalisme 1500-2010, Paris, Seuil, coll. &#171; Points - &#201;conomie &#187;, 2010, p. 122, 126.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;C. Castoriadis et Ch. Lasch, &#171; Combattre le repli sur la sph&#232;re priv&#233;e &#187; (1986), sur notre site (&lt;a href=&#034;http://www.magmaweb&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.magmaweb&lt;/a&gt;.&#173;fr/spip/spip.php ?article230).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;A propos duquel on lira le texte de S&#233;verine Denieul, &#171; Les habits neufs d'Alain Badiou &#187;, revue L'autre c&#244;t&#233; - n&#176;1 &#8211; &#171; La French Theory et ses avatars &#187;, septembre 2009 (disponible sur le site).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cf. sur ce point notre pol&#233;mique avec un type id&#233;el de cette tendance intellectuelle et politique, le fameux chasseur de skins, Yves Coleman qui, dans son attendrissante maladresse, r&#233;v&#232;le au grand jour tous les pr&#233;suppos&#233;s litt&#233;ralement intenable de ce courant : &#171; La confusion occidentale &#187;, d&#233;cembre 2011 (disponible sur notre site).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cf. son ouvrage classique, La soci&#233;t&#233; ouverte et ses ennemis (1945), Paris, Seuil, 1979.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Au sens que donnent &#224; ce terme L. Boltanski et E. Chiappelo dans leur ouvrage, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>P&#233;risse le consensus</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?560-perisse-le-consensus</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
		<dc:subject>Castoriadis C.</dc:subject>
		<dc:subject>Insignifiance</dc:subject>
		<dc:subject>Post-modernisme</dc:subject>
		<dc:subject>Politique</dc:subject>
		<dc:subject>Pseudo-subversion</dc:subject>
		<dc:subject>Entretien</dc:subject>
		<dc:subject>Oligarchie</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Interview publi&#233;e dans L'Express, 27 mai 1988, repris par Le Farfadet, janvier 1990. Propos recueillis par Sylvaine Paquier Ce texte est aujourd'hui r&#233;&#233;dit&#233; par les &#233;ditions du Sandre, sous le titre &#171; Intellectuels et conformisme &#187;, dans Ecrits politiques 1945-1997, Tome III &amp; IV, Quelle d&#233;mocratie ?, 2013, au prix sacrifi&#233; de 32&#8364;. http://www.editionsdusandre.com/hom... ; ;id=162 Qu'est-ce qu'un intellectuel ? L'intellectuel dont nous parlons est celui qui d&#233;passe sa (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-insignifiance-cynisme-nihilisme-" rel="directory"&gt;Insignifiance, cynisme, nihilisme&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-37-democratie-directe-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie directe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-56-castoriadis-c-+" rel="tag"&gt;Castoriadis C.&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-60-insignifiance-+" rel="tag"&gt;Insignifiance&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-87-post-modernisme-+" rel="tag"&gt;Post-modernisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-116-pseudo-subversion-+" rel="tag"&gt;Pseudo-subversion&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-130-entretien-+" rel="tag"&gt;Entretien&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-131-oligarchie-+" rel="tag"&gt;Oligarchie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Interview publi&#233;e dans &lt;i&gt;L'Express&lt;/i&gt;, 27 mai 1988, repris par &lt;i&gt;Le Farfadet&lt;/i&gt;, janvier 1990.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Propos recueillis par Sylvaine Paquier&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce texte est aujourd'hui r&#233;&#233;dit&#233; par les &#233;ditions du Sandre, sous le titre &#171; Intellectuels et conformisme &#187;, dans &lt;i&gt;Ecrits politiques 1945-1997&lt;/i&gt;, Tome III &amp; IV, &lt;i&gt;Quelle d&#233;mocratie ?&lt;/i&gt;, 2013, au prix sacrifi&#233; de 32&#8364;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://www.editionsdusandre.com/home.php?contexte=book_details&amp;id=162&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.editionsdusandre.com/hom...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;figure class='spip_document_286 spip_documents spip_documents_left' style=&#034;max-width:64px;&#034; data-w=&#034;64&#034;&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/pdf/1988_Entretien_Castoriadis_Perisse_le_consensus.pdf' arial-label=&#034;&#034; type=&#034;application/pdf&#034;&gt; &lt;picture style='padding:0;padding-bottom:100%' class='conteneur_image_responsive_h'&gt;&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/index.php?action=image_responsive&amp;img=plugins-dist/medias/prive/vignettes/pdf.svg&amp;taille=64&amp;1783342734' alt='' data-src='plugins-dist/medias/prive/vignettes/pdf.svg' data-l='64' data-h='64' data-tailles='[\&#034;160\&#034;,\&#034;320\&#034;,\&#034;640\&#034;,\&#034;1280\&#034;,\&#034;1920\&#034;]' data-autorisees='{&#034;64&#034;:{&#034;1&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=plugins-dist\/medias\/prive\/vignettes\/pdf.svg&amp;#38;taille=64&amp;#38;1783342734&#034;,&#034;2&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=plugins-dist\/medias\/prive\/vignettes\/pdf.svg&amp;#38;taille=64&amp;#38;1783342734&#034;}}' class='image_responsive' style='max-width: 500px;max-width: min(100%,500px); max-height: 10000px' /&gt;&lt;/picture&gt; &lt;/a&gt; &lt;/figure&gt; &lt;p&gt;&lt;strong&gt;Qu'est-ce qu'un intellectuel ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'intellectuel dont nous parlons est celui qui d&#233;passe sa sp&#233;cialit&#233; et s'efforce d'exercer une fonction critique &#224; l'&#233;gard des repr&#233;sentations et de l'organisation de sa soci&#233;t&#233;. Il est donc, qu'il le sache ou non, du c&#244;t&#233; de la philosophie, car la vraie philosophie est libert&#233; de pens&#233;e, donc critique. Ce type d'individu n'a pu appara&#238;tre qu'avec une rupture &#8211; la mise en question de la soci&#233;t&#233; par elle-m&#234;me &#8211; celle qu'introduisent dans l'histoire la Gr&#232;ce ancienne puis l'Europe occidentale. Nos institutions sont-elles justes &#8211; et qu'est-ce que la justice ? Notre image du monde est-elle vraie &#8211; et qu'est-ce que la v&#233;rit&#233; ? A de tels moments surgissent les philosophes grecs &#8211; Socrate en est l'illustration la plus &#233;clatante &#8211; ou encore Montaigne, Descartes, Lessing, Kant. Cette mise en question, cette interrogation sans fin, ne saurait &#234;tre l'&#339;uvre d'un individu isol&#233;, le serait-elle qu'elle serait compl&#232;tement &#233;touff&#233;e. Elle est toujours all&#233;e de pair avec un mouvement de la soci&#233;t&#233; critique envers l'ordre &#233;tabli, le pouvoir et les id&#233;es dominantes. A pr&#233;sent, nous nous enfon&#231;ons dans le conformisme, l'adoration de ce qui est, la sanctification du fait accompli, le f&#233;tichisme de la &#8220;r&#233;alit&#233;&#8221;. Aux portes du temple de la pens&#233;e, on a accroch&#233; : &#171; Embrassons-nous, Folleville &#187;. Rien d'&#233;tonnant si, dans la m&#233;lasse de la r&#233;conciliation g&#233;n&#233;rale, les intellectuels critiques deviennent rarissimes, et si ceux qui subsistent pr&#234;chent dans le d&#233;sert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous y allez fort. On ne va pas, quand m&#234;me, regretter la mort des id&#233;ologies.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mais l'&#233;poque est domin&#233;e, de part en part, par une id&#233;ologie, celle de la r&#233;conciliation, du &#171; ne secouez pas le bateau &#187;, du &#171; chacun &#224; sa place &#187;. Cette id&#233;ologie gazeuse est plus puissante que jamais, et elle r&#233;ussit, autant qu'une r&#233;pression, &#224; rendre inaudibles la pens&#233;e et les voix critiques. J&#233;sus disait aux ap&#244;tres : &#171; Vous &#234;tes le sel de la terre &#187;. Et si le sel devient insipide, avec quoi salera-t-on ? Socrate se comparait au taon qui est l&#224; pour r&#233;veiller le grand cheval de la cit&#233;. La piq&#251;re du taon fait mal, le sel br&#251;le sur la plaie. Aujourd'hui critiquer passe pour une agression ; rappelez donc &#224; quelqu'un qui dit noir qu'hier il disait blanc, on vous traitera de flic de la pens&#233;e. On c&#233;l&#232;bre l'empire du vide, on se met &#8220;&#224; genoux&#8221; devant la &#8220;r&#233;alit&#233;&#8221;. Et c'est quoi ? Le programme de la t&#233;l&#233; d'hier soir ? Depuis des d&#233;cennies, la couverture th&#233;orique de ces attitudes a &#233;t&#233; fournie par Heidegger, proclamant la &#171; fin de la philosophie &#187;. Ses &#233;pigones glorifient la &#171; pens&#233;e molle &#187; (sic), ou le postmodernisme, &#224; savoir le parasitage g&#233;n&#233;ralis&#233;, du pass&#233;, toutes &#233;poques confondues. Mais la fin de la philosophie signifierait la fin de la libert&#233;. Je philosophe cela veut dire : j'ai d&#233;cid&#233; de penser par moi-m&#234;me et librement. Je cherche ce qui est ou me para&#238;t vrai &#8211; et p&#233;rissent l'Eglise, l'Etat, les universit&#233;s, les m&#233;dias et le consensus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cette critique, d'autres la font aussi, vous ne pouvez le nier.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Sans doute. Sauf que la plupart du temps ils d&#233;noncent les fruits, non pas l'arbre et ses racines. Pourquoi ? Parce que, m&#234;me pour ceux qui ne connaissent pas, Hegel et ses grands diktats r&#232;gnent toujours : &#171; Tout ce qui est r&#233;el est rationnel &#187;, &#171; Tu ne seras pas meilleur que ton temps &#187;. Transportons-nous donc en Allemagne ou en U.R.S.S., vers 1933-34, pour voir ce qu'il en est. Le pauvre Heidegger &#233;tait h&#233;g&#233;lien, &#224; cet &#233;gard : il n'&#233;tait pas meilleur que son temps. Autant pour la gauche, qui avait choisi nagu&#232;re, &#171; d'avoir tort avec Sartre &#187;. Ils pr&#233;f&#233;raient surtout, Sartre le premier, avoir tort avec Staline : la loi et l'ordre &#171; r&#233;volutionnaires &#187;, quel r&#234;ve ! Lorsque j'ai commenc&#233; mon travail en France apr&#232;s guerre, l'id&#233;ologie dominante des milieux de gauche &#233;tait un marxisme communisme avec diverses variantes. En face, le conservatisme de la r&#233;publique lib&#233;rale, id&#233;ologiquement inconsistant, dont la critique n'&#233;tait plus &#224; faire. Je me suis orient&#233; vers la critique du stalinisme, parce qu'il repr&#233;sentait une menace terrible, qu'il truquait tout, qu'il d&#233;tournait vers un projet totalitaire les forces qui auraient pu &#339;uvrer en faveur d'une autre soci&#233;t&#233;. Quand on fait de cette p&#233;riode un duel Sartre-Aron, ce n'est qu'une mythologie fabriqu&#233;e. Comme s'il &#233;tait impensable qu'on ait pu avoir raison contre Sartre et contre Aron. On oublie qu'ils &#233;taient chacun le champion d'un ordre &#233;tabli, m&#234;me si un des ordres peut sembler &#8220;moins pire&#8221; que l'autre. Apr&#232;s Prague, la diffusion de la v&#233;rit&#233; sur le Goulag, le Cambodge, le grand public a fini par reconna&#238;tre ce que, de 1948 &#224; 1968, nous avions &#233;t&#233; une poign&#233;e &#224; r&#233;p&#233;ter envers et contre tous. Par ce ph&#233;nom&#232;ne de balancier bien connu dans l'histoire, les gens raisonnent comme si les horreurs du Goulag validaient le conservatisme lib&#233;ral : si vous essayez de changer quelque chose, nous allons sombrer dans le totalitarisme &#8211; sophisme lamentable. Que le citoyen sigma, pris dans la ronde boulot-gadget-t&#233;l&#233;, s'accommode tant bien que mal de la situation existante, c'est d&#233;j&#224; lourd. Mais ce qui donne froid dans le dos, c'est de voir des gens tr&#232;s intelligents, tr&#232;s inform&#233;s, parler comme si nous avions atteint la fin de l'Histoire, comme s'il &#233;tait devenu ind&#233;cent, criminel m&#234;me d'avoir un projet politique. La r&#233;publique lib&#233;rale serait &#171; la forme enfin trouv&#233;e &#187; sinon le meilleur des mondes, en tout cas le moins mauvais des mondes humainement possibles : l'humanit&#233; ne saurait rien donner de plus. La politique est devenue simple gestion des affaires et la &#171; philosophie politique &#187; se r&#233;duirait &#224; la d&#233;fense des droits de l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Que repr&#233;sentent cependant les principes de la d&#233;mocratie ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Principes incontestables, certes, mais incomplets, insuffisants, qui ouvrent des questions cruciales, sur lesquelles on jette un voile pudique. Que signifie l'&#233;galit&#233; entre M. Bouygues et le balayeur municipal ? O&#249; est l'&#233;galit&#233; &#233;conomique et politique des femmes ? Que signifie une libert&#233; lorsqu'une foule de d&#233;cisions capitales me concernant sont prises sans ma participation et &#224; mon insu &#8211; y compris celles qui portent sur la paix et la guerre ? La France est gouvern&#233;e par une oligarchie inamovible (qui se renouvelle individuellement) de 2000 &#224; 3000 personnes, ce qui fait 0.01% des citoyens. Les &#233;lections d&#233;partagent, en fonction de la d&#233;magogie, qui nous sert, les fractions rivales de cette oligarchie. Les droits de l'homme, en aucun cas ne peuvent tenir lieu de projet politique. Le discours fond&#233; sur eux ou sur la &#8220;d&#233;mocratie&#8221; pr&#233;tendument r&#233;alis&#233;e ici et maintenant, masque le trou noir au c&#339;ur de la soci&#233;t&#233;, la crise jamais nomm&#233;e, les dix volcans sur lesquels nous vivons, la disparition de l'imagination politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Que faire selon vous ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	La situation pr&#233;sente n'est pas le r&#233;sultat d'une manipulation, d'une conspiration visant &#224; abrutir les populations. Le fait est qu'elles veulent l'&#234;tre. Or cela, il faut le dire. De m&#234;me, il faut d&#233;noncer la chute &#233;norme de la qualit&#233;, de la rigueur dans tous les domaines. Il faut cr&#233;er des &#238;lots de r&#233;sistance contre la corruption et la l&#226;chet&#233;, contre le n'importe quoi qu'on imprime et qu'on diffuse, contre l'erreur qu'on donne pour v&#233;rit&#233;, la perte de m&#233;moire, l'oubli, devenu traits structuraux de la soci&#233;t&#233; contemporaine. D&#233;signer du doigt les faux monnayeurs, les opportunistes, les tourne casaques. M&#234;me s'il ne se trouve pas dans le monde que dix jeunes pour l'entendre dont un &#224; Caracas, un autre &#224; Tokyo, c'est d&#233;cisif. Mais, comme disait la duchesse de Guermantes, la qualit&#233; d'un homme est d&#233;finie non par les salons qu'il fr&#233;quente, mais par ceux qu'il refuse de fr&#233;quenter.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>L'offensive de l'insignifiance</title>
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		<dc:creator>LieuxCommuns</dc:creator>


		<dc:subject>Psychanalyse</dc:subject>
		<dc:subject>Travail</dc:subject>
		<dc:subject>Insignifiance</dc:subject>
		<dc:subject>Psychoth&#233;rapie</dc:subject>
		<dc:subject>Institutionnalisation</dc:subject>
		<dc:subject>Psychiatrie</dc:subject>
		<dc:subject>M&#233;decine</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Source : http://www.quatrieme-groupe.org/pub... En novembre 1996, Corn&#233;lius Castoriadis, philosophe et psychanalyste, a dit : &#171; Ce qui caract&#233;rise le monde contemporain, ce sont bien s&#251;r les crises, les contradictions, les oppositions, les fractures, etc... mais, ce qui me frappe surtout, c'est pr&#233;cis&#233;ment l'insignifiance &#187; ; puis : &#171; Il y a un lien intrins&#232;que entre cette esp&#232;ce de nullit&#233; de la politique, ce devenir nul de la politique, et cette insignifiance dans les autres domaines, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-insignifiance-cynisme-nihilisme-" rel="directory"&gt;Insignifiance, cynisme, nihilisme&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-91-sante-+" rel="tag"&gt;M&#233;decine&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Source : &lt;a href=&#034;http://www.quatrieme-groupe.org/publications/interlignes-recents/ecritsenligne?type=Contributions+in%C3%A9dites&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.quatrieme-groupe.org/pub...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;figure class='spip_document_211 spip_documents spip_documents_right' style=&#034;max-width:64px;&#034; data-w=&#034;64&#034;&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/rtf/L_offensive_de_l_insignifiance.rtf' arial-label=&#034;&#034; type=&#034;application/rtf&#034;&gt; &lt;picture style='padding:0;padding-bottom:100%' class='conteneur_image_responsive_h'&gt;&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/index.php?action=image_responsive&amp;img=plugins-dist/medias/prive/vignettes/rtf.svg&amp;taille=64&amp;1783342734' alt='' data-src='plugins-dist/medias/prive/vignettes/rtf.svg' data-l='64' data-h='64' data-tailles='[\&#034;160\&#034;,\&#034;320\&#034;,\&#034;640\&#034;,\&#034;1280\&#034;,\&#034;1920\&#034;]' data-autorisees='{&#034;64&#034;:{&#034;1&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=plugins-dist\/medias\/prive\/vignettes\/rtf.svg&amp;#38;taille=64&amp;#38;1783342734&#034;,&#034;2&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=plugins-dist\/medias\/prive\/vignettes\/rtf.svg&amp;#38;taille=64&amp;#38;1783342734&#034;}}' class='image_responsive' style='max-width: 500px;max-width: min(100%,500px); max-height: 10000px' /&gt;&lt;/picture&gt; &lt;/a&gt; &lt;/figure&gt;
&lt;p&gt; En novembre 1996, Corn&#233;lius Castoriadis, philosophe et psychanalyste, a dit : &#171; Ce qui caract&#233;rise le monde contemporain, ce sont bien s&#251;r les crises, les contradictions, les oppositions, les fractures, etc... mais, ce qui me frappe surtout, c'est pr&#233;cis&#233;ment l'insignifiance &#187; ; puis : &#171; Il y a un lien intrins&#232;que entre cette esp&#232;ce de nullit&#233; de la politique, ce devenir nul de la politique, et cette insignifiance dans les autres domaines, dans les arts, dans la philosophie ou dans la litt&#233;rature &#187;. Dix ans plus tard, la situation a &#233;volu&#233; : si l'insignifiance &#233;voquait une absence de sens, quelque chose de passif, de manquant, d'en-moins ou d'&#233;quivalent, ce n'est plus le cas parce qu'elle se r&#233;v&#232;le active et offensive. Si elle affectait les champs de la politique, de l'art, de la philosophie et de la litt&#233;rature, selon Castoriadis, elle investit &#224; pr&#233;sent bien des champs dont celui de la sant&#233; et des pratiques soignantes en milieu institutionnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; D'une caract&#233;ristique du discours contemporain, l'insignifiance est devenue un principe actif, un but &#224; atteindre : produire de la non-pens&#233;e, &#233;vacuer le sens, la signifiance justement. Comment cela se peut-il concr&#232;tement ? C'est relativement simple : lorsqu'une &#233;quipe soignante de psychiatrie en milieu hospitalier, par exemple, trouve dans un dispositif d'analyse de la pratique le moyen de penser son travail avec les patients et d'&#233;laborer les enjeux cliniques de la relation soignante, il suffit de d&#233;cr&#233;ter que &#171; &#231;a ne sert &#224; rien &#187;, qu' &#171; on ne comprend pas ce qui se fait &#187; et que le budjet est supprim&#233;. Il suffit de s'&#233;tonner du fait qu'un patient est re&#231;u en entretien par un psychologue clinicien pendant 40 minutes, alors qu'il est tout de m&#234;me plus rentable d'en recevoir deux &#224; raison de 20 minutes chacun. Et puis quelle id&#233;e d'&#233;couter les gens : il suffit d'utiliser des questionnaires, des grilles d'&#233;valuation, des protocoles, des programmes pour mesurer et chosifier toute cette subjectivit&#233; (cette humanit&#233;), comptabiliser l'ensemble et, enfin, obtenir des r&#233;sultats probants. C'est assez facile, finalement, de vider de son sens une pratique visant &#224; penser ce que l'on vit avec l'autre, ce que l'on fait pour l'autre : il suffit d'en ignorer activement le sens et d'en promouvoir ainsi l'insignifiance. La relation soignant-soign&#233;, la qualit&#233; de l'&#233;coute de l'autre, l'humanit&#233; d'une prise en charge, &#224; subir les assauts de leur d&#233;ni, n'en disparaissent pas pour autant, mais restent en souffrance. L'id&#233;ologie hospitali&#232;re actuelle, la &#171; nouvelle gouvernance &#187; (qui tient lieu de politique de sant&#233;), introduit un &#233;tat d'esprit d'entreprise lib&#233;rale et impose d'indiscutables crit&#232;res de rentabilit&#233;, de concurrence, de r&#233;sultats financiers dans des registres o&#249; primait jusqu'alors l'enjeu humaniste. La division de l'institution en &#171; p&#244;les d'activit&#233;s &#187; et l'instauration d'une &#171; tarification &#224; l'acte &#187; accentuent encore la pression comptable, qui tend &#224; se substituer &#224; toute autre consid&#233;ration soignante. Cette id&#233;ologie de la quantification syst&#233;matique est destructrice du sens et s'oppose activement au travail de pens&#233;e. Avec le bel aplomb de ceux que jamais le doute n'effleure et que la v&#233;rit&#233; n'int&#233;resse pas, ce discours compromet d&#233;lib&#233;r&#233;ment les relations des soignants avec leurs patients, et les relations des soignants entre eux &#8211; puisque parler, se parler et &#233;couter &#171; ne sert &#224; rien &#187; - et compromet la transmission de l'exp&#233;rience clinique : l'insignifiance isole et fait taire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est pourquoi, loin de se r&#233;signer, il est maintenant n&#233;cessaire de s'opposer &#224; l'emprise de l'id&#233;ologie du mesurable, de la platitude comportementale et de l'insignifiance, de s'opposer au d&#233;mant&#232;lement des relations soignantes, des heures et lieux d'&#233;laboration. Il est temps de maintenir les pr&#233;cieux liens sociaux que le travail de &#171; penser ensemble &#187; a tiss&#233;s, comme il est temps d'affirmer &#224; nouveau la valeur du r&#234;ve insens&#233;, du jeu de l'enfant, de la parole approximative, de la pens&#233;e h&#233;sitante, de la m&#233;taphore po&#233;tique, de l'histoire subjective et du r&#233;sultat impr&#233;vu face &#224; une id&#233;ologie de la non-pens&#233;e exacte. Contre l'activit&#233; offensive de l'insignifiance, il est vital d'aimer le sens, de ch&#233;rir la parole, de nourrir le d&#233;sir de penser ensemble et de d&#233;fendre l'&#233;thique d'une repr&#233;sentation humaine de l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;
Pascal Herlem&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Annecy, novembre 2007&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
	<item xml:lang="fr">
		<title>Les racines psychiques et sociales de la haine</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?6-Les-racines-psychiques-et-sociales</link>
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		<dc:date>2010-06-02T14:02:50Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		


		<dc:subject>Psychanalyse</dc:subject>
		<dc:subject>&#201;ducation</dc:subject>
		<dc:subject>Relativisme</dc:subject>
		<dc:subject>Amour</dc:subject>
		<dc:subject>Castoriadis C.</dc:subject>
		<dc:subject>Religion</dc:subject>
		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>G&#233;opolitique</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;In Figures du pensable. Les carrefours du labyrinthe, VI, Seuil, 1999. Les id&#233;es principales de ce texte ont fait l'objet de conf&#233;rences : &#224; San Francisco, au colloque &#8220;Psychoanalytic Perspectives on Neo-Fascism and Anti-Immigration Politics : Trends in Europe and the United States&#8221;, le 8 mai 1995 ; &#224; Paris, au colloque &#171; Gu&#233;rir de la guerre et juger la paix &#187; (universit&#233; de Paris-VIII et Coll&#232;ge international de philosophie), le 23 juin 1995 ; et &#224; Rome, dans le cadre de la s&#233;rie de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;In Figures du pensable. Les carrefours du labyrinthe, VI, Seuil, 1999. Les id&#233;es principales de ce texte ont fait l'objet de conf&#233;rences : &#224; San Francisco, au colloque &#8220;Psychoanalytic Perspectives on Neo-Fascism and Anti-Immigration Politics : Trends in Europe and the United States&#8221;, le 8 mai 1995 ; &#224; Paris, au colloque &#171; Gu&#233;rir de la guerre et juger la paix &#187; (universit&#233; de Paris-VIII et Coll&#232;ge international de philosophie), le 23 juin 1995 ; et &#224; Rome, dans le cadre de la s&#233;rie de conf&#233;rences &#171; Paysages de la pens&#233;e fran&#231;aise &#187;, organis&#233;e par l'ambassade de France, le 24 octobre 1996. Le pr&#233;sent texte a &#233;t&#233; consid&#233;rablement retravaill&#233; et compl&#233;t&#233; pour une conf&#233;rence dans le cadre d'un symposium &#224; M&#252;lheim, &#171; Die Konstruktion der &#8220;Nation&#8221; gegen die Juden &#187;, le 26 novembre 1996.&lt;br class='manualbr' /&gt;Publi&#233; de mani&#232;re tr&#232;s condens&#233; dans Le Monde du 09/01/1999 sous le titre : &#171; Haine de soi, haine de l'autre &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Source : &lt;a href=&#034;http://www3.unil.ch/wpmu/ctp2010/textes-a-disposition/textes-de-reference/cornelius-castoriadis/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www3.unil.ch/wpmu/ctp2010/te...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;figure class='spip_document_191 spip_documents spip_documents_right' style=&#034;max-width:104px;&#034; data-w=&#034;104&#034;&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/pdf_CC_haineF.pdf' arial-label=&#034;Les racines psychiques et sociales de la haine&#034; title=&#034;Les racines psychiques et sociales de la haine&#034; type=&#034;application/pdf&#034;&gt; &lt;picture style='padding:0;padding-bottom:103.84615384615%' class='conteneur_image_responsive_h'&gt;&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/index.php?action=image_responsive&amp;img=IMG/png/logopdf-5.png&amp;taille=104&amp;1698911015' alt='Les racines psychiques et sociales de la haine' data-src='IMG/png/logopdf-5.png' data-l='104' data-h='108' data-tailles='[\&#034;160\&#034;,\&#034;320\&#034;,\&#034;640\&#034;,\&#034;1280\&#034;,\&#034;1920\&#034;]' data-autorisees='{&#034;104&#034;:{&#034;1&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=IMG\/png\/logopdf-5.png&amp;#38;taille=104&amp;#38;1698911015&#034;,&#034;2&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=IMG\/png\/logopdf-5.png&amp;#38;taille=104&amp;#38;1698911015&#034;}}' class='image_responsive' style='max-width: 500px;max-width: min(100%,500px); max-height: 10000px' /&gt;&lt;/picture&gt; &lt;/a&gt; &lt;figcaption class='spip_doc_intitules spip_doc_intitules_top'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre crayon document-titre-191 '&gt;&lt;strong&gt;Les racines psychiques et sociales de la haine
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;a class=&#034;telecharger&#034; href='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/pdf_CC_haineF.pdf'&gt;T&#233;l&#233;charger (225&#160;kio)&lt;/a&gt; &lt;/figcaption&gt; &lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre y a-t-il eu des guerres n'ayant mobilis&#233; que des pulsions agressives &#171; limit&#233;es &#187;, par exemple le minimum d'agressivit&#233; impliqu&#233; par la d&#233;fense de soi. Mais ce dont nous sommes les t&#233;moins depuis des ann&#233;es en Afrique et en Europe, de m&#234;me que ce qui a eu lieu en Europe et en Asie de l'Est pendant la Deuxi&#232;me Guerre mondiale, c'est une explosion d'agression illimit&#233;e, exprim&#233;e par le racisme, les meurtres sans discrimination des populations civiles, les viols, les destructions de monuments et d'habitations, les assassinats et les tortures inflig&#233;es aux prisonniers, etc. Et ce que nous savons de l'histoire humaine nous oblige &#224; penser que les innovations de la p&#233;riode r&#233;cente dans ce domaine concernent surtout les dimensions quantitatives et les instrumentations techniques du ph&#233;nom&#232;ne, comme aussi ses articulations avec l'imaginaire des groupes consid&#233;r&#233;s, nullement sa nature. Quelle que soit l'importance d'autres conditions ou de facteurs concomitants, impossible de comprendre le comportement des gens participant &#224; ces &#233;v&#233;nements sans y voir la mat&#233;rialisation d'affects de haine extr&#234;mement puissants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; J'essaierai de montrer ici que cette haine a deux sources qui se renforcent l'une l'autre :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - la tendance fondamentale de la psych&#233; &#224; rejeter (et ainsi, &#224; ha&#239;r) ce qui n'est pas elle-m&#234;me ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - la quasi-n&#233;cessit&#233; de la cl&#244;ture de l'institution sociale et des significations imaginaires qu'elle porte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La racine psychique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; La haine est plus vieille que l'amour &#187;, &#233;crivait Freud, et cela est vrai si l'on comprend l'amour en son sens habituel, comme amour d'objet. Mais la haine n'est pas plus vieille que l'amour archa&#239;que, originaire de &#171; soi &#187;, ce qui est souvent nomm&#233;, improprement, &#171; narcissisme primaire &#187; : la cl&#244;ture repr&#233;sentationnelle, affective et d&#233;sirante sur soi-m&#234;me du noyau psychique originel. J'appelle ce noyau la monade psychique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Freud avait entr'aper&#231;u cette cl&#244;ture sur soi. Il utilisa le mot de Bleuler autisme pour la caract&#233;riser, et compara cet &#233;tat primordial de l'&#234;tre humain, incluant la fonction nourrici&#232;re de la m&#232;re, &#224; la compl&#233;tude d'un &#339;uf d'oiseau&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;S. Freud, Formulations sur les deux principes du fonctionnement psychique, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est cette cl&#244;ture qui devient pour la psych&#233; la matrice du sens. Plus exactement, ce que le c&#339;ur de la psych&#233; &#171; comprendra &#187; ou &#171; consid&#233;rera &#187; d&#233;sormais et pour toujours comme sens est cet &#233;tat &#171; unitaire &#187;, o&#249; &#171; sujet &#187; et &#171; objet &#187; sont identiques et o&#249; repr&#233;sentation, affect et d&#233;sir sont une seule et m&#234;me chose parce que le d&#233;sir est imm&#233;diatement repr&#233;sentation (possession psychique) du d&#233;sir&#233; et donc affect de plaisir (ce qui est la forme la plus pure et la plus forte de la toute-puissance de la pens&#233;e). Tel est le sens que la psych&#233; recherchera &#224; jamais, qui ne pourra jamais &#234;tre atteint dans le &#171; monde r&#233;el &#187;, et dont les substituts seront form&#233;s par de longues cha&#238;nes de m&#233;diations, ou bien des visions &#171; mystiques &#187; acosmiques. Si nous ne comprenons pas cela, nous ne pourrons jamais comprendre pourquoi l'identification &#8211; &#224; des personnes, &#224; des t&#226;ches, &#224; des collectivit&#233;s, &#224; des significations, &#224; des institutions &#8211; est un processus tellement puissant et omnipr&#233;sent dans la vie psychique. Pas plus ne saurions-nous comprendre comment la soci&#233;t&#233; peut jouer avec la plasticit&#233; de la psych&#233; presque sans limites, &#224; une seule condition : qu'elle fournisse au sujet du sens &#8211; rigoureusement parlant, des substituts de sens &#8211; dans la &#171; vie r&#233;elle &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#192; partir du moment (peut-&#234;tre limite th&#233;orique ou &#171; id&#233;ale &#187;) o&#249; cet &#233;tat originaire de &#171; tranquillit&#233; psychique &#187; (pour utiliser l'expression de Freud) est rompu &#8211; comme il doit l'&#234;tre, si l'infans survit &#8211;, l'&#171; &#233;nergie &#187; initiale de cet amour de soi se scinde en trois parties :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8211; une part demeure comme auto-investissement du noyau psychique, et son influence impr&#232;gne toutes les phases ult&#233;rieures du d&#233;veloppement du sujet et les strates correspondantes de la personnalit&#233; mature ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8211; une autre part est transf&#233;r&#233;e, sous la forme de soi, au sein : Ich bin die Brust, je suis le sein, est une des derni&#232;res phrases &#233;crites par Freud ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8211; une derni&#232;re est transform&#233;e en haine du &#171; monde ext&#233;rieur &#187;, par quoi nous devons comprendre tout ce qui est ext&#233;rieur &#224; la monade psychique et qui, par cons&#233;quent, inclut les avatars du &#171; Moi r&#233;el &#187; (Real-Ich) psychique et somatique en cours de d&#233;veloppement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La premi&#232;re part (l'amour de soi r&#233;manent) rend compte de l'&#233;gocentrisme in&#233;radicable qui, plus ou moins d&#233;guis&#233;, domine en derni&#232;re instance toutes nos pens&#233;es et tous nos actes. D'un autre point de vue, apparemment sans rapport avec le pr&#233;c&#233;dent, c'est l&#224; l'&#233;go&#239;sme ontologique inh&#233;rent n&#233;cessairement &#224; tout &#234;tre pour soi. Partout et toujours je suis l'origine des coordonn&#233;es spatiales et temporelles, mon ici et mon maintenant sont l'ici et maintenant tout court, le monde est ma repr&#233;sentation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les deux autres parts se m&#233;langent et s'enchev&#234;trent tr&#232;s rapidement, d'o&#249; l'ambivalence fondamentale de tous les affects et, pour commencer, de la relation au premier objet d'amour s&#233;par&#233;, la m&#232;re. Cet enchev&#234;trement r&#233;sulte de ce que &#171; le sein fait si souvent d&#233;faut &#224; l'enfant &#187; (Freud). L'absence du sein aurait &#233;t&#233; destruction de la totalit&#233; close de l'infans, donc effondrement du sens de son monde. Cette destruction est, initialement, palli&#233;e par une cr&#233;ation imaginaire, l'hallucination du sein. Lorsque le recouvrement de la rupture de la cl&#244;ture de la monade originelle par cette hallucination du sein cesse d'&#234;tre possible, l'infans reste avec un trou b&#233;ant dans son monde et r&#233;agit par l'angoisse et la rage. Ce trou, le manque du sein, est manque de sens, et ici, comme toujours, c'est le manque de sens (ou sa destruction, actuelle ou imminente, r&#233;elle ou imagin&#233;e) qui est source d'angoisse. Comme l'infans poss&#232;de les rudiments d'une intelligence inductive &#8211; comme son imagination fait quelque chose de la r&#233;gularit&#233; ou de la r&#233;p&#233;tition &#8211;, un lien est &#233;tabli rapidement entre le trou et le souvenir de l'objet qui &#171; normalement &#187; le remplit (l'habituel devient normal puisqu'il correspond au d&#233;sir). Le caract&#232;re ou la valeur de cet objet est scind&#233; entre deux attributs oppos&#233;s, le bon et le mauvais sein. Ces attributs, les affects et les d&#233;sirs qui les accompagnent &#8211; bri&#232;vement, amour et haine &#8211; sont par la suite transf&#233;r&#233;s &#224; l'image qui a &#233;t&#233; reli&#233;e avec le sein, la m&#232;re en tant qu'entit&#233; ou personne. Cela devient la matrice de l'ambivalence qui habitera d&#233;sormais toutes les relations du sujet. Il y a plus, et plus important. Le r&#233;sultat du processus de maturation/socialisation est la formation de l'individu social, qui est en lui-m&#234;me un &#171; objet &#187; &#233;trange et &#233;tranger du point de vue du noyau monadique de la psych&#233;. (En termes freudiens, le Real-Ich, le Moi r&#233;alit&#233;, pr&#233;sente tous les attributs contradictoires &#224; ceux du Lust-Ich, du Moi plaisir.) Il devient ainsi &#224; la fois le support d'un transfert de l'amour de soi et l'objet de haine des instances psychiques &#171; non r&#233;elles &#187;, haine qui, comme d&#233;j&#224; dit, atteint tout ce qui est &#171; ext&#233;rieur &#187; au noyau psychique. Le Moi r&#233;alit&#233; ne peut pas &#233;viter d'&#234;tre l'objet de l'ambivalence des affects. Habituellement, l'amour de ce moi l'emporte sur la haine dont il est l'objet, suffisamment pour assurer la survie du sujet dans la r&#233;alit&#233;. Mais la haine du Moi continue de vivre &#224; bas bruit dans les profondeurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il existe ainsi, du point de vue psychanalytique, deux vecteurs de la haine. Le premier, haine de l'&#171; autre r&#233;el &#187;, n'est que l'envers de l'investissement positif de soi, et reste soutenu par un sophisme puissant et &#233;l&#233;mentaire, &#233;galement pr&#233;sent dans les formes collectives de haine ou de m&#233;pris et peut &#234;tre plus ais&#233;ment perceptible dans celles-ci. Je suis bien. (Le) bien, c'est moi. Lui n'est pas moi. Donc, il n'est pas bien (ou l'est moins que moi). Je suis fran&#231;ais (anglais, italien, am&#233;ricain, etc.). &#202;tre fran&#231;ais (anglais, italien, am&#233;ricain, etc.) est &#234;tre (le) bien. Lui n'est pas fran&#231;ais (anglais, italien, am&#233;ricain, etc.), donc, il n'est pas bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le deuxi&#232;me est la haine de soi. Car le Moi est un des premiers &#233;trangers qui se pr&#233;sentent &#224; la psych&#233;. L&#224; est aussi un des sens du &#171; Je est un autre &#187; de Rimbaud &#8211; au fond, pas diff&#233;rent du sens apparemment premier : le Je, essentiellement fabrication sociale, n'est pas davantage &#171; moi &#187; que ne l'est n'importe quel voisin ou passant. Contrairement &#224; ce qui semble &#234;tre g&#233;n&#233;ralement cru, cette haine de soi est universelle. Il est clair qu'elle (plus exactement, le sujet qui la porte) ne peut survivre qu'en &#233;tant fortement dompt&#233;e et/ou d&#233;plac&#233;e vers des objets vraiment &#171; ext&#233;rieurs &#187;. Moyennant ce d&#233;placement, le sujet peut conserver l'affect en en changeant l'objet. Ce processus est clairement visible dans le ph&#233;nom&#232;ne du racisme, que j'&#233;voquerai plus loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La racine sociale&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le lien entre la racine psychique et la racine sociale, dans le cas de la haine comme dans tous les autres, est le processus de socialisation impos&#233; &#224; la psych&#233;, moyennant lequel la psych&#233; est forc&#233;e &#224; accepter la soci&#233;t&#233; et la &#171; r&#233;alit&#233; &#187; cependant que la soci&#233;t&#233; prend soin, tant bien que mal, du besoin primordial de la psych&#233; : le besoin de sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'infans peut mourir ; beaucoup plus souvent, il est socialis&#233;. La socialisation s'&#233;taye sur le besoin biologique (faim), mais aussi, beaucoup plus fortement, sur le besoin psychique de sens. Aucun de ces deux besoins n'est absolument insurmontable : l'anorexie, d'un c&#244;t&#233;, l'autisme, de l'autre, d&#233;montrent, dans ce cas aussi, la nature a-fonctionnelle et asociale de la psych&#233;. Le besoin psychique de sens doit &#234;tre satisfait, une fois la cl&#244;ture monadique initiale bris&#233;e, par l'environnement de l'infans &#8211; environnement fait d'individus d&#233;j&#224; socialis&#233;s, qui ne peuvent transmettre que le sens qu'ils ont d&#233;j&#224; absorb&#233; et investi eux-m&#234;mes. &#202;tre socialis&#233; signifie d'abord et surtout investir l'institution existante de la soci&#233;t&#233; et les significations imaginaires que cette institution porte. De telles significations imaginaires sont : les dieux, les esprits, les mythes, les totems, les tabous, la parent&#233;, la souverainet&#233;, la loi, le citoyen, l'&#201;tat, la justice, la marchandise, le capital, l'int&#233;r&#234;t, la r&#233;alit&#233;, etc. La r&#233;alit&#233; est de toute &#233;vidence une signification imaginaire, et son contenu particulier pour chaque soci&#233;t&#233; est lourdement cod&#233;termin&#233; par l'institution imaginaire de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La dimension donatrice de sens de l'institution sociale est de toute &#233;vidence beaucoup plus que multidimensionnelle et extraordinairement complexe ; en fait, elle consiste en la cr&#233;ation d'un monde, du monde de cette soci&#233;t&#233;. Une de ses multiples dimensions est, bien entendu, le langage. Le langage n'est pas un &#171; instrument de communication &#187;, comme s'il existait des individus tout faits et pleinement form&#233;s qui mourraient d'envie de communiquer et n'auraient besoin que d'un &#171; instrument &#187; &#224; cette fin. Le langage est l'&#233;l&#233;ment &#224; l'int&#233;rieur duquel sont &#233;tablis des &#171; objets &#187;, des &#171; processus &#187;, des &#171; &#233;tats &#187;, des &#171; qualit&#233;s &#187; et diverses sortes de relations et de liens entre ceux-ci.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ce qui nous int&#233;resse ici, ce sont les raisons intrins&#232;ques faisant que cette institution de chaque soci&#233;t&#233; a rev&#234;tu jusqu'ici presque in&#233;vitablement le caract&#232;re d'une cl&#244;ture de diff&#233;rents types. Il y a, ainsi, toujours une cl&#244;ture &#171; mat&#233;rielle &#187;, au sens qu'il y a toujours des territoires ou des fronti&#232;res plus ou moins bien d&#233;termin&#233;s, et, dans tous les cas, des d&#233;finitions rigoureusement limitatives des individus appartenant &#224; la soci&#233;t&#233; consid&#233;r&#233;e. Mais la cl&#244;ture la plus importante est la cl&#244;ture du sens. Les territoires et tout le reste n'acqui&#232;rent leur importance qu'en fonction des sens sp&#233;cifiques qui leur sont attribu&#233;s : Terre promise, caract&#232;re sacr&#233; du territoire pour les poleis grecques, stridence partout pr&#233;sente des disputes relatives aux fronti&#232;res. Cela est aussi et surtout vrai, on le verra, des individus : un &#233;tranger l'est parce que les significations dont il est imbib&#233; sont &#233;trang&#232;res, ce qui veut dire n&#233;cessairement toujours &#233;tranges. Or une signification ne peut, en g&#233;n&#233;ral, &#234;tre non &#233;trange qu'&#224; condition d'&#234;tre investie positivement. Il suffit de remplacer dans la phrase pr&#233;c&#233;dente le terme non &#233;trange par le terme familier pour voir qu'il s'agit d'une tautologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; On a utilis&#233; depuis longtemps la m&#233;taphore de soci&#233;t&#233;s ouvertes et ferm&#233;es. Mais j'utilise ici le terme cl&#244;ture au plus pr&#232;s de son sens math&#233;matique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Un corps alg&#233;brique est dit clos si toutes les &#233;quations &#233;crites avec les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Un monde de significations est clos si toute question susceptible d'y &#234;tre formul&#233;e ou bien trouve une r&#233;ponse en termes de significations donn&#233;es, ou bien est pos&#233;e comme priv&#233;e de sens. Ainsi les mondes des soci&#233;t&#233;s archa&#239;ques ou traditionnelles sont clos, alors que le monde grec ancien ou le monde europ&#233;en moderne (europ&#233;en au sens large) sont plus ou moins ouverts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Presque toutes les soci&#233;t&#233;s connues se sont institu&#233;es moyennant une cl&#244;ture et &#224; l'int&#233;rieur de celle-ci. Elles se sont cr&#233;&#233; une niche m&#233;taphysique de sens, ce qui &#233;quivaut &#224; dire qu'elles ont &#233;t&#233; religieuses, ou qu'elles ont &#233;t&#233; h&#233;t&#233;ronomes, au sens qu'elles ont recouvert le fait de leur auto-institution et ont imput&#233; leur institution &#224; une source extra-sociale. Je ne peux pas m'&#233;tendre ici sur les consid&#233;rations montrant que ces deux caract&#233;risations sont plus ou moins &#233;quivalentes. Qu'il suffise de dire que ces traits correspondent &#224; deux constituants d'une soci&#233;t&#233; h&#233;t&#233;ronome : &#8211; le &#171; besoin &#187; ou la &#171; n&#233;cessit&#233; &#187; d'une fondation et d'une garantie extra-sociale (extra-institutionnelle) de l'institution ; &#8211; le &#171; besoin &#187; ou &#224; la &#171; n&#233;cessit&#233; &#187; de rendre impossible toute mise en question de l'institution, c'est-&#224;-dire d'arr&#234;ter toute discussion sur ses fondements ultimes, en affirmant qu'elle repose sur quelque chose qui transcende les humaines vivants. Pendant le processus de socialisation et moyennant celui-ci, les individus doivent effectuer le passage d'un sens initial coextensif &#224; leur propre sph&#232;re psychique priv&#233;e (sens monadique) &#224; un sens social, particip&#233;. Comme je l'ai laiss&#233; entendre plus haut, le sens monadique est compl&#232;tement &#233;tranger &#224; ce que nous consid&#233;rons comme sens dans la vie vigile. Non seulement il ignore le temps et la contradiction, il ignore m&#234;me la distinction, la s&#233;paration et l'articulation. &#192; travers une s&#233;rie de cercles concentriques &#8211; la famille, la parent&#232;le, le clan, la localit&#233;, le groupe d'&#226;ge, le groupe social ou la classe sociale, la nation, la &#171; race &#187;... &#8211;, le monde de sens du sujet devenant individu s'&#233;largit progressivement, et cela va avec une identification plus ou moins forte qui s'&#233;tend &#224; ces unit&#233;s plus vastes. (Le fait que ces identifications peuvent s'av&#233;rer parfois antinomiques a fourni &#224; la trag&#233;die un th&#232;me r&#233;current.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Tout cela est, ou devrait &#234;tre, bien connu. Ce qui doit &#234;tre soulign&#233;, ce sont les cons&#233;quences pour l'organisation psychique de l'individu. Tous les rep&#232;res identificatoires de l'individu correspondent au monde institu&#233; des significations sociales, dans lequel &#233;videmment une place essentielle est occup&#233;e par les significations se r&#233;f&#233;rant aux diff&#233;rentes entit&#233;s collectives institu&#233;es dont l'individu est un membre ou un &#233;l&#233;ment. Soit par exemple l'&#233;nonc&#233; &#171; je suis le fils de X &#187;. Ce qu'est un fils &#8211; au-del&#224; du simple fait biologique, lequel, en outre, est initialement inconnu et en tout cas reste toujours incertain &#8211;, c'est ce qu'il a &#224; faire en tant que fils ; qu'est-ce que ce X et qui est X, l'id&#233;e m&#234;me d'un &#171; je &#187; et d'un &#171; suis &#187;, tous ces termes n'ont strictement aucun sens hors le monde social institu&#233; de la signification en g&#233;n&#233;ral, et hors la signification sp&#233;cifique propre &#224; la soci&#233;t&#233; consid&#233;r&#233;e. Un fils romain de 500 av. J.-C. et un fils am&#233;ricain d'aujourd'hui ont tr&#232;s peu de choses en commun. Et, pour des raisons &#233;videntes : plus nous sommes pr&#232;s d'une soci&#233;t&#233; compl&#232;tement close, archa&#239;que, plus l'identification est forte. On conna&#238;t bien des cas de &#171; sauvages &#187; qui sont morts simplement parce que des Europ&#233;ens bien intentionn&#233;s ont voulu &#224; tout prix les &#233;loigner de leur tribu et de leurs dieux. On sait aussi tr&#232;s bien que cette identification, la plupart du temps, est plus forte que la conservation de l'individu. Tuer et &#234;tre tu&#233; au cours d'une vendetta familiale, d'un conflit tribal, d'une guerre f&#233;odale ou d'une guerre nationale &#8211; pro patria mori sous toutes ses versions &#8211; est un fait universel, une obligation que les soci&#233;t&#233;s imposent &#224; leurs membres et que ces membres acceptent partout et toujours dans la fiert&#233; et l'exaltation, sauf pendant l'&#233;poque historique r&#233;cente, sur une aire g&#233;ographique restreinte dans quelques soci&#233;t&#233;s modernes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Le sens pour la psych&#233; est identique &#224; l'indivision de sa totalit&#233; initiale. La rupture de cette totalit&#233; n'est possible que si, continuellement, des substituts de soi et des substituts de sens sont fournis &#224; la psych&#233;. C'est l&#224; le processus d'identification, qui transf&#232;re, initialement sur les objets imm&#233;diats, puis sur les diff&#233;rentes formes de collectivit&#233;s institu&#233;es et sur les significations qui les animent, des quanta d'investissement pr&#233;lev&#233;s sur l'investissement initial de soi. D'une fa&#231;on devenue peut-&#234;tre incompr&#233;hensible &#224; certains &#171; individus &#187; des soci&#233;t&#233;s modernes, le sauvage est sa tribu, le fanatique est son &#233;glise, le national est sa nation, le membre d'une minorit&#233; ethnique est cette minorit&#233; &#8211; et r&#233;ciproquement. Cette identification &#224; des collectivit&#233;s fournit &#233;videmment aussi un substitut &#224; la toute-puissante perdue de la monade psychique. L'individu peut se sentir participer de la puissance effective de cinq mille ou cinquante millions d'autres. &#171; Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts &#187; est une &#226;nerie &#233;galement partag&#233;e des deux c&#244;t&#233;s du front. C'est cette identification aussi qui a l'effet d&#233;culpabilisant et d&#233;sinhibant qui rend possible le d&#233;ploiement sans frein d'une destructivit&#233; meurtri&#232;re dans la guerre, mais souvent aussi dans les mouvements de foule, comme on l'a constat&#233; depuis tr&#232;s longtemps. Comme si, dans de tels moments, les individus retrouvaient sans le savoir la certitude que la source de l'institution est le collectif anonyme, capable de poser de nouvelles r&#232;gles et de lever les anciennes interdictions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;R&#233;sultats&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je l'ai d&#233;j&#224; dit, il existe deux expressions psychiques de la haine : la haine de l'autre, et la haine de soi, celle-ci n'apparaissant pas en g&#233;n&#233;ral comme telle. Mais il faut comprendre que les deux ont une racine commune, le refus de la monade psychique d'accepter ce qui, pour elle, est, au m&#234;me titre, &#233;tranger : l'individu socialis&#233; dont elle a &#233;t&#233; forc&#233;e de rev&#234;tir la forme, les individus sociaux dont elle est oblig&#233;e d'accepter la coexistence (toujours, profond&#233;ment, moins r&#233;elle que son existence propre pour elle-m&#234;me &#8211; donc aussi, beaucoup plus facilement sacrifiable). Cette structure ontologique de l'&#234;tre humain impose des contraintes ind&#233;passables &#224; toute organisation sociale et &#224; tout projet politique, sur lesquelles je ne peux m'&#233;tendre ici ; qu'il suffise de dire qu'elle condamne irr&#233;vocablement toute id&#233;e d'une soci&#233;t&#233; &#171; transparente &#187;, tout projet politique qui viserait la r&#233;conciliation universelle imm&#233;diate en pr&#233;tendant court-circuiter l'institution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pendant le processus de socialisation, les deux dimensions de la haine sont dompt&#233;es &#224; un degr&#233; important ; du moins, le sont leurs manifestations les plus dramatiques. Pour une partie, cela est fait par le moyen d'une diversion permanente de la tendance destructive vers des fins sociales plus ou moins &#171; constructives &#187; ; l'exploitation de la nature, la comp&#233;tition interindividuelle de diff&#233;rentes formes (potlatch, activit&#233;s agonistiques &#171; pacifiques &#187; telles que jeux athl&#233;tiques ou autres, comp&#233;tition &#233;conomique, politique, de prestige, luttes intra-bureaucratiques, etc.), ou bien simplement vers la malveillance intersubjective banale. Tous ces d&#233;bouch&#233;s canalisent, dans toutes les soci&#233;t&#233;s connues, une part de la haine et de l'&#233;nergie destructive &#171; disponible &#187;, mais jamais sa totalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais, jusqu'&#224; maintenant, tout se passe comme si cette canalisation n'&#233;tait possible qu'&#224; condition de garder, pour ainsi dire, la partie restante de la haine et de la destructivit&#233; dans un r&#233;servoir, pr&#234;te &#224; &#234;tre transform&#233;e, &#224; des intervalles r&#233;guliers ou irr&#233;guliers, en des activit&#233;s destructives formalis&#233;es et institutionnalis&#233;es contre d'autres collectivit&#233;s &#8211; c'est-&#224;-dire, en guerre. Cela ne veut pas dire que la haine psychique est la &#171; cause &#187; des guerres ; ce n'est pas l&#224; une question &#224; discuter ici. Il est clair que l'on trouvera dans l'histoire de nombreuses guerres &#8211; depuis les invasions germaniques ou mongoles jusqu'aux &#171; guerres en dentelles &#187; du XVIIIe si&#232;cle, sans parler des guerres civiles &#8211; qui ne trouvent pas leur source premi&#232;re dans la haine. Mais la haine est sans doute une condition non seulement n&#233;cessaire mais essentielle des guerres. J'appelle condition essentielle une condition qui entretient un rapport intrins&#232;que avec ce qu'elle conditionne. La haine conditionne la guerre et s'exprime dans la guerre. La phrase d'Andr&#233; Malraux dans Les Noyers d'Altenburg, &#171; Que la victoire dans cette guerre reste &#224; ceux qui l'auront faite sans l'aimer &#187;, exprime un souhait contredit par la r&#233;alit&#233; de presque toutes les guerres. Autrement, on ne comprendrait pas comment il aurait &#233;t&#233; possible pour des millions et des millions de gens &#224; travers toute l'histoire connue de l'esp&#232;ce humaine d'&#234;tre pr&#234;ts, d'une seconde &#224; l'autre, &#224; tuer des personnes inconnues et &#224; &#234;tre tu&#233;s par elles. Et, lorsque les ressources de ce r&#233;servoir de haine ne sont pas activement mobilis&#233;es, elles se manifestent sourdement sous les formes du m&#233;pris, de la x&#233;nophobie et du racisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Qu'il soit not&#233; ici par parenth&#232;se que les psychanalystes parlent souvent du tabou du meurtre d'une fa&#231;on superficielle. En v&#233;rit&#233;, seul le meurtre intraclanique est en cause dans le mythe freudien de Totem et Tabou, et lui seul est sanctionn&#233; socialement, alors que le meurtre pendant une guerre ou lors d'une vendetta est titre de gloire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il y a ici une conjonction fatale. Les tendances destructives des individus s'accordent admirablement &#224; la quasi-n&#233;cessit&#233; pour l'institution de la soci&#233;t&#233; de se clore, de renforcer la position de ses propres lois, valeurs, r&#232;gles, significations comme uniques dans leur excellence et les seules vraies, par l'affirmation que les lois, les croyances, les dieux, les normes, les coutumes des autres sont inf&#233;rieurs, faux, mauvais, d&#233;go&#251;tants, abominables, diaboliques. Et cela &#224; son tour est en harmonie compl&#232;te avec les besoins de l'organisation identificatoire de la psych&#233; de l'individu. Car, pour celle-ci, tout ce qui se trouve au-del&#224; du cercle de significations qu'elle a si p&#233;niblement investies le long de son chemin vers la socialisation est faux, mauvais, a-sens&#233;. Et ces significations sont, pour elle, coextensives &#224; la collectivit&#233; et au r&#233;seau de collectivit&#233;s auxquelles elle appartient : le clan, la tribu, le village, la nation, la religion. Des conflits entre ces divers p&#244;les de r&#233;f&#233;rence sont certes possibles ; on sait aussi qu'ils surgissent beaucoup moins dans des environnements archa&#239;ques que dans des environnements modernes. En tout cas, ce qui doit &#234;tre clairement compris, comme base de tout le reste, est que, en premi&#232;re approximation et en principe, toute menace aux principales collectivit&#233;s institu&#233;es auxquelles les individus appartiennent est v&#233;cue par eux comme plus s&#233;rieuse qu'une menace contre leur propre vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Comme d&#233;j&#224; dit, ces traits peuvent &#234;tre observ&#233;s avec la plus grande intensit&#233; et la plus grande puret&#233; dans les soci&#233;t&#233;s pleinement closes : les soci&#233;t&#233;s archa&#239;ques et traditionnelles, mais aussi, encore plus, les soci&#233;t&#233;s totalitaires modernes. La fallace capitale est toujours : nos normes sont le bien ; le bien, c'est nos normes ; leurs normes ne sont pas les n&#244;tres ; donc leurs normes ne sont pas le bien. De m&#234;me : Notre dieu est vrai ; la v&#233;rit&#233; est notre dieu ; leur dieu n'est pas notre dieu ; donc leur dieu n'est pas un vrai dieu. Il a toujours sembl&#233; presque impossible pour les collectivit&#233;s humaines de consid&#233;rer l'alt&#233;rit&#233; comme pr&#233;cis&#233;ment cela : de l'alt&#233;rit&#233;, simplement. De m&#234;me, il leur a &#233;t&#233; presque impossible de consid&#233;rer les institutions des autres comme ni inf&#233;rieures, ni sup&#233;rieures, mais simplement des institutions autres et en v&#233;rit&#233; pour la plupart incomparables avec les siennes propres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour reprendre un raisonnement que j'ai d&#233;taill&#233; ailleurs&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; R&#233;flexions sur le racisme &#187;, 1987, repris in Le Monde morcel&#233;, Paris, &#201;d. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, la rencontre d'une soci&#233;t&#233; avec les autres en g&#233;n&#233;ral ouvre trois possibilit&#233;s d'&#233;valuation : ces autres sont nos sup&#233;rieurs, nos &#233;gaux, nos inf&#233;rieurs. Si nous acceptions qu'ils nous soient sup&#233;rieurs, nous devrions renoncer &#224; nos propres institutions, et adopter les leurs&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cette possibilit&#233;, on le sait, n'est pas absente de l'histoire effective. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. S'ils &#233;taient &#233;gaux, il serait tout simplement indiff&#233;rent d'&#234;tre un Yankee plut&#244;t qu'un indien Crow, un chr&#233;tien plut&#244;t qu'un pa&#239;en. Les deux possibilit&#233;s sont intol&#233;rables. Car les deux impliquent, ou paraissent impliquer, que l'individu devrait abandonner ses propres rep&#232;res identificatoires &#8211; qu'il devrait abandonner, ou du moins mettre en question, sa propre identit&#233; si ch&#232;rement acquise le long du processus de socialisation. Ne reste donc que la troisi&#232;me possibilit&#233; : les autres sont inf&#233;rieurs. Certes, cela &#233;carte l'&#233;ventualit&#233; que les autres puissent &#234;tre nos &#233;gaux au sens que leurs institutions et les n&#244;tres seraient, &#224; premi&#232;re vue et globalement, incomparables. Il n'est pas difficile de voir pourquoi l'&#233;mergence d'une telle vue est historiquement improbable. Elle conduirait &#224; accepter chez les autres ce qui est pour nous abominable, ce qui est en principe impossible pour toute culture religieuse. M&#234;me dans le cas des cultures &#171; non religieuses &#187;, cela soul&#232;verait parfois des questions insolubles au niveau purement th&#233;orique : que faites-vous face &#224; des soci&#233;t&#233;s qui ne reconnaissent pas les droits humains, infligent &#224; leurs sujets des peines cruelles ou pratiquent des coutumes horrifiantes (l'excision et l'infibulation des femmes, par exemple) ? Acc&#233;der &#224; l'id&#233;e d'une possible incomparabilit&#233; des cultures n'est possible que dans une soci&#233;t&#233; pour laquelle, quelle que soit l'intensit&#233; de son adh&#233;sion &#224; ses institutions, une premi&#232;re d&#233;hiscence interne s'est d&#233;j&#224; produite, rendant possible une prise de distance &#224; l'&#233;gard de l'institu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; C'est pourquoi le mouvement vers la reconnaissance de cette alt&#233;rit&#233; essentielle commence en m&#234;me temps et avec les m&#234;mes motivations profondes que le mouvement vers la rupture de la cl&#244;ture de la signification, c'est-&#224;-dire vers la mise en question de l'institution donn&#233;e de la soci&#233;t&#233;, la fin de l'h&#233;t&#233;ronomie pleine, la lib&#233;ration des pens&#233;es et des actes, en somme, la naissance de la d&#233;mocratie et de la philosophie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; D&#232;s lors, l'id&#233;e que les autres ne sont ni pervers ni inf&#233;rieurs commence &#224; se frayer sa voie : Hom&#232;re, H&#233;rodote, Montaigne, Swift, Montesquieu... Il serait tentant, et encourageant, de pouvoir dire que l'ouverture de la pens&#233;e et la d&#233;mocratisation partielle et relative des r&#233;gimes politiques en Occident ont march&#233; au m&#234;me rythme que le d&#233;clin du chauvinisme, de la x&#233;nophobie et du racisme. Mais, m&#234;me en laissant de c&#244;t&#233; les explosions terrifiantes de la barbarie x&#233;nophobe et raciste pendant le XXe si&#232;cle, on ne pourrait accepter cette id&#233;e qu'au prix de plusieurs restrictions tr&#232;s fortes. Il y a lieu, en particulier, de r&#233;fl&#233;chir sur l'extr&#234;me virulence de la r&#233;surgence du nationalisme, de la x&#233;nophobie et du racisme pendant le XXe si&#232;cle, dans des pays &#171; civilis&#233;s &#187; et &#171; d&#233;mocratiques &#187;. Quant au monde non occidental, l'effrayante situation actuelle se passe de commentaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il faut ajouter qu'ici encore l'insondable multiplicit&#233; et h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; des formes historiques d'institutions d&#233;fie tout sch&#233;ma simple de compr&#233;hension. L'hostilit&#233; &#224; l'&#233;gard des &#233;trangers parcourt pratiquement tout le spectre des possibles, depuis le meurtre imm&#233;diat jusqu'&#224; l'hospitalit&#233; la plus g&#233;n&#233;reuse. La xenia &#233;tait commune &#224; tous les Grecs, cependant que les Lac&#233;d&#233;moniens avaient institu&#233; la xen&#232;lasia, expulsant apr&#232;s un s&#233;jour minimal&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;X&#233;nophon, La Constitution de Sparte, 14, 4.&#034; id=&#034;nh5-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais il faut noter que cette vari&#233;t&#233; institu&#233;e et la bienveillance qu'elle peut parfois comporter concerne exclusivement les individus &#233;trangers, jamais les institutions comme telles, et les &#233;trangers &#171; de passage &#187;, presque jamais leur installation. (Les empires multiethniques forment une classe &#224; part, pour des raisons &#233;videntes : ici, l'autorit&#233; centrale impose la tol&#233;rance des allog&#232;nes, ce qui, comme on sait, n'a pas emp&#234;ch&#233; les pogroms des juifs et les massacres des Arm&#233;niens.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Tout ce qui a &#233;t&#233; dit jusqu'ici rend compte de l'exclusion de l'ext&#233;rieur. Il ne suffit pas &#224; &#171; expliquer &#187; pourquoi cette exclusion devient discrimination, m&#233;pris, confinement et finalement haine, rage et folie meurtri&#232;re. Consid&#233;rant les formes tr&#232;s vari&#233;es, mais aussi extr&#234;mes, que ces comportements peuvent rev&#234;tir, et leurs explosions aigu&#235;s &#224; des moments sp&#233;cifiques dans l'histoire, je ne crois pas qu'il puisse y en avoir une &#171; explication &#187; g&#233;n&#233;rale ; seules les enqu&#234;tes historiques peuvent rendre en partie compr&#233;hensibles les faits correspondants dans leur diversit&#233; extraordinaire. Mais cette compr&#233;hension requiert en premier lieu que nous soyons capables de reconna&#238;tre et d'estimer correctement l'extraordinaire quantit&#233; de haine contenue dans le r&#233;servoir psychique, que l'institution sociale n'a pas pu, ou n'a pas voulu, canaliser vers d'autres objets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Un facteur peut cependant &#234;tre mentionn&#233; concernant les explosions massives de haine nationale et raciale dans l'&#233;poque moderne. La dissolution, dans les soci&#233;t&#233;s capitalistes, de presque toutes les instances de collectivit&#233;s interm&#233;diaires signifiantes, et par l&#224; des possibilit&#233;s d'identification alternative pour les individus, a certainement eu pour effet une crispation identificatoire sur les entit&#233;s &#171; religion &#187;, &#171; nation &#187; ou &#171; race &#187; et par l&#224; exacerb&#233; immens&#233;ment la misox&#233;nie au sens le plus vaste du terme. La situation n'est pas essentiellement diff&#233;rente dans les soci&#233;t&#233;s non europ&#233;ennes qui subissent de plein fouet le choc de l'invasion de la modernit&#233; et donc de la pulv&#233;risation de leurs rep&#232;res identificatoires traditionnels, et r&#233;agissent par un surcro&#238;t de fanatisme religieux et/ou national.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Une remarque finale concernant le racisme. Je trouve &#233;tonnant que, pour autant que je sache, la caract&#233;ristique principale et d&#233;terminante du racisme, visible imm&#233;diatement &#224; l'&#339;il nu, n'ait pas &#233;t&#233; remarqu&#233;e par les &#233;crivains qui s'en sont occup&#233;s. Cette caract&#233;ristique est l'inconvertibilit&#233; essentielle de l'autre. Tout fanatique religieux accepterait avec joie la conversion des infid&#232;les ; tout nationaliste &#171; rationnel &#187; devrait se r&#233;jouir lorsque des territoires &#233;trangers sont annex&#233;s et leurs habitants &#171; assimil&#233;s &#187;. Mais tel n'est pas le cas du raciste. Les juifs allemands auraient &#233;t&#233; contents de rester des citoyens du IIIe Reich ; la plupart d'entre eux l'auraient demand&#233; et accept&#233;. Mais les nazis n'en voulaient rien savoir. C'est pr&#233;cis&#233;ment parce que, dans le cas du racisme, l'objet de la haine doit demeurer inconvertible que l'imaginaire raciste doit invoquer ou inventer des caract&#233;ristiques pr&#233;tendument physiques (biologiques), donc irr&#233;versibles, chez les objets de sa haine ; la couleur de la peau, les traits du visage, sont l'&#233;tayage le plus appropri&#233; de cette haine &#224; la fois parce qu'ils signeraient l'&#233;tranget&#233; irr&#233;ductible de l'objet et &#233;limineraient tout risque de confusion entre lui et le sujet. D'o&#249; aussi la r&#233;pulsion particuli&#232;rement forte &#224; l'&#233;gard du m&#233;tissage, qui brouille les fronti&#232;res entre les purs et les impurs, et montre au raciste qu'il s'en faudrait de peu pour qu'il se trouve lui-m&#234;me de l'autre c&#244;t&#233; de la barri&#232;re de la haine. Enfin, il serait certainement justifi&#233; de lier cette forme extr&#234;me de la haine de l'autre &#224; la forme la plus obscure, la plus sombre et la plus refoul&#233;e de la haine : la haine de soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'h&#233;t&#233;ronomie et la haine de l'autre ont une racine commune : le quasi-&#171; besoin &#187;, la quasi-&#171; n&#233;cessit&#233; &#187; de la cl&#244;ture du sens, qui d&#233;rivent des tendances intrins&#232;ques &#224; l'institution et de la qu&#234;te de certitudes ultimes de la part de la psych&#233; singuli&#232;re qui conduit &#224; des identifications extr&#234;mement fortes &#224; des corps de croyances &#233;tanches partag&#233;es et soutenues par des collectivit&#233;s r&#233;elles. L'autonomie, c'est-&#224;-dire la pleine d&#233;mocratie, et l'acceptation de l'autre ne forment pas la pente naturelle de l'humanit&#233;. Elles rencontrent toutes les deux des obstacles &#233;normes. Nous savons par l'histoire que la lutte pour la d&#233;mocratie a rencontr&#233; jusqu'ici, marginalement, plus de succ&#232;s que la lutte contre le chauvinisme, la x&#233;nophobie et le racisme. Mais pour ceux qui sont engag&#233;s dans le seul projet politique d&#233;fendable, le projet de la libert&#233; universelle, la seule voie ouverte est la continuation de la lutte &#224; contre-pente.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb5-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;S. Freud, Formulations sur les deux principes du fonctionnement psychique, 1911, G.W. VIII, p. 232, note ; SE XII, p. 220, note [trad. fr., R&#233;sultats, Id&#233;es, Probl&#232;mes, I, Paris, PUF, 1984, p. 137, note]. Contrairement &#224; ce qui est souvent affirm&#233;, le th&#232;me d'un investissement narcissique originaire est l&#224; chez Freud jusques et y compris l'Abr&#233;g&#233; de 1938.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Un corps alg&#233;brique est dit clos si toutes les &#233;quations &#233;crites avec les &#233;l&#233;ments de ce corps poss&#232;dent des solutions &#224; l'int&#233;rieur de ce corps. Par exemple, le corps R des nombres r&#233;els n'est pas alg&#233;briquement clos &#8211; l'&#233;quation x2 + 1 = 0 n'y a pas de solution &#8211;, mais le corps C des nombres complexes l'est, et l'&#233;quation pr&#233;c&#233;dente y trouve la solution x = i, o&#249; i est la racine carr&#233;e de - 1.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&#171; R&#233;flexions sur le racisme &#187;, 1987, repris in Le Monde morcel&#233;, Paris, &#201;d. Du Seuil, 1990, p. 29-36.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Cette possibilit&#233;, on le sait, n'est pas absente de l'histoire effective. Elle correspond aux diff&#233;rentes formes d'acculturation, souvent forc&#233;e par la violence, y compris la violence &#233;conomique, parfois pratiqu&#233;e aussi comme acculturation partielle compens&#233;e par une domination effective par les vainqueurs : Mongols en Chine, Romains face &#224; la Gr&#232;ce, etc. La discussion des diff&#233;rents cas d'esp&#232;ce montrerait, j'en suis s&#251;r, que les id&#233;es expos&#233;es dans le texte constituent le fil d'Ariane pour leur compr&#233;hension. Les cas de conversion &#171; volontaire &#187; massive &#8211; notamment religieuse &#8211; rel&#232;vent d'autres consid&#233;rations. Du point de vue adopt&#233; ici, ils &#233;quivalent &#224; des &#171; r&#233;volutions &#187; pendant lesquelles une institution imaginaire de la soci&#233;t&#233; totale est subvertie et remplac&#233;e par une autre.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;X&#233;nophon, La Constitution de Sparte, 14, 4.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
	<item xml:lang="fr">
		<title>&#171; Les exemples de l'ind&#233;cence sociale sont multiples, quotidiens, gigantesques &#187;</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?339-les-exemples-de-l-indecence</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>administrator</dc:creator>


		<dc:subject>&#201;ducation</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
		<dc:subject>Amour</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>
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		<dc:subject>Article</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;mographie</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;cence commune</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Par Bruce Begout source : article 11 Il y a un Orwell que l'on conna&#238;t peu, qui est rest&#233; dans l'ombre de la figure presque &#233;crasante de 1984. Il est moins facile d'acc&#232;s, c'est certain. Moins charismatique, aussi : il n'a pas l'attrait proph&#233;tique de celui qui - &#224; travers 1984 ou La Ferme des animaux - met &#224; nu les ressorts d'une soci&#233;t&#233; totalitaire. Il n'a pas non plus la charge presque mythique de ce combattant de la libert&#233;, volontaire pour rejoindre les Brigades Internationales (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-insignifiance-cynisme-nihilisme-" rel="directory"&gt;Insignifiance, cynisme, nihilisme&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-30-education-+" rel="tag"&gt;&#201;ducation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-37-democratie-directe-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie directe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-51-amour-+" rel="tag"&gt;Amour&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-57-revolution-+" rel="tag"&gt;Revolution&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-60-insignifiance-+" rel="tag"&gt;Insignifiance&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-81-philosophie-+" rel="tag"&gt;Philosophie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-107-politique-+" rel="tag"&gt;Politique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-112-article-+" rel="tag"&gt;Article&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-219-demographie-+" rel="tag"&gt;D&#233;mographie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-220-decence-commune-+" rel="tag"&gt;D&#233;cence commune&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Par Bruce Begout
source : &lt;a href=&#034;http://www.article11.info/spip/spip.php?article654&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;article 11&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;figure class='spip_document_212 spip_documents spip_documents_right' style=&#034;max-width:64px;&#034; data-w=&#034;64&#034;&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/IMG/rtf/Les_exemples_de_l_indecence_sociale_sont_multiples_quotidiens_gigantesques.rtf' arial-label=&#034;&#034; type=&#034;application/rtf&#034;&gt; &lt;picture style='padding:0;padding-bottom:100%' class='conteneur_image_responsive_h'&gt;&lt;img src='https://collectiflieuxcommuns.fr/index.php?action=image_responsive&amp;img=plugins-dist/medias/prive/vignettes/rtf.svg&amp;taille=64&amp;1783342734' alt='' data-src='plugins-dist/medias/prive/vignettes/rtf.svg' data-l='64' data-h='64' data-tailles='[\&#034;160\&#034;,\&#034;320\&#034;,\&#034;640\&#034;,\&#034;1280\&#034;,\&#034;1920\&#034;]' data-autorisees='{&#034;64&#034;:{&#034;1&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=plugins-dist\/medias\/prive\/vignettes\/rtf.svg&amp;#38;taille=64&amp;#38;1783342734&#034;,&#034;2&#034;:&#034;index.php?action=image_responsive&amp;#38;img=plugins-dist\/medias\/prive\/vignettes\/rtf.svg&amp;#38;taille=64&amp;#38;1783342734&#034;}}' class='image_responsive' style='max-width: 500px;max-width: min(100%,500px); max-height: 10000px' /&gt;&lt;/picture&gt; &lt;/a&gt; &lt;/figure&gt;
&lt;p&gt;Il y a un Orwell que l'on conna&#238;t peu, qui est rest&#233; dans l'ombre de la figure presque &#233;crasante de 1984. Il est moins facile d'acc&#232;s, c'est certain. Moins charismatique, aussi : il n'a pas l'attrait proph&#233;tique de celui qui - &#224; travers 1984 ou La Ferme des animaux - met &#224; nu les ressorts d'une soci&#233;t&#233; totalitaire. Il n'a pas non plus la charge presque mythique de ce combattant de la libert&#233;, volontaire pour rejoindre les Brigades Internationales pendant la Guerre d'Espagne avant d'en livrer un r&#233;cit magnifique, aur&#233;ol&#233; de d&#233;sillusion, Hommage &#224; la Catalogne. Il est plus discret, en quelque sorte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a deux Orwell, donc. Le premier pass&#233; &#224; la post&#233;rit&#233; historique, le second un brin m&#233;connu. Les deux sont naturellement indissociables : comment comprendre l'Orwell extraordinaire sans conna&#238;tre son double, homme aux deux pieds solidement plant&#233; dans son &#233;poque, &#234;tre assoiff&#233; de simplicit&#233; et d'ordinaire ? Tout simplement impossible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est que la majeure partie de l'&#339;uvre de l'&#233;crivain anglais est habit&#233;e par une qu&#234;te de simplicit&#233;, de frugalit&#233;. Parmi les humbles et les sans-grades, Eric Blair (son nom de naissance) a &#233;chafaud&#233; ses r&#233;flexions politiques et construit son univers th&#233;orique. Question d'affinit&#233; - &#233;crivant &#224; Henry Miller, Georges Orwell disait sa pr&#233;f&#233;rence pour &#171; une sorte d'attitude terre &#224; terre, solidement ancr&#233;e &#187; et expliquait se sentir &#171; mal &#224; l'aise &#187; d&#232;s qu'il quittait &#171; ce monde ordinaire o&#249; l'herbe est verte et la pierre dure &#187; - mais aussi de conviction : une pens&#233;e politique se d&#233;tachant du quotidien du plus grand nombre se fourvoierait forc&#233;ment, &#233;litiste et hors-sujet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette part m&#233;connue de Georges Orwell a retenu l'attention de Bruce B&#233;gout. L'auteur de La D&#233;couverte du quotidien, de Z&#233;ropolis (Allia) et (entre autre) de L'&#201;blouissement des bords de route (Verticales), en a tir&#233; une &#233;tude passionnante. Publi&#233; en 2008 aux &#233;ditions Allia, De La D&#233;cence ordinaire s'articule autour de l'id&#233;e de &#171; Common decency &#187; (d&#233;cence ordinaire, principe th&#233;oris&#233; par Orwell) et interroge l'approche politique de l'&#233;crivain anglais, ainsi que ses troublantes r&#233;sonances contemporaines. Une d&#233;monstration limpide sur laquelle il a gentiment et longuement accept&#233; de revenir pour Article11 [1].&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il y a quelque chose de fascinant dans la d&#233;marche d'Orwell, ce que vous d&#233;signez comme une forme de &#171; d&#233;marche auto-punitive &#187;. Issu d'un milieu tr&#232;s ais&#233;, destin&#233; &#224; fr&#233;quenter l'&#233;lite, il choisit d'aller vivre parmi les d&#233;class&#233;s et les mis&#233;reux pour d&#233;noncer leurs conditions de (sur)vie. Qu'est ce qui l'a pouss&#233; dans cette voie ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est difficile de cerner les divers motifs psychologiques, sociaux et politiques qui ont conduit Orwell &#224; devenir socialiste en 1936. Ce qui est s&#251;r, c'est que lorsqu'il d&#233;cide d'entrer dans la police imp&#233;riale britannique juste apr&#232;s sa sortie d'Eton il est sans doute mu par le respect d'une certaine tradition nationale ainsi que par le respect de la volont&#233; parentale. Il ne faut pas oublier qu'Orwell (Eric Arthur Blair) est issu de la moyenne bourgeoisie anglaise, qui est tr&#232;s attach&#233;e &#224; l'Empire. Lui-m&#234;me fait montre d'un go&#251;t pour les armes et la discipline militaire, d'un certaine fascination du combat et pour Kipling. Il a su peu &#224; peu transcender ces conditions sociales et ces influences familiales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;part, la critique de ce conditionnement prend la forme brute d'un rejet aveugle et peu r&#233;fl&#233;chi. Orwell quitte la police imp&#233;riale et, par une sorte de volont&#233; de mortification, d'auto-ch&#226;timent, il s'en va vivre l'existence des gens de peu, des trimards et des vagabonds, ce qui donnera lieu &#224; sa premi&#232;re grande &#339;uvre Down and Out in Paris and London [2].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette d&#233;marche est loin d'&#234;tre calcul&#233;e, de s'inscrire dans une vision du monde articul&#233;e. Elle repose sur une aversion affective pour les signes les plus visibles de l'autorit&#233;. C'est tout. D&#233;j&#224; &#224; Eton, Orwell avait manifest&#233; un mauvais esprit critique sans objet ni m&#233;thode. Il &#233;tait contre, sans trop savoir quoi ni pourquoi. A la fin des ann&#233;es vingt, il ne savait pas encore donner un objet &#224; son aversion existentielle. Il a donc choisi de vivre en marge de la soci&#233;t&#233;, comme s'il savait ce qu'il rejetait mais non encore ce qu'il voulait. Il lui faudra presque huit ans pour franchir le pas du socialisme, pour donner &#224; sa critique affective et litt&#233;raire de la soci&#233;t&#233; anglaise un certain contenu politique. Jusque-l&#224;, Orwell tente de partager la vie des d&#233;class&#233;s sans pouvoir totalement la comprendre ni se d&#233;prendre, comme il l'a avou&#233; &#224; plusieurs reprises de mani&#232;re sinc&#232;re, d'un certain pr&#233;jug&#233; de classe &#224; leur encontre. Avant 1936, il est contre la soci&#233;t&#233;, mais non pour le socialisme. Sa r&#233;volte demeure personnelle et litt&#233;raire, elle n'a pas encore pris un tour politique marqu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#171; Il lui faudra presque huit ans pour franchir le pas du socialisme, pour donner &#224; sa critique affective et litt&#233;raire de la soci&#233;t&#233; anglaise un certain contenu politique. &#187;
Il semble que la Guerre d'Espagne et ses d&#233;sillusions aient jou&#233; un grand r&#244;le dans l'&#233;volution politique de l'&#233;crivain anglais. Est-ce de ce moment qu'il abandonne d&#233;finitivement le socialisme classique pour forger sa propre approche ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne pense pas qu'Orwell ait tout d'abord adh&#233;r&#233; au socialisme classique. Il a certainement lu Marx, mais sans l'&#233;tudier &#224; fond : la doctrine socialiste lui importe peu. Il n'en retient que les grandes lignes, sans suivre l'orthodoxie en la mati&#232;re. Je dirais que, d&#232;s le d&#233;but, certains sentiments moraux et sociaux ont pr&#233;valu chez lui ; et il a su donner &#224; ces sentiments une certaine orientation pratique et politique. Son socialisme est toujours rest&#233; en un sens sentimental (mais pas sentimentaliste), fond&#233; sur un sentiment d'injustice, sur le go&#251;t de la d&#233;cence commune et ordinaire, sur cette mani&#232;re de prendre soin des autres sans vouloir les exploiter ou les dominer qui - selon moi - constitue une sorte d'&#233;thique minimale de la vie quotidienne. Un peu comme pour William Morris, avec lequel il partage de nombreux points communs, notamment le rejet de la soci&#233;t&#233; industrielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le socialisme d'Orwell est ainsi fait d'intuitions plus que d'id&#233;es. Pour lui, il signifie l'&#233;galit&#233; entre les individus, et le respect de leur libert&#233;. Pour ce faire, il faut n&#233;cessairement modifier les institutions sociales et &#233;conomiques qui cr&#233;ent et accentuent ces in&#233;galit&#233;s, et entreprendre une r&#233;forme profonde de l'&#233;tat social. La guerre d'Espagne et les &#233;v&#233;nements de Barcelone en 1937 ont &#233;t&#233; d&#233;cisifs &#224; cet &#233;gard. Orwell y a fait &#224; la fois l'exp&#233;rience de la solidarit&#233; quasi instinctive entre des combattants venant d'horizons divers - et ce sans grand d&#233;bat politique entre eux sur l'orientation de l'action r&#233;volutionnaire (m&#234;me si Orwell a d&#233;battu au sein du POUM de ces th&#232;mes) - et de la trahison des communistes qui, voulant se d&#233;barrasser des vrais r&#233;volutionnaires, les ont pourchass&#233;s, enferm&#233;s, tu&#233;s et ont sali leur m&#233;moire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si ce moment est important, ce n'est pas tant pour la formation de son socialisme. Mais plut&#244;t pour la r&#233;v&#233;lation soudaine et violente de la mentalit&#233; totalitaire et de ses ravages sur des intellectuels bolch&#233;viques toujours prompts &#224; dissimuler le mensonge et le crime pour le simple profit du parti. Orwell a connu le m&#233;canisme du totalitarisme dans sa chair : rappelons qu'il a &#233;chapp&#233; par miracle &#224; une ex&#233;cution &#224; Barcelone. Il a tout de suite per&#231;u les ravages de la propagande et du langage d&#233;voy&#233;. Cela ne l'a pas d&#233;tourn&#233; du socialisme, mais renforc&#233; dans l'id&#233;e que le vrai socialisme a plus &#224; voir avec le souci ordinaire des vies simples et humili&#233;es qu'avec la construction id&#233;ologique toujours complice d'une violence faite au r&#233;el, aux hommes r&#233;els.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#192; une &#233;poque o&#249; il &#233;tait de bon ton de c&#233;der au messianisme et aux sir&#232;nes de l'utopie, Orwell conservait une lucidit&#233; &#233;tonnante. Vous &#233;crivez : &#171; Le socialisme, tel que le con&#231;oit Orwell, ne vise pas &#224; &#233;tablir une soci&#233;t&#233; parfaite, mais une soci&#233;t&#233; meilleure. &#187; Est-ce cette humilit&#233; politique qui donne tant de prix &#224; sa pens&#233;e ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Orwell ne partage pas la vision d'une r&#233;volution sociale fond&#233;e uniquement sur l'appropriation des moyens de production de la soci&#233;t&#233; industrielle ; en ce sens, il est pr&#233;cieux pour notre &#233;poque. S'il voit dans le capitalisme une forme perverse de domination de l'homme par l'homme, il la d&#233;nonce encore davantage dans la soci&#233;t&#233; industrielle. Il ne peut donc partager le machinisme et le productivisme b&#233;ats de certains socialistes des ann&#233;es trente, qui ne jurent que par la croissance et la production pourvu qu'elles soient au main des prol&#233;taires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bref, Orwell a beaucoup de mal &#224; admettre la mythologie du progr&#232;s que le socialisme relaie et renforce. Son socialisme est la synth&#232;se entre la conservation de certaines traditions populaires non in&#233;galitaires (le pub, la f&#234;te, le go&#251;t simple de la nature, la solidarit&#233; des corps de m&#233;tier, etc.) et une r&#233;forme sociale profonde et totale. Son socialisme est - en un mot - pr&#233;-marxiste, il trouve ses racines dans les mouvements communistes non marxistes anglais et fran&#231;ais du d&#233;but du XIXe si&#232;cle, d'un &#226;ge presque pr&#233;-industriel. Son conservatisme, si conservatisme il y a, n'est pas politique (sur ce plan, c'est un authentique r&#233;volutionnaire), mais porte sur certains aspects sociaux. Il s'agit de conserver des pratiques authentiques de justice et d'entraide. Et de priser la vie quotidienne et ses plaisirs ordinaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Orwell pense donc qu'il faut pr&#233;server certaines pratiques sociales et populaires et ne pas transformer l'homme ordinaire en un simple esclave de la machine. Pas pour rester telle quelle, dans une sanctification r&#233;actionnaire de la tradition. Non, &#171; conserver, c'est d&#233;velopper &#187;, dit Orwell. La pr&#233;servation de certains aspects doux et bons de la vie ordinaire doit servir de base pour une transformation sociale allant dans le sens de l'extension des valeurs telles que l'&#233;galit&#233;, le respect, la d&#233;cence, etc. L'am&#233;lioration est donc la recherche d'un &#233;quilibre toujours instable entre la pr&#233;servation de ce qu'il y a de bon dans cette vie-l&#224;, m&#234;me exploit&#233;e et humili&#233;e, et la r&#233;forme des conditions les plus iniques de la vie sociale. Dans ce programme, l'utopie n'a pas sa place, laquelle entend faire table rase de la vie donn&#233;e, et tout reconstruire sur une base purement id&#233;elle et th&#233;orique. Orwell per&#231;oit tr&#232;s souvent dans le r&#233;volutionnaire un homme uniquement gouvern&#233; par la haine de soi et par l'absence d'ancrage dans la vie quotidienne (dans ce qu'elle peut offrir de simple, de m&#233;diocre, mais de tellement humain). C'est pourquoi il se m&#233;fie des fanatiques de la perfection, m&#234;me morale (les &#171; saints &#187;, comme Tolsto&#239; ou Gandhi par exemple). Il ne renonce pas pour autant &#224; l'id&#233;e de r&#233;volution. Seulement, cette r&#233;volution n'aura pas pour but de tout chambouler afin d'introduire un ordre nouveau, un homme nouveau. Mais de briser l'ordre &#233;tabli qui cantonne les pratiques non dominatrices de la vie ordinaire aux replis obscurs de la quotidiennet&#233; : ces pratiques doivent servir de matrice &#224; toute action sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#171; Orwell se m&#233;fie des fanatiques de la perfection, m&#234;me morale [...]. Mais il ne renonce pas &#224; l'id&#233;e de r&#233;volution. &#187;
Vous avez beaucoup travaill&#233; sur le th&#232;me du quotidien. En quoi le concept orwellien de &#171; d&#233;cence ordinaire &#187; rejoint votre approche de la question, notamment formul&#233;e dans La D&#233;couverte du quotidien ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon int&#233;r&#234;t pour Orwell est ant&#233;rieur &#224; la r&#233;daction de La D&#233;couverte du quotidien. Mais dans ce livre, je me suis pos&#233; certaines questions qui m'ont oblig&#233; &#224; prendre en compte de mani&#232;re plus s&#233;rieuse la th&#233;matique orwellienne de la &#171; common decency &#187;. En gros, dans La D&#233;couverte du quotidien, je m'interrogeais sur les transformations que la quotidianisation op&#232;re sur notre exp&#233;rience du monde. Je remarquais que l'une de ses transformations majeures consistait dans la production d'une ambiance g&#233;n&#233;rale de confiance et de familiarit&#233;, qui permettait &#224; son tour des activit&#233;s sociales sup&#233;rieures, comme une base solide en vue d'une exploration plus approfondie du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais ainsi &#224; la recherche d'un processus interne &#224; la vie quotidienne en effa&#231;ant tous les accidents, les gommant ou les int&#233;grant dans une unit&#233; vivante rassurante. La d&#233;cence ordinaire m'est alors apparue comme une qualit&#233; quasi &#233;thique de la vie quotidienne, dans sa facult&#233; de cr&#233;er passivement des liens de confiance et de solidarit&#233; entre les hommes ordinaires. L'id&#233;e ? Ce que nous avons de plus commun entre nous r&#233;side dans les gestes les plus ordinaires. Le quotidien est donc porteur d'une certaine capacit&#233; d'attachement entre les hommes, attachement qui peut aller jusqu'&#224; un respect pr&#233;logique et un sens quasi naturel de la mutualit&#233;. Si le mal est toujours v&#233;cu comme une violence faite &#224; la quotidiennet&#233;, rupture soudaine et traumatisante, irruption d&#233;chirante, cela veut dire inversement que la continuit&#233; en apparence banale de la quotidiennet&#233; a le pouvoir d'engendrer une sorte de bien minimal, non le Bien au-del&#224; de l'&#202;tre de Platon, le Bien comme valeur absolue, mais une forme pr&#233;-morale de bont&#233;, de douceur, de respect.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est justement ce que j'ai reconnu dans la &#171; common decency &#187; d'Orwell. Non pas tant une moralit&#233; inn&#233;e, naturelle, mais une pratique ordinaire de l'entraide, de la confiance mutuelle, des liens sociaux minimaux mais fondamentaux. Cela ne constitue pas une morale en bonne et due forme, mais assure un sens spontan&#233; de ce qui doit se faire ou ne doit pas se faire. C'est l&#224;, me semble-t-il, la cl&#233; de la d&#233;cence ordinaire. C'est cette facult&#233; m&#234;me d'&#234;tre attach&#233; aux autres dans leur caract&#232;re ordinaire, qui est aussi le n&#244;tre, qui nous pr&#233;vient contre toute action violente contre eux, contre toute volont&#233; de domination. Cela ne veut pas dire que les gens ordinaires ne peuvent pas &#234;tre pervers, mais que cette perversion n&#233;cessit&#233; la rupture totale avec leur monde de la vie, avec cette assise naturelle de l'existence. C'est d'ailleurs ce que montre l'historien C. Browning dans Des Hommes ordinaires, qui raconte comment des policiers de r&#233;serve de Hambourg sont engag&#233;s sur le front de l'est pendant la Seconde Guerre mondiale et vont pour la plupart se livrer &#224; des crimes de guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une certaine mani&#232;re, donc, la vie ordinaire dans son d&#233;roulement journalier et familier constitue une sorte de tissu existentiel et moral qui fait obstacle &#224; la barbarie. Pas toujours, mais le plus souvent. D'o&#249; le caract&#232;re totalement absurde et anormal de la vie quotidienne dans un contexte totalitaire, comme l'ont souvent signal&#233; eux-m&#234;mes les habitants concern&#233;s et les prisonniers des camps. Cela montre a fortiori que la normalit&#233; quotidienne s'oppose en partie, secr&#232;tement, &#224; ce tohu-bohu du mal g&#233;n&#233;ralis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois, de mani&#232;re na&#239;ve peut-&#234;tre, que le mal ne peut pas se quotidianiser, que s'il devient tout de m&#234;me quotidien, et s'inscrit en lui durablement, le quotidien lui-m&#234;me n'est plus alors totalement ordinaire et banal, mais prend un aspect &#233;trange et absurde. Et si le mal ne peut devenir totalement quotidien, et donc banal (ce en quoi je m'oppose &#224; la th&#232;se d'Hannah Arendt, m&#234;me si elle parle plus du mal inflig&#233; que du mal re&#231;u), c'est que la vie ordinaire lui oppose sa bont&#233; pr&#233;-r&#233;flexive, sa d&#233;cence commune faite de paroles confiantes, de gestes inconscients d'accord et d'aide, de soins discrets mais essentiels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment fut per&#231;ue &#224; son &#233;poque l'id&#233;e de &#171; d&#233;cence ordinaire &#187; ? Avec cette approche humaniste valorisant l'homme ordinaire et ses vertus, ne s'exposait-il pas &#224; se voir taxer de populisme ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais pas si les contemporains d'Orwell avaient per&#231;u dans son &#339;uvre l'importance de cette id&#233;e de d&#233;cence ordinaire. D'un autre c&#244;t&#233;, Orwell indique que le sens de la d&#233;cence ordinaire, bien qu'en d&#233;clin, constitue l'une des bases de la vie anglaise, que l'on retrouve chez des &#233;crivains comme Dickens, Morris, Butler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;cence n'est pas la dignit&#233;. La dignit&#233; renvoie &#224; un rang, et donc n&#233;cessite la comparaison avilissante. Pour que je sois digne, il faut que d'autres ne le soient pas. La dignit&#233; de la personne humaine implique eo ipso l'indignit&#233; d'autres cr&#233;atures vivantes. La d&#233;cence n'est pas fond&#233;e sur une telle valeur glorieuse de discrimination hi&#233;rarchique : elle est en soi &#233;galitaire et commune &#224; tous, &#224; tous ceux qui en font preuve. L'humanisme d'Orwell est un humanisme de l'homme ordinaire, qui ne se gargarise pas de grandes valeurs agit&#233;es comme des oriflammes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, la question du populisme est complexe et souvent biais&#233;e. Le populisme est devenu une sorte d'injure faite &#224; un certain type de revendication politique o&#249; le suppos&#233; peuple n'est que ressentiment, impossibilit&#233; tragique d'agir en son nom propre. On taxe de populiste ce qui appara&#238;t comme l'expression brute d'une populace, pas encore &#233;duqu&#233;e et dirig&#233;e par l'expert &#233;clair&#233;. Ce terme est donc tr&#232;s fr&#233;quent chez les experts pour d&#233;noncer la pseudo-valeur de leur propre critique. C'est un argument strat&#233;gique qui vise &#224; inculper la parole populaire, &#224; la caricaturer et la manipuler dans des techniques de d&#233;tournement de pens&#233;e que l'on nomme sondages, au profit de son maintien dans l'inaudibilit&#233;. Bref, le populisme tel qu'on l'entend de nos jours est le b&#226;illon symbolique des dominants pour faire taire l'expression des domin&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'humanisme d'Orwell est un humanisme de l'homme ordinaire qui ne se gargarise pas de grandes valeurs agit&#233;es comme des oriflammes. &#187;
J'ai toujours consid&#233;r&#233; que l'essence m&#234;me de la d&#233;mocratie c'est le pouvoir des sans-voix, des hommes ordinaires, des n'importe qui comme le dit Ranci&#232;re. L'expert qui vilipende le populisme pense que le &#171; n'importe qui &#187; &#233;quivaut &#224; &#171; n'importe quoi &#187;. La soci&#233;t&#233; technocratique et id&#233;ocratique des deux si&#232;cles pass&#233;s n'a pourtant pas prouv&#233; sa haute valeur humaine et sociale, sa capacit&#233; autocritique &#224; s'amender et se r&#233;former&#8230; Le populisme ne me fait donc pas peur, il n'est que l'&#233;pouvantail de ceux qui veulent maintenir leur rang au sein du pouvoir en disqualifiant pr&#233;alablement comme honteuses les fausses opinions qu'ils se font des domin&#233;s, quand ils ne les forgent pas eux-m&#234;mes par les organes de presse qu'ils dirigent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Orwell d&#233;plorait l' &#171; apathie &#187; des hommes ordinaires, tout en pla&#231;ant son espoir en eux pour briser les injustices sociales. N'est-ce-pas contradictoire ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Orwell n'a jamais d&#233;peint l'homme ordinaire comme un homme id&#233;al, porteur d'une vertu morale sans faille. Il s'en prend m&#234;me &#224; l'id&#233;e de la sup&#233;riorit&#233; morale des pauvres, fausse victoire dans un monde o&#249; leur d&#233;faite sociale est jour apr&#232;s jour confirm&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me est que la d&#233;cence commune est davantage un sentiment de ce qui ne se fait pas - m&#234;me si elle a elle-m&#234;me une certaine positivit&#233; dans la vie quotidienne - que de ce qui doit &#234;tre fait ; elle n'appara&#238;t donc au niveau politique que comme un simple frein &#224; la domination absolue. La question essentielle est de savoir comment la d&#233;cence ordinaire, qui est une sorte d'attitude spontan&#233;ment critique vis-&#224;-vis de la domination et du pouvoir, peut elle-m&#234;me devenir un &#233;l&#233;ment politique de transformation du pouvoir. Il faut donc imaginer des dispositifs socio-politiques permettant d'exercer le pouvoir, d'organiser la cit&#233;, sans sacrifier la d&#233;cence ordinaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Orwell n'a pas vraiment eu le temps, pris par l'urgence de l'histoire, de r&#233;fl&#233;chir &#224; des dispositifs pr&#233;servant &#224; la fois cette d&#233;cence et rendant possible une action politique d'envergure qui ne sacrifierait pas la voix de chacun au profit de l'organisation du tout (ce qui appara&#238;t m&#234;me dans les organisations d&#233;mocratiques qui, par des d&#233;rives internes de bureaucratisation, confisquent le pouvoir de leurs membres au profit exclusif des repr&#233;sentants). Mais je crois que l'apathie des hommes ordinaires dispara&#238;tra si la d&#233;cence ordinaire peut s'exprimer en toute franchise dans la vie publique et ne plus &#234;tre cantonn&#233;e &#224; la seule vie quotidienne pr&#233;-institutionnelle. A mon avis, cette d&#233;cence est n&#233;cessaire, mais non suffisante. Elle est une base indispensable de l'action sociale, en aucun cas une finalit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#171; La question essentielle est de savoir comment la d&#233;cence ordinaire, qui est une sorte d'attitude spontan&#233;ment critique vis-&#224;-vis de la domination et du pouvoir, peut elle-m&#234;me devenir un &#233;l&#233;ment politique de transformation du pouvoir. &#187;
Son propos n'est-il pas discr&#233;dit&#233; par une forme de na&#239;vet&#233; ? Difficile de ne pas r&#233;agir lorsqu'on lit sous sa plume : &#171; Les petites gens ont eu &#224; subir depuis si longtemps les injustices qu'elles &#233;prouvent une aversion quasi instinctive pour toute domination de l'homme sur l'homme &#187;&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'a pas &#233;t&#233; si na&#239;f envers les r&#233;gimes totalitaires puisqu'il a per&#231;u, bien avant d'autres, leur nature profonde, leurs ressorts masqu&#233;s et leur inversion pathologique de la r&#233;alit&#233;. Est-il na&#239;f envers la capacit&#233; des hommes ordinaires &#224; r&#233;sister au mal et &#224; ne pas c&#233;der &#224; la politique de la domination ? Il s'agit l&#224; d'une prise de position qui engage une vision de l'existence. Orwell ne croit pas &#224; la vertu salvatrice des h&#233;ros ; l'espoir r&#233;side non dans la clairvoyance de quelques-uns, mais dans la d&#233;cence spontan&#233;e des hommes ordinaires. Celle-ci semble - il est vrai - faire d&#233;faut aux Russes en 1919-20 et aux Allemands en 1933. Mais on peut toujours consid&#233;rer que la base d'une politique vraiment d&#233;mocratique et non dominatrice r&#233;side - et r&#233;sidera toujours - dans la prise en consid&#233;ration directe et sans m&#233;diation de la voix de tout un chacun, des voix ordinaires, quand bien m&#234;me celles-ci ne semblent pas apporter un message clair. C'est &#224; la vie politique de trouver des dispositifs d'expression de ces voix r&#233;ellement efficaces, et qui ne se satisfassent pas simplement de l'apparence chatoyante de la d&#233;mocratie participative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ma part, je suis plus pessimiste qu'Orwell sur ce plan, m&#234;me si je partage avec lui l'id&#233;e que le seul espoir politique viendra de l'expression ordinaire des sans-voix et du boycott ferme des faiseurs d'opinion publique. Je ne crois pas &#224; la vertu salvatrice d'une nouvelle doctrine qui nous expliquerait l'ali&#233;nation actuelle et la mani&#232;re d'en sortir. Nous croulons d&#233;j&#224; sous les th&#233;ories de l'&#233;mancipation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il semble plus facile &#224; l'&#233;crivain anglais de d&#233;noncer l'ind&#233;cence que de mat&#233;rialiser la d&#233;cence, de la faire entrer dans une sph&#232;re politique. Selon vous, &#171; la d&#233;cence ordinaire est, en tant qu'expression affective et imm&#233;diate d'un certain d&#233;go&#251;t social, plut&#244;t r&#233;active qu'active, n&#233;gative que positive. &#187; Pourquoi n'a-t-il pas r&#233;ussi &#224; &#171; positiver &#187; son approche politique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Disons que le temps lui a manqu&#233;. L'urgence de l'&#233;poque r&#233;sidait d'abord dans la guerre contre le nazisme, puis contre la pens&#233;e totalitaire. Il s'agissait de combats &#226;pres et violents, qui n&#233;cessitaient de d&#233;monter et d&#233;montrer le caract&#232;re monstrueux de ces syst&#232;mes de pens&#233;e et de gouvernement. Orwell n'a pas vraiment eu l'occasion d'exposer en long et en large ses id&#233;es socialistes, m&#234;me s'il l'a fait &#224; l'occasion dans quelques textes clairs et inspir&#233;s, comme Le Lion et la licorne (1940), ou &#224; travers ses chroniques dans Partisan Review ou Tribune. Il &#233;tait davantage guid&#233; par la d&#233;fense des hommes ordinaires, de leur libert&#233; &#233;l&#233;mentaire, de leur mode de vie simple et relativement &#233;galitaire, de leur capacit&#233; &#224; diriger leur propre vie sans &#234;tre tout le temps sous la tutelle du march&#233; ou de la machine, que par le travail positif d'une &#233;laboration intellectuelle du socialisme. Et je pense aussi que l'essentiel pour lui n'&#233;tait pas l&#224;. Il ne s'agissait pas de trouver la th&#233;orie la plus &#224; m&#234;me de nous conduire au grand soir, mais d'&#233;veiller le d&#233;sir de justice et les inclinations ordinaires &#224; l'&#233;galit&#233;. Enfin, il faut souligner que, tout au long de sa vie (et surtout &#224; partir de 1936), l'activit&#233; politique d'Orwell ne s'est jamais arr&#234;t&#233;e. On peut consid&#233;rer que tout est politique dans son &#339;uvre, que toute son expression litt&#233;raire - assez diverse entre romans, essais, chroniques et billets - a un sens politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Lorsqu'Orwell parle des intellectuels, &#171; cette cat&#233;gorie de personnes qui aurait d&#251;, plus que toute autre, faire preuve d'un peu plus de d&#233;cence dans ses prises de position publiques &#187;, il semble d'une actualit&#233; br&#251;lante. Pensez-vous que ses analyses sur le sujet soit transposables aux intellectuels m&#233;diatiques contemporains ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r. Mais nos intellectuels m&#233;diatiques ont depuis longtemps d&#233;pass&#233; les bornes de l'ind&#233;cence. Ils voguent haut dans l'&#233;ther du mensonge, de l'hypocrisie totale, de la bassesse la plus crasse. On ne compte plus leurs prises de position tonitruantes qui se sont av&#233;r&#233;es au mieux fausses, au pire criminelles. Si on passait au crible leurs multiples interventions m&#233;diatiques sur tel ou tel sujet de la politique mondiale, on serait effar&#233; par le taux &#233;lev&#233; d'inepties qu'ils prof&#232;rent jour apr&#232;s jour, dans l'impunit&#233; totale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont pourtant les m&#234;mes qui chantent aux universitaires, dans les pages de ces grands quotidiens devenus leur tribune matinale, la n&#233;cessit&#233; de l'&#233;valuation, les bienfaits de l'excellence&#8230; Qu'ils commencent par examiner leurs propres dires approximatifs et superficiels, avant de donner des le&#231;ons. Le comble est qu'ils pensent, ce faisant, s'opposer au pouvoir, aux puissants, alors qu'ils leur servent quotidiennement la soupe&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Nos intellectuels m&#233;diatiques ont depuis longtemps d&#233;pass&#233; les bornes de l'ind&#233;cence. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces intellectuels ne sont plus les voix serviles du totalitarisme, comme dans les ann&#233;es 1930, mais celles du march&#233; et du spectacle, du grand barnum des ombres, des fant&#244;mes, des zombies. Reste que leur aplomb dans la diffusion de contre-v&#233;rit&#233;s demeure total. Ils ne d&#233;fendent plus un parti au prix des pires bassesses, mais leur train de vie ou leur cote de popularit&#233;. Ils ne s'allient plus avec le Talon de fer de London, mais avec le village global dont ils exploitent la cr&#233;dulit&#233; plan&#233;taire et le flux tendu d'informations sans fondement. Pour un &#233;ni&#232;me passage &#224; la t&#233;l&#233;vision, ils seraient pr&#234;ts &#224; tordre les faits, &#224; trahir une amiti&#233;, &#224; &#233;craser ceux qu'ils nomment les m&#233;diocres, &#224; savoir ceux qui n'estiment pas la vie bonne aux seuls crit&#232;res quantitatifs de la r&#233;ussite sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le fond du probl&#232;me reste le m&#234;me : le go&#251;t du pouvoir, de la renomm&#233;e, de la carri&#232;re se substitue &#224; la qu&#234;te de la v&#233;rit&#233;, &#224; l'&#233;thique de la vocation-profession pour parler comme Weber. Ces intellectuels d&#233;voy&#233;s ne sont plus complices de r&#233;gimes criminels, mais d'un syst&#232;me d'exploitation de l'opinion, d'une marchandisation de la culture, d'une d&#233;gradation objective du go&#251;t et de l'originalit&#233;. Ils sont les produits standardis&#233;s de la Kulturindustrie des Id&#233;es, des th&#233;ories, des th&#232;ses, le recyclage commercial de vieilles lunes, l'un avec le mat&#233;rialisme antique &#224; la sauce nietzsch&#233;enne, l'autre avec le kantisme juridique, le troisi&#232;me avec l'antitotalitarisme tendance Eden Rock. Ce ne sont ni plus ni moins que des marques commerciales, avec leur logo simpliste, leur pseudo-valeur ajout&#233;e. Chacun occupe tranquillement un secteur du march&#233; de la pens&#233;e, sans se faire concurrence. &#192; toi la d&#233;fense des droits de l'homme, &#224; toi l'exaltation de la passion, &#224; moi la critique de la technique ; et tous sont unis dans les renvois d'ascenseur, les critiques dithyrambiques, les coups de fils complices.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#171; Tous unis dans les renvois d'ascenseur, les critiques dithyrambiques, les coups de fils complices. &#187; En parcourant votre livre, on ne peut s'emp&#234;cher de faire le rapprochement avec notre &#233;poque. L'ind&#233;cence du pouvoir et de ses repr&#233;sentants semble n'avoir jamais &#233;t&#233; si forte : c'est ce qui vous a pouss&#233; &#224; r&#233;diger cet essai ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Inconsciemment, sans doute. Le livre est n&#233; de la r&#233;flexion sur l'&#233;thique ordinaire, et non d'une volont&#233; critique vis-&#224;-vis de l'&#233;poque. Mais j'avais &#233;crit une longue pr&#233;face &#224; l'&#233;t&#233; 2008 sur la droite d&#233;complex&#233;e, et ce avant m&#234;me la crise financi&#232;re. Mon &#233;diteur, qui approuvait ce texte, m'a cependant convaincu de le supprimer, chacun comprenant au fond pourquoi un tel livre devait &#234;tre publi&#233; &#224; notre &#233;poque : il n'&#233;tait nul besoin d'en rajouter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, notre &#233;poque est ind&#233;cente. Et surtout dans la fa&#231;on qu'elle a de croire qu'elle est au-del&#224; m&#234;me de l'ind&#233;cence. C'est cela qui la caract&#233;rise : le comble de l'ind&#233;cence dans la croyance en sa propre respectabilit&#233;. Auparavant, les dominants reconnaissaient au moins la domination inique qu'ils exer&#231;aient et ne la drapaient pas dans de fausses vertus. Tandis que, de nos jours, on pratique les expulsions de r&#233;fugi&#233;s en arguant de sa bonne foi et en promettant &#224; ces personnes d&#233;sesp&#233;r&#233;es un avenir radieux dans leur pays ravag&#233;. C'est cela qui est le plus r&#233;voltant, quand le pouvoir veut gagner sur les deux tableaux, celui du monopole de la violence l&#233;gitime et celui de la vertu et de la bonne conscience. Il faut choisir. Certains ministres de l'ancien temps affichaient au moins sans vergogne leur air de tortionnaire et ne jouaient pas les Tartuffe&#8230;
&#171; C'est cela qui caract&#233;rise notre &#233;poque : le comble de l'ind&#233;cence dans la croyance en sa propre respectabilit&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les exemples de l'ind&#233;cence sociale sont multiples, quotidiens, gigantesques. Mais il ne faut pas rester &#224; la simple indignation morale, il faut exercer une pression forte, constante, sur les dominants. S'ils font preuve d'ind&#233;cence, c'est que le rapport de force leur est devenu favorable &#224; la fin des ann&#233;es soixante-dix. Lorsque des gr&#232;ves g&#233;n&#233;rales, des actions terroristes, une hostilit&#233; et une tension sociale constantes pr&#233;valaient, les dominants, tout en continuant &#224; faire fructifier leur capital et leur pouvoir, se faisaient relativement discrets, et n'exhibaient pas de mani&#232;re obsc&#232;ne leur pouvoir afin d'humilier symboliquement ceux qu'ils exploitaient d&#233;j&#224; quotidiennement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224;, &#224; mon avis, l'&#233;l&#233;ment nouveau. L'ind&#233;cence actuelle a investi le champ honorifique du symbole et de la justification id&#233;ologique. Elle s'affiche sans vergogne, et jouit m&#234;me de la croyance nouvelle en sa propre vertu. Elle n'a plus peur de se montrer telle quelle comme ind&#233;cence, elle veut elle-m&#234;me gagner la respectabilit&#233; de la sph&#232;re publique en se faisant passer pour quelque chose de digne. D'o&#249; le r&#233;flexe assez incroyable de ces dirigeants de grandes entreprises qui, apr&#232;s avoir mis leur soci&#233;t&#233; dans le rouge, s'en vont avec un &#233;norme magot de stock options et s'indignent que l'on trouve cela indigne. Et je crois qu'ils sont sinc&#232;res au fond, ils ont tellement v&#233;cu dans cette d&#233;complexion contemporaine qu'ils ne voient m&#234;me plus o&#249; se situe l'ind&#233;cence de leur comportement. Les signes de cette nouvelle ind&#233;cence sont multiples. Elle appara&#238;t partout o&#249; la domination s'affiche en toute bonne foi, sans se dissimuler, afin de s'imposer, &#224; la fois et de mani&#232;re d&#233;finitive, comme normale et n&#233;cessaire, et de se donner la justification symbolique du statu quo, de ce qui est &#233;tabli pour toujours et ne changera jamais. Or le r&#244;le de tout penseur critique est de s'en prendre continuellement &#224; l'ordre &#233;tabli, &#224; ce qui se tient l&#224; comme norme absolue, Das Bestehende, comme le dit Adorno.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#171; L'ind&#233;cence actuelle a investi le champ honorifique du symbole et de la justification id&#233;ologique. Elle s'affiche sans vergogne, et jouit m&#234;me de la croyance nouvelle en sa propre vertu. &#187;
Jusqu'&#224; 1995 et la parution de Georges Orwell, Anarchist Tory de Jean Claude Mich&#233;a, on ne connaissait pas Orwell pour ses talents d'analyste politique pur. Ses th&#233;ories sur la &#171; d&#233;cence ordinaire &#187;, par exemple, &#233;taient totalement n&#233;glig&#233;es. Pourquoi cette facette fondamentale d'Orwell a t-elle &#233;t&#233; n&#233;glig&#233;e si longtemps ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faudrait sans doute dresser l'histoire de la pens&#233;e critique depuis la Seconde Guerre mondiale, et voir la divergence entre diverses tendances souvent irr&#233;conciliables. Il y a sans doute chez Orwell un c&#244;t&#233; viril et s&#233;v&#232;re, une forme d'intransigeance dans le comportement et les id&#233;es. Celle-ci ne convient pas &#224; notre &#233;poque postmoderne, fluide et liquide qui pr&#233;tend avoir d&#233;finitivement d&#233;pass&#233; les oppositions traditionnelles du vrai et du faux, du bien et du mal, de l'authentique et de l'inauthentique, et qui ne se demande pas ce qu'il faudrait mettre &#224; la place. Ce qui est, &#224; mon sens, le crit&#232;re distinctif m&#234;me du nihilisme : est nihiliste, non pas tant la d&#233;valorisation de toutes les valeurs (chaque penseur critique est nihiliste en ce sens), mais l'incapacit&#233; de cr&#233;er de nouvelles valeurs. Le post-modernisme est nihiliste dans la mesure o&#249; il se complait dans la d&#233;construction auto-satisfaite de syst&#232;mes de valeurs h&#233;rit&#233;s du pass&#233;, se gardant de toute r&#233;flexion positive sur ce qu'il s'agit &#224; pr&#233;sent d'inventer, d'instituer comme nouvelles formes ou normes de vie. D'o&#249; son ironie impuissante et immature dans le d&#233;montage des id&#233;es pass&#233;es. Mais lorsqu'il aura tout d&#233;mont&#233;, tout d&#233;construit, tout d&#233;compos&#233;, comme un enfant capricieux et sans imagination, le nihiliste ne saura plus quoi faire&#8230; Ce qui est un peu notre cas. On cherche uniquement &#224; poursuivre le travail de d&#233;construction, en s'attaquant &#224; de nouveaux domaines d&#233;sormais tr&#232;s &#233;troits o&#249; la domination des valeurs persisterait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, le socialisme relativement aust&#232;re d'Orwell, son attachement visc&#233;ral &#224; des valeurs lui paraissant fond&#233;es - comme la d&#233;cence, la franchise, le go&#251;t de la v&#233;rit&#233; - semble d&#233;mod&#233;. Il faudra bien pourtant un jour quitter notre confort d&#233;constructionniste et tenter d'imaginer de nouvelles formes possibles de soci&#233;t&#233;, de vie commune, d'organisation sociale. Des auteurs comme Orwell, Kosik, Castoriadis, Patocka redeviendront alors indispensables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crains que ce ne soit malheureusement pas encore le cas en France, pays qui n'a pas fait sa cure de d&#233;sintoxication d&#233;constructionniste et qui poursuit, avec l'allant digne d'un moribond mobilisant ses derni&#232;res forces, sa qu&#234;te de nouvelles valeurs &#224; d&#233;monter et de nouveaux symboles &#224; bafouer. Et ce, in fine, afin de laisser libre champ &#224; quoi ? Au flux perp&#233;tuel, au devenir liquide, au bombardement atomique de l'insignifiance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Orwell reste donc indispensable ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais pas. Je n'ai pas la capacit&#233; de sonder le c&#339;ur des gens et de l'&#233;poque. Il est toujours difficile de jouer &#224; ce jeu grisant, mais difficile, de l'anachronisme. En tout cas, Orwell m'est indispensable. Lorsque j'ai d&#233;couvert ses &#233;crits, j'ai &#233;t&#233; &#233;bloui par leur franchise, ce que les anciens nommaient la parrh&#233;sia et qui est le fondement interpersonnel de toute polis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois enfin que le plus important chez Orwell tient dans cette capacit&#233; &#224; demeurer fid&#232;le en toutes circonstances &#224; quelques principes essentiels, et &#224; cultiver un sens ordinaire du bonheur nous pr&#233;venant contre toute volont&#233; de domination, politique ou acad&#233;mique. Bien s&#251;r, c'est un id&#233;al s&#233;v&#232;re, un peu romain, mais c'est un id&#233;al qui - contrairement &#224; beaucoup d'autres - a un enracinement dans le r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres sont plus intelligents que lui, ou inventifs. Mais Orwell demeure sans &#233;gal pour ce qui est de la lucidit&#233; critique. Notre &#233;poque, du point de vue politique et des id&#233;es, est sans doute plus confuse que les ann&#233;es 1930, quand deux ou trois mod&#232;les socio-politiques s'affrontaient : nous nous n'en connaissons qu'un aujourd'hui, mais il repose sur des fondements multiples, fragiles et contradictoires. C'est pourquoi la capacit&#233; de voir clair dans le brouillard des id&#233;ologies doit &#234;tre plus que jamais cultiv&#233;e. Sur ce plan-l&#224;, Orwell est le meilleur des exemples &#224; suivre.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; [2] Dans la d&#232;che &#224; Paris et &#224; Londres, disponible en 10/18.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>L'impens&#233; de la ville</title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?285-l-impense-de-la-ville</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>administrator</dc:creator>


		<dc:subject>Urbanisme</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;atelier &#171; La for&#234;t des d&#233;laisses &#187;Janvier 2002 &#171; &#171; C'est &#224; partir de ces terrains incertains et sans nom, de ces zones troubles d'indiff&#233;rence, que devront &#234;tre pens&#233;es, les orientations et les modalit&#233;s d'une nouvelle politique. &#187; &#187; Les terrains d&#233;laiss&#233;s sont des espaces r&#233;siduels rendus structurellement inutilisables par l'am&#233;nagement du territoire. Leur production n'est ni accidentelle, ni fortuite. D&#233;saffect&#233;s et d&#233;pr&#233;ci&#233;s, d&#233;class&#233;s parce qu'inclassables, mis en faillite au nom (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-insignifiance-cynisme-nihilisme-" rel="directory"&gt;Insignifiance, cynisme, nihilisme&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-73-urbanisme-+" rel="tag"&gt;Urbanisme&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;atelier &#171; La for&#234;t des d&#233;laisses &#187;Janvier 2002&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; &#171; C'est &#224; partir de ces terrains incertains et sans nom, de ces zones troubles d'indiff&#233;rence, que devront &#234;tre pens&#233;es, les orientations et les modalit&#233;s d'une nouvelle politique. &#187; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les terrains d&#233;laiss&#233;s sont des espaces r&#233;siduels rendus structurellement inutilisables par l'am&#233;nagement du territoire. Leur production n'est ni accidentelle, ni fortuite. D&#233;saffect&#233;s et d&#233;pr&#233;ci&#233;s, d&#233;class&#233;s parce qu'inclassables, mis en faillite au nom d'un imp&#233;ratif rationnel d'efficacit&#233;, ils sont les d&#233;chets de l'am&#233;nagement. Ce sont les restes d'une division qui ne tombe pas juste, les chutes du d&#233;coupage fonctionnel de l'espace.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Des lieux damn&#233;s&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Physiquement, le d&#233;laiss&#233; est isol&#233;, litt&#233;ralement d&#233;localis&#233;. La totalit&#233; ordonn&#233;e dans laquelle il s'inscrivait n'existe plus. Le peu qui demeure de son histoire, ce qui subsiste de son identit&#233; suffit &#224; l'exclure de l'&#233;tat des lieux. Il est de trop dans l'actuelle r&#233;partition des places. C'est un corps en exc&#232;s dont le voisinage ind&#233;sir&#233; inqui&#232;te, dont le contact entache une homog&#233;n&#233;it&#233; planifi&#233;e. Telle une &#171; ruine fra&#238;che &#187;, glissant &#224; d&#233;couvert dans l'immonde, il pr&#233;sente l'image invers&#233;e d'une ville qui se d&#233;fait en se faisant. Espace rud&#233;ral, il est dans la ville, sans en &#234;tre. Il est abandonn&#233; en ce seuil o&#249; le dedans et le dehors se confondent, s'annulent dans un pr&#233;sent naufrag&#233;, d&#233;samarr&#233; du pass&#233; et incapable d'avenir. Il est toujours singulier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a des terrains vagues qui sont des &#238;les d&#233;sertes prises en archipel entre les banlieues en expansion. Il y a des parcelles d&#233;coup&#233;es &#224; l'&#233;querre au c&#339;ur des nouveaux ensembles mais absentes de toute r&#233;alisation. Il y a des franges hybrides qui ouvrent des plages en lisi&#232;re des sols colonis&#233;s par les grands projets urbains. Des revenants aussi, qui ont &#233;chapp&#233; &#224; l'anoblissement patrimonial ou &#224; la r&#233;habilitation : &#233;paves, &#233;chou&#233;es dans un lapsus cadastral, amas de vieilles pierres, s&#233;quelles d'architecture ancienne qui pr&#233;servent le secret d'une tradition interrompue, fragments de nature survivante expos&#233;s &#224; toutes les exactions, mares en voie d'ass&#232;chement, talus ensauvag&#233;s, bocages en lambeaux, passages au d&#233;tour de chemins qui ne vont plus nulle part...
Juridiquement, ces espaces n'ont pas lieu d'&#234;tre. D&#233;chus de tout statut, leur existence est inconcevable dans le cadre d'un zonage qui exclut par principe ce dont il ne peut r&#233;f&#233;rencer l'usage, &#233;conomique ou social. Inclus dans toutes les cat&#233;gories d'utilisation des sols, urbains ou ruraux, ils n'appartiennent &#224; aucune, puisqu'ils ne satisfont pas aux valeurs que la nonne (P.O.S./ P.L.U.) leur rattache. Forclos d'une r&#233;glementation qui n'existe que dans la supposition de son ad&#233;quation pr&#233;cise au r&#233;el, les d&#233;laiss&#233;s sont l&#233;galement invisibles &#171; . Leur ensemble disparate, &#233;parpill&#233; sur tout le sol national, parce qu'il contient un peu de tout, n'est pas appr&#233;hendable. Des dizaines de milliers d'hectares, que leur diversit&#233; d&#233;robe &#224; tout classement, disparaissent ainsi des plans et des comptes des institutions qui en ont la garde et la charge. De n'appara&#238;tre nulle part, ils surgissent partout. Leur prolif&#233;ration pathologique figure l'impuissance d'un syst&#232;me prisonnier de son abstraction. Pris au pi&#232;ge d'une repr&#233;sentation qui confond la carte avec le territoire, ils sont la perte inh&#233;rente &#224; une lisibilit&#233; qui occulte ce qu'elle omet. Ce sont les traces des possibilit&#233;s censur&#233;es, des mondes &#187;impens&#233;s&#034;, que l'am&#233;nagement n'a pas compl&#232;tement achev&#233; d'&#233;liminer en construisant autre chose.
Ce d&#233;membrement des possibles que l'espace tient en r&#233;serve d&#233;marque le d&#233;laiss&#233; de la friche. Tous deux se caract&#233;risent par l'absence d'emploi ou la cessation d'activit&#233;. Mais la friche est un &#233;pisode, une transition, une jach&#232;re qui se prolonge. Son abandon l'ouvre &#224; la reconqu&#234;te, sa non-affectation la rend disponible et facilite sa requalification. La d&#233;ch&#233;ance du d&#233;laiss&#233; &#233;loigne, au contraire, la possibilit&#233; d'une reprise ou d'une exploitation future. Il n'est pas un relais ou une &#233;tape mais une impasse, un hiatus. Il persiste parce qu'il rebute le &#171; recyclage &#187;. Son insistance le disqualifie. La valeur &#233;conomique nulle, n&#233;gative ou fictive dont il se trouve affect&#233; le fixe dans un isolement critique qui ne laisse poindre aucune &#233;mancipation . Ce qui le &#171; d&#233;lie &#187; l'asservit, l'exile, et lui interdit toute m&#233;tamorphose. Ni rendu, ni laiss&#233; &#224; lui-m&#234;me, pris dans les plis d'un tissu urbain qui le cerne d'oubli, captur&#233; dans un non-dit &#233;conomique et juridique, il est le produit paradoxal d'une &#171; exclusion inclusive &#187;. Son abandon traduit son &#171; ex-ception &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les d&#233;laiss&#233;s sont des exceptions qui se g&#233;n&#233;ralisent. Chacun est &#224; la fois un cas singulier, en position de retrait par rapport &#224; la norme qui assigne &#224; tout emplacement une fonction, et un effet structurel de l'am&#233;nagement du territoire. Toute construction, aujourd'hui, &#171; projette &#187;, &#224; son insu et malgr&#233; elle, le d&#233;laiss&#233; de demain. On diss&#233;mine un abandon qui se d&#233;place &#224; mesure que l'on en trace la carte.
L'emprise structurelle du ban&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce g&#226;chis n'est ni une entropie, ni une panne de l' &#171; &#233;co-technie &#187; urbaine. Les lieux d&#233;nud&#233;s, d&#233;sappropri&#233;s de tout usage, mais maintenus en servitude, &#171; dans l'ind&#233;termination du fait et du droit, de la vie et de la norme. du naturel et du politique &#187; , sont un produit de la normalisation de l'espace. Les d&#233;laiss&#233;s sont le r&#233;sultat d'une police de l'am&#233;nagement dont le but est de plier le territoire &#224; la standardisation du march&#233;. Le zonage du sol, la production quantifi&#233;e de &#171; lots &#187; comparables et interchangeables, entra&#238;ne une sp&#233;cialisation et une s&#233;gr&#233;gation des lieux. Les programmes d'am&#233;nagement combinent et regroupent des &#233;l&#233;ments dissoci&#233;s dans un espace abstrait&#171; , simple contenant dont l'Etat garantit la neutralit&#233;. L'unit&#233; politique du territoire fournit contradictoirement les conditions de sa mise en pi&#232;ces, en se vidant de toute substance, en faisant table rase des particularit&#233;s locales pour devenir un support g&#233;om&#233;trique et une pure mati&#232;re administrative. L'int&#233;gration planifi&#233;e s'inscrit sur un fond de &#187; d&#233;liaison &#171; g&#233;n&#233;ralis&#233;e. La mobilisation du territoire dans l'&#233;conomie d&#233;territorialise la communaut&#233;. Les rapports sociaux sont r&#233;duits &#224; des rapports spatiaux, et par l&#224; brutalement assujettis au jeu concurrentiel de l'offre et de la demande, sans tenir compte des fins r&#233;seaux de la m&#233;moire et des histoires qui entrelacent les lieux &#224; la vie en commun. L'am&#233;nagement &#233;tend aux hommes les contraintes de l'&#233;changeabilit&#233; auxquelles il a soumis l'espace. Normes techniques, de s&#233;curit&#233;, d'hygi&#232;ne, exigences de la morale publique viennent domestiquer les comportements, en d&#233;cuplant les crit&#232;res d'exclusion. Les qualit&#233;s singuli&#232;res se trouvent syst&#233;matiquement rejet&#233;es hors du quadrillage spatial : elles se replient et se marginalisent, comme autant de r&#233;sistances &#224; la programmation. Les zones d'ind&#233;termination se multiplient &#224; mesure que la norme se faisant plus exhaustive, pr&#233;tendant nommer, classer, et r&#233;glementer sans reste, devient plus inaccessible. Le march&#233; favorise la concentration de la valeur fonci&#232;re, distinguant artificiellement les lieux o&#249; l'espace est rare et cher, de ceux qu'il d&#233;valorise hors de toute proportion. Des espaces insolvables, en condition de surnum&#233;raire, d&#233;solidaris&#233;s du monde commun, se retrouvent ainsi mis &#224; l'&#233;cart, avec les hommes qui y vivent. D&#233;grad&#233;s, disgraci&#233;s, disjoints de toute appartenance, ces espaces &#171; autres &#187; ne sont plus inclus dans le territoire que sur le mode de l'exception. D&#233;faits, laiss&#233;s-pour-compte, ils sont &#187;&#224; ban donn&#233;s&#171; L'homog&#233;n&#233;isation creuse le schisme qui s&#233;pare l'espace de la norme des lieux dont elle se retire. Comme toute position d'une valeur est position d'un sans valeur, l'exception confirme la r&#232;gle : le ban est la contrepartie structurelle de cette gestion du territoire. Le d&#233;nuement des d&#233;laiss&#233;s exhibe la domination dont l'espace est l'instrument. En ces lieux d&#233;sarticul&#233;s, expropri&#233;s de tout usage , la destruction du travail de l'histoire et de la nature trahit la violence que l'homme impose &#187;pacifiquement&#171; &#224; l'homme, sous couvert de rationalit&#233;, d'efficacit&#233; et de rentabilit&#233;. Car la violence souveraine s'accomplit sur le mode du retrait, dans l'abandon. Elle &#187;cr&#233;e ou contribue &#224; cr&#233;er ce sur quoi elle s 'exerce&#171; , elle &#171; se pr&#233;suppose elle-m&#234;me &#187;' et s'applique d'autant plus intimement aux hommes qu'elle se donne comme d&#233;j&#224; faite sur l'espace qu'elle configure pour disposer de leur existence. Mais quand le pouvoir souverain, qui passe pour utiliser des moyens en vue d'une fin (la protection du peuple), se prend lui-m&#234;me pour fin, il devient un pouvoir de mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; des d&#233;laiss&#233;s fait &#233;cran &#224; la banalisation de ses abus sur tout le territoire. L'&#233;tat d'exception latent ou refoul&#233; dans la zone de d&#233;prise rurale, dans le p&#233;ri-urbain bris&#233; ou st&#233;rilis&#233; par un grand &#233;quipement, dans les espaces us&#233;s ou en vacance d'usage &#224; l'int&#233;rieur de la ville n'est pourtant pas structurellement diff&#233;rent des lieux o&#249; il est d&#233;clar&#233; et contenu par un dispositif d'inclusion spectaculaire. Les espaces mis hors circuit par le march&#233;, enclav&#233;s, souvent s&#233;par&#233;s du reste de l'agglom&#233;ration par des emprises ferroviaires, des p&#233;riph&#233;riques ou des canaux, long&#233;s ou travers&#233;s par des voies rapides, survol&#233;s par des lignes &#224; haute tension, recoupent statistiquement la carte des zones &#171; sensibles &#187; o&#249; se fixe la crise sociale. Des &#238;lots, rendus inhabitables, surgissent ainsi un peu partout, propageant une urgence que l'Etat ne cesse de codifier. d'instituer voire de d&#233;velopper. en multipliant les d&#233;finitions nominales de la discrimination (Z.U.P., Z.A.C.. Z.E.P., quartiers class&#233;s &#171; zones urbaines sensibles &#187;, zones franches...). On observe une polarisation qui ne recouvre plus l'ancienne r&#233;partition g&#233;ographique du centre et des banlieues pauvres de la p&#233;riph&#233;rie, mais qui se produit en tous points du territoire, selon des oppositions locales qui touchent aussi bien les zones p&#233;riph&#233;riques que le centre des villes et des m&#233;tropoles. Les espaces norm&#233;s de la s&#233;curit&#233; dans le p&#233;rim&#232;tre desquels le droit garantit les conditions de l'existence se dissocient mat&#233;riellement et d&#233;mographiquement des espaces anormaux qu'une inclusion exclusivement s&#233;curitaire ou humanitaire confine dans l'exception. Dans ces &#171; zones grises &#187;, l'ordre du quotidien est rompu, l'ordre civil suspendu, la r&#233;pression s'exerce perversement par l'absence d'application de la loi, la confiance se perd, le lien social se d&#233;grade. Les droits &#224; la s&#233;curit&#233; et &#224; la libert&#233; de circulation n'ont plus cours. Les services et les transports publics r&#233;duisent leur activit&#233;. La vie, maintenue sous perfusion (revenu minimum d'insertion, contrats emploi-solidarit&#233;, A.P.L, A.P.I., etc.), est artificiellement d&#233;soeuvr&#233;e ; assign&#233;e &#224; r&#233;sidence, elle est prise dans une attente sans perspective, dans une immobilit&#233; o&#249; elle v&#233;g&#232;te, confront&#233;e &#224; l'&#233;vidence obsc&#232;ne de sa superfluit&#233;9 . La sociabilit&#233; s'&#233;tiole, et avec elle la participation &#224; la vie civique et l'exercice de la d&#233;mocratie.
L'espace du ban est un espace de mort. C'est ce qui reste des lieux quand on a d&#233;truit tout lieu commun, ou ce qu'il reste &#224; ceux qu'on a expuls&#233; de tout lieu commun . Il t&#233;moigne de la destruction des conditions et des m&#233;diations constitutives de l'existence politique. Par r&#233;version, il contamine la ville jusqu'&#224; lui retirer la civilit&#233;, l'esprit de libert&#233; et le sens de la communaut&#233;, qu'elle lui refuse.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une catastrophe sociale et politique.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Son expansion est un d&#233;sastre. Car la ville n'est pas un d&#233;cor ou un environnement : non seulement elle refl&#232;te l'&#233;tat r&#233;el de la soci&#233;t&#233;, mais elle nous habite et nous constitue. Son &#171; architecture &#187; met en place une socialit&#233;, favorise ou interdit certains mouvements, engage &#224; des &#233;motions, sugg&#232;re des pens&#233;es. Ses places et ses rues ouvrent les lieux o&#249; le d&#233;mos prend sensation de soi, se saisit dans son &#171; &#234;tre-l&#224; &#187;, se manifeste concr&#232;tement &#224; lui-m&#234;me. Or le ban prend la place de la Libert&#233; et fragmente la communaut&#233;. Il nous divise et nous isole les uns des autres ; il nous prive de la puissance d'agir en commun sur le monde que nous habitons. Il menace la d&#233;mocratie de disparition.
Plus l'exception progresse, plus le d&#233;sert de l'abandon cro&#238;t, plus la politique se fait &#171; rare &#187;. Dans les quartiers d&#233;favoris&#233;s, la suspension du droit et de la loi s'institutionnalise. Partout, l'horizon d'un monde partag&#233; dispara&#238;t. Les classes moyennes ais&#233;es se retranchent dans des zones urbaines priv&#233;es que leur organisation d&#233;fensive verrouillent sur elles-m&#234;mes. La prolif&#233;ration de ces enclaves r&#233;sidentielles s&#233;curis&#233;es sanctionne l'incomp&#233;tence de l'Etat &#224; r&#233;sister au d&#233;mant&#232;lement de la &#171; ville r&#233;publicaine &#187;. Celle-ci ne favorise plus le brassage ou le m&#233;lange entre les classes sociales, elle n'est plus la &#171; la m&#234;l&#233;e &#187; o&#249; s'entrecroisent les parcours et s'&#233;changent les usages, o&#249; les cultures se combinent et se reconfigurent, o&#249; les identit&#233;s s'inventent et se recomposent &#224; force de se c&#244;toyer, de se toucher, de se frotter les unes aux autres. En tra&#231;ant des fronti&#232;res et en &#233;levant des cl&#244;tures entre des populations qui n'entrent plus en contact, la ville devient l'enjeu d'un affrontement territorial. Comme sur un champ de bataille, elle dresse, les unes contre les autres, les constructions fortifi&#233;es des &#233;lites face au no man 's land de &#171; la zone &#187; o&#249; s'entassent, dans une pauvret&#233; qu'elle ne veut plus voir, ceux qu'elle d&#233;poss&#232;de. L'espace public, envahi par des dispositifs de surveillance et de contr&#244;le con&#231;us pour intercepter, rejeter ou filtrer les ind&#233;sirables, ne s'offre plus sans partage, il se ferme au commun . Il ne consacre plus entre les hommes un sol de paix. Un espace o&#249; la pr&#233;sence de chacun est bienvenue parce que personne ne poss&#232;de sur lui plus de droits qu'aucun autre. O&#249;, avec le plaisir de se laisser rencontrer, peut na&#238;tre le point de vue d&#233;mocratique sur l'action des uns et des autres. En limitant les impressions et les exp&#233;riences, en bornant le champ du quotidien, dans les rues, sur les places, dans les jardins et les parcs, dans les &#233;coles et dans les caf&#233;s, la rar&#233;faction des lieux communs affecte dangereusement les capacit&#233;s r&#233;flexives et critiques de la soci&#233;t&#233; civile dans son ensemble . Avec les lieux ce sont les expressions, les mani&#232;res, les mots et les gestes de la solidarit&#233; et de l'hospitalit&#233; humaine qui disparaissent aussi rapidement et aussi s&#251;rement que l'extinction des esp&#232;ces accompagne la destruction et la fragmentation de leurs milieux naturels. Dans ce nouvel ordre urbain, rien n'est fait pour encourager &#224; prendre le temps, &#224; r&#233;fl&#233;chir, &#224; s'entreregarder ou &#224; converser. La ville est emport&#233;e dans une mise en sc&#232;ne dissuasive qui entretient le soup&#231;on, la peur et le repli pour discipliner les comportements. La libert&#233; est chass&#233;e des m&#339;urs avant de l'&#234;tre des constitutions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car ban et d&#233;mocratie sont mutuellement incompatibles. La polis s'effondre au moment o&#249; il n'y a plus de coexistence possible, plus d'universel, quand les pauvres et les riches s'affrontent d'autant plus impitoyablement qu'ils font monde &#224; part. Mais le ban, dont l'&#233;mergence, autour de l'an mille, correspond &#224; l'&#233;clatement du territoire et &#224; la privatisation de la puissance publique, nourrit l'h&#233;g&#233;monie des forteresses. On ne peut pas dissocier la libert&#233; et la communaut&#233; des conditions spatiales qui les r&#233;alisent. La d&#233;mocratie n'est pas simplement un syst&#232;me juridique, elle ne se limite pas au dispositif &#233;lectoral : sans espace d&#233;mocratique, elle n'existe pas, c'est une illusion. Or, au nom de la libert&#233; d'&#233;change, l'am&#233;nagement du territoire inscrit m&#233;caniquement&#171; dans l'espace une discrimination des lieux et des gens qui constitue &#224; la fois une n&#233;gation de la ville, une d&#233;gradation de l'Etat de droit complice d'une vision polici&#232;re de la soci&#233;t&#233;, une dissolution de l'id&#233;al r&#233;publicain, et le sympt&#244;me d'une d&#233;rive oligarchique du pouvoir. Cette instrumentalisation de l'espace produit du d&#233;laiss&#233;. Il ne s'agit pas d'un &#187;&#224; cot&#233;&#171; , mais d'une redistribution spatiale des rapports sociaux qui aboutit &#224; une s&#233;gr&#233;gation chaotique de la mis&#232;re et &#224; une destruction des conditions pratiques de la libert&#233; et de la communaut&#233; politiques. Les zones de citoyennet&#233; reculent devant l'accumulation des espaces de &#187;deuxi&#232;me zone&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La r&#233;appropriation collective de l'espace&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#171; &#171; L'exp&#233;rience et l'histoire nous apprenne qu'il n:y a pas cr&#233;ation de .formes sociales et de rapports sociaux sans cr&#233;ation d'un espace appropri&#233;. &#187; &#187; D&#233;fendre l'architecture de nos cit&#233;s contre l'emprise du ban est l'affaire de tous. Nous devons reconqu&#233;rir la libert&#233; d'exp&#233;rimenter sur la ville. L'espace est l'alli&#233; dont nous avons besoin pour inventer &#224; nouveau, l&#224; o&#249; elles ont disparu, les conditions de la politique. Nous devons pr&#233;server des lieux inoccup&#233;s et accessibles sans distinction, qui laissent du jeu au passage et &#224; la rencontre des clairi&#232;res qui accordent sa place au hasard, des espaces gratuits o&#249; le simple fait de la coexistence peut se r&#233;fl&#233;chir diversement.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personne ne s'en chargera &#224; notre place. En ce domaine, essentiellement r&#233;gi par les principes de l'&#233;conomie de profit, il est vain d'attendre des institutions dont la vocation est de maintenir l'ordre, qu'elles fassent des miracles. L'Etat &#171; ex-cepte &#187; le singulier. La planification r&#233;partit les choses et les gens en les enfermant dans des contours qui les coupent de ce qu'ils peuvent. Les r&#233;glementations d&#233;finissent avant tout ce qu'on ne peut pas faire. La normalisation contribue plus &#224; s&#233;parer qu'&#224; r&#233;unir. Le pouvoir d'un gouvernement, quel qu'il soit, demeure un pouvoir de gestion, une administration du pr&#233;sent. S'il est d&#233;mocratique, il ne peut transformer &#171; d'en haut &#187; l'organisation sociale, tant qu'il n'existe pas, dans la soci&#233;t&#233;, un soutien r&#233;el sur lequel fonder son action. L&#224; o&#249; la communaut&#233; s'absente, aucune loi, aucune r&#233;forme, aucun d&#233;cret ne la fera venir, si des hommes et des femmes ne construisent pas, ici et maintenant, la convivialit&#233; et l'amiti&#233; qui vont dans ce sens Le commun ne se commande pas. Sans le d&#233;sir de partager l'avenir, sans la constitution d'un &#171; territoire existentiel &#187; o&#249; ce d&#233;sir peut se r&#233;fl&#233;chir et se renouveler, il n'y a pas de communaut&#233;.
Face &#224; cet &#233;tat d'urgence structurelle que l'Etat se r&#233;v&#232;le impuissant &#224; r&#233;soudre, il faut op&#233;rer en marge des programmes et des r&#232;glements. et &#224; une toute autre &#233;chelle, en intervenant l&#224; o&#249; des changements sont possibles, c'est-&#224;-dire sur le terrain. Or, en ouvrant &#224; l'exp&#233;rimentation les dizaines milliers d'hectares que l'am&#233;nagement du territoire met au rebut, la r&#233;appropriation collective de l'espace transforme des d&#233;chets en ressource . Chaque d&#233;laiss&#233; constitue virtuellement une situation originale, porteuse d'une exigence ou d'un d&#233;fi, riche d'un enseignement. Chacune de ces &#171; exceptions &#187; est d&#233;j&#224; engag&#233;e, dans un processus de singularisation, une &#171; h&#233;t&#233;rog&#233;n&#232;se &#187;, un infl&#233;chissement ou une recr&#233;ation de la r&#232;gle dont l'exploration d&#233;pend de notre capacit&#233; &#224; innover . Leur dispersion sur tout le territoire dessine une mosa&#239;que de lieux, &#224; la fois diff&#233;rents et potentiellement solidaires, &#224; travers lesquels des exp&#233;riences alternatives et exemplaires pourront essaimer et s'associer, catalysant une reprise de confiance des individus en leur capacit&#233; de changer ensemble les conditions de leur vie quotidienne. Car la reconqu&#234;te d'un fragment d'autonomie cr&#233;atrice inspire toujours d'autres reconqu&#234;tes, elle ouvre une source.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;mancipation de ces espaces est un acte de r&#233;sistance et de r&#233;silience contre l'homog&#233;n&#233;isation et la discrimination des lieux, contre la d&#233;composition sociale qu'elles fixent dans leur sillage. Alors que l'am&#233;nagement &#171; localise ', de l'ext&#233;rieur, dans un r&#233;ceptacle indiff&#233;rent, des fonctions ou des besoins pr&#233;fabriqu&#233;s, elle &#187;spatialise&#171; de nouvelles pratiques en produisant. de l'int&#233;rieur, les lieux qui conviennent'. Plut&#244;t que de cl&#244;turer l'espace en le cantonnant dans un r&#244;le d&#233;termin&#233;, une fois pour toutes, elle lui rend justice, et lui reconna&#238;t une valeur d'existence, ind&#233;pendante de toute utilit&#233; &#233;conomique ou sociale particuli&#232;re. Car la r&#233;elle &#171; productivit&#233; &#187; d'un espace tient moins &#224; la division rationnelle de ses parties, &#224; l'ad&#233;quation parfaite d'une forme et d'une fonction ou &#224; sa compl&#232;te int&#233;gration dans un ensemble, qu'&#224; son ind&#233;termination, &#224; la multiplicit&#233; des rencontres et des &#233;v&#233;nements dont il est la condition. Or c'est dans ce potentiel de relation que toute domination &#187;taille&#034; &#224; vif. L'acquisition marchande exclut massivement, de la jouissance des lieux, l'horizon de la communaut&#233;. En signifiant que l'on est &#171; chez soi &#187; que l&#224; o&#249; on paye, en extorquant partout un droit d'entr&#233;e, elle enferme les gens dehors. Cette limitation syst&#233;matique et arbitraire de l'acc&#232;s &#224; l'espace d&#233;truit la nature en m&#234;me temps que le lien politique. C'est l'espace lui-m&#234;me que le ban st&#233;rilise et dissocie violemment de la libert&#233;.
L'isolement et l'exil d'un nombre croissant de lieux appelle, dans l'int&#233;r&#234;t collectif, une exp&#233;rimentation de nouveaux modes de valorisation du territoire. La r&#233;appropriation des d&#233;laiss&#233;s ouvre un champ. Elle demande de montrer qu'il est possible de sortir de l'impasse et de &#171; faire de la ville &#187; autrement. De mettre les terres rel&#233;gu&#233;es dans l'abandon &#224; disposition d'entreprises, qui, parce qu'elles ne poursuivent pas un profit &#224; court terme, sont capables de les enrichir de fa&#231;on inattendue. ) Car la situation physique, &#233;conomique et juridique des d&#233;laiss&#233;s l&#233;gitime une &#171; socialisation &#187; inventive. une appropriation du sol qui. en d&#233;livrant ces lieux de la propri&#233;t&#233;, priv&#233;e ou d'Etat, leur rendent leurs propri&#233;t&#233;s, des &#171; propri&#233;t&#233;s sans propri&#233;taires &#187; (architecturales, &#233;cologiques, esth&#233;tiques, ludiques...). La r&#233;appropriation n'est pas une &#171; requalification &#187; ou une &#171; r&#233;habilitation &#187; : pour r&#233;pondre &#224; la mise hors circuit qui annule ces espaces, elle les remet en jeu entre nous, elle fait place &#224; la politique en donnant cours aux libert&#233;s dont leur commun usage est la condition. En y suspendant les rapports de pouvoir et les sp&#233;culations du march&#233;, tout en pr&#233;servant leur caract&#232;re indestin&#233; et leur inutilit&#233;, elle tire de l'abandon une chance : elle rend les lieux &#224; l'&#224; venir. En consacrant le loisir que leur accessibilit&#233; et leur disponibilit&#233; offrent aux mouvements, aux rencontres et aux conversations, en leur donnant la possibilit&#233; de cro&#238;tre et d'affecter les sensibilit&#233;s et les passions de ceux qui les croisent, elle laisse exister des espaces nouveaux, aussi divers, que les espaces naturels sont diff&#233;rents les uns des autres.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Ex&#233;g&#232;se de la m&#233;diocrit&#233; contemporaine</title>
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&lt;p&gt;Source : http://acontretemps.org/spip.php++cs_INTERRO++ar... Ex&#233;g&#232;se de la m&#233;diocrit&#233; contemporaine Freddy Gomez - dimanche 17 mai 2009 Jean-Luc DEBRY ; TOUS PROPRI&#201;TAIRES ! Du triomphe des classes moyennes, Pr&#233;face de Michel Legris, Paris, Homnisph&#232;res, 2008, 176 p. Ces gens-l&#224; ont conserv&#233; d'une balzacienne &#233;poque ce m&#233;pris que les bourgeois r&#233;servaient &#224; la pi&#233;taille. Sauf qu'ils pr&#233;sident d&#233;sormais, du haut de leur suffisance m&#233;diatique, aux seules destin&#233;es d'une classe &#171; moyenne en tout (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-insignifiance-cynisme-nihilisme-" rel="directory"&gt;Insignifiance, cynisme, nihilisme&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Source : &lt;a href=&#034;http://acontretemps.org/spip.php?article216&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://acontretemps.org/spip.php?ar...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Ex&#233;g&#232;se de la m&#233;diocrit&#233; contemporaine&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Freddy Gomez - dimanche 17 mai 2009&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean-Luc DEBRY ; TOUS PROPRI&#201;TAIRES ! Du triomphe des classes moyennes, Pr&#233;face de Michel Legris, Paris, Homnisph&#232;res, 2008, 176 p.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces gens-l&#224; ont conserv&#233; d'une balzacienne &#233;poque ce m&#233;pris que les bourgeois r&#233;servaient &#224; la pi&#233;taille. Sauf qu'ils pr&#233;sident d&#233;sormais, du haut de leur suffisance m&#233;diatique, aux seules destin&#233;es d'une classe &#171; moyenne en tout &#187;, que l'histoire, farceuse, renvoie parfois dans les cordes de son n&#233;ant. Tel fut sans doute le cas, ce jour de 2005, o&#249;, contre leurs consignes, le &#171; oui au oui &#187; &#224; une Constitution europ&#233;enne dont ils avaient tant uniment vant&#233; les m&#233;rites se mua en un &#171; non &#187; qui les fit saliver de hargne. Les &#171; julyesques &#187; et &#171; colombaniennes &#187; &#233;ructations que ce pl&#233;b&#233;ien refus suscita, jusqu'&#224; l'obsc&#232;ne, chez les &#233;ditorialistes du consentement, r&#233;v&#233;l&#232;rent un colossal d&#233;pit. Comme si leur parole, forc&#233;ment sans &#233;gale, ne supportait, par avance, aucun d&#233;saveu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Jean-Luc Debry &#8211; &#171; employ&#233; mod&#232;le &#187; et auteur de r&#233;cits historiques de qualit&#233; [1] &#8211;, cet &#233;pisode eut valeur de d&#233;clic. Il y vit &#224; l'&#339;uvre, et jusqu'&#224; l'&#233;c&#339;urement, ces officiants de la &#171; d&#233;mocratie-marketing &#187; glavioter leur m&#233;pris sur des &#233;lecteurs qui n'en m&#233;ritaient sans doute pas tant, quand on sait que, deux ans plus tard, partie d'entre eux accord&#232;rent une confortable l&#233;gitimit&#233; &#233;lectorale &#224; un petit chef de bande qui, sit&#244;t devenu n&#233;o-pr&#233;sident, contourna tranquillement l'obstacle r&#233;f&#233;rendaire de 2005. C'est que le bonhomme sut incarner l'extr&#234;me m&#233;diocrit&#233; d'une &#233;poque o&#249; se rejoue, en boucle et devant les yeux vides des spectateurs modernes, cette Noce chez les petits-bourgeois que Bertold Brecht voulut intemporelle et qui, de fait, est plus actuelle que jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;di&#233; &#224; un autre Germain, l'ouvrier Georg Elser, dont l'acte solitaire faillit co&#251;ter la vie, le 8 novembre 1939, au petit-bourgeois de Bavi&#232;re devenu chancelier du Reich [2], Tous propri&#233;taires &#8211; sous-titr&#233; Du triomphe des classes moyennes &#8211; se veut une r&#233;flexion sur ces temps d&#233;sastreux o&#249;, &#171; selon le principe bien connu de l'acculturation, on assiste &#224; un petit embourgeoisement de l'ensemble du corps social. Ou &#224; tout le moins des esprits &#187;. Partant de l&#224;, Jean-Luc Debry se livre, de &#171; consid&#233;rations socio-historiques &#187; percutantes en &#171; observations psycho-g&#233;ographiques &#187; pertinentes, &#224; un d&#233;cryptage en r&#232;gle de cette basse &#233;poque o&#249; l'id&#233;ologie de nos petits-bourgeois brechtiens a fini par gagner l'ensemble du corps social et &#224; s'imposer comme son ind&#233;passable v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'en doutons pas, le voyage de Debry en m&#233;diocrit&#233; contemporaine est passionnant de bout en bout. Et d'abord parce qu'il d&#233;crit en belle langue cette &#233;poque o&#249; le d&#233;parl&#233; &#8211; incarnation postmoderne de la parole ali&#233;n&#233;e qu'Armand Robin [3] pointa en son temps &#8211; s'est vu hisser &#171; au stade le plus parfait de la fausse conscience &#187;, ponctuant de lieux communs &#171; un n&#233;ant bavard et futile tourn&#233; uniquement sur lui-m&#234;me &#187;. Tenir la langue &#8211; qui est l'exact contraire de tenir sa langue &#8211;, c'est donc r&#233;sister, au mot pr&#232;s, &#224; l'envahissement du m&#233;talangage dominant dont se pare, d&#233;sormais, la servitude volontaire et qui fait dire &#224; l' &#171; accultur&#233; atone &#187; de nos cit&#233;s radieuses qu'il ne veut pas &#171; se prendre la t&#234;te &#187;, lui qui a perdu jusqu'&#224; l'id&#233;e m&#234;me qu'elle pouvait &#234;tre d&#233;j&#224; prise &#8211; et irr&#233;m&#233;diablement &#8211; dans les filets du spectacle. D&#233;salphab&#233;tis&#233; comme jamais, le petit-bourgeois noceur d'aujourd'hui r&#233;p&#232;te &#224; l'envi les mots du pouvoir comme si, incapable d'en comprendre d'autres, il n'avait de cesse de se convaincre que la pire des ali&#233;nations est la plus d&#233;sirable des libert&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa belle pr&#233;face en forme de lettre &#224; Debry, Michel Legris [4] revient sur cette question du d&#233;labrement de la langue en l'inscrivant dans son cadre anthropologico-social, d'o&#249; &#233;merge la &#171; figure du consommateur &#187; comme &#233;l&#233;ment de base d'un &#171; mouvement g&#233;n&#233;ral d'infantilisation &#187; de la soci&#233;t&#233;. &#171; L'id&#233;e, pr&#233;vient-il, que ce qui se con&#231;oit bien s'&#233;nonce clairement au moyen de mots qui viennent ais&#233;ment, loin d'&#234;tre une remontrance, a d&#233;sormais l'allure d'une utopie. &#187; Car l' &#171; omnipr&#233;sente publicit&#233; &#187; est, pour s&#251;r, en passe de r&#233;aliser son r&#234;ve d' &#171; implosion symbolique &#187; de la langue par l'entremise de ses enfants perdus que le spectacle a dress&#233;s, depuis leur plus jeune &#226;ge, &#224; f&#233;tichiser la marchandise. Il suffit, en somme, d'arpenter, l'&#339;il neutre, nos tristes territoires urbains pour s'en convaincre : le d&#233;sastre s'y affiche, &#224; chaque coin de rue, dans le sourire b&#233;at de ces n&#233;o-jeunes &#233;ternellement connect&#233;s au n&#233;ant de leur quotidien falsifi&#233; et bredouillant des path&#233;tiques &#171; t'es o&#249; ? &#187; &#224; l'usage d'on ne sait qui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car la nouveaut&#233; est l&#224;, et c'est pr&#233;cis&#233;ment cette nouveaut&#233; &#8211; l'adh&#233;sion d'une grande partie de la jeunesse aux conditions de sa propre ali&#233;nation &#8211; qui r&#233;duit souvent, par d&#233;sespoir, la pens&#233;e critique &#224; cette &#171; r&#233;p&#233;tition circulaire du bl&#226;me g&#233;n&#233;ralis&#233; &#187;, que d&#233;non&#231;a Debord [5]. Loin de nous l'id&#233;e de ranger le livre de Debry dans cette cat&#233;gorie litt&#233;raire &#8211; dont d'autres auteurs ont fait leur fonds de commerce &#8211;, m&#234;me s'il se d&#233;gage de ses pages un &#233;vident pessimisme quant aux possibilit&#233;s de retournement d'un monde tragiquement soumis &#224; l'imaginaire marchand. Et comment n'y point c&#233;der, sauf &#224; ignorer cette sp&#233;cificit&#233; d'&#233;poque pour s'en tenir, comme c'est souvent le cas du c&#244;t&#233; de la critique sociale, &#224; d'anciennes conceptualisations du monde et de son devenir. La lucidit&#233; analytique &#8211; que Debry pousse aussi loin que possible &#8211; ne saurait constituer, en aucune mani&#232;re, un emp&#234;chement &#224; la subversion ; elle proc&#232;de simplement d'un salutaire refus de l'illusion lyrique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, au risque de d&#233;sesp&#233;rer ceux qui, d'&#233;meute en &#233;meute, s'acharnent &#224; th&#233;oriser l'embrasement de Babylone, Debry s'inscrit en faux : &#171; Aussi loin que se porte notre regard, nous ne voyons rien qui semble un tant soit peu en mesure de g&#233;n&#233;rer les pr&#233;mices d'une r&#233;sistance. &#187; Et il pr&#233;cise : si &#171; les situations de rupture, et les violences qui les accompagnent, du style de celles qui agitent sporadiquement les banlieues, portent, dans une certaine mesure, la marque d'un d&#233;sir de d&#233;truire un ordre social honni &#187;, elles r&#233;v&#232;lent aussi, et surtout, &#171; un d&#233;sir profond de communier au grand festin de l'illusion groupale qui se manifeste dans la jubilation de consommer (des marques de pr&#233;f&#233;rence) &#187;. Autrement dit, se r&#233;f&#233;rant aux m&#234;mes valeurs et codes que le syst&#232;me dominant &#8211; le go&#251;t du simulacre, le d&#233;sir de pouvoir, la n&#233;gation du social et le culte de l'ego &#8211;, ces r&#233;voltes tendraient davantage, nous dit Debry, &#224; l'inclusion qu'&#224; la rupture. L&#224; encore, on ne saurait lui donner tort, m&#234;me si, dans les plis du social, naissent encore quelques formes inattendues de r&#233;sistance &#8211; comme le mouvement anti-CPE du printemps 2006 &#8211;, dont le principal m&#233;rite, et non le moindre, est sans doute de redonner ses lettres de noblesse &#224; la lutte collective. Ne serait-ce que pour un temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car Debry a raison : ce &#171; petit embourgeoisement &#187; g&#233;n&#233;ral qui caract&#233;rise l'&#233;poque a &#233;t&#233; pr&#233;c&#233;d&#233; &#8211; dans ces ann&#233;es o&#249; la &#171; gauche &#187; s'occupa, avec succ&#232;s, de &#171; changer la vie &#187; &#8211; d'une &#171; ringardisation &#187; syst&#233;matique de la &#171; culture de lutte et de r&#233;sistance &#187; incarn&#233;e par le mouvement ouvrier. &#171; M&#233;pris&#233;e, annul&#233;e, voire ridiculis&#233;e &#187;, cette culture, &#171; qui fut aussi une pratique sociale avec ses codes de camaraderie, ses solidarit&#233;s et ses fragilit&#233;s, ses r&#234;ves de justice et de bonheur, ses valeurs et ses croyances &#187;, devint soudainement obsol&#232;te, et non pas seulement du fait de l'&#233;volution des conditions d'exploitation ou de l'inversion du rapport de forces entre capital et travail. Elle ne devait plus &#234;tre, cette culture, et progressivement elle cessa d'&#234;tre. Devenu op&#233;rateur, l'ouvrier se fit employ&#233;, ralliant d&#233;sormais, au nom d'une obligatoire modernit&#233;, les rangs d'une &#171; classe unique &#187;, d&#233;finie non pas par sa place dans l'appareil de production, mais par sa structure id&#233;ologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au nombre des r&#233;f&#233;rences que cite cet ouvrage &#8211; Anders, Mauss, Ellul, Debord, Agamben &#8211;, on retiendra le pertinent rapprochement op&#233;r&#233; par Debry entre La Noce chez les petits-bourgeois, d&#233;j&#224; cit&#233;e &#8211; mais aussi Le Roman des Tuis, du m&#234;me Brecht &#8211; et le remarquable essai de Siegfried Kracauer, Les Employ&#233;s, r&#233;dig&#233; en 1929. Quand Brecht d&#233;crit un &#171; monde d'apparence &#187; o&#249; s'agitent des personnages &#171; aux prises avec leur propre vacuit&#233; &#187;, Kracauer dresse un portrait saisissant de cet univers d'employ&#233;s condamn&#233;s &#224; vivre &#8211; &#171; spirituellement sans abri &#187; (Kracauer) &#8211; dans le tragique huis clos d'un ego oscillant &#171; entre le d&#233;sir de rien et l'envie de tout &#187;. R&#233;solument pr&#233;monitoire, ce tableau &#233;voque &#8211; du jeunisme &#224; la fausse convivialit&#233;, de la r&#233;p&#233;tition du lieu commun &#224; la soumission librement consentie &#224; la hi&#233;rarchie &#8211; tout ce qui fait la singularit&#233; d'une &#233;poque, la n&#244;tre, o&#249; les petits-bourgeois de Brecht et les employ&#233;s de Kracauer sont d&#233;sormais devenus les figures dominantes du corps social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous propri&#233;taires, donc, ou tous voulant l'&#234;tre ! Ivresse de l'enfermement. Car, dans ce cri de ralliement, tout s'&#233;quivaut, le ch&#226;teau et la maison pavillonnaire, celle du ma&#238;tre et celle de l'employ&#233;. &#171; Poss&#233;der sa maison, &#233;crit justement Debry, c'est se poss&#233;der soi. [&#8230;] C'est pouvoir construire, dans l'ordre du besoin et de la marchandise, des limites qui situent le sujet dans un espace, &#224; d&#233;faut pour lui de pouvoir se vivre dans l'ordre du d&#233;sir. &#187; C'est s'abstraire, dans la fausse appartenance &#224; &#171; la communaut&#233; des propri&#233;taires &#187;, d'un monde &#171; plein de menaces, de dangers, de maladies, de N&#232;gres sans papiers, de terroristes, de jeunes illettr&#233;s assoiff&#233;s de sang &#187;. Logiquement, le lieu commun id&#233;ologique rencontre le non-lieu (commun) g&#233;ographique, cet espace &#171; sans m&#233;moire, sans pass&#233; et sans doute sans futur &#187; o&#249; triomphent l'artifice, le simulacre et l'imitation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces non-lieux, Debry les parcourt en conscience, mais &#233;c&#339;ur&#233;. De l'autoroute &#8211; o&#249; &#171; tout est fait, organis&#233;, pour que nul hasard ne vienne contrarier la trajectoire &#187; &#8211; &#224; l'aire d'autoroute &#8211; o&#249; se vend &#171; le temps de pisser et de boire ce qu'une machine distribue &#187;. De la cha&#238;ne h&#244;teli&#232;re &#8211; o&#249; &#171; jamais, dans l'histoire de l'humanit&#233;, le sens du mot vulgaire n'avait atteint un tel degr&#233; de perfection &#187; &#8211; au centre commercial &#8211; o&#249; &#171; tous croient &#224; la marchandise comme signe ext&#233;rieur de bonheur &#187;. De la rue pi&#233;tonne &#8211; o&#249; s'exprime parfaitement &#171; la volont&#233; d'ordonner &#187; &#8211; au village t&#233;moin &#8211; o&#249; &#171; l'id&#233;ologie petite-bourgeoise met en sc&#232;ne le pass&#233; tel qu'elle l'a vid&#233; de sens &#187;. P&#233;nible voyage dans un monde o&#249; &#171; l'esprit nomade est purement d&#233;claratif &#187;, o&#249; l'on n'a &#171; le temps de rien &#187;, o&#249; la bougeotte a remplac&#233; l'errance et o&#249; &#171; l'hygi&#232;ne et la s&#233;curit&#233; sont d&#233;sormais &#233;lev&#233;s au rang de dogme &#187;. P&#233;nible voyage, vraiment, qui incite &#224; chercher ailleurs que dans ces non-lieux mortif&#232;res du premier monde des raisons, sinon d'esp&#233;rer, du moins de tenir.
Ces raisons, Debry les cherche, en conclusion d'ouvrage, du c&#244;t&#233; des marges de l'Empire, en ces territoires o&#249; la marchandise n'a pas encore an&#233;anti tout &#224; fait la perspective d'un avenir possible. Comme si nos consciences d&#233;labr&#233;es et nos imaginaires vaincus pouvaient encore vibrer d'espoir aux milongas de Buenos Aires et aux corridos d'Oaxaca, ces lieux o&#249; s'&#233;laborent, nous dit justement Debry, de nouvelles formes de r&#233;voltes fond&#233;es sur l'autonomie. C'est peut-&#234;tre de l&#224;, apr&#232;s tout, que soufflera le vent salutaire&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Freddy Gomez&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;[1] Jean-Luc Debry, collaborateur r&#233;gulier de la revue Gavroche, est, par ailleurs, l'auteur de Pierre Pirotte ou le Destin d'un communard &#8211;&#201;ditions CNT-RP, 2005 &#8211;, recens&#233; dans le num&#233;ro 24 (septembre 2006) d'&#192; contretemps, et du Soldat fran&#231;aoui &#8211; L'Insomniaque, 2007 &#8211;, chroniqu&#233; dans le num&#233;ro 29 (janvier 2008) du m&#234;me bulletin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Sur le sujet, on lira avec profit l'excellent article que Fran&#231;ois Roux a consacr&#233; &#224; Marinus Van der Lubbe et &#224; Georg Elser dans le num&#233;ro 154 (avril-juin 2008) de Gavroche : &#171; Marinus et Georg : comment r&#233;sister au nazisme ? &#187;, pp. 24-30.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Sur Armand Robin, le lecteur d&#233;sireux d'en savoir davantage peut se reporter au num&#233;ro 30 de notre bulletin, qui lui est enti&#232;rement consacr&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] Philosophe et caviste, Michel Legris est l'auteur de l'int&#233;ressant Dyonisos crucifi&#233;. Essai sur le go&#251;t du vin &#224; l'heure de sa production industrielle, Paris, Syllepse, 1999.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Jean-Fran&#231;ois Martos, Correspondance avec Guy Debord, Paris, Le fin mot de l'histoire, 1998. Lettre du 9 septembre 1987 &#224; Jean-Pierre Baudet et Jean-Fran&#231;ois Martos, p. 98.&lt;/p&gt;
&lt;/i&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La mort des id&#233;ologies est l'id&#233;ologie des ann&#233;es 80</title>
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&lt;p&gt;Par Eric AESCHIMANN, Lib&#233;ration samedi 4 novembre 2006 Fran&#231;ois Cusset, 37 ans, historien des id&#233;es, analyse le revirement du paysage intellectuel fran&#231;ais, des esp&#233;rances r&#233;volutionnaires au discours sur la fin du politique. Sans &#233;pargner ses principaux acteurs : les anciens soixante-huitards reconvertis dans les valeurs lib&#233;rales, la convivialit&#233; et le moralisme de plume. La mort des id&#233;ologies est l'id&#233;ologie des ann&#233;es 80 Vous donnez comme titre &#224; votre livre la D&#233;cennie : le (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-32-recuperation-+" rel="tag"&gt;R&#233;cup&#233;ration&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-60-insignifiance-+" rel="tag"&gt;Insignifiance&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Par Eric AESCHIMANN, Lib&#233;ration samedi 4 novembre 2006&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fran&#231;ois Cusset, 37 ans, historien des id&#233;es, analyse le revirement du paysage intellectuel fran&#231;ais, des esp&#233;rances r&#233;volutionnaires au discours sur la fin du politique. Sans &#233;pargner ses principaux acteurs : les anciens soixante-huitards reconvertis dans les valeurs lib&#233;rales, la convivialit&#233; et le moralisme de plume.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;strong&gt;La mort des id&#233;ologies est l'id&#233;ologie des ann&#233;es 80&lt;/strong&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;
Vous donnez comme titre &#224; votre livre la D&#233;cennie : le grand cauchemar des ann&#233;es 80. Que s'est-il donc pass&#233; de si grave dans cette d&#233;cennie ?&lt;/strong&gt;
On a gard&#233; des ann&#233;es Mitterrand l'id&#233;e d'une simple d&#233;ception politique : la grande promesse sociale convertie en ajustement &#233;conomique et gestion au quotidien. Mais, au-del&#224; de la gauche de pouvoir, il me semble qu'elles ont &#233;t&#233; marqu&#233;es par la &#171; fin sans fin &#187; du politique, une tentative impossible pour y mettre fin, notamment en d&#233;politisant l'id&#233;e de changement. Avant, le changement &#233;tait un concept politique, li&#233; &#224; un projet, une volont&#233;, une force criti-que. Les ann&#233;es 80 inaugurent la &#171; naturalisation &#187; du changement : un certain discours id&#233;ologique lui donne la forme d'un ph&#233;nom&#232;ne m&#233;canique, inexorable, sorte de fatalisme incapacitant. Cette id&#233;ologie, qu'on doit &#224; quel-ques ex-r&#233;volutionnaires des ann&#233;es 70, est celle de la mort des id&#233;ologies. Ils ont adoub&#233; les jeunes entrepreneurs, chant&#233; l'aventure et la flexibilit&#233;, ont organis&#233; le retrait de la subversion sur le seul terrain de la culture. Les ann&#233;es 80 ont vu converger plusieurs lignes enchev&#234;tr&#233;es : l'autolimitation du gouvernement, le d&#233;terminisme &#233;conomique in-t&#233;rioris&#233;, la diabolisation de toute critique sociale, la privatisation de l'id&#233;e de libert&#233; la plus grande manifestation de jeunes de la premi&#232;re moiti&#233; de la d&#233;cennie a lieu en d&#233;cembre 1984 pour d&#233;fendre le &#171; libre droit &#187; d'&#233;couter NRJ et enfin une nouvelle technocratie du bonheur, qui pr&#244;ne la t&#233;l&#233;matique, l'a&#233;robic ou l'&#233;go&#239;sme salvateur pour divertir des fl&#233;aux de l'&#233;poque : le ch&#244;mage, Le Pen et le sida.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Faire des anciens soixante-huitards reconvertis dans la politique, les m&#233;dias, la culture, les principaux agents de ce revirement, n'est- ce pas surestimer leur r&#244;le ?&lt;/strong&gt;
Plusieurs factions ont uni leurs forces. Les ex-gauchistes ont jou&#233; un r&#244;le d'animateurs, d'organisateurs du dis-cours, charg&#233;s de lui donner une dimension festive, de susciter un consentement joyeux. Mais d'autres groupes ont jou&#233; des r&#244;les tout aussi importants. C'est le cas de la mouvance de centre gauche, d'abord minoritaire. Li&#233;e aux technocrates atypiques des ann&#233;es 60, c'est elle qui est &#224; l'origine de la cr&#233;ation de la fondation Saint-Simon, et son discours est devenu peu &#224; peu le discours dominant. Par ailleurs, la classe dirigeante d'alors, qui n'avait rien de soixante-huitard, &#233;tait pr&#234;te &#224; s'allier avec quiconque emp&#234;cherait le retour du d&#233;sordre social. Face au nouveau capi-talisme libertaire-lib&#233;ral, elle a eu une double r&#233;action : elle en a engrang&#233; les b&#233;n&#233;fices directs, car ce revirement favorisait la reproduction de son propre pouvoir, de la Bourse aux &#233;lites d'Etat. M&#234;me si, sur un plan plus moral, elle en a condamn&#233; les exc&#232;s de vulgarit&#233;, de Bernard Tapie &#224; la t&#233;l&#233;vision &#224; paillettes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alors, pourquoi cette focalisation sur les soixante-huitards ?&lt;/strong&gt;
Il se trouve qu'un grand nombre des id&#233;ologues des ann&#233;es 80 sont d'anciens gauchistes. Et qu'il y a une promis-cuit&#233; d&#233;mographique presque affolante de ce groupe-l&#224; : n&#233;s en gros entre 1940 et 1950, ils contr&#244;lent aujourd'hui tous les leviers du pouvoir. C'est une g&#233;n&#233;ration qui est rest&#233;e contin&#251;ment sur le devant de la sc&#232;ne, depuis ses vingt ans et les barricades de 68 jusqu'&#224; aujourd'hui, en passant par l'invention du gauchisme culturel et convivial des an-n&#233;es 80. Comment ne pas tenir compte, d&#232;s lors, du facteur g&#233;n&#233;rationnel ? Mais j'y apporterais deux b&#233;mols. D'abord contre la logique r&#233;trospective : on pr&#233;sente comme in&#233;vitable cette m&#233;tamorphose de l'ancien gauchiste en patron autocrate. Or 68 a &#233;t&#233; l'histoire de plusieurs dizaines de milliers de militants anonymes, qui surv&#233;curent plus ou moins bien au d&#233;senchantement mais ne sont pas tous devenus essayistes ou journalistes en vue. Seule une toute petite poign&#233;e d'entre eux a converti les valeurs libertaires en valeurs lib&#233;rales. Et puis cette logique g&#233;n&#233;rationnelle a &#233;t&#233; largement mise en avant par la d&#233;cennie 80, du jeunisme &#224; la sociologie de magazine, ce qui suffit &#224; la rendre suspecte : c'est de notre date de naissance, en a- t-on conclu, que d&#233;pendrait notre r&#244;le social, on ne serait le produit que de la d&#233;cennie o&#249; l'on est n&#233;. Autre fa&#231;on d'interdire l'action, de d&#233;samorcer la critique. De &#171; naturaliser &#187; l'ordre social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous avez 37 ans. N'y a-t-il pas une forme d'amertume de votre part envers les soixante-huitards ?&lt;/strong&gt;
D&#233;cid&#233;ment, on n'en sort pas de cette question de g&#233;n&#233;ration... Il y a peut-&#234;tre une forme d'amertume chez les gens de mon &#226;ge, qui ont souvent grandi avec le sentiment d'&#234;tre arriv&#233;s trop tard. Mais cette amertume n'est pas celle des anciens soixante-huitards, qui proc&#232;de d'une certaine nostalgie et, peut-&#234;tre, d'un ressentiment pour ce qu'ils ont fait de leur &#171; r&#233;volution &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La d&#233;cennie 80 a affirm&#233; la mort des id&#233;ologies. Vous estimez, tout au contraire, que rarement d&#233;cennie fut aussi id&#233;ologique.&lt;/strong&gt;
Production et mise en forme des id&#233;es ont chang&#233; de r&#244;le. Autrefois, l'activit&#233; intellectuelle avait deux fonctions, rarement conjointes : une fonction savante, de production universitaire de la &#171; v&#233;rit&#233; &#187; ; et une fonction critique, en d&#233;fiant le pouvoir au nom des opprim&#233;s. L'espace de l'intellectuel s'&#233;tendait entre ces deux bornes. A partir des ann&#233;es 80, un nouveau type d'intellectuel vend ses services au pouvoir. C'est, d'une part, &#171; l'expert &#187; : le socio-typologue, le psychologue comportemental, le consultant, qui affirment qu'il n'y a plus de lutte des classes, seulement des &#171; socio-styles &#187; et des souffrances psychiques. Et c'est, d'autre part, le moraliste antitotalitaire, essayiste &#224; succ&#232;s, puisque les ann&#233;es 80 ont invent&#233; l'essai best-seller, de BHL &#224; Pascal Bruckner. Des moralistes qui poussent alors le z&#232;le antimarxiste jusqu'&#224; c&#233;l&#233;brer Reagan. Or, par le biais des m&#233;dias, et des conseils fournis aux entreprises ou &#224; l'Etat, la propagande de ces &#171; intellectuels de service &#187; b&#233;n&#233;ficie d'un degr&#233; d'exposition publique beaucoup plus important qu'avant. La production de ces discours de justification, de cette rh&#233;torique du fait accompli, joue soudain un r&#244;le politique direct, celui d'annuler les contradictions et de r&#233;duire toute alternative au silence. Paradoxe de ces ann&#233;es o&#249; l'on a d&#233;cr&#233;t&#233; la mort des id&#233;ologies : jamais les intellectuels, du moins les plus id&#233;ologues d'entre eux, n'avaient &#233;t&#233; aussi bavards.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quel est le r&#244;le du &#171; moralisme antitotalitaire &#187; dans le revirement des ann&#233;es 80 ?&lt;/strong&gt;
Il contribue au reflux des pens&#233;es critiques, et dans le contexte international de l'&#233;poque de Brejnev &#224; Pol Pot &#173;, il est difficilement attaquable. Mais, avec trente ans de recul, on peut le consid&#233;rer d'un regard critique. Par exemple en notant qu'il s'agit d'un antimarxisme et jamais d'un antifascisme : les dictatures de droite g&#234;nent alors beaucoup moins que celles de gauche. Ensuite, en rappelant que ce r&#233;veil a &#233;t&#233; tr&#232;s tardif : Victor Serge avait d&#233;nonc&#233; le gou-lag dans les ann&#233;es 30, Castoriadis et Lefort &#224; la fin des ann&#233;es 40, le rapport Khrouchtchev date de 1956. Et voil&#224; que, tout &#224; coup, les nouveaux philosophes se r&#233;veillent en hurlant au crime de masse, parce qu'ils ont lu Soljenit-syne. Et puis il y a une sp&#233;cificit&#233; fran&#231;aise de l'antitotalitarisme, comme un revers de b&#226;ton : la France qui, dans les ann&#233;es 50, comptait le plus gros contingent d'intellectuels marxistes orthodoxes, ira plus loin que les autres dans le sens inverse, en d&#233;marxisant toutes les institutions de savoir, en pr&#234;chant Tocqueville ou m&#234;me Hayek, en misant sur le march&#233; pour combattre le racisme. Le nouveau discours consiste &#224; jeter le b&#233;b&#233; avec l'eau du bain, &#224; r&#233;cuser toute forme de critique sociale en m&#234;me temps que le marxisme, comme si la pens&#233;e critique d&#233;bouchait m&#233;cani-quement sur les miradors et les barbel&#233;s. Penser produit les camps : tel &#233;tait l'argument de deux best-sellers de 1977, les Ma&#238;tres-Penseurs, d'Andr&#233; Glucksman et la Barbarie &#224; visage humain, de Bernard-Henri L&#233;vy.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La signification qu'il convient de donner aux &#233;v&#233;nements de Mai 68 a jou&#233; un r&#244;le dans le renversement des an-n&#233;es 80 ?&lt;/strong&gt;
En se penchant sur les comm&#233;morations de 68, celles de 78, 88 puis 98, on voit fonctionner le nouveau discours r&#233;actionnaire jusqu'&#224; la caricature. Ce qu'on voit &#224; l'oeuvre, dans cet &#233;loge biais&#233; de Mai 68, c'est un travail de scis-sion artificielle entre les deux dimensions de l'&#233;v&#233;nement : la dimension politique et sociale (la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale) et la dimension culturelle (la f&#234;te). Amput&#233;e de sa puissance politique, la f&#234;te ira du c&#244;t&#233; de la bienpensance et de l'&#233;tat de fait, elle se voit attribuer bient&#244;t un r&#244;le de maintien de l'ordre social, entre la f&#234;te jacklanguienne et l'&#233;loge de la di-versit&#233; fa&#231;on SOS Racisme. En scindant le &#171; regrettable &#187; &#233;v&#233;nement politique et ses &#171; heureuses &#187; cons&#233;quences culturelles, quelques ex- leaders de 68 poursuivent dans le champ de l'histoire r&#233;cente le m&#234;me objectif que Fran&#231;ois Furet pour la R&#233;volution fran&#231;aise : d&#233;montrer que la r&#233;volution est termin&#233;e. C'est le sens des rituels comm&#233;mora-tifs : la r&#233;volution c'est chic, puisque c'est fini. On peut m&#234;me dire que c&#233;l&#233;brer 68 de cette fa&#231;on est encore plus r&#233;-actionnaire que de le condamner d'un bloc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Que reste-t-il des ann&#233;es 80 ? Les tenants de la fin de la politique ont-ils gagn&#233; ?&lt;/strong&gt;
Non. Le politique, au sens de perturbation d'un ordre existant, a fait retour au coeur de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise &#224; partir de la deuxi&#232;me moiti&#233; des ann&#233;es 90. Mais pas comme mouvement social homog&#232;ne, institutionnalis&#233;. C'est une dispersion de luttes, toutes li&#233;es &#224; la question de la minorit&#233;, &#224; une politique subjective, &#224; une critique de l'universa-lisme abstrait, et tentant entre elles des alliances tactiques pas toujours faciles : luttes contre le sida, mouvement des sans-papiers, aide au logement, altermondialisme non institutionnel, mouvements indig&#232;nes d'opposition &#224; &#171; l'int&#233;gra-tion &#187;, intermittents du spectacle, nouveaux p&#244;les de pens&#233;e critique de l'Internet &#224; l'&#233;dition ind&#233;pendante, etc. Cette politique par le bas, dispers&#233;e mais r&#233;solue, pratique et radicale &#224; la fois, se veut une r&#233;action in&#233;dite incompr&#233;hensi-ble pour les soixante-huitards aux nouvelles fa&#231;ons de discipliner les corps et les esprits invent&#233;es au cours des an-n&#233;es 80 : fatalisme de l'&#233;conomie, h&#233;ro&#239;sme de l'entreprise, cr&#233;ativit&#233; obligatoire, injonction faite des corps (sport, sexualit&#233;, intimisme), culture d&#233;corative et consensuelle. Surtout, ces luttes refusent de c&#233;der aux deux chantages du discours dominant. Un, le chantage unitaire, contre la dispersion des luttes, l&#224; o&#249; cette dispersion est une force politi-que, et n'interdit pas les branchements m&#234;me si l'absence de toute jonction entre les &#233;meutiers de novembre 2005 et les &#233;tudiants en lutte d'avril 2006 montre l'ampleur de la t&#226;che &#224; accomplir. Deux, le chantage &#224; la proposition cons-tructive. Car ces luttes portent sur les situations (et non les racines) identitaires, qu'elles soient sociales, ethniques ou sexuelles, sur la vie locale aussi, sur le refus de la R&#233;publique abstraite : elles jettent un pont entre subjectivit&#233; sociale et action politique et posent la question d'une politique des sentiments vieille interrogation des ann&#233;es 70, quand on disait que la politique est partout, dans la famille, la sexualit&#233;, les n&#233;vroses, l'art. Autant de &#171; formes de vie &#187; nouvel-les, au sens fort, qui sont &#224; elles seules plus qu'un programme, et refusent de se soumettre aux termes scl&#233;rosants de la rh&#233;torique politique. Cette mutation-l&#224; prend bien sa source dans les ann&#233;es 80, quand la r&#233;volte, &#224; force d'&#234;tre ex-clue de l'espace public, s'est faite clandestine, subjective, secr&#232;te, entre fuites imaginaires et communaut&#233; impossible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les g&#233;n&#233;rations post-68 inventeront-elles une nouvelle forme de r&#233;volution ?&lt;/strong&gt;
Elles se m&#233;fient, en tout cas, des grandes abstractions politiques, r&#233;volution ou r&#233;publique, plus normalisatrices qu'op&#233;ratoires. Les nouveaux mouvements radicaux refusent d'employer le langage du discours dominant, r&#233;action-naire ou lib&#233;ral, et la possibilit&#233; d'un dialogue est donc faible. L'affrontement, en revanche, devrait se faire de moins en moins latent, jusqu'&#224; des formes de guerres civiles larv&#233;es dont l'actualit&#233; sociale de 2005-2006 porte la trace, beaucoup de gens n'ayant, de fait, plus rien &#224; perdre. La r&#233;volte n'a pas de justification, elle a juste une logique : elle est l'unique solution quand on a referm&#233; l'espace des possibles au nom de la Loi la loi de la R&#233;publique, de l'Europe, de l'&#233;conomie, du plus fort et du plus petit d&#233;nominateur commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt;Ag&#233; de 37 ans, normalien, ancien responsable du Bureau du livre fran&#231;ais &#224; New York, Fran&#231;ois Cusset est historien des id&#233;es. Apr&#232;s French Theory, qui d&#233;crivait l'influence des philosophes fran&#231;ais dans les universit&#233;s am&#233;ricaines, il publie ce mois-ci aux &#233;ditions La D&#233;couverte la D&#233;cennie : le grand Cauchemar des ann&#233;es 80, qui se veut le r&#233;cit de la mutation du paysage intellectuel fran&#231;ais : le passage des esp&#233;rances r&#233;volutionnaires au discours sur la fin des id&#233;ologies, la mont&#233;e en puissance d'&#171; intellectuels d'Etat &#187; et de &#171; moralistes de plume &#187;, l'av&#232;nement de la t&#233;l&#233;vision comme temple du &#171; bavardage publicitaire &#187;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Nouvelle spiritualit&#233; et nihilisme ing&#233;nu</title>
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&lt;p&gt;Le texte ci-dessous fait partie du livre &#191;Qui&#233;n habla ? Lucha contra la esclavitud del alma en los call centres (Ed. Tinta Lim&#243;n, Buenos Aires, 2006). Nouvelle spiritualit&#233; et nihilisme ing&#233;nu Le collectif &#191;Qui&#233;n habla ? (Allo, qui est &#224; l'appareil ?) est compos&#233; du collectif Situaciones et de jeunes travailleurs de plusieurs centre d'appels de Buenos-Aires, souvent &#233;tudiants, et &#226;g&#233;s, pour la majorit&#233; d'entre eux, de 18 et 25 ans. Le livre traite des luttes contre l'esclavage de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-insignifiance-cynisme-nihilisme-" rel="directory"&gt;Insignifiance, cynisme, nihilisme&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le texte ci-dessous fait partie du livre &#191;Qui&#233;n habla ? Lucha contra la esclavitud del alma en los call centres (Ed. Tinta Lim&#243;n, Buenos Aires, 2006).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; &lt;strong&gt;Nouvelle spiritualit&#233; et nihilisme ing&#233;nu&lt;/strong&gt; &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le collectif &#191;Qui&#233;n habla ? (Allo, qui est &#224; l'appareil ?) est compos&#233; du collectif Situaciones et de jeunes travailleurs de plusieurs centre d'appels de Buenos-Aires, souvent &#233;tudiants, et &#226;g&#233;s, pour la majorit&#233; d'entre eux, de 18 et 25 ans. Le livre traite des luttes contre l'esclavage de l'&#226;me men&#233;es dans les calls centers de Buenos Aires.
Luttes difficiles puisque la d&#233;localisation est le propre de ces entreprises : pendant la lutte men&#233; dans le call center d'Atento, le nombre de salari&#233; passera de 4.000 &#224; 300 en quelques semaines, l'entreprise d&#233;localisant dans les grandes villes d'Argentine (Rosario et C&#243;rdoba) ou d&#233;viant les appels vers l'Inde ou le Maroc. Les salari&#233;s sont tr&#232;s majoritairement des jeunes &#233;tudiants, qui ont pr&#233;f&#233;r&#233; ce travail d&#233;clar&#233; (exceptionnel dans un pays o&#249; la majorit&#233; des gens travaillent au noir, m&#234;me dans l'administration) plut&#244;t que de vendre des journaux dans le m&#233;tro. Ces jeunes racontent la fiert&#233; de bosser pour des multinationales, dans des locaux avec moquettes, machines &#224; caf&#233; et ordinateurs neufs... avant d'en revenir. Le taux de rotation des salari&#233;s est &#233;norme, pratiquement tous terminent chez le psychanalyste ou sous anxiolytiques au bout de quelques mois ou quelques ann&#233;es (crise d'angoisse, de stress...). Le livre raconte les conditions de travail, l'individualisme contraint, la surveillance, l'infantilisation, la parole comme nouvelle marchandise et source de plus-value, une jeunesse &#171; r&#233;actionnaire &#187; habitu&#233;e aux consignes, habitu&#233;e &#224; ob&#233;ir. C'est un travail en commun et en situation : &#171; Les luttes sont un laboratoire infini. L&#224; se pr&#233;parent sans cesse de nouvelles questions. Que va-t-on tol&#233;rer et que va-t-on ne pas tol&#233;rer ? [...] Une &#233;coute tr&#232;s attentive et ouverte surgit quand les questions r&#233;ussissent &#224; couper leur d&#233;pendance d'avec les r&#233;ponses. &#187; (Dos de couverture).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1. Nouvelle foi et faux id&#233;alisme : &#171; Cette fois la r&#233;volution sera spirituelle1 &#187;
&lt;/strong&gt; De la remise en question du capitalisme industriel a &#233;merg&#233; une nouvelle spiritualit&#233; capable de combiner des traits de pratiques et des discours religieux (la vague new age et les orientalismes) avec des croyances non religieuses mais spirituelles : la foi dans le libre march&#233; et dans la consommation comme capacit&#233; de perfectionnement de l'&#234;tre humain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Levy, imbu de cette spiritualit&#233;, &#233;crit : &#034; Le point de rencontre entre &#233;conomie et intelligence, le centre secret de la soci&#233;t&#233; humaine du futur est probablement la capacit&#233; d'&#233;coute et de manipulation de la conscience collective qui fluctue dans les millions de canaux du cyberespace. Le point essentiel est que cette manipulation est elle-m&#234;me guid&#233;e par l'errance de l'attention et de l'intelligence collective fractale2 que le marketing on line essaie de capter et comprendre dans tout ses modes. Ce nouveau marketing peut se caract&#233;riser comme le processus d'interface dynamique et circulaire au moyen duquel la conscience collective prend conscience et se manipule elle-m&#234;me... Les institutions, les Etats, les Partis, les entreprises, les associations, les groupes, les individus qui d&#233;daignent l'&#233;tude des modes permettant de s'ins&#233;rer dans ces processus d'intelligence collective3 ne pourront esp&#233;rer jouer aucun r&#244;le important dans le monde qui arrive. &#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Economie et spiritualit&#233; sont une seule et m&#234;me chose, un m&#234;me esprit qui s'autor&#233;gule et s'auto-dirige sans n&#233;cessit&#233; d'intervention externe. Les cr&#233;atifs, les publicitaires, les intellectuelles, les dirigeants, les journalistes, les entrepreneurs et les administrateurs seraient le point culminant d'un processus de perfectionnement dans lequel march&#233; et d&#233;sir deviennent compl&#232;tement transparents l'un &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes pass&#233;s d'une lutte contre une vision du monde qui annulait et subordonnait le d&#233;sir, les croyances et la pens&#233;e &#224; la technique, &#224; un moment de l'histoire dans lequel seules les id&#233;es et les symboles sont consid&#233;r&#233;s comme r&#233;els, alors que les corps sont m&#233;sestim&#233;s, rejet&#233;s, invisibilis&#233;s. Comment est-on pass&#233; du faux mat&#233;rialisme au faux id&#233;alisme ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2. Logique de l'abdication&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Apr&#232;s un moment d'ath&#233;isme, de mort de Dieu, nous traversons un moment de &#171; spiritualit&#233; r&#233;nov&#233;e &#187;, de retrouvaille vertueuse. Mais qui sont les sujets de la r&#233;novation spirituelle ? Pr&#233;cis&#233;ment ceux qui sont n&#233;s sans Un transcendant, sans Etat, sans Dieu, sans marxisme, sans r&#233;cits, sans Histoire : ceux qui ont t&#233;t&#233;s les valeurs du march&#233; depuis tellement petits qu'ils font pratiquement un avec elles. Comment dire qu'il n'y a pas de futur quand il n'y a jamais eu de pass&#233; ? Le Un n'est pas mis en question, il n'est jamais affront&#233;... parce qu'on ne l'a jamais vu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins cette nouvelle spiritualit&#233; se conjugue bien avec le nihilisme, chose qui n'avait pas lieu avec l'esprit ant&#233;rieur du capitalisme. Il est clair que ne s'agissant pas de la m&#234;me spiritualit&#233;, il ne s'agit pas non plus du m&#234;me nihilisme : ce nihilisme r&#233;nov&#233; ou r&#233;form&#233;, cette naturalisation du non, nous l'appellerons nihilisme ing&#233;nu ou faible. Pour cela le nihiliste faible ne sera pas tant celui qui ne peut ou ne veut pas croire (les d&#233;prim&#233;s, les fatigu&#233;s, les &#233;lectrocut&#233;s), mais plut&#244;t ceux qui conjuguent spiritualit&#233; et nihilisme comme deux variations d'un m&#234;me mouvement d' &#171; abdication-connexion constante &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, avant, la spiritualit&#233; &#233;tait soutenue par la transcendance de certains principes sur la r&#233;alit&#233; mat&#233;rielle, et si le nihilisme consistait en la n&#233;gation-destruction de ce Un transcendant, aujourd'hui lorsque nous parlons de nihilisme (ing&#233;nu) nous nous r&#233;f&#233;rons &#224; une logique de la n&#233;gation compl&#232;tement diff&#233;rente de celle-l&#224;. Ici la fugue, la fuite, l'abandon n'est pas li&#233; &#224; un Un transcendant (aujourd'hui inexistant), mais s'active devant le plus petit signal, la plus petite friction, le plus petit ennui. Il s'agit plut&#244;t d'une dynamique de l'abdication constante que d'une n&#233;gation dialectique. Le nihilisme ing&#233;nu c'est le &#171; non parce que oui &#187;. Le &#171; non &#187; apparemment gratuit qui, n&#233;anmoins, n'est pas une critique totale. C'est l'artiste que arr&#234;te de lutter pour pouvoir continuer &#224; croire &#224; la lutte, c'est le jeune qui nie le pass&#233; parce qu'il n'a eu que le pr&#233;sent, c'est le fils de famille de classe moyenne et de lyc&#233;e priv&#233; qui nie l'Etat parce que le march&#233; le lui a enseign&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3. Frustrations&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Dans les call centers, m&#234;me ceux qui ont vu leurs promesses viol&#233;es montrent une forte r&#233;sistance aux issues collectives qui sont per&#231;ues comme p&#233;nibles, inutiles. Le destin est per&#231;u de mani&#232;re individuelle et non collective. Dans une logique qui exacerbe et &#233;rige l'individualisme comme unique moyen l&#233;gitime de b&#233;n&#233;fice, les corps et les d&#233;sirs collectifs sont li&#233;s &#224; l'inutile, au lest en opposition &#224; la l&#233;g&#232;ret&#233; et &#224; la mall&#233;abilit&#233; requises par le march&#233;.
La libre coop&#233;ration est invisibilis&#233;e. Elle n'existe pas, elle est utopique, ou elle est trop co&#251;teuse en termes d'affection et de temps. Peut-&#234;tre que les images de coop&#233;ration collective ne passant pas par le march&#233; sont encore trop syndicales, trop partidaires, ou pire m&#234;me, trop vagues. De l&#224; vient que le collectif n'apparaisse jamais comme un possibilit&#233; de transformation, mais plut&#244;t comme une friction maladroite dans les engrenages du m&#233;canisme d'horlogerie divin du quasi parfait capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pour cela que l'id&#233;e de lutte ne s'incarne pas : elle ne fait pas chair, elle ne prend pas corps. C'est que sans un commun ou sans tendance au commun il n'y a pas de corps, seulement des ent&#233;l&#233;chies4, des &#226;mes solitaires. Les calls centers le savent, ils savent les plaisirs des &#234;tres solitaires et pour cela offrent des narcotiques pour l'&#226;me. Ils alimentent un monde qui n'est pas celui du travail, ils offrent une r&#233;alit&#233; subjective que la lutte ou la recherche d'une puissance collective endommagerait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	L'op&#233;rateur t&#233;l&#233;phonique peut tol&#233;rer le travail pr&#233;cis&#233;ment et en tant que sa relation avec l'entreprise n'est jamais prise comme un travail. Il y a un discours soign&#233; et pr&#233;par&#233; qui a pour clair objectif d'&#233;viter toute mention classique li&#233;e au travail : tu ne signes pas un contrat, tu signes une bourse ; tu n'as pas un salaire, tu as des bons ; tu n'es pas un travailleur, tu es un agent ; tu n'as pas de compagnons de travail mais une famille ou une &#233;quipe. Se reconna&#238;tre comme corps exploit&#233;, comme main d'&#339;uvre bon march&#233;, c'est se reconna&#238;tre pr&#233;cis&#233;ment comme celui pour lequel on n'est pas pr&#233;par&#233; : on est travailleur et non cr&#233;atif comme on nous l'a promis. Lutter suppose d'int&#233;rioriser la relation de subordination avec l'entreprise, ce qui g&#233;n&#232;re en vous tout type de r&#233;sistances, d'autant plus violentes d&#232;s qu'il s'agit d'&#233;viter &#171; un face &#224; face &#187;, &#171; un main &#224; la main &#187; avec ses propres frustrations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	L'abandon ou l'abdication du nihilisme ing&#233;nu ou faible n'affecte donc pas la relation avec l'entreprise mais avec les strat&#233;gies de lutte, m&#234;mes celles que prennent comme point de d&#233;part un sujet fragile : telles alternatives (abandon vs. lutte et transformation) ont l'habitude de se r&#233;soudre par le biais de la d&#233;mission : fuir la friction. Se laisser porter vers d'autres airs, disponible &#224; la rencontre de nouveaux &#171; possibles &#187;. Ce choix, n&#233;anmoins, implique de renier toute recherche d'une subjectivit&#233; collective de lutte, &#224; venir : faible et fragile pour le moment, mais en processus de composition. On choisit la fugue solitaire en qu&#234;te d'une promesse plus effective de paradis imaginaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;4. Les paradis priv&#233;s&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Dans notre soci&#233;t&#233;, et plus encore pour les jeunes, le paradis est con&#231;u comme un lieu priv&#233;, exclusif, isol&#233; de l'agitation du monde et du reste des humains, auquel seuls quelques uns peuvent acc&#233;der. Le paradis ou les paradis ressemblent beaucoup plus &#224; une maison dans un country5 avec piscine olympique en ciment qu'&#224; un jardin magnifique et exub&#233;rant ou tout pousse librement. Le paradis est le lieu pour une seule personne, un lieu exclusif, qui n'est pas pour tous. Le box du call center est seulement la perversion du paradis, son inversion spectaculaire. Nous y sommes seuls mais cette solitude nous torture. Le probl&#232;me alors n'est pas l'id&#233;e m&#234;me de paradis, la perception individuelle du destin, le probl&#232;me c'est le c&#244;t&#233; imparfait du r&#234;ve ! Ceux qui n'ont pas pu encore atteindre le paradis, dessin&#233; sur mesure, esp&#232;rent se tenir compagnie entre eux, soutenant leurs solitudes, les amoncelant les unes contre les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	L'isolement comme condition et fin de toute vie se pr&#233;sente ainsi comme un des premiers obstacles &#224; abattre, &#224; l'int&#233;rieur de soi et avec d'autres. Les relations dans la lutte sont diff&#233;rentes du lien mis&#233;rable sans engagement de la coop&#233;ration capitaliste. N&#233;anmoins, quand l'option est d'assumer la lutte dans une solitude, le lien capitaliste parait redevenir plus consistant parce que le &#171; &#234;tre contre &#187;, dans la majeure partie des cas, est un &#234;tre contre &#171; seul &#187;, r&#233;ellement seul. De l&#224; &#224; la culpabilisation et &#224; l'individualisation du probl&#232;me, il n'y a qu'un pas. Si les liens sont fragiles lorsqu'on ob&#233;it, ils peuvent &#234;tre encore plus fragiles lorsqu'on r&#233;siste. C'est ainsi, pour le moins dans un premier temps. Et plus encore aujourd'hui quand les luttes se d&#233;veloppent sur un mode local et &#224; la fois tr&#232;s d&#233;centralis&#233;, parce qu'il n'y a rien de facile &#224; trouver des sites d'agr&#233;gation collective qui permettent d'&#233;largir les r&#233;sistances. Il est beaucoup plus facile, en tout cas, de former de nouveaux espaces de r&#233;union que de les trouver d&#233;j&#224; faits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;5. La mobilit&#233; fonctionnelle&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	L&#224; appara&#238;t l'abandon, l'abdication comme figure d&#233;terminante de notre &#233;poque. Avant que quelque chose se concr&#233;tise, on en sort. Rien n'atteint le niveau d'engagement suffisant pour nous retenir. Nous jurons &#234;tre ouverts &#224; l'impr&#233;vu, au contingent, au surprenant mais en r&#233;alit&#233; nous sommes la classe la plus perverse de conservateurs : notre vie m&#234;me est une pr&#233;caution devant la vie, une st&#233;rilisation du futur. Personne ne sait pour quoi, mais l'important est de se maintenir disponible. Comme les personnages de Beckett, une attente sans sens nous rend idiot. Nous nous d&#233;faisons de tout lien comme si il s'agissait d'un fl&#233;au. Si, avant, l'abandon et la mobilit&#233; mettaient en &#233;chec les structures rigides du syst&#232;me6, aujourd'hui dans une &#233;conomie de proc&#232;s, la mobilit&#233; appara&#238;t plut&#244;t comme reproduisant les n&#233;cessit&#233;s de l'axiomatique capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	L'abandon ing&#233;nu est le faux mouvement de l'abdication qui en fin de compte est toujours plus b&#233;n&#233;fique pour les entreprises et, plus qu'une fugue cr&#233;atrice, elle termine en circonvolution, un tour sur lui-m&#234;me du syst&#232;me, un mouvement circulaire qui se conclut au point pr&#233;cis o&#249; il recommence. Il s'agit d'un mouvement faible qui cherche le renouvellement de la disponibilit&#233;. La fuite est circulaire : on fuit, on s'&#233;chappe, de mani&#232;res faibles ou ing&#233;nues, et le syst&#232;me promeut le circuit mouvant de ces postes du bas de la hi&#233;rarchie capitaliste. Parfois, ce qui peut soutenir la permanence est une promesse d'ascension (vers le haut), mais lorsque cette promesse se montre fausse, le mieux est de continuer &#224; se mouvoir. Peu sont ceux qui restent pour lutter : moralistes ou militants convaincus. On pourrait presque dire que la condition de toute action est de ne pas croire en elle. Comme dit Houellebecq : &#171; Le fait que nous ne croyons pas aux choses que nous faisons ne veut pas dire que nous ne les faisons pas &#187;. Cela est le nihilisme ing&#233;nu : croire qu'il suffit de ne pas croire. D'une certaine mani&#232;re le d&#233;sir d'abandon est plus fort que le d&#233;sir de transformation. L'autre face du d&#233;sir connectif, c'est le d&#233;sir dispersif de l'abdication qui rend intol&#233;rable n'importe quel engagement &#224; long terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Pr&#233;f&#233;rer l'incertitude certaine de la dispersion &#224; l'incertitude impr&#233;visible d'un collectif pour construire. Nihilistes sans principes &#224; nier, nous atteignons le paroxysme du nihilisme au moyen du d&#233;sir : &#171; Je ne sais pas ce que je veux, mais je le veux maintenant &#187;. Et dans ce non savoir, qui est aussi une forme de non vouloir, nous nous trouvons attrap&#233;s, tournant sur nous-m&#234;me, sans sens, sans direction, ayant perdu tout engagement avec le monde et avec nous-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;6. Un &#171; non &#187; qui accepte&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	La croyance se pr&#233;sente comme &#233;tant plus faible que l'acte. Celui qui agit ne sait pas en quoi il croit ou, directement, il croit ne croire en rien. Cette d&#233;sarticulation apparente entre croyance et acte est constitutive du nihilisme ing&#233;nu, et la clef de son fonctionnement. Nous disons &#171; apparente &#187; parce que, &#224; la rigueur, la croyance survit sous le nouveau r&#233;gime de spiritualit&#233;, mais comme subordonn&#233;e &#224; l'acte. Celui qui agit croit ne pas croire, mais la croyance persiste maintenant dans l'attachement qui habilite l'acte et l'adh&#232;re au monde. Il surgit ainsi une incapacit&#233; radicale de rendre compte de l'acte lui-m&#234;me, et de soutenir ses effets. Un croire aussi faible que son vouloir. Le nihilisme ing&#233;nu est un vouloir faible d&#233;guis&#233; en non vouloir. Sa mauvaise foi consiste &#224; se pr&#233;senter comme n&#233;gateur, quand son effet est celui d'une l&#233;g&#232;re, tr&#232;s l&#233;g&#232;re acceptation. Insolite modalit&#233; du &#171; non &#187; sans risques. Plus un &#171; ne rien faire &#187; qu'une op&#233;ration consistant &#224; d&#233;lier ; plus une n&#233;gation inertielle qu'un acte ayant une capacit&#233; de n&#233;gation. Un &#171; non &#187; qui est quasiment un &#171; oui &#187; : oui au d&#233;liement ou au lien minimum et &#233;ph&#233;m&#232;re ; une mani&#232;re de traverser le n&#233;ant jusqu'&#224; la prochaine connexion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Ce nihilisme paradoxal confirme le n&#233;ant pr&#233;alable (on se replie sur l'intol&#233;rable comme si sa force dissolvante lui restituerait l'&#234;tre). Il se met du c&#244;t&#233; de l'&#233;tat des choses &#224; chaque fois qu'il &#233;vite l'&#233;mergence de logiques h&#233;t&#233;rog&#232;nes, collectives, constructives ; &#224; chaque fois qu'il bloque les possibilit&#233;s qui pourraient surgir. Il n'impose pas son n&#233;ant actif au n&#233;ant du sens capitaliste mais il aboutit &#224; lui. L'abdication-disponibilit&#233; s'autoproduit comme une plasticit&#233; anorexique, mall&#233;able et dispos&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Le vieux nihilisme n&#233;cessitait un travail du NON. Aujourd'hui, via l'abstention7, on refuse tout labeur. Le &#171; nouveau capitalisme &#187; interpr&#232;te, pense et exploite cette absence de situation, offrant un espace de connectivit&#233;, et un peu d'argent. L'entreprise se met ainsi en &#171; s&#233;rie &#187; avec le reste de l'exp&#233;rience v&#233;cue. Si le vieux nihilisme, dans ses meilleures expressions, aspirait &#224; n&#233;antiser les valeurs, celui-l&#224; se conforme &#224; croire &#224; son non croire, il se conforme aux valeurs qui ne r&#233;clament aucune foi : on ne nous demande plus que nous croyions mais seulement que nous fonctionnions. Toute foi est quelque chose dont on peut se passer. Toute lutte est folle et redondante. Avoir une foi, c'est tomber dans un exc&#232;s d'adh&#233;sion inutile. Pourtant, il doit avoir, encore, quelqu'un qui persiste dans son d&#233;sir d'inventer un monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;7. N&#233;gation sans subversion&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Le nihilisme ing&#233;nu, c'est nier sans subvertir les valeurs. C'est la table rase pour &#234;tre disponible &#224; tant de valeurs du march&#233; que nous avons besoin de faire n&#244;tres. Mais ce n'est pas table rase cart&#233;sienne, sujet qui s'enferme et s'&#233;loigne du monde, mais un raturage-effa&#231;age en mouvement ; c'est une n&#233;gation nomade. Il n'y a pas besoin d'avoir cru en quelque chose pour &#234;tre nihiliste : c'est cela la magie du nihilisme ing&#233;nu. C'est un abandon inerte, et quand bien m&#234;me cela n'est pas suffisant, l'inertie s'effondre et nous &#233;touffons ; il n'y a d&#233;j&#224; m&#234;me plus d'inertie mais une inertie en ruine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Plus qu'un corps vibratile, comme dit Suely Rolnik8, nous nous convertissons en corps oscillants &#171; se mouvant sans cesse pour ne pas arriver &#187;. Le nihilisme ing&#233;nu se rattache &#224; une g&#233;n&#233;ration qui sent que rien n'est pour elle, mais qui ne sait pas non plus comment s'armer, comment se constituer de mani&#232;re autonome. Un d&#233;sir r&#233;volutionnaire de transformation plus fort que le d&#233;sir nihiliste de l'abandonner tout entier sera-t-il possible ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 Spirituel : un changement qui se passe dans l'esprit. Ce changement peut-&#234;tre, comme pour la r&#233;volution mentionn&#233;e ici, une d&#233;gradation. [NW : Note du transcripteur, N. Wirz]
2 Fractal, d&#233;finition de Wikip&#233;dia : &#171; On nomme fractale ou fractal (nom masculin moins usit&#233;), une courbe ou surface de forme irr&#233;guli&#232;re ou morcel&#233;e qui se cr&#233;e en suivant des r&#232;gles d&#233;terministes. Le terme &#187; fractale &#171; est un n&#233;ologisme cr&#233;&#233; par Beno&#238;t Mandelbrot en 1974 &#224; partir de la racine latine fractus, qui signifie bris&#233;. &#187; [NdT]
3 Paradoxe : c'est bien un processus d'intelligence collective, mais faible, car bas&#233; sur l'abdication (voir plus loin). [NW] 4 Ent&#233;l&#233;chie, d&#233;finition du Petit Robert : Chez Aristote, Etat de perfection, de parfait accomplissement de l'&#234;tre, par opposition &#224; l'&#234;tre en puissance, inachev&#233;e, incomplet. [NdT]
5 Country : Quartier priv&#233; de r&#233;sidences secondaires de campagne. [NdT]
6 Cf les strat&#233;gies de squat, la S&#233;cession selon Tiqqun, etc. [NW]
7 [NdT : L'abstention est l'action de s'abstenir de faire quelque chose avant d'&#234;tre le fait de ne pas voter...]
8 Suely Rolnik y F&#233;lix Guattari, Micropol&#237;ticas. Cartograf&#237;as del deseo, Tinta Lim&#243;n Ediciones, Buenos Aires, 2006. [NdT : Micropolitiques, Ed. Les emp&#234;cheurs de penser en rond, 2007, 488 p., Paris]&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Nous sommes dans l'&#232;re de l'imitation, du rafistolage, du syncr&#233;tisme, du contre-plaqu&#233; </title>
		<link>https://collectiflieuxcommuns.fr/?50-Nous-sommes-dans-l-ere-de-l</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		


		<dc:subject>Cr&#233;ation sociale-historique</dc:subject>
		<dc:subject>Beaut&#233;</dc:subject>
		<dc:subject>Castoriadis C.</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>
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		<dc:subject>Apathie</dc:subject>
		<dc:subject>Entretien</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Il est possible de la t&#233;l&#233;charger dans la rubrique brochures. Cette brochure contient les entretiens suivants : Contre le conformisme g&#233;n&#233;ralis&#233; (Entre le lib&#233;ralisme et la pseudo-d&#233;mocratie Nous sommes dans l'&#232;re de l'imitation - ci-dessous... Ni &#171; Esprit &#187; ni Bourdieu : Les intellos entre l'archa&#239;sme et la fuite (Il ne peut y avoir de solutions sans changements radicaux dans la soci&#233;t&#233;) Y a-t-il des avant-gardes ? (dire &#224; voix haute ce qu'ils pensent m&#234;me si ils ne sont pas entendus) (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Il est possible de la t&#233;l&#233;charger &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?-100-Brochures-' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;dans la rubrique brochures&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette brochure contient les entretiens suivants :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?17-entre-le-liberalisme-et-la-pseudo' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;i&gt;Contre le conformisme g&#233;n&#233;ralis&#233; (Entre le lib&#233;ralisme et la pseudo-d&#233;mocratie&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;i&gt;Nous sommes dans l'&#232;re de l'imitation&lt;/i&gt; - ci-dessous...&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?51-ni-esprit-ni-bourdieu-les-intellos' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;i&gt;Ni &#171; Esprit &#187; ni Bourdieu : Les intellos entre l'archa&#239;sme et la fuite (Il ne peut y avoir de solutions sans changements radicaux dans la soci&#233;t&#233;)&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?47-y-a-t-il-des-avant-gardes' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;i&gt;Y a-t-il des avant-gardes ? (dire &#224; voix haute ce qu'ils pensent m&#234;me si ils ne sont pas entendus)&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?52-l-auto-institution-explicite-et' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;i&gt;L'auto-institution explicite et permanente de la soci&#233;t&#233; par la soci&#233;t&#233; enti&#232;re&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?53-le-probleme-de-la-degenerescence' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;i&gt;Le probl&#232;me de la d&#233;g&#233;nerescence sera toujours l&#224;&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Paru sous le titre &#171; La derni&#232;re interview de Cornelius Castoriadis : Pourquoi je suis r&#233;volutionnaire' &#187;, L'&#201;v&#233;nement du jeudi, 8-14 janvier 1998. Propos recueillis par Isabelle Girard.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment expliquez-vous la scl&#233;rose de l'ensemble des soci&#233;t&#233;s occidentales ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle est la cons&#233;quence de trois facteurs. D'abord, l'am&#232;re d&#233;couverte que toute r&#233;forme de la soci&#233;t&#233; est impossible. &#192; un moment donn&#233; de leur histoire, les soci&#233;t&#233;s occidentales ont imagin&#233; qu'elles parviendraient &#224; s'amender, &#224; s'am&#233;liorer, &#224; s'humaniser. Ce fut un &#233;chec. Le dernier espoir - la mise en place d'un r&#233;gime socialiste en Russie apr&#232;s la r&#233;volution de f&#233;vrier 1917 &#8211; s'est, lui aussi, embourb&#233; &#224; cause du coup d'&#201;tat bolchevique d'octobre 1917 qui a transform&#233; l'empire des tsars en r&#233;gime totalitaire. L'URSS : c'&#233;tait quatre lettres et quatre mensonges. Ce n'&#233;tait pas l'union, mais la subordination des autres peuples &#224; la nation russe. Ce n'&#233;taient pas des r&#233;publiques mais des dictatures. Ce n'&#233;tait pas un r&#233;gime socialiste, mais un syst&#232;me fond&#233; sur l'exploitation. Ce n'&#233;tait m&#234;me pas une organisation sovi&#233;tique, car les soviets n'avaient pas de pouvoir. Cette mystification a dur&#233; une cinquantaine d'ann&#233;es, puis s'est effondr&#233;e sous le poids de ses contradictions. Ce monolithe granitique est soudain apparu sous son jour v&#233;ritable : tiss&#233; d'horreurs, de mensonges et d'absurdit&#233;s. En m&#234;me temps que s'&#233;vanouissaient ces bolcheviks pour lesquels &#171; il n'y avait pas de forteresse imprenable &#187;, partait en fum&#233;e la n&#233;buleuse du &#171; marxisme-l&#233;ninisme &#187; qui, depuis pr&#232;s d'un demi-si&#232;cle, avait jou&#233; le r&#244;le d'id&#233;ologie dominante. Aujourd'hui, que reste-t-il de cette utopie-l&#224; ? La Chine ? Elle est devenue une dictature capitaliste. La cons&#233;quence de cet &#233;chec est un &#233;norme d&#233;senchantement qui, parall&#232;lement, a permis un fantastique renforcement de tout l'argumentaire de la droite. &#171; Vous voulez changer la soci&#233;t&#233; ? &#187; demandent ses thurif&#233;raires. &#171; Alors, vous aurez le goulag &#187;, r&#233;pondent-ils. &#171; Apr&#232;s tout, vous vivez dans des pays riches, en paix. De quoi vous plaignez-vous ? Ne faites rien et petit &#224; petit, si vous votez correctement (Chirac, Balladur ou Jospin), on am&#233;liorera votre situation. &#187; Voil&#224; le discours en vigueur qui nous endort, nous paralyse et r&#233;ussit &#224; nous convaincre qu'il est d&#233;raisonnable d'imaginer qu'une soci&#233;t&#233; meilleure puisse &#234;tre &#233;difi&#233;e, qu'un projet collectif puisse se mettre en place. Voil&#224; la premi&#232;re raison de cette scl&#233;rose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Plus d'espoir donc. Et les autres raisons ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y en a une &#233;vidente : nous avons accouch&#233; d'une envahissante soci&#233;t&#233; de consommation. On aurait pu penser que les pays occidentaux, apr&#232;s la Seconde Guerre mondiale allaient g&#233;rer correctement leur &#233;conomie en acceptant une redistribution des richesses (comme le sugg&#233;raient les syndicats) et une participation des travailleurs aux progr&#232;s &#233;conomiques. Pas du tout. Au contraire, nous avons assist&#233; au d&#233;veloppement effr&#233;n&#233; d'une soci&#233;t&#233; qui a r&#233;duit l'individu &#224; l'&#233;tat de consommateur. Pour ce faire, il fallait des march&#233;s int&#233;rieurs importants. On se mit donc &#224; faciliter l'acc&#232;s aux cr&#233;dits de consommation, pour satisfaire le d&#233;sir, qu'on avait provoqu&#233;, d'achat de t&#233;l&#233;viseurs, d'automobiles, de vacances, de d&#233;parts &#224; la campagne, de week-ends&#8230; C'est ainsi qu'on a privatis&#233; l'homme, ce qui est pour moi, le contraire du civisme. Il n'y a plus d'int&#233;r&#234;t pour la &lt;i&gt;res publica&lt;/i&gt;, la chose publique. Il n'y a plus que &#171; mes &#187; affaires qui comptent, celles de ma femme et de mes enfants. Voil&#224; qui conditionne la l&#233;thargie ambiante.&lt;br class='manualbr' /&gt;Autre raison enfin, la mise en vigueur, en 1980, de l'une des plus grandes contre-offensives lib&#233;rales de l'histoire men&#233;e conjointement par Ronald Reagan, Margaret Thatcher, et Fran&#231;ois Mitterrand qui, sans mollir, a introduit le &#171; lib&#233;ralisme &#187; dans l'&#233;conomie fran&#231;aise au moment du fameux tournant de 1983. Il a pu imposer &#224; la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise ce que Val&#233;ry Giscard d'Estaing n'aurait pas pu se permettre. Tout un arsenal fut d&#233;ploy&#233; dans ce sens : libert&#233; des mouvements de capitaux, mesures fiscales favorables au grand capital, possibilit&#233; de licencier. Bref, la mise en marche des outils impos&#233;s, dit-on, par la mondialisation et qui permet aux entreprises d'exercer un chantage ignoble : si vous demandez trop de choses, disent en substance les patrons, je prends mon usine et je vais m'installer en Malaisie ou ailleurs. C'est &#231;a la r&#233;alit&#233; de la mondialisation : la d&#233;localisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais peut-on faire quelque chose contre cette r&#233;alit&#233; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu. Mais les gouvernements se sont autoconvaincus qu'il n'y avait rien &#224; faire. De leur propre initiative, ils ont abandonn&#233; les moyens dont ils disposaient pour r&#233;gler l'&#233;conomie : le contr&#244;le du taux de change, des &#233;changes ext&#233;rieurs, de la demande interne&#8230; L'&#201;tat s'est ainsi d&#233;gag&#233; de ses obligations, pour se mettre sous la coupe des march&#233;s financiers.&lt;br class='manualbr' /&gt;Et ceux-ci sont sans piti&#233; : si une politique keyn&#233;sienne de grands travaux est lanc&#233;e, si le mot socialisme est prononc&#233;, on sait que le franc va fiche le camp &#224; l'&#233;tranger, qu'il sera d&#233;valu&#233;&#8230; Est-ce que vous vous rendez compte du poids que cela fait peser sur les salari&#233;s ? On les a conditionn&#233;s en leur disant que s'ils ne se tenaient pas tranquilles, ils iraient augmenter la file des ch&#244;meurs. Pour r&#233;sumer, l'absence de perspective politique, l'installation d'un consum&#233;risme forcen&#233;, la disparition de l'int&#233;r&#234;t pour la chose publique font que la France et l'Europe ne bougent plus. Il n'y a plus que des attitudes &#233;lectorales cyniques. On &#233;lit les moins mauvais car l'humanit&#233; moderne a du mal &#224; se politiser, &#224; d&#233;cider de s'occuper de ses affaires collectives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Votre diagnostic est s&#233;v&#232;re. Vous n'auriez pas un peu de mansu&#233;tude pour un Jospin qui tente quand m&#234;me de faire quelque chose ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il m&#233;nage la ch&#232;vre et le chou. Il &#233;pargne les classes moyennes et les PME, sous le pr&#233;texte que ce sont les principales cr&#233;atrices d'emplois, mais taxe les grosses entreprises. Il &#233;vite les mouvements sociaux. Mais n'&#233;vite sans doute pas l'&#233;vasion des capitaux. Mais quoi qu'il dise et quoi qu'on en dise, c'est toujours le grand capital qui gouverne, et la question essentielle, dans nos soci&#233;t&#233;s, reste celle du profit et non pas celle du ch&#244;mage. Comme tout le monde peut le constater, chaque fois qu'une grande firme a annonc&#233; des licenciements, les Bourses ont mont&#233;. Autrefois, on aurait consid&#233;r&#233; que c'&#233;tait le signe d'une mauvaise sant&#233; de l'&#233;conomie et des entreprises . Aujourd'hui, c'est le contraire. C'est la victoire des multinationales qui ont r&#233;ussi &#224; imposer une politique dont le seul objectif est l'augmentation de leurs profits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cela semble vous r&#233;volter&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne pense pas que l'on puisse faire marcher d'une mani&#232;re libre, &#233;galitaire et juste le syst&#232;me fran&#231;ais capitaliste, tel qu'en l'&#233;tat. Je suis un r&#233;volutionnaire, favorable &#224; des changements radicaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais comment faire pour redonner aux gens l'espoir et le go&#251;t du combat ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai pas de r&#233;ponse. Je ne suis ni J&#233;sus ni Mahomet. Tout cela s'inscrit dans un mouvement g&#233;n&#233;ral dont les cons&#233;quences sont la crise et le d&#233;labrement des soci&#233;t&#233;s occidentales. Tous les domaines sont mutil&#233;s. Pas seulement le domaine politique. Il y a aussi la culture. Je crois que la grande cr&#233;ation s'est arr&#234;t&#233;e dans les ann&#233;es 60. Pour le reste, c'est soit une resuc&#233;e de ce qui a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; fait, soit un ph&#233;nom&#232;ne commercial. Il y a encore de tr&#232;s bons romanciers, comme Milan Kundera, de tr&#232;s bons po&#232;tes comme Octavio Paz au Mexique. Mais ce n'est pas ce chaudron bouillonnant d'o&#249; sortent des g&#233;nies comme Cervant&#232;s ou Palestrina. Maintenant il y a le rap. Mais c'est quoi le rap ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Peut-&#234;tre la culture populaire ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce qu'imaginait Jack Lang, quand il voulait montrer qu'il croyait au peuple. Le rap et toutes ces modes ne sont pas des ph&#233;nom&#232;nes de cr&#233;ation mais de consommation. La encore, je le r&#233;p&#232;te, la culture est sinistr&#233;e. M&#234;me la philosophie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous &#234;tes dur avec vos coll&#232;gues...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a deux cat&#233;gories. Les monstres sacr&#233;s du structuralisme &#8211; Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida &#8211;, avec qui je n'ai jamais &#233;t&#233; d'accord mais qui ont invent&#233; quelque chose, essay&#233; de faire une oeuvre. Et puis la g&#233;n&#233;ration des quadras, o&#249; les meilleurs, au mieux, font du travail s&#233;rieux. La philosophie, c'est comprendre et rendre compte de l'exp&#233;rience humaine. Pourquoi Bach, Mozart, Debussy sont-ils de tr&#232;s grands musiciens et pourquoi Saint-Sa&#235;ns n'est qu'un petit musicien ? La philosophie, c'est comprendre l'essence de la grande oeuvre. Aujourd'hui, nous sommes dans l'&#232;re de l'imitation, du rafistolage, du syncr&#233;tisme, du contre-plaqu&#233;. Il y a d'excellents historiens de la philosophie, mais pas de philosophes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pourquoi selon vous ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans doute que l'app&#226;t de la notori&#233;t&#233; facile a d&#233;tourn&#233; certains du droit chemin. Pour nombre d'entre eux, il n'y a rien &#224; regretter : de toute fa&#231;on, ils n'auraient pas pu faire grand-chose de mieux. Je consid&#232;re que l'histoire humaine est cr&#233;ation et que la cr&#233;ation est, en m&#234;me temps, destruction. Il y a des phases d'ascension, d'expansion, de cr&#233;ation tr&#232;s dense &#8211;, des explosions et puis, sans explication, le courant s'inverse ou se rar&#233;fie. Prenez la po&#233;sie fran&#231;aise. Il y a eu les po&#232;tes de la Pl&#233;iade. Puis il y eut Corneille, Racine. Puis, peu de choses. On a pens&#233; que le g&#233;nie fran&#231;ais &#233;tait us&#233; et puis, miracle, il y a Chateaubriand, les romantiques, Baudelaire, Rimbaud, Mallarm&#233;. Maintenant, &#224; nouveau, on a l'impression que le langage po&#233;tique s'est tari. Tout comme la veine romanesque. Comme il &#233;tait impossible de refaire Proust ou C&#233;line, on a invent&#233; le Nouveau Roman. Si j'&#233;tais romancier, il me semble pourtant que &#231;a ne m'aurait pas d&#233;courag&#233; d'arriver apr&#232;s les grands. J'aurais essay&#233;. C'est ce que j'ai fait avec la philosophie. Je pense que je fais de la philosophie et que ce que j'&#233;cris, c'est nouveau. Cette phrase peut para&#238;tre tr&#232;s pr&#233;tentieuse, mais si je ne le pensais pas je cesserais d'&#233;crire. Je ferais de l'analyse de texte ou de la biographie philosophique. Oui, je dis &#171; je &#187; et je le revendique.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La mont&#233;e de l'insignifiance </title>
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		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
		<dc:subject>Castoriadis C.</dc:subject>
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		<dc:subject>Type anthropologique</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Entretien r&#233;alis&#233; le 18 juin 1993 par O. Morel et diffus&#233; sur Radio Plurielle, puis &#233;dit&#233; sous le nom &#171; La mont&#233;e de l'insignifiance &#187; dans le volume &#171; La Mont&#233;e de l'insignifiance, les carrefours du labyrinthe IV &#187;, ed. Seuil. Source : r&#233;publique des lettres J'aimerais d'abord &#233;voquer votre trajectoire intellectuelle, &#224; la fois atypique et symbolique. Quel est aujourd'hui votre jugement &#224; l'&#233;gard de cette aventure commenc&#233;e en 1946 : Socialisme ou Barbarie ? Cornelius Castoriadis (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-insignifiance-cynisme-nihilisme-" rel="directory"&gt;Insignifiance, cynisme, nihilisme&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-37-democratie-directe-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie directe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-56-castoriadis-c-+" rel="tag"&gt;Castoriadis C.&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-81-philosophie-+" rel="tag"&gt;Philosophie&lt;/a&gt;, 
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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien r&#233;alis&#233; le 18 juin 1993 par O. Morel et diffus&#233; sur Radio Plurielle, puis &#233;dit&#233; sous le nom &#171; La mont&#233;e de l'insignifiance &#187; dans le volume &#171; La Mont&#233;e de l'insignifiance, les carrefours du labyrinthe IV &#187;, ed. Seuil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Source : &lt;a href=&#034;http://www.republique-des-lettres.fr/232-cornelius-castoriadis.php&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;r&#233;publique des lettres&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J'aimerais d'abord &#233;voquer votre trajectoire intellectuelle, &#224; la fois atypique et symbolique. Quel est aujourd'hui votre jugement &#224; l'&#233;gard de cette aventure commenc&#233;e en 1946 : Socialisme ou Barbarie ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cornelius Castoriadis :&lt;/strong&gt; J'ai d&#233;j&#224; &#233;crit tout cela par deux fois au moins (dans l'&lt;i&gt;Introduction g&#233;n&#233;rale de la Soci&#233;t&#233; bureaucratique&lt;/i&gt;, Vol. I, 10/18, 1973, et dans &lt;i&gt;Fait et &#224; faire&lt;/i&gt;, &#233;pilogue &#224; &lt;i&gt;Autonomie et autotransformation de la soci&#233;t&#233;, La philosophie militante de Cornelius Castoriadis&lt;/i&gt;, Droz, 1989), aussi je serai tr&#232;s bref. J'ai commenc&#233; &#224; m'occuper de politique tr&#232;s jeune. J'avais d&#233;couvert en m&#234;me temps la philosophie et le marxisme quand j'avais douze ans, et j'ai adh&#233;r&#233; &#224; l'organisation ill&#233;gale des Jeunesses communistes sous la dictature de Metaxas &#224; la derni&#232;re classe du lyc&#233;e, &#224; quinze ans. Au bout de quelques mois, mes camarades de cellule (j'aimerais marquer ici leurs noms : Koskinas, Dodopoulos et Stratis) ont &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;s, mais, bien que sauvagement tortur&#233;s, ne m'ont pas donn&#233;. J'ai ainsi perdu le contact, que je n'ai retrouv&#233; que pendant le d&#233;but de l'occupation allemande. J'ai rapidement d&#233;couvert que le Parti communiste n'avait rien de r&#233;volutionnaire, mais &#233;tait une organisation chauvine et totalement bureaucratique (on dirait aujourd'hui une microsoci&#233;t&#233; totalitaire). Apr&#232;s une tentative de &#171; r&#233;forme &#187; avec d'autres camarades, qui &#233;videmment a rapidement &#233;chou&#233;, j'ai rompu et j'ai adh&#233;r&#233; au groupe trotskiste le plus &#224; gauche, dirig&#233; par une figure inoubliable de r&#233;volutionnaire, Spiros Stinas. Mais l&#224; aussi, en fonction aussi de lectures de quelques livres miraculeusement pr&#233;serv&#233;s des autodaf&#233;s de la dictature (Souvarine, Ciliga, Serge, Barmine &#8211; et &#233;videmment Trotsky lui-m&#234;me, qui visiblement articulait a,b,c mais ne voulait pas prononcer d,e,f), j'ai vite commenc&#233; &#224; penser que la conception trotskiste &#233;tait incapable de rendre compte aussi bien de la nature de l'&#171; URSS &#187; que de celle des partis communistes. La critique du trotskisme et ma propre conception ont pris d&#233;finitivement forme pendant la premi&#232;re tentative de coup d'&#201;tat stalinien &#224; Ath&#232;nes, en d&#233;cembre 1944. Il devenait en effet visible que le PC n'&#233;tait pas un &#171; parti r&#233;formiste &#187; alli&#233; de la bourgeoisie, comme le voulait la conception trotskiste, mais qu'il visait &#224; s'emparer du pouvoir pour instaurer un r&#233;gime de m&#234;me type que celui existant en Russie &#8211; pr&#233;vision confirm&#233;e avec &#233;clat par les &#233;v&#233;nements qui ont suivi, &#224; partir de 1945, dans les pays d'Europe orientale et centrale. Cela m'a aussi amen&#233; &#224; rejeter l'id&#233;e de Trotsky que la Russie &#233;tait un &#171; Etat ouvrier d&#233;g&#233;n&#233;r&#233; &#187; et &#224; d&#233;velopper la conception, que je consid&#232;re toujours juste, selon laquelle la r&#233;volution russe avait conduit &#224; l'instauration d'un nouveau type de r&#233;gime d'exploitation et d'oppression, o&#249; une nouvelle classe dominante, la bureaucratie, s'&#233;tait form&#233;e autour du Parti communiste. J'ai appel&#233; ce r&#233;gime capitalisme bureaucratique total et totalitaire. Venu en France fin 1945, j'ai expos&#233; ces id&#233;es dans le parti trotskiste fran&#231;ais, ce qui a attir&#233; vers moi un certain nombre de camarades avec lesquels nous avons form&#233; une tendance critiquant la politique trotskiste officielle. A l'automne 1948, lorsque les trotskistes ont adress&#233; &#224; Tito, alors en rupture de ban avec Moscou, la proposition &#224; la fois monstrueuse et d&#233;risoire, de former avec lui un front unique, nous avons d&#233;cid&#233; de rompre avec le parti trotskiste et nous avons fond&#233; le groupe et la revue Socialisme ou Barbarie, dont le premier num&#233;ro est sorti en mars 1949. La revue a publi&#233; 40 num&#233;ros jusqu'&#224; l'&#233;t&#233; 1965 et le groupe lui-m&#234;me s'est dissous en 1966-67. Le travail pendant cette p&#233;riode a d'abord consist&#233; en l'approfondissement de la critique du stalinisme, du trotskisme, du l&#233;ninisme et finalement du marxisme et de Marx lui-m&#234;me. On trouve cette critique de Marx d&#233;j&#224; dans mon texte publi&#233; en 1953-54 (Sur la dynamique du capitalisme), critiquant l'&#233;conomie de Marx, dans les articles de 1955-58 (Sur le contenu du socialisme), critiquant sa conception de la soci&#233;t&#233; socialiste et du travail, dans le Mouvement r&#233;volutionnaire sous le capitalisme moderne (1960), et finalement dans les textes &#233;crits depuis 1959 mais publi&#233;s dans S. ou B. en 1964-65 sous le titre Marxisme et th&#233;orie r&#233;volutionnaire et repris comme premi&#232;re partie de L'Institution imaginaire de la soci&#233;t&#233; (1975). Depuis la fin de Socialisme ou Barbarie, je ne me suis plus occup&#233; directement et activement de politique, sauf un bref moment pendant Mai 68. J'essaie de rester pr&#233;sent comme une voix critique, mais je suis convaincu que la faillite des conceptions h&#233;rit&#233;es (que ce soit le marxisme, le lib&#233;ralisme ou les vues g&#233;n&#233;rales sur la soci&#233;t&#233;, l'histoire, etc.) rend n&#233;cessaire une reconsid&#233;ration de tout l'horizon de pens&#233;e dans lequel s'est situ&#233; depuis des si&#232;cles le mouvement politique d'&#233;mancipation. Et c'est &#224; ce travail que je me suis attel&#233; depuis lors.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Est-ce que la dimension politique et militante a toujours &#233;t&#233; pour vous primordiale ? Est-ce que la posture philosophique serait le point silencieux qui pr&#233;d&#233;termine la position politique ? S'agit-il de deux activit&#233;s incompatibles ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cornelius Castoriadis :&lt;/strong&gt; Certes non. Mais d'abord une pr&#233;cision : j'ai d&#233;j&#224; dit que pour moi, d&#232;s le d&#233;part, et depuis tr&#232;s longtemps, je consid&#232;re qu'il n'y a pas de passage direct de la philosophie &#224; la politique. Par exemple, dans le marxisme ou le pr&#233;tendu marxisme, il y a une fausse d&#233;duction d'une mauvaise politique &#224; partir d'une philosophie absurde. La parent&#233; entre philosophie et politique consiste en ce que toutes les deux visent notre libert&#233;, notre autonomie &#8211; en tant que citoyens, et en tant qu'&#234;tres pensants &#8211; et que dans les deux cas il y a au d&#233;part une volont&#233; &#8211; r&#233;fl&#233;chie, lucide, mais volont&#233; quand m&#234;me &#8211; visant cette libert&#233;. Contrairement aux absurdit&#233;s qui ont &#224; nouveau cours en Allemagne, il n'y a pas de fondation rationnelle de la raison, ni de fondation rationnelle de la libert&#233;. Dans les deux cas il y a certes une justification raisonnable &#8211; mais elle vient en aval, elle s'appuie sur ce que seule l'autonomie rend possible pour les humains. La pertinence politique de la philosophie est que la critique et l'&#233;lucidation philosophiques permettent de d&#233;truire pr&#233;cis&#233;ment les faux pr&#233;suppos&#233;s philosophiques (ou th&#233;ologiques), qui ont si souvent servi &#224; justifier les r&#233;gimes h&#233;t&#233;ronomes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Donc le travail de l'intellectuel est un travail critique dans la mesure o&#249; il casse les &#233;vidences, o&#249; il est l&#224; pour d&#233;noncer ce qui para&#238;t aller de soi. C'est sans doute ce &#224; quoi vous pensiez quand vous &#233;criviez : &#171; Il suffisait de lire six lignes de Staline pour comprendre que la r&#233;volution ne pouvait pas &#234;tre &#231;a. &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cornelius Castoriadis :&lt;/strong&gt; Oui, mais ici encore une pr&#233;cision est n&#233;cessaire : le travail de l'intellectuel devrait &#234;tre un travail critique, et il en a &#233;t&#233; ainsi souvent dans l'histoire. Par exemple, au moment de la naissance de la philosophie en Gr&#232;ce, les philosophes mettent en question les repr&#233;sentations collectives &#233;tablies, les id&#233;es sur le monde, les dieux, le bon ordre de la cit&#233;. Mais assez rapidement il y a une d&#233;g&#233;n&#233;rescence : les intellectuels abandonnent, trahissent leur r&#244;le critique et deviennent les rationnalisateurs de ce qui est, des justificateurs de l'ordre &#233;tabli. L'exemple le plus extr&#234;me, mais aussi sans doute le plus parlant, ne serait-ce que parce qu'il incarne un destin et un aboutissement presque n&#233;cessaire de la philosophie h&#233;rit&#233;e, est Hegel, avec ses fameuses proclamations : &#171; Tout ce qui est rationnel est r&#233;el, et tout ce qui est r&#233;el est rationnel. &#187; Dans la p&#233;riode r&#233;cente, on en a deux cas flagrants avec en Allemagne Heidegger et son adh&#233;sion profonde, au-del&#224; des p&#233;rip&#233;ties et des anecdotes, &#224; l'&#171; esprit &#187; du nazisme, et en France Sartre, qui depuis 1952 au moins a justifi&#233; les r&#233;gimes staliniens et, lorsqu'il a rompu avec le communisme ordinaire, est pass&#233; au soutien de Castro, de Mao, etc. Cette situation n'a pas tellement chang&#233;, sinon dans son expression. Apr&#232;s l'effondrement des r&#233;gimes totalitaires et la pulv&#233;risation du marxisme-l&#233;ninisme, les intellectuels occidentaux dans leur majorit&#233; passent leur temps &#224; glorifier les r&#233;gimes occidentaux comme des r&#233;gimes &#171; d&#233;mocratiques &#187;, peut-&#234;tre pas id&#233;aux (je ne sais pas ce que cette expression veut dire), mais les meilleurs r&#233;gimes humainement r&#233;alisables, et &#224; affirmer que toute critique de cette pseudo-d&#233;mocratie conduit droit au Goulag. On a ainsi une r&#233;p&#233;tition interminable de la critique du totalitarisme, qui vient soixante-dix, soixante, cinquante, quarante, trente, vingt ans trop tard (plusieurs &#171; antitotalitaires &#187; d'aujourd'hui soutenaient le mao&#239;sme au d&#233;but des ann&#233;es 70), critique qui permet de passer sous silence les probl&#232;mes br&#251;lants d'aujourd'hui : la d&#233;composition des soci&#233;t&#233;s occidentales, l'apathie, le cynisme et la corruption politiques, la destruction de l'environnement, la situation des pays mis&#233;rables, etc. Ou bien, autre cas de la m&#234;me figure, on se retire dans sa tour de polystyr&#232;ne et l'on y soigne ses pr&#233;cieuses productions personnelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En somme il y aurait deux figures sym&#233;triques : l'intellectuel responsable, prenant des responsabilit&#233;s culminant dans l'irresponsabilit&#233; meurtri&#232;re, comme dans les cas de Heidegger et de Sartre que vous d&#233;noncez, et l'intellectuel hors pouvoir, culminant dans la d&#233;responsabilisation face aux crimes. Peut-on formuler ainsi les choses, et o&#249; situez-vous alors le r&#244;le correct de l'intellectuel et de la critique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cornelius Castoriadis :&lt;/strong&gt; Il faut se d&#233;barrasser &#224; la fois de la surestimation et de la sous-estimation du r&#244;le de l'intellectuel. Il y a eu des penseurs et des &#233;crivains qui ont exerc&#233; une influence immense dans l'histoire &#8211; pas toujours pour le mieux d'ailleurs. Platon en est sans doute l'exemple le plus frappant puisqu'aujourd'hui encore tout le monde, m&#234;me s'il ne le sait pas, r&#233;fl&#233;chit en termes platoniciens. Mais dans tous les cas, &#224; partir du moment o&#249; quelqu'un se m&#234;le de s'exprimer sur la soci&#233;t&#233;, l'histoire, le monde, l'&#234;tre, il entre dans le champ de forces social-historique et il y joue un r&#244;le qui peut aller de l'infime au consid&#233;rable. Dire que ce r&#244;le est un r&#244;le de &#171; pouvoir &#187; serait &#224; mon avis un abus de langage : l'&#233;crivain, le penseur, avec les moyens particuliers que lui donnent sa culture, ses capacit&#233;s, exerce une influence dans la soci&#233;t&#233;, mais cela fait partie de son r&#244;le de citoyen : il dit ce qu'il pense et prend la parole sous sa responsabilit&#233;. De cette responsabilit&#233;, personne ne peut se d&#233;gager, m&#234;me celui qui ne parle pas et qui de ce fait laisse parler les autres et l'espace social-historique occup&#233; peut-&#234;tre par des id&#233;es monstrueuses. On ne peut pas &#224; la fois mettre en accusation le &#171; pouvoir intellectuel &#187; et d&#233;noncer dans le silence des intellectuels allemands apr&#232;s 1933 une complicit&#233; avec le nazisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;On a l'impression qu'il est de plus en plus difficile de trouver des points d'appui pour critiquer et pour exprimer ce qui fonctionne mal. Pourquoi la critique ne fonctionne-t-elle plus aujourd'hui ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cornelius Castoriadis :&lt;/strong&gt; La crise de la critique n'est qu'une des manifestations de la crise g&#233;n&#233;rale et profonde de la soci&#233;t&#233;. Il y a ce pseudo-consensus g&#233;n&#233;ralis&#233;, la critique et le m&#233;tier d'intellectuel sont pris dans le syst&#232;me beaucoup plus qu'autrefois et d'une mani&#232;re plus intense, tout est m&#233;diatis&#233;, les r&#233;seaux de complicit&#233; sont presque tout-puissants. Les voix discordantes ou dissidentes ne sont pas &#233;touff&#233;es par la censure ou par des &#233;diteurs qui n'osent plus les publier, elles sont &#233;touff&#233;es par la commercialisation g&#233;n&#233;rale. La subversion est prise dans le tout-venant de ce qui se fait, de ce qui se propage. Pour faire la publicit&#233; d'un livre, on dit aussit&#244;t : &#171; Voici un livre qui r&#233;volutionne son domaine &#187; &#8212; mais on dit aussi que les p&#226;tes Panzani ont r&#233;volutionn&#233; la cuisine. Le mot &#171; r&#233;volutionnaire &#187; &#8212; comme les mots cr&#233;ation ou imagination &#8212; est devenu un slogan publicitaire, c'est ce qu'on appelait il y a quelques ann&#233;es la r&#233;cup&#233;ration. La marginalit&#233; devient quelque chose de revendiqu&#233; et de central, la subversion est une curiosit&#233; int&#233;ressante qui compl&#232;te l'harmonie du syst&#232;me. Il y a une capacit&#233; terrible de la soci&#233;t&#233; contemporaine &#224; &#233;touffer toute v&#233;ritable divergence, soit en la taisant, soit en en faisant un ph&#233;nom&#232;ne parmi d'autres, commercialis&#233; comme les autres. Nous pouvons d&#233;tailler encore plus. Il y a la trahison par les critiques eux-m&#234;mes de leur r&#244;le de critiques, il y a la trahison de la part des auteurs de leur responsabilit&#233; et de leur rigueur, il y a la vaste complicit&#233; du public, qui est loin d'&#234;tre innocent dans cette affaire, puisqu'il accepte le jeu et s'adapte &#224; ce qu'on lui donne. L'ensemble est instrumentalis&#233;, utilis&#233; par un syst&#232;me lui-m&#234;me anonyme. Tout cela n'est pas le fait d'un dictateur, d'une poign&#233;e de grands capitalistes ou d'un groupe de faiseurs d'opinion ; c'est un immense courant social-historique qui va dans cette direction et fait que tout devient insignifiant. La t&#233;l&#233;vision en offre &#233;videment le meilleur exemple : du fait m&#234;me qu'une chose est plac&#233;e au centre de l'actualit&#233; pour 24 heures, elle devient insignifiante et cesse d'exister apr&#232;s ces 24 heures parce qu'on a trouv&#233; ou qu'il faut trouver autre chose qui en prendra la place. Culte de l'&#233;ph&#233;m&#232;re qui exige en m&#234;me temps une contraction extr&#234;me : ce qu'on appelle &#224; la t&#233;l&#233;vision am&#233;ricaine le attention span, la dur&#233;e utile d'attention d'un spectateur, qui &#233;tait de 10 minutes il y a encore quelques ann&#233;es, pour tomber graduellement &#224; 5 minutes, &#224; 1 minute, et maintenant &#224; 10 secondes. Le spot t&#233;l&#233;visuel de 10 secondes est consid&#233;r&#233; comme le m&#233;dia le plus efficace, c'est celui qui est utilis&#233; pendant les campagnes pr&#233;sidentielles et il est tout &#224; fait compr&#233;hensible que ces spots ne contiennent rien de substantiel, mais soient consacr&#233;s &#224; des insinuations diffamatoires. Apparemment, c'est la seule chose que le spectateur soit capable d'assimiler. Cela est &#224; la fois vrai et faux. L'humanit&#233; n'a pas d&#233;g&#233;n&#233;r&#233; biologiquement, les gens sont encore capables de faire attention &#224; un discours argument&#233; et relativement long mais il est vrai aussi que le syst&#232;me et les m&#233;dias &#171; &#233;duquent &#187; &#8211; &#224; savoir d&#233;forment syst&#233;matiquement &#8211; les gens, de sorte qu'ils ne puissent pas finalement s'int&#233;resser &#224; quelque chose qui d&#233;passe quelques secondes ou &#224; la rigueur quelques minutes. Il y a l&#224; une conspiration, non pas au sens policier, mais au sens &#233;tymologique : tout cela &#171; respire ensemble &#187;, souffle dans la m&#234;me direction, d'une soci&#233;t&#233; dans laquelle toute critique perd son efficacit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais comment se fait-il que la critique ait &#233;t&#233; si f&#233;conde et si virulente pendant la p&#233;riode qui culmine avec 1968 &#8212; p&#233;riode sans ch&#244;mage, sans crise, sans sida, sans racisme type Le Pen &#8212; et qu'aujourd'hui avec la crise, le ch&#244;mage, tous les autres probl&#232;mes, la soci&#233;t&#233; soit apathique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cornelius Castoriadis : &lt;/strong&gt;Il faut revoir les dates et les p&#233;riodes. Pour l'essentiel, la situation d'aujourd'hui &#233;tait d&#233;j&#224; l&#224; &#224; la fin des ann&#233;es 1950. Dans un texte &#233;crit en 1959-60 (Le mouvement r&#233;volutionnaire sous le capitalisme moderne, publi&#233; &#224; l'&#233;poque dans S. ou B. et repris dans le volume de 10/18, Capitalisme moderne et r&#233;volution), je d&#233;crivais d&#233;j&#224; l'entr&#233;e de la soci&#233;t&#233; dans une phase d'apathie, de privatisation des individus, de repli de chacun sur son petit cercle personnel, de d&#233;politisation qui n'&#233;tait plus conjoncturelle. Il est vrai que pendant la d&#233;cennie 1960 les mouvements en France, aux &#201;tats-Unis, en Allemagne, en Italie et ailleurs, ceux des jeunes, des femmes, des minorit&#233;s, ont sembl&#233; apporter un d&#233;menti &#224; ce diagnostic. Mais d&#232;s le milieu des ann&#233;es 1970 on a pu voir qu'il y avait dans tout cela comme une derni&#232;re grande flamb&#233;e des mouvements commenc&#233;s avec les Lumi&#232;res. La preuve en est que tous ces mouvements n'ont finalement mobilis&#233; que des minorit&#233;s de la population. Il y a des facteurs conjoncturels qui ont jou&#233; un r&#244;le dans cette &#233;volution &#8211; par exemple les chocs p&#233;troliers. En eux-m&#234;mes, ceux-ci n'ont gu&#232;re d'importance, mais ils ont facilit&#233; une contre-offensive, un chantage &#224; la crise des couches dirigeantes. Mais cette contre-offensive n'aurait pas pu avoir les effets qu'elle a eus si elle ne rencontrait pas devant elle une population de plus en plus atone. &#192; la fin des ann&#233;es 1970, on a observ&#233; aux &#201;tats-Unis, pour la premi&#232;re fois depuis peut-&#234;tre un si&#232;cle, des accords entre firmes et syndicats o&#249; ces derniers acceptaient des r&#233;ductions de salaires. On observe des niveaux de ch&#244;mage qui auraient &#233;t&#233; impensables depuis 1945 et dont moi-m&#234;me j'avais &#233;crit qu'ils &#233;taient devenus impossibles, car ils auraient fait exploser le syst&#232;me. On voit aujourd'hui que je me trompais. Mais, en arri&#232;re de ces &#233;l&#233;ments conjoncturels, il y a des facteurs beaucoup plus lourds. L'effondrement graduel puis acc&#233;l&#233;r&#233; des id&#233;ologies de gauche, le triomphe de la soci&#233;t&#233; de consommation, la crise des significations imaginaires de la soci&#233;t&#233; moderne (significations de progr&#232;s et/ou de r&#233;volution), tout cela, sur quoi on reviendra, manifeste une crise du sens et c'est cette crise du sens qui permet aux &#233;l&#233;ments conjoncturels de jouer le r&#244;le qu'ils jouent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais cette crise du sens et de la signification a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; analys&#233;e. Il semble que nous sommes pass&#233;s, en quelques ann&#233;es ou d&#233;cennies, de la crise comme Krisis au sens par exemple de Husserl &#224; un discours sur la crise comme perte et/ou absence de sens, &#224; une sorte de nihilisme. N'y aurait-il pas deux tentations aussi proches que difficiles &#224; identifier : d'un c&#244;t&#233;, d&#233;plorer le d&#233;clin effectif des valeurs occidentales h&#233;rit&#233;es des Lumi&#232;res (nous avons &#224; dig&#233;rer Hiroshima, Kolyma, Auschwitz, le totalitarisme &#224; l'Est) proclamer d'autre part (l'attitude nihiliste et/ou d&#233;constructionniste) que le d&#233;clin est le nom m&#234;me de la modernit&#233; occidentale tardive, que celle-ci soit est insauvable soit ne peut &#234;tre sauv&#233;e que par un retour aux origines (religieuses, morales, fantasmatiques), que l'Occident est coupable de cet alliage de raison et de domination qui ach&#232;ve son empire sur un d&#233;sert. Entre ces deux tendances, de mortification imputant Auschwitz et Kolyma aux Lumi&#232;res, et de nihilisme s'en remettant (ou pas) au &#171; retour aux origines &#187;, o&#249; vous situez-vous ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cornelius Castoriadis :&lt;/strong&gt; Je pense, d'abord, que les deux termes que vous opposez reviennent finalement au m&#234;me. Pour une bonne partie, l'id&#233;ologie et la mystification d&#233;constructionniste s'appuient sur la &#171; culpabilit&#233; &#187; de l'Occident : elles proc&#232;dent, bri&#232;vement parlant, d'un m&#233;lange ill&#233;gitime, o&#249; la critique (faite depuis longtemps) du rationalisme instrumental et instrumentalis&#233; est subrepticement confondue avec le d&#233;nigrement des id&#233;es de v&#233;rit&#233;, d'autonomie, de responsabilit&#233;. On joue sur la culpabilit&#233; de l'Occident relative au colonialisme, &#224; l'extermination des autres cultures, aux r&#233;gimes totalitaires, &#224; la fantasmatique de la ma&#238;trise, pour sauter &#224; une critique, fallacieuse et auto-r&#233;f&#233;rentiellement contradictoire, du projet gr&#233;co-occidental d'autonomie individuelle et collective, des aspirations &#224; l'&#233;mancipation, des institutions dans lesquelles celles-ci se sont, f&#251;t-ce partiellement et imparfaitement, incarn&#233;es. (Le plus dr&#244;le est que ces m&#234;mes sophistes ne se privent pas, de temps en temps, de se poser en d&#233;fenseurs de la justice, de la d&#233;mocratie, des droits de l'homme, etc.). Laissons ici de c&#244;t&#233; la Gr&#232;ce. L'Occident moderne, depuis des si&#232;cles, est anim&#233; par deux significations imaginaires sociales tout &#224; fait oppos&#233;es, m&#234;me si elles se sont contamin&#233;es r&#233;ciproquement : le projet d'autonomie individuelle et collective, la lutte pour l'&#233;mancipation de l'&#234;tre humain, aussi bien intellectuelle et spirituelle qu'effective dans la r&#233;alit&#233; sociale et le projet capitaliste, d&#233;mentiel, d'une expansion illimit&#233;e d'une pseudo-ma&#238;trise pseudo-rationnelle, qui depuis longtemps a cess&#233; de concerner seulement les forces productives et l'&#233;conomie pour devenir un projet global (et pour autant encore plus monstrueux), d'une ma&#238;trise totale des donn&#233;es physiques, biologiques, psychiques, sociales, culturelles. Le totalitarisme n'est que la pointe la plus extr&#234;me de ce projet de domination &#8211; qui du reste s'inverse dans sa propre contradiction, puisque m&#234;me la rationalit&#233; restreinte, instrumentale du capitalisme classique devient chez lui irrationalit&#233; et absurdit&#233;, comme le stalinisme et le nazisme l'ont montr&#233;. Pour revenir au point de d&#233;part de votre question, vous avez raison de dire que nous ne vivons pas aujourd'hui une &lt;i&gt;Krisis&lt;/i&gt; au vrai sens du terme, &#224; savoir un moment de d&#233;cision. (Dans les &#233;crits hippocratiques, la &lt;i&gt;krisis&lt;/i&gt;, la crise d'une maladie est le moment paroxystique au bout duquel le malade ou bien mourra, ou bien, par une r&#233;action populaire provoqu&#233;e par la crise elle-m&#234;me, entamera son processus de gu&#233;rison). Nous vivons une phase de d&#233;composition. Dans une crise, il y a les &#233;l&#233;ments oppos&#233;s qui se combattent &#8211; alors que ce qui caract&#233;rise pr&#233;cis&#233;ment la soci&#233;t&#233; contemporaine est la disparition du conflit social et politique. Les gens d&#233;couvrent maintenant ce que nous &#233;crivions il y a trente ou quarante ans dans S. ou B., &#224; savoir que l'opposition droite/gauche n'a plus aucun sens : les partis politiques officiels disent la m&#234;me chose, Balladur fait aujourd'hui ce que B&#233;r&#233;govoy faisait hier. Il n'y a en v&#233;rit&#233; ni programmes oppos&#233;s, ni participation des gens &#224; des conflits ou luttes politiques, ou simplement &#224; une activit&#233; politique. Au plan social, il n'y a pas seulement la bureaucratisation des syndicats et leur r&#233;duction &#224; un &#233;tat squelettique, mais la quasi-disparition des luttes sociales. Il n'y a jamais eu aussi peu de journ&#233;es de gr&#232;ve en France, par exemple, que depuis dix ou quinze ans &#8211; et presque toujours, ces gr&#232;ves ont un caract&#232;re cat&#233;goriel ou corporatiste. Mais, on l'a d&#233;j&#224; dit, la d&#233;composition se voit surtout dans la disparition des significations, l'&#233;vanescence presque compl&#232;te des valeurs. Et celle-ci est, &#224; terme, mena&#231;ante pour la survie du syst&#232;me lui-m&#234;me. Lorsque, comme c'est le cas dans toutes les soci&#233;t&#233;s occidentales, on proclame ouvertement (et ce sont les socialistes en France &#224; qui revient la gloire de l'avoir fait comme la droite n'avait pas os&#233; le faire) que la seule valeur est l'argent, le profit, que l'id&#233;al sublime de la vie sociale est l'enrichissez-vous, peut-on concevoir qu'une soci&#233;t&#233; peut continuer &#224; fonctionner et &#224; se reproduire sur cette unique base ? S'il en est ainsi, les fonctionnaires devraient demander et accepter des bakchichs pour faire leur travail, les juges mettre les d&#233;cisions des tribunaux aux ench&#232;res, les enseignants accorder de bonnes notes aux enfants dont les parents leur ont gliss&#233; un ch&#232;que, et le reste &#224; l'avenant. J'ai &#233;crit, il y a presque quinze ans de cela : la seule barri&#232;re pour les gens d'aujourd'hui est la peur de la sanction p&#233;nale. Mais pourquoi ceux qui administrent cette sanction seraient-ils eux-m&#234;mes incorruptibles ? Qui gardera les gardiens ? La corruption g&#233;n&#233;ralis&#233;e que l'on observe dans le syst&#232;me politico-&#233;conomique contemporain n'est pas p&#233;riph&#233;rique ou anecdotique, elle est devenue un trait structurel, syst&#233;mique, de la soci&#233;t&#233; o&#249; nous vivons. En v&#233;rit&#233;, nous touchons l&#224; un facteur fondamental, que les grands penseurs politiques du pass&#233; connaissaient et que les pr&#233;tendus &#171; philosophes politiques &#187; d'aujourd'hui, mauvais sociologues et pi&#232;tres th&#233;oriciens, ignorent splendidement : l'intime solidarit&#233; entre un r&#233;gime social et le type anthropologique (ou l'&#233;ventail de tels types) n&#233;cessaire pour le faire fonctionner. Ces types anthropologiques, pour la plupart, le capitalisme les a h&#233;rit&#233;s des p&#233;riodes historiques ant&#233;rieures : le juge incorruptible, le fonctionnaire w&#233;b&#233;rien, l'enseignant d&#233;vou&#233; &#224; sa t&#226;che, l'ouvrier pour qui son travail, malgr&#233; tout, &#233;tait une source de fiert&#233;. De tels personnages deviennent inconcevables dans la p&#233;riode contemporaine : on ne voit pas pourquoi ils seraient reproduits, qui les reproduirait, au nom de quoi ils fonctionneraient. M&#234;me le type anthropologique qui est une cr&#233;ation propre du capitalisme, l'entrepreneur schump&#233;t&#233;rien &#8211; combinant une inventivit&#233; technique, la capacit&#233; de r&#233;unir des capitaux, d'organiser une entreprise, d'explorer, de p&#233;n&#233;trer, de cr&#233;er des march&#233;s &#8211; est en train de dispara&#238;tre. Il est remplac&#233; par des bureaucraties manag&#233;riales et par des sp&#233;culateurs. Ici encore, tous les facteurs conspirent. Pourquoi s'escrimer pour faire produire et vendre, au moment o&#249; un coup r&#233;ussi sur les taux de change &#224; la Bourse de New York ou d'ailleurs peut vous rapporter en quelques minutes 500 millions de dollars ? Les sommes en jeu dans la sp&#233;culation de chaque jour sont de l'ordre du PNB des &#201;tats-Unis en un an. Il en r&#233;sulte un drainage des &#233;l&#233;ments les plus &#171; entreprenants &#187; vers ce type d'activit&#233;s qui sont tout &#224; fait parasitaires du point de vue du syst&#232;me capitaliste lui-m&#234;me. Si l'on met ensemble tous ces facteurs, et qu'on tienne, en outre, compte de la destruction irr&#233;versible de l'environnement terrestre qu'entra&#238;ne n&#233;cessairement l'&#171; expansion &#187; capitaliste (elle-m&#234;me condition n&#233;cessaire de la &#171; paix sociale &#187;), l'on peut et l'on doit se demander combien de temps encore le syst&#232;me pourra fonctionner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ce &#171; d&#233;labrement &#187; de l'Occident, cette &#171; d&#233;composition &#187; de la soci&#233;t&#233;, des valeurs, cette privatisation et cette apathie des citoyens ne sont-ils pas aussi d&#251;s au fait que les d&#233;fis, face &#224; la complexit&#233; du monde, sont devenus d&#233;mesur&#233;s ? Nous sommes peut-&#234;tre des citoyens sans boussole.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cornelius Castoriadis :&lt;/strong&gt; Que les citoyens soient sans boussole est certain, mais cela tient pr&#233;cis&#233;ment &#224; ce d&#233;labrement, &#224; cette d&#233;composition, &#224; cette usure sans pr&#233;c&#233;dent des significations imaginaires sociales. On peut le constater encore sur d'autres exemples. Personne ne sait plus aujourd'hui ce que c'est que d'&#234;tre un citoyen mais personne ne sait m&#234;me plus ce que c'est qu'&#234;tre un homme ou une femme. Les r&#244;les sexuels sont dissous, on ne sait plus en quoi cela consiste. Autrefois, on le savait, aux diff&#233;rents niveaux de soci&#233;t&#233;, de cat&#233;gorie, de groupe. Je ne dis pas que c'&#233;tait bien, je me place &#224; un point de vue descriptif et analytique. Par exemple, le fameux principe : &#171; la place d'une femme est au foyer &#187; (qui pr&#233;c&#232;de le nazisme de plusieurs mill&#233;naires) d&#233;finissait un r&#244;le pour la femme : critiquable, ali&#233;nant, inhumain, tout ce que l'on voudra &#8211; mais en tous cas une femme savait ce qu'elle avait &#224; faire : &#234;tre au foyer, tenir une maison. De m&#234;me, l'homme savait qu'il avait &#224; nourrir la famille, exercer l'autorit&#233;, etc. De m&#234;me dans le jeu sexuel : on se moque en France (et je pense, &#224; juste titre), du juridisme ridicule des Am&#233;ricains, avec les histoires de harc&#232;lement sexuel (qui n'ont plus rien &#224; voir avec les abus d'autorit&#233;, de position patronale, etc.), les r&#233;glementations d&#233;taill&#233;es publi&#233;es par les universit&#233;s sur le consentement explicite exig&#233; de la femme &#224; chaque &#233;tape du processus, etc., mais qui ne voit l'ins&#233;curit&#233; psychique profonde, la perte des rep&#232;res identificatoires sexuels que ce juridisme essaie path&#233;tiquement de pallier ? Il en va de m&#234;me dans les rapports parents-enfants : personne ne sait aujourd'hui ce que c'est que d'&#234;tre une m&#232;re ou un p&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ce d&#233;labrement dont nous parlons n'est certes pas le seul fait des soci&#233;t&#233;s occidentales. Que faut-il dire des autres ? Et, d'autre part, peut-on dire qu'il entra&#238;ne aussi les valeurs r&#233;volutionnaires occidentales ? Et quel est le r&#244;le, dans cette &#233;volution, de la fameuse &#171; culpabilit&#233; &#187; de l'Occident ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cornelius Castoriadis :&lt;/strong&gt; Dans l'histoire de l'Occident il y a une accumulation d'horreurs &#8211; contre les autres, tout autant que contre lui-m&#234;me. Ce n'est pas le privil&#232;ge de l'Occident : qu'il s'agisse de la Chine, de l'Inde, de l'Afrique avant la colonisation ou des Azt&#232;ques, les accumulations d'horreurs sont partout. L'histoire de l'humanit&#233; n'est pas l'histoire de la lutte des classes, c'est l'histoire des horreurs &#8211; bien qu'elle ne soit pas que cela. Il y a, il est vrai, une question &#224; d&#233;battre, celle du totalitarisme : est-ce, comme je le pense, l'aboutissement de cette folie de la ma&#238;trise dans une civilisation qui fournissait les moyens d'extermination et d'endoctrinement &#224; une &#233;chelle jamais auparavant connue dans l'histoire, est-ce un destin pervers immanent &#224; la modernit&#233; comme telle, avec toutes les ambigu&#239;t&#233;s dont elle est porteuse, est-ce encore autre chose ? C'est, pour notre pr&#233;sente discussion, une question si j'ose dire th&#233;orique, dans la mesure o&#249; les horreurs du totalitarisme, l'Occident les a dirig&#233;es contre les siens (y compris les Juifs), dans la mesure o&#249; le &#171; Tuez-les tous, Dieu reconna&#238;tra les siens &#187; n'est pas une phrase de L&#233;nine, mais d'un duc tr&#232;s chr&#233;tien, prononc&#233;e non pas au XXe si&#232;cle, mais au XVIe si&#232;cle, dans la mesure o&#249; les sacrifices humains ont &#233;t&#233; abondamment et r&#233;guli&#232;rement pratiqu&#233;s par des cultures non europ&#233;ennes, etc., etc. L'Iran de Khomeyni n'est pas un produit des Lumi&#232;res. Il y a en revanche quelque chose qui est la sp&#233;cificit&#233;, la singularit&#233; et le lourd privil&#232;ge de l'Occident : cette s&#233;quence social-historique qui commence avec la Gr&#232;ce et reprend, &#224; partir du XIe si&#232;cle, en Europe occidentale, est la seule dans laquelle on voit &#233;merger un projet de libert&#233;, d'autonomie individuelle et collective, de critique et d'autocritique : le discours de d&#233;nonciation de l'Occident en est la plus &#233;clatante confirmation. Car on est capable en Occident, du moins certains d'entre nous, de d&#233;noncer le totalitarisme, le colonialisme, la traite des Noirs ou l'extermination des Indiens d'Am&#233;rique. Mais je n'ai pas vu les descendants des Azt&#232;ques, les Hindous ou les Chinois, faire une autocritique analogue, et je vois encore aujourd'hui les Japonais nier les atrocit&#233;s qu'ils ont commises pendant la Seconde guerre mondiale. Les Arabes d&#233;noncent sans arr&#234;t leur colonisation par les Europ&#233;ens, lui imputant tous les maux dont ils souffrent &#8211; la mis&#232;re, le manque de d&#233;mocratie, l'arr&#234;t du d&#233;veloppement de la culture arabe, etc. Mais la colonisation de certains pays arabes par les Europ&#233;ens a dur&#233;, dans le pire des cas, 130 ans : c'est le cas de l'Alg&#233;rie, de 1830 &#224; 1962. Mais ces m&#234;mes Arabes ont &#233;t&#233; r&#233;duits &#224; l'esclavage et colonis&#233;s par les Turcs pendant cinq si&#232;cles. La domination turque sur le Proche et le Moyen-Orient commence au XV&#232;me si&#232;cle et se termine en 1918. Il se trouve que les Turcs &#233;taient musulmans &#8211; donc les Arabes n'en parlent pas. L'&#233;panouissement de la culture arabe s'est arr&#234;t&#233; vers le XIe, au plus le XII&#232;me si&#232;cle, huit si&#232;cles avant qu'il soit question d'une conqu&#234;te par l'Occident. Et cette m&#234;me culture arabe s'&#233;tait b&#226;tie sur la conqu&#234;te, l'extermination et/ou la conversion plus ou moins forc&#233;e des populations conquises. En &#201;gypte, en 550 de notre &#232;re, il n'y avait pas d'Arabes &#8211; pas plus qu'en Libye, en Alg&#233;rie, au Maroc ou en Irak. Ils sont l&#224; comme des descendants des conqu&#233;rants venus coloniser ces pays et convertir, de gr&#233; ou de force, les populations locales. Mais je ne vois aucune critique de ces faits dans le cercle civilisationnel arabe. De m&#234;me, on parle de la traite des Noirs par les Europ&#233;ens &#224; partir du XVIe si&#232;cle, mais on ne dit jamais que la traite et la r&#233;duction syst&#233;matique des Noirs en esclavage a &#233;t&#233; introduite en Afrique par les marchands arabes &#224; partir des XI-XII&#232;me si&#232;cles (avec, comme toujours, la participation complice des rois et chefs de tribus noirs), que l'esclavage n'a jamais &#233;t&#233; aboli spontan&#233;ment en pays islamique et qu'il subsiste toujours dans certains d'entre eux. Je ne dis pas que tout cela efface les crimes commis par les Occidentaux, je dis seulement ceci : que la sp&#233;cificit&#233; de la civilisation occidentale est cette capacit&#233; de se mettre en question et de s'auto-critiquer. Il y a dans l'histoire occidentale, comme dans toutes les autres, des atrocit&#233;s et des horreurs, mais il n'y a que l'Occident qui a cr&#233;&#233; cette capacit&#233; de contestation interne, de mise en cause de ses propres institutions et de ses propres id&#233;es, au nom d'une discussion raisonnable entre &#234;tre humains qui reste ind&#233;finiment ouverte et ne conna&#238;t pas de dogme ultime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous dites quelque part que le poids de la responsabilit&#233; de l'humanit&#233; occidentale &#8212; parce que pr&#233;cis&#233;ment c'est elle qui a cr&#233;&#233; cette contestation interne &#8212; vous fait penser que c'est l&#224; d'abord qu'une transformation radicale devrait avoir lieu. Est-ce qu'aujourd'hui les r&#233;quisits d'une v&#233;ritable autonomie, d'une &#233;mancipation, d'une auto-institution de la soci&#233;t&#233;, peut-&#234;tre d'un &#171; progr&#232;s &#187;, bref d'un renouvellement des significations imaginaires cr&#233;&#233;es par la Gr&#232;ce et reprises par l'Occident europ&#233;en ne semblent-ils pas faire d&#233;faut ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cornelius Castoriadis :&lt;/strong&gt; D'abord, il ne faut pas m&#234;ler &#224; notre discussion l'id&#233;e de &#171; progr&#232;s &#187;. Il n'y a pas dans l'histoire de progr&#232;s, sauf dans le domaine instrumental. Avec une bombe H nous pouvons tuer beaucoup plus de monde qu'avec une hache en pierre et les math&#233;matiques contemporaines sont infiniment plus riches, puissantes et complexes que l'arithm&#233;tique des primitifs. Mais une peinture de Picasso ne vaut ni plus ni moins que les fresques de Lascaux et d'Altamira, la musique balinaise est sublime et les mythologies de tous les peuples sont d'une beaut&#233; et d'une profondeur extraordinaires. Et si l'on parle du plan moral, nous n'avons qu'&#224; regarder ce qui se passe autour de nous pour cesser de parler de &#171; progr&#232;s &#187;. Le progr&#232;s est une signification imaginaire essentiellement capitaliste, &#224; laquelle Marx lui-m&#234;me s'est laiss&#233; prendre. Cela dit, si l'on consid&#232;re la situation actuelle, situation non pas de crise mais de d&#233;composition, de d&#233;labrement des soci&#233;t&#233;s occidentales, on se trouve devant une antinomie de premi&#232;re grandeur. La voici : ce qui est requis est immense, va tr&#232;s loin &#8211; et les &#234;tres humains, tels qu'ils sont et tels qu'ils sont constamment reproduits par les soci&#233;t&#233;s occidentales, mais aussi par les autres, en sont immens&#233;ment &#233;loign&#233;s. Qu'est-ce qui est requis ? Compte tenu de la crise &#233;cologique, de l'extr&#234;me in&#233;galit&#233; de la r&#233;partition des richesses entre pays riches et pays pauvres, de la quasi-impossibilit&#233; du syst&#232;me de continuer sa course pr&#233;sente, ce qui est requis est une nouvelle cr&#233;ation imaginaire d'une importance sans pareille dans le pass&#233;, une cr&#233;ation qui mettrait au centre de la vie humaine d'autres significations que l'expansion de la production et de la consommation, qui poserait des objectifs de vie diff&#233;rents, qui puissent &#234;tre reconnus par les &#234;tres humains comme valant la peine. Cela exigerait &#233;videmment une r&#233;organisation des institutions sociales, des rapports de travail, des rapports &#233;conomiques, politiques, culturels. Or cette orientation est extr&#234;mement loin de ce que pensent, et peut-&#234;tre de ce que d&#233;sirent les humains aujourd'hui. Telle est l'immense difficult&#233; &#224; laquelle nous avons &#224; faire face. Nous devrions vouloir une soci&#233;t&#233; dans laquelle les valeurs &#233;conomiques ont cess&#233; d'&#234;tre centrales (ou uniques), o&#249; l'&#233;conomie est remise &#224; sa place comme simple moyen de la vie humaine et non comme fin ultime, dans laquelle on renonce &#224; cette course folle vers une consommation toujours accrue. Cela n'est pas seulement n&#233;cessaire pour &#233;viter la destruction d&#233;finitive de l'environnement terrestre, mais aussi et surtout pour sortir de la mis&#232;re psychique et morale des humains contemporains. Il faudrait donc d&#233;sormais que les &#234;tres humains (je parle maintenant des pays riches) acceptent un niveau de vie d&#233;cent mais frugal, et renoncent &#224; l'id&#233;e que l'objectif central de leur vie est que leur consommation augmente de 2 ou 3 % par an. Pour qu'ils acceptent cela, il faudrait qu'autre chose donne sens &#224; leur vie. On sait, je sais ce que peut &#234;tre cette autre chose &#8211; mais &#233;videmment cela ne signifie rien si la grande majorit&#233; des gens ne l'accepte pas, et ne fait pas ce qu'il faut pour qu'elle se r&#233;alise. Cette autre chose, c'est le d&#233;veloppement des &#234;tres humains, &#224; la place du d&#233;veloppement des gadgets. Cela exigerait une autre organisation du travail, qui devrait cesser d'&#234;tre une corv&#233;e pour devenir un champ de d&#233;ploiement des capacit&#233;s humaines, d'autres syst&#232;mes politiques, une v&#233;ritable d&#233;mocratie comportant la participation de tous &#224; la prise des d&#233;cisions, une autre organisation de la &lt;i&gt;pa&#239;de&#239;a] pour former des citoyens capables de gouverner et d'&#234;tre gouvern&#233;s, comme disait admirablement Aristote &#8211; et ainsi de suite... Bien &#233;videmment, tout cela pose des probl&#232;mes immenses : par exemple, comment une d&#233;mocratie v&#233;ritable, une d&#233;mocratie directe, pourrait-elle fonctionner non plus &#224; l'&#233;chelle de 30 000 citoyens, comme dans l'Ath&#232;nes classique, mais &#224; l'&#233;chelle de 40 millions de citoyens comme en France, ou m&#234;me &#224; l'&#233;chelle de plusieurs milliards d'individus sur la plan&#232;te. Probl&#232;mes immens&#233;ment difficiles, mais &#224; mon avis solubles &#8212; &#224; condition pr&#233;cis&#233;ment que la majorit&#233; des &#234;tres humains et leurs capacit&#233;s se mobilisent pour en cr&#233;er les solutions &#8212; au lieu de se pr&#233;occuper de savoir quand est-ce que l'on pourra avoir une t&#233;l&#233;vision 3 D. Telles sont les t&#226;ches qui sont devant nous &#8211; et la trag&#233;die de notre &#233;poque est que l'humanit&#233; occidentale est tr&#232;s loin d'en &#234;tre pr&#233;occup&#233;e. Combien de temps cette humanit&#233; restera obs&#233;d&#233;e par ces inanit&#233;s et ces illusions que l'on appelle marchandises ? Est-ce qu'une catastrophe quelconque &#8211; &#233;cologique, par exemple &#8211; am&#232;nerait un r&#233;veil brutal, ou bien plut&#244;t des r&#233;gimes autoritaires ou totalitaires ? Personne ne peut r&#233;pondre &#224; ce type de questions. Ce que l'on peut dire, est que tous ceux qui ont conscience du caract&#232;re terriblement lourd des enjeux doivent essayer de parler, de critiquer cette course vers l'ab&#238;me, d'&#233;veiller la conscience de leurs concitoyens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un article de Fr&#233;d&#233;ric Gaussen dans Le Monde &#233;voquait r&#233;cemment un changement qualitatif : une dizaine d'ann&#233;es apr&#232;s le &#171; silence des intellectuels &#187;, l'effondrement du totalitarisme &#224; l'Est fonctionne comme une validation du mod&#232;le d&#233;mocratique occidental, les intellectuels reprennent la parole pour d&#233;fendre ce mod&#232;le, invoquant qui Fukuyama, qui Tocqueville et le consensus ambiant sur la &#171; pens&#233;e faible &#187;. Ce n'est sans doute pas l&#224; le &#171; changement &#187; que vous appelez de vos voeux.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cornelius Castoriadis :&lt;/strong&gt; Disons d'abord que les vocif&#233;rations de 1982-83 sur le &#171; silence des intellectuels &#187; n'&#233;tait qu'une op&#233;ration micropoliticienne. Ceux qui vocif&#233;raient voulaient que les intellectuels volent au secours du Parti Socialiste, ce que peu de gens &#233;taient pr&#234;ts &#224; faire (m&#234;me si pas mal d'entre eux en ont profit&#233; pour des places, etc.). Comme en m&#234;me temps &#8211; pour cette derni&#232;re raison ou pour d'autres &#8211; personne ne voulait le critiquer, la fille restait muette. Mais tout cela concerne le microcosme parisien, cela n'a aucun int&#233;r&#234;t et est tr&#232;s loin de ce dont nous parlons. Et il n'y a pas, non plus, &#171; r&#233;veil &#187; des intellectuels en ce sens-l&#224;. Je pense aussi que ce que vous appelez le tocquevillisme ambiant va avoir la vie courte. Tocqueville, personne n'en discutera, est un penseur tr&#232;s important, il a vu aux Etats-Unis, tr&#232;s jeune, dans les ann&#233;es 1830, des choses tr&#232;s importantes, mais il n'en a pas vu d'autres tout aussi importantes. Par exemple, il n'a pas accord&#233; le poids n&#233;cessaire &#224; la diff&#233;renciation sociale et politique d&#233;j&#224; pleinement install&#233;e &#224; son &#233;poque, ni au fait que l'imaginaire de l'&#233;galit&#233; restait confin&#233; &#224; certains aspects de la vie sociale et ne touchait gu&#232;re les relations effectives de pouvoir. Il serait certes de tr&#232;s mauvais ton de demander aux tocquevilliens, ou pr&#233;tendus tels, d'aujourd'hui : Et qu'avez-vous donc &#224; dire, en tant que tocquevilliens, sur les fortes diff&#233;renciations sociales et politiques qui ne s'att&#233;nuent nullement, sur les nouvelles qui se cr&#233;ent, sur le caract&#232;re fortement oligarchique des pr&#233;tendues &#171; d&#233;mocraties &#187;, sur l'&#233;rosion des conditions aussi bien &#233;conomiques qu'anthropologiques de la &#171; marche vers l'&#233;galisation des conditions &#187;, sur l'incapacit&#233; visible de l'imaginaire politique occidental de p&#233;n&#233;trer de tr&#232;s vastes r&#233;gions du monde non occidental ? Et sur l'apathie politique g&#233;n&#233;ralis&#233;e ? Certes, sur ce dernier point on nous dira que Tocqueville entrevoyait d&#233;j&#224; l'&#233;mergence d'un &#171; Etat tut&#233;laire &#187; mais cet Etat, s'il est en effet tut&#233;laire (ce qui annule toute id&#233;e de &#171; d&#233;mocratie &#187;), il n'est nullement, comme il croyait, &#171; bienveillant &#187;. C'est un Etat bureaucratis&#233; totalement, livr&#233; aux int&#233;r&#234;ts priv&#233;s, phagocyt&#233; par la corruption, incapable de gouverner m&#234;me, car devant maintenir un &#233;quilibre instable entre les lobbies de toutes sortes qui mod&#232;lent la soci&#233;t&#233; contemporaine. Et l'&#171; &#233;galit&#233; croissante des conditions &#187; en est venue &#224; signifier simplement l'absence de signes ext&#233;rieurs de statut h&#233;rit&#233;, et l'&#233;galisation de tous par l'&#233;quivalent g&#233;n&#233;ral, &#224; savoir l'argent &#8211; &#224; condition qu'on en ait. Si vous voulez louer une suite au Crillon ou au Ritz, personne ne vous demandera qui vous &#234;tes ou que faisait votre grand-p&#232;re. Il vous suffit d'&#234;tre bien habill&#233; et d'avoir un compte en banque bien fourni. Le &#171; triomphe de la d&#233;mocratie &#187; &#224; l'occidentale a dur&#233; quelques mois. Ce que l'on voit, c'est l'&#233;tat de l'Europe de l'Est et de l'ex &#171; URSS &#187;, la Somalie, le Rwanda, le Burundi, l'Afghanistan, Ha&#239;ti, l'Afrique sub-saharienne, l'Iran, l'Irak, l'Egypte et l'Alg&#233;rie et j'en passe. Toutes ces discussions ont un c&#244;t&#233; terriblement provincial. On discute comme si les sujets &#224; la mode en France &#233;puisaient les pr&#233;occupations de la plan&#232;te. Mais la population fran&#231;aise repr&#233;sente 1 % de la population terrestre, et le Quartier latin 1 % de la population fran&#231;aise. Nous sommes en-de&#231;&#224; du d&#233;risoire. L'&#233;crasante majorit&#233; de la plan&#232;te ne vit pas l'&#171; &#233;galisation des conditions &#187;, mais la mis&#232;re et la tyrannie. Et, contrairement &#224; ce que croyaient aussi bien les lib&#233;raux que les marxistes, elle n'est nullement en train de se pr&#233;parer pour accueillir le mod&#232;le occidental de la r&#233;publique capitaliste lib&#233;rale. Tout ce qu'elle cherche dans le mod&#232;le occidental, ce sont des armes et des objets de consommation &#8211; ni le habeas corpus, ni la s&#233;paration des pouvoirs. C'est &#233;clatant pour les pays musulmans &#8211; un milliard d'habitants -, pour l'Inde &#8211; presque un autre milliard -, dans la plupart des pays du Sud-Est asiatique et d'Am&#233;rique latine. La situation mondiale, extr&#234;mement grave, rend ridicules aussi bien l'id&#233;e d'une &#171; fin de l'histoire &#187; que d'un triomphe universel du &#171; mod&#232;le d&#233;mocratique &#187; &#224; l'occidentale. Et ce &#171; mod&#232;le &#187; se vide de sa substance-m&#234;me dans ses pays d'origine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vos critiques acerbes du mod&#232;le occidental lib&#233;ral ne doivent pas nous emp&#234;cher de voir les difficult&#233;s de votre projet politique global. Dans un premier mouvement, la d&#233;mocratie est pour vous la cr&#233;ation imaginaire d'un projet d'autonomie et d'auto-institution que vous souhaitez voir triompher. Dans un second mouvement, vous puisez dans ce concept d'autonomie et d'auto-institution pour critiquer le capitalisme lib&#233;ral. Deux questions : n'est-ce pas l&#224; d'abord pour vous une mani&#232;re de faire votre deuil du marxisme, &#224; la fois comme projet et comme critique ? N'y a-t-il pas l&#224;, en deuxi&#232;me lieu, une sorte d'ambigu&#239;t&#233;, dans la mesure o&#249; cette &#171; autonomie &#187; est pr&#233;cis&#233;ment ce dont le capitalisme a structurellement besoin pour fonctionner, en atomisant la soci&#233;t&#233;, en &#171; personnalisant &#187; la client&#232;le, en rendant dociles et utiles des citoyens qui auront tous int&#233;rioris&#233; l'id&#233;e qu'ils consomment de leur propre fait, qu'ils ob&#233;issent de leur propre fait, etc. ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cornelius Castoriadis : &lt;/strong&gt;Je commence par votre deuxi&#232;me question, qui repose sur un malentendu. L'atomisation des individus n'est pas l'autonomie. Lorsqu'un individu ach&#232;te un frigo ou une voiture, il fait ce que font quarante millions d'autres individus, il n'y a l&#224; ni individualit&#233;, ni autonomie, c'est pr&#233;cis&#233;ment une des mystifications de la publicit&#233; contemporaine : &#171; Personnalisez-vous, achetez la lessive X &#187;. Et voil&#224; des millions d'individus qui se &#171; personnalisent &#187; (!) en achetant la m&#234;me lessive. Ou bien, vingt millions de foyers &#224; la m&#234;me heure et &#224; la m&#234;me minute tournent le m&#234;me bouton de leur t&#233;l&#233;vision pour voir les m&#234;mes &#226;neries. Et c'est l&#224; aussi la confusion impardonnable de gens comme Lipovetsky et autres, qui parlent d'individualisme, de narcissisme, etc., comme s'ils avaient eux-m&#234;mes aval&#233; ces fraudes publicitaires. Le capitalisme, comme pr&#233;cis&#233;ment cet exemple le montre, n'a pas besoin d'autonomie mais de conformisme. Son triomphe actuel, c'est que nous vivons une &#233;poque de conformisme g&#233;n&#233;ralis&#233; &#8211; pas seulement pour ce qui est de la consommation, mais de la politique, des id&#233;es, de la culture, etc. Votre premi&#232;re question est plus complexe. Mais d'abord une clarification &#171; psychologique &#187;. Certainement, j'ai &#233;t&#233; marxiste mais ni la critique du r&#233;gime capitaliste, ni le projet d'&#233;mancipation ne sont des inventions de Marx et je crois que ma trajectoire montre que mon souci premier n'a jamais &#233;t&#233; de &#171; sauver &#187; Marx. J'ai tr&#232;s t&#244;t critiqu&#233; Marx pr&#233;cis&#233;ment parce que j'ai d&#233;couvert qu'il n'&#233;tait pas rest&#233; fid&#232;le &#224; ce projet d'autonomie. Quant au fond de la question, il faut reprendre les choses plus en amont. L'histoire humaine est cr&#233;ation, ce qui veut dire que l'institution de la soci&#233;t&#233; est toujours auto-institution, mais auto-institution qui ne se sait pas comme telle et ne veut pas se savoir comme telle. Dire que l'histoire est cr&#233;ation signifie que l'on ne peut ni expliquer, ni d&#233;duire telle forme de soci&#233;t&#233; &#224; partir de facteurs r&#233;els ou de consid&#233;rations logiques. Ce n'est pas la nature du d&#233;sert ou le paysage du Moyen-Orient qui expliquent la naissance du juda&#239;sme &#8211; ni d'ailleurs, comme c'est &#224; nouveau la mode de le dire, la sup&#233;riorit&#233; &#171; philosophique &#187; du monoth&#233;isme sur le polyth&#233;isme. Le monoth&#233;isme h&#233;breu est une cr&#233;ation du peuple h&#233;breu, et ni la g&#233;ographie grecque, ni l'&#233;tat des forces productives de l'&#233;poque n'expliquent la naissance de la polis grecque d&#233;mocratique, parce que des cit&#233;s, le monde m&#233;diterran&#233;en de l'&#233;poque en est plein et que l'esclavage &#233;tait l&#224; partout &#8211; en Ph&#233;nicie, &#224; Rome, &#224; Carthage. La d&#233;mocratie a &#233;t&#233; une cr&#233;ation grecque &#8211; cr&#233;ation qui est certes rest&#233;e limit&#233;e, puisqu'il y avait l'esclavage, le statut des femmes, etc. Mais l'importance de cette cr&#233;ation, c'&#233;tait l'id&#233;e inimaginable &#224; l'&#233;poque dans le reste du monde qu'une collectivit&#233; peut s'auto-instituer explicitement et s'auto-gouverner. L'histoire est cr&#233;ation, et chaque forme de soci&#233;t&#233; est une cr&#233;ation particuli&#232;re. Je parle d'institution imaginaire de la soci&#233;t&#233;, parce que cette cr&#233;ation est l'oeuvre de l'imaginaire collectif anonyme. Les H&#233;breux ont imagin&#233;, ont cr&#233;&#233; leur Dieu comme un po&#232;te cr&#233;e un po&#232;me, un musicien une musique. La cr&#233;ation sociale est &#233;videmment infiniment plus ample, puisqu'elle est chaque fois cr&#233;ation d'un monde, le monde propre de cette soci&#233;t&#233; : dans le monde des H&#233;breux, il y a un Dieu avec des caract&#233;ristiques tout &#224; fait particuli&#232;res, qui a cr&#233;&#233; ce monde et les hommes, leur a donn&#233; des lois, etc. La m&#234;me chose est vraie pour toutes les soci&#233;t&#233;s. L'id&#233;e de cr&#233;ation n'est pas du tout identique &#224; l'id&#233;e de valeur : ce n'est parce que telle chose, sociale ou individuelle, est une cr&#233;ation, qu'elle est &#224; valoriser. Auschwitz et le Goulag sont des cr&#233;ations au m&#234;me titre que le Parth&#233;non ou Notre-Dame de Paris. Cr&#233;ations monstrueuses, mais cr&#233;ations absolument fantastiques &#8211; le syst&#232;me concentrationnaire est une cr&#233;ation fantastique &#8211; ce qui ne veut pas dire qu'on a &#224; les avaliser. Ce sont les publicitaires qui disent : &#171; Notre firme est plus cr&#233;ative que les autres. &#187; Elle peut l'&#234;tre pour cr&#233;er des idioties ou des monstruosit&#233;s. Parmi les cr&#233;ations de l'histoire humaine, une est singuli&#232;rement singuli&#232;re : celle qui permet &#224; la soci&#233;t&#233; consid&#233;r&#233;e de se mettre elle-m&#234;me en question : cr&#233;ation de l'id&#233;e d'autonomie, de retour r&#233;flexif sur soi, de critique et d'autocritique, d'interrogation qui ne conna&#238;t ni n'accepte aucune limite. Cr&#233;ation donc en m&#234;me temps de la d&#233;mocratie et de la philosophie. Cr&#233;ation, de m&#234;me qu'un philosophe n'accepte aucune limite ext&#233;rieure &#224; sa pens&#233;e, de m&#234;me la d&#233;mocratie ne reconna&#238;t pas de limites externes &#224; son pouvoir instituant, ses seules limites r&#233;sultent de son autolimitation. On sait que la premi&#232;re forme de cette cr&#233;ation est celle qui surgit en Gr&#232;ce ancienne, on sait ou devrait savoir qu'elle est reprise, sous d'autres caract&#232;res, en Europe occidentale depuis d&#233;j&#224; le XIe si&#232;cle avec la cr&#233;ation des premi&#232;res communes bourgeoises qui revendiquent leur autogouvernement, puis la Renaissance, la R&#233;forme, les Lumi&#232;res, les r&#233;volutions du XVIII et XIX&#232;me si&#232;cles, le mouvement ouvrier, plus r&#233;cemment avec d'autres mouvements &#233;mancipatoires. Dans tout cela Marx et le marxisme ne repr&#233;sentent qu'un moment, important &#224; certains &#233;gards, catastrophique &#224; d'autres. Et c'est gr&#226;ce &#224; cette suite de mouvements qu'il subsiste dans la soci&#233;t&#233; contemporaine un certain nombre de libert&#233;s partielles, essentiellement n&#233;gatives et d&#233;fensives, cristallis&#233;es dans quelques institutions : droits de l'homme, non-r&#233;troactivit&#233; des lois, une certaine s&#233;paration des pouvoirs, etc. Ces libert&#233;s n'ont pas &#233;t&#233; octroy&#233;es par le capitalisme, elles ont &#233;t&#233; arrach&#233;es et impos&#233;es par ces luttes s&#233;culaires. Ce sont elles aussi qui font du r&#233;gime politique actuel non pas une d&#233;mocratie (ce n'est pas le peuple qui d&#233;tient et exerce le pouvoir), mais une oligarchie lib&#233;rale. R&#233;gime b&#226;tard, bas&#233; sur la coexistence entre le pouvoir des couches dominantes et une contestation sociale et politique presqu'ininterrompue. Mais, aussi paradoxal que cela puisse para&#238;tre, c'est la disparition de cette contestation qui met en danger la stabilit&#233; du r&#233;gime. C'est parce que les ouvriers ne se laissaient pas faire, que le capitalisme a pu se d&#233;velopper comme il l'a fait. Il est loin d'&#234;tre certain que le r&#233;gime pourra continuer de fonctionner avec une population de citoyens passifs, de salari&#233;s r&#233;sign&#233;s, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais comment une d&#233;mocratie participative pourrait-elle fonctionner aujourd'hui ? Quels seraient les relais sociaux d'une contestation et d'une critique efficaces ? Vous &#233;voquez parfois une strat&#233;gie d'attente ou de patience, qui attendrait un d&#233;labrement acc&#233;l&#233;r&#233; des partis politiques. Il y aurait aussi une strat&#233;gie du pire, qui souhaiterait l'aggravation de la situation pour que l'on sorte de l'apathie g&#233;n&#233;ralis&#233;e. Mais il y a aussi une strat&#233;gie de l'urgence, qui irait au-devant de l'impr&#233;visible. &#201;videmment je ne vous demande pas de solutions ex-nihilo. Mais comment et par qui arrivera ce que vous appelez &#171; concevoir autre chose, cr&#233;er autre chose &#187; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cornelius Castoriadis :&lt;/strong&gt; Vous l'avez dit vous-m&#234;me, je ne peux pas &#224; moi seul fournir de r&#233;ponse &#224; ces questions. S'il y a une r&#233;ponse, c'est la grande majorit&#233; du peuple qui la donnera. Pour ma part, je constate d'un c&#244;t&#233; l'immensit&#233; des t&#226;ches et leur difficult&#233;, l'&#233;tendue de l'apathie et de la privatisation dans les soci&#233;t&#233;s contemporaines, l'intrication cauchemardesque des probl&#232;mes qui se posent aux pays riches et de ceux qui se posent dans les pays pauvres, et ainsi de suite. Mais aussi, d'un autre c&#244;t&#233;, on ne peut pas dire que les soci&#233;t&#233;s occidentales sont mortes, &#224; passer par pertes et profits de l'histoire. Nous ne vivons pas encore dans la Rome ou la Constantinople du IVe si&#232;cle o&#249; la nouvelle religion avait gel&#233; tout mouvement, et o&#249; tout &#233;tait entre les mains de l'Empereur, du Pape et du Patriarche. Il y a des signes de r&#233;sistance, des gens qui luttent ici o&#249; l&#224;, il y a eu en France depuis dix ans les coordinations, il y a encore des livres importants qui paraissent. Dans le courrier adress&#233; au &lt;i&gt;Monde&lt;/i&gt;, par exemple, on trouve souvent des lettres exprimant des points de vue tout &#224; fait sains et critiques. Je ne peux &#233;videmment pas savoir si tout cela suffit pour inverser la situation. Ce qui est certain, c'est que ceux qui ont conscience de la gravit&#233; de ces questions, doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir &#8211; qu'il s'agisse de la parole, de l'&#233;crit ou simplement de leur attitude &#224; l'endroit qu'ils occupent -, pour que les gens se r&#233;veillent de leur l&#233;thargie contemporaine et commencent &#224; agir dans le sens de la libert&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Entre le lib&#233;ralisme et la pseudo-d&#233;mocratie - stopper la mont&#233;e de l'insignifiance</title>
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		<dc:subject>Cr&#233;ation sociale-historique</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;mocratie directe</dc:subject>
		<dc:subject>Castoriadis C.</dc:subject>
		<dc:subject>Revolution</dc:subject>
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		<dc:subject>Oligarchie</dc:subject>

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&lt;p&gt;Ce texte fait partie de la brochure n&#176;5 &#171; Pas de grands discours mais des discours vrais &#187;. Il est possible de la t&#233;l&#233;charger dans la rubrique brochures. Elle contient les entretiens suivants : Contre le conformisme g&#233;n&#233;ralis&#233; (Entre le lib&#233;ralisme et la pseudo-d&#233;mocratie - Ci-dessous... Nous sommes dans l'&#232;re de l'imitation Ni &#171; Esprit &#187; ni Bourdieu : Les intellos entre l'archa&#239;sme et la fuite (Il ne peut y avoir de solutions sans changements radicaux dans la soci&#233;t&#233;) Y a-t-il des (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?-insignifiance-cynisme-nihilisme-" rel="directory"&gt;Insignifiance, cynisme, nihilisme&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-28-creation-+" rel="tag"&gt;Cr&#233;ation sociale-historique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-37-democratie-directe-+" rel="tag"&gt;D&#233;mocratie directe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-56-castoriadis-c-+" rel="tag"&gt;Castoriadis C.&lt;/a&gt;, 
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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Ce texte fait partie de la brochure n&#176;5 &#171; Pas de grands discours mais des discours vrais &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est possible de la t&#233;l&#233;charger &lt;a href='https://collectiflieuxcommuns.fr/?-100-Brochures-' class=&#034;spip_in&#034;&gt;&lt;strong&gt;dans la rubrique brochures&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle contient les entretiens suivants :&lt;/p&gt;
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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Entretien avec Daniel Mermet. Le texte int&#233;gral de cet entretien est publi&#233; sous le titre &lt;i&gt;Post-scriptum sur l'insignifiance&lt;/i&gt;, aux Editions de l'Aube, 84240 La Tour-d'Aigues.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip_document_62 spip_document spip_documents spip_document_audio spip_document_avec_legende player spip_document_player spip_documents_player spip_doc_player&#034; data-legende-len=&#034;14&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
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&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Daniel Mermet - Pourquoi la Mont&#233;e de l'insignifiance ?&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;&lt;strong&gt;Corn&#233;lius Castoriadis &lt;/strong&gt; - Ce qui caract&#233;rise le monde contemporain, c'est bien s&#251;r les crises, les contradictions, les oppositions, les fractures, etc... mais ce qui me frappe surtout, c'est l'insignifiance. Prenons la querelle entre la droite et la gauche. Actuellement elle a perdu son sens. Non pas parce qu'il n'y a pas de quoi nourrir une querelle politique et m&#234;me une tr&#232;s grande querelle politique, mais parce que les uns et les autres disent la m&#234;me chose. Depuis 1983, les socialistes ont fait une politique, puis Balladur est venu, il a fait la m&#234;me politique, puis les socialistes sont revenus, ils ont fait avec B&#233;r&#233;govoy la m&#234;me politique, Balladur est revenu, il a fait la m&#234;me politique, Chirac a gagn&#233; les &#233;lections en disant : &#171; Je vais faire autre chose &#187; et il fait la m&#234;me politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. M. - Par quels m&#233;canismes cette classe politique est-elle r&#233;duite &#224; cette impuissance ? C'est le grand mot aujourd'hui, impuissance.&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;C. C. - Ils sont impuissants, &#231;a c'est certain. La seule chose qu'ils peuvent faire c'est suivre le courant, c'est-&#224;-dire appliquer la politique ultra lib&#233;rale qui est &#224; la mode. Les socialistes n'ont pas fait autre chose et je ne crois pas qu'ils feraient autre chose s'ils &#233;taient au pouvoir. Ce ne sont pas des politiques &#224; mon avis, mais des politiciens au sens de micropoliticiens. Des gens qui chassent les suffrages par n'importe quel moyen.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. M. - Le marketing politique ?&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;C. C. - Le marketing, oui. Ils n'ont aucun programme. Leur but est de rester au pouvoir ou de revenir au pouvoir et pour &#231;a ils sont capables de tout. Clinton a fait sa campagne &#233;lectorale en suivant uniquement les sondages : &#171; Si je dis ceci, est-ce que &#231;a va passer ? &#187;. En prenant &#224; chaque fois l'option gagnante pour l'opinion publique. Comme disait l'autre : &#171; Je suis leur chef, DONC je les suis &#187;. Il y a un lien intrins&#232;que entre cette esp&#232;ce de nullit&#233; de la politique, ce devenir nul de la politique et cette insignifiance dans les autres domaines, dans les arts, dans la philosophie ou dans la litt&#233;rature. C'est &#231;a l'esprit du temps. Tout conspire dans le m&#234;me sens, pour les m&#234;mes r&#233;sultats, c'est-&#224;-dire l'insignifiance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. M. - Comment faire de la politique ?&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;C. C - La politique est un m&#233;tier bizarre. M&#234;me cette politique-l&#224;. Pourquoi ? Parce qu'elle pr&#233;suppose deux capacit&#233;s qui n'ont aucun rapport intrins&#232;que. La premi&#232;re, c'est d'acc&#233;der au pouvoir. Si on n'acc&#232;de pas au pouvoir, on peut avoir les meilleures id&#233;es du monde &#231;a ne sert &#224; rien, ce qui implique donc un art de l'accession au pouvoir. La deuxi&#232;me capacit&#233;, c'est une fois qu'on est au pouvoir, d'en faire quelque chose, c'est-&#224;-dire de gouverner. Napol&#233;on savait gouverner, Clemenceau savait gouverner, Churchill savait gouverner, des personnes qui ne sont pas dans mes cordes politiques, mais je d&#233;cris l&#224; un type historique. Rien ne garantit que quelqu'un qui sache gouverner, sache pour autant acc&#233;der au pouvoir. Dans la monarchie absolue, acc&#233;der au pouvoir c'&#233;tait quoi ?
C'&#233;tait flatter le roi, c'&#233;tait &#234;tre dans les bonnes gr&#226;ces de Madame Pompadour. Aujourd'hui dans notre pseudo-d&#233;mocratie, acc&#233;der au pouvoir signifie &#234;tre t&#233;l&#233;g&#233;nique, flairer l'opinion publique...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. M. - Vous dites pseudo-d&#233;mocratie ?&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;C. C. - J'ai toujours pens&#233; que la d&#233;mocratie dite repr&#233;sentative n'est pas une vraie d&#233;mocratie. Ses repr&#233;sentants ne repr&#233;sentent que tr&#232;s peu les gens qui les &#233;lisent. D'abord, ils se repr&#233;sentent eux-m&#234;mes ou repr&#233;sentent des int&#233;r&#234;ts particuliers, les lobbies, etc... Et, m&#234;me si cela n'&#233;tait pas le cas, dire : quelqu'un va me repr&#233;senter pendant cinq ans de fa&#231;on irr&#233;vocable, &#231;a revient &#224; dire que je me d&#233;v&#234;ts de ma souverainet&#233; en tant que peuple. Rousseau le disait d&#233;j&#224; : les Anglais croient qu'ils sont libres parce qu'ils &#233;lisent des repr&#233;sentants tous les cinq ans mais, disait-il, ils sont libres un jour pendant cinq ans, le jour de l'&#233;lection, c'est tout. Non pas que l'&#233;lection soit pip&#233;e, non pas qu'on triche dans les urnes. Elle est pip&#233;e parce que les options sont d&#233;finies d'avance. Personne n'a demand&#233; au peuple sur quoi il veut voter. On lui dit &#171; Votez pour ou contre Maastricht &#187; par exemple. Mais qui a fait Maastricht ? C'est pas nous qui avons fait Maastricht. Il y a la merveilleuse phrase d'Aristote : &#171; Qui est citoyen ? Est citoyen quelqu'un qui est capable de gouverner et d'&#234;tre gouvern&#233; &#187;. Il y a 60 millions de citoyens en France en ce moment. Pourquoi ne seraient ils pas capables de gouverner ? Parce que toute la vie politique vise pr&#233;cis&#233;ment &#224; leur d&#233;sapprendre &#224; gouverner. Elle vise &#224; les convaincre qu'il y a des experts &#224; qui il faut confier les affaires. Il y a donc une contre-&#233;ducation politique. Alors que les gens devraient s'habituer &#224; exercer toutes sortes de responsabilit&#233;s et &#224; prendre des initiatives ils s'habituent &#224; suivre ou &#224; voter pour des options que d'autres leur pr&#233;sentent. Et comme les gens sont loin d'&#234;tre idiots, le r&#233;sultat, c'est qu'ils y croient de moins en moins et qu'ils deviennent cyniques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. M. - Responsabilit&#233; citoyenne, exercice d&#233;mocratique, est-ce que vous pensez qu'autrefois c'&#233;tait mieux ? Qu'ailleurs, aujourd'hui, c'est mieux par rapport &#224; la France ?&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;C. C. - Non, ailleurs, aujourd'hui, ce n'est certainement pas mieux, &#231;a peut m&#234;me &#234;tre pire. Encore une fois les &#233;lections am&#233;ricaines le montrent. Mais autrefois c'&#233;tait mieux de deux points de vue. Dans les soci&#233;t&#233;s modernes, disons &#224; partir des r&#233;volutions am&#233;ricaine et fran&#231;aise jusqu'&#224; la deuxi&#232;me guerre mondiale environ, il y avait un conflit social et politique vivant. Les gens s'opposaient. Les gens manifestaient. Ils ne manifestaient pas pour telle ligne de la SNCF. Je ne dis pas que c'est m&#233;prisable, c'est quand m&#234;me un objectif, mais ils manifestaient pour des causes politiques o&#249; les ouvriers faisaient gr&#232;ve. Ils ne faisaient pas toujours gr&#232;ve pour des petits int&#233;r&#234;ts corporatistes. Il y avait des grandes questions qui concernaient tous les salari&#233;s. Ces luttes ont marqu&#233; ces deux derniers si&#232;cles. Or ce qu'on observe maintenant, c'est un recul de l'activit&#233; des gens. Et, voil&#224; un cercle vicieux. Plus les gens se retirent de l'activit&#233;, plus quelques bureaucrates, politiciens, soi-disant responsables, prennent le pas. Ils ont une bonne justification : &#171; Je prends l'initiative parce que les gens ne font rien &#187;. Et plus ces gens-l&#224; dominent, plus les autres se disent : &#171; C'est pas la peine de se m&#234;ler, il y en a assez qui s'en occupent et puis, de toute fa&#231;on, on n'y peut rien &#187;. Ca, c'est la premi&#232;re raison.&lt;br class='manualbr' /&gt;La deuxi&#232;me raison, qui est li&#233;e &#224; la premi&#232;re, c'est la dissolution des grandes id&#233;ologies politiques. Id&#233;ologies soit r&#233;volutionnaires, soit r&#233;formistes, qui voulaient vraiment changer des choses dans la soci&#233;t&#233;. Pour mille et une raisons, ces id&#233;ologies ont &#233;t&#233; d&#233;consid&#233;r&#233;es, elles ont cess&#233; de correspondre au temps, de correspondre aux aspirations des gens, &#224; la situation de la soci&#233;t&#233;, &#224; l'exp&#233;rience historique. Il y a eu cet &#233;norme &#233;v&#233;nement qui est l'effondrement de l'URSS et du communisme. Est-ce que vous pouvez me donner une seule personne parmi les politiciens - pour ne pas dire les politicards - de gauche, qui a vraiment r&#233;fl&#233;chi sur ce qui s'est pass&#233;, pourquoi &#231;a s'est pass&#233; et qui a, comme on dit b&#234;tement, tir&#233; des le&#231;ons ?. Alors qu'une &#233;volution de ce type, d'abord dans sa premi&#232;re phase - l'accession &#224; la monstruosit&#233;, le totalitarisme, le goulag, etc... - et ensuite dans l'effondrement, m&#233;ritait une r&#233;flexion tr&#232;s approfondie et une conclusion sur ce qu'un mouvement qui veut changer la soci&#233;t&#233; peut faire, doit faire, ne doit pas faire, ne peut pas faire. Or, z&#233;ro ! Bien s&#251;r, ce qu'on appelle le peuple, les masses, tire les conclusions qu'il peut tirer mais il n'est pas vraiment &#233;clair&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous me parliez du r&#244;le des intellectuels : que font ces intellectuels ? Qu'est-ce qu'ils ont fait avec Reagan, Thatcher et avec le socialisme fran&#231;ais ? Ils ont ressorti le lib&#233;ralisme pur et dur du d&#233;but du XIX&#232;me si&#232;cle qu'on avait combattu pendant cent cinquante ans et qui aurait conduit la soci&#233;t&#233; &#224; la catastrophe parce que, finalement, le vieux Marx n'avait pas enti&#232;rement tort. Si le capitalisme avait &#233;t&#233; laiss&#233; &#224; lui-m&#234;me, il se serait effondr&#233; cent fois. Il y aurait eu une crise de surproduction tous les ans. Pourquoi il ne s'est pas effondr&#233; ? Parce que les travailleurs ont lutt&#233;. Ils ont impos&#233; des augmentations de salaire, donc ils ont cr&#233;&#233; d'&#233;normes march&#233;s de consommation interne. Ils ont impos&#233; des r&#233;ductions du temps de travail, ce qui a absorb&#233; tout le ch&#244;mage technologique. On s'&#233;tonne maintenant qu'il y ait du ch&#244;mage. Mais depuis 1940 le temps de travail n'a pas diminu&#233;. On dit &#171; trente neuf heures &#187;, &#171; trente huit et demie &#187;, &#171; trente sept trois quarts &#187;, c'est grotesque ! ... Donc il y a eu ce retour du lib&#233;ralisme, je ne vois pas comment l'Europe pourra sortir de cette crise. Les lib&#233;raux nous disent : &#171; Il faut faire confiance aux march&#233;s &#187;. Mais ce que disent aujourd'hui ces n&#233;o-lib&#233;raux, les &#233;conomistes acad&#233;miques eux-m&#234;mes l'ont r&#233;fut&#233; dans les ann&#233;es trente. Ils ont montr&#233; qu'il ne peut pas y avoir d'&#233;quilibre dans les soci&#233;t&#233;s capitalistes. Ces &#233;conomistes n'&#233;taient pas des r&#233;volutionnaires, ni des marxistes ! Ils ont montr&#233; que tout ce que racontent les lib&#233;raux sur les vertus du march&#233; qui garantirait une allocation, la meilleure allocation possible, qui garantirait des ressources, la distribution des revenus la plus &#233;quitable possible, c'est des foutaises ! Tout &#231;a, &#231;a a &#233;t&#233; d&#233;montr&#233;, &#231;a n'a jamais &#233;t&#233; r&#233;fut&#233;. Mais il y a cette grande offensive &#233;conomico-politique des couches gouvernantes et dominantes qu'on peut symboliser par les noms de Reagan, et de Thatcher, et m&#234;me de Mitterrand, d'ailleurs ! Il a dit : &#171; Bon, vous avez assez rigol&#233;. Maintenant, on va vous licencier, on va d&#233;graisser l'industrie - on va &#233;liminer la &#171; mauvaise graisse &#187;, comme dit monsieur Jupp&#233; !- et puis vous verrez que le march&#233; &#224; la longue vous garantit le bien-&#234;tre &#187;. A la longue. En attendant il y a 12,5% de ch&#244;mage officiel en France !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. M. - Pourquoi n'y a-t-il pas d'opposition &#224; ce lib&#233;ralisme-l&#224; ?&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;C. C. - Je ne sais pas, c'est extraordinaire. On a parl&#233; d'une sorte de terrorisme de la pens&#233;e unique, c'est-&#224;-dire une non-pens&#233;e. Elle est unique en ce sens que c'est la premi&#232;re pens&#233;e qui est une non-pens&#233;e int&#233;grale. Pens&#233;e unique lib&#233;rale &#224; laquelle personne n'ose s'opposer. Qu'&#233;tait l'id&#233;ologie lib&#233;rale &#224; sa grande &#233;poque ? Vers 1850, c'&#233;tait une grande id&#233;ologie parce qu'on croyait au progr&#232;s. Ces lib&#233;raux-l&#224; pensaient qu'avec le progr&#232;s il y aurait l'&#233;l&#233;vation du bien-&#234;tre &#233;conomique. Mais, m&#234;me quand on ne s'enrichissait pas, dans les classes exploit&#233;es, on allait vers moins de travail, vers des travaux moins p&#233;nibles, on serait moins abruti par l'industrie : c'&#233;tait le grand th&#232;me de l'&#233;poque. Benjamin Constant le dit : Les ouvriers ne peuvent pas voter parce qu'ils sont abrutis par l'industrie (il le dit carr&#233;ment, les gens &#233;taient honn&#234;tes &#224; l'&#233;poque !), donc il faut un suffrage censitaire. Mais par la suite, le temps de travail a diminu&#233;, il y a eu l'alphab&#233;tisation, il y a eu l'&#233;ducation, il y a eu des esp&#232;ces de lumi&#232;res qui ne sont plus les lumi&#232;res subversives du XVlII&#232;me si&#232;cle mais des lumi&#232;res qui se diffusent tout de m&#234;me dans la soci&#233;t&#233;. La science se d&#233;veloppe, l'humanit&#233; s'humanise, les soci&#233;t&#233;s se civilisent et petit &#224; petit, asymptotiquement, on arrivera &#224; une soci&#233;t&#233; o&#249; il n'y aura pratiquement plus d'exploitation, o&#249; cette d&#233;mocratie repr&#233;sentative tendra &#224; devenir une vraie d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. M. - Pas mal ?&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;C. C. - Pas mal. Sauf que &#231;a n'a pas march&#233; ! Le reste s'est r&#233;alis&#233; mais les hommes ne se sont pas humanis&#233;s, la soci&#233;t&#233; ne s'est pas civilis&#233;e pour autant, les capitalistes ne se sont pas adoucis, on le voit maintenant. Ca fait que de l'int&#233;rieur, les gens ne croient plus &#224; cette id&#233;e. Aujourd'hui ce qui domine c'est la r&#233;signation m&#234;me chez les repr&#233;sentants du lib&#233;ralisme. Quel est le grand argument, en ce moment ? C'est peut-&#234;tre mauvais mais l'autre terme de l'alternative &#233;tait pire . Ca se r&#233;sume &#224; &#231;a. Et c'est vrai que &#231;a a glac&#233; pas mal les gens. Ils se disent : si on bouge trop, on va vers un nouveau goulag. Voil&#224; ce qu'il y a derri&#232;re cet &#233;puisement id&#233;ologique de notre &#233;poque et je crois qu'on n'en sortira que si vraiment, il y a... il faut attendre. il faut esp&#233;rer il faut travailler pour une r&#233;surgence d'une critique puissante du syst&#232;me et aussi d'une renaissance de l'activit&#233; des gens, d'une participation des gens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. M. - Elite politique r&#233;duite &#224; servir de larbin &#224; la World Company, intellos chiens de garde, m&#233;dias qui ont trahi leur r&#244;le de contre pouvoir, voil&#224; quelques causes et quelques sympt&#244;mes de cette &#171; mont&#233;e de l'insignifiance &#187;.&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;C. C. - Mais en ce moment, on sent fr&#233;mir un regain d'activit&#233; civique. ca et l&#224;, on commence quand m&#234;me &#224; comprendre que la &#171; crise &#187; n'est pas une fatalit&#233; de la modernit&#233; &#224; laquelle il faudrait se soumettre, &#171; s'adapter &#187; sous peine d'archa&#239;sme. Alors se pose le probl&#232;me du r&#244;le des citoyens et de la comp&#233;tence de chacun pour exercer les droits et les devoirs d&#233;mocratiques dans le but - douce et belle utopie - de sortir du conformisme g&#233;n&#233;ralis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. M. - Votre confr&#232;re et comp&#232;re Edgar Morin parle du g&#233;n&#233;raliste et du sp&#233;cialiste. La politique exige les deux. Le g&#233;n&#233;raliste qui sait &#224; peu pr&#232;s rien sur un peu tout et le sp&#233;cialiste qui sait tout sur une seule chose mais pas le reste. Comment faire un bon citoyen ?&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;C. C.- Ce dilemme est pos&#233; depuis Platon. Platon disait que les philosophes doivent r&#233;gner, eux qui sont au-dessus des sp&#233;cialistes. Dans la th&#233;orie de Platon, ils ont une vue du tout. L'autre terme de l'alternative c'&#233;tait la d&#233;mocratie ath&#233;nienne. Qu'est-ce qu'ils faisaient, les Ath&#233;niens ? Voil&#224; quelque chose de tr&#232;s int&#233;ressant. Ce sont les Grecs qui ont invent&#233; les &#233;lections. Ca c'est un fait historiquement attest&#233;. Ils ont peut-&#234;tre eu tort, mais ils ont invent&#233; les &#233;lections ! Qui est-ce qu'on &#233;lisait &#224; Ath&#232;nes ? On n'&#233;lisait pas les magistrats. Les magistrats &#233;taient d&#233;sign&#233;s par tirage au sort ou par rotation. Pour Aristote, souvenez-vous, un citoyen c'est celui qui est capable de gouverner et d'&#234;tre gouvern&#233;. Tout le monde est capable de gouverner donc on tire au sort. Pourquoi ? Parce que la politique n'est pas une affaire de sp&#233;cialiste. Il n'y a pas de science de la politique. Il y a une opinion, la &lt;i&gt;doxa&lt;/i&gt; des Grecs, il n'y a pas d'&lt;i&gt;&#233;pist&#233;m&#232;&lt;/i&gt;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Je vous fais remarquer d'ailleurs que l'id&#233;e qu'il n'y a pas de sp&#233;cialiste de la politique et que les opinions se valent c'est la seule justification raisonnable du principe majoritaire. Donc chez les Grecs le peuple d&#233;cide et les magistrats sont tir&#233;s au sort ou d&#233;sign&#233;s par rotation. Il y a des activit&#233;s sp&#233;cialis&#233;es parce que les ath&#233;niens n'&#233;taient pas fous, ils ont quand m&#234;me fait des choses assez consid&#233;rables, ils ont fait le Parth&#233;non, etc... Pour ces activit&#233;s sp&#233;cialis&#233;es, la construction des chantiers navals, la construction des temples, la conduite de la guerre, il faut des sp&#233;cialistes. Donc, ceux-l&#224;, on les &#233;lit. C'est &#231;a, l'&#233;lection. Parce que l'&#233;lection, &#231;a veut dire l'&#233;lection des meilleurs. Et sur quoi on se base pour &#233;lire les meilleurs ? Eh bien l&#224;, intervient l'&#233;ducation du peuple car il est amen&#233; &#224; choisir. On fait une premi&#232;re &#233;lection, on se trompe, on constate que par exemple P&#233;ricl&#232;s est un d&#233;plorable strat&#232;ge, eh bien on ne le r&#233;&#233;lit pas, ou m&#234;me on le r&#233;voque. Mais cette doxa, cette opinion dont on peut postuler qu'elle est &#233;galement partag&#233;e, c'est bien s&#251;r un postulat tout &#224; fait th&#233;orique. Pour qu'il ait un peu de chair il faut que cette doxa soit cultiv&#233;e. Et comment peut &#234;tre cultiv&#233;e une doxa concernant le gouvernement ? Eh bien en gouvernant. Donc la d&#233;mocratie - c'est &#231;a l'important - est une affaire &#233;ducationnelle des citoyens, ce qui n'existe pas du tout aujourd'hui.&lt;br class='manualbr' /&gt;R&#233;cemment, un magazine a publi&#233; une statistique indiquant que 60% des d&#233;put&#233;s avouent qu'ils ne comprennent rien &#224; l'&#233;conomie. Des d&#233;put&#233;s en France qui vont d&#233;cider, qui d&#233;cident tout le temps ! Ils votent, ils augmentent les imp&#244;ts, ils les diminuent, etc.. En v&#233;rit&#233;, ces d&#233;put&#233;s, tout comme les ministres, sont asservis &#224; leurs techniciens. Ils ont leurs experts mais ils ont aussi des pr&#233;jug&#233;s ou des pr&#233;f&#233;rences. Et si vous suivez de pr&#232;s le fonctionnement d'un gouvernement, d'une grande bureaucratie - moi je l'ai suivi dans d'autres circonstances - vous voyez que ceux qui dirigent se fient aux experts, mais ils choisissent les experts qui partagent leurs opinions. Vous trouverez toujours un &#233;conomiste pour vous dire : &#171; Oui, oui, il faut faire &#231;a &#187;. Ou un expert militaire qui vous dira : &#171; Oui, il faut l'armement nucl&#233;aire &#187; ou &#171; il ne faut pas d'armement nucl&#233;aire &#187;. N'importe quoi. C'est un jeu compl&#232;tement stupide et c'est ainsi que nous sommes gouvern&#233;s actuellement. Donc dilemme de Morin et de Platon, sp&#233;cialiste ou g&#233;n&#233;raliste. Les sp&#233;cialistes au service des gens, c'est &#231;a la question. Pas au service de quelques politiciens. Et les gens apprenant &#224; gouverner en gouvernant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M. - Educationnel , vous avez dit et vous dites : Ce n'est pas le cas aujourd'hui. Plus g&#233;n&#233;ralement, quel mode d'&#233;ducation vous voyez ? Quel mode de partage de la connaissance ?&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;C. C. - Il y a beaucoup de choses qu'il faudrait changer avant qu'on puisse parler de v&#233;ritable activit&#233; &#233;ducatrice sur le plan politique. La principale &#233;ducation dans la politique c'est la participation active aux affaires ce qui implique une transformation des institutions qui permette et qui incite &#224; cette participation alors que les institutions actuelles repoussent, &#233;loignent, dissuadent les gens de participer aux affaires. Mais cela ne suffit pas. Il faut que les gens soient &#233;duqu&#233;s et soient &#233;duqu&#233;s pour le gouvernement de la soci&#233;t&#233;. Il faut qu'ils soient &#233;duqu&#233;s dans la chose publique. Or si vous prenez l'&#233;ducation actuelle, &#231;a n'a strictement rien &#224; voir avec &#231;a. On apprend des choses sp&#233;cialis&#233;es. Certes on apprend &#224; lire et &#224; &#233;crire. C'est tr&#232;s bien, il faut que tout le monde sache lire et &#233;crire, d'ailleurs chez les Ath&#233;niens, il n'y avait pas d'analphab&#232;tes. A peu pr&#232;s tous savaient lire et c'est pour &#231;a qu'on inscrivait les lois sur le marbre. Tout le monde pouvait les lire et donc le fameux adage, &#171; personne n'est cens&#233; ignorer la loi &#187;, avait un sens. Aujourd'hui on peut vous condamner parce que vous avez commis une infraction alors que vous ne connaissez pas la loi alors qu'on vous dit : vous &#234;tes cens&#233; ne pas l'ignorer &#187;. Donc l'&#233;ducation devrait &#234;tre beaucoup plus ax&#233;e vers la chose commune. Il faudrait comprendre les m&#233;canismes de l'&#233;conomie, les m&#233;canismes de la soci&#233;t&#233;, de la politique, etc... On n'est pas capable d'enseigner l'histoire. Les enfants s'emmerdent en apprenant l'histoire alors que c'est passionnant. Il faudrait enseigner une v&#233;ritable anatomie de la soci&#233;t&#233; contemporaine, comment elle est, comment elle fonctionne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D.M. - Vous avez beaucoup parl&#233; et &#233;crit autour du mouvement de mai 68, qu'avec Edgar Morin et Claude Lefort vous avez appel&#233; &#171; la Br&#232;che &#187;. Aujourd'hui, cette p&#233;riode est un &#226;ge d'or pour les jeunes qui regrettent de ne l'avoir pas v&#233;cue. Si on repense &#224; cette &#233;poque, on est frapp&#233; par l'aveuglement. Ces comportements r&#233;volutionnaires, romantiques, absolus, doctrinaires, sans aucune base, dans une ignorance totale par exemple de ce qui se passait r&#233;ellement dans la Chine de Mao, choses qu'on pouvait savoir. Mais on pr&#233;f&#232;re croire que savoir...&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;C. C. - Oui, vous avez raison d'un certain point de vue qui est tr&#232;s important. Mais ce n'est pas tellement une question de niveau de connaissance, je crois. C'est l'&#233;norme domination de l'id&#233;ologie au sens strict et, j'allais dire, au sens mauvais du terme. Les mao&#239;stes, ce n'est pas qu'ils ne savaient pas, on les avait endoctrin&#233;s ou ils s'endoctrinaient eux-m&#234;mes. Pourquoi acceptaient-ils l'endoctrinement ? Pourquoi s'endoctrinaient-ils eux-m&#234;mes ? Parce qu'ils avaient besoin d'&#234;tre endoctrin&#233;s. Ils avaient besoin de croire. Et &#231;a, &#231;a a &#233;t&#233; la grande plaie du mouvement r&#233;volutionnaire depuis toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. M. - Mais l'homme est un animal religieux. C'est pas un compliment mais... &lt;/strong&gt; &lt;br class='manualbr' /&gt;C. C. - Pas du tout un compliment. Aristote que je n'arr&#234;te pas de citer et que je v&#233;n&#232;re &#233;norm&#233;ment a dit une seule fois une chose qui est vraiment une grosse... bon on ne peut pas dire bourde quand il s'agit d'Aristote, mais tout de m&#234;me. Quand il dit : L'homme est un animal qui d&#233;sire le savoir , c'est faux. L'homme n'est pas un animal qui d&#233;sire le savoir. L'homme est un animal qui d&#233;sire la croyance, qui d&#233;sire la certitude d'une croyance, d'o&#249; l'emprise des religions, d'o&#249; l'emprise des id&#233;ologies politiques. Dans le mouvement ouvrier au d&#233;part, il y avait une attitude tr&#232;s critique. Quand vous prenez les deux premiers vers de l'internationale qui est quand m&#234;me le chant de la Commune, prenez le deuxi&#232;me couplet : &#171; Il n'est pas de Sauveur supr&#234;me ni Dieu - exit la religion - ni C&#233;sar ni tribun &#187; - exit L&#233;nine ! - Mais il y a ce besoin de croyance. Aujourd'hui, en quoi sommes-nous plus sages qu'en Mai 1968 ? Je crois que peut-&#234;tre le r&#233;sultat, &#224; la fois des suites de Mai et de l'&#233;volution dans les pays de l'Est et de l'&#233;volution en g&#233;n&#233;ral de la soci&#233;t&#233; font que les gens sont devenus, je pense, beaucoup plus critiques. Ca, c'est tr&#232;s important. Bien s&#251;r il y a une frange qui cherche toujours la foi. La scientologie, les sectes, ou le fondamentalisme, &#231;a c'est dans d'autres pays, pas chez nous, pas tellement. Mais les gens sont devenus beaucoup plus critiques, beaucoup plus sceptiques. Ce qui les inhibe aussi pour agir. P&#233;ricl&#232;s dans le discours aux Ath&#233;niens dit : Nous sommes les seuls chez qui la r&#233;flexion n'inhibe pas l'action. C'est admirable ! Il ajoute : Les autres, ou bien ils ne r&#233;fl&#233;chissent pas et ils sont t&#233;m&#233;raires, ils commettent des absurdit&#233;s ou bien, en r&#233;fl&#233;chissant, ils arrivent &#224; ne rien faire parce qu'ils se disent : il y a le discours et il y a le discours contraire. Or actuellement on traverse aussi une phase d'inhibition, c'est s&#251;r. Mais il faut comprendre, chat &#233;chaud&#233; craint l'eau froide. Ils ont go&#251;t&#233; tout &#231;a, ils se disent : les grands discours et tout le reste, bof !. Effectivement, il ne faut pas de grands discours, mais il faut des discours vrais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. M. - Ce qui fait la richesse de votre pens&#233;e, c'est aussi ce regard du psychanalyste sur le monde. Il n'est pas si fr&#233;quent d'avoir ainsi plusieurs &#233;clairages. Raoul Vaneigem a publi&#233; un livre dont le titre est : &#171; Nous qui d&#233;sirons sans fin &#187;.&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;C.C. - Nous qui d&#233;lirons ? Oh &#231;a, oui ! Nous qui d&#233;lirons ! (rire)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. M. - Qu'est-ce que vous pensez de cet irr&#233;ductible d&#233;sir qui fait que l'histoire continue ?&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;C. C. - Mais, de toute fa&#231;on il y a un irr&#233;ductible d&#233;sir. Enfin et encore ! (silence) L&#224; alors, vraiment ... c'est un gros chapitre. Si vous prenez les soci&#233;t&#233;s archa&#239;ques ou les soci&#233;t&#233;s traditionnelles, il n'y a pas un irr&#233;ductible d&#233;sir. On ne parle pas l&#224; du d&#233;sir du point de vue psychanalytique. On parle du d&#233;sir tel qu'il est transform&#233; par la socialisation. Et ces soci&#233;t&#233;s sont des soci&#233;t&#233;s de r&#233;p&#233;tition. Or dans l'&#233;poque moderne, il y a une lib&#233;ration dans tous les sens du terme, par rapport aux contraintes de la socialisation des individus. On dit par exemple : &#171; Tu prendras une femme dans tel clan ou dans telle famille. Tu auras une femme dans ta vie. Si tu en as deux, ou deux hommes, ce sera en cachette, ce sera une transgression. Tu auras un statut social, ce sera &#231;a et pas autre chose &#187;. Mais aujourd'hui on est entr&#233; dans une &#233;poque d'illimitation dans tous les domaines et c'est en &#231;a que nous avons le d&#233;sir d'infini. Or cette lib&#233;ration est en un sens une grande conqu&#234;te. Il n'est pas question de revenir aux soci&#233;t&#233;s de r&#233;p&#233;tition. Mais il faut aussi apprendre - et &#231;a c'est un tr&#232;s grand th&#232;me - apprendre &#224; s'autolimiter, individuellement et collectivement. Et la soci&#233;t&#233; capitaliste aujourd'hui est une soci&#233;t&#233; qui &#224; mes yeux court &#224; l'ab&#238;me &#224; tous points de vue car c'est une soci&#233;t&#233; qui ne sait pas s'autolimiter. Et une soci&#233;t&#233; vraiment libre, une soci&#233;t&#233; autonome, doit savoir s'autolimiter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. M. - Limiter c'est interdire. Comment interdire ?&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;C. C. - Non, pas interdire au sens r&#233;pressif. Mais savoir qu'il y a des choses qu'on ne peut pas faire ou qu'il ne faut m&#234;me pas essayer de faire ou qu'il ne faut pas d&#233;sirer. Par exemple l'environnement. Nous vivons sur cette plan&#232;te que nous sommes en train de d&#233;truire, et quand je prononce cette phrase je songe aux merveilles, je pense &#224; la mer Eg&#233;e, je pense aux montagnes enneig&#233;es, je pense &#224; la vue du Pacifique depuis un coin d'Australie, je pense &#224; Bali, aux Indes, &#224; la campagne fran&#231;aise qu'on est en train de d&#233;sertifier. Autant de merveilles en voie de d&#233;molition. Je pense que nous devrions &#234;tre les jardiniers de cette plan&#232;te. Il faudrait la cultiver. La cultiver comme elle est et pour elle-m&#234;me. Et trouver notre vie, notre place relativement &#224; cela. Voil&#224; une &#233;norme t&#226;che. Et &#231;a pourrait absorber une grande partie des loisirs des gens, lib&#233;r&#233;s d'un travail stupide, productif, r&#233;p&#233;titif, etc... Or cela, &#233;videmment, c'est tr&#232;s loin non seulement du syst&#232;me actuel mais de l'imagination dominante actuelle. L'imaginaire de notre &#233;poque, c'est l'imaginaire de l'expansion illimit&#233;e, c'est l'accumulation de la camelote... une t&#233;l&#233; dans chaque chambre, un micro-ordinateur dans chaque chambre, c'est &#231;a qu'il faut d&#233;truire. Le syst&#232;me s'appuie sur cet imaginaire qui est l&#224; et qui fonctionne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. M. - Ce dont vous parlez l&#224;, sans cesse, c'est de la libert&#233; ?&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;C. C. - Oui.
&lt;strong&gt;D. M. - Derri&#232;re &#231;a, il y a la libert&#233; ?&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;C. C. - Oui.
&lt;strong&gt;D. M. - Difficile libert&#233; ?&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;C. C. - Ah oui ! La libert&#233;, c'est tr&#232;s difficile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. M. - Difficile d&#233;mocratie ?&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;C. C. - D&#233;mocratie difficile parce que libert&#233;, et libert&#233; difficile parce que d&#233;mocratie, oui, absolument. Parce que c'est tr&#232;s facile de se laisser aller, l'homme est un animal paresseux, on l'a dit. L&#224; encore je reviens &#224; mes anc&#234;tres, il y a une phrase merveilleuse de Thucydide : Il faut choisir se reposer ou &#234;tre libre. Je crois que c'est P&#233;ricl&#232;s qui dit &#231;a aux Ath&#233;niens : Si vous voulez &#234;tre libres, il faut travailler. Vous ne pouvez pas vous reposer. Vous ne pouvez pas vous asseoir devant la t&#233;l&#233;. Vous n'&#234;tes pas libres quand vous &#234;tes devant la t&#233;l&#233;. Vous croyez &#234;tre libres en zappant comme un imb&#233;cile, vous n'&#234;tes pas libres, c'est une fausse libert&#233;. Ce n'est pas seulement l'&#226;ne de Buridan qui choisit entre deux tas de foin. La libert&#233;, c'est l'activit&#233;. Et la libert&#233;, c'est une activit&#233; qui en m&#234;me temps s'autolimite, c'est-&#224;-dire sait qu'elle peut tout faire mais qu'elle ne doit pas tout faire. C'est &#231;a le grand probl&#232;me, pour moi, de la d&#233;mocratie et de l'individualisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D. M. - La libert&#233;, c'est les limites ? Philosopher, c'est &#233;tablir les limites ?&lt;/strong&gt;&lt;br class='manualbr' /&gt;C. C. - Non, la libert&#233;, c'est l'activit&#233; et l'activit&#233; qui sait poser ses propres limites. Philosopher, c'est la pens&#233;e. C'est la pens&#233;e qui sait reconna&#238;tre qu'il y a des choses que nous ne savons pas et que nous ne conna&#238;trons jamais...&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>L'industrie du vide</title>
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&lt;p&gt;Article paru dans Le Nouvel Observateur, 9 juillet 1979. Ce texte a &#233;t&#233; repris dans Domaines de l'homme. Les Carrefours du labyrinthe II, Seuil, Paris, 1986, p. 32-40. Texte suivi de l'&#233;change entre Pierre Vidal-Naquet et Bernard-Henri L&#233;vy qui lui a donn&#233; naissance. source : site de vidal-naquet Il est regrettable que la lettre de Pierre Vidal-Naquet publi&#233;e dans Le Nouvel Observateur du 18 juin 1979 (p. 42) ait &#233;t&#233; amput&#233;e de quelques passages importants : &#171; II suffit, en effet, de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-32-recuperation-+" rel="tag"&gt;R&#233;cup&#233;ration&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-60-insignifiance-+" rel="tag"&gt;Insignifiance&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-82-histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://collectiflieuxcommuns.fr/?+-87-post-modernisme-+" rel="tag"&gt;Post-modernisme&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Article paru dans Le Nouvel Observateur, 9 juillet 1979.
Ce texte a &#233;t&#233; repris dans Domaines de l'homme. Les Carrefours du labyrinthe II, Seuil, Paris, 1986, p. 32-40.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Texte suivi de l'&#233;change entre Pierre Vidal-Naquet et Bernard-Henri L&#233;vy qui lui a donn&#233; naissance.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;source : &lt;a href=&#034;http://www.pierre-vidal-naquet.net/spip.php?article49&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;site de vidal-naquet&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est regrettable que la lettre de Pierre Vidal-Naquet publi&#233;e dans Le Nouvel Observateur du 18 juin 1979 (p. 42) ait &#233;t&#233; amput&#233;e de quelques passages importants : &#171; II suffit, en effet, de jeter un rapide coup d'&#339;il sur ce livre pour s'apercevoir que, loin d'&#234;tre un ouvrage majeur de philosophie politique, il fourmille litt&#233;ralement d'erreurs grossi&#232;res, d'&#224;-peu-pr&#232;s, de citations fausses ou d'affirmations d&#233;lirantes. Devant l'&#233;norme tapage publicitaire dont b&#233;n&#233;ficie ce livre, et ind&#233;pendamment de toute ques-tion politique et notamment de la n&#233;cessaire lutte contre le totalitarisme, il importe de r&#233;tablir, dans les discussions intellectuelles, un minimum de probit&#233; [&#8230;]. Qu'il s'agisse d'histoire biblique, d'histoire grecque ou d'histoire contemporaine, M. Bernard-Henri L&#233;vy affiche, dans tous les domaines, la m&#234;me consternante ignorance, la m&#234;me stup&#233;fiante outrecuidance, qu'on en juge : [&#8230;]. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Shmuel Trigano avait corrobor&#233; d'avance ce jugement, quant &#224; l'histoire et l'ex&#233;g&#232;se bibliques, dans Le Monde (25 mai 1979). Il est simplement ind&#233;cent de parler &#224; ce propos de &#171; jeu de la cuistrerie &#187; et de pr&#233;tendre que l'on veut &#171; censurer toute parole qui n'aurait point d'abord comparu au grand tribunal des agr&#233;g&#233;s &#187;, comme a le front de le faire quelqu'un qui occupe les m&#233;dias presque autant que la &#171; bande des quatre &#187; et pour y produire un vide de la m&#234;me qualit&#233;. Vidal-Naquet n'a pas demand&#233; aux responsables des publications de &#171; renforcer le contr&#244;le sur la production des id&#233;es et leur circulation &#187;. Il s'est dress&#233; contre la honteuse d&#233;gradation de la fonction critique dans la France contemporaine. De cette d&#233;gradation, il est &#233;vident que les directeurs des publications sont aussi responsables &#8211; comme ils l'&#233;taient (et le restent) d'avoir, pendant des d&#233;cennies, pr&#233;sent&#233; ou laiss&#233; pr&#233;senter comme &#171; socialisme &#187; et &#171; r&#233;volution &#187; le pouvoir totalitaire des Staline et des Mao. Mais peut-&#234;tre que l'auteur, du haut de la nouvelle &#171; &#233;thique &#187; qu'il veut enseigner au monde, nous dira-t-il, comme nagu&#232;re les &#171; philosophes du d&#233;sir &#187;, que &#171; la responsabilit&#233; est un concept de flic &#187; ? Peut-&#234;tre n'a-t-il qu'une notion carc&#233;rale et polici&#232;re de la responsabilit&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la &#171; R&#233;publique des Lettres &#187;, il y a &#8211; il y avait avant la mont&#233;e des imposteurs &#8211; des m&#339;urs, des r&#232;gles et des standards. Si quelqu'un ne les respecte pas, c'est aux autres de le rappeler &#224; l'ordre et de mettre en garde le public. Si cela n'est pas fait, on le sait de longue date, la d&#233;magogie incontr&#244;l&#233;e conduit &#224; la tyrannie. Elle engendre la destruction &#8211; qui progresse devant nos yeux &#8211; des normes et des comportements effectifs, publics sociaux que pr&#233;suppose la recherche en commun de la v&#233;rit&#233;. Ce dont nous sommes tous responsables, en tant que sujets politiques pr&#233;cis&#233;ment, ce n'est pas de la v&#233;rit&#233; intemporelle, transcendantale, des math&#233;matiques ou de la psychanalyse ; si elle existe, celle-ci est soustraite &#224; tout risque. Ce dont nous sommes responsables, c'est de la pr&#233;sence effective de cette v&#233;rit&#233; dans et pour la soci&#233;t&#233; o&#249; nous vivons. Et c'est elle que ruinent aussi bien le totalitarisme que l'imposture publicitaire. Ne pas se dresser contre l'imposture, ne pas la d&#233;noncer, c'est se rendre coresponsable de son &#233;ventuelle victoire. Plus insidieuse, l'imposture publicitaire n'est pas, &#224; la longue, moins dangereuse que l'imposture totalitaire. Par des moyens diff&#233;rents, l'une et l'autre d&#233;truisent l'existence d'un espace public de pens&#233;e, de confrontation, de critique r&#233;ciproque. La distance entre les deux, du reste, n'est pas si grande, et les proc&#233;d&#233;s utilis&#233;s sont souvent les m&#234;mes. Dans la r&#233;ponse de l'auteur, on retrouve un bon &#233;chantillonnage des proc&#233;d&#233;s de la fourberie stalinienne. Pris la main dans le sac, le voleur crie au voleur. Ayant falsifi&#233; l'Ancien Testament, il accuse Vidal-Naquet de falsification &#224; ce m&#234;me propos, et &#224; ce m&#234;me propos il se refalsifie lui-m&#234;me (pr&#233;tendant qu'il n'a pas &#233;crit ce qu'il a &#233;crit et renvoyant &#224; d'autres pages qui n'ont rien &#224; voir). On retrouve aussi les m&#234;mes proc&#233;d&#233;s d'intimidation : voyez-vous, d&#233;sormais, relever les erreurs et les falsifications d'un auteur rel&#232;ve de la &#171; d&#233;lation &#187;, du &#171; rapport de police &#187;, du &#171; caporalisme savant &#187; et des t&#226;ches de &#171; procureur &#187;. (Ainsi, Marchais engueule les journalistes : &#171; Messieurs, vous ne savez pas ce qu'est la d&#233;mocratie. &#187;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui importe n'est pas, &#233;videmment, le cas de la personne, mais la question g&#233;n&#233;rale que Vidal-Naquet posait &#224; la fin de sa lettre et que je reformulerai ainsi : sous quelles conditions sociologiques et anthropologiques, dans un pays de vieille et grande culture, un &#171; auteur &#187; peut-il se permettre d'&#233;crire n'importe quoi, la &#171; critique &#187; le porter aux nues, le public le suivre docilement &#8211; et ceux qui d&#233;voilent l'imposture, sans nullement &#234;tre r&#233;duits au silence ou emprisonn&#233;s, n'avoir aucun &#233;cho effectif ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Question qui n'est qu'un aspect d'une autre, beaucoup plus vaste : la d&#233;composition et la crise de la soci&#233;t&#233; et de la culture contemporaines. Et, bien entendu aussi, de la crise de la d&#233;mocratie. Car la d&#233;mocratie n'est possible que l&#224; o&#249; il y a un ethos d&#233;mocratique : responsabilit&#233;, pudeur, franchise (parr&#233;sia), contr&#244;le r&#233;ciproque et conscience aigu&#235; de ce que les enjeux publics sont aussi nos enjeux personnels &#224; chacun. Et, sans un tel ethos, il ne peut pas y avoir non plus de &#171; R&#233;publique des Lettres &#187; mais seulement des pseudo-v&#233;rit&#233;s administr&#233;es par l'&#201;tat, par le clerg&#233; (monoth&#233;iste ou non), par les m&#233;dias.
Ce processus de destruction acc&#233;l&#233;r&#233;e de l'espace public de pens&#233;e et de mont&#233;e de l'imposture exigerait une longue analyse. Ici, je ne peux qu'indiquer et d&#233;crire bri&#232;ve-ment quelques-unes de ses conditions de possibilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re concerne les &#171; auteurs &#187; eux-m&#234;mes. Il leur faut &#234;tre priv&#233;s du sentiment de responsabilit&#233; et de pudeur. La pudeur est, &#233;videmment, vertu sociale et politique : sans pudeur, pas de d&#233;mocratie. (Dans les Lois, Platon voyait tr&#232;s correctement que la d&#233;mocratie ath&#233;nienne avait fait des merveilles aussi longtemps que la pudeur, aid&#244;s, y r&#233;gnait.) En ces mati&#232;res, l'absence de pudeur est ipso facto m&#233;pris d'autrui et du public. Il faut, en effet, un fantastique m&#233;pris de son propre m&#233;tier, de la v&#233;rit&#233; certes aussi mais tout autant des lecteurs, pour inventer des faits et des citations. Il faut ce m&#233;pris du public au carr&#233; pour faire mine, lorsque ces bourdes sont relev&#233;es, de retourner l'accusation d'ignorance contre celui qui les a signal&#233;es. Et il faut une impudeur sans pareille &#8211; ou plut&#244;t que les communistes et les fascistes nous avaient d&#233;j&#224; exhib&#233;e &#8211; pour d&#233;signer comme &#171; intellectuel probablement antitotalitaire &#187; (soulign&#233; par moi ; le style de l'insinuation, qui pourrait &#234;tre r&#233;tract&#233;e si les choses tournaient mal, pue L'Humanit&#233; &#224; mille kilom&#232;tres) Pierre Vidal-Naquet, qui s'est toujours trouv&#233;, depuis plus de vingt ans, &#224; la premi&#232;re ligne des d&#233;nonciateurs du totalitarisme et a combattu la guerre d'Alg&#233;rie et la torture &#224; une &#233;poque o&#249; cela, loin de rapporter de confortables droits d'auteur, comportait des risques r&#233;els.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais des individus richement pourvus de ces absences de qualit&#233;s ont exist&#233; de tout temps. G&#233;n&#233;ralement, ils faisaient fortune dans d'autres trafics, non dans celui des &#171; id&#233;es &#187;. Une autre &#233;volution a &#233;t&#233; n&#233;cessaire, celle pr&#233;cis&#233;ment qui a fait des &#171; id&#233;es &#187; un objet de trafic, des marchandises consommables une saison et que l'on jette (oublie) avec le prochain changement de mode. Cela n'a rien &#224; voir avec une &#171; d&#233;mocratisation de la culture &#187; pas plus que l'expansion de la t&#233;l&#233;vision ne signifie &#171; d&#233;mocratisation de l'information &#187;, mais tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment, une d&#233;sinformation uni-form&#233;ment orient&#233;e et administr&#233;e.
Que l'industrie des m&#233;dias fasse son profit comme elle peut, c'est, dans le syst&#232;me institu&#233;, logique : son affaire, c'est les affaires. Qu'elle trouve des scribes sans scrupule pour jouer ce jeu n'est pas &#233;tonnant non plus. Mais tout cela a encore une autre condition de possibilit&#233; : l'attitude du public. Les &#171; auteurs &#187; et leurs promoteurs fabriquent et vendent de la camelote. Mais le public l'ach&#232;te &#8211; et n'y voit que de la camelote, des fast-foods. Loin de fournir un motif de consolation, cela traduit une d&#233;gradation catastrophique, et qui risque de devenir irr&#233;versible, de la relation du public &#224; l'&#233;crit. Plus les gens lisent, moins ils lisent. Ils lisent les livres qu'on leur pr&#233;sente comme &#171; philosophiques &#187; comme ils lisent les romans policiers. En un sens, certes, ils n'ont pas tort. Mais, en un autre sens, ils d&#233;sapprennent &#224; lire, &#224; r&#233;fl&#233;chir, &#224; critiquer. Ils se mettent simplement au courant, comme l'&#233;crivait L'Obs il y a quelques semaines, du &#171; d&#233;bat le plus chic de la saison &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Derri&#232;re cela, des facteurs historiquement lourds. Corruption des m&#233;canismes mentaux par cinquante ans de mystification totalitaire : des gens qui ont si longtemps accept&#233; l'id&#233;e que la terreur stalinienne repr&#233;sentait la forme la plus avanc&#233;e de la d&#233;mocratie n'ont pas besoin de grandes contorsions intellectuelles pour avaler l'affirmation que la d&#233;mocratie ath&#233;nienne (ou l'autogestion) &#233;quivaut au totalitarisme. Mais aussi la crise de l'&#233;poque, l'esprit du temps. Minable &#233;poque, qui, dans son impuissance &#224; cr&#233;er ou &#224; reconna&#238;tre le nouveau, en est d&#233;duite &#224; toujours resucer, remastiquer, recracher, revomir une tradition qu'elle n'est m&#234;me pas capable de vraiment conna&#238;tre et de vraiment faire vivre.
Il faut enfin aussi &#8211; &#224; la fois condition et r&#233;sultat de cette &#233;volution &#8211; l'alt&#233;ration et la d&#233;gradation essentielle de la fonction traditionnelle de la critique. Il faut que la critique cesse d'&#234;tre critique et devienne, plus ou moins, partie de l'industrie promotionnelle et publicitaire.
Il ne s'agit pas ici de la critique de l'art, qui pose d'autres questions ; ni de la critique dans les domaines des sciences exactes, ou des disciplines sp&#233;cialis&#233;es, o&#249; jusqu'ici la communaut&#233; des chercheurs a su imposer l'ethos scientifique. Dans ces domaines, du reste, les mystifications sont rares aussi pour une bonne raison : trafiquer les coutumes des Bamil&#233;k&#233;s ou les d&#233;cimales de la constante de Planck ne rapporte rien.
Mais trafiquer les id&#233;es g&#233;n&#233;rales &#8211; &#224; l'intersection des &#171; sciences humaines &#187;, de la philosophie et de la pens&#233;e politique &#8211; commence &#224; rapporter beaucoup, notamment en France. Et c'est ici que la fonction de la critique pouvait et devait &#234;tre importante, non pas parce qu'elle est facile, mais pr&#233;cis&#233;ment parce qu'elle est difficile. Devant un auteur qui pr&#233;tend parler de la totalit&#233; de l'histoire humaine et des questions qu'elle soul&#232;ve, qui et comment peut distinguer s'il s'agit d'un nouveau Platon, Aristote, Montesquieu, Rousseau, Hegel, Marx, Tocqueville &#8211; ou d'un faux-monnayeur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que l'on ne vienne pas me dire que c'est aux lecteurs de juger : c'est &#233;vident, et futile. Ni que j'invite la critique &#224; fonctionner comme censure, &#224; faire &#233;cran entre les auteurs et le public. Ce serait d'une insigne hypocrisie. Car la critique contemporaine accomplit massivement d&#233;j&#224; cette fonction de censure : elle enterre sous le silence tout ce qui n'est pas &#224; la mode et tout ce qui est difficile. Parmi ses plus beaux fleurons de honte, par exemple : elle ne mentionne, fugitivement, L&#233;vinas que depuis que celui-ci, pill&#233;-hach&#233; menu, a &#233;t&#233; utilis&#233; dans la mac&#233;doine-L&#233;vy. Et elle impose, pour autant que cela d&#233;pend d'elle, les &#171; produits &#187;. &#192; croire les critiques fran&#231;ais, on n'a produit dans ce pays depuis trente ans que des chefs-d'oeuvre ; et rien qui soit mauvais ou critiquable. Il y a belle lurette que je n'ai vu un critique critiquer vraiment un auteur. (Je ne parle pas des cas o&#249; la critique est oblig&#233;e de se faire l'&#233;cho de pol&#233;miques entre auteurs ; ni des critiques &#171; politiquement &#187; orient&#233;es.) Tout ce qui est publi&#233; &#8211; tout ce dont on parle &#8211; est merveilleux. Le r&#233;sultat serait-il diff&#233;rent s'il y avait une censure pr&#233;alable et si les critiques &#233;crivaient sur ordre ? L'asservissement commercial-publicitaire ne diff&#232;re pas tellement, de ce point de vue, de l'asservissement totalitaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a des standards formels de rigueur, de m&#233;tier, dont la critique doit exiger le respect, et informer le lecteur si tel n'est pas le cas. Il y a un compte rendu du contenu des ouvrages, aussi honn&#234;te et fid&#232;le que possible, &#224; faire (pourquoi le Times Literary Supplement ou la New York Review of Books peuvent-ils le faire et les critiques fran&#231;ais non ?). Et il y a un jugement sur le fond que le critique doit risquer et qu'il risque quoi qu'il fasse. Quoi qu'ils fassent, les critiques fran&#231;ais qui ont port&#233; aux nues toutes ces ann&#233;es les vedettes successives de l'id&#233;ologie fran&#231;aise resteront &#224; jamais devant l'histoire avec leur bonnet d'&#226;ne.
Le respect des standards formels de rigueur n'est pas une question &#171; formelle &#187;. Le critique doit me dire si l'auteur invente des faits et des citations, soit gratuitement, ce qui cr&#233;e une pr&#233;somption d'ignorance et d'irresponsabilit&#233;, soit pour les besoins de sa cause, ce qui cr&#233;e une pr&#233;somption de malhonn&#234;tet&#233; intellectuelle. Faire cela, ce n'est pas &#234;tre un cuistre, mais faire son travail. Ne pas le faire, c'est abuser son public et voler son salaire. Le critique est charg&#233; d'une fonction publique, sociale et d&#233;mocratique, de contr&#244;le et d'&#233;ducation. Vous &#234;tes libre d'&#233;crire et de publier n'importe quoi ; mais si vous plagiez Saint-John Perse, sachez que cela sera dit haut et fort. Fonction d'&#233;ducation des futurs auteurs et des lecteurs, d'autant plus vitale aujourd'hui que l'&#233;ducation scolaire et universitaire se d&#233;grade constamment. Pour deux raisons, le respect de ces standards est important. D'abord parce qu'il montre si l'auteur est capable ou pas de se soumettre &#224; certaines lois, de s'autodiscipliner, sans contrainte mat&#233;rielle ou ext&#233;rieure. Aucune n&#233;cessit&#233; logique, ici : dans l'abstrait, on peut concevoir qu'un auteur g&#233;nial maltraite au possible les faits et les citations. Mais, par un de ces myst&#232;res de la vie de l'esprit &#8211; visiblement imp&#233;n&#233;trables pour les g&#233;nies-Darty &#8211;, on n'en conna&#238;t gu&#232;re d'exemple. Il se trouve que les grands cr&#233;ateurs ont toujours aussi &#233;t&#233; des artisans acharn&#233;s. Que Michel-Ange allait surveiller lui-m&#234;me l'extraction de ses marbres dans les carri&#232;res. Que, lorsqu'un savant arch&#233;ologue a voulu d&#233;noncer des &#171; inexactitudes &#187; dans Salammb&#244; &#8211; roman, non pas ouvrage historique &#8211;, Flaubert a pu lui d&#233;montrer qu'il connaissait l'arch&#233;ologie punique et romaine mieux que lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais aussi parce qu'il n'y a pas d'ab&#238;me s&#233;parant le &#171; formel &#187; et le &#171; substantiel &#187;. Si les critiques avaient tiqu&#233; sur le d&#233;sormais c&#233;l&#232;bre auteur Hali-baba-carnasse, ils auraient facilement d&#233;couvert, de fil en aiguille, que l'&#171; auteur &#187; tire son &#171; &#233;rudition &#233;blouissante &#187; du Bailly (excellent dictionnaire pour les terminales des lyc&#233;es, mais pas pour une enqu&#234;te sur la culture grecque) et que les &#226;neries qu'il raconte sur l'absence de &#171; conscience &#187; en Gr&#232;ce tombent d&#233;j&#224; devant cette phrase de M&#233;nandre : &#171; Pour les mortels, la conscience est dieu. &#187; S'ils avaient tiqu&#233; devant la &#171; mise &#224; mort du Dieu &#187; par Robespierre, ils auraient peut-&#234;tre plus facilement vu ce qui est gros comme une maison : que l'&#171; auteur &#187; falsifie les faits pour lier ath&#233;isme et Terreur, et brouiller l'&#233;vidence historique massive montrant que les &#171; monoth&#233;ismes &#187; ont &#233;t&#233;, infiniment plus que les autres croyances, sources de guerres saintes, d'extermination des allodoxes, complices des pouvoirs les plus oppressifs ; et qu'ils ont, dans deux cas et demi sur trois, explicitement r&#233;clam&#233; ou essay&#233; d'imposer la confusion du religieux et du politique.
Si la critique continue &#224; abdiquer sa fonction, les autres intellectuels et &#233;crivains auront le devoir de la remplacer. Cette t&#226;che devient maintenant une t&#226;che &#233;thique et politique. Que cette camelote doive passer de mode, c'est certain : elle est, comme tous les produits contemporains, &#224; obsolescence incorpor&#233;e. Mais le syst&#232;me dans et par lequel il y a ces camelotes doit &#234;tre combattu dans chacune de ses manifestations. Nous avons &#224; lutter pour la pr&#233;servation d'un authentique espace public de pens&#233;e contre les pouvoirs de l'&#201;tat, mais aussi contre le bluff, la d&#233;magogie et la prostitution de l'esprit.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#167;	Critique du Testament de Dieu de Bernard-Henri L&#233;vy par Pierre Vidal-Naquet dans Le Nouvel Observateur en juin 1979&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167;	R&#233;ponse de Bernard-Henry L&#233;vy&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167;	R&#233;ponse de Pierre Vidal-Naquet&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Sont reproduits ici ces textes tels qu'ils ont &#233;t&#233; publi&#233;s sous le titre &#171; Tradition et nouvelle philologie &#187;, Quaderni di storia, n&#176; 11, janvier-juin 1980, p. 315-329.)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pierre Vidal-Naquet &#224; la r&#233;daction du Nouvel Observateur (18 juin 1979)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;NB : Les passages entre crochets, figurant dans la lettre adress&#233;e par Pierre Vidal-Naquet au Nouvel Observateur, ont &#233;t&#233; supprim&#233;s &#8211; censur&#233;s &#8211; dans la version qu'en a publi&#233;e l'hebdomadaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Monsieur le Directeur,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Votre publication a eu r&#233;cemment l'occasion de faire &#233;cho de fa&#231;on favorable au livre de Bernard-Henri L&#233;vy, Le Testament de Dieu, publi&#233; aux &#201;ditions Grasset dans la collection &#171; Figures &#187;. Je pense que votre bonne foi a &#233;t&#233; surprise. [Il suffit, en effet, de jeter un rapide coup d'&#339;il sur ce livre pour s'apercevoir que loin d'&#234;tre un ouvrage majeur de philosophie politique, il fourmille litt&#233;ralement d'erreurs grossi&#232;res, d'&#224;-peu-pr&#232;s, de citations fausses, ou d'affirmations d&#233;lirantes. Devant l'&#233;norme tapage publicitaire dont b&#233;n&#233;ficie cet ouvrage, et ind&#233;pendamment de toute question politique et notamment de la n&#233;cessaire lutte contre le totalitarisme, il importe de r&#233;tablir, dans les discussions intellectuelles, un minimum de probit&#233;.] Je n'entends pas fournir ici une liste compl&#232;te des erreurs de Bernard-Henri L&#233;vy, cela demanderait un gros volume ; je me contenterai d'une simple anthologie de &#171; perles &#187; dignes d'un m&#233;diocre candidat au baccalaur&#233;at. [Qu'il s'agisse d'histoire biblique, d'histoire grecque ou d'histoire contemporaine, Monsieur Bernard-Henri L&#233;vy affiche, dans tous les domaines, la m&#234;me consternante ignorance, la m&#234;me stup&#233;fiante outrecuidance, qu'on en juge :]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167;	Monsieur Bernard-Henri L&#233;vy place au &#171; 7e jour &#187; (p. 238) de la cr&#233;ation le p&#233;ch&#233; originel. Il faut croire qu'Adam et &#200;ve ont profit&#233; du repos du Seigneur ; mais cette pr&#233;cision surprendra les lecteurs de la Gen&#232;se ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167;	prenant le Pir&#233;e pour un homme, il fait (p. 79) d'Halicarnasse un auteur grec ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167;	de l'Antigone de Sophocle, trag&#233;die repr&#233;sent&#233;e &#224; Ath&#232;nes en 442 av. J.-C. et dont l'action se passe dans la Th&#232;bes du second mill&#233;naire, il fait une pi&#232;ce qui nous informe sur Th&#232;bes &#224; la fin du Ve si&#232;cle (p. 87) ; c'est comme si la Ph&#232;dre de Racine &#233;tait utilis&#233;e comme document sur la Cr&#232;te au temps de Louis XIV ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167;	il fait (p. 79) de textes qui s'&#233;chelonnent entre le Ier si&#232;cle av. J.-C. et le Ier si&#232;cle ap. J.-C. des t&#233;moignages datant du temps de la &#171; romanit&#233; expirante &#187; ; c'est simplement se tromper de trois ou quatre si&#232;cles ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167;	Robespierre, qui organisa le culte de l'&#202;tre Supr&#234;me, est accus&#233; de &#171; mise &#224; mort du Dieu Un et Souverain &#187; (p. 106) ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167;	un texte de Benjamin Constant (1818) et un autre de Fustel de Coulanges (1864) sont d&#233;clar&#233;s (p. 42) &#171; &#224; peu pr&#232;s contemporains &#187; et c'est m&#234;me le premier qui fait &#171; spectaculairement &#233;cho &#187; au second. &#192; ce compte, on pourrait d&#233;clarer &#171; &#224; peu pr&#232;s contemporains &#187; le J'accuse de Zola (1898) et l'Appel du 18 juin du g&#233;n&#233;ral de Gaulle ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167;	de Staline, il est dit que, &#171; au milieu de l'ann&#233;e 1928, [&#8230;] il lance les masses sur la Place Rouge, &#224; l'assaut d'un parti qui l'a mis en minorit&#233; et retarde pour l'heure la procession du socialisme &#187; (p. 23). Et cette mise en minorit&#233; et cette manifestation sont une pure invention ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#167;	Bernard-Henri L&#233;vy cite (p. 278, note 49) la &#171; d&#233;position d'Himmler &#187; au proc&#232;s de Nuremberg. Ce dut &#234;tre une d&#233;position fantomatique, car Himmler s'est suicid&#233; apr&#232;s son arrestation, par les troupes anglaises, le 23 mai 1945.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;II me semble que ce petit relev&#233; suffit et qu'il est de nature &#224; int&#233;resser vos lecteurs. Le v&#233;ritable probl&#232;me n'est donc pas de &#171; critiquer &#187; le livre de Bernard-Henri L&#233;vy, car il est en de&#231;&#224; de toute critique ; il est de se demander : 1) Comment un normalien, agr&#233;g&#233; de philosophie selon ce que nous apprend la couverture du livre, peut-il se m&#233;priser lui-m&#234;me et m&#233;priser ses lecteurs au point de leur infliger une pareille &#171; science &#187; et se comporter, pour utiliser son propre vocabulaire (pp. 78-79), comme un &#171; bateleur analphab&#232;te &#187; ? 2) Comment il peut se faire que, sans exercer le moindre contr&#244;le, un &#233;diteur, des journaux, des cha&#238;nes de t&#233;l&#233;vision lancent un pareil produit, comme on lance une savonnette, sans prendre les garanties de qualit&#233; que l'on exige pr&#233;cis&#233;ment d'une savonnette ? Est-ce cela la &#171; Barbarie &#224; visage humain &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Veuillez agr&#233;er, Monsieur le Directeur, l'expression de mes sentiments les meilleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Vidal-Naquet&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;R&#233;ponse de Bernard-Henri L&#233;vy (Le Nouvel Observateur, 18 juin 1979)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Vidal-Naquet vient, peut-&#234;tre, d'inventer un genre in&#233;dit dans la R&#233;publique des Lettres : le rapport de police philosophique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment qualifier en effet un texte qui, &#224; mi-chemin de la d&#233;lation publique et du caporalisme savant, pr&#233;tend censurer toute parole qui n'aurait point d'abord comparu au grand tribunal des agr&#233;g&#233;s ? Sait-il bien ce qu'il dit, et ce que p&#232;sent les mots qui le disent, quand il exhorte &#171; un &#233;diteur, des journaux, des cha&#238;nes de t&#233;l&#233;vision &#187; &#224; renforcer leur &#171; contr&#244;le &#187; sur la production des id&#233;es et leur circulation ? A-t-on jamais vu un intellectuel prendre la peine d'adresser la m&#234;me lettre, le m&#234;me jour, &#224; tous les responsables de toutes les &#171; publications &#187; qui ont eu l'&#171; occasion &#187; de faire favorablement &#171; &#233;cho &#187; au livre d'un autre intellectuel ? C'est pour tant bien &#224; cela que s'occupe, aujourd'hui, l'un de nos plus &#233;minents historiens. Et, puisqu'il pr&#233;tend me retirer, semble-t-il, mon brevet de &#171; science &#187;, je lui d&#233;cerne, moi, volontiers, sa m&#233;daille de procureur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car enfin, entrons donc, un instant, dans le jeu de la cuistrerie. Je confesse de bon gr&#233; une grossi&#232;re erreur de r&#233;f&#233;rence dans la note o&#249; je mentionne Himmler. Mais je ne suis pas s&#251;r, en revanche, qu'au regard d'une histoire qui va de Thomas More &#224; Pol Pot, Constant et Fustel ne puissent &#234;tre tenus pour &#171; &#224; peu pr&#232;s contemporains &#187;. Je ne crois pas absurde de consid&#233;rer, depuis Hegel au moins, que la r&#233;volution culturelle chr&#233;tienne est le lieu d'une rupture o&#249; bascule le monde pa&#239;en et commence d'&#171; expirer &#187; la &#171; romanit&#233; &#187; d&#233;cadente. Je pense effectivement que Sophocle, po&#232;te grec du Ve si&#232;cle, nous dit, &#224; travers les mythes et la haute m&#233;moire qu'il met en &#339;uvre, la v&#233;rit&#233; de la conception du monde en vigueur dans la Gr&#232;ce o&#249; il vit, pense et &#233;crit. Et quant &#224; Robespierre, je vois mal comment lui refuser 1'ath&#233;isme militant, la haine du &#171; Dieu Un et Souverain &#187;, qu'il ne se lassait pas de revendiquer dans sa chasse aux chr&#233;tiens, &#224; leurs pr&#234;tres, et jusqu'&#224; leur calendrier&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a plus grave et, sur les trois derniers points, la rage d&#233;nonciatrice d&#233;bouche sur le plus &#233;trange, le plus ahurissant aveuglement. Je passe sur la pure et simple falsification qui, &#224; propos du &#171; p&#233;ch&#233; originel &#187;, me pr&#234;te une th&#232;se absurde et largement d&#233;mentie ailleurs (pp. 235-236). Mais je m'&#233;tonne, par contre, qu'il faille rappeler &#224; un hell&#233;niste que Denys d'Halicarnasse est bel et bien un &#233;crivain grec, originaire de Carie, fix&#233; &#224; Rome en 30 avant J&#233;sus-Christ, et auteur de fameuses Antiquit&#233;s romaines. Je suis surpris qu'un intellectuel, probablement antitotalitaire, semble tout ignorer de la crise politique qui &#233;branla le parti bolchevik en 1928, &#224; l'heure o&#249; &#8211; avec l'appui de Kalinine et Vorochilov &#8211; Rykov, Tomski et Boukharine d&#233;tenaient, contre Staline, la majorit&#233; au Politburo et au comit&#233; central. Et je me permets, sur ce point, de lui recommander la lecture du grand livre d'Ante Ciliga, Voyage au pays du mensonge, o&#249; il trouvera cette crise cont&#233;e par le menu (pp. 50-51) : &#224; moins, bien entendu, qu'Ante Ciliga, dissident et martyr, ne soit lui aussi, selon Vidal-Naquet, un &#171; m&#233;diocre candidat au baccalaur&#233;at &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bernard-Henri L&#233;vy&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pierre Vidal-Naquet r&#233;plique &#224; Bernard-Henri L&#233;vy (Le Nouvel Observateur, 25 juin 1979)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme un petit &#233;l&#232;ve de jadis, coiff&#233;, injustement, du bonnet d'&#226;ne, par son instituteur, Bernard-Henri L&#233;vy proteste, et comme on le comprend. Agr&#233;g&#233; lui-m&#234;me, et le disant bien haut, il affirme que j'aurais voulu le faire compara&#238;tre &#171; au grand tribunal des agr&#233;g&#233;s &#187;. Sculptant, avec l'aide des m&#233;dias, sa propre statue, il affirme que j'ai &#233;crit un &#171; rapport de police philosophique &#187; parce que j'ai dress&#233; une petite anthologie de ses innombrables erreurs, anthologie que j'ai adress&#233;e &#224; quelques journaux, non &#224; tous, puisque je n'ai &#233;crit, par exemple, ni au Figaro-Magazine d'Alain de Benoist et Michel Droit, ni &#224; Minute, ni &#224; la presse communiste. Parce que j'ai sugg&#233;r&#233; que la production intellectuelle ne devait pas relever purement et simplement de la production marchande, quelles que soient les in&#233;vitables interf&#233;rences, me voil&#224; accus&#233; de vouloir faire &#233;tablir un contr&#244;le &#171; sur la production des id&#233;es et leur circulation &#187;, et d'&#234;tre anim&#233; d'une &#171; rage d&#233;nonciatrice &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est bon pourtant d'analyser les arguments de Bernard-Henri L&#233;vy. Il y en a de quatre types :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'aveu limit&#233;. Il reconna&#238;t une &#171; grossi&#232;re erreur &#187; : il a fait t&#233;moigner Himmler, mort, au proc&#232;s de Nuremberg. Mais c'est toute sa note, p. 278, note 49, qui est un tissu d'inventions. Ne va-t-il pas jusqu'&#224; &#233;crire que c'&#233;tait la Gestapo, non la SS, qui s'occupait des chambres &#224; gaz ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce que tout cela aux yeux du philosophe &#171; h&#233;g&#233;lien &#187; qui raisonne &#224; l'&#233;chelle des si&#232;cles ? Et c'est ainsi que l'on peut rendre contemporains un texte de Benjamin Constant en 1818, et un texte de Fustel de Coulanges en 1864, faire commencer le temps de la &#171; romanit&#233; expirante &#187; avant m&#234;me l'&#233;poque d'Auguste. Je crains que l'explication ne soit plus simple et ne s'appelle : l&#233;g&#232;ret&#233;. S'il a d&#233;clar&#233; presque contemporain de Fustel le texte de Constant, n'est-ce pas simplement parce qu'il a lu ce texte dans une &#233;dition de 1861 ?
Lecture faite, persiste et signe. Et c'est ainsi que Robespierre, qui fit voter, le 18 flor&#233;al an II (7 mai 1794), que &#171; le peuple fran&#231;ais reconna&#238;t l'existence de l'&#202;tre Supr&#234;me et l'immortalit&#233; de l'&#226;me &#187; et pourfendit en termes sanglants l'ath&#233;isme et les ath&#233;es, se voit taxer d'&#171; ath&#233;isme militant &#187;. C'est encore ainsi que Bernard-Henri L&#233;vy invoque l'autorit&#233; de Ciliga pour la manifestation de masse que Staline aurait organis&#233;e, en 1928, contre le Parti qui l'a mis en minorit&#233;, sur la place Rouge. Aux pages indiqu&#233;es (50-51) de Dix ans au pays du mensonge d&#233;concertant, Ciliga ne dit rien de tel, et pour cause : il se fait simplement l'&#233;cho de rumeurs circulant dans les milieux troskistes sur ce qui se passerait&#8230; si Staline &#233;tait mis en minorit&#233; &#8211; chose du reste, je le pr&#233;cise, parfaitement inconcevable.
Je n'ai pas dit cela. Le malheur est pr&#233;cis&#233;ment qu'il l'a dit, ou plut&#244;t &#233;crit. Ayant pris le Pir&#233;e pour un homme et Halicarnasse pour un nom de famille, comme on dit Chevreuse ou Saint-Simon, il croit m'apprendre qui est Denys d'Halicarnasse. Appellerait-on, en fran&#231;ais, le romancier m&#233;di&#233;val Chr&#233;tien de Troyes simplement : Troyes, ou le tyran Denys de Syracuse simplement : Syracuse ? Le philosophe a-t-il &#233;voqu&#233; &#224; propos de 1'Antigone de Sophocle, la Th&#232;bes de la fin du Ve si&#232;cle avant J&#233;sus-Christ &#8211; se trompant, s'il s'agit de la cit&#233;, d'un mill&#233;naire, et s'il s'agit de la pi&#232;ce, de plusieurs dizaines d'ann&#233;es &#8211;, il fait comme s'il n'avait parl&#233; que de la Gr&#232;ce du Ve si&#232;cle. Enfin, si ce sp&#233;cialiste de la Bible n'a pas parl&#233;, pages 235-236, de la &#171; th&#232;se absurde &#187; du p&#233;ch&#233; originel commis &#171; au septi&#232;me jour &#187;, il en a bel et bien parl&#233; &#224; la page que j'ai cit&#233;e, et qui est la page 238.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Querelles de grimauds que tout cela, cuistrerie ? Mais non, Le Testament de Dieu n'est pas un roman ni m&#234;me un pamphlet, il se veut &#339;uvre d'&#233;rudition et rel&#232;ve, &#224; ce titre, de la critique, en gros et en d&#233;tail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il y a plus grave. Bernard-Henri L&#233;vy a parl&#233; &#224; mon propos de &#171; pure et simple falsification &#187;. C'est une expression dure &#224; entendre pour un historien de m&#233;tier et de vocation. Soit. Voyons un peu ce que nous apprend la critique des textes. Dans Le Monde du 5 janvier 1978, Bernard-Henri L&#233;vy accorde un entretien &#224; Gilbert Comte. On y lit ceci, qui fut dict&#233; comme sien par le philosophe lui-m&#234;me. Il s'agit de la langue fran&#231;aise : &#171; Je crois que la langue fran&#231;aise est &#224; la fois ma plus ch&#232;re maladie et ma seule patrie possible. L'asile et l'antre par excellence. L'armure et l'arme par excellence. Un des lieux, en tout cas, o&#249; je me tienne en ce monde. &#187; Beau texte. Mais une version, sans doute, &#171; &#224; peu pr&#232;s contemporaine &#187;, puisqu'elle date du 23 d&#233;cembre 1941, lui fait &#171; spectaculairement &#233;cho &#187;. La voici : &#171; M&#234;me si je n'&#233;tais pas un animal essentiellement fran&#231;ais, [&#8230;] la langue fran&#231;aise serait encore pour moi la seule patrie imaginable, l'asile et l'antre par excellence, l'armure et l'arme par excellence, le seul &#171; lieu g&#233;om&#233;trique &#187; o&#249; je puisse me tenir en ce monde pour y rien comprendre, y rien vouloir ou renoncer. &#187; Il s'agit d'une lettre de Saint-John Perse (Alexis Saint-L&#233;ger-L&#233;ger) &#224; Archibald MacLeish, et on la trouvera dans les &#338;uvres compl&#232;tes du po&#232;te (collection de la Pl&#233;iade), page 551. &#171; Pure et simple falsification &#187;, avez-vous dit ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pierre Vidal-Naquet&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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