Ni gauchistes ni fachos, les gilets jaunes sont politiques

mercredi 9 janvier 2019
par  LieuxCommuns

Après avoir tenté, en vain, de disqualifier le mouvement des gilets jaunes comme proto-fasciste, les médias dominants et toute la gauche tente depuis, pitoyablement, de le récupérer en le réduisant à un « mouvement social » un peu particulier [1]. Mais ils ne peuvent le faire qu’en passant sous silence toute sa dimension politiquement incorrecte, reconduisant les impasses qui sont à l’origine même du soulèvement et les exaspérant.

L’auto-organisation permet la libération de la parole sociale

Il s’agit bien entendu de l’auto-organisation persistante du mouvement, de son refus radical de toute représentation politique et, par-dessus tout, de tous les partis, syndicats, associations, groupuscules ou formations dits « de gauche » [2]. Ceux-ci se sont toujours réclamés d’un « peuple » qui leur est depuis longtemps totalement étranger : il le vérifie chaque jour à travers les gesticulations tragi-comiques des militants, des bureaucrates, des tribuns et des universitaires.

Mais c’est surtout leur bien-pensance qui les oblige aujourd’hui à mutiler la richesse des gilets jaunes en le réduisant à un pouvoir d’achat ou à des gadgets participatifs. Le mouvement en cours bouleverse tout le paysage idéologique, parle de répartition des richesses autant que d’écologie sociale, d’aménagement du territoire ou d’impunité des élites, du partage du pouvoir, de la disparition de la solidarité ou des manipulations médiatiques. Il ne rentre dans aucune case, et certainement pas dans celles du politiquement correct que le gauchisme culturel, institutionnel et militant, plaque depuis près de cinquante ans sur toute la vie publique [3].

Les gilets jaunes ne sont pas borgnes

La parole populaire qui surgit depuis plus de deux mois, audible lors de n’importe quelle discussion, sur un rond-point, un péage ou une page Facebook, lisible à qui sait lire et visible à qui veut voir, ignore les découpages idéologiques pré-conçus et cherche à redéfinir de nouvelles lignes de partage. Elle demeure irréductible aux catégories surannées de « gauche » ou de « droite » et à leurs obsessions et petits calculs comme à leurs totems et tabous [4].

La multitude des gilets jaunes, hétérogène et en délibération constante, relie donc comme une évidence l’abandon des territoires ruraux et péri-urbains et les « politiques de la ville » dilapidées en banlieue ; la déliquescence des services publics, de la solidarité nationale et la disparition de toute notion d’intérêt commun et d’identité collective ; la libre-circulation des capitaux, la mise en concurrence internationale des travailleurs et les migrations massives de main d’œuvre ; le déclin de l’éducation, la destruction de la culture, la repentance post-coloniale et le communautarisme agressif ; la répression policière des mouvements sociaux et le laxisme dont bénéficient les délinquants en col blanc comme les islamistes et les nouveaux barbares… Bref, elle s’insurge d’un bloc contre l’insécurité sociale, l’insécurité physique et l’insécurité culturelle. Ces positions sont celles d’un mouvement vivant et sont donc loin d’être des passades ou réductibles aux saillies d’idéologues ou d’encartés : elles s’enracinent dans leur réalité vécue [5].

Des positions enracinées dans la réalité de la « France périphérique »

Car cette « France périphérique » que l’on pensait morte et qui ne se tait plus, est celle qu’analysait C. Guilluy et D. Davezies : des populations délaissées car jouant le jeu des institutions nationales, inexistantes car n’étant pas une « minorité visible », vulnérables car s’en remettant à l’ordre républicain, grandes perdantes de la mondialisation et de son ingénierie sociale. Elles sont en grande partie composées de gens exclus des centres urbains et ayant évité, ou ayant fui, les territoires perdus que sont devenus les « quartiers populaires » en sécession ethnico-religieuse [6]. Le surgissement inattendu des gilets jaunes met à mal tout le discours « multiculturel » qui est devenu l’utopie de rechange d’une « gauche » verrouillée dans un déni obscène, totalement déconnectée des préoccupations populaires et jouant le clientélisme auprès des forces séparatistes que sont les extrême-droites musulmanes, racialistes et indigénistes.

La face immergé de l’iceberg « gilets jaunes »

Cette évidence qui traverse les gilets jaunes, comme la base de la « France Insoumise » et du « Rassemblement National » (ex-FN), le gauchisme culturel médiatico-politique ne veut pas l’entendre : il l’ignore tant qu’il le peut et sinon la diabolise comme étant d’« extrême-droite » – cachez ce peuple que je ne saurais voir… Sa ligne idéologique est la même depuis un demi-siècle, aveugle et sourde à la réalité, décuplant la désespérance, augmentant le ressentiment, attisant la haine, poussant les insatisfaits à se faire dissidents puis hérétiques, et les jetant dans les bras des démagogues, des extrémismes, des idéologues, des complotistes – pour mieux les condamner au silence [7]. Procédé éculé qui mène à l’exacerbation de la violence, et dont plus personne n’est dupe [8].

Le projet de démocratie directe est celui d’une remise à plat idéologique

Ce que demandent les gilets jaunes n’est pourtant pas si difficile à comprendre pour un esprit libre : ils luttent contre toutes les formes d’inégalité, d’injustice et de dépossession, pour l’égalité sociale et politique et la souveraineté populaire dans tous les domaines et sans œillères ; ils veulent la sauvegarde d’un cadre politique, social et culturel clair et discutable, aujourd’hui incarné par la nation, sans lequel aucune démocratie, a fortiori directe, n’est seulement imaginable.

Leur refuser, comme le font tous les appareils médiatico-politique bien-pensants, c’est accélérer la dynamique de guerre civile que le mouvement en cours cherche, confusément mais très précisément, à prévenir.

De ce point de vue comme de tant d’autres, il n’est qu’un signe annonciateur d’une rupture tectonique qui est devant nous.

Lieux Communs
8 janvier 2019



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