L’horizon impérial (4/4)

jeudi 28 mars 2019
par  LieuxCommuns

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Évolution technologique

C’est sans doute le point le plus contre-intuitif, la sophistication technologique actuelle se présentant allègrement comme synonyme de progrès politique et social [1]. Pourtant l’évolution de la technique accompagne, précède, suit, découle de et détermine l’évolution des sociétés, et c’est le coup de génie de la science-fiction cyberpunk, au­jourd’hui domi­nante, que d’avoir découplé les deux en décrivant des mondes hyper-technologisés tout en étant absolument dystopiques et barbares.

Les technologies incarnent donc toutes les évolutions contemporaines, fussent-elles contra­dictoires, et d’autant plus pour nos sociétés si techniciennes. Leurs tendances impériales mériteraient d’être étudiées de près.

Premier élément, connu : l’établissement d’une culture planétaire minimale, centrée autour d’un « libéralisme » économique et culturel, porteur du fantasme d’illimitation. Ja­mais l’humanité dans sa totalité n’avait eu de telles références communes, pivot détermi­nant le positionnement des uns et des autres, scep­ticisme, rejet ou, massivement, adhésion. Il y a effectivement par ce biais la constitution d’une aire civilisation­nelle cou­vrant tout le monde connu, condition première d’une installation impériale.

Deuxième élément, également connu : La surveillance, le contrôle et la manipulation ont pris les mêmes propor­tions. Le réseau internet étant en passe de remplacer tous les liens sociaux directs établis depuis l’aube de l’homi­nisation, la vie politique, culturelle, so­ciale et psychique devient dépendante de décisions « techniques » prises par quelques-uns. La restriction des libertés, désormais numériques, par les pays autoritaires, Corée du Nord, mais surtout Chine ou Iran, est évidente, tout autant que la mainmise de quelques multinationales (les GAFAM en particulier, ou leur homologues chinois bien plus inféo­dés au pouvoir, les BATX [2]) : une désindexation du moteur de recherche Google équivaut à une mort sociale.

Troisième élément, en passe d’être enfin établi malgré son caractère affolant : la ré­gression généralisée induite par l’utilisation massive et permanente des technologies dans tous les domaines. C’est le néo-analphabé­tisme, l’amnésie fonctionnelle, le narcissisme, l’infantilisme, la disparition de toute maîtrise de l’individu sur son environnement matériel, sa dépendance absolue envers des outils sur lesquels il n’a aucune prise et dont il n’a, pour une part écrasante, aucune compréhension. C’est également le retour en force de pratiques collectives primitives tels que les superstitions, les rumeurs, les fausses informations, la calomnie, la vengeance, le chantage, la paranoïa complotiste, mais aussi l’ob­session du li­gnage à travers l’éventail des procréations médicalement assistées ou la communautarisa­tion au sens large. Le règne des circuits imprimés nous rapprochent désormais bien plus des mentalités traditionnelles, villageoises, tribales, ou de la plèbe de la romanité tardive que de celle de l’« honnête homme » répondant de lui-même et de sa cité.

C’est précisément le quatrième et dernier élément : la formation d’une multitude d’entre-soi à la fois sociaux, culturels, religieux et intellectuels, d’«  amis  », d’«  abonnés  », de «  followers  », de réseaux, de communautés, de clans, de tribus partageant une même sous-culture commune. Ce sont les algorithmes qui enferment l’utilisateur dans son uni­vers familier, tant relationnel que médiatique ; c’est le militant submergé d’informations confortant ad nauseum ses idéologies ; c’est l’immigré quotidiennement au contact du bled et entourés d’étranges autochtones ; c’est l’aspirant au massacre s’abreuvant d’atrocités en circuit fermé. Les technologies contemporaines semblent agir comme un prisme qui dif­fracte, amplifie et accélère les flux comportementaux – aujourd’hui massivement régres­sifs. Au fond, les techniques actuelles accompagnent l’élaboration d’une multitude d’autres mondes que celui que nous sommes censés partager, nous isolent de celui-ci, créant des sentiments simultanés d’irréalité et de surréalité, de déréalisation per­manente, accroissant d’autant la fascination pour un Réel qui se dérobe, la souffrance, la violence et la mort. La confrontation spasmodique à celles-ci est vécue comme une profonde injustice et sus­cite d’un côté sidération et déni, de l’autre une recherche passionnée de la banalisation de l’horreur. On assiste bien à la polarisation entre un troupeau sédentaire, pacifique, en quête éperdue de divertissement et des marges bar­bares qui voient dans le passage à l’acte apo­calyptique la seule manière d’exister pleinement.

Type anthropologique

Ce passage d’une société de type « nationale » à une forme « empire » doit évidem­ment avoir son équivalent au niveau de l’individu, de sa formation psycho-sociale, de son fonctionnement, de ses pathologies.

Les auteurs les plus attentifs se sont attardés à cette transformation du type anthropolo­gique occidental depuis un demi-siècle – les contributions de C. Castoriadis et de C. Lasch étant les plus conséquentes. C’est Marcel Gauchet qui semble en avoir dressé un condensé magistral, au tournant des années 1990, et sa description est saisissante dans ce qu’elle pourrait apprendre de l’individu à venir, du sujet impérial qui vient [3]. L’auteur part précisé­ment de cet apaisement qui semble s’être installé dans les sociétés occidentales de l’après-guerre, succédant à des siècles de conflits religieux, politiques, sociaux, idéolo­giques. Cette pacification, d’autant plus remarquable qu’elle se renforce avec le début de la crise économique des années 1970, touche bien sûr autant les sociétés que les individus : eux-mêmes quittent cet état de crises psychiques permanentes et quelquefois aiguës, si bien appré­hendé par la psychanalyse, pour la résignation du « faire-avec », une recherche de la négociation, une pratique de l’évitement, un primat de la mobilité, tant psychique que sociale, aujourd’hui relookée sous le vocable de « ré­silience ». Cette « révolution anthro­polo­gique » s’ancre dans la dés-institutionnalisation de la famille qui ne joue plus véritablem­ent de rôle socialisant, celui-ci incombant dorénavant à l’école et, au-delà, à l’État – c’est-à-dire la judiciarisation inflationniste du lien social. Ce désengagement de la sphère pu­blique, donc sa destruction, partout observable depuis au moins un demi-siècle, c’est le « repli sur soi », la disparition de toute notion d’intérêt général, la montée lente mais inexorable de la corruption lato sensu et le début du règne de l’opportunisme. Cet individu sans véritable attache, ne se vit plus à l’intérieur d’un corps social dont il serait autant rede­vable que responsable et ne se considère plus comme un parmi tant d’autres égaux : au fond, il ne se pense plus comme vivant en société. Ses pathologies psychiques se­raient do­rénavant non plus structurées globalement par le conflit entre des pulsions a-sociales indi­viduelles et des impératifs moraux socialement admis, générateur de symptômes innom­brables, mais autour de trois axes : les troubles de l’identité (la difficulté à s’identifier à des figures d’autorité en contexte de désidéalisation générali­sée), les rapports aux autres (l’an­goisse d’une perte de toute appartenance concomitante à une peur pa­nique de l’altérité) et le passage à l’acte (comme forme de rupture d’avec soi). C’est sans doute à partir de ces profondes mutations qu’il faut comprendre le recours croissant aux traitements psychia­triques ou médicamenteux depuis deux décennies.

Les traits dépeints par M. Gauchet sont frappants dans notre perspective. Mais ce por­trait n’est pas celui de l’individu impérial, si jamais il devait advenir, mais celui, «  hyper­contemporain  », de nos sociétés actuelles : il y manque notamment l’identification pro­fonde à sa communauté d’origine et l’acceptation indiscutée du règne de la force. Sans doute est-il possible de le tenir, en attendant des travaux plus poussés, comme une figure de transition vers un hypothétique nouvel ordre, un type intermédiaire entre le citoyen et le sujet impérial.

Un dernier point, concernant le type anthropologique en régime impérial, mais fonda­mental : il ne peut être unique. Un empire implique au moins trois types d’indivi­dus : celui composant le troupeau producteur et pacifié ; celui, issu de la marge, dominant une socié­té conquise et soumise par la violence – ce dernier devant progressi­vement re­joindre le premier – ; et bien sûr l’individu des marges, intérieures ou extérieures. Ce dé­coupage, on l’a vu, doit également impliquer une forte stratification sociale, donc une dif­férenciation anthropologique équivalente, poussée. Enfin, une société réellement multicul­turelle (mais peut-on encore parler d’« une » société ?), c’est-à-dire multi-religieuse, multi-ethnique et multilingue, contient autant de « personnalités de base » que de communautés cohabi­tantes, celles-ci ne partageant a minima qu’une relative ca­pacité productive et une soumis­sion indiscutée à un autoritarisme surplombant. En ce sens, les types anthropolo­giques en provenance de zones anciennement impériales et/ou tribales seraient plus proches des ma­trices com­portementales requises que des modes d’être induits par la mo­dernité. Pour le dire autrement : beaucoup d’autochtones pensent encore vivre dans un pays, une nation ré­gie par des institutions – les leurs, qui plus est – tandis qu’un nombre croissant de futurs ou de nouveaux arrivants évoluent d’ores et déjà dans l’empire.

L’ambiance sociale

Le paradoxe est régulièrement rappelé : les sociétés occidentales ne cessent de se paci­fier au fil des décennies, et pourtant le célèbre « sentiment d’insécurité » croît continû­ment. Cette contradiction peut sans doute se résoudre par le fait que l’évolution des rapports sociaux en train de changer radicalement le type de lien social.

Celui qui prévalait dans le cadre de l’État-nation devient peu à peu obsolète, remplacé par un autre qu’il s’agirait de définir. Le terme d’insécurité culturelle en rend partiellement compte, mais il faudrait parler d’insécu­rité anthropologique, tant ce qui est atteint va bien au-delà d’une culture particulière, mais relève plutôt d’une manière de faire société ou, plus précisément, de ne pas faire société, c’est-à-dire de faire empire.

En régime impérial, multiculturel, le lien social tel qu’on l’entend est restreint à l’appar­tenance à sa communauté propre, sa religion, son ethnie, son clan, sa famille. Au-delà, les relations sociales élargies et quotidiennes sont prises en charge par l’État et ses services de police et de justice. La régulation des compor­tements quotidiens flotte donc entre ces deux extrêmes. L’échelle intermédiaire, la nation prise comme collectivité anonyme, iden­tité structurée par une histoire, une culture, un projet politique, ne faisant concrètement plus aucun sens – comme dans beaucoup de pays non-occidentaux. Ce changement du mode de coexister, ce retour à un schéma traditionnel, cette transition implicite est évi­demment source de malaises, de frictions, de tensions, de violences.

Violences symboliques des attitudes quotidiennes les plus banales : tenues vestimen­taires, utilisation des langues, interaction vie publique / vie privée, occupation de l’espace, registres d’interactions sociales, politesse, codes sociaux, abords des conflits, exercice et sentiment de la justice, etc. L’usage ostentatoire d’une langue étrangère souvent couplé à celui, non moins bruyant, du téléphone portable au milieu d’une foule, témoigne de l’ordi­naire diffusion de cette nouvelle socialité : les « autres », littéralement, n’existent plus. Mais violences réelles, bien entendu, que désignent les nouveaux vocables d’incivilités, de harcèlement de rue, provocations, humiliations, conduites dangereuses, guerre des re­gards, etc., souvent en deçà d’un traitement judiciaire obéissant lui-même à de nouvelles règles tacites résultantes de rapports de force mouvants. La nouvelle brutalité des faits di­vers, a priori gratuite et sidérante, n’est que le condensat de ces tensions diffuses.

Si, en régime moderne, républicain, tendant à la démocratie, le lien social était chargé de tout un poids poli­tique, il en est donc totalement allégé selon une logique impériale. La sphère publique n’existe pas plus que la chose publique, les affaires publiques, ou les ser­vices publics : il n’y a que des instances formant l’enjeu de la concurrence des communau­tés entre elles. La responsabilité de l’individu est prise dans ce rapport de force, certaine­ment pas dans la notion, déjà obsolète, d’intérêt général. Sans doute faut-il y voir le fait que l’irresponsabilité, dans toutes ses dimensions, semble être devenue aujourd’hui aussi naturelle que la lumière du jour, notamment dans les conversations ou discussions, des plus banales aux plus « savantes ».

L’évolution de la langue

Les travaux d’orientation sur l’étude de l’évolution des langues occidentales domi­nantes sont essentiellement axés sur leur dérive tendanciellement totalitaire, notamment à partir d’un quasi-Novlang forgé par l’idéologie du politiquement correct des années 1980. Sa fonction est alors essentiellement d’apaiser, de dédramatiser, d’en­jouer les relations so­ciales tout en floutant les normes traditionnellement admises, dans le domaine de l’emploi, des dites minorités, de la famille, etc. Le renforcement de ce Doublethink est devenu spec­taculaire ces dix dernières années, essentiellement autour de l’islam, de la délinquance et des migrations, largement observable dans l’écart grandissant entre les paroles tenues et les comportements effectifs.

Mais l’influence des travaux d’Orwell enferme dans l’hyper-rationalité de la logique to­talitaire, qui n’est pas à proprement parler impériale  : si le totalitarisme vise à forger une nouvelle langue afin d’empêcher formellement la liberté de pensée, la perspective de l’em­pire serait plus simplement d’« entraîner la plus totale confusion dans les esprits  », selon les termes du trop méconnu Aleksander Wat [4]. Son travail, infiniment douloureux, sur le langage stalinien décrit à la fois un relativisme intégral et un conditionnement – l’alliance du Zen et de Pavlov – empêchant l’indi­vidu de se référer à un sens des mots précis et stable dans un monde où la notion même de réalité disparaît, engendrant un état de sidéra­tion : « Quand les Kolkhosiens, pendant des années, entendent répéter à la radio et voient dans les films que leur table croule sous les victuailles, ils n’ont plus l’idée du mensonge, mais simplement : le monde des choses et des faits est parfaitement dissocié du monde des signes, ce dernier étant un monde sacré. » [5]. Cette dernière expres­sion renverrait à une langue du pouvoir, qui ne correspondrait plus à celle des gens.

Cet aspect recoupe une deuxième évolution contemporaine des langues occidentales dominantes : la dégrada­tion affolante, diagnostiquée depuis des décennies mais reconnue depuis peu, de la syntaxe, du vocabulaire, de l’orthographe et de la grammaire. C’est la condamnation de facto des classes populaires, peu à peu, à la reléga­tion sociale et cultu­relle par l’usage d’un langage appauvri, affaibli, superficiel, simple support à la communic­ation minimale, privé autant de nuance et de complexité que d’épaisseur histo­rique et d’identification collective. Si le niveau et le type de langue n’ont jamais cessé d’épouser les positions sociales, une société impériale, donc rigide et très fortement hiérar­chisée, en fait des frontières infranchissables.

Ce fractionnement vertical serait accompagné, et c’est le troisième et dernier aspect d’une éventuelle transition vers une logique langagière impériale, par un fractionnement horizontal. Car une société véritablement multicul­turelle est immanquablement multi­lingue. C’est ainsi que l’on pourrait comprendre la prolifération actuelle des jargons tech­niques (managériaux, militaires, informatiques...) et leur contagion à la langue commune, mais sur­tout la multiplication des néo-accents (l’accent « noir » aux États-Unis, « jamaï­cain » en Angleterre, « du 9-3 » en France) et d’expressions étrangères, le mélange de langues, voire l’affirmation décomplexée d’une non-maî­trise de la langue autochtone au profit de la langue maternelle communautaire, chacun affirmant ainsi sa place et sa trajec­toire dans la société. Le français courant, par exemple, ou l’anglais, par leur affaiblisse­ment, seraient ain­si destinés à tomber au rang langues véhiculaires, globish, lingua fran­ca, pidgin. Dans une société impé­riale achevée, la fragmentation verticale et horizontale se recoupent totalement, la langue du pouvoir n’étant plus celle des populations dominées.

L’éducation et la culture

G. Martinez-Gros voit, à juste titre, dans l’extension de l’éducation à la quasi-totalité de l’humanité un signe in­dubitable de la sédentarisation globale des populations (BHE, p. 203 sqq). S’il est difficile de se prononcer d’une manière générale, les grandes ten­dances quant au contenu de l’éducation occidentale ne font guère de doute.

D’abord l’éducation au sens étroit n’est plus le propre de l’état d’enfance : c’est la totali­té des populations qui sont aujourd’hui à éduquer, notamment à travers la « culture » que l’État a pris en charge accompagnant l’extinction des dernières cultures populaires autoch­tones [6]. Le contenu de cet enseignement généralisé est évidemment imbibé du relativisme le plus obscène et liquide les derniers restes des Humanités qui visaient à donner à l’indivi­du un minimum de repères affectifs et intellectuels. L’existence de larges pans de popula­tion éduqués et entretenus dans cette culture par des institutions, était au fondement du principe démocra­tique : elle est largement remise en cause – que l’on pense à ce qu’étaient et sont devenus, par exemple, le quoti­dien Le Monde, la radio France Culture ou les édi­tions Gallimard. Ce que C. Castoriadis appelait « montée de l’insignifiance » prend au­jourd’hui un sens particulier : la pseudo-valorisation des « autres cultures » rivalise de mé­pris et d’ignorance, mais a pour effet d’accompagner une xénophilie irréelle [7], couplée à un culte de la « mobilité » et du « nomadisme », qui renverse effectivement l’attachement à un héritage culturel au profit des identités particulières pourvu qu’elles soient exogènes [8]. Dans les établissements scolaires, la plus grande masse est donc renvoyée à ses origines so­ciales ou, de plus en plus, ethnico-reli­gieuses, et maintenue, sous couvert d’un vernis culturel fortement idéologisé, dans l’apathie politique et la soumis­sion. Les marges inté­rieures y font l’expérience dès le plus jeune âge de l’exclusion, de la prédation, et de l’ins­tallation de clivages apparemment irréductibles et définitifs. Il ne semble plus subsister que la volonté d’une reproduction rétrécie des élites, permettant aux différents appareils de pouvoir de continuer leur fonction­nement technique et gestionnaire tandis que les popula­tions évoluent dans un monde devenant progressivement incompréhensible et obscur.

Le complotisme

C’est sans doute dans la propagation fulgurante du complotisme, notamment chez les jeunes générations, que l’on trouvera le signe le plus évident d’une tiers-mondisation de l’Occident, sinon d’une mise en route rapide de la logique impériale dans les têtes.

Car la mécanique complotiste ou conspirationniste repose sur le postulat absolu que le peuple n’a et ne peut avoir d’action consciente, cohérente et volontaire, comme cela a été le cas en Europe pendant cinq ou six siècles, y compris sous forme de foule [9]. Le complo­tisme est le jeu intellectuel du peuple-bétail réduit à spéculer sur les intentions des puis­sants – rendus de ce fait plus puissants encore – et des calculs supposés des divers clans, groupes, ethnies, communautés, lobbies qui les courtisent. Le complotisme est le lot tradi­tionnel des peuples aliénés, et d’abord aliénés à eux-mêmes, à leurs identités, croyances et totems, incapables de sortir de la posture victimaire, du statut d’objet, pour se poser en su­jets politiques et interroger d’abord leur propre passivité, soumission, complicité, faiblesse, bref, leur impuissance à former société sans figure tutélaire. Ce n’est certaine­ment pas un hasard s’il est la ligne de défense ancestrale de l’islam [10], qui renaît aujourd’hui sous diverses formes, comme l’accusation délirante d’« islamophobie ».

II – Contre-tendances

L’empilement d’arguments en faveur d’un retour des logiques impériales pourrait faire croire que ce texte, der­rière la tentative de nourrir une hypothèse, présente en fait une cer­titude et qu’il cherche à emporter l’assentiment du lecteur plutôt que de faire appel à son discernement. Finissons donc en évoquant brièvement quelques contre-tendances qui s’op­posent à cette nouvelle poussée impériale dans l’histoire de l’Occident, mais dont la for­mulation ne saurait être définitive. Ces verrous qui freinent ou empêchent l’installation vé­ritable d’une logique impériale, le lecteur les a déjà pressentis dans l’insuffisance de cha­cun des points abordés.

Le verrou écologique

Il y a d’abord, bien entendu, le verrou écologique/énergétique : tant que les sociétés mondiales disposeront de la manne hydrocarbonée, le « développement » industriel de type occidental se poursuivra et produira des taux de croissance toujours supérieurs à celui que peut produire le pillage organisé par un État impérial. Le maintien de la société de consommation, ou sa perspective crédible, directement dépendante des volumes d’extrac­tion minière des sources d’énergie et de matières premières, reste le principal obstacle au basculement des masses dans un monde impérial tenu par la contrainte idéologique et physique. L’attrition globale doit théoriquement commencer sérieusement autour du mi­lieu du XXIe siècle, abstraction faite des facteurs d’instabilité déterminants (géopolitique, climatique, etc.) qui pourraient en hâter le surgissement, voire le précipiter. Mais la transi­tion énergétique, qui sera en réalité subie et inorganisée, a déjà commencée et représente un facteur énorme de réorganisation des sociétés.

Le verrou capitaliste

Un régime économique de type impérial est absolument étatique et fondamentalement incompatible avec le mode de production de type capitaliste. Celui-ci exige une « répu­blique autonome de la production et du com­merce », selon l’expression de R. L. Heilbro­ner [11], l’institution de longues chaînes d’intermédiaires totalement indé­pendants [12], c’est-à-dire une gestion réellement privée de la sphère productive et un accès au surplus par l’État qui se fait indirectement, et sans appel immédiat à la force. L’émergence d’une dualité État/Marché correspond à l’au­tonomisation relative de l’économie (cf. La grande transfor­mation de K. Polanyi) vis-à-vis du politique, alors que l’État impérial seul ponctionne, ac­cumule et redistribue. Il semblerait même que les mutations des mécanismes capitalistes depuis trente ans aient effectués un saut qualitatif dans la complexité des chaînes d’inter­médiaires, afin de compenser la baisse de croissance en gagnant en souplesse [13]. Les États semblent parallèlement perdre leurs leviers d’action, même si des revirements se dessinent (protectionnisme).

Il y a donc là un verrou particulièrement fort, là aussi corrélé aux ressources géolo­giques mais également à l’inventivité entrepreneuriale – toutes deux en voie d’épuisement. L’expérience des régimes totalitaires de type soviétique montre que l’institution, histori­quement récente, d’États abolissant l’indépendance de la sphère productive est parfaite­ment imagi­nable [14].

Le verrou géopolitique

Un véritable empire ne peut être que mondial, et l’on distingue mal, aujourd’hui, son organisation concrète. L’argument selon lequel la logique khaldounienne est impossible, les limes, marches et confins n’ayant plus d’existence physique à l’ère planétaire paraît faible. L’histoire a montré de nombreuses constitutions de marges intérieures (les Ming, par exemple) et l’emprise impériale n’est jamais totale sur l’ensemble de ses provinces, qu’il régente par la force mais qui sont en réalité de composition ethnico-religieuse, d’inté­rêt économique et de poids démographique fort différents. Au demeurant, l’« ennemi inté­rieur » permet une prise en tenailles des populations productives les plus susceptibles de se révolter [15], et il semblerait que la violence endogène sécrétée par les bidonvilles, les camps de réfugiés, les pirates, les favelas ou les banlieues en donne un bon aperçu. L’idée, tenace, d’une mondialisation techno-économique sinon heureuse, du moins homogène et uniformisante appartient déjà, de fait, à l’époque révolue de la fin du XXe siècle.

Autre chose est l’unification géopolitique concrète autour d’un centre impérial. Celle-ci aurait pu se réaliser en Occident, lors de la disparition des blocs « communistes » russe et chi­nois vers 1990, et elle a été commentée jusqu’au début des années 2000, notamment lors de la seconde guerre du golfe qui a vu se cristalliser les divergences turques et surtout européennes. Depuis aucun alignement ne s’est opéré ni du côté russe, ni du côté chinois et encore moins dans la zone musulmane, tandis que l’Occident – États-Unis en tête – peine et rechigne toujours à se constituer en empire.

Il est par contre possible que se forment des ensembles quasi-impériaux, recoupant peu ou prou les découpages en aires civilisationnelles, chacun appliquant à sa manière une logique impériale de type khadounienne. Mais une coexistence de telles entités s’avérerait instable : cette configuration pourrait évoluer vers une réelle multipolarité plus ou moins antagoniste, on l’a vu, mais aboutissant à la domination de l’un des pôles l’emportant à terme sur les autres – l’OTAN, par exemple. Mais cette dernière perspective paraît loin­taine et l’aire occidentale ne pourrait adopter réellement une forme impériale que dans un état de détresse extrême et surtout adossée à un proto-empire déjà en constitution, d’ori­gine musulmane ou russe, par exemple.

Il est également possible que s’organise, selon le projet oligarchique actuel [16], une conti­nuité entre grandes mé­tropoles, un archipel urbain, constituant le noyau réticulaire d’un empire, regroupant New York, Londres, Paris, Berlin, Pékin, Shangaï, Hong-Kong, To­kyo… Cela exigerait une véritable homogénéisation des politiques lo­cales, notamment en matière d’immigration, c’est-à-dire la disparition effective de tout caractère national (y compris oligarchique), et ce n’est pas, là aussi, l’évolution actuelle. L’État-nation reste, en­core et malgré tout, le centre de commande permettant une action efficace dans un large périmètre : ni sa strate inférieure, les régions, ni celles supra-natio­nales, UE ou ONU, ne parviennent à orienter réellement les gestions de territoires sans passer par son intermé­diaire.

Le verrou populaire

La dernière contre-tendance vient des peuples, essentiellement occidentaux, attachés viscéralement au cadre mo­derne, et notamment national, le seul permettant une souverai­neté démocratique effective. Le vocable « popu­lisme » utilisé par les cercles médiatico-politiques pour décrire cette dynamique qui englobe tellement de cou­rants différents contient une vérité : ce sont des mouvements viscéralement opposés à la logique impé­riale qui s’instille.

On peut, de ce point de vue, placer dans un même ensemble les mouvements sociaux luttant contre la domes­tication du secteur productif et sa mise en concurrence mondialisée, l’angoisse face à la régression de la condition féminine, l’opposition au relativisme absolu qui guide les diverses réformes sociétales, l’inquiétude grandissante à voir les frontières disparaître face aux flux migratoires, la solidarité face au délabrement des forces armées et policières, l’attachement aux références nationales et aux traditions autochtones, l’indi­gnation face aux complici­tés islamo-gauchistes, la défiance généralisée vis-à-vis des ca­naux officiels d’information et des appareils de ges­tion politique, et la panique latente face aux dévastations écologiques à toutes les échelles. Cet ensemble appa­remment disparate, résolument illisible selon les grilles idéologiques héritées, traverse le vote du Brexit, l’élec­tion de D. Trump, les succès et les tâtonnements de Podemos ou de M5S en Espagne et en Italie, la contestation en Guyane du printemps 2017, les sécessions de l’Europe de l’Est, l’audience de la prétendue « fachosphère » en France – ou de l’« Alt-right » aux États-Unis – ou la porosité des électorats de J.-L. Mélenchon et de M. Le Pen. Réduire ce « po­pulisme » aux éléments extrémistes et démagogiques fortement idéologiques qui l’instru­mentalisent et le courtisent empêche d’en cerner la nature, fondamentalement conserva­trice face à la déréliction de l’Occident et sa récente perméabilité aux mécanismes impériaux. Constituée de courants authentiquement populaires, cette réaction pénètre peu à peu les couches supérieures de la société, journalistes, essayistes, universitaires, élus et mi­litants qui s’opposent frontalement à l’idéologie du gauchisme culturel dominant depuis mainte­nant près de qua­rante ans. Les ouvrages cités nous semblent y appartenir et contredisent, de par leur existence même, les propos fort alarmistes qui s’y développent. L’Occident pourrait ne pas avoir dit son dernier mot...

L’enjeu, crucial, est évidemment que cette mise en mouvement, lente mais déterminée, parvienne à trouver une formulation d’elle-même qui pose en de nouveaux termes les grandes questions qu’elle soulève confusément. Et, par-dessus tout, à reprendre pour elle-même les ambitions du projet d’autonomie telles que l’Occident les a portées et qui l’ont modelé.

***

Qu’une logique impériale soit à nouveau à l’œuvre fait peu de doute, comme il semble avéré qu’elle suggère un horizon possible pour l’humanité présente et future. Le XXe siècle a eu à l’affronter sous la forme du totalitarisme [17], mais son apparence présente est encore déroutante, tant elle dépayse les esprits habitués au cadre moderne. Sa propagation suit des lignes erratiques et apparaît, à première vue, comme un désordre sans nom. C’est que les poussées impériales mobilisent des mécanismes archaïques et si peu conscients qu’ils agissent dans l’ombre d’une myriade de comportements et de phénomènes apparemment bénins ou au sens incertain. C’est ainsi que les tendances que nous avons esquissés semblent converger pour ronger les cadres d’action et de pensée forgés par l’Occident et en un sens, nous dit G. Martinez-Gros, l’empire est déjà là. Il ne s’agit plus d’une hypothèse, mais bien d’un horizon, un devenir possible de notre monde, dont l’attraction fait déjà sentir ses effets et déforme notre présent. Mais sa mise en place effec­tive est sans doute encore lointaine et sinueuse et n’a, surtout, rien d’inéluctable. Le réveil de forces populaires enfouies auquel nous assistons pourrait démentir les perspectives ici esquissées, à condition de retrouver dans notre héritage tout ce qui nous rend encore ca­pables de comprendre ce qui nous arrive.

Lieux Communs
Août 2017 – mars 2018


[1La confusion vient du mythe, partagé par ses pourfendeurs, d’une sphère technoscientifique transcendante, c’est-à-dire ontologiquement et an-historiquement autonome du fonctionnement social, soit qu’elle se pré­sente comme neutre (idéologie courante), soit qu’elle détermine ce fonctionnement en dernière instance (posi­tivement pour l’idéologie officielle et négativement pour l’idéologie critique complémentaire, comme c’était le cas jadis pour l’économisme capitaliste/marxiste). La réalité, pourtant établie depuis longtemps, est que la technique est une des expres­sions d’un imaginaire social et incarne la culture commune autant qu’elle la mo­dèle à l’instar des institutions politiques, des œuvres culturelles ou des pratiques sexuelles.

[2Google, Amazon, Facebook, Apple Microsoft d’un côté, Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi de l’autre.

[3« Essai de psychologie contemporaine », dans La démocratie contre elle-même, 1999, Gallimard. Texte dis­ponible sur le site.

[4Le meilleur ouvrage traitant de l’expérience totalitaire sous l’angle linguistique est sans doute la synthèse de Jacques Dewitte, Le pouvoir de la langue et la liberté de l’esprit. Essai sur la résistance au langage totali­taire (Michalon, 2007), qui discute des apports respectifs de George Orwell, Dolf Sternberger, Victor Klem­perer et Aleskander Wat.

[5Aleksander Wat, « Quelques aperçus sur les rapports entre la littérature et la réalité soviétique  », cité par J. Dewitte, op. cit. p. 228

[6Voir M. Fumaroli L’État culturel. Essai sur une religion moderne (De Fallois 1991), dont l’auteur voit les prémisses dans l’État prussien de Bismarck.

[7A. Toynbee, au début du vol. VIII de A Study of History (1954), tenait des considérations analogues sur les rapports entre les barbares et l’Empire romain inspirées d’E. Gibbon. Cf. aussi les méditations d’un G. Steiner Dans le château de Barbe-bleue. Notes pour une redéfinition de la culture [1971], Gallimard 2004.

[8Voir « En banlieue, l’islamisme élémentaire », brochure n°21 Islamisme, islamogauchisme, islamophobie.

[9Cf. Par exemple G. Rudé, La foule dans la révolution française [1959], Maspero 1982.

[10Voir F. Zakaryia, « Orientalisme et crise de la culture contemporaine » dans Laïcité ou islamisme. Les arabes à l’heure du choix, Ed. La Découverte / Al-Fikr, Paris / Le Caire, 1991. Texte disponible sur le site.

[11Le capitalisme. Nature et logique, Economica, 1986.

[12Cf. F. Braudel, La dynamique du capitalisme [1985], Flammarion, 2006.

[13Cf. P. Veltz Mondialisation, villes et territoires : Une économie d’archipel [1996], Puf, 2014.

[14Ils avaient été analysés comme tels par les marxistes les plus lucides de l’entre-deux guerres comme J. Mar­tov, K. Kautsky, A. Pannekoek ou R. Hilferding. Voir notamment pour ce dernier « Capitalisme d’État ou économie d’État totalitaire ». repris dans « Le crépuscule du XXe siècle », n°23-24 , novembre 2011.

[15Voir « ’’Socialisme ou Barbarie’’, ou la résistance à la tenaille historique » G. Fargette, « Le Crépuscule du XXe siècle » n° 18-19-20, mai 2008, pp. 13 - 15

[16Explicité notamment par J. Attali. Cf. « Attali se voudrait poisson pilote de l’oligarchie... », dans G. Fargette, Le Crépus­cule du XXe siècle, n°27-28, avril 2014. Texte disponible sur le site.

[17Voir « Islamisme, totalitarisme, impérialisme », op.cit.Texte disponible sur le site.


Commentaires

L’horizon impérial (4/4)
lundi 15 avril 2019 à 17h00

Je finis de lire le quatrième volet de l’horizon impérial. je suis impressionné par la qualité de votre travail et votre volonté d’élucidation du chaos moderne. Je maîtrisais déjà quelques unes de vos références, mais « Brève histoire des empires » et quelques autres sont en train de m’achever... Car en même temps, je ressens un profond effet de sidération et d’impuissance, comme si la lucidité contenait sa part de malédiction. Un peu comme dans ce vieux film de John Carpenter « Invasion Los Angeles », ou « l’invasion des profanateurs de sépultures » ( pardonnez-moi les références, j’ai été socialisé à la télévision des années 80 et 90). On se dit « à quoi bon... » Pire encore, cet esprit critique que vous développez à travers vos analyses, ce sésame d’une vieille tradition occidentale me parait être le trésor le plus compromis. La vie continuera, évidemment, mais quelle vie et pour quelles raisons de vivre ? Merci encore, cordialement.

jeudi 2 mai 2019 à 00h46 - par  LieuxCommuns

Un commentaire qui fait plaisir à lire... La question que vous posez sur la lucidité est peut-être, au fond, la seule véritablement importante… En tous cas qui se pose quant à la réception de nos textes (réception : pas acceptation, mais discussion). Certes, cette « malédiction » qui serait attachée à tout effort de compréhension de la réalité a toujours existé (« malheur à celui par qui le scandale arrive ! » sermonnait déjà Matthieu...) mais elle prend aujourd’hui ces proportions inquiétantes. En face de la mise en lumière (élucidation) d’une partie de la réalité (qu’il reconnnaît comme telle), l’individu contemporain a cette réaction de rejet, de refus, de déni, qui fait fonction de protection contre la dépression latente qui semble être devenue notre régime psychique. Cette situation s’explique, et facilement si vous connaissez nos textes : l’aveuglement consubstantiel de « la gauche » depuis trois ou quatre générations, et qu’un réel de moins en moins évitable (et exotique) fait voler en éclat. Les yeux s’exposent, tous nus, en pleine lumière — mais quoi de neuf, au fond, depuis le mythe de la caverne de Platon ? Peut-être qu’il s’agit là d’effondrements, tant psychiques que civilisationnels, et plus seulement de philosophie...

Oui, la vie continuera. « Mais quelle vie et pour quelles raisons de vivre ? »... C’est peut-être, au fond, la même question : que vaut une vie menée dans le mensonge — non pas l’illusion : le mensonge ? On nous répond immédiatement, aujourd’hui : bien plus qu’une vie passée dans le questionnement, l’inquiétude, la quête illusoire d’une « vérité » dont on nous a appris que chacun avait la sienne... Après tout, pourquoi vouloir regarder en face une réalité si répugnante ? Il sera toujours bien assez tôt... ou trop tard. Cercle vicieux. C’est cela, la lucidité contemporaine. Elle ne semble pas très éloigné de celle de la romanité finissante...

Que faire ? Individuellement, peut-être parvenir à jouir de la compréhension du monde, sans optimisme ni pessimisme, sans catastrophisme ou nihilisme, sans exclusive, ouvert à ce que d’autres peuvent en formuler si tant est que cela le soit à partir du même désir de comprendre. C’est là, quelquefois, dans la joie de la découverte mêlée à l’angoisse partagée de ce qui se révèle qu’apparaît une rencontre, fût-elle intellectuelle. Aristote définissait la fraternité comme le sentiment démocratique par excellence : nous ne sommes peut-être, alors, pas si loin de la question de l’empire...

Dans tous les cas, bravo de nous accompagner dans notre cheminement intellectuel.

Lc