Climat : la longue marche ?

vendredi 14 février 2020
par  LieuxCommuns

Tribune publiée dans la revue « La décroissance » n°165, décembre 2019 - janvier 2020, aux côtés de celle des Amis de Bartleby que nous reproduisons à sa suite tant les deux textes nous semblent complémentaires.


« La Décroissance » : Lutter contre le nucléaire, la création d’un centre commercial, d’une rocade ou de tout autre grand projet nuisible en multipliant les comités de défense locaux, cela nous paraît une stratégie essentielle de l’écologie politique. Mais marcher vaguement « pour le climat », à l’instar des manifestations médiatiques qui se développent actuellement dans les métropoles, cela a-t-il un sens ?

Lieux Communs : Vu l’ampleur et la bienveillance dont elles bénéficient malgré leur inanité et leur confusion, ces grandes « marches pour le climat » ont certainement un sens profond. Resterait à savoir lequel…

On peut sans aucun doute se réjouir qu’une vague « conscience écologique » se soit généralisée, notamment auprès d’une jeunesse urbaine aisée, consumériste, hyper-connectée et sans aucun repère politique solide. Mais chacun de nous ressent aussi un grand malaise devant ces rassemblements à la fois rodés, « auto-organisés », incroyablement consensuels et miraculeusement bénis par les instances scolaires, les médias et les grands financeurs.

Les années qui viennent nous éclaireront rétrospectivement sur ce qui se déroule sous nos yeux. Dans cette perspective, proposons une hypothèse, à charge de réfutation : nous sommes en train d’assister à l’émergence d’un vaste processus de mise au pas de la société avec pour levier principal le chantage au climat, une austérité à perpétuité respectant scrupuleusement les hiérarchies sociales.

Beaucoup de choses de la situation actuelle militent en ce sens, et d’abord les tendances lourdes : la société de consommation pour tous est devenue l’idéal indiscutable des sociétés contemporaines dans le monde entier – et cette promesse ne sera pas tenue. Deux raisons essentielles : la rapacité croissante des couches dominantes qui semblent avoir aboli toute idée de contrepartie et, bien entendu, la raréfaction accélérée de toutes les ressources jusqu’ici fournies par la biosphère – pétrole en premier lieu. La première suscite des réactions viscérales des peuples un peu partout (c’est le « populisme »), la seconde est progressivement mise en avant pour rationaliser la paupérisation en cours : à l’angoisse des « fin de mois », les oligarques répondent par l’abîme de la « fin du monde », soit la menace d’une apocalypse. Il est tout de même frappant que le premier ministre envoyé pour calmer les Gilets Jaunes ait été celui de l’écologie, et que sur leurs défilés aient rapidement été greffés ces étranges et massives « marches pour le climat ». Chantage odieux fait aux déclassés du monde entier qui tentent de redessiner, fût-ce confusément les principes d’une démocratie directe – seul régime à même d’affronter les enjeux écologiques. Discours immonde, version repeinte en vert d’une vieille haine de classe portée par tous les progressistes à l’abri de toutes les insécurités.

Nous voilà plongés dans une situation complexe, où il ne semble y avoir que des mauvais choix, des mauvais camps ; sables mouvants où l’on s’enfonce d’autant plus que l’on brandit, croyant en sortir, un « anti-capitalisme » de slogan, formule magique répondant au mantra gouvernemental, non moins mystificateur, de « transition énergétique ». Dans les deux cas il s’agit de faire croire qu’il existerait une solution à portée de main, quitte à renouer avec cette vieille habitude totalitaire de fanatiser une partie de la population – la jeunesse, lors de la sanglante « révolution culturelle » maoïste – afin de rééduquer et violenter une société qui aurait plutôt besoin de mûrir sa propre auto-transformation. Et la thématique du climat semble retenue pour de telles entreprises d’ingénierie sociale : devenue nouvelle orthodoxie indiscutable, produite et monopolisée par une « élite scientifique », elle permet d’accuser de crimepensée le moindre dissident, culpabilisant les petites gens au nom d’un intérêt suprême, relativisant tout au nom de son urgence supposée (l’inertie des mécanismes climatiques les place pourtant loin derrière le risque nucléaire, ingénument escamoté). Cela fait des décennies que les milieux écologistes craignent l’émergence d’une « écocratie », un totalitarisme vert, face à l’inévitable attrition des ressources. Ses premiers signes pourraient n’être ni une mèche brune ni une moustache de petit père, mais le visage mutin et troublant d’une jeune fille trop bien élevée.

L’aspect crépusculaire de notre époque se jauge moins dans la difficulté à déterminer ce qu’il faudrait faire qu’à travers la désagréable habitude, que nous devons désormais prendre, de penser d’abord à ce qu’il ne faut pas faire.

Lieux Communs
23 novembre 2019


Les Amis de Bartleby : Curieuse époque en effet où certains marchent, nagent, rament, pédalent, tricotent… «  pour le climat  » comme d’autres font des processions pour faire tomber la pluie. On pourrait néanmoins trouver sympathiques ces happenings s’il s’y tenait des propos d’un quelconque intérêt. Mais qu’y entend-on ? «  Bouffe ma chatte, pas la planète  », «  Si y’a plus de terre, y’a plus de bière  », «  Pas d’climat pas d’chocolat  »… Dans le même esprit, les militants d’Extinction Rebellion avaient accroché en mai dernier, sur le palais de la Bourse de Bordeaux, une banderole géante qui clamait : «  Chirac, reviens !  » (Pour reprendre les essais nucléaires ? Buter quelques Canaques de plus ?) Leur prétendu second degré masque mal leur indigence politique. Comme le reconnaît ingénument Greta Thunberg, l’égérie de Youth for Climate : «  Mais je ne parle jamais de politique, tout ce que je dis, c’est que nous devons écouter la science. […] Nous n’avons pas l’éducation qu’il faut pour nous permettre de formuler des demandes, il faut laisser cela aux scientifiques.  » Quand on sait que ces mouvements sont financés par des fonds abondés par des multinationales et des multimillionnaires (le Climate Emergency Fund entre autres) pour promouvoir l’imposture de la transition énergétique (à l’échelle industrielle, les énergies renouvelables ne se substituent pas aux énergies fossiles, mais les requièrent et s’y ajoutent) et relancer une croissance verte avec le Green New Deal, on comprend mieux ce qui est en jeu et le «  sens  » de ces manifestations. 

Parmi toutes les catastrophes en cours ou quasi achevées après deux siècles de capitalisme industriel : catastrophes écologique, culturelle, esthétique, intellectuelle, sociale, morale, politique, démographique… – sans parler de l’effondrement financier et économique qui peut nous tomber dessus à tout instant –, la catastrophe climatique est la seule à bénéficier d’un tel battage médiatique et à faire sortir tant de gens dans la rue. C’est surtout l’une des seules pour lesquelles l’ingénierie et l’industrie prétendent encore apporter des remèdes. Des remèdes technologiques bien sûr, comme si l’on pouvait soigner le mal par le mal : pulvériser des particules de soufre dans la haute atmosphère, séquestrer le carbone dans les sols, alcaliniser et fertiliser les océans avec du sulfate de fer, capter directement le CO2 de l’air pour le stocker, lancer un parasol spatial, ensemencer des nuages marins… nos savants fous ne manquent pas d’idées folles, et légitiment en passant l’énergie nucléaire, qu’ils osent nous vendre comme une «  énergie propre  ». 

Ces mises en scène d’un catastrophisme d’État sous couvert d’«  état d’urgence climatique  » sont-elles autre chose qu’une vaste propagande pour «  l’adaptation à de nouvelles formes de survie en milieu extrême  » [1] ? Avec pour corollaire une gestion totalitaire des populations, puisque «  la préservation du taux d’oxygène nécessaire à la vie ne pourra être assurée qu’en sacrifiant cet autre fluide vital : la liberté  » [2], comme le redoutait déjà Bernard Charbonneau il y a quarante ans.

Leur nombre élevé procure aux manifestants qui tournent en rond «  pour le climat  » un sentiment de puissance bien illusoire. Pour Günther Anders, «  seuls travaillent à l’aide de happenings ceux qui n’ont pas de pouvoir, ceux qui n’ont pas réellement la possibilité de changer ou de détruire effectivement l’institution qu’ils combattent. Les happenings sont tous sans exception des manifestations de détresse ou de substitution et parfois même des actes de désespoir à l’aide desquels ceux qui n’ont pas de pouvoir peuvent exposer leurs revendications   » [3]. Les Gilets jaunes, même s’ils manifestent eux aussi leur impuissance, ont su créer des lieux de rencontre et de débat où l’on parle de politique, de démocratie directe en particulier. Ce pourrait être un premier pas vers une contre-société libre, égale et fraternelle, à condition de construire dès à présent des contre-institutions libertaires. 

Car l’extinction de la vie sur terre continuera tant que nous n’aurons pas repris notre souveraineté à la toute-puissante technocratie. 

Les Amis de Bartleby


[1René Riesel, Jaime Semprun, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, EDN.

[2Bernard Charbonneau, Le Feu vert, Parangon.

[3Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, t. 2, Fario.


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