L’Europe politique sur le très long terme (2/2)

mercredi 13 mai 2020
par  LieuxCommuns

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La guerre

De ce que les squelettes dans les nécropoles rubanées ne présentaient pas de traces de violence, on en a conclu que ces sociétés étaient sans violence. De ce que les villages n’étaient pas fortifiés (encore que certains sont enclos dans des enceintes dont je vais bientôt parler), on a tiré la même conclusion. La vieille idée rousseauiste du « bon sauvage » a fait le reste : ce ne pouvait être que de paisibles cultivateurs. Colin Renfrew enfin, archéologue réputé, a avancé dans un livre désormais célèbre que la néolithisation de l’Europe avait dû se faire de façon pacifique. La thèse a plu, d’autant qu’elle permettait une vision plus aimable des Indo-Européens que Renfrew identifie avec les premiers néolithiques, et qui auraient donc été pacifiques, à l’encontre de la thèse classique qui en faisait des guerriers conquérants montés sur leurs chars. Or – et je le dis en dépit de l’audience incroyable qu’une thèse aussi spéculative a pu rencontrer [1] – elle n’est pas crédible.

Je ne connais aucun exemple ethnographique ni historique d’un peuple qui en ait déplacé un autre pacifiquement, qu’il l’ait colonisé ou acculturé de cette façon. Que ce soit chez les Indiens d’Amérique du Nord ou d’Afri­ que, chaque fois qu’il est question de migration, ce sont des villages brûlés, des massacres, des atrocités. De même pour la colonisation européenne. Aujourd’hui, nous sommes à peu près certains que la néolithisation de l’Europe fut le fait d’immigrants en provenance du Proche-Orient ; l’Europe, avant eux, n’était pas vide ; il y eut forcément des guerres. Ce n’est pas que l’homme soit « méchant » [2], c’est que des systèmes sociaux différents, qui sont en même temps des systèmes de droit et de pensée, conduisent à légitimer différemment des droits pour les uns et pour les autres, et ces droits entrent en conflit. Lorsque les Anglais autour de 1800 entrèrent en contact avec les Aborigènes australiens, tout se fit tout d’abord avec les meilleurs sentiments et dans la bonne humeur. Mais quand des Aborigènes jugeant qu’un nouveau gibier, le mouton, était bon à chasser comme tout autre abattirent quelques bêtes du troupeau, le propriétaire cria au vol ; le gouverneur fit arrêter quelques Aborigènes et les fit pendre en toute justice, pour vol ; et toujours en toute justice, parce que la vendetta est la loi du monde aborigène, les Aborigènes fléchèrent quelques bergers ; après quoi, on organisa des expéditions armées pour réprimer ces crimes abominables qui visaient de paisibles civils, les fusils donnant aux soldats anglais un avantage sur leur adversaire qu’il n’est pas besoin de commenter. Les gens du rubané s’enfoncent toujours plus avant dans les territoires des chasseurs-cueilleurs mésolithiques. Ils suivent tout d’abord les vallées, cultivant probablement les bords de rivière ; il existe en tout cas une corrélation très nette entre leurs établissements et le lœss si répandu dans ces régions d’Europe tempérée. Ce n’est tout au plus, au début, qu’un phénomène d’infiltration qui ne vient pas limiter les terres de chasse des mésolithiques. Mais les sources de conflits sont innombrables, tout comme elles l’étaient dans le Far West entre les colons et les Indiens. Tous voulaient la paix, les uns, garder leur territoire, les autres, seulement quelques lopins de terre. Mais tous se firent la guerre, et le colon, héros de nos westerns, le savait bien, qui devait toujours garder par-devers lui un fusil. Et il n’eut pas à le faire seulement contre des Indiens. C’est pourquoi, si le premier caractère de la culture rubanée fut une certaine austérité, son second fut très certainement une insécurité chronique, telle que chacun devait à tout moment se tenir prêt « à faire le coup de feu »,

Pourquoi n’existait-il pas de fortifications ? Parce qu’il n’en existe pas toujours, même chez des peuples excessivement guerriers : par exemple, chez les Iroquois, les sources du XVIIe siècle mentionnent que certains villages étaient puissamment défendus par de hautes palissades, et d’autres pas, sans que l’on puisse comprendre pourquoi, les villages non défendus n’étant pas les plus petits. Les exemples ethnographiques de peuples, soit guerriers, soit vivant dans un climat perpétuel d’insécurité, ne faisant aucune fortification, abondent. De toute façon, c’est seulement lorsque le rubané est dans sa phase d’expansion qu’il ne fait pas de fortification. Il forme alors une sorte de front pionnier, extrêmement mobile, le village se déplaçant au bout de quelques dizaines d’années ; toute cette ambiance ne porte pas à ériger des remparts. Pourquoi ne trouve-t-on aucune trace de violence sur les squelettes que l’on découvre par milliers dans les nécropoles ? Parce qu’il en allait sans doute comme dans bien des cultures, chez les Iroquois ou en côte nord-ouest, le mort à la guerre recevant un traitement funéraire particulier, étant brûlé si les autres étaient inhumés, étant inhumé à part si les autres l’étaient en nécropole, ou simplement étant laissé sur le lieu où il était tombé pour témoigner devant l’éternité de sa bravoure. Il ne faut pas oublier enfin qu’il est un dernier point confirmé par toutes les sources ethnographiques : nulle part dans ces sociétés traditionnelles, on ne rend d’hommage funéraire à l’ennemi tué, plutôt, on s’acharne sur lui, on outrage les cadavres [3]. Sachant que c’est généralement le vainqueur qui reste maître du terrain après un affrontement et que, statistiquement parlant, il y a plus de chances qu’il y ait plus de morts du côté des vaincus que du côté des vainqueurs, pour la plupart des morts à la guerre, il n’y a aucune chance que les archéologues les retrouvent.

L’image idyllique des paisibles agriculteurs a de toute façon été sérieusement entamée par la découverte de Talheim, dans le Bade-Wurtemberg : trente-quatre personnes tuées par des coups encore visibles portés derrière le crâne et enterrées pêle-mêle dans une fosse commune. Ce ne fut pas une petite guerre qui, suivant les définitions courantes, vise à anéantir les forces vives de l’adversaire ; ce fut un petit massacre, puisque l’on compte parmi les trente-quatre victimes sept femmes et seize enfants. Ensuite, on découvrit Asparn-Schletz, en Autriche, avec ses deux fossés vaguement circulaires, d’un diamètre de 300 m environ et entourant probablement un village, avec, dans le fossé intérieur, les restes de soixante-sept individus (NMI, nombre minimal estimé d’après le décompte des ossements) qui présentaient tous des traces patentes de violence et abandonnés sans sépulture (les os portent des traces caractéristiques de grignotages par les animaux).

Enfin, il y a le site de Herxheim, dans le Palatinat, connu depuis un certain temps, mais à l’interprétation difficile parce que dans des fossés d’enceinte (de forme trapézoïdale, 250 m x 230 m), fouillés sur une moitié et qui devaient contenir les restes de quelque mille individus, on ne retrouve les os que sous une forme extrêmement fragmentée. Une telle quantité, pour le rubané, mais aussi pour toutes les enceintes fossoyées des temps futurs, est complètement exceptionnelle ; comme aussi le nombre de calottes crâniennes, visiblement découpées. L’interprétation funéraire (rite secondaire, vidange de cimetière) a longtemps prévalu. Mais dans une réinterprétation brillante, Bruno Boulestin [4] a pu montrer que tous les critères convergeaient pour indiquer que ces gens avaient été mangés : brisure longitudinale des os, traitement différentiel des os longs (avec moelle) et des courts, traces de décharnement, de stries non douteuses sur les crânes, etc. La question est de savoir de quel type d’anthropophagie il s’agissait.

Vu le nombre important d’individus concernés, et la taille réduite du groupe qui aurait pu soutenir un siège dans cette enceinte, un cannibalisme de survie est exclu. S’agissait-il d’un cannibalisme funéraire, analogue à ce que l’on connaît de nombreux peuples subactuels d’Océanie ou d’Amérique du Sud ? On ne peut tout à fait exclure cette hypothèse, l’idée que la quantité impliquée par une période qui n’excéderait pas cinquante ans est incompatible avec la démographie d’un village n’est pas recevable, car il faut dans toutes les hypothèses envisager -si un aussi court laps de temps, fondé uniquement sur la comparaison des styles céramiques, doit être confirmé – une fréquentation du site par une population beaucoup plus large que celle du village. C’est d’ailleurs ce que beaucoup supposent en voyant les poteries déposées au fond de l’enceinte, qui proviennent de lieux fort éloignés, jusqu’à 450 km. Les calottes découpées, sachant que certains peuples (les Aché et les Wari’) mangent leurs parents en totalité et s’en délectent, ne sont pas plus un argument, car la meilleure façon de présenter une cervelle est encore, dans tous les cas, de la présenter sur un fond de calotte crânienne comme on fait d’un œuf mollet ou à la coque. Pour le moment, la seule indication que l’on pourrait invoquer en défaveur de l’hypothèse funéraire est que l’on voit difficilement l’individu, après avoir mangé ses parents pour leur faire honneur, en jeter les restes dans les fossés comme de vulgaires détritus. L’étude systématique des traumatismes crâniens, qui devrait fournir des arguments décisifs, n’a pas été faite ou n’a pas été publiée.

L’analyse des isotopes du strontium [5]. montre au moins que les gens mangés à Herxheim provenaient de régions éloignées du site (même conclusion qu’au regard de la céramique), et il est difficile d’imaginer que des gens décédés plusieurs centaines de kilomètres à la ronde aient été transportés jusqu’à Herxheim uniquement pour bénéficier d’un rituel funéraire particulier. Il est beaucoup plus facile d’imaginer que des raids conduits par Herxheim, et par ses alliés, dans de lointaines régions en aient ramené des captifs pour les torturer et les manger lors d’une grande fête publique. C’est ce que faisaient les Iroquois ; c’est ce que faisaient les Tupinamba, les plus célèbres des cannibales, qui donnaient au captif une épouse, lui permettaient d’avoir des enfants, le traitaient comme un des leurs des années durant, avant la fameuse fête au cours de laquelle on le mangeait. Ils faisaient cela pour se venger de leurs ennemis, et tout autant pour se les « assimiler ». Personnellement, je vois bien les Rubanés « assimiler » de cette façon les derniers mésolithiques. Rien ne s’oppose à vrai dire à cette interprétation. Ni le fait que ces expéditions auraient pu être si lointaines, puisque l’on sait que certains des Indiens des Plaines (et qui n’utilisaient nullement le cheval à l’aller) pouvaient parcourir des centaines de kilomètres seulement pour effectuer un raid aux fins de capturer des chevaux et des scalps.

Lors de la fête, on réunissait sans doute les alliés et les femmes (ce sont souvent les veuves qui poussent à la guerre pour venger leurs frères ou leurs fils morts, et ce sont aussi les plus actives dans les tortures indiennes), et une fois le tout terminé, on jetait les os dans le fossé. C’est le fossé interne qui contient le plus de restes humains. Ils sont organisés par paquets, et il n’y a pas lieu d’y voir un rituel, ce sont seulement des déchets de rituels, parce que tout rituel donne lieu aussi à une poubelle, et parce que ce sont toujours les poubelles qui constituent les plus importantes des données archéologiques. Chaque paquet correspondait probablement à une fête tenue à intervalle régulier ; sur cinquante ans, cela ferait un peu moins d’une dizaine d’individus mangés à chaque fête. L’idée de sacrifice a été avancée, sans doute parce que c’est une idée à la mode, mais elle n’explique rien, car il faut demander : mais qui sacrifiait-on ? Ce n’est que dans les mythes, les épopées ou les légendes que l’on sacrifie son fils ou sa fille, tandis que dans la réalité historique et ethnographique, ce sont toujours des prisonniers de guerre. L’expression « cannibalisme sacrificiel », tout juste propre à gommer l’horreur de la chose en la dissimulant sous les voiles de la religion, ne veut pas dire grand-chose. Les Aztèques sacrifiaient leurs cap­ tifs, et leur chair était ensuite distribuée parmi les nobles auprès desquels elle constituait un mets de choix ; mais ce cannibalisme venait après le sacrifice, après que l’on eut offert aux dieux ce sang dont ils avaient tant besoin, après que l’on eut dressé sur le tzompantli les têtes des sacrifiés, une fois donc le sacrifice terminé. Exactement comme on distribue le soir de la feria la viande de torro que l’on mange, mais on ne fait pas la corrida pour se repaître de cette viande. Pas plus chez les Iroquois, où l’anthropophagie ne représentait nullement le trait majeur de leur traitement des prisonniers ; c’est parce qu’il fallait les torturer (les tortures iroquoises duraient plusieurs jours), les humilier de multiples façons, que pour finir, on les mangeait.

Ce que l’on retiendra dans ces trois cas, et peut-être à l’encontre d’une tradition archéologique plutôt à la recherche de régularités, ce sont les écarts qu’ils rendent manifestes. À Talheim, on tue indistinctement, quels que soient l’âge et le sexe. À Asparn, au contraire, et bien que les chiffres puissent être critiqués, il existe un déficit très net de femmes adultes, comme le montre le tableau 9.

Tableau 9. Répartition des âges des soixante-sept individus retrouvés dans les fossés d’Asparn-Schletz, dont six de sexe indéterminé [6]

Masculins Féminins
Enfants 0 0
Juvéniles (15-20 ans) 2 1,5
Adultes 16,5 5
Âge mûr 9,5 8,5

On en a tué néanmoins, et il est clair qu’il ne s’agit pas d’une armée régulière analogue à celle des Grecs ou de Napoléon, avec de jeunes recrues, et de moins jeunes, mais uniquement des mâles. L’interprétation proposée par les Autrichiens est celle de l’attaque victorieuse de la place, suivie d’un massacre, et donc que les morts sont ceux d’Asparn : c’est possible, mais on ne comprend pas alors pourquoi on n’a pas tué les enfants. Et l’idée contraire de raids perpétrés par les gens d’Asparn contre des villages étrangers, dont on ramène des représentants (on ne ramène que ceux en état de marcher) pour les tuer aux abords des fossés (et c’est à Asparn le fossé externe qui en contient le plus), n’est pas à exclure. En tout cas, les femmes, adoptées ou réduites en esclavage, nous ne pouvons le dire, ont été largement épargnées. En ce qui concerne Herxheim, le caractère très fragmenté des os exclut toute reconstitution plausible de la démographie de ceux qui ont fait l’objet du rite cannibale, mais, d’une part, ce cannibalisme est unique, d’autre part, la situation par rapport à l’enceinte est différente, puisque c’est l’enceinte intérieure qui comprend le plus de restes, indiquant probablement qu’ils résultent d’une fête tenue à l’intérieur. Si tout cela nous parle bien de guerre, il est également évident qu’il existait différentes formes de guerres ou d’engagements militaires, et cela est conforme à ce que l’on sait des sociétés traditionnelles. Il devait aussi exister des coutumes guerrières différentes d’un groupe à l’autre au sein du rubané. Cela non plus n’est pas pour surprendre : dans la grande culture des Plaines, il n’était que les Tonkawa qui pratiquaient le cannibalisme sur les ennemis, ce qui leur valait d’être méprisés par tous les autres groupes, et d’être traités en conséquence en cas de capture.

Des enceintes non défensives, des fêtes et des assemblées

Reste enfin à discuter de ces enceintes [7] déjà signalées à propos d’Asparn ou de Herxheim. Elles sont formées de larges fossés, plus ou moins profonds, souvent doublés de talus intérieurs et de palissades, de forme vaguement ovalaire et enserrant des aires assez larges, allant de un ou deux hectares à plusieurs dizaines. Dans certains cas, elles entourent des villages et s’interprètent alors facilement comme des ouvrages défensifs. Mais dans bien des cas, et ce n’est pas faute d’avoir cherché, les archéologues n’ont pas trouvé trace de maisons. Leur fonction reste donc énigmatique, et comme d’habitude en pareil cas en archéologie, on qualifie alors ces enceintes de « cérémonielles ». Le même phénomène se retrouve en France méridionale à la même époque, et se retrouvera dans pratiquement toutes les cultures subséquentes d’Europe occidentale, y compris en Angleterre où la question de savoir ce que sont ces causewayed enclosures, « enceintes à fossés discontinus », est depuis longtemps posée. Mais ces enceintes sont, à ma connaissance, absentes des Balkans et de l’Europe orientale.

La première chose qui me frappe, c’est que les villages du rubané, puisque c’est dans cette culture que tout semble commencer, avec leurs maisons presque accolées et rangées en lignes successives, n’ont pas de place publique. Pas de place marquée, comme il en est très évidemment dans le cas de ce que les géographes ont appelé le Runddorf (village « annulaire »), ensemble de maisons en cercle autour d’une grande aire centrale, comme on en trouve si fréquemment en ethnographie, par exemple chez les Trobriandais, ou en préhistoire, par exemple dans la culture néolithique de Tripolié, en Ukraine. Si donc, ils ont voulu faire une place publique, ils l’ont faite à côté. En fait, ils ont reproduit un village, un village dans sa forme achevée et ceinturé, mais sans les mai­ sons, ce qui correspond assez bien à la notion de place publique (souvent créée de nos jours en détruisant des maisons anciennes). Ma première idée est donc que ces enceintes étaient des places publiques. Mais on n’est pas obligé de faire des places publiques (l’agglomération de Çatal Hüyük, par exemple, n’en a pas, pas plus qu’elle n’a de rues, d’ailleurs). Si donc, alors même que rien dans leur architecture traditionnelle ne les conduisait à en faire, les gens du rubané en ont fait néanmoins, c’est qu’ils devaient assez fort en sentir le besoin. Et l’on n’a besoin de place publique que pour réunir le peuple. Doit-on penser que, tout comme le commanditaire de mégalithes, c’est un homme riche qui en forma le projet, pour y donner une fête qu’il financera ? Je ne le crois pas, l’homme riche n’a besoin que de sa propre maison, le devant de sa maison où tout le monde viendra, et il n’en marquera que mieux l’emprise qu’il a sur la plèbe. Une place publique, et elle ne peut l’être que déconnectée de tout patronage privé, n’a de sens que si l’on veut honorer le peuple en lui donnant une place spécifique qui ne soit qu’à lui. Qu’un riche donateur ou un puissant vienne au peuple, et non le contraire, qu’il fasse venir le peuple à lui, c’est au moins le signe d’une certaine suprématie du peuple.

Déjà, ces lignes sont spéculatives, et dire plus, avancer que le peuple s’y réunissait en assemblée souveraine, le serait plus encore. Quelques indications, néanmoins, vont dans ce sens. C’est d’abord cette théorisation faite par Christian Jeunesse et Philippe Lefranc [8] de ces enceintes dites « interrompues », Quand il s’agit d’un village défendu, l’enceinte est continue, et percée seulement de quelques passages. Mais les enceintes dites « cérémonielles » avaient de très nombreux passages et souvent d’une largeur que l’on ne peut pas comprendre s’il s’était agi de défense – 5 m assez souvent, 8 m dans le cas de Poste-Vieille (Aude). Au surplus, dans ces cas, il ’n’y eut jamais de fossé continu, ainsi que la fouille de Rosheim l’a montré : ce furent seulement, à chaque moment, des fosses allongées, ultérieurement comblées, et que de nouvelles vinrent par la suite recouper, mais qui laissaient toujours de nombreux passages entre elles. Il n’y eut tout au plus qu’une enceinte en tireté -ce qui fut le cas de Herxheim, mais pas d’Asparn, ce qui nous renforce encore dans l’idée que ces deux sites témoignent de pratiques guerrières différentes. Que des fossés, si semblables à ceux que fera plus tard l’armée romaine en campagne autour de chacun de ses camps, ne soient pas défensifs, voilà qui nous étonne encore. Pourtant cela ne devrait pas si nous devions abandonner la piste militaire et penser plutôt à ce qu’il convient de faire pour réunir une assemblée nombreuse : il faut, tout en marquant matériellement les limites du lieu de rassemblement, ménager des ouvertures multiples pour faciliter le déplacement de la foule. Les enceintes interrompues représentèrent sans doute une solution élégante à ce problème, et je ne peux m’empêcher de penser à leur propos aux futurs amphithéâtres romains (couramment appelés « arènes » ), chefs-d’œuvre architecturaux, ensembles clos et néanmoins percés d’autant de portes que le permettait leur circonférence, pour mieux laisser s’écouler le peuple, pour les remplir ou pour les évacuer. Dubouloz [9] a proposé une autre voie, difficile, mais prometteuse. Il est de grandes enceintes et d’autres plus petites, et en plus grand nombre, au sein d’une même culture, dans un même horizon historique. Si l’on peut montrer sur une aire assez vaste, par exemple la vallée de l’Aisne sur une soixantaine de kilomètres et pour une même culture, celle du Michelsberg, que les petites se répartissent régulièrement et coordonnent chacune plusieurs villages, tandis que les grandes coordonnent et coiffent en quelque sorte les plus petites, on a là un modèle tout à fait classique, celui ordinaire d’une administration, celui encore qui est couramment proposé pour la chefferie dite « complexe », à deux niveaux, un des chefs et un autre des sous-chefs. C’est un modèle politique. Mais il n’y a pas de raison de penser uniquement en termes de chefs et de pouvoirs délégués ; car ce peut être tout autant des assemblées à un niveau microlocal et des assemblées plus larges, au niveau d’une petite région. C’est à peu près ce que font les Iroquois, sauf qu’ils avaient une démocratie représentative, et donc nul besoin de plus grand espace que leur longue maison (la confédération des cinq tribus s’appelait d’ailleurs dans leur langue « confédération de la longue maison »), Ce que nous donnent à penser au contraire les Germains de l’époque protohistorique, c’est une démocratie directe, et il faut bien des places publiques pour réunir le peuple.

Je crois en d’autres termes que ces enceintes furent les agora du néolithique. Et que tout comme chez les Grecs anciens, on n’y faisait pas que voter, ce que dit suffisamment le terme agora, qui signifiait également « marché », sens conservé jusqu’à aujourd’hui. La cathédrale médiévale fut aussi un lieu où l’on traitait les affaires, comme étaient ces temples dont Jésus chassa les marchands. C’étaient aussi des lieux de festivités. Et les fêtes populaires sont bien diverses, la fête des Gilles en Belgique n’ayant que peu à voir avec la corrida, prisée par les gens du Sud, vue avec horreur par beaucoup dans le Nord. De même peut-être, au Ve millénaire, ceux de Villeneuve-Tolosane, près de Toulouse où l’on a retrouvé à l’intérieur d’une grande enceinte interrompue d’immenses structures interprétées comme fours polynésiens [10], mais pas de restes humains, faisaient-ils la fête différemment de ceux de Herxheim. Chercher trop de régularités dans ces pratiques festives, un des sujets les mieux documentés par l’archéologie, ce serait oublier que, par-delà les grandes structures sociales, ce monde fut celui des particularismes. Et il y eut aussi, dès le début, des enceintes « interrompues », et des enceintes du type défensif.

Épilogue

À partir du IVe ou du IIIe millénaire, l’Orient est emporté par un quadruple mouvement : le bronze, la ville, l’écriture, l’État. Tous quatre débordent sur l’Europe égéenne dans le courant du ne millénaire, avec les deux civilisations successives, la minoenne et la mycénienne, chacune dotée d’une écriture, seule la seconde . (le linéaire B) étant à l’heure actuelle déchiffrée. La métallurgie du bronze atteint le reste de l’Europe vers le début du IIe millénaire, mais c’est le seul élément des quatre qui marque désormais, et pour longtemps, l’Europe. Ni la ville (qui n’apparaîtra au mieux qu’à la fin de La Tène, au Ier siècle av. J.-C.), ni l’écriture (utilisée de façon parcimonieuse au cours de La Tène, dans la seconde moitié du Ier millénaire), ni probablement l’État (présent néanmoins chez ces Gaulois que rencontre César, mais sans doute pas depuis longtemps) ne sont le fait de l’Europe tempérée. Ils ne le seront qu’après la conquête romaine, après 54 av. J.-C. Les chefs barbares de l’Europe du IIe et Ier millénaire, donc, accueillent l’invention proche-orientale du bronze, ce que tout le monde comprend, car cela renforcera leur pouvoir, ils auront leurs forgerons attitrés et leurs armes, supérieures à celles de pierre, Mais pourquoi n’accueillent-ils pas les trois autres inventions ?

Je tiens que la naissance des villes ne s’explique pas par des considérations économiques, mais s’explique partout par l’existence d’un pouvoir centralisé. Un tel pouvoir a autour de lui des administrateurs et manifeste sa grandeur en entretenant une cour et un certain luxe ; percevant les impôts, il dispose d’une grande capacité financière, ce qui attire autour de lui les gens de métier. Cette multiplicité d’administrateurs politiques et d’artisans, c’est-à-dire cette multiplicité de gens qui ne vivent plus à la campagne, ni de la campagne, forme une ville, laquelle peut être fort petite, comme l’on voit dans certains royaumes africains d’avant la colonisation. La ville est liée à l’État, elle naît de lui. Je n’ai pas de thèse aussi précise sur l’origine de l’écriture, mais on voit partout qu’elle n’est inventée qu’au sein d’États déjà bien constitués et probablement fort anciens, et je vais en conséquence supposer que l’écriture est pareillement liée à l’État. C’est donc cette trilogie homogène qui est refusée par l’Europe barbare. Pourquoi ?

Le point clé est l’État. Faut-il supposer, un peu comme le faisait Pierre Clastres, une sorte de prescience des horreurs du despotisme qui leur aurait dicté ce « refus de l’État » ? Il est plus simple de chercher du côté des causes effectives. Je crois de façon générale que c’est le poli­ tique qui explique le politique [11]. Dans le cadre de l’Europe barbare, ce sont ses structures politiques qui expliquent qu’elle n’ait pas inventé ni adopté l’État. C’est la démocratie primitive. Partout, à partir du IIIe millénaire, c’est la démocratie primitive qui l’emporte sur les quelques sociétés organisées en régime de ploutocratie ostentatoire dont la manifestation la plus évidente, le mégalithisme funéraire, s’étiole en cette fin de millénaire. La démocratie primitive est mieux organisée, politiquement et surtout militairement. Elle permet des fédérations, comme le montre l’exemple iroquois, permet en d’autres termes la gestion de plus grands ensembles politiques. Sa force lui vient de l’assemblée du peuple, réputée souveraine. Partout où nous voyons de tels régimes, surtout en Amérique du Nord, mais aussi sur une petite aire dans le sud de l’Éthiopie, l’esclavage pour dettes, cette plaie de la démocratie (puisqu’elle ôte du peuple les plus démunis et favorise d’autant les puissants), n’a pas été institué. Toute assemblée populaire représente une limitation du pouvoir des grands, et dans le cas de la démocratie primitive, c’est cette assemblée qui désigne les chefs de guerre, leur conférant un pouvoir de délégation, étant par là même également capable de les destituer. Telle est la force de ce régime. Sa faiblesse, c’est d’être néanmoins toujours menacé par le pouvoir des puissants, qui cherchent à consolider leur pouvoir, à accroître leur prestige, à rendre héréditaires les positions politiques qu’ils ont acquises. Toute démocratie est toujours menacée par un coup d’État, et les mieux réussis de ces coups d’État, d’Auguste à Hitler, consistent toujours en une accumulation progressive de titres officiels et de pouvoirs pérennisés. Mais la démocratie primitive n’est pas favorable à la naissance de l’État. Les organisations lignagères le sont beaucoup plus. C’est ce que l’Afrique enseigne, où l’on voit en permanence des organisations lignagères glisser vers des royautés. C’est que l’organisation lignagère suppose déjà de la part du chef de lignage un pouvoir considérable, pouvoir sur les membres du lignage dont il peut disposer des biens, et qu’il peut, bien souvent, vendre en esclavage. C’est lui qui distribue la terre, qu’il affecte à tel ou tel sous-groupe de son lignage. Qui dit organisation lignagère, enfin, dit hiérarchie, car au-dessus du chef de lignage minimum, il y a le chef de lignage moyen, et au-dessus de ce dernier, le chef de lignage maximum ; c’est tout un emboîtement, et les hommes y sont pris comme dans des boîtes gigognes. Ils sont pris également dans des hiérarchies selon l’aînesse, selon les générations, selon leur ordre d’arrivée au village. C’est déjà presque toute une administration, et le roi africain ne fera pas très différemment du chef de lignage, il se bornera à coiffer toutes ces hiérarchies, distribuera la terre là où auparavant c’était le chef de lignage, c’est-à-dire un parent, qui la distribuait, etc.

On ne peut exclure que le Proche-Orient ait connu à haute époque une démocratie primitive. La question reste controversée, faute de données assurées, mais les mentions mythologiques des « assemblées » des dieux le donnent à penser. Le fait que les hommes aient été créés pour « servir » les dieux, et presque comme leurs esclaves, semble toutefois renvoyer à une tout autre donne idéologique. Quoi qu’il en soit, il est presque certain que le Proche-Orient ancien a connu l’organisation lignagère. J’ai dit que dans le cas de l’Europe, rien ne le donnait à penser. Dans le cas du Proche-Orient, tout le donne à penser, et d’abord évidemment le fait que les organisations lignagères, dans des formes presque similaires à celles de l’Afrique, soient si courantes, chez les Bédouins en particulier. Ce milieu social, peut-on penser, fut favorable à une naissance précoce de l’État. Le milieu européen, comme je le vois, entièrement structuré par des régimes de démocratie primitive, ne le fut pas.

L’Europe refusa longtemps l’État, a fortiori les États despotiques du Proche-Orient. Mais quand elle l’accepta, elle le fit, au moins dans l’Athènes des Ve-VIe siècles, longtemps après la ruine de Mycènes, et probablement par des Doriens organisés en démocratie primitive, sous la forme de la démocratie athénienne. Cette même Europe réinventa, elle et certaines de ses ex-colonies, au cours des XVIIIe et XIXe siècles, les formes modernes de la démocratie, maintenant si répandues que l’on en oublie facilement qu’elles furent pendant trois millénaires des exceptions. L’aventure est unique au monde, et la démocratie ne fleurit pendant tout ce temps que dans la seule Europe. C’est probablement qu’elle avait derrière elle une tradition plurimillénaire qui, en dehors même des formes étatiques, préservait quelque chose de la souveraineté du peuple.


[1Renfrew, 1990 ; critique dans Testart, 2010 b, pp. 196, 199. Mon problème, ici, est uniquement de savoir si la néolithisation a pu être pacifique, la question des Indo-Européens étant totalement en dehors de ma problématique, n’étant même pas assuré qu’un tel peuple ait un jour existé, ni même si la question des origines des lndo-Européens a un sens.

[2Comme se plaît à dire, non sans ironie, mon camarade Jean-Paul Demoule, partisan d’une vision égalitaire et pacifique du rubané, sauf dans sa phase finale.

[3Données réunies dans le rapport de l’ANR (Testart et Lécrivai, 2009). Il faut néanmoins signaler une exception, celle de la Nouvelle-Guinée, où le cadavre n’est pas outragé (pas plus que le captif n’est torturé) : à l’issue de négociations, on laissera les ennemis défaits venir récupérer leurs morts.

[4Boulestin et al., 2009 a ; Id., 2009 b ; contra Orschiedt et Haidle, 2006.

[5Jeunesse, communication personnelle.

[6Source Teschler-Nicola et al., 1996, p. 6.

[7Bonne présentation synthétique, pour la France, dans Mordant, 2008, pp. 134 sqq ; Gutherz, 2008, pp. 163 sqq.

[8Jeunesse, Lefranc, 1999.

[9Dubouloz, 1989 ; Dubouloz el al., 1991.

[10« Pourquoi autant de fours ? [ ... ] Pourquoi de si grands feux ? On ne peut s’empêcher d’imaginer leur usage au cours d’assemblées exceptionnelles, lors de cérémonies collectives ou de retrouvailles regroupant périodiquement plusieurs communautés de la région. [ ... ] Une hypothèse, bien sûr, mais qui, par certains côtés, rejoint l’explication proposée pour quel­ ques grands sites ceinturés (causewayed camps) du bassin de Londres, davantage considérés comme des lieux cérémoniels que comme des habitats permanents » (Guilaine, 1994, p. 154).

[11Je paraphrase Durkheim, qui disait : « Le social s’explique par le social. »


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