Purification éthique

Philippe Muray
mercredi 20 novembre 2019
par  LieuxCommuns

Article paru dans L’Idiot International n°87, 1993, repris dans Essais, Les Belles Lettres 2010, chap. Exorcismes Spirituels I. Rejet de greffe, pp. 744-747.


À quoi servent les« affaires », les mises en cause, ces bouffées d’inculpation ou de condamnation d’hommes politiques, ces révélations fiévreuses de leurs malversations, ces fausses factures, cette Haute Cour et ces basses amnisties, toute cette euphorie de pénal, cet emballement fantastique de la machine de Justice, elle-même réélectrisée sans cesse par la machine à Spectacle devenue la donnée de base de la société ? D’où viennent cette passion de moralité, cet essor de la vertu, cette épidémie bouffonne de ressentiment pénaliste et justiciaire ?

Oh ! je suis bien d’accord, ça n’a rien de désagréable de voir tous ces « élus », les socialistes surtout, se prendre dans la gueule les leçons de morale par lesquelles ils sont venus au pouvoir, et jouer en direct, soir après soir, « les Marches de lopprobre », « la Nuit des escrocs » ou « Perdu de réputation », avant de plonger dans un « Perdu de vue » total et définitif. Ça n’a rien de triste qu’ils trouvent enfin, sur le théâtre où ils se sont donné tant de mal pour grimper, la guillotine qui va les raccourcir.

Mais tous ces « scandales », à mon goût, lèchent un peu trop le spectateur dans le sens interactif du poil. Si le bouc émissaire a tant de succès c’est qu’il gonfle l’audimat. La vindicte est la meilleure des marchandises. C’est LA marchandise par excellence. Demain, ce sera autre chose. La télé elle-même, peut-être ; ou l’angélisme qui coule d’elle comme une sécrétion naturelle (la mode, chez les pires canailles, n’est-elle pas depuis quelques semaines de dire du mal du Bien ?). Malheureux hommes politiques ! Leur destin est inexorable : ils croient s’en sortir en venant dans les médias se plaindre d’être victimes de « lynchages médiatiques ». Ils essaient de protester, ils se défendent, ils exhibent leur innocence comme des plaies. Par-dessus tout, ils mettent en avant leur« devoir de Transparence », ce truc répugnant, ce stéréotype parmi d’autres du programme d’asservissement de la société, sans se rendre compte qu’ils affûtent le tranchant qui leur coupera le sifflet.

À la roulette de la Téléfortune, ces survivants d’un âge qui meurt ont été choisis comme victimes à exhiber. Leur accession à la scène ne se fait déjà pratiquement plus qu’à la condition qu’ils y paraissent comme accusés. Le Spectacle ne les trouve rentables qu’en tant que coupables. Ce ne sont que de vieux pères de horde qu’on abat l’un après l’autre. Chaque époque a intérêt à noircir la précédente, de sorte qu’elle-même sera déclarée idéale et délectable. Le « ténébreux » Moyen Âge a été inventé par la Renaissance comme son repoussoir. Aujourd’hui où tout s’accélère, où les unités temporelles ne cessent de se rétrécir, les périodes à pénaliser sont plus courtes, plus proches. Les « années 90 » (toute personne qui emploie les expressions « années 90 », « 70 », etc., a droit à mon mépris immédiat) ont leur bête noire : les « années 80 ». C’est passionnant. Chaque « nouveau monde », pour se croire nouveau, a besoin d’un ancien monde, d’un Ancien Régime blâmable et condamnable à merci. Au besoin, on l’invente. L’innocence du temps présent ne peut s’établir que sur la culpabilité du passé, même tout récent. Par le dévoilement des turpitudes de la vieille société (en l’occurrence de la « classe politique »), l’homme de l’époque actuelle se découvre encore plus propre qu’il ne croyait, encore plus beau, plus sain, plus réconcilié, plus colorisé, plus innocent et plus moral. Plus soumis aussi, et avec quel enthousiasme. La télé est pure, nous sommes purs. Vous êtes formidables. Quelques salauds, pour le contraste, défilent sur l’écran. C’est la grande purge. On liquide. On liquide. L’argent « sale » est une part de la part maudite, une miette du Mal essentiel. Le désigner comme responsable évite de regarder l’économique devenu harcelant, et la marchandise emballée. On liquide, on lave, on épure. D’ailleurs, l’argent, la « tournoyante volute de l’or » comme disait Balzac, c’est à la télé aussi qu’on fait semblant de le penser, maintenant, dans « Combien ça coûte ? » par exemple, et « Combien ça coûte ? » n’est que l’un des instruments de la Transparence devenue diktat : moins on épilogue sur le monde, plus on le veut diaphane.

Inutile d’incriminer la folie démesurée d’une poignée de juges incontrôlables. Ils occupent très bien leur terrain, je trouve, ces chasseurs de sorcières, exactement comme les médecins campent sur le leur. L’ère du pénal s’harmonise admirablement avec celle de la santé. Triomphe de la Loi à feu et à sang ! Tout non-inculpé est un suspect qui s’ignore. Gendarme d’après la fin de l’Histoire, trône de la Justice, missionnaire du Bien, le Spectacle s’engage dans toutes les campagnes édifiantes de prohibition des jouissances qui s’offrent à lui parce qu’il y découvre une chance inespérée de survie. Il n’est pas indifférent que la Showcratie ait fait du « rejet » ou de l’ « exclusion » ses phobies essentielles : c’est d’être elle-même rejetée ou exclue, bien sûr, qu’elle n’arrête pas de trembler. En devenant un tribunal permanent des flagrants délits, elle ne fait que poursuivre son but unique : la perpétuation de son omniprésence à travers la domestication sans cesse affinée de la société.

La morale aime l’audimat et l’audimat aime la morale. Les grandes tyrannies restent généralement mémorables par leurs grands procès. Notre dictature du Bien et des solidarités de voisinage ne fait pas exception à cette règle de démonologie élémentaire. On fait exister des coupables comme, dans 1984, l’Eurasia et l’Estasia, ces deux puissances mondiales mythiques avec lesquelles l’Océania est en pseudo-guerre perpétuelle, ce qui permet de canaliser les énergies, de nourrir les haines nécessaires à la prolongation de la servitude, et garantit que l’on continuera en toute tranquillité à faire des affaires. Les politiques sont devenus des coupables professionnels, et les coupables passent bien à l’écran. Le corrompu est télégénique. Et que l’on n’aille pas objecter que la télé elle-même est attaquée, notamment dans la personne de l’une de ses vedettes, ce qui prouverait que la Justice est supérieure au Spectacle. Ah ! là, ce serait le moment de relire et de méditer Kafka ; et de se souvenir que l’officier de La Colonie pénitentiaire, pour démontrer à son interlocuteur l’ excellence de la machine à punir, n’hésite pas à se placer lui-même sous la grande herse de verre où il subira le supplice jusqu’à en mourir.

La clé de tout ça ? La vraie de vraie ? Le secret des secrets ? Dans la société actuelle, il n’y a plus rien pour occuper le désir. Les limites du sexe de masse sont atteintes depuis longtemps. Après des siècles d’obscurité, le plaisir et les corps, exhibés pendant une petite vingtaine d’années, se sont ternis, épuisés, volatilisés comme une ressource naturelle non renouvelable. La libido est veuve, désormais, des formes érotiques classiques qui l’investissaient. La vieille, l’éternelle énergie errante cherchant toujours où s’attacher, par où, par quoi être excitée, a besoin de s’employer. Où retrouver, dans l’univers transsexuel d’aujourd’hui, des lieux de jouissance ? Des ersatz de zones érogènes ? Dans la Loi ? Dans les guerres de procédure ? Dans les « affaires » ? Dans la chasse aux coupables ? Dans les fausses factures ? Dans la surveillance de tous par tous ? La Loi est-elle libidinisable ? Et la morale ? Et la santé ? Et les loisirs ? Et l’écologie, notre political correctness à nous ?

Le voilà, le vrai enjeu de l’an 2000 ! Et les médias ont intérêt à pousser à la roue, en usant de tous les instruments de l’acharnement judiciaire, pour ressusciter un peu de charme et de trouble noirs. La pire chose qui pourrait leur arriver, aux Showcrates, c’est que les gens, brusquement, soient trop pris par de furtifs plaisirs privés pour continuer à leur prêter attention. Y aurait-il de nouveau du vice caché, dans le monde, plus personne, d’un seul coup, ne regarderait les écrans. Le sort de ces derniers est lié à celui de la vertu. Certes, celle-ci est facile de nos jours, grâce à l’ennui qui retient les gens chez eux, puisque dehors il n’y a plus qu’une réalité dévastée. Mais demain ? Après-demain ? Un jour ? Qui sait ? Oui, un jour ? Le bien, dans ses habits neufs, sera-t-il éternellement capable d’éponger ce qui reste d’excitations virtuelles dans l’humanité ?