Essai sur la bêtise : le discernement

Michel Adam
jeudi 28 novembre 2019
par  LieuxCommuns

Deuxième partie des Prolégomènes de l’« Essai sur la bêtise » de Michel Adam, Puf 1975, pp. 26-38. Les intertitres sont de nous.

On pourra également lire la première partie : « Essai sur la bêtise : l’autre »


Après avoir situé la bêtise chez autrui, il nous faut constater que cela ne forme qu’un préambule. Ce n’est en rien constitutif de la bêtise. Nous devons délimiter maintenant le champ d’action de cette bêtise, pour l’esprit de celui que l’on peut qualifier ainsi. Nous l’envisagerons par rapport au discernement. Tout d’abord qu’entendons-nous ici par ce mot ? Il ne s’agit pas tant du fait de la réflexion que de sa capacité en quelqu’un. C’est un problème de perspicacité. On possède une description de ses exigences dans la troisième Règle cartésienne pour diriger son esprit. S’il ne faut rien abandonner à la conjecture, si on doit faire confiance à « la conception ferme d’un esprit pur et attentif » [1], si on obtient une certitude dérivée « par un mouvement continu et ininterrompu de la pensée qui a une intuition claire de chaque chose » [2], le travail de l’intelligence, l’emploi d’une méthode ne doivent pas faire oublier qu’il s’agira de la perspicacité, de la sagacité de quelqu’un. Et nous ne pouvons, dans notre étude, d’autant moins l’oublier que la difficulté du sot lui vient le plus souvent de la difficulté qu’il éprouve d’être… avec lui-même. Mais puisque nous évoquons Descartes, comment ne pas rap­peler que pour lui l’erreur vient de l’inadéquation entre la volonté et l’intelligence. Si l’intelligence n’a pas été suffisamment sensible aux exigences de la méthode, elle peut proposer pour vrai ce qui n’est qu’hypothétique. « D’où est-ce donc que naissent nos erreurs ? c’est à savoir, de cela seul, que la volonté étant beaucoup plus ample et plus étendue que l’entendement, je ne la contiens pas dans les mêmes limites, mais que je l’étends aussi aux choses que je n’entends pas ; auxquelles étant de soi indifférente, elle s’éloigne fort aisément, et choisit le mal pour le bien, ou le faux pour le vrai. Ce qui fait que je me trompe, et que je pèche » [3] Le manque de discernement est ainsi une faiblesse de l’esprit : qu’on se rappelle qu’imbecillus en latin veut dire faible. Le discernement exige la maîtrise de soi ; la pensée et le dynamisme propre à l’action se trouvent ainsi associés. L’intellectuel et l’éthique sont renvoyés l’un à l’autre. La connaissance honnête comporte le goût de l’effort, le sens de l’analyse qui demande l’engagement de soi, la responsabilité. La pensée qui veut aller jusqu’au bout de ses exigences a besoin des hommes les meilleurs, les plus dignes. La connaissance du vrai postule l’enthousiasme et le sens du sacrifice ; il faut ainsi un préalable à l’exposition de la pensée, dans le dynamisme existentiel du sujet concerné. Le souci du discernement demande le courage d’un homme prêt à s’affronter aux difficultés de l’opacité de la connaissance première et aux pièges de la pensée naïve.

La bêtise pourrait se définir comme une attitude
de contentement devant une connaissance illusoire

Par opposition, la bêtise pourrait se définir comme une attitude de contentement devant une connaissance illusoire. Le discernement n’a pas été utilisé et la pensée fallacieuse est acceptée pour valable. Il s’agit d’une croyance aveugle. C’est ce que l’on peut reprocher à ceux qui « n’ayant presque jamais fait usage de leur esprit croient sans discernement tout ce qu’on leur dit… sont ordinairement des stupides et des esprits faibles » [4] Le discernement n’est pas simplement un regard sur les connaissances, mais bien le dynamisme même de l’esprit qui m’engage envers le savoir que j’accepte. Ma vérité me juge ; elle correspond à ce que je suis capable de supporter. L’homme de l’illusion se berne lui-même en acceptant pour vraie l’opinion, par inaptitude personnelle à exiger de lui la constitution d’une vérité authentique. C’est parce que ce pseudo-penseur fera illusion qu’il aura en même temps l’illusion de n’être pas coupable vis-à-vis de sa sottise. Peut-il s’en vouloir de ne pas chercher le vrai, puisqu’il fabule quant au contenu, à la modalité de son vrai. On peut remarquer ici la difficulté même de la sincérité, qui ne consiste pas à se connaître par rapport à l’être mais en fonction du devoir-être, et non un devoir-être purement subjectif, mais le devoir-être tel que je peux l’élaborer à l’écoute des exigences mentales en moi, rationnelles ou spirituelles.

Le souci du discernement se manifeste d’autant mieux qu’il y a un obstacle existentiel. Le sens du tragique peut remplir cette fonction. La saisie d’une difficulté tragique fera s’effondrer les âmes faibles et stimulera, au contraire, les psychismes dynamiques. Il ne suffit donc pas au tragique d’être sous-jacent à la réflexion de quelqu’un ; il faut qu’il ait une valeur agonistique. Hamlet se heurte bien au tragique ; il en saisit l’exigence, mais sa faiblesse de constitution fait qu’il lui est impossible de l’affronter comme tel. Cet aspect de tout ou rien du tragique est un appel au héros de la vie difficile. Le faible cherche à comprendre, mais ne peut se hausser à la dimension même du tragique.

L’esprit peut dormir, personne ne propose plus rien à déchiffrer.
Il suffit de répéter ce que l’on a toujours dit.

Cependant, ce n’est même pas à ce niveau que la bêtise parviendra. Le sot ignore le tragique ; il ne peut en atteindre la valeur de dépassement, de transcendance. Il ne cherchera pas à le discerner ; car il s’aveuglera pour en nier la qualité. Le sot sera l’homme de la pensée claire, à contretemps. En affrontant le tragique, on peut s’efforcer de déchiffrer son propre destin. Le sot n’a pas de destin, il n’a pas d’histoire ; il n’a qu’une maturation. Le tragique ne pourra donc pas jouer son rôle de provocation au discernement, puisque le tragique est nié comme une inconvenance dans le domaine de la routine et du quotidien. En présence du tragique, le sot cherchera une mise en forme rationnelle de son problème. Mais la pensée ainsi exprimée sera une pensée subie, une sorte de passion, une pensée toute faite, car elle n’est pas capable de viser la valeur authentique du tragique ; elle dévidera une formulation neutre, passe-partout, au lieu de chercher une rencontre entre sa pensée signifiante et l’événement proposé par le monde. La pensée formulée ne sera pas un acte de l’esprit, mais une tentative de placage, une consolation de l’esprit pour ramener à des formules toute faites l’originalité suggestive des événements du monde. Ainsi rien n’est plus inquiétant, il n’y a plus à faire front, il est possible de pratiquer une économie de pensée. Tout va de soi dans ce monde. Les explications habituelles sont disponibles ; le temps n’est plus ni harcelant, ni énigmatique. L’esprit peut dormir, personne ne propose plus rien à déchiffrer. Il suffit de répéter ce que l’on a toujours dit. La caverne platonicienne se porte bien ; les ombres suffisent pour comprendre les événements. Tout est phénomène, tout est opinion, tout va de soi.

Le sot et le faible se trouvent pris dans la facticité. Le milieu ou les difficultés ne les stimulent pas ; ils s’abandonnent au donné. Celui-ci est présenté d’une façon globale, il est saisi comme un tout. Le discernement consiste à effectuer un tri, à déterminer ce qui est important et ce qui ne l’est pas ; la pensée se fait indigente envers certains aspects du réel pour privilégier les autres, parce qu’ils ont un sens pour une conduite à tenir dans le monde. Ainsi le discernement est activité de l’esprit dans la séparation qu’il effectue, en présence des éléments épars du réel. L’esprit de discernement répartit son attention dans le réel en le divisant selon la signification et la valeur que celui-ci peut présenter pour l’esprit. La bêtise, à l’inverse, consistera dans la confusion du réel, dans l’indivision de ce qui est donné. Elle recevra, sans esprit d’analyse, le divers du monde et en fera sa pâture, répétant un mot sans comprendre, confondant en fonction d’une audition défectueuse, ne cherchant à saisir un sens pour lui-même, à le situer par rapport à son propre savoir. « Je n’ai point les yeux assez perçants pour le discerner, ni la raison assez hardie pour l’expliquer, ni l’esprit assez développé pour le saisir et pouvoir répondre à toutes les questions qu’on peut soulever là-dessus », dit saint Augustin, à propos d’un mystère chrétien [5]. Mais il sait les limites de son esprit à ce sujet, ce qui est une façon dérivée de discernement. L’imbécile, lui, ne s’en serait pas rendu compte.

On soupçonne ainsi que la façon employée par l’homme pour se situer dans le monde et affronter ses propres problèmes renvoie à une donnée plus originaire que la façon dont il organise le monde ou dont il pose le problème. Le monde n’est tel que pour celui qui se le représente, le problème est problème de quelqu’un. Il est donc impossible d’évaluer simplement en termes épistémologiques un monde – fût-ce une représentation scientifique – et un problème. Cela renvoie à une psychologie à résonance axiologique. Le monde d’un savant ou d’un peuple fatigué ne sera pas identique à celui d’un savant ou d’un peuple dynamique. Le discernement n’est pas d’abord un problème d’objectivité, mais de conversion de subjectivité. Que l’on se souvienne du sens de l’entreprise scientifique de Lucrèce : il s’agit de libérer l’homme de ses peurs et de ses fantasmes. Bachelard a suffisamment montré que les obstacles épistémologiques ne sont pas dans le monde, mais dans les mentalités ; et Robert Lenoble a repris ce thème [6]. Ce n’est pas seulement la technique qui fait évoluer la science, mais la rétrogradation de la crainte de la nature dans la sensibilité des savants. Il en sera de même dans le discernement moral. Les actions à effectuer dans le monde dépendront du courage ou de la peur des agents moraux. Combien de morales réputées austères ne sont que des facilités, puisque l’obéissance passive suffit pour les mettre en pratique. Il n’est besoin que d’un repérage et non de discernement axiologique. Rien n’est plus à craindre, quand on obéit bêtement !

Sans doute on peut dire que la sottise consiste à manquer de jugement et par là n’atteint jamais ce qui a une valeur authentique. Il n’y a pas seulement une attitude de crainte ; il faut préciser que le discernement correspond à un engagement de la personne non par rapport à une tâche à faire, mais par rapport au jugement concernant ce qu’il faudrait faire. Or ceci n’existe que dans une attitude de déférence, de vénération. Si le sot manque toujours l’essentiel, c’est parce que pour lui l’essentiel n’est pas l’objet d’un manque. Ainsi fait défaut le point de départ psychologique de l’attitude axiologique de l’admiration. Le sot ne vit ses problèmes qu’en fonction de leur signification immédiate, de leur aspect fonctionnel. Il ne s’élève pas jusqu’à leur sens. Il ne voit pas que la valeur de l’admiration consiste à aller au-delà des objets pour en constituer la valeur. Devant le monde, l’homme juge, pense, évalue, c’est-à-dire qu’il se fait disponible pour les qualités profondes qu’il discerne en présence des objets ; c’est ainsi que les objets deviennent localisation d’une tâche pour l’homme. Par le discernement, les objets sont non plus ce qu’ils sont, mais ce qu’ils doivent être pour l’esprit.

Dans cette tension axiologique, le discernement ne se manifeste que si je décide d’obtenir une connaissance telle qu’elle soit la plus claire et la plus distincte possible, si l’homme prend les « moyens de se fortifier l’entendement pour discerner ce qui est le meilleur en toutes les actions de la vie » [7]. Descartes précise que deux exigences doivent se présenter pour bien juger : la connaissance de la vérité et l’acquiescement à cette vérité. Mais c’est une véritable habitude qu’il faut constituer « pour être toujours disposé à bien juger » [8]. L’attention ne peut pas être maîtrisée d’une façon continue, il faut donc que notre jugement par une méditation suivie devienne une habitude. Ainsi, le logicien comme l’homme rompu à la dialectique pourront repérer autant les ressemblances que les dissemblances, constituer les genres et les espèces, effectuer les dichotomies ; telle était la démarche socratique en quête de la définition. Par le discernement, l’homme découvre le savoir-faire et la connaissance du vrai réel. Le discernement est une authentique mobilisation de l’esprit, un engagement, un rassemblement du moi pour me mettre au service du vrai et de l’élan qui se constitue à son service. Il manquera au sot autant l’aptitude à se recueillir en lui-même que la disponibilité pour la vérité. Il se perdra dans l’inauthentique tant en lui que hors de lui.

Le sot est celui qui ne pouvant atteindre les valeurs
qui fondent l’évaluation se constituera un système raisonnable
justifiant un point de vue dans lequel il n’aura plus à penser.

Partons maintenant de ce texte de Chamfort : « C’est un sot, c’est un sot, c’est bientôt dit : voilà comme vous êtes extrême en tout. À quoi cela se réduit-il ? Il prend sa place pour sa personne, son importance pour du mérite, et son crédit pour une vertu. Tout le monde n’est-il pas comme cela ? Y a-t-il là de quoi tant crier ? » [9]. Ce texte nous conduira vers la perspective souhaitable pour mieux situer encore le discernement. Les références choisies par Chamfort pour parler de la sottise ne concernent pas seulement la détermination du vrai et du faux, du bien ou du mal, du beau ou du médiocre, mais la signification, le sens de la personne. Il semble que ce soit simplifier le problème que de dire qu’un sot est incapable d’accéder à leur niveau. En réalité, il a donné d’abord un sens à sa conduite qui l’amène à faire de sa place, de son importance et de son crédit son beau, son vrai et son bien. Le discernement devient non plus l’aptitude à saisir les concepts dans leur compréhension, mais au contraire à choisir un sens pour en vivre. La pensée n’est pas organisation de concepts, elle est recherche de la signification de cette organisation. Le sot n’est pas celui qui se trompe, il est celui qui pense mal, parce que les significations qu’il donne à sa conduite sont mesquines et vulgaires. Nous pensons donc qu’il est souhaitable de dépasser les données socratiques et cartésiennes sur ce problème et de nous situer désormais dans la perspective nietzschéenne [10], selon laquelle le problème de l’engagement dans la pensée précède la recherche du vrai et se situe au niveau du sens à donner à la vie même. Il ne s’agit pas d’abord de dire ce qui est la vérité, mais d’énoncer ce qu’est la vérité, c’est-à-dire ce qu’est son sens. Il n’y a pas de bêtise parce que le sensé discernera une vérité immuable et le sot le contraire de cette vérité. Les savants qui ont énoncé des lois physiques rejetées dans l’histoire ne sont pas sots pour autant. Mais ceux qui ne peuvent pas comprendre cette vérité, tout comme ceux qui font de l’énonciation de cette vérité un principe de tranquillité, de confort intellectuel sont des sots. Celui qui accepte passivement un code moral n’est pas plus sensible aux exigences de la pensée que celui qui se réfugie dans une théorie pseudo-rationnelle, cherchant à s’éviter tout sentiment de culpabilité, pour n’avoir pas à souffrir de l’affrontement de sa propre histoire et du sens de ses actions. Ainsi, on peut énoncer sottement des principes intellectuels. La sottise ne consiste pas à proposer des erreurs ; elle réside tout entière dans une façon de penser lâche et vulgaire. On sait que le problème nietzschéen est un problème de généalogie. Il faut chercher l’origine des valeurs dont l’homme se sert, et mettre à la question cette origine. Peut-être le vrai problème consiste-t-il à chercher pourquoi une pensée peut ne pas penser, pourquoi ses valeurs ne sont pas authentiques, pourquoi un nivellement de l’esprit est recherché. La vraie pensée est pensée qui affronte, qui doute, qui cherche, qui ne s’arrête pas, qui manie son courage contre les pensées établies. Aussi contre la bêtise il faut accepter l’affrontement, et c’est la raison pour laquelle le sot est toujours un autre. Mais l’autre est donné comme présent. La réflexion sur la bêtise n’est jamais un calme discernement, comme la recherche d’une vérité immuable qu’un Malebranche menait après avoir tiré les rideaux de son cabinet de travail. Elle est au contraire mise en question du sens de l’homme dans le monde. Au-delà des normes il y a les valeurs. Le sot est celui qui ne pouvant atteindre les valeurs qui fondent l’évaluation se constituera un système raisonnable justifiant un point de vue dans lequel il n’aura plus à penser.

Mais le manque de discernement se trouvera aussi dans l’engourdissement de la pensée que constitue la routine. Qu’on se rappelle ici la signification du mythe d’Er. Platon nous montre celui qui choisit le premier s’engager d’une façon impatiente et imprudente dans la vie d’un tyran [11]. Il n’examine pas ce à quoi l’expose son choix ; il a bonne conscience ! Il s’est laissé surprendre, car il n’était pas habitué au discernement. C’était une âme habituée. Il agissait conformément au bien dans son autre vie, mais il n’était pas exercé au jugement. Il avait peu souffert ; la réflexion lui était inutile. Il pensait savoir d’emblée ce qu’il fallait faire. Par son choix inconsidéré, il s’est puni lui-même. C’est un faible parce qu’il a été lâche devant l’exigence de réflexion. C’est l’homme de la facilité qui est condamné en lui. Ce brave homme, trop ami de l’ordre, n’était qu’un sot. Il a pris l’ordre pour une fin en soi. Il veut le diriger dans son autre vie ; il en sera victime. Dans son ancienne vie, il n’a pas vraiment agi ; c’est l’habitude de l’activité moyenne qui agissait pour lui. Ainsi cet homme n’est pas coupable d’avoir choisi un mauvais style de vie ; il est coupable d’avoir refusé l’exercice de la pensée dans la vie antérieure. Il a pu être récompensé des actes bons – pendant mille ans – mais ce n’est plus d’actes qu’il s’agit ici, bien plutôt de qualité d’âme. L’homme va payer son inconscience métaphysique ; il ne sait pas ce que c’est qu’être homme. Il ne suffit pas pour cela d’agir. Il faut penser le sens de ses actes. L’acte mécanique n’est qu’une paresse d’esprit.

Le discernement, comme les analyses précédentes l’ont montré, ne concerne pas seulement le donné immédiat. Il vise la possibilité de dépasser sans cesse ce qu’il vient de reconnaître. Il a, selon l’expression de Malebranche, toujours du « mouvement pour aller plus loin », Chaque savant sait qu’une loi physique n’est qu’une connaissance approchée et que celle-ci est remplacée par une autre pour rendre compte du réel d’une façon encore moins contingente. L’homme sensé reconnaîtra qu’il en est de même dans l’effort d’élucidation qu’il fait de ses propres problèmes pratiques. Un problème trop clair risque bien d’être trop superficiel et de ne pas être marqué du dynamisme de la pensée [12]. L’homme sensé sait qu’il ne doit pas arrêter sa pensée ; il sait qu’une volonté de réussite pratique ne possède qu’une part de vérité et que la vérité exige la contestation pour obtenir une vérité plus riche et plus profonde. La recherche de la vérité ouvre le désir d’infini de l’esprit. Aussi le sot peut seul croire que tout est donné dans une affirmation, dans une pensée prononcée. Seul l’esprit qui cherche à élucider de plus en plus sait que le discernement véritable conduira l’esprit toujours plus loin.

Le discernement n’est pas seulement aptitude à comprendre le présent ; il est surtout prévoyance de l’avenir. Il exige de celui qui le pratique la qualité d’être avisé. On se reproche à soi-même de n’avoir rien prévu. Mais on est en droit de le reprocher encore plus à ceux qui veulent sans compétence se mêler des affaires publiques et entrent ainsi dans l’histoire pour la faire, c’est-à-dire pour la préparer. Il ne s’agit pas seulement d’imprudence, ni même d’incapacité ou de manque de clairvoyance. La qualité de l’esprit est encore plus profondément en cause. Ainsi, à l’issue de la défaite de 1870, Taine écrivait à John Durand, son traducteur américain : « La sottise de nos gouvernants est inexplicable. Ils ignoraient tout, ils ne savaient ni le chiffre des soldats prussiens, ni l’état et la préparation de cette immense armée, ni la passion nationale des Allemands » [13] Ce discernement n’était pas une façon de voir, mais une nécessité d’agir. Il fallait aller se documenter de manière féconde sur les forces de l’adversaire, sur son état d’esprit. Il fallait prendre des initiatives pour former son jugement et préparer son action. Le projet fait partie de la pensée. Pour employer un mot qui a pris ses lettres de noblesse, la prospective est une façon réaliste de penser le temps, et d’expérimenter son existence.

L’homme intelligent est un homme habile. Nous venons de voir que le discernement prend l’allure d’une conduite de divination, de pressentiment de l’avenir pour le préparer. Mais l’impossibilité de découvrir ce qui est encore caché n’est pas pour autant un obstacle à l’aptitude au discernement. Il semble que celui-ci possède, par la souplesse de son esprit, la capacité de se mouvoir dans un univers dont il ne possède pas toutes les coordonnées ; c’est comme la disponibilité nécessaire à une visite que l’on fait dans une maison où l’on se rend pour la première fois. L’attention manifestée permet de ne pas choquer, de ne pas gaffer. On donne l’impression de savoir sans savoir. On dispose de l’univers et on semble deviner les harmoniques à chaque impression ressentie [14]. Le discernement fait appel à la perspicacité pour trouver la bonne conduite ; cela devient une habileté, presque un art. Celui qui peut ainsi discerner vit comme un sage dans le monde, il n’est plus dépendant des circonstances ; il apparaît comme le plus rusé des hommes, simplement parce qu’il est le plus sensible à ce qu’exige le monde de celui qui veut s’y mouvoir avec aisance.

Ce besoin de discernement n’est pas tellement rationnel ; la passion peut même le donner et c’est ainsi, par compensation dit Balzac, que l’esprit vient aux femmes. Il rapporte le cas d’un mari obligé de rester un soir au logis conjugal, acceptant de se faire servir un café par sa femme et constatant que celle-ci, piquée au jeu, n’est pas si sotte que cela. « Ce mari, homme assez supérieur, est tout étonné de trouver l’esprit de sa femme orné des connaissances les plus variées, le mot propre lui arrive avec une merveilleuse facilité ; son tact et sa délicatesse lui font saisir des aperçus d’une nouveauté gracieuse. Ce n’est plus la même femme. Elle remarque l’effet qu’elle produit sur son mari ; et, autant pour se venger de ses désirs, que pour faire admirer l’amant de qui elle tient, pour ainsi dire, les trésors de son esprit, elle s’anime, elle éblouit » [15]. La banalité de la routine quotidienne avait estompé les manifestations de l’esprit, et voici que l’esprit retrouve, dans la personne du mari, une occasion de montrer ses ressources, comme s’il s’agissait des premières rencontres avec un amant. Le dynamisme de la passion montre ce qu’il faut dire et faire. Là où apparemment il n’y avait plus rien à découvrir, voilà que l’on trouve des possibilités de pensée. Et l’esprit sera d’autant plus vif qu’il s’agit de passer par-dessus des jours de grisaille et d’habitude subies, de part et d’autre, dans une absence totale d’intérêt.

Ce souci du discernement peut aussi être mis en évidence par le biais d’une attitude spirituelle qui en fait fi. Les oiseaux et les lys des champs se dispensent de jugement et pourtant la qualité de leur comportement est inimitable pour l’homme. Mais, à l’autre bout de l’échelle des êtres, la sainteté récuse aussi le discernement. S’il ne s’agissait pas de la charité, on pourrait l’entendre de la sottise. « Elle excuse tout, espère tout, supporte tout » [16]. Cet aveuglement envers le réel, dans l’en deçà comme dans l’au-delà de l’humanité, de la moralité, conviennent à l’animal comme au saint, comme au stupide. Si devant la spiritualité divine la sagesse du monde est folie, il semble que celle-ci le lui rende bien ! On est amené à constater une homologie de structure entre les trois attitudes : animalité, sottise, sainteté ; la non-existence de la réflexion permettait l’établissement de la mesure, de la différence. Évidemment, les champs d’application ne sont pas les mêmes. L’animal possède son être dans la nature, le saint accède au sien dans la grâce divine. Le drame de la sottise vient de ce que son existence exige la recherche de valeurs qui nécessitent la prise de conscience de manque, de rupture ontologique, d’insuffisance ontique. L’accès à l’humanité passe par la saisie de ruptures et demande l’intervention de l’homme lui-même pour les compenser ; nul ne peut échapper à ce devoir sous risque de manquer l’humain en lui.

Notons enfin que cette exigence de discernement ne saurait porter sur la bêtise elle-même. Dans le cours de ses réflexions, saint Augustin a rencontré ce problème et posant que le sage connaît en Dieu, il risque ainsi de situer la sottise en Dieu, ce qu’il trouve impie ! Mais pouvoir bien penser, c’est avoir échappé à la sottise. L’homme dans la plénitude de la pensée ne court plus le risque de rencontrer la sottise, et n’aura donc plus à la chercher en Dieu. Se demander ce qu’est la sottise, c’était en rester tributaire. Ce n’est pas la réflexion qui saura ce que la sottise peut être, car la sottise lui permet par réaction précisément de se manifester. La pensée claire ne peut savoir ce qu’est la sottise qui n’est que ténèbre de l’esprit. « Quiconque veut éviter la sottise n’est pas pour autant obligé de la connaître, mais il lui faut s’affliger de ne pouvoir connaître, à cause d’elle, ce qui peut se connaître, et sentir sa présence dans le fait, non qu’il la connaît mieux, mais qu’il connaît moins le reste » [17]. Ce n’est donc pas dans son cheminement que la bêtise peut vraiment devenir compréhensible. Celui-ci a besoin d’être éclairé d’une façon plus complète par référence au comportement de la personne sotte, au conditionnement de sa psychologie, à sa façon d’incarner ses valeurs. On pourrait dire que l’option pour la bêtise précède la manifestation de celle-ci.

Lire la partie suivante : l’un et le multiple


[1Regulae ad directionem ingenii, éd. Adarn-Tannery, t. X, p. 368 ; trad. G. Le Roy, Boivin, 1933, p. 21.

[2Ibid., p. 369 ; trad. p. 23.

[3Méditations métaphysiques, IV, éd. Adam-Tannery, t, IX, p. 46.

[4Malebranche, Recherche de la vérité, IV, III, § 3 (Vrin, Œuvres complètes, t. II, 1963, p. 33). Plotin, de son côté, associera la chute de l’âme à une fatigue (Ennéades, IV, 8, 4).

[5De Trinitate, III, ro, 21 (Patrologie latine, t. 42, col. 881 ; trad. Bibliothèque augustinienne, t. 15, pp. 317-319).

[6Histoire de l’idée de nature, Albin Michel, 1969, pp. 28-29.

[7Descartes, Lettre à Elisabeth (15 septembre 1645), éd. Adam-Tannery, t. IV, p. 291.

[8Ibid., p. 295.

[9Maximes et pensées, « 10/18 », 1963, pp. 66-67

[10La position de cet aspect de la réflexion nietzschéenne se trouve dans Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, Presses Universitaires de France, 1962, pp. 118-126.

[11République, X, 619 b-c ; cf. Phédon, 81 d - 82 b.

[12On peut évoquer ici ce texte de Leibniz, Monadologie, 61, éd. Jalabert, Aubier, 1962, p. 501 : « Une âme ne peut lire en elle-même que ce qui y est représenté distinctement ; elle ne saurait développer tout d’un coup ses replis, car ils vont à l’infini. »

[13Cité par Michel Mohrt, Les intellectuels devant la défaite (1870), Corréa, 1942, p. 100.

[14On peut évoquer ce texte du roman posthume de Giraudoux, La menteuse, Grasset, 1969, p. 123 : « Il y a vraiment une différence entre un homme intelligent et un homme qui ne l’est pas : c’est que le premier, même quand il ne devine pas, ne brise rien, ne détruit rien, circule entre les meubles les plus fragiles de l’âme comme un chat entre des cristaux. Reginald, qui ne savait et ne devinait rien, n’eut pas un mot, pas un geste qui fût ignorant. »

[15Balzac, Physiologie du mariage, Pléiade, t, X, 1966, p. 873.

[16Paul, Corinthiens (I), XIII, 7.

[17Saint Augustin, De Ordine, II, I, 10, trad. R. Jolivet, modifiée, Bibliothèque augustinienne, t. 4, p. 381.


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