« L’alliance entre le gauchisme et l’islamisme prétend éviter la guerre » (1/2)

mercredi 6 novembre 2019
par  LieuxCommuns

Retranscription de l’émission ’Offensive Sonore’ consacrée à la cartographie de l’islamo-gauchisme en France, diffusée le vendredi 21/07/2018 sur Radio Libertaire (89.4).

Les quelques ajouts ont été mis entre crochets et en notes.


Écouter l’émission :


Cyrille : Aujourd’hui, nous faisons une émission un peu spéciale. Il y a peu de temps le site Lieux Communs, en collaboration avec Offensive Sonore, a sorti une cartographie de l’islamo-gauchisme. C’est un thème que l’on a abordé à divers moments, concernant les problèmes de l’islam, de l’islamisme en France et de ses relais à gauche. Là on a sorti une infographie avec pas mal de noms assez connus. On a invité Rimso qui est un ancien du groupe Offensive Libertaire et Sociale et qui n’a pas forcément la même opinion que nous sur ce sujet. On va organiser un petit débat, avec Damien, Quentin de Lieux Communs et moi – donc on va dire deux personnes affiliées Offensive Sonore, trois personnes avec Rimso, et une personne de Lieux Communs. On va parler principalement du phénomène islamo-gauchiste. La première question, s’adresse à Quentin qui a créé (avec moi et un peu Damien) cette cartographie : pourquoi s’attaquer à l’islamo-gauchisme ? Qu’est-ce que l’islamo-gauchisme ? Alors brièvement en fait puisque après on va revenir sur ces questions d’islam, de gauchisme et finir sur la question de l’islamo-gauchisme.

Quentin : La question d l’islamo-gauchisme a émergé au sein de Lieux Communs aux alentours de 2011, notamment, la période des soulèvements arabes. Nous avions fait un reportage en Tunisie – on s’était occupé du cas tunisien – et évidemment on critiquait, nous, d’un point de vue libertaire, l’islam en tant que religion historique, donc en tant que système d’oppression. Et on a eu un certain nombre de critiques venant de la gauche et de l’extrême gauche nous traitant évidemment de tous les noms puisque nous critiquions une chose qui était apparemment hors critique : l’islam et les musulmans en général. Donc on s’est intéressé au sujet – bon ça avait commencé un peu avant malgré tout, mais ça a été un point de bascule – en se penchant sur le sujet on a trouvé effectivement énormément de fondements historiques et idéologiques à cette notion d’islamo-gauchisme. Ça a représenté une préoccupation pour nous durant quelque temps, on a donc on a fait quelques conférences notamment à Grenoble à la librairie Antigone , on a produit des tracts, quelques textes aussi et deux brochures sur la question de l’islamisme, de l’islamo-gauchisme, de l’islamophobie. La cartographie est en fait une forme d’aboutissement de tout ça et on est plutôt fier de la présenter.

L’islamo-gauchisme, on peut le résumer à peu près comme suit, c’est assez simple : c’est l’alliance entre le gauchisme, c’est à dire la dégénérescence de la pensée – ou de ce qui a été la pensée ! – et la pratique révolutionnaire en France, et l’islamisme, c’est-à-dire un mouvement relativement récent dans l’histoire de l’islam, de radicalisation de la doctrine et qui vise une propagation mondiale et un durcissement du dogme. Ce sont des phénomènes qui sont assez présents dans l’actualité, de plus en plus présents même, et on pense que ça ne va pas finir… L’alliance entre le gauchisme et l’islamisme a pour nous de beaux jours devant elle parce que c’est un mouvement qui prétend éviter la guerre ; c’est pour ça que ce discours est très porteur, c’est un discours qui dit qu’il veut la paix : « on veut la paix entre les civilisations, on veut la paix entre les cultures, on veut la paix entre les autochtones et les immigrés, etc ». Donc c’est très attirant et très séduisant. Mais au fond, nous y voyons en fait une dynamique d’aliénations multiples. D’où la cartographie.

C : La cartographie est disponible sur le site de Lieux Communs, vous pouvez donc la regarder en même temps que vous écoutez l’émission… Rimso, tu as quelque chose à dire ?

Rimso : L’introduction est plutôt claire. Après il faudrait se demander : comment ce phénomène d’islamo-gauchisme est arrivé ? C’est sous couvert d’anti impérialisme, de défense des plus opprimés qui sont tributaires du gauchisme ou du label « gauchistes ». On a vu ces phénomènes arriver qui après ont pu être amplifiées par un manque de débouchés pour une jeunesse qui se sentait plus proche de ces codes-là pour se mettre en rébellion…

Sur le gauchisme…

C : On aborde tout de suite le sujet… Je ne sais pas, mais on voulait dérouler un plan… On peut commencer par le gauchisme. Et on va on va aborder l’islam un peu après… Dans le gauchisme il y a la question du sujet révolutionnaire qui revient souvent. C’est un peu la question de Rimso : il n’y a plus, finalement, l’ouvrier d’antan, le prolétaire qu’on attendait donc maintenant on parie sur le « Beur », comme on disait dans les années 80, maintenant sur « L’arabe » qui est hyper révolté, hyper opprimé, etc

Q : Je ne vais l’apprendre à personne sur Radio Libertaire, mais il y a eu effectivement un effondrement des mouvements révolutionnaires qui ont existé, on va dire, jusqu’au milieu du XXe siècle et dont la gauche se réclamait. C’est alors la fin de ce qu’on a appelé le mouvement ouvrier – qui n’était pas que ouvrier, qui avait un ou deux siècles d’existence, qui a été absolument énorme – et dont la disparition a plongé la gauche dans le plus grand désarroi évidemment. En parallèle, le totalitarisme russe, dans lequel la gauche avait énormément espéré, a été une catastrophe absolue, c’est-à dire a discrédité une grande partie des idéologies de gauche, d’abord avec l’URSS et après évidemment dans les années soixante-dix avec le maoïsme, puis tout le reste. Autrement dit la gauche s’est épuisée à travers le XXe siècle, il n’y a plus réellement de texture, de contenus de la pensée, ou plutôt dans le discours de gauche, il n’y a plus de perspective de transformation de la réalité sociale et on se retrouve partout en Occident, en Europe avec une gauche gestionnaire qui ne fait plus que gérer l’existant. Toute cette gauche-là, pour se trouver un peu de contenu, un peu d’existence – notamment lors de l’arrivée de Mitterrand au pouvoir qui a été vraiment le moment de l’institutionnalisation de cette gauche – a trouvé dans l’anti-lepénisme un débouché extraordinaire : c’est-à-dire dans l’ « antifascisme », qui était un classique de la gauche du XXe siècle. Dans l’anti-lepénisme, elle s’est trouvé un faire-valoir assez extraordinaire : on combat le fascisme au profit de la diversité, de ce qui, au fil du temps, est devenu ce qu’on appelle maintenant le multiculturalisme, qui est la dernière utopie de la gauche en fait. Alors dire « antifascisme », c’est quand même extrêmement exagéré ! Parce que le Front National, on peut lui reprocher beaucoup de choses, mais il n’est pas réellement un fascisme au sens de ce que l’histoire a connu… Mais ça sert de béquille. Donc la gauche s’est récupérée là-dessus et évidemment tous les affects positifs qui étaient projetés vers l’ouvrier, la mythologie de l’ouvrier révolutionnaire, ont été peu à peu transférés, décalés vers les peuples du Tiers- Monde : ça a été le grand mouvement du tiers-mondisme, les grands espoirs en tous cas du tiers-mondisme, et puis l’étranger en général et l’immigré en particulier. Donc l’immigré est devenu, à peu près dans les années 80-90, le nouveau sujet d’intérêt de la gauche. Et Terra Nova, donc tout dernièrement, le centre de gravité de la gauche, on se souvient il y a quelques années, a dit que la cible de la gauche était les minorités ethniques, les immigrés et les femmes, les homosexuels. C’était la nouvelle doctrine de la gauche mais qui en fait avait été inventée bien avant.

Donc nous voici avec une gauche qui est obligée maintenant – c’est son existence qui est en jeu – de prendre la défense des « nouveaux opprimés » – des gens qu’elle détermine donc comme « nouveaux opprimés » que sont les immigrés, les étrangers... Et quoi qu’ils fassent et quoi qu’ils racontent, ce sont des gens qui représentent, pour elle, le Salut, c’est-à-dire la possibilité de modifier les sociétés occidentales pour en faire des sociétés multiculturelles.

Le fondement du gauchisme contemporain, je pense qu’il se trouve là. Nous sommes à peu près de la même génération, nous avons grandi, nous, à gauche, à l’extrême gauche, dans le milieu libertaire, dans cet anti-lepénisme où a priori l’immigré était quelqu’un de très sympathique, qui apporte énormément de choses, la richesse de la culture, etc. Mais évidemment, dans le pack, il y avait l’islam. Donc l’islam a été valorisé aussi, notamment à partir de ces années-là, et la réalité de l’islam dans les pays musulmans et en France a été largement déniée, minimisée, excusée en permanence. Aujourd’hui, on arrive au bout de ce processus-là… Du côté de la gauche, et de l’extrême gauche qui radicalise ses positions, et qui font donc comme Badiou le dit, de l’immigré un « prolétariat nomade »– c’est évidemment débile mais là il exprime en quelques mots l’idéologie fondamentale de la gauche.

R : Question ingénue : tu parles de gauche, de gauchisme, mais il y a différentes strates. Il y a le gouvernement, les gouvernements successifs qui ont monté le Front National pour pouvoir exister face à la droite, une gauche institutionnelle, il y a le gauchiste qui va s’opposer aussi de façon soi-disant révolutionnaire à l’ordre établi, à l’impérialisme ou encore les gens de gauche qui sont passés radicaux et qui vont radicaliser le soutien aux immigrés, à l’islam politique… Est-ce qu’il n’y a pas aussi des réflexes pavloviens qui consistent à se dire qu’il faut défendre [les immigrés, les étrangers, les musulmans] parce qu’ils sont désignés comme « mauvaises personnes » pour les tenants de l’ordre établi dans une société française encore pétrie de catholicisme ? Si eux pensent blanc, nous on doit penser noir…

C : C’est intéressant cette question-là, parce que ce qui revient souvent en fait c’est ça : ce sont des victimes, etc. Mais on pourrait dire la même chose de la France Périphérique, des lepénistes par exemple : tous sont des victimes du système, ils votent FN parce qu’ils n’ont pas d’autre solution, ils ont été abandonnés, etc. Mais là on a des gens qui revendiquent… Quand on parle du voile par exemple, de l’affaire de voile, etc. on dit : « Ça n’a pas d’importance » mais c’est comme si les gens avaient de grands autocollants « Manif Pour Tous » en permanence sur leur t-shirt et qu’on dirait : « Non, mais ça ne pose aucun problème ». Il y a une idéologie derrière ça, ce n’est pas une culture, c’est une religion, une religion pétrie d’idéologie. L’islam propose une société, c’est un projet de société qui est ultra réactionnaire. Donc si on va dans ce sens-là en disant « oui ce sont des victimes », il y a d’autres victimes qui ne pensent pas « bien », de notre point de vue, et on s’étonne que, par exemple, des gens qui défendent les opprimés ne nous disent pas : « ah bah non, mais ils ont raison de voter Le Pen donc il faut voter Le Pen ». Quel est cet intérêt de dire : « ils sont opprimés donc ils ont raison  » ? Quelle est cette façon de penser ? Il y a des gens qui ont eu l’audace de dire « voilà certains skinheads ce sont des victimes  » : ça a fait un tollé au sein de la gauche ! Alors que je pense que c’était vrai… On n’a pas à défendre des gens sous prétexte qu’ils sont opprimés, on n’a pas à les excuser ou quoi que ce soit. Et ça, c’est un phénomène vraiment que je n’explique pas autrement que par la notion de sujet révolutionnaire : « C’est le sujet révolutionnaire, pas touche ! ».

Sur l’islamisme…

Daman : Par exemple on avait vu quand Mariam Pougetoux, qui était une femme voilée, a été élu à la tête de l’UNEF à Paris IV. Il y avait un argument face aux critiques qui disaient « Pourquoi l’UNEF qui est laïque et féministe serait représentée par une femme voilée ? » qui consistait à répondre que peut-être justement en incorporant ces religieux dans un syndicat féministe et laïque on pourrait peut-être leur apporter d’autres idées et peut-être les amener à se remettre en question. À l’inverse si on dit qu’on exclue chaque femme voilée de nos groupes, au contraire on alimente un repli identitaire, religieux et communautaire.

Q : Oui, la question est effectivement importante, c’est celle du dialogue. Il faudrait arriver à convertir ces gens-là à la modernité telle qu’on la conçoit, c’est-à-dire un projet de société de liberté d’égalité, de fraternité, de justice sociale, etc. Le principe est là et ça a été le rôle du mouvement ouvrier, qui a intégré successivement les vagues migratoires depuis cent cinquante ans. Lorsque les polonais notamment sont arrivés, ils étaient très catholiques, ils remplissaient les églises qui s’étaient vidées, et peu à peu ils se sont intégrés, se sont assimilés, ils sont devenus français, ils sont devenus aussi athée que nous, je crois – je n’ai pas vu d’étude particulière mais ne je crois pas que les descendants de polonais aujourd’hui soient particulièrement actifs dans les églises, ce serait plus l’Afrique subsaharienne de ce que j’en sais, et les Antilles. C’est la question du rapport de force en fait. De l’autre côté, il y a aussi un dialogue avec la culture. On a aussi peut-être des choses effectivement à apprendre de ces autres cultures et c’est ce qui s’est passé là aussi dans les vagues migratoires : les Italiens, les Espagnols, etc. ont chacun apporté quelque chose à la population française.

Mais je voudrais revenir justement sur ce rapport de force-là, ce dialogue qui doit être possible. Je voudrais y revenir en parlant maintenant de la question de l’islam puisqu’on a parlé du gauchisme. Si on parle de l’islam maintenant, qu’est-ce que l’on peut en dire ?
Le mouvement islamiste auquel on a affaire est un mouvement relativement récent. Il s’alimente à mon avis à trois sources.
La première est d’abord d’ordre historique. Le monde musulman à découvert, on va dire au cours du XIXe siècle, l’Occident. Le monde musulman était sous domination ottomane, en sommeil depuis au moins 400 ans, il ne s’y passait quasiment rien. D’un seul coup, l’Occident a surgi avec sa Science, avec de nouvelles mœurs, avec une nouvelle façon de penser, une philosophie, avec une technologie particulière et a dominé intellectuellement d’abord, militairement ensuite et politiquement enfin, le monde musulman. Il a donc été profondément bousculé par cette rencontre et il en est sorti un mouvement modernisateur de l’islam – ce sont des musulmans modérés on peut dire – et un mouvement islamiste. Là on est au début du XXe siècle en gros et le mouvement islamiste est une réaction de crispation : on se protège en face de l’étranger, l’Occident, qui agresse militairement et politiquement mais surtout intellectuellement : il met en doute la vérité du dogme coranique et ça, c’est insupportable. C’est la première des sources de l’islamisme ; c’est une réaction en face de la modernité, en face de l’Occident.
La deuxième source est liée…

C : … tous ça, ce sont les mouvements des salafistes, des Frères Musulmans, du wahabisme...

Q : Voilà. Pour fixer les idées, le mouvement de base ce sont les Frères Musulmans d’Al Banna, donc un réseau tentaculaire qui couvre une grande partie du monde, et qui a été fondé en 1927…

C : … fondés en partie d’inspiration fasciste.

Q : Tout à fait. On pourrait parler des connexions avec les totalitarismes bolchéviques et hitlériens. Et du côté du Pakistan on a la création du Tabligh, à peu près au même moment, un an plus tard, la coïncidence est assez frappante. Donc première source de l’islamisme, la réaction du monde musulman en face de l’Occident.
Deuxième source, l’affaiblissement de ce même Occident. C’est-à-dire, cela rejoint ce que j’ai dit à propos du gauchisme, la fin des mouvements ouvriers a annoncé le déclin, ou le début du déclin de l’Occident, ce que Castoriadis, qui est un de nos grands inspirateurs à Lieux Communs, a appelé le « délabrement de l’Occident ». La force vitale quitte l’Occident et le grand mouvement d’émancipation qu’il a incarné durant des siècles est en train de s’affaiblir. L’islamisme, en voyant l’Occident qui s’affaiblit du point de vue culturel, scientifique, du point de vue des mœurs, sous énormément d’aspects, les islamistes en ont conclu que ce modèle de société était un échec et que l’islam était d’autant plus légitime. Ça c’est une chose qu’on entend couramment lorsqu’on discute avec les islamistes. C’est ce que j’avais entendu notamment en Tunisie à propos de Fukushima : « Regardez, l’Occident est en train de s’autodétruire, regardez la pollution, regardez le déclin des mœurs ». Et ce sont des réalités qui existent malgré tout ici… « L’islam est la solution », c’est le slogan des Frères Musulmans. Donc deuxième source de l’islamisme, le délabrement de l’Occident.
Troisième source, et je finis là-dessus : l’échec des décolonisations dans le monde musulman. On en parlait hors antenne : les décolonisations ont été un phénomène extrêmement important et salutaire, la plupart des pays ont réussi à « développer » des industries, un cadre national, une république, des institutions – je pense à l’Asie du Sud-Est, à l’Inde… Mais cela a échoué en Afrique Noire, en grande partie, et ça a échoué, surtout, dans les pays musulmans qui vivent maintenant uniquement dans des régimes dictatoriaux et des régimes de rentes sur les hydrocarbures, le pétrole, le gaz, un peu moins le charbon. Donc sans aucun développement économique. Ces Indépendances sont donc des échecs, très profondément, d’où l’immigration et d’où l’humiliation  : on s’est libéré de l’Occident mais on sait pas embrayer sur autre chose. Et la manière que les mouvements de décolonisation ont trouvé dans les pays musulmans pour s’en sortir, c’est de retomber sur l’identité musulmane. Alors qu’au Maghreb par exemple, l’identité maghrébine n’est pas réductible à l’islam, loin de là, il y a eu un grand mouvement de ré-arabisation et de ré-islamisation au moment des décolonisations. C’est un phénomène qui a boosté l’islamisme, en quelque sorte, la révolution iranienne en découle et à partir de là, la question de l’islam est devenue une question géopolitique mondiale vraiment importante.

Tout ça, c’était pour répondre de manière un peu approfondie à ce que tu disais, Daman. Lorsqu’on dit qu’il faut accueillir partout les femmes voilées pour discuter, il faut comprendre le rapport de force. Nous en Occident, il faut comprendre qu’on a certes un passé glorieux – on peut se réclamer de beaucoup de choses, d’un autre côté, il y en a beaucoup qui sont très critiquables – mais surtout nous sommes en train de perdre la guerre des idées : nous n’avons plus grand choses à proposer, à part la société de consommation et des droits hérités des luttes du passé. En face, par contre, l’islamisme est en pleine expansion, c’est un mouvement qui vient de plus d’un siècle, qui s’est généralisé aux trois quarts de la planète et en face duquel l’Occident recule et ne sait plus trop quoi répondre.

R : C’est une question qui me vient mais à propos des zones géographiques, il y a des pans entiers de territoires comme l’Amérique du Sud où c’est une autre forme de fondamentalisme, plutôt néo-américains, les fondamentalismes born again et compagnie qui sont là. Il y a là une autre histoire géo-stratégique qui fait que l’islam peut percer dans certains territoires et d’autre non.

Q : Tout à fait. Le cas de l’Amérique Latine est différent, en effet. Mais ce sont des pays qui sont aussi en butte à la fin de l’Occident en quelque sorte, et pour lequel la religion tient lieu de politique. Ce sont en grande partie des territoires qui sont livrés partiellement aux narcotrafiquants, à la corruption généralisée, beaucoup de problèmes de base mais en tout cas, c’est un territoire qui est effectivement épargné par la question de l’islamisme. L’Amérique du Nord aussi en grande partie même si au Québec et au Canada, il commence à arriver très sérieusement là-bas.

Mais pour donner un peu une image de ce dont on parle là : j’ai parlé de temporalité pour dire que l’islamisme date de plus d’un siècle – en termes géographiques, on parle d’une zone qui va du Maroc à l’Indonésie en passant par l’Afghanistan, le Pakistan, le Yémen, les Comores… Et il y a eu un attentat anti-chiite en Afrique du Sud, la semaine dernière… Bon, évidemment, il y a tout le Moyen-Orient, la Syrie, l’Irak... Il y a le Maghreb. On parle là évidemment de l’islamisme qui est en train d’arriver, qui s’installe en Europe, très fortement. On devrait aussi parler de la Russie et de la Tchétchénie, de la Chine avec la sécession musulmane du Xinjiang… Voilà : c’est un phénomène mondial. C’est ça qu’il faut avoir en tête, sinon dans les discussions on risque de tomber dans un ethno-centrisme en disant : « Oui, mais nous en France… Oui, mais nous à Paris… Oui, mais moi dans ma classe sociale… Oui mais dans cette petite zone… il se passe rien ! ». Voilà, c’est ça l’islamisme : c’est une finalité mondiale et qui, pour préparer un peu la discussion suivante, ressemble beaucoup à ce qui a été le communisme du XXe siècle.

Détour par le christianisme…

D : Du coup est-ce que vous préparez quelque chose sur les mouvements évangélistes qui racolent en banlieue parisienne aussi bien que dans toute l’Afrique, aux États-Unis, qu’en Amérique du Sud, qui ont beaucoup d’argent et qui font une vraie offensive politique ?

Q : Ça, c’est un problème qui va se poser prochainement en banlieue ; lorsque j’y habitais j’ai vu s’installer quelques églises évangélistes et les affiches collées se multipliaient. C’est un problème qu’il faudrait poser parce qu’on va notamment voir l’affrontement, à un moment donné, entre les populations islamistes et les populations évangéliques, sur le terrain religieux. Moi, je ne me suis pas intéressé à ça, on peut s’y intéresser, mais la dimension n’est pas tout à fait la même parce que même une société où les évangélistes ont une influence, ce n’est pas l’équivalent de sociétés musulmanes telles qu’on peut les vivre au Mali sous domination de Daech, sous Boko Haram, dans l’État Islamique du Caucase, etc. On n’en est pas encore là.

Mais pour répondre plus profondément à ta question : il est pas question de hiérarchiser les luttes, c’est très clair. Nous, ici, nous luttons contre toutes les religions. Il se trouve que la religion musulmane est à l’offensive mondiale, il est possible que ce ne soit bientôt plus la seule et qu’elle montre au contraire l’exemple à beaucoup d’autres. Les évangélistes vont effectivement rentrer en lice et deviendront très certainement un adversaire redoutable.

C : Pour recentrer sur l’islam, ou l’islamisme plutôt, c’est vrai qu’on a tendance à entendre qu’on en fait beaucoup sur l’islam. Il y a beaucoup de gens, c’est naturel, qui n’ont pas lu le Coran, qui ne connaissent pas vraiment le projet islamiste et qui répondent que l’islam serait une religion de paix ; que finalement, c’est un peu le Nouveau Testament numéro deux, qu’il n’y a pas vraiment de différence. C’est vrai que quand on s’intéresse un peu au sujet, c’est quand même assez différent du Nouveau Testament. Le Nouveau Testament c’est un peu notre référence en tant qu’occidentaux et qui est d’ailleurs en énorme contradiction avec l’Ancien Testament. Alors le Coran, c’est un peu un retour « puissance deux » de l’Ancien Testament : c’est un livre qui parle énormément de conquête, d’appel à tuer les mécréants, etc. Et qui est aussi un projet politique. C’est la différence avec le Nouveau Testament : là c’est l’histoire de jésus, qui ne parle pas des juifs donc il n’y a pas de conflits interconfessionnels à ce moment-là, puisque finalement c’est un schisme du monde juif, le Nouveau Testament. Alors qu’on a vraiment dans le Coran – alors tout le monde ne se réfère pas forcément au même texte, je ne suis pas spécialiste ni islamologue, c’est pas le sujet – il y a vraiment une différence entre l’islam et les deux précédentes religions, notamment par rapport à la diffusion de la religion : il n’y a pas une volonté chez les juifs de s’étendre et il n’y a pas la même volonté non plus dans le Nouveau Testament qui est très porté sur le péché intérieur, etc. Dans le Coran, là, il y a une volonté vraiment de châtier les ennemis et les incroyants et ça c’est difficile à entendre, quand on a une culture chrétienne et aussi une culture antifasciste et antiraciste : il faut se pencher quand même sur la particularité de l’islam. Bon, c’était une transition vers le deuxième thème : qu’est ce que l’islam et qu’est-ce que l’islamiste ?

R : C’est intéressant, mais certains vont dire : « Mais qu’est ce que tu fais de tout le pouvoir qui était clérical, royal et toutes les croisades : il y a des similitudes entre les croisés qu’ils soient chrétiens ou islamistes ».

Q : Absolument. Pour bien comprendre il faut admettre que le christianisme et l’islam sont en quelque sorte le décalque l’un de l’autre. C’est-à-dire que tu parlais du message de Jésus – enfin ce personnage de Jésus dont il est question et qui porte effectivement un message de paix, d’introspection, de profondeur… Bon, qui est en fait d’origine grecque [1] – et qui a donné lieu, tu as tout à fait raison, à une Église, aux conquêtes de l’Amérique du Sud par les conquistadors, à l’Inquisition, aux Croisades, à la bureaucratie des évêques, etc. On a là une contradiction : on a un message à l’origine, une mystique en quelque sorte – lisez le Nouveau Testament, les Évangiles de Mathieu, de Marc, etc. ce n’est pas passionnant mais c’est quelque chose de mystique et on comprend mal l’histoire du christianisme en lisant ça… L’islam au contraire est né dans la guerre, dans et par la guerre : Mahomet y est un guerrier. Tu as tout à fait raison de le préciser, nous sommes des gens de culture chrétienne, qu’on le veuille ou non, on a plus ou moins grandi dans cet imaginaire chrétien, même si nous sommes athées radicaux : on est habitué à un Jésus gentil, un baba cool qui prêchent la paix. Ce n’est pas du tout le cas de Mahomet. Les Hadiths, les pseudos-paroles rapportées de Mahomet et le Coran en témoignent : c’était un guerrier, c’est un chef de guerre, un seigneur de guerre qui fonde une société, qui fonde un empire. Donc ce n’est pas du tout la même religion. Et pourtant, là aussi, si on regarde le fil de l’histoire on se retrouve avec des sociétés musulmanes qui se sont peu à peu pacifiées et sont arrivées à peu près à un niveau, si on veut, une respectabilité à peu près égale de celle des sociétés chrétiennes du Moyen-Âge : Il valait mieux être juif chez les musulmans au Moyen-Âge qu’en Occident, ça c’est très clair. C’est-à-dire qu’il y a comme un mouvement historique [convergent] qui fait que les sociétés, finalement, parviennent à s’égaliser au fil du temps. Mais à l’origine le message n’est pas du tout le même. Et les salafistes, les wahhabites et les Frères Musulmans – qui sont tous islamistes – veulent revenir à l’origine du Coran, à l’origine de la fondation – les salaf’, ce sont les compagnons du prophète. Et revenir à l’origine du Coran, ça veut dire revenir à une religion de guerre. Nous, on s’imagine parce que nous sommes des Bisounours, que toutes les religions prêchent la paix, la tolérance et le respect – RATP : Religion d’Amour, de Tolérance et de Paix – c’est pas le cas du tout : l’islam, littéralement, n’est pas du tout une RATP…

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Seconde partie disponible ici



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