« Le bordel des conspirations et la conspiration des bordels »

Cornelius Castoriadis
jeudi 20 septembre 2018
par  LieuxCommuns

Partie inachevée intitulée « Le tiers-Monde », rédigée en 1983, incluse dans le chapitre « Le rapport des forces vives : stratégie russe et non-stratégie américaine » qui devait s’inclure dans le second volume prévu de « Devant la Guerre », publié dans « Guerre et théories de la guerre. Écrits politiques 1945-1997 », VI, Sandre, 2016, pp. 472-474.


Depuis trente-cinq ans, la politique américaine est incapable de sortir de ce dilemme : soutien des régimes pro-américains ou anti-russes (anti-communistes) quels qu’ils soient ; et velléités de soutien à des régimes « libéraux » et « réformistes ». En réalité, il n’y a pas eu balancement entre ces deux politiques : le choix a été presque toujours en faveur du premier terme. Mais bien entendu – comme les événements l’ont montré avec une navrante monotonie – le résultat a été dans le « meilleur » des cas la perpétuation et l’aggravation d’une situation sociale et politique instable sinon explosive dans les pays concernés ; et dans le « pire » des cas le renversement des régimes pro-américains, et l’installation de régimes franchement ou indirectement pro-russes.

Ni l’incapacité de la politique américaine à sortir de cette antinomie, ni son « choix » consistant et répété en faveur des régimes réactionnaires et autoritaires (quasi-fascistes ou analogues) ne sont simplement un résultat de la myopie et de l’aveuglement (qui y sont, certes, pour beaucoup). Il y a d’abord, certes, la nature, la constitution, l’organisation mentale des parties concernées de l’establishment américain ; la prépondérance des intérêts particuliers ; la vue à court terme de ces mêmes intérêts. Le conflit social dans ces pays est « ignoré » ; lorsqu’il éclate au grand jour, il est imputé à des meneurs communistes. Pour ne citer qu’un exemple entre cent : depuis de longues années, les grands journaux « libéraux » américains décrivent les conditions de vie atroces et l’exploitation sans frein auxquelles sont soumis les paysans brésiliens en général, ceux du Nord-Est en particulier. Mais lorsque ces mêmes paysans passeront à la lutte armée, ces mêmes journaux dénonceront – comme ils l’ont fait dans tous les cas analogues par le passé – les infiltrations « communistes » – lesquelles, finalement, deviendront bel et bien réalité, puisque les paysans en question doivent bien se procurer des armes quelque part. Même scénario en Afrique du Sud. Dire que ni la CIA, ni les militaires américains ne sont habitués à travailler avec des organisations de « centre gauche », ou même de « centre droit » dans ce type de pays serait faire de l’humour ; ils ont partie liée avec les éléments les plus réactionnaires, les plus corrompus (et les plus débiles) des couches dominantes locales. Il en va de même avec les grandes firmes américaines. En outre, à l’intérieur de l’establishment politico-militaro-espionnique américain se déroule une âpre lutte entre fractions et cliques qui accroît l’« irrationalité » des résultats finals ; ainsi, le coup des colonels en Grèce, en avril 1967 – qu’aucune « nécessité réelle » n’imposait – a selon toute probabilité eu le feu vert d’une des sous-mafias de la CIA. La question que se posent les héros de John Le Carré lorsque quelque chose d’apparemment incompréhensible se passe : est-ce une conspiration, ou simplement le bordel ? a une réponse facile dans le cas des services américains : c’est le bordel des conspirations et la conspiration des bordels. Tout cela est amplement connu et attesté dans le cas des pays d’Indochine, de la Corée du Sud, de l’Iran, du Chili, du Guatemala (et de l’Amérique latine en gros et en détail). Et tout cela continue, en Amérique latine toujours, aux Philippines, en Indonésie, en Thaïlande, en Turquie, dans les pays arabes du Golfe, en Égypte, au Maroc et en Afrique noire.

Mais il y a beaucoup plus, et plus important. Les faibles tentatives de soutenir des régimes ou courants « réformistes » ou « libéraux » – toujours à contre-cœur, et toujours sabotées par d’autres cliques de l’establishment américain – n’ont pratiquement jamais abouti, et ne peuvent pas aboutir. À la faiblesse de leurs promoteurs du côté américain correspond la faiblesse de leurs clients et récipiendaires dans les pays concernés. Y correspond aussi la quasi-impossibilité de tracer, même théoriquement, une voie cohérente de développement industriel dans un contexte libéral pour la grande majorité des pays qui n’appartiennent pas, du point de vue anthropologique et social-historique, au domaine « européen ». Brièvement parlant : un « développement industriel » des pays du Tiers Monde allant de pair avec un régime politique « libéral », celui-là renforçant celui-ci et réciproquement, s’avère impossible dans la plupart des cas. Car il n’y existe pas les porteurs sociaux d’un tel développement et de ce libéralisme.

Les Américains, et les rhéteurs « libéraux » de l’Occident, semblent penser – pour autant qu’ils pensent quelque chose – que le développement industriel et le passage à la société libérale (dite, à tort, « démocratique ») sont des fatalités, des virtualités irrésistibles inscrites dans les gènes humains, des God-given human potentialities, auxquelles ne s’opposeraient que des obstacles extérieurs et provisoires – les fameux « obstacles au développement », fournissant le titre de livres et d’articles qui remplissent des bibliothèques entières : obstacles purement négatifs, absence de ceci ou de cela ; ou obstacles simplement « irrationnels », au sens européo-centrique de ce terme. La même croyance est partagée par la « gauche », qui situe simplement ailleurs l’« obstacle » – la domination impérialiste, le néo-colonialisme, les multinationales, etc. _ [Le texte est inachevé. La partie rédigée de « Le rapport des forces vives » ne représente, d’après les notes de l’auteur, qu’un quart environ de ce qui était prévu.]


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