Les réfugiés de l’intérieur (3/3)

dimanche 21 janvier 2018
par  LieuxCommuns

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C’est vrai qu’il y a énormément de mythes sur les motivations de la venue en France. Par exemple, on entend encore des descendants d’immigrés raconter que « leurs ancêtres ont construit la France »…

V : Oui, c’est un des versants du discours culpabilisateur qui permet de monnayer en­suite une bonne conscience. Mais je n’en ai pas connu un seul qui descende réellement des quelques dizaines de milliers de Marocains ou d’Algériens que quelques entreprises françaises avaient recrutés dans les années 50… Et je ne crois pas qu’ils aient été empê­chés de repartir… Comme ce mythe s’évente peu à peu, aujourd’hui la grande affaire c’est de se trouver un ancêtre qui ait fait la guerre du côté français, les fameux « ti­railleurs sénégalais », sans se souvenir que ce sont les mêmes qui ont revendiqué ensuite la liberté de construire leur pays loin de la France… Pas sûr qu’ils auraient été fiers de voir leurs enfants la rejoindre puisqu’ils serviront, eux aussi, dans l’armée française en cas de conflit… C’est fou… De toute façon, c’est le peuple français, et pas que l’État, qui serait coupable et, à les entendre, ils viendraient demander justice, voire chercher vengeance. C’est la compétition victimaire, la concurrence ethnique, la commé­mo­ration communautaire… C’est évident qu’en grandissant avec ce genre de my­thes où les Fran­çais leur sont redevables de tout, éternellement, les gamins pètent litté­ralement des plombs. La municipalité de gauche cédait sur tout, pour avoir la paix. C’est pitoyable et suicidaire.

A : Pendant un peu plus d’un an et demi j’ai passé toutes mes vacances scolaires dans un village anciennement minier du fin fond de la France. À chacun de mes retours, j’é­tais frappée par le contraste avec notre cité de banlieue qui m’apparaissait opulente tant en termes d’accès aux services, à l’emploi et aux études qu’en termes de revenu par foyer en comparaison avec ce village moribond depuis la fermeture des mines. C’est dans ce village que j’ai rencontré la vraie pauvreté et la vraie relégation, le vrai sous-pro­létariat. Les quelques 700 habitants qui y vivaient étaient tous descendants de mi­neurs et pour certains descendants de maçons bâtisseurs des immeubles haussmanniens de Paris. La majorité des habitants étaient pauvres et certains dans une grande pré­carité : beaucoup de ceux qui avaient des potagers, ce n’était par pour manger bio et faire du jardinage, mais pour bouffer en bouclant les fins de mois. Et ils n’accusent pas les ban­lieues d’accaparer les politiques de la ville – ce qui est pourtant vrai, et à perte. Et en ce qui me concerne, pas une seule réaction xénophobe, ni des remarques ou des sous­-entendus. Rien. Tout le contraire même ! Alors quand tu vois les jeunes qui tien­nent le hall de ton immeuble, avec mille euros de fringues sur eux et leur smartphone dernier cri, pratiquer régulièrement le vol à l’arraché avec violence sur des femmes, des vieux ou des Chinois, et qui écoutent à longueur de journée rap et slam insultant la France et les Blancs…

V : La délinquance ici c’est de la rivalité ostentatoire, pas du tout une question de sur­vie. Les vols pour une escalope, c’est dans les campagnes. Ici, la question, c’est de pa­raître, d’avoir, de posséder, de dominer, de faire du fric. De délimiter un territoire, aussi, de revendiquer une mainmise sur une parcelle de la ville, voire la ville entière, d’en avoir le contrôle, d’y régner, d’en devenir le chef, le prince, le caïd : « C’est moi le pa­tron, ici ». Dans la banlieue d’où je suis issu, il n’était pas question de ça à l’époque, même si ça commençait… Je crois qu’il y a de plus en plus la volonté de ravager le pays – tout ça est explicite lorsqu’on écoute du rap, tu as raison – c’est-à-dire de le faire payer, dans tous les sens du terme. Il y a une mentalité de pillards. Mais aussi, je crois, au fond, une volonté de rendre le pays équivalent à celui que les parents ont quitté : si c’est autant la merde ici que là-bas, l’humiliation, finalement inexplicable, de l’échec des décolonisations, et de la fuite de l’indépendance de nos pays, sera effacée. C’est une manière très pratique de dépasser le tabou de la venue en France, une sorte d’acting-out, de passage à l’acte, dirait un psychiatre.

Pour vous, il y a une dimension psychiatrique ?

A : C’est peu de le dire ! Dans les années 80-90, la ghorba, l’exil, étaient un élément central des chansons arabes ou arabisantes – je pense à l’Orchestre National de Barbès – sur le mode du blues des esclaves américains, de la déportation. C’est évident que l’im­migration est une souffrance, ça a toujours été le cas : raison de plus pour expliquer les raisons de cette immigration ! Mais cette explication n’est jamais donnée aux des­cendants : on est là, c’est dur, c’est pas chez nous, chez nous c’est là-bas, mais c’est comme ça, Allah ghelb ! Il y a un véritable double-bind : reste dans ce pays, mais ce ne sera jamais le tien – du moins tel qu’il est. Donc évidemment, le ressentiment ne peut qu’exploser. À ça se rajoute un flux migratoire ininterrompu, croissant même, qui rejoue en permanence le trauma et renvoie aux origines, et la réalité multiculturelle, qui prive le pays vécu, à travers les situations locales, concrètes, de toute identité véritable à laquelle s’accrocher. On vit dans un hall d’aéroport où il n’y aurait plus que des arri­vées, peuplé d’étrangers ; chacun sa langue, sa culture, sa religion, sa façon d’habiter la rue, d’aborder un conflit, de draguer, de regarder, dans un lieu qui n’est à personne, qui est à prendre, à civiliser, en concurrence. Il n’y a plus de codes communs et les rapports de force eux-mêmes se placent sur des rapports minimaux, presque animaux. Ça fait pé­ter les plombs. C’est ce qui se passe dans les services de psychiatrie où bossait un co­pain, ou ceux de pédopsychiatrie où je travaille : les patients d’origine étrangère sont sur­re­présentés et les pathologies sont toujours accompagnées ou aggravées par des trou­bles dus à la migration, quand elle n’en semble pas une des causes principales. Mais ça ne se dit pas…

V : Globalement, l’ambiance est foncièrement dépressive, et puis, de temps en temps, c’est la fixation maniaque, l’émeute ou la baston, entre lascars, entre bandes, avec les flics… Dernièrement avec les migrants qui débarquaient… Cette bipolarité, comme on dit, on la retrouve facilement dans tout ce dont on vient de parler, cette forme de schizo­phrénie, mais qui a l’air compatible avec une autre forme de psychose latente… Par exemple, la manière de s’habiller est profondément pathologique. Des fois, en sortant, c’était telle­ment carnaval qu’on alternait la consternation et le fou rire… Côté filles, en caricaturant, tu as la sainte-nitouche bâchée de pied en cap ou le style « salope » – il n’y a pas d’autre terme, désolé – d’une laideur spectaculaire, avec des trucs fluo qui hyper-moulent la cellulite, avec tout un mélange entre les deux assez déconcertant : le legging ou le string qui dépasse et le hijab  !… N’importe quelle femme peut être belle, et je crois que la liberté vestimentaire l’a longtemps permis, mais là, on dirait que tout est fait pour soigneusement éviter l’élégance minimale… la décence, même… J’exagère, mais c’est pas loin. Le mauvais goût devient un filon inépuisable… Et alors côté mecs, t’as les boubous, les djellabas, les qamis, les kurtas, etc, et à côté cette mode racaille du pan­ta­lon qui descend sur les fesses, laissant apparaître le calbute et maintenant les raies poi­lues… Là, difficile de ne pas y voir une référence à l’univers carcéral, à la virilité ma­la­dive, à l’homosexualité criante mais non assumée. Bref, sous-jacentes, il y a dans tout ça des demandes compliquées, contrariées, de vrais mâles avec de vraies bites, un mon­de de mamans et de putes, le n’importe quoi comme un appel à l’ordre, à un vrai patriarcat, d’une autorité indiscutable, arbitraire, violente, comme au bled. C’est en ce sens que « l’affaire Théo » a résonné comme un fantasme. L’islam permet cette pro­messe d’affiliation à une communauté phallique qui restaure une vraie dialectique bru­tale dominant/dominé. En fait, il s’agit d’en finir avec cette histoire de liberté et d’égali­té… et de beauté ! Trop compliqué… Alors chacun court après la restauration d’une fier­té de soi-même. Mais évidemment, c’est complètement bancal, c’est comme s’il n’y en avait plus les moyens, donc il faut surjouer sans cesse… C’est la déglingue.

Et quel lien vous faites justement entre l’islamisme, dont vous avez un peu parlé, et cette délinquance ou cette déglingue ? Parce que l’islam, c’est en tout cas le dis­cours officiel, permet de mettre un peu d’ordre dans des banlieues chaotiques, non ?

V : C’est même leur fonds de commerce ! Moi, j’ai mis du temps à comprendre ce lien. En fait, il est quasi organique, c’est ce que je disais. La déglingue, le chaos, l’er­rance, l’ennui et la violence sont du domaine de l’anomie, de l’absence de règles, et c’est évidemment invivable à moyen terme, au niveau individuel ou collectif. Il y a alors bas­culement dans le dogme, la règle extérieure qui s’impose, le conformisme communau­taire ou, pour les musulmans, les cinq prières, les ablutions, les normes comportemen­tales, vestimentaires, le hallal et le haram, etc. Tout ça structure un psychisme, un corps, une personne, une journée, un quartier, des vies. Ça se voit cou­ram­ment, ce pas­sage de l’un à l’autre : on passe de l’adolescence à l’hyperconformité, comme s’il n’y avait pas de place pour la trajectoire individuelle et la responsabilité. Et on y voit aussi la haine, la rancœur de s’être abandonné si facilement aux « plaisirs occidentaux » qu’on a poussés jusqu’à l’absurde, les drogues, la violence, le « vice », etc., ou plus simplement de s’être, finalement, assimilé a minima. Donc la violence de la banlieue verse, se fond, devient naturellement, en tout cas en tendance, violence religieuse et/ou ethnique. Ça la cadre, la canalise, la diffère, la rationalise… Et en retour, comme la pratique sérieuse est difficile, voire impossible en soi, en tout cas dans un cadre moderne et de surcroît entouré de « mécréants », elle nourrit en retour un phénomène de sécession plus ou moins brutale. Ça se voit même dans les pays musulmans. Bref entre la délinquance et l’islamisme, ce qui est perdu c’est cette tradition populaire de retenue, de contrôle de soi, de volonté et de plaisir d’être ensemble indépendamment des pouvoirs et des religions, qui se sentait encore chez les anciens de la cité, consternés par l’évolution du quartier, y compris les vieux voyous.

A : Il y a quelques années un bougnat a ouvert en centre-ville en face d’une des mos­quées les plus influentes de la ville. Le gars qui tenait cette boutique de vin venait de débarquer de son Ardèche natale. Bien sûr il n’a pas tout de suite compris où il était : ça faisait un bail que tous les marchands de vin avaient déserté la ville, tu ne pouvais plus en acheter que dans le grand centre commercial du centre-ville, tout comme le porc d’ailleurs, à part dans une boucherie prise d’assaut par les Antillais. Bref, il voulait faire de son magasin un lieu d’échanges et de rencontres conviviales entre les habitants avec dégustations gratuites sur le trottoir, etc. Dès l’inauguration de sa boutique, les fidèles de la mosquée d’en face ont débarqué, proférant des menaces y compris envers l’élue mu­nicipale présente pour l’occasion. Et ça n’a plus cessé. La mairie, sollicitée, a fait pro­mettre à l’imam de mieux tenir ses ouailles et au bougnat d’organiser ses dégustations de vin « discrètement », soit uniquement à l’intérieur de sa boutique, « pour ne pas pro­vo­quer et vivre en bonne intelligence avec le voisinage », dixit un élu ! Évidem­ment, le type a fini par céder son bail moins de deux ans après son installation. Depuis, cent mè­tres plus loin sur le même trottoir, c’est devenu un lieu de deal, « nettoyé » uni­quement le vendredi après-midi pour faire place aux démonstrations de force euh… par­don, aux prières de rue des mollahs locaux, les plus importantes de la ville. Quand tu passes devant certaines de ces prières, des fois tu peux voir un flingue qui dépasse d’une cein­ture… Ce sont les mêmes qui « tiennent » le quartier. L’islamo-délinquance, ce n’est que la face émergée de l’iceberg. L’islamisme avance surtout grâce à l’armée silen­cieu­se des musulmans lambda qui ne s’opposent en rien à l’islamisation de l’es­pace pu­blic, et qui bien au contraire y participent, de façon non violente certes mais néan­moins mas­sive et effective. Ils forment la « Qaïda » au sens littéral du terme : « la ba­se », « l’as­sise » du projet à long terme d’islamisation de portions entières du terri­toi­re, facilement mobilisable et infiltrée dans tous les secteurs de la vie publique et économique…

V : Et ils sont dans les associations, évidemment, grassement subventionnées comme celle en bas de la tour qui donnait « des cours d’arabe », très très discrète, qui ne répon­dait à aucune de nos questions, ou dans la municipalité, à tous les étages, l’administra­tion… Je me souviens avoir pointé à « Pôle Emploi » et être tombé sur un conseiller barbu en qamis… Je lui dis que je suis scientifique de formation ; réponse, les yeux dans les yeux : « Ji jamis aimé la science »… Il est le seul à remarquer avec un petit sourire que ma carte d’identité est en fin de validité depuis quelques jours : il ne peut rien faire. Je lui dis que c’est une simple formalité, qu’aucune autre administration ne l’avait noté jusqu’alors ; il consent à enregistrer mon dossier le temps du renouvellement. Trois se­maines après, je reviens : il m’avait radié, en réalité le jour même de l’entretien, il faut tout reprendre et je n’ai pas un sou. Discrimination, pas discrimination ?… Inverse les rôles : ç’en est forcément. Là, étant français de souche, c’est pas clair, faudrait discuter… Ça arrive aussi, en marchant dans les rues, d’entendre des « Français ! » ou « Toubab ! Toubab ! ». Tu te retournes ; personne. Si tu es un Blanc de quarante ans dans les rues le soir et que tu marches dans ton quartier comme si tu étais chez toi, « on » te glisse des « Stup ! Stup ! » : t’es un flic, on t’a repéré… C’est d’une bêtise d’autant plus atterrante que les dealers sont tous plus ou moins indics et se balancent les uns les autres – de ce point de vue-là, le destin de l’islam peut être de restaurer une loyauté complètement dis­parue. Bref, dans ces zones, les rapports de force sont complètement ethnicisés, comme dans la plupart des pays d’origine. Il est par exemple difficile de ne pas voir cette évo­lution de la délinquance, qui cible prioritairement tout ce qui est un peu trop « fragile », les « de souche », les « asiat’ »…

Vous décrivez un enfer…

A : Ni paradis, ni enfer… Il faut quand même souligner l’intérêt topographique ou ur­bain de la banlieue ! Il y a de l’espace, c’est grand, des espaces verts, plein de services, des transports, des zones piétonnes, etc. C’est pas la France périphérique, semi-rurale, paupérisée, désertifiée, comme je l’ai rencontrée. Ici il y a tout, et le cadre est à la fois riche et attachant : de ce point de vue-là, c’est très agréable. C’est un discours qui existe, celui de certains habitants et surtout de la municipalité, mais qui se superpose aux clichés des pseudo-ghettos dont la gauche « excusiste  » et médiatique raffole. Donc tu peux vivre ta petite vie pépère sur ce territoire, il suffit de faire abstraction du reste. Par exemple, on avait un parc superbe : la dernière fois qu’on s’y est promenés, on s’est dit qu’on aurait pu filmer toute la ballade sur le thème « Notre voyage en Afghanistan »… Il aurait suffi de ne pas voir… En face de chez nous, il y avait un tabac-kiosque à journaux. Un jour il a fermé. Bon, tant pis. Tu creuses un peu – faut pas ! – : une agression par semaine, c’était invivable pour la gérante antillaise. À la place, une boutique de petites merdes tenues par des grands frères un peu salaf’… Idem pour la Poste ou l’antenne de la Sécu qui ont fermé… Tu peux toujours te faire croire que c’est l’État qui se désengage, mais il continue de débourser des milliards et des milliards, qui s’évanouissent comme l’eau dans le sable.

V : Nous étions comme ça, avant… On a parlé de notre état d’esprit en arrivant, enthou­siaste, puis de la réalité qui s’insinue peu à peu… Mais on peut aussi s’en prému­nir : il y a des gens qui se disent très bien ici. Il suffit de ne pas trop regarder, ne pas trop entendre, ne pas trop comprendre, ne pas trop se poser de questions. Et, para­do­xa­le­ment, ne pas trop discuter sérieusement avec les immigrés ! Par exemple, je me sou­viens avoir fait visiter mon appart’ à louer à une Tunisienne qui débarquait : elle avait l’im­pression d’être dans le pire quartier islamiste de Tunis – et c’était au temps de Ben Ali… Évidemment, elle n’est pas restée deux heures… Ça m’avait surpris à l’époque. Mais si tu sirotes un verre en terrasse, qu’on te lance des remarques parce que c’est Rama­dan, que tu trouves que c’est un folklore local innocent et que tu prends ça à la rigo­la­de, alors tout va bien pour toi. Si les mecs aux crânes rasés, c’est sympa, bah tout va bien. Si tu ne vois que des jeunes un peu paumés qui n’ont pas assez de MJC, si tu ne te demandes pas comment certains commerces vides se maintiennent miracu­leusement, si tu penses que les rodéos en quads ou en motos c’est une mode qui va passer, si tu crois que celle qui te « tchipe » sur le marché te salue, si tu ne comprends pas les codes lan­ga­giers ou les ambiances que tu traverses, si tu ne suis pas l’évolution de la ville et de ses activités, si tu « positives », si tu sais te taire, si tu ne relies pas tout ça parce que, pour toi, tout se réduit à « il y a des cons partout » et « l’État ne fait pas son boulot », bon, ben, ça roule pour toi. Je ne caricature pas, c’est comme ça qu’on vit la plupart du temps… Les gens ne semblent même plus remarquer les gamines de moins de 10 ans voilées – moi ça me fout ma journée en l’air. Là, il y a une subjectivi­té… Mais dans les faits, en réalité, les gens ne sont pas fous et tous les comportements s’adaptent : chacun évite intuitivement les lieux et les moments un peu trop « chauds », on ne se mêle pas de ce qui se passe sans même chercher à comprendre, on baisse intuitivement les yeux, on pratique l’entre-soi résidentiel et relationnel, on prend soin des serrures et des digicodes, on contourne la carte scolaire, on utilise la bagnole au maximum, et, au bout du compte, on se casse de là au bout d’un moment. Cet aveuglement concerne les gens qui sont enfermés ici et s’accommodent comme ils peu­vent, et ceux, plus aisés ou plus jeunes, plus bobos, qui savent qu’ils pourront partir un jour, qui n’ont aucun recul et n’ont aucune envie d’écorner la bien-pensance de leurs futurs souvenirs à raconter lors des dîners. Eux se posent en missionnaires, ou en mar­tyrs, s’encanaillent dans la « marge », dans des quartiers « rugueux », trop fiers de pro­pa­ger un discours angélique pseudo-démysti­ficateur. On dirait des touristes dans leurs 4x4 en plein safari, entourés de bons sauvages. Bon, maintenus à bonne distance quand même, faut pas exagérer, hein !… Alors toi t’es là et tu fais chier le monde à parler de ce qui gêne… Y compris chez les militants « de gauche », évidemment… Bien sûr, tu te fais traiter de « facho », c’est quand même le minimum… Bon, après des événe­ments, type émeutes ou homi­cides dans le coin, ou une banale agression, le moral descend passagèrement… Et puis on oublie, on passe à autre chose. On ne va pas se gâcher la vie, quoi…

Justement, comment avez-vous vécu les émeutes d’octobre-novembre 2005 ?

V : Avec beaucoup de circonspection. J’avais déjà vu en banlieue des affrontements avec les flics ou entre gars de quartiers différents. Je savais qu’il n’en sortait rien, donc les envolées lyriques des gauchistes et des pseudo-sociologues qui parlaient d’un « Mai 68 » des banlieues, d’une prise de parole, d’une entrée en politique, me paraissaient délirantes. Personne n’a fait le bilan, dix ans après : il n’en reste rien. Aucun change­ment de mentalité, aucune initiative durable, pas même de création d’un style musical ou comportemental. Rien, sinon une accentuation de l’emprise de l’islamisme, du com­mu­nautarisme, de l’arrivisme et de la violence brute. Mêmes effets ici des « révolu­tions ara­bes », ou de l’émergence de l’État Islamique ou de Boko-Haram : affirmation crois­san­te de l’islam et des revendications communautaires. À ce moment-là, en tant que vrai couple mixte non confessionnel, on se démarque nettement de l’évolution de la vil­le… Je me rappelle de l’arrivée sur le palier d’une famille copte, qui fuyait l’Égypte et qui n’est restée que quelques mois, le temps de comprendre l’atmosphère… Ils ont été rem­placés par une famille sénégalaise, dont la petite a mis le voile noir en entrant en 6e.

A : Il n’est pas vraiment rien sorti de ces émeutes contrairement à ce que dit Vincent. Je pense qu’à ce moment-là on a vécu une sorte d’explosion de ce qui existait déjà : le clientélisme. Les élus ont alors tout à fait pris conscience que ceux qui tenaient les quar­tiers étaient des islamistes, des grands frères barbus qui n’avaient qu’à siffler les jeunes pour qu’ils sortent ou rentrent chez eux. Petit à petit on a vu fleurir sur les listes électo­rales des noms musulmans, le nombre d’élus issus de l’islam et de ces quartiers a litté­ralement explosé : n’importe quel type de plus de 20 ans un peu arriviste et qui parlait un minimum le français se voyait proposer, qui la direction d’une antenne jeunesse, qui un poste de chargé de mission, qui des subventions pour monter une association zarma « citoyenne »… Et, comme le voisinage, la gueule des élus et des employés munici­paux a changé en très peu de temps. En fait, ces émeutes ont joué comme un accéléra­teur de la « discrimination positive » au sein des institutions…

V : Tu as raison. C’est ce qu’on a vu lors de la visite de F. Berghoul en lutte contre « L’ABC de l’égalité » : toute la gauchitude bien-pensante, des élus aux anars, est ve­nue pour manifester contre « l’extrême droite ». Après trois coups de fil du service d’or­dre des barbus, ils se sont retrouvés en face de la moitié de la cité avoisinante et la con­fé­rence s’est finalement très bien déroulée… Par contre, celles organisées pour la dé­fen­se de la laïcité dans les locaux de la municipalité ont été perturbées et finalement an­nu­lées… Un jour, on découvre une campagne d’affichage artisanale et tout à fait cor­recte contre le sexisme et les violences faites aux femmes. Mais comme ici dénoncer la dé­lin­quance, c’est dénoncer les immigrés et qu’il ne faut pas faire d’amalgame, l’as­sociation respon­sable a été traitée de « fasciste » et a semble-t-il disparu… Je me sou­viens d’un bar historique situé en zone musulmane où nous avions nos habitudes qui s’é­tait fait défoncer sa devanture, péter les vitres, lacérer le store… Quelques semaines après ouvre à la place une énième boucherie islamique, pardon : « Boucherie de la Hal­le »… Que s’est-il passé ?… Des exemples comme ça, il y en a à la pelle… Ces der­niers temps – mais là aussi, il faut lire l’arabe, sinon tu penses que c’est des gri­bouillis – je voyais de plus en plus d’inscriptions sur les murs ou les publicités : « Allah  » ou la Chahâda [profession de foi musulmane ] ou « Allah Akbar », entre deux af­fi­ches invi­tant à une soirée évangéliste avec le dernier gourou du coin qui possède le « code PIN de Dieu »… Véridique… On se retrouve en situation coloniale inversée, sans avoir bou­gé de chez soi…

C’est comme ça que vous expliqueriez le succès du thème du « Grand Remplace­ment » ?

V : C’est très difficile de ne pas y entendre quelque chose de la réalité… Là encore, ce sont les contre-arguments des « bien-pensants » qui font douter : tantôt il ne se passerait absolument rien de nouveau et tout irait bien, tantôt il y aurait effectivement un bou­leversement sans précédent mais alors ce serait magnifique ! Sans parler des immigrés eux-mêmes, ou des touristes, ou des copains de passage, qui hallucinent lorsqu’ils viennent en France. Ou ceux qui le revendiquent, carrément : « Cassez-vous. C’est chez nous ici, maintenant »… Au-delà de la dimension fantasmatique, je connais per­sonnellement, mais comme tout le monde, une série de petits remplacements : par exemple, la ville de banlieue dont je suis originaire est aujourd’hui méconnaissable si tu compares les albums photos de mes parents avec la rue d’aujourd’hui. Le taux de rem­placement en trente ans doit être de 80-90 % peut-être, au profit des Afro-caribéens, des Pakistanais, des Turcs, des Afghans, etc. C’est similaire dans toutes les ceintures de gran­des ou petites agglomérations européennes que je connais, et, à un degré moindre, dans les centres-villes… Chez nous, le canard édité par la communauté de communes listait les décès sur une page, et sur l’autre les mariages et les naissances : rien qu’à se fier aux patronymes, c’était édifiant… Ils ont rapidement arrêté… Mais ce n’est pas vrai­ment en rupture d’avec le passé : avec l’exode rural, depuis deux siècles, les populations des faubourgs puis des banlieues se sont renouvelées plus ou moins au fil des générations. Ce qu’il y a de vraiment nouveau, c’est d’abord que les migrations se passent à l’échelle continentale ou mondiale, donc avec des cultures vraiment éloignées de la nôtre. C’est aussi le fait que cela concerne des millions, et maintenant avec les « mi­grants » des dizaines de millions de personnes à l’échelle européenne, et ce n’est que le début. Mais par-dessus tout, c’est que l’assimilation n’existe plus, que beaucoup ne souhaitent plus du tout faire société avec les gens d’ici, mais s’accaparer par tous les moyens les richesses et obtenir des privilèges. Cette prédation par la base converge avec celle des oligarques, et au fond les mentalités sont les mêmes. Ça, c’est nouveau. D’où le sentiment, ou plutôt le fait, d’être pris en étau, et d’être progressivement et tacitement chassé, poussé par le haut et chassé par le bas de la société.

A : C’est le « white flight », la fuite des Blancs, déjà vécue aux États-Unis. Il n’est donc pas tant question d’un « grand remplacement » que de grands déplacements de populations : les immigrés primo-arrivants s’installent dans les pourtours des villes, et les banlieusards s’en vont dès qu’ils le peuvent, dès qu’ils ont les moyens, comme tous les rappeurs, par exemple, souvent par ordre d’arrivée… C’est ce que l’on a vu dans notre tour : les Blancs s’en vont en grande banlieue ou en province, suivis de près par les plus intégrés de toutes origines, remplacés par de nouveaux arrivants. On vit dans un sas… C’est une grande pompe aspirante-refoulante, en fait, branchée direct sur le Sahel. Localement, les choses deviennent ingérables, tant sur le plan psychologique que phy­sique, surtout pour les femmes.

Justement, nous n’avons fait que l’évoquer, mais c’est clair que pour les femmes, c’est double peine…

A : Bon, quand je me suis installée dans cette banlieue il y a quinze ans maintenant, c’est vrai que l’ambiance machiste de ses rues m’a passablement agacée, mais j’étais en terrain connu : c’étaient les œillades et la drague non agressive mais bien relou que je vivais régulièrement avec les cousines dans les ruelles du bled tunisien où jeune je passais mes vacances. Ça pouvait même donner lieu à des interactions amusantes et poé­tiques parfois, quand les nanas avaient du répondant, mais ça ne dérapait jamais et l’air de rien ça se jouait dans un espace extrêmement codé. Mais au fil du temps le dragueur, meskin, maghrébin frustré, s’est doublé d’un gardien des bonnes mœurs islamiques, quitte à faire preuve de violence verbale et physique pour endosser ce nouveau rôle auquel sa culture sexiste le prédestinait singulièrement, renforcé en cela par l’accès au porno. C’est donc là que les femmes qui ne portaient pas le voile ont com­mencé à se faire traiter de putes, à se faire agresser, et que la drague ostensible lourdingue ou bienveillante est devenue harcèlement agressif. Pour ma part, je me suis mise progressivement à fermer ma gueule face à ces harceleurs : tu ne pouvais même plus l’ouvrir tant tu sentais que l’ambiance pouvait très vite dégénérer en violence physique, juste pour un regard ou une parole qui aurait signifié ton insoumission. Te faire traiter de « salope » par des lascars parce que tu refuses une clope c’est courant, alors petit à petit tu développes des radars et tu t’adaptes en mode survie, tu changes de trottoir, etc.

Quand on s’est séparés pendant environ trois ans, je me suis retrouvée dans notre ap­partement, seule. C’est très vite devenu invivable pour moi… Jusqu’à la tentative d’un voisin d’une vingtaine de piges de m’agresser sexuellement dans l’ascenseur. Le stop­pant net dans son assaut, il m’exhiba juste après la fetiha du Coran comme pour excuser sa tentative d’agression ! Détail ; lorsque Vincent, le lendemain, s’est pointé avec moi pour le démonter, le type s’est mis à chialer de peur en invoquant son daron « très très sévère » qui ne devait pas apprendre son méfait… Le père, marocain d’une soixantaine d’années, sympathique au demeurant et marié à une poitevine, élevait effectivement sa progéniture sous la menace « d’un flingue et d’un Coran » – dixit le daron en question !

C’est à ce moment-là aussi que j’ai remarqué quelque chose qui m’avait jusque-là échappé : les femmes non voilées ne se promenaient qu’exceptionnellement seules dans la cité et dans la ville en général et, sauf exception du bar de la mairie, aucune femme ne se posait aux terrasses des cafés devenues non mixtes. Petit à petit, je ne sortais plus de chez moi que pour aller bosser ou faire des courses rapidement, et encore je me préparais physiquement et mentalement à ces sorties comme pour un combat… Y compris et surtout dans le choix de mes tenues vestimentaires, jusqu’à renoncer à la moindre marque de féminité et à envisager de plus en plus sérieusement de m’armer… Je me suis limitée à l’apprentissage de quelques prises de self-defense, de plus en plus de nanas s’y mettent d’ailleurs, et pas qu’en banlieue…

Alors finalement, vous avez fini par déménager ?

A : Oui, on a sauté sur la première occasion de proposition de logement social dans la métropole d’à côté. On s’est tirés de cette banlieue dans laquelle on n’avait plus rien à faire et dans laquelle ma sécurité et ma liberté étaient de plus en plus menacées. Quitte à vivre dans un appartement minuscule comme quand on était étudiants, moins confor­table et pour trois fois plus cher de loyer et de charges.

V : Et ça change, effectivement ! C’est vraiment l’impression de changer de pays. D’abord entendre parler français chez les commerçants, dans la rue. Et puis croiser des femmes seules, de tous âges, ni en groupes, ni accompagnées par un mâle quelconque, tête nue, habillées plus ou moins normalement, ni pute ni bonne sœur… Et des femmes qui fument ! Attablées aux terrasses… Pouvoir sortir sans devoir jouer systématique­ment le petit jeu viriliste, ni s’infliger des looks de taulards ou alors des uniformes dji­hadistes en cercle qui se taisent quand tu passes. L’impression de rentrer chez soi, d’être de retour en zone normale, ni chez les bobos ni chez les barbus, avec, bon, peut-être pas une sérénité, mais une ambiance relativement détendue, bien que tout aussi populaire. La réapparition des « cas sociaux » français, aussi, l’alcoolisme, la vieillesse solitaire… Mais c’est clair aussi que l’on voit le merdier avancer, mois après mois : un jeune qui traîne un jour devant le hall, des tenues islamiques qui se font plus nombreuses, cette fe­nêtre d’en face d’où sortent, en été, des chants coraniques, des îlots de racailles par-ci par-là… Mais ici aussi, je peux sortir de chez moi et marcher un quart d’heure sans entendre parler français : bengali, arabe, turc, chinois… On ne s’extrait pas comme ça du multiculturalisme. Et tout cela n’est qu’une question de proportions, de rapport démogra­phique. C’est clair qu’on a reculé et que la lutte est devant nous. Mais aura-t-elle lieu ?… Et sur quels fronts ?

A : On est partis avec la désagréable sensation d’avoir perdu une bataille sans avoir pu vraiment la mener, car même au sein des petits groupuscules de militants athées ou dits féministes de cette banlieue, on n’a trouvé personne pour réellement faire front au mer­dier ambiant. Mais j’ai l’impression qu’on a « voyagé dans le temps  », comme disait Levi-Strauss : on est maintenant dans un quartier encore bigarré comme pouvait l’être la banlieue qu’on a quittée il y a vingt ou trente ans… Et on observe avec inquiétude les por­tions de rue qui commencent à tomber, ici aussi… Au-delà du fait de régresser so­cia­lement, de s’être fait déloger, il y a ce sentiment désespérant de ne pas pouvoir t’en­ra­ci­ner quelque part, et c’est un problème autant personnel que politique. On a lais­sé les quelques rares voisins sympas, les retraités coincés là, ces commerçants coura­geux qu’on soutenait, les multiples petites habitudes, les lieux attachants, les souve­nirs… Et la honte de n’avoir rien fait, rien pu faire, de t’être enfui, toi aussi… Toi aussi, tu deviens migrant, par la force des choses, un réfugié de l’intérieur… Et l’envie de partir, encore et encore, de fuir. Mais pour où ?…


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