L’exigence démocratique aujourd’hui

jeudi 14 août 2014
par  LieuxCommuns

Épilogue du livre de Gérard David, « La démocratie. Mémoire et perspectives d’un projet politique », Editions du temps, 1998, pp.159-199.


Autant et plus que de la réflexion fondamentale, nous devons partir des réa­lités contemporaines [1] Car toute interrogation sur la démocratie est contex­tualisée, située dans le temps et l’espace, et impliquée au sens fort dans ce lieu social-historique. Ceci demande naturellement de dresser un état des lieux. Assorti d’une certaine profondeur historique [2], il s’appuiera sur une vue globale du XXe siècle, sur une analyse des tenants et aboutissants des événements majeurs, par exemple les deux guerres mondiales et l’avènement des totalitarismes, mais aussi sur une interprétation des mutations sociales, économiques, etc. et du même coup des tendances sociétales lourdes et ambiguës qui caractérisent l’époque contemporaine. Sur ce dernier point, on citera en vrac et sans souci d’exhausti­vité : la forte tendance des régimes démocratiques à se dévitaliser de l’intérieur, par contrecoup des processus de bureaucratisation, oligarchisation et profession­nalisation de la politique et de leur corollaire, l’exclusion (acceptée et / ou forcée) des citoyens des affaires publiques ; la privatisation des individus ; la disparition des grandes idéologies ; la dissipation des illusions scientistes ; la présence pé­renne des luttes sociales ; la « crise économique » larvée et les restructurations productives associées qui pèsent d’un poids social toujours plus accusé ; la domi­nation des discours sur la rigueur et les mutations socio-économiques nécessaires au maintien de la compétitivité dans le cadre de l’économie mondiale ; les mises en cause quasi permanentes de l’action politique traditionnelle ; la caricature que fut le terrorisme d’extrême-gauche des années soixante-dix ; la permanence dans le contexte occidental d’un espace de libertés et d’une protection des individus contre l’arbitraire du pouvoir plus larges que partout ailleurs... Nous pourrions continuer des pages durant. Mais l’essentiel ici est de demander : dans ces condi­tions, quels sont les enjeux du présent et qu’en est-il de l’exigence démocratique aujourd’hui ? L’évolution contemporaine des régimes occidentaux et des ex-ré­gimes « socialistes », faite pour une bonne part de techno-bureaucratisation de la société et de privatisation des individus, souligne l’impossibilité d’en rester à une pensée abstraite de la démocratie. Que l’on considère à l’Ouest la soi-disant « fin des idéologies » (qui, pour autant qu’elle existe, n’équivaut nullement à la fin de l’« idéologie »), les crises économiques et leur impact, ou encore le développe­ment de la dimension médiatique, « artefactuelle », ou que l’on envisage à l’Est le conflit, récemment transformé en profondeur, entre État-Parti et société civile, autour de la reconnaissance et re-fondation d’un espace public de pensée, de dis­cussion et d’action, prélude à une libéralisation-démocratisation, tout cela con­fondu a concouru à évacuer les questionnements politiques et du même coup, ou mieux par contraste, à faire de la réflexion sur la démocratie une réflexion sur les conditions abstraites et concrètes d’exercice de la démocratie [3]. Ce qui prévaut nettement aujourd’hui, du moins dans les pays occidentaux, c’est un discours techno-bureaucratique arguant de l’efficacité, de la productivité, de la compéti­tion économique, etc. Or ceci contribue dans une proportion non négligeable à réduire l’espace de la politique, à occulter le champ du politique et à restreindre le champ de la critique sociale, que celle-ci doit se réapproprier. Car les enjeux réels sont énormes et incontournables, et ils commandent de renverser toutes les « pensées uniques » qui trônent aujourd’hui. C’est seulement ce faisant que la ré­flexion et l’action démocratiques se révéleront capables de relever les défis actuels. Dans cette optique, je me propose ici de préciser quelques orientations pour la réflexion et l’action.

Quelques questions de méthode

J’aborderai pour commencer quelques « questions de méthode » essentielles. Pour une saisie globale de notre objet, la démocratie.

En premier lieu, et j’espère l’avoir mis en évidence, nous devons nous atta­cher à une saisie globale des réalités pratiques et théoriques qui vont avec et autour de la démocratie, « objet » social-historique combinant pratiques, mou­vements et institutions, discours sociaux, idées et théories [4] En prolongement, insistons à nouveau sur le fait que la démocratie — les institutions et idées, valeurs ou significations, mais tout aussi bien les individus, collectivités et sociétés qui les font être — est une création humaine vivante, complexe et articulée. Ce n’est pas une réalité inerte, et la constituer en objet de connaissance, l’objectiver donc, rencontre des limites essentielles. Elle doit dès lors être saisie comme un com­plexe effectif, relativement cohérent quoique discontinu, de réalisations concrètes et idéelles, d’idées et de mouvements socio-politiques portés par des acteurs, qui se met en place dans et par un mouvement d’auto-définition et d’auto-altération. Cela posé, la démocratie apparaît bel et bien résulter de l’intégration réelle de deux éléments : une dynamique instituante, manifeste dans le mouvement et les actes perpétrés par des acteurs sociaux ; des institutions concrètes, idéelles et matérielles, où s’objective l’agir des acteurs. La penser ainsi, c’est aussi partir du fait qu’elle désigne à la fois une réalité et un projet, ou plus justement une cons­tellation de réalités et de projets, de réalités institutionnelles et subjectives, de projets objectifs et portés par des acteurs.

Tout cela ouvre sur deux idées. La première est que la démocratie, en tant que fait humain et socio-politique total, nous fournit une grille ou clé d’interpré­tation des phénomènes qui ont trait à l’existence socio-politique des hommes. La seconde, qu’elle nous fournit aussi, en tant que projet humain et socio-politique, une clé d’interprétation de l’agir humain dans le champ socio-politique, et tout particulièrement d’un type spécifique d’agir et de sens vécu qui lui est lié. Autre­ment dit, la démocratie n’est pas seulement un objet vivant, elle est un certain objet vivant. Elle est lieu de fixation et vecteur non seulement de la création hu­maine, mais d’une certaine création humaine. En fin de compte, c’est cette créa­tion humaine spécifique — le projet et la tentative, l’exigence et l’acte de réaliser effectivement l’autogouvernement d’individus libres et égaux — que l’on repère derrière la démocratie prise au sens d’un complexe spécifique de pratiques et de théories, lequel émerge et se développe dans et par la dynamique des sociétés et des histoires et se révèle, en fait et en droit, cadre et milieu d’une ouverture politique, sociale, historique et même finalement ontologique.

Là-dessus, le but premier de l’« historien » de la démocratie est de rendre compte des réalités et du même coup expliciter le référentiel réel des exigences démocratiques présentes et des luttes concrètes, débats et recherches qu’elles sus­citent. Car d’une part ce référentiel conditionne effectivement tant les pratiques que les théories contemporaines, et il est donc indispensable de s’en former une appréhension aussi juste que possible. Et d’autre part, s’agissant spécifiquement des réalités démocratiques, ce référentiel n’est pas un objet mort : toujours vivant comme ensemble de références, au moins au sein d’une tradition et d’une mé­moire tout sauf muséologiques, il l’est aussi comme porteur de significations actuelles pour les acteurs qui visent à construire la démocratie aujourd’hui. À la fois dans le principe et dans chacune de ses occurrences historiques, la démo­cratie est certes toujours une objectivation des sujets individuels et collectifs qui chaque fois la portent. Mais elle excède toujours aussi cette objectivation, d’abord parce qu’elle est une idée dont la portée dépasse la particularité de cha­cune de ses incarnations, et ensuite parce que chaque mise en oeuvre de cette idée résulte d’un agir humain qui vaut et fait sens au-delà de lui-même, comme exemple ou « germe ».

Projet, point de vue et posture du penseur / acteur démocratique

Il convient de s’arrêter un instant sur le projet, le point de vue, la posture de celui ou celle qui parle de la démocratie. Car en effet la rigueur commande d’ex­pliciter ses propres présupposés et principes. Dans tout travail, et le mien ne fait pas exception, des principes de choix et d’interprétation sont mis en œuvre. Or à ce propos, retenons qu’il y a nécessairement choix et que ce choix doit et peut être justifié. La chair de l’histoire humaine étant à la fois ferme, dense et ambi­guë, l’attention aurait pu se porter dans une autre perspective que la mienne sur tout ce qui dans cette histoire entre en contradiction tant avec les réalités qu’avec les théories démocratiques. Ce n’est pas mon optique, et cela parce que je réflé­chis du point de vue de la démocratie, du point de vue d’une réflexion critique et constructive de la Question démocratique. Dans cette affaire, il est clair que les motivations et le propos sont intimement liés. C’est en s’appuyant sur un désir et une volonté que l’on travaille, exprime ses réflexions et positions sur certains problèmes et finalement participe à l’espace public, tout cela dans une certaine urgence, qui a pour sources combinées « ce qui se passe objectivement aujour­d’hui » et la responsabilité que nous devons et pouvons assumer de faire quelque chose (en acte et en parole, qui est toujours aussi un acte) vis-à-vis de cette réa­lité. Toute la démarche est fondée sur quelques convictions fortes : les problèmes politiques sont cruciaux, ils sont l’affaire de tous, tous peuvent et doivent s’en oc­cuper. Ces convictions impliquent de se positionner résolument contre le scepticisme et le cynisme ambiants. En d’autres termes, elles impliquent de parti­ciper à la formulation et au devenir-public de certaines questions et réponses politiques, en vue de leur pratique par et pour tous. Capitale à cet égard est la perspective de contribuer à briser l’isolement dans lequel se trouvent les indivi­dus s’efforçant de penser et d’agir en vue d’une démocratie véritable, dans une société où cette exigence politique, les questionnements qu’elle suppose et les af­firmations qui s’en déduisent trouvent peu d’espace de manifestation.

Je propose pour ma part comme angle d’attaque de nous centrer sur le politi­que comme dimension cardinale des réalités humaines-sociales et sur la politique comme visée globale du problème de la Polis, et cela dans une pers­pective démocratique. Dans cette optique, le travail d’élucidation et le projet poli­tique doivent tous deux se définir et se construire (d’abord dans la réflexion et la discussion, mais dans la perspective d’un agir) en refusant la disjonction clas­sique entre ces deux ordres de réalité que sont le théorique et le pratique. Car les problèmes politiques, et singulièrement celui de la démocratie, sont indissocia­blement théoriques et pratiques. Parler dès lors de réflexion politique revient à refuser les approches partielles voire parcellaires et parcellisantes : la réflexion (ou élucidation ou pensée) politique doit s’efforcer d’être tant que possible glo­bale [5]. Ceci établi, le travail doit se déployer suivant deux axes, l’un critique et l’autre constructif, pour développer parallèlement une critique des sociétés et du monde contemporains (processus matériels, idéologies, etc.) et une réflexion théorico-politique constructive des problèmes qui s’y trouvent plus ou moins ex­plicitement posés. Il est impossible de prétendre que les difficultés de notre temps se réduisent à la question politique au sens étroit ; on finira en effet par re­tomber toujours sur le problème de la Culture, de ses formes et contenus, et sur celui des Significations, celles déjà là et celles à créer. Mais de toute évidence aucune des grandes interrogations de l’époque, et certainement pas celles relati­ves à l’auto-gouvernement des Hommes et l’autonomie des sociétés humaines, n’est justiciable d’un traitement conséquent hors le et la politique. D’où l’impor­tance fondamentale de la réflexion sur les sociétés politiques en général, à élucider, et sur la société politique démocratique, à élucider et à faire.

Dans le domaine politique, tout point de vue « théorique-abstrait » a néces­sairement des correspondances en termes « pratiques-concrets », lesquelles doivent être explicitées. Mais ce n’est pas tout, car il nous revient de formuler des propositions pratiques sur les questions politiques qui concernent les sociétés concrètes (au premier chef la nôtre, mais pas seulement). Or ce fait, intimement lié au mouvement de l’interrogation politique elle-même, présuppose d’adopter et soutenir un certain point de vue. En l’espèce, le travail de la réflexion démocrati­que se trouve lui-même pris dans le mouvement d’auto-définition des exigences politiques démocratiques — celles qui s’articulent en pensée, en parole et en acte vers l’institution d’un régime social et politique véritablement démocratique, où la liberté, l’égalité et la justice soient effectives pour tous. Il est lui-même pris dans le mouvement du Projet démocratique. Du même coup apparaît-il clairement que le souci du « comment penser » et celui du « comment agir » sont indissociables. Car en final, la visée est bien de contribuer à la position et l’affermissement d’une certaine manière d’assumer, en pensée et en acte, ces questions fondamentales : « comment vivre politiquement ? » et « pour quoi faire ? » C’est là une autre fa­çon de dire qu’il nous revient d’adopter une posture cognitive qui soit en même temps une posture politique.

La nature de la Question démocratique implique que la pensée politique ne soit plus contemplative, tout en ne se réduisant pas à une technique [6]. Dès lors, une telle pensée ne peut éviter d’être aussi normative [7]. Interprétation intéressée du réel, elle s’engage du même coup à des développements positifs [8]. Tout cela ne signifie pas que l’oeuvre de connaissance soit subordonnée à une utilisation poli­tique, mais que ces deux moments, pour devoir être distingués, sont en réalité entremêlés : une telle pensée est à la fois travail de connaissance et prise de posi­tion. Précisément pour ne pas tomber dans les travers de l’« engagement » aveu­gle, le penseur politique se doit d’en être conscient. À ce stade, un point essentiel mérite d’être rappelé : comme il ne peut y avoir de société achevée, il ne saurait être question d’une théorie achevée ; au plan de la théorie comme au plan des pratiques, l’ouverture doit être maintenue. Lucide à cet égard, une pensée poli­tique critique et constructive peut se donner pour tâche de contribuer, en posant de bonnes questions, à l’établissement d’un sol cognitif, éthique et politique suffi­samment stable pour fonder des valeurs positives, pour fournir leur enra­cinement [9]. Si l’on considère que la modernité et tout spécialement la démocratie moderne étendent immensément le champ des interrogations inévitables à tous les niveaux — social, politique, économique, psychologique, idéologique, cultu­rel... — et finalement ouvrent l’histoire d’une manière sans précédent, il apparaît que la pensée politique a pour tâche d’éclairer ces questions éthiques politiques concrètes. Pour cela, il faut déjà qu’elle renonce à l’illusion de « scientificité », qu’elle accepte de discerner le « vrai » scientifique du « vrai » éthique-politique, qu’elle reconnaisse la dimension du choix dans l’étude des affaires humaines.

Pour conclure sur ces points de méthode, je dirais qu’il nous revient de pro­poser une histoire vivante d’un projet vivace — la formule comportant en filigrane l’obligation de ne pas rester de « purs théoriciens » dans notre contribution à la réflexion et au faire politiques. C’est dans cette perspective qu’il faut prendre acte des mutations du temps, refuser les archaïsmes, établir une vue claire du négatif (ce qui va contre la démocratie) et du pseudo-positif (car les conservatismes ne sont pas l’apanage des droites, ainsi de certains corporatismes, car certaines ten­dances « de gauche » sont très ambiguës, ainsi de la political correctness ...) ; dénoncer l’illusion qu’existe une bonne solution, et surtout une bonne solution théorique qu’il suffirait d’appliquer ; soutenir une vision de la démocratie qui soit profondément libertaire et décentralisatrice, orientée à l’activité et à l’autonomie des individus-et-citoyens et finalement ne tende pas à penser le bien des Hommes par contumace des Hommes eux-mêmes.

Partie suivante : À propos de la pensée démocratique


[1Nous pourrions certes toujours débuter par une définition, par exemple : « Démocratie : 1° Doctrine politique d’après laquelle la souveraineté doit appartenir à l’ensemble des citoyens ; organisation politique (souvent, la ré­publique) dans laquelle les citoyens exercent cette souveraineté. 2° État pourvu d’institutions démocratiques ; État organisé suivant les principes de la démocratie » (Petit Robert). Intéressante bien qu’incomplète, car for­melle et statique, une telle définition a surtout le mérite d’ouvrir un immense champ d’interrogations. Petit échantillon laissant voir la profondeur du problème : le statut et la place de la politique, la vision de la démocra­tie comme procédure et / ou régime, la nouveauté historique essentielle qu’elle représente, sa relation à la création culturelle moderne, etc.

[2En l’occurrence, pour ce qui est de la toile de fond, force est de prendre en compte le fait que la démocratie libé­rale canonique s’est établie tout au long de la seconde moitié du XIXe siècle et que le début du nôtre a vu une période de somnolence démocratique s’achever dans et par la mise en danger des acquis démocratiques par les critiques communiste et fasciste.

[3Les événements secouant les pays est-européens depuis 1989 — déliquescence des régimes « communistes », re­naissance concomitante des sociétés civiles, passage à la démocratie représentative et à l’économie de marché sans que l’on puisse ni doive les minimiser, ne semblent pas préluder pour le moment à la définition et mise en oeuvre d’une alternative politico-sociale globale au régime de type occidental. L’attraction qu’exerce celui-ci, qui n’est ni sans vertus ni sans défauts, paraît en tout cas irrésistible. C’est l’occasion de préciser que les régimes po­litiques et sociaux de l’Ouest et de l’Est n’ont jamais été identiques, mais que néanmoins, à certains égards, ils signent tous deux l’exclusion effective de certaines revendications démocratiques radicales et globales. Cela, ils l’on fait certes différemment — de façon plus absolue et violente à l’Est et plus « douce » et subtile (mais non moins effective) à l’Ouest — et il est essentiel de le noter. La situation présente fait que l’avenir proche pourrait nous placer devant un tableau contemporain plus simple, où le régime occidental libéral resterait seul en lice. Mais le constat, faut-il le préciser, n’en perdrait nullement sa validité.

[4Dire cela implique de ne considérer ni les pratiques ni les théories comme représentant l’instance dernière, dont la maîtrise en pensée nous fournirait la clé permettant de solutionner toutes les questions. Pas plus les unes que les autres n’ont de prééminence logique ou ontologique. Ces deux dimensions doivent être saisies ensemble, puisqu’elles sont effectivement intégrées, s’entre-pénétrent, se fécondent ou s’inhibent mutuellement. Cette relation peut être pensée au moyen d’une méta-catégorie : l’agir humain-social, individuel et collectif de nature et à visée politico-sociale. Agir qui peut lui-même être conçu comme incarné dans des « totalités d’agir » — certes toujours plus ou moins locales ou partielles — concentrant des réalisations concrètes et abstraites, matérielles et idéelles intimement liées. C’est là une transposition de l’idée selon laquelle toute société globale, articulée autour d’un noyau de significations, de pratiques et d’institutions, est concevable comme une « totalité », et donc aussi comme une « identité » ; cc qui ne signifie pas nécessairement qu’elle soit une totalité close.

[5C’est du reste pourquoi la philosophie politique ne saurait nous intéresser si elle n’est que « spéculation abs­traite », pas plus que la sociologie politique si elle se contente d’être une « science sociale positiviste ».

[6Plusieurs interrogations se dessinent aussitôt : quel type de connaissance pour quelle visée ? Quel statut ont la recherche et ses produits ? Qu’est-ce qui motive celle-ci ? En quoi et à quoi est-elle « intéressée » ? Étant en­tendu qu’il n’existe pas de science pure et désintéressée, on aperçoit la nécessité d’élucider autant que possible les présupposés et fondements de la réflexion. Car puisqu’il est impossible de parvenir à un savoir scientifique au sens des sciences exactes dans le domaine de l’histoire et de la société — sauf dans un sens réducteur et finale­ment faux, les sciences sociales étant des « sciences très inexactes » —, c’est à la seule condition de cette auto-réflexion que la pensée politique est susceptible d’apparaître comme une réflexion rigoureuse aboutissant à des résultats rigoureux, bien que partiels. Notons par parenthèse que c’est précisément parce qu’elle n’est pas une « science sociale positiviste » que le travail de la pensée politique consiste aussi à remettre la Science à sa place.

[7Deux mots sur le problème de la normativité des œuvres et discours de connaissance. Il touche l’ensemble des sciences sociales (d’autres domaines, apparemment exempts de telles difficultés, ne le sont en fait pas, la méde­cine par exemple), mais la difficulté semble particulièrement incontournable dans le cas de la pensée politique. Au risque d’être lapidaire, je dirais que celle-ci ne peut ni surtout ne doit tenter de s’expurger de toute normati­vité. L’a-normativité n’est pas le critère de sa rigueur et de sa pertinence. La présence naturelle d’une dose de normativité fixe bien sûr un certain nombre de réquisits, et au premier chef celui de ne pas vivre dans l’ignorance de sa propre nature. Mais dés lors que l’« objectivité » dans le champ théorico-politique, souci au demeurant par­faitement justifié, n’est pas définie par transposition abusive et impropre d’un modèle issu du domaine des « sciences exactes » ; dés lors surtout que cette normativité est explicitée — par la pensée politique en question ou si elle ne le fait pas elle-même, par nous qui l’étudions —, la difficulté ou l’objection de principe ne tient plus.

[8« Positif » ne veut nullement dire « positiviste » : une réflexion peut être à la fois « positive-propositionnelle », privilégiant à tel moment l’affirmation constructive, et « négative-critique », privilégiant à tel autre moment la négation et la critique. « Positif » n’équivaut pas non plus à« normatif », car une normativité peut être positive —ce qu’il faut faire — ou négative — ce qu’il ne faut pas faire.

[9Dans cet ordre d’idées, une telle pensée ne peut éviter la question du juste (pas plus à vrai dire que celles du vrai et du bien). Car le problème réglé par les hiérarchies sociales traditionnelles se trouve transféré, dans la démo­cratie, au niveau de la justice comme question. Une interrogation philosophique et politique est ainsi ouverte en permanence : qu’est-ce qui est juste ?


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