Gilets jaunes : « Il faudrait des paysans de la société »

vendredi 20 septembre 2019
par  LieuxCommuns

Ce texte fait partie de la brochure n°24bis « Le mouvement des gilets jaunes » — seconde partie
Chantiers de l’auto-organisation et clôtures idéologiques

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Sommaire :

  • « Il faudrait des paysans de la société » (Courrier) — ci-dessous

Courrier envoyé le 30 mai 2019.

Salut I.,

Merci bien pour ces nouvelles de la ville de B. Et vraiment désolé pour le délai de ma réponse, vraiment déraisonnable… J’ai essayé de compenser par un message un peu substantiel.

Tu me demandes ce que je pense de la situation et « ce qu’il convient de faire »…

Sur la répression

Tu évoques la répression, que tout le monde a en tête. Je suis aussi effrayé que toi de son ampleur. Mais il me semble que la première chose à en dire est qu’elle est à l’échelle de ce mouvement et de ses enjeux : extraordinaire. Ce mouvement des gilets jaunes est la porte d’entrée dans un autre monde, une sorte de point de non-retour qui reste à comprendre ; baroud d’honneur ou dynamique ouverte, l’horreur sans fin dans le premier cas, nouvelle époque historique mouvementée dans le second…

D’ailleurs, deuxième chose, la pire répression d’un point de vue politique est aussi la plus discrète. Le contrôle des manifs, les provocations, les nasses et les gardes à vue me semblent bien moins graves que les interdictions préfectorales de fouler les ronds-points, les multiples amendes abusives pour « traversée intempestive de la chaussée », les destructions de cabanes, les menaces sur les propriétaires de terrains qui les prêtent aux Gilets jaunes, l’acharnement envers les petits « leaders » locaux, etc. etc. C’est ça qui me glace. Mais qualifier de «  terroriste  » [1] l’État comme le fait H. Kempf me semble déplacé et mélanger les genres – c’est plutôt un réflexe gauchiste comme l’auteur peut s’en rendre coupable malgré sa lucidité par ailleurs : il faut aller du côté du pays basque des années 80 ou de l’Italie des années 70 pour s’en rendre compte. Ici, à P., les gens parlent aussi spontanément de « dictature », de « totalitarisme »… Connaissant in vivo la Tunisie de Ben Ali, j’essaie de faire comprendre la différence entre la direction et la destination…

Ensuite, et cela est intuitivement établi depuis des mois sur les ronds-points, le mouvement des gilets jaunes est pris en tenaille entre le gouvernement et les tendances gauchisantes. Leurs points de convergences sont manifestes et leur goût pour la répression n’est pas le moindre, les uns jouant leur autorité, les autres leur engagement sacrificiel. Les gilets jaunes sont pris là-dedans, entre attachement à « l’ordre » et désir de « révolution ». Mais ils ont compris, plus ou moins confusément, qu’il n’y a ni « ordre » ni « révolution » : il y a montée du chaos, et cela est beaucoup plus difficile à entendre…

C’est là une réponse que tu trouveras sans doute très désagréable, mais il me semble qu’il faille tout de même la considérer.

Ni Paradis à portée de main ni fin de l’histoire

Elle va à l’encontre de la mentalité militante pour laquelle il y a un autre monde, juste là, à portée de main. Certains le voient, c’est l’avant-garde, les autres non, ce sont « les masses » de gens normaux… Cet autre monde est si simple, si beau : c’est celui de la coopération universelle, de l’entraide et de l’évidence partagée. Il suffirait de presque rien… mais son avènement est perpétuellement ajourné par des forces du Mal. Ce langage religieux est une langue morte pour le quidam de base qui voit bien que les pauvres sont loin d’être des anges, que les relations entre humains ne seront jamais faites d’harmonie et que l’on a beaucoup à perdre, même si on a de moins en moins… Ce « réalisme » populaire est empreint, lui, d’une autre évidence, absolument complémentaire : que ce monde-ci est un aboutissement indépassable que viennent parasiter la cupidité des élites, la bêtise des technocrates, le nombre de fonctionnaires (que tu évoques), les retards du progrès technique (idem), la hausse contrariée du niveau de vie, etc. Ou les malfaisances du lobby juif et autres reptiliens…

Ces deux positions s’entre-appellent et sont aussi fausses l’une que l’autre : ce monde n’est pas à rafistoler, il sombre et il n’y en a aucun de rechange, strictement, dont il suffirait de tirer la chevillette pour que la bobinette cherre… Les gilets jaunes oscillent entre ces deux positions, cherchent une issue. Ceux qui entrevoient le chantier à mener sont pris de vertige et rebroussent chemin…

Nous ne sommes pas à la veille de la Révolution Française et pas plus en plein XIXe, où le socialisme en radicalisait les perspectives, les portant à incandescence au contact quotidien d’un progrès technique qui semblait ouvrir les portes du Paradis… Si je devais chercher des comparaisons à notre situation historique ce serait, au mieux, dans ce XIIe siècle, cette sortie encore timide et contrariée du Moyen-Âge — et tout reste à faire. Mais notre trajectoire actuelle semble plutôt inverse, en plongée droit vers l’obscurantisme… Ou alors, cela a été dit, dans les années 30, les gilets jaunes comme un Front Populaire aveugle à la conflagration qui arrive… De ce que je lis, je vois, je vis, nous serions plutôt quelque part entre l’Empire Romain décadent et « la grande mêlée de peuples » qui l’a précédé dans l’empire d’Alexandre…

Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons plus réfléchir « toutes choses égales par ailleurs », nous changeons d’époque, radicalement et, de plus en plus, de civilisation.

Que faudrait-il faire ? Tu comprends bien que ma réponse peut difficilement être prescriptive…

Maintenir ouverte la porte de l’interrogation

Il me semble possible, de mille manières, de maintenir vivant ce chantier ouvert par les gilets jaunes. Au fond, ce mouvement a posé à la société française LA question : « Voulons-nous continuer comme ça ? Quel pays voulons-nous pour nos enfants ? ». Sur le terrain (lors des tractages) la question fait mouche : tout le monde saisit immédiatement ce dont il est question, loin des logomachies médiatiques répétées et des discussions de détails, des lubies des uns et des autres. Nous en sommes là, nous n’en sommes que là, mais c’est déjà énorme… Comme je l’écrivais à C. : « Nous nous affrontons à un demi-siècle (au moins) de merdier : il est devant nous, là, installé. Mais ces gens sont en mouvement, ils bougent, ils se questionnent, apprennent, demandent, il y a du jeu, un appel d’air, dans lequel s’engouffrent d’ailleurs tous les miasmes idéologiques du moment (complotisme, antisémitisme, gauchisme vague, libéralisme, etc). C’est un peu de l’Aïkido : tant qu’il y a mouvement, il y a déséquilibre, donc possibilité. Je me plante peut-être, mais je ne vois rien d’autre... Et puis tous ces gens sont sympathiques, profondément humains et tellement exaspérés… »

Il faudrait maintenir ces questions ouvertes : si elles le sont, le « mouvement des gilets jaunes » n’aura été qu’un début.

L’aventure de l’institutionnalisation

De ce que je vois du terrain, il se forme un peu partout des noyaux durs.

J’ai assisté il y a quelques semaines à une assemblée générale exemplaire dans la ville de C. Les gauchistes y avaient été virés dans les semaines précédentes – j’ai cru sentir un specimen survivant dans l’assemblée, mais gardant le profil bas, aux interventions timides et contrites… Parole populaire, libre, fluide, intelligente, concrète et lucide… Des années que je n’avais pas vu ça. J’interviens, en tant qu’invité de la ville de P., pour m’excuser de la catastrophe qu’a été la manif du 9 mars où ils avaient été invités ; je leur explique la situation là-bas, pourrie par une poignée de gauchistes qui manipulent, infiltrent et sabotent, voudraient que BMF parle d’eux… Après quelques échanges fort pragmatiques, ils abordent la question épineuse des revendications : ils savent qu’il est impossible de se cantonner à quelques mots d’ordre, que le problème est bien plus profond, sans trop savoir comment s’y attaquer. Je reprends la parole, histoire de voir, leur confiant que je nous crois engagés dans un combat de longue haleine, qu’il s’agit de la réinvention d’une réflexion politique populaire, au-delà du paysage électoral squelettique et des chicanes groupusculaires gauchistes comme droitardes, d’une chimérique VIe République, sans sauveur ni tribun, et qu’il faut s’organiser en ce sens… Ça opine à gauche, quelques pouces levés ici, un petit silence de réflexion, on me regarde comme si j’avais dit quelque chose d’intelligent – je ne fais que reformuler ce que j’entends sur les ronds-points. D’habitude on me rabroue – à Commercy, j’avais été toisé comme un malpropre… On parle de s’organiser en association (le « Mouvement citoyen 2.0 », un peu étrange), de tisser un réseau… Plus généralement, c’est plutôt à l’apparition d’une multitude de petits groupes informels que l’on assiste, des liens sociaux forgés dans l’antagonisme avec un État que l’on croyait jusqu’ici à l’écoute de sa population.

Je ne sais pas évidemment ce que tout cela va donner, mais ce qu’il y a à faire serait énorme. Il y a bien peu de « militants » pour mener tous ces chantiers avec ces gens-là, et le terme même est impropre : ceux que j’ai croisés et qui possédaient un peu de bagage théorico-pratique s’en servaient pour imposer leur lubie – qui la Constituante, qui le rétablissement de l’ISF, qui le RIC, d’autres le Frexit, celui-ci « l’autonomie matérielle », tel autre un « cahier de doléances », etc. J’étais tout seul à dégager tous les discours pré-constitués plaqués sur la réalité pour tenter de faire émerger une parole collective, aussi pauvre soit-elle, mais à partir de laquelle il était, enfin, possible de discuter. M’aurait-on proposé de faire passer des textes de Lieux Communs comme charte centrale des GJ que j’aurais immédiatement refusé. Attitude martienne, je crois, dans cette époque qui semble incapable de comprendre la marche de l’histoire. L’antinomie était là : soit des tracts solidement charpentés mais artificiellement orientés avec des formules rituelles, soit le squelette de départ (carburant, taxe, démission de Macron, etc.) brandi comme un étendard contre le noyautage et les dérives… Là, la malfaisance du gauchisme de base, fût-il diffus, est évidente, décuplant la difficulté à affronter les grandes questions sans risquer l’éclatement par la reproduction du quadrillage idéologique habituel…

Les trois tendances d’une dynamique révolutionnaire

Tu parles d’une alternative entre quelque chose comme un « moment insurrectionnel » et le fait de « vivre en autonomie », à la campagne. Il y aurait beaucoup à dire sur cette dernière option (peut-être un prochain texte), mais surtout sur cette opposition qui me semble très idéologique. Le texte « Notes sur l’organisation des collectifs démocratiques » [2] tentait de décrire les mouvements révolutionnaires des XIXe-XXe siècles comme une convergence de trois tendances : l’insurrection politique proprement dite, l’expérience de pratiques communautaires, la création d’autres références intellectuelles.

Ces trois tendances existent encore aujourd’hui, mais à la fois très découplées les unes des autres et, cause et conséquence, largement idéologisées et décomposées, c’est-à-dire appartenant plus au registre du folklore mort que de l’esprit vivant cherchant passionnément à s’affronter aux réalités.

Cultiver un jardin…

Puisque tu me parles de retour à la terre, j’ose une métaphore pour terminer – inspirée d’une pratique collective problématique du jardinage : les gens veulent de belles fleurs, de beaux fruits, ici, maintenant, tout de suite, comme dans les magazines. Alors ils vont acheter les plantes chez le marchand, exotiques si possible, superbes et qui le restent quelques semaines, presque jusqu’à la mauvaise saison (sinon on en rachète). Et rebelote au printemps suivant… Tu sais comme moi qu’il ne s’agit pas d’avoir un beau jardin, mais un vrai jardin, c’est-à-dire un vieux jardin. Qu’il y faut du temps et, par-dessus tout, prêter importance à ce dont on se fout, la terre, sa vie, son rythme et ses réalités implacables. Qu’il faut une patience active, une sorte d’attention soutenue, une série d’actions décalées pour qu’elle se décompacte, se nourrisse, se couvre, s’alimente à ce que l’on pense être des déchets, que les pseudo-soins qu’on lui prodigue (arroser, labourer, engraisser…) entraînent sur le chemin de la dépendance et de l’assistanat. Il y faut du savoir, de l’intelligence, de la sensibilité, du recul… du recul ! De l’introspection, même – c’est étonnant comme le rapport à la terre est proprement psychanalytique et fait remonter tout le barda mis de côté au fil des ans, enfoui, piétiné, enterré… C’est la mort qui fait la vie, une vie à la fois changeante et inchangeable, une ténacité et une précarité entremêlées… Difficile de faire comprendre qu’une plante malade, qu’un arbre rendu stérile, qu’un fruit parasité peuvent, par eux-mêmes, se débrouiller pour peu qu’une terre riche et vivante leur offre ce dont ils ont besoin, pour peu qu’ils occupent une bonne place et ne soient pas trop mal accompagnés…

Nous en serions là : nous voudrions une révolution, des « masses » hyper-conscientes des maux qui les travaillent, un peuple voulant activement une autre façon de faire humanité, comme dans les livres d’histoire. Mais il manque la base, le sol, la terre, l’humus qui pourrait seul les faire être. Il faudrait des paysans de la société…

Amicalement



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