Les gilets jaunes et les millénaristes

mardi 6 août 2019
par  LieuxCommuns

Ce texte fait partie de la brochure n°24bis « Le mouvement des gilets jaunes » — seconde partie
Chantiers de l’auto-organisation et clôtures idéologiques

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Elle sera intégralement téléchargeable dans la rubrique brochures

Sommaire :

  • Les gilets jaunes et les millénaristes (Courrier) — ci-dessous
  • « Il faudrait des paysans de la société » (Courrier) — bientôt disponible...

Courrier du 26 février 2019

Salut J.,

Je suis largement d’accord avec [le] regard [de J.-C.] sur le mouvement des gilets jaunes, modulo vos remarques sur le rôle des manifs du samedi [qui servent de seules soupapes aux gilets jaunes issus de périphérie et pas seulement de défouloir aux « casseurs œdipiens » des villes et banlieues].

La distinction entre le mouvement des périphéries et les assemblées urbaines est fondamentale (le ’bistro’ et le ’parti tels que je le formulais) quoique moins tranché, et se retrouve au niveau micro-sociologique de l’agglomération de R. et alentours. Les gauchistes y jouent le rôle de catalyseurs des pires tendances : la bureaucratisation des assemblées et la fascination pour le cycle violences / répression (« Il n’y a que la violence qui paie »). Cette terrible et dévastatrice dialectique est étrangère aux ’vrais gilets jaunes’ – c’est ainsi qu’ils se reconnaissent, à partir d’un alliage singulier de bon sens, de bienveillance, de pragmatisme et de ténacité qu’ils trouvent évident et qui m’éblouit littéralement, me tire des larmes : il faut voir, ici, ’Mamie péage’, 900€ de retraite après une vie en usine à éviscérer les poulets, te démonter une barrière et scotcher les caméras en deux temps trois mouvements sous l’œil bovin des gendarmes, qu’elle tient par les cornes.

Mais leur force est leur faiblesse : l’absence quasi totale de culture politique historique. Mon rôle, pour autant que j’essaie de servir à quelque chose, est de mettre des mots sur ce qui se passe, qu’ils comprennent intuitivement très bien, et notamment celui de ’gauchisme’, qui sonne et donne cohérence à toute une série de phénomènes.

Il y a quelques gauchistes qui sévissent, certains sévères, mais ils rentrent surtout en résonance avec la désespérance et l’impatience des plus pauvres et marginalisés, des ’cassoc’ », des ’nouches’ (manouches), des zadistes-à-chiens, etc. Ce gauchisme diffus est une sorte de millénarisme que les militants formalisent et exaspèrent, jouant évidemment leur fonction objective de sabotage du mouvement. Eux-mêmes semblent mus par une idéologie extérieure, tellement la réalité locale les dément perpétuellement, et ç’en est touchant de bêtise, de voir leur esprit obstrué par une sorte de fatberg (l’iceberg de graisse des égouts londoniens) venu du XXe siècle… Ils comprennent, en tête à tête, entrevoient l’univers libre derrière leurs lapsus, et puis se refont posséder…

Grosso modo, il y a donc ces deux tendances : la première, gauchisto-millénariste, celle de l’échec rassurant, qui dégoûte les flics de leur propre complicité avec nous, qui multiplie les GAV [garde à vue] pour rien sinon entretenir la peur, insuffle implicitement le spectre d’un Grand Soir, méprise les revendications (pourtant ici minutieusement compilées), etc. Et la seconde, admirable, qui cherche une issue de secours, mobilise ses liens dans toute la société, résonne à l’oreille de tous, veut continuer, tâtonne, essaie, se trompe, tombe, se relève, repart. Multiple et majoritaire, elle évolue paradoxalement dans une énorme solitude puisque les fils historiques ont été brisés et que les rares individus qui les tiennent dans leurs mains sont sous emprise idéologique. J’essaie de coaliser la seconde, d’expliciter, de nommer, de dire et de faire dire, d’autoriser les intelligences illégitimes.

D’accord, aussi, sur l’avenir : les grandes explosions sont à venir. Le petit ru qu’ouvre les ’gilets jaunes’ va être submergé dans une débâcle sans précédent lorsque les populations (et notamment les jeunes qui se tiennent presque explicitement en réserve) vont comprendre que la fête est finie.

Autre élément : l’Énorme Tabou que forme le triptyque immigration / islam / délinquance ou, plus globalement, la question identitaire au sens large et dépassionné du terme. Partout présente, dite nulle part, interdite de pensée – crimepensée. Il faut, n’importe où et avec n’importe qui, assumer d’abord pleinement ses positions pour que les langues se délient, toujours discrètement mais, surtout, jamais sans aucune outrance : ici, c’est [Yasmina] la plus ’facho’… Questions partout tues et quelquefois à dessein : un islamiste présent depuis le début est, là, dixit « pour ne pas qu’on parle mal de l’islam et de mon pays, le Maroc »… Police politique, qui fait écho à l’obsession délirante des ’quartiers populaires’ (ici les C.) des gauchistes, face auxquels les ’vrais gilets jaunes’ ne savent quoi répondre, sinon la conscience floue mais insistante d’une ’guerre civile’ à venir (« Nous, on est les gilets noirs » lançaient des salaf’[istes] goguenards lorgnant notre défilé entre les tours).

Il faut vraiment que je finisse ce texte sur ’Les gilets jaunes et l’empire’ : d’un mouvement profondément anti-impérial, le gauchisme tend à en faire un mouvement de marge…

 

Bon courage à toi.


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