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lundi 21 décembre 2009
par  LieuxCommuns

Le crépuscule de l’opéraisme italien et ses environs

Texte issu de la brochure « Insurrezione, Prolétaires si vous saviez…, Italie 1977-1980 ». Paris, Ombre hérétique, 1984, 39 p. (traduction extraite d’une brochure du même titre, parue à Milan en 1981). Le crépuscule de l’opéraisme italien et ses environs (Deuxième partie) « Ceux qui désirent et (...)

En réponse à...

mercredi 3 février 2010 à 16h07

Ma réponse est longue mais elle me paraît nécessaire car l’opéraïsme reste pour moi et malgré toutes ses limites, la dernière tentative théorique et pratique pour lier mouvement ouvrier et mouvement révolutionnaire. Comme le dit très bien aujourd’hui un de ceux qui fut à l’origine de l’opéraïsme, il y a peut être encore une classe ouvrière, en tout cas des ouvriers mais le « mouvement ouvrier » n’existe plus (ni ses valeurs ni ses références) et n’existera plus . « L’autonomie ouvrière » et Negri en ont bien eu la préscience à partir de 1976, mais le rapport de force, en Italie et au niveau international était devenu trop défavorable pour que des derniers soubresauts de 1977 sortent une alternative crédible.

Sur Negri Je ne tiens pas à polémiquer et m’en tiendrai donc aux dires. Je ne parle pas des positions actuelles de Negri et encore moins de celles qu’il tiendrait sur Staline aujourd’hui (la signification du pacte germano-soviétique, le caractère « progressiste » de la bataille pour la production etc.). Il est d’ailleurs hors de question que je lise Bye bye socialisme. Chacun ses habitudes (en fonction de son parcours politique), mais pour ma part, je crois important de critiquer les bons livres et non pas les mauvais car ma perspective n’est pas de dénoncer (auprès de qui d’ailleurs ?) mais de chercher à approfondir la critique. C’est ainsi que j’ai procédé pour l’opéraïsme et à ce sujet on peut se reporter à mes textes sur l’autonomie italienne et le devenir de cette autonomie Je m’en tiens aux faits. Negri n’a jamais été un « vieux stalinien ». Badiou si ! Je n’emploie aucun qualificatif à l’égard de Negri et surtout pas celui de « révolutionnaire » grand ou petit. D’ailleurs je n’emploie jamais ce terme pour désigner une personne ou un groupe. Il peut porter une perspective, à l’extrême limite des positions, mais en qualifier un individu n’a pas de sens en dehors d’une révolution effectuée. Ainsi, on pourra parler des révolutionnaires de 1789 ou de ceux de 1917 parce que c’est un fait objectif, qui d’ailleurs ne nous dit rien sur l’intérêt de ces révolutions (il y a eu aussi la « révolution nationale »), mais pas de « révolutionnaire » pour ceux qui ne le sont que parce qu’ils se pensent tels. Pour Negri, par exemple, dire qu’il a été « communiste-opéraïste » de tendance léniniste me paraît mieux convenir. Parmi les opéraïstes on peut le classer (au moins jusqu’à la dissolution de Potere Operaio en 1973) comme partisan d’un État-ouvrier (comme Yves Coleman à l’époque, je suppose, en tant que militant de LO). On peut même dire qu’au cours de l’évolution de Potere Operaio, la fraction Negri décrocha sensiblement de la référence au léninisme. Elle voyait de plus en plus la nécessité d’une nouvelle organisation qui se bâtirait à partir de l’expérience des avant-gardes d’usine en Lombardie. L’autre fraction (Piperno-Scalzone) restait plus proche du modèle classique de la construction d’une organisation politico-militaire qui ne se confondrait pas avec les rapports sociaux capitalistes. Pour eux la construction du parti restait une affaire de parti. À cela Negri opposa son fameux « parti de Mirafiori » qui ne vit jamais le jour mais montrait les différences qui se faisaient jour et était le prélude à la naissance d’un nouveau mouvement qui prit le nom « d’Autonomie Ouvrière » et que cela plaise ou non à Yves Coleman, Negri en fut le principal animateur et théoricien (Proletari e Stato , ce qui l’exposa particulièrement à toutes les critiques (et particulièrement celle d’avoir « résolu » toutes les difficultés objectives et pratiques par un tour de passe-passe théorique) et finalement à devoir en assumer les échecs, mais cela est une autre histoire et je renvoie à mon interprétation dans Mai 68 et le mai rampant italien.

Opéraïsme, stalinisme et la question de l’URSS Dans la typologie de l’opéraïsme établie par Sergio Bologna, lui-même directeur de la revue opéraïste Primo Maggio, Negri est classé parmi les chefs de file de la tendance pour un État ouvrier. Mais il y avait bien d’autres tendances comme celle des « opéraïstes d’État » (Tronti) liés au PCI. Primo Maggio qui fut une tendance assez éclectique et ouvertement anti-stalinienne (c’est parmi elle qu’on retrouve des individus qui entretinrent des relations avec SoB par l’intermédiaire de Danilo Montaldi et de son groupe de Crémone (Cahiers d’Unité prolétarienne) et enfin les tendances plus « gauche communiste » comme celle de Riccardo d’Este (futur membre de Temps critiques) et Lippolis ou anarchiste (Faina). Le point commun organisationnel de tous ces individus est d’avoir été membres de Classe Operaia entre 1964 et 1967 Étant donné la variété de ces tendances il est bien évident que leur point de convergence ne pouvait être une question idéologique ou un préalable principiel ou pratique typique de la formation des groupes gauchistes ou même de la gauche communiste ; autant de dogmatismes qui alimentèrent les multiples scissions propres à ces milieux . La position sur le bloc soviétique n’entrait donc pas en jeu dans la constitution et le développement de ce courant d’ensemble appelé opéraïste qui se rassemblait plutôt sur la nécessité de réfléchir aux transformations des procès de production et de travail, au rapport à la technique et aux machines, à la question de la nouvelle composition de classe issue de ces transformations et enfin à la possibilité, au sein du rapport social capitaliste, d’une « autonomie » du pôle travail par rapport au pôle capital permettant à la classe ouvrière d’affirmer une perspective révolutionnaire. Il est donc vain, pour Yves Coleman, de chercher dans l’intégrale des Quaderni Rossi (QR), une position ferme sur cette question. Toutefois, si on veut vraiment aborder le sujet on a une réponse éclairante dans une préface de 1966 faite par des militants des QR à la traduction française d’extraits de la revue publiés chez Maspéro sous le titre Luttes ouvrières et capitalisme d’aujourd’hui (1968). La critique de l’URSS de Staline y est prononcée sans détour (p. 21). Quand on pénètre à l’intérieur des textes, on peut y lire, par exemple, note 29, p. 53 de « Capitalisme et machinisme », que l’URSS est une « économie planifiée de type bureaucratique ». Page 59 du même article, note 40, il est fait référence positive à Cardan et les illusions technologistes de l’URSS y sont dénoncées. On y apprend aussi que la voie chinoise est plutôt meilleure (1963) et enfin, en décembre 1966, une lettre sur la Révolution culturelle paraît qui semble la soutenir. À part la dernière lettre de 1966 tout cela est rédigé par une seule personne, Edoarda Masi (n°6 et 7) qui deviendra maoïste. Je reconnais donc que dans les QR il y a eu des influences de la voie chinoise, mais je ferai trois remarques :

  • premièrement, à cette époque, le fondateur des QR, Panzieri est décédé et Tronti et Negri ont quitté la revue dès 1964 pour fonder Classe Operaia.
  • deuxièmement, la lecture qui est faite de la révolution culturelle est effectivement fausse mais c’est davantage une lecture de type libertaire (spontanéité des gardes rouges assimilés aux masses, fin de la séparation travail manuel/travail intellectuel) qu’on retrouvera plus tard dans un groupe comme Lotta Continua ou comme dans le groupe VLR en France ou parmi la tendance mao au sein du Mouvement du 22 Mars, qu’une lecture stalinienne de la voie chinoise, comme certains pouvaient le faire en Italie comme en France — en France le PCMLF et le CMLF, en Italie le Movimento Studentesco et le plus grand groupe politique gauchiste italien, l’Unione dei Comunisti Italiani, fruit monstrueux de l’accouplement entre un groupe stalinien et un groupe trotskiste (False-Martello) ;
  • troisièmement, ceux qui sont restés au sein des QR et ne sont pas partis à Classe Operaia sont ceux qui restent le plus liés aux organisations traditionnelles du mouvement ouvrier et à son rapport ambigu au stalinisme (le PCI italien sera le premier parti déstalinisé et si c’est la photo de Gramsci qui trône officiellement dans les locaux du Parti, Togliatti n’en a pas moins été le représentant non russe le plus important du stalinisme international). Si je peux glisser mon avis, je dirais qu’en outre, cette question de la nature de l’URSS n’est plus une question déterminante et discriminante dans les années 60. Partout on recommence à lire Marx, à le lire d’une autre façon, à lire des textes inconnus ou peu connus . Partout on réfléchit aussi sur les transformations du procès de production et de l’organisation du travail (le rôle nouveau des techniciens, la montée des emplois de service et du nombre d’étudiants, mais aussi celle des OS et des ouvriers immigrés) et la signification des nouvelles luttes (par exemple, pour l’Italie, les émeutes de Piazza Statuto en 1962 vont marquer durablement les esprits et avoir des effets pratiques au sein même de l’opéraïsme). Je n’irai pas jusqu’à dire que la question de l’URSS n’est plus une question politique mais elle est devenue une question surtout historique, pour les anars d’abord (cf. Voline, puis Archinov, Makhno et en rapport avec Kronstadt), pour la gauche communiste germano-hollandaise ensuite (Gorter et Pannekoeck puis Rühle et Korsch), enfin pour les trotskistes toujours un peu en retard vu les positions de leur leader jusqu’à sa mort avec son « État ouvrier dégénéré ». Une des dernières tentatives de faire le point sur la nature de l’URSS aura d’ailleurs été celle d’un ancien dirigeant trotskiste, Pierre Naville qui dans son énorme Nouveau Léviathan (5 volumes) tente une recension de toutes les positions et pose pour sa part l’hypothèse d’un « socialisme d’État » géré par une bureaucratie dans lequel la mystique du travail a remplacé la mystique du capital. Pour ma part, s’il me fallait absolument choisir parmi les définitions et caractérisations de cette époque, c’est d’ailleurs la formulation qui me conviendrait le mieux (mais à Temps critiques comme aux Quaderni Rossi, ce n’est pas la nature des rapports de production en URSS qui nous a réunis ou empêché de nous réunir). Cette question de la qualification de l’URSS n’était déjà plus politiquement décisive dans les années 60 comme le montre l’évolution même de la revue SoB. La contribution fondamentale sur cette question est constituée par l’article de Chaulieu dans le n° 2 de 1949, « Les rapports de production en Russie » où, effectivement, à partir de cette analyse peut se dégager l’idée d’un « capitalisme bureaucratique » et non pas d’un « capitalisme d’État » (position de la gauche communiste germano-hollandaise). Ensuite plus rien de fondamental ne sera dit sur la question, SoB se centrant plutôt sur les révoltes polonaises et hongroises , alors que de son côté, Bordiga produit quand même un nombre de textes importants sur les rapports entre propriété et capital, même s’il raisonne encore dans le cadre des vieilles catégories auxquelles il applique davantage la méthode du syllogisme que celle de la dialectique : « une économie marchande est capitaliste, l’économie russe est marchande, donc elle est capitaliste ». Il s’enferre donc et s’il s’en sort mieux que les autres, par exemple dans ses prédictions sur la Chine, c’est qu’il pose comme postulat l’idée de Marx sur la tendance du capital à être mondial non pas par une extension géographique des pays capitalistes mais par une extension des relations capitalistes ce qu’il va appliquer à la Chine en prédisant que celle-ci ne serait pas intégrée au capital mondial par sa participation au processus de production capitaliste mais directement par la consommation. C’est d’ailleurs ce qui va se produire aujourd’hui alors qu’on entend pourtant claironner de partout que « la Chine est l’atelier du monde » Mais ce qui est intéressant pour l’évolution théorique, c’est de voir que dans le dernier numéro 40 de SoB (1965), Lapassade fait un long article sur l’URSS et la question du mode de production asiatique en commentaire du livre de Wittfogel, Le despotisme oriental, dans lequel il reconsidère la question (la domination stalinienne ne comporte-t-elle pas justement des caractères « asiatiques » ? s’interroge Lapassade). On n’y voit plus trace de l’appellation de « capitalisme bureaucratique » et Lapassade parle de mode de production bureaucratique. La question de l’existence ou non d’une classe dominante n’est donc pas résolue. Bref, on reste sur des interrogations. Que celles-ci soient jugées scolastiques par de nombreux groupes ou militants de l’époque n’est donc pas étonnant. De plus la question, à cette époque n’intéresse plus guère que les trotskistes dans leur affrontement avec les staliniens. Je ferais ici une parenthèse par rapport aux remarques de David sur les termes employés pour définir l’URSS. Avec les matériaux théoriques et la distance historique dont nous disposons aujourd’hui (qui nous évite par exemple des erreurs à la Castoriadis sur la « statocratie soviétique »), il me semble qu’aucun des termes utilisés n’était valable car ces derniers étaient hypostasiés dans un souci politique. La qualification du régime devenait la préoccupation première sans chercher véritablement ce qui y était mis dessous. Même si les événements de 1989 n’ont pas produit de signe immédiatement encourageant pour une « révolution mondiale », ils ont au moins montré plus clairement que toutes les caractérisations et théories sus-mentionnées, ce qui séparait les pays de l’aire slave des pays occidentaux (ce que savaient déjà les ouvriers berlinois de 1953, les polonais et les hongrois de 1956, les tchèques de 1968). À partir de l’exemple de la Chine actuelle (et non certes de l’URSS) j’ai essayé, dans un article pour le numéro 15 de la revue Temps critiques (à paraître fin janvier 2010), de dépasser la bataille des définitions ou qualifications de régime pour saisir la complexité des évolutions, la persistance du MPA et de l’État de la première forme qui exerce sa domination à travers le PCC, alors que pourtant la valeur s’y développe à un rythme infernal. En référence aux catégories que nous utilisons dans un article de synthèse pour le même numéro 15 (« Capital, capitalisme et société capitalisée »), je dirais qu’en Chine, le capital se développe bien en tant que substance (concrètement dans une « accumulation primitive ») mais qu’il n’existe pas encore en tant que rapport social (la révolution agricole n’est pas faîte, le travailleur n’est pas encore « libre » ) et en tant que société capitaliste (pas d’État de la seconde forme, d’État au sens de Hegel et donc pas encore de « société civile »). Point final pour le moment sur cette précision pour David et je reviens aux remarques d’Yves.
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