« Le Jour des Barbares » de Alessandro Barbero

Guy Fargette
mardi 26 mai 2026
par  LieuxCommuns

Recension du livre de « Le Jour des Barbares » de Alessandro Barbero (Flammarion, 2024 [2017]) par Guy Fargette.


Chapitre III : LES GOTHS ET ROME

p.47

7.

Cela se passait en 369, sept ans avant le début de la crise qui allait s’achever par la bataille d’Andrinople. Nous ne connaissons pas le texte du traité que Valens imposa aux Goths vaincus et réduits à la misère ; mais nous disposons d’un témoignage exceptionnel, qui nous apprend comment la propagande impériale voulut expliquer aux sujets de l’empire la ligne politique adoptée à l’égard des Goths. Il s’agit d’un discours prononcé devant l’empereur par le rhéteur grec Thémistius, l’un des hommes politiques les plus influents de Constantinople, pour le féliciter d’avoir conclu la paix. Ce discours traduit une idéologie, disons, progressiste et humanitaire, très répandue à l’époque dans les cercles dirigeants de l’empire, et qui est l’autre face de la cruauté délibérée avec laquelle les troupes romaines menaient leurs opérations en territoire ennemi.

Thémistius, comme presque tous les politiciens de l’empire, est persuadé qu’avec un peu de persévérance les barbares pourront être civilisés, et qu’un jour ils pourront eux aussi devenir sujets de l’empereur, des sujets utiles – ce qui, dans le langage du temps, signifie surtout des contribuables solvables. C’est pourquoi Thémistius fait l’éloge de Valens qui, alors qu’il pouvait exterminer les Goths, a préféré les épargner, et il formule cette extraordinaire comparaison : nous nous préoccupons beaucoup, dit-il, de préserver les espèces animales, nous ne voulons pas voir disparaître les éléphants de Libye, les lions de Thessalie et les hippopotames du Nil ; nous devons donc nous réjouir que Valens ait sauvé de l’extermination « une population d’hommes, peut-être des barbares, comme le diront certains, mais des hommes tout de même ».

note :

« Les barbares peuvent être une ressource » : Thémistius, discours X ; Ammien Marcellin, XIX, 11 et XXXI, 4.

« Des bureaux chargés de superviser l’accueil » : ce sont ceux des præfecti lætorum, dont la nature n’a pas toujours été correctement interprétée par l’historiographie ; voir Émilienne Demougeot, « À propos des lètes gaulois du IVe siècle », Beiträge zur alten Geschichte und deren Nachleben : Festschrift für Franz Altheim, Berlin, 1969-1970, vol. 2, p. 101-113, et Christopher Simpson, « Læti in the Notitia dignitatum : “regular” soldiers versus “soldiers-farmers” », Revue belge de philologie et d’histoire, LXVI, 1988, p. 80-85.

p.48

Il est étonnant, pour un lecteur d’aujourd’hui, d’apprendre que les élites hellénisées de l’Empire romain avaient des préoccupations environnementalistes et se souciaient du sort des éléphants de Libye et des hippopotames du Nil ; mais ce qui nous intéresse ici est la dimension humanitaire, selon laquelle l’empire, qui aspire à dominer le monde, doit se donner aussi pour objectif de civiliser les barbares : le génocide, en comparaison, est une mauvaise option, indigne d’une grande civilisation. Nous pouvons parier que plus d’un général, en privé, voyait les choses très différemment, mais officiellement c’était là un discours qu’on ne pouvait plus tenir. Pas seulement parce que l’empire était devenu chrétien ; l’influence du clergé ne suffit pas à expliquer la pénétration de ces idéaux humanitaires chez des intellectuels tels que Thémistius ou Libanius, qui étaient païens. Le fait est que l’idéologie de l’empire se concentrait de plus en plus ouvertement sur le pouvoir d’attraction qu’il exerçait sur l’humanité entière. La pression même des barbares aux frontières, dans cette perspective, devenait une confirmation, et exigeait de la part des empereurs un déploiement de bienveillance envers « ces peuples qui n’ont jamais eu l’occasion d’être romains », pour citer un autre rhéteur de l’époque. L’intégration devait être encouragée, tel était le mot d’ordre ; et les empereurs, dans leurs lois, se congratulaient du fait que « beaucoup de membres des peuples étrangers sont venus dans notre empire afin de connaître le bonheur romain ».

p.49-50

8.

Lorsque Thémistius loue l’empereur Valens d’avoir fait la paix avec les Goths au lieu de les massacrer tous, nous voyons se dessiner sous nos yeux l’idéologie humanitaire et universaliste caractéristique de l’Empire romain tardif. On peut bien sûr se demander si ceux qui la propageaient y croyaient vraiment, ou si c’était seulement la couverture d’un impérialisme sans scrupules ; d’ailleurs, ce n’est pas seulement dans le cas de l’Empire romain que l’on note ce décalage entre les discours, pleins de nobles principes, et la brutalité de la pratique politique. Mais pour comprendre le climat qui prépara la bataille d’Andrinople, il faut les avoir en tête, ces discours élégamment construits qui résonnaient, en grec, dans les salles du palais impérial et du sénat de Constantinople. De nos jours, dit Thémistius, l’empereur romain n’est pas seulement le père d’un peuple, mais de toute l’humanité ; son rôle est, certes, de mortifier l’insolence des barbares, mais aussi de les protéger et de les guider paternellement, jusqu’à ce qu’ils deviennent « une partie de l’empire ».

La façon concrète dont les Goths, après la paix de 369, pouvaient devenir une partie de l’empire nous fait toucher du doigt la distance entre les beaux discours et la réalité. Valens avait besoin de mercenaires, parce qu’il avait l’intention de faire la guerre aux Perses. Il se mit donc, comme on l’avait toujours fait par le passé, à engager des bandes de Goths et à les transférer sur la frontière mésopotamienne, en attendant d’avoir réuni assez de forces pour commencer la campagne. Ainsi, il y avait bien une place dans l’empire pour les Goths, mais en tant que main d’œuvre d’un genre très particulier : de la chair à canon, dirions-nous aujourd’hui. Et il y avait aussi une place pour eux en un sens encore plus pervers. Après les expéditions punitives de Valens, le pays des Goths au-delà du Danube était ravagé, et le nouveau traité leur était beaucoup moins favorable que celui de Constantin. Les subsides et les fournitures de blé étaient suspendus : cette sanction visait à punir les Goths pour s’être rebellés et à leur apprendre l’obéissance. Même les échanges commerciaux avec les marchands romains, si importants pour satisfaire le goût du luxe des princes goths et pour sauver leur peuple de la faim en cas de disette, étaient désormais restreints. Dans le pays des Goths, donc, comme cela se produit encore aujourd’hui dans tout pays pauvre ayant à subir des sanctions économiques, on vivait de plus en plus difficilement. C’était une situation idéale pour les marchands d’esclaves, qui n’avaient aucun mal à trouver des familles aux abois prêtes à vendre un fils ou une fille ; décision qui peut nous paraître impensable, alors qu’elle est assez courante dans les sociétés accoutumées à l’esclavage. Un afflux d’esclaves goths commença à inonder l’empire, si nombreux qu’ils saturaient le marché et faisaient chuter les prix. Citons encore un témoignage contemporain, celui d’un grand propriétaire foncier d’Afrique, qui deviendra ensuite un évêque chrétien, Synésius  : « Chaque famille jouissant d’un minimum d’aisance possède un esclave goth ; dans toutes les maisons, ce sont des Goths qui dressent la table, qui s’occupent du four, qui apportent les amphores ; et parmi les esclaves accompagnateurs, ceux qui chargent sur leurs épaules les tabourets pliants sur lesquels les maîtres peuvent s’asseoir en chemin sont tous des Goths. »

p.51

Chapitre IV : L’URGENCE HUMANITAIRE DE L’AN 376

1.

Telle était la situation à l’automne 376, lorsque des nouvelles terriblement inquiétantes se répandirent dans la population de l’empire. Ce n’étaient pas des informations officielles, elles n’étaient pas confirmées et personne ne savait qui les avait mises en circulation ; mais elles couraient sur toutes les lèvres, et les gens étaient effrayés. On disait que les barbares du Nord s’étaient mis en mouvement ; que tout le long du Danube, jusqu’au delta et à la mer Noire, des populations entières avaient été chassées de leurs maisons par quelque cataclysme inconnu, et qu’elles erraient désormais, menaçantes, sur la frontière. Dans les grandes cités des Balkans et du Proche-Orient, ces choses-là étaient murmurées à l’oreille, aux thermes ou sur les marchés, car la diffusion de nouvelles subversives était un crime capital dans l’Empire romain ; le gouvernement, bien sûr, s’abstenait de démentir ou de confirmer quoi que ce soit, étant donné que l’empereur avait pour habitude d’agir en secret et ne répondait à l’opinion publique que quand il l’avait décidé, mais ce silence même augmentait l’inquiétude de la population. Généralement, en effet, la diffusion des informations était contrôlée de façon efficace par la propagande officielle, et s’il était question des barbares du Nord, c’était exclusivement pour annoncer de nouvelles victoires ; le public n’apprenait qu’une guerre avait eu lieu sur la frontière du Danube que lorsque l’empereur proclamait que cette guerre était terminée, et elle s’achevait invariablement par une victoire. Les rumeurs qui couraient maintenant, en revanche, étaient vagues, incertaines...

p.53

Au palais impérial, on en savait davantage. L’empereur Valens, à ce moment précis, se trouvait à Antioche, en Syrie, à deux mille kilomètres de distance de la frontière danubienne, occupé à préparer sa guerre contre les Perses. Les nouvelles, même lorsqu’elles étaient confiées aux courriers officiels, qui changeaient de cheval à chaque relais de poste, mettaient plusieurs semaines à arriver là-bas. Cela aussi nous donne le sentiment de l’immensité de l’empire, et de la difficulté pratique de le gouverner : il était évident qu’un seul empereur ne pouvait y pourvoir, et que la coutume consistant à diviser le pouvoir était le fruit de la nécessité. Mais les nouvelles finissaient tout de même par arriver. Valens et ses conseillers pouvaient se faire une idée assez claire de ce qui se passait sur la frontière septentrionale, et l’idée qu’ils s’en firent était que l’on avait affaire à une situation bien moins préoccupante que ne le croyait la populace. Il ne vint à l’esprit de personne, en tout cas, d’informer l’opinion publique pour la rassurer ; si on se mettait à penser que l’empereur devait rendre des comptes à ses sujets, où irait-on ? Mais dans le secret du consistoire – on appelait ainsi la réunion à huis clos des ministres en présence de l’empereur –, Valens et ses conseillers, les eunuques qui gouvernaient le palais, les généraux de la garde impériale, ne se faisaient aucun souci.


p.199

CHAPITRE XI : Théodose

4.

p.210

Le rhéteur Thémistius – celui-là même qui, quelques années plus tôt, avait complimenté Valens d’avoir conclu la paix avec les Goths – fut chargé de faire l’éloge de Saturninus, et dans son discours on entend une nouvelle fois vibrer, comme si rien n’avait changé, cette rhétorique humanitaire que nous connaissons bien. Thémistius se réjouit que le gouvernement ait su trouver une solution politique au problème, en accueillant les Goths pacifiquement au lieu de chercher à les anéantir. « La philanthropie l’emporte sur la destruction. Vaudrait-il mieux remplir la Thrace de cadavres plutôt que de paysans ? Déjà les barbares transforment leurs armes en bêches et en faux, et cultivent les champs. » C’est l’idéologie du melting-pot, selon laquelle les barbares sont voués à s’intégrer dans l’empire ; nous en avons déjà accueilli beaucoup, dit Thémistius, et leurs descendants « ne peuvent plus être appelés barbares ; ils sont entièrement romains, paient les mêmes impôts que nous, servent avec nous dans l’armée, sont administrés selon le même statut que les autres, soumis aux mêmes lois. Et il en ira bientôt de même pour les Goths. »

p.211

5.

La solution de Théodose au problème des Goths fut pratiquement celle qui était restée si longtemps lettre morte, et qui à plusieurs reprises avait été sur le point de se concrétiser, même si ensuite, à chaque fois, les choses étaient allées de travers. Valens avait fait entrer les Goths dans l’empire en songeant à les intégrer dans l’armée ; l’inefficience et la corruption avec lesquelles les autorités militaires avaient traité les réfugiés les avaient poussés à se révolter, mais Valens était toujours resté ouvert à l’idée d’une solution négociée et, quelques heures à peine avant de se faire tuer sur le champ de bataille d’Andrinople, il discutait avec les émissaires de Fritigern pour tenter de trouver une issue pacifique au conflit. Théodose, en 382, fit exactement ce qui aurait déjà pu être fait six ans auparavant, à ceci près que tout ce qui était advenu dans l’intervalle ne pouvait pas être rayé d’un trait de plume. On ne pouvait effacer des années de pillages et d’atrocités, la destruction d’une armée, la mort d’un empereur, le siège de la capitale. Il n’était plus aussi simple d’intégrer les guerriers goths dans l’armée impériale, après tout ce qu’ils avaient fait ; et il était très difficile, après Andrinople, d’expliquer aux populations civiles de l’empire qu’en réalité ces Goths étaient des réfugiés qu’il fallait traiter avec humanité, une force de travail utile.

p.212

Les groupes dirigeants de l’empire essayèrent pourtant de le faire, et on ne sait s’il faut davantage admirer leur bonne volonté ou s’étonner de leur cynisme. Pour les politiciens qui travaillaient aux côtés de Théodose, l’accueil des Goths, malgré tout ce qui s’était passé, ne semblait poser aucun problème ; les discours officiels et les vers des poètes de cour entonnent tous le même air. Un rhéteur gaulois, Pacatus, s’enthousiasme pour tous ces nouveaux soldats romains – des barbares, certes, mais qui ont un immense désir d’apprendre. « Ô chose digne de mémoire ! Qui avait été, un temps, ennemi des Romains, marchait sous des commandants et des étendards romains, suivait les enseignes contre lesquelles il avait combattu, et remplissait en soldat les cités qu’il avait d’abord vidées et dévastées en ennemi. Le Goth, le Hun et l’Alain apprenaient à s’exprimer conformément au règlement, accomplissaient leurs tours de garde et avaient peur d’être mal notés dans les rapports. » Le thème du barbare qui jette sa fourrure, apprend à s’habiller comme il faut, à obéir aux ordres et à respecter la discipline, est un lieu commun qui revient continuellement chez les écrivains du temps de Théodose, et la signification en est claire : remplacer les peaux de bêtes par des vêtements civilisés et apprendre à vivre en se conformant à des règles, c’est ne plus être barbare et devenir romain. Toute la rhétorique sur l’universalité de l’empire et sa capacité d’assimilation est mobilisée pour démontrer que Théodose a fait le bon choix. Entendons-nous bien : ce ne sont pas seulement des discours creux ; cette capacité d’assimilation, dans une certaine mesure, existe réellement. L’empire absorbe les barbares pour de bon – même si, tandis qu’il les absorbe, inévitablement, il change.

p.213

6.

L’exemple le plus parlant de la façon dont l’armée romaine absorbait et intégrait les Goths nous est fourni par un groupe de stèles retrouvées au début du XXe siècle, dans un cimetière paléochrétien près de Portogruaro, en Vénétie, où s’élevait autrefois une cité romaine au nom de bon augure : Concordia. Bon nombre de ces stèles – près de quarante – sont celles de soldats de l’armée de Théodose, des soldats issus de beaucoup de régiments différents, si bien qu’on s’est demandé pourquoi ils étaient tous enterrés là ; puis on a remarqué que vers la fin de son règne, en 394, Théodose avait livré une grande bataille plus ou moins dans cette zone, contre l’un des sempiternels usurpateurs, et une partie de l’armée avait dû stationner pendant une longue période près de Concordia, ce qui explique la nature de ces stèles. Il va de soi que tous les soldats mentionnés sur ces stèles sont chrétiens. Les appellations imagées des régiments sont typiques de l’empire tardif – Bracchiati, Armigeri –, et beaucoup portent les noms de tribus barbares : il y avait les Eruli seniores, et nous retrouvons aussi une de nos vieilles connaissances, les Batavi, qui étaient de réserve le jour de la bataille d’Andrinople et s’en étaient tirés parce qu’ils s’étaient enfuis à temps.

p.213-214

La lecture de ces stèles donne l’impression que l’armée était une société très compacte dont tous les membres étaient unis par des liens de camaraderie ou de parenté, et même par des liens religieux. Dans de nombreux cas on lit que la stèle du mort a été payée par ses frères d’armes, ou par ses compatriotes servant dans le même régiment. Souvent les épouses sont également mentionnées, et l’on comprend que cet univers militaire était en réalité un microcosme où les hommes vivaient avec leurs familles. Ce sont d’ailleurs des stèles au ton très solennel et pieux, avec toutes ces dédicaces et ces louanges « à l’excellent collègue », « à la sainte église de la sainte cité de Concordia ». Et si l’on jette un œil sur les noms des soldats, on s’aperçoit que la plupart sont barbares. Ils se prénomment tous Flavius : c’était le nom de famille des empereurs à partir de Constantin, porté par tous les immigrés ayant reçu la citoyenneté romaine ; après Flavius, presque tous ces soldats ont un nom germanique, et dans bien des cas gothique, comme

Flavius Andila, qui était sous-officier au sein des Bracchiati, ou Flavius Sindila, qui servait dans le régiment des Eruli. Nous voyons ici le côté positif de l’intégration, la démonstration du fait que la politique de Théodose pouvait réussir : le Goth devenait un soldat romain, jurait fidélité à l’empereur, embrassait la religion catholique, apprenait à respecter la discipline, à apprécier le salaire et la retraite en fin de carrière. L’armée, qui était une communauté, semblait faite sur mesure pour gérer ce processus d’intégration. Elle absorbait des barbares, les moulinait et les transformait en vétérans romains, de ceux que les empereurs, quand ils s’adressaient à eux dans les discours publics, appelaient « compagnons d’armes », et qui étaient le véritable pilier de l’empire.


p.216

Chapitre XII : LA RÉACTION ANTI-BARBARE

p.225

4.

p.226

Alaric, l’homme qui en 410 dirigea le sac de Rome par les Goths. Les maigres souvenirs d’école que nous pouvons avoir à son sujet ne nous permettent pas de comprendre qui il était vraiment ; on se l’imagine comme le roi des Goths, un chef barbare coiffé d’un casque surmonté de cornes, venu envahir l’Italie à la tête d’une horde. La réalité est très différente. Alaric était un militaire de carrière qui avait fait son chemin parmi les mercenaires goths au service de Théodose. Ce n’était certes pas un milieu paisible et policé : les mercenaires étaient turbulents, les gens avaient peur d’eux, les séditions et autres révoltes étaient monnaie courante. Mais il faut rappeler une fois de plus que l’armée régulière romaine, malgré toute sa discipline de fer et ses traditions séculaires, était une organisation rongée depuis toujours par les abus et la corruption, et que les campements des légions étaient souvent le siège de désordres violents et de mutineries. Avec les mercenaires, la situation s’était certes aggravée, mais n’était pas substantiellement différente. Issu d’un tel milieu, Alaric devint rapidement un chef : ce qui veut dire qu’il avait sa propre bande de guerriers, qui le suivaient parce qu’il savait négocier des contrats lucratifs avec le gouvernement. Ce n’était pas un roi, mais un chef militaire, qui gérait sa carrière et ses affaires en essayant de s’enrichir, et d’enrichir ses hommes, aux frais de l’empereur.


extraits du texte d’Ammien Marcellin

éd. de Jean-Marie Bruyset, père et fils, 1778,voir BNF

LIVRE .XXX, CHAP 16

(après la défaite d’Andrinople en 378)

(Constantinople est défendue dans ses abords par une troupe cavaliers saracènes, c’est-à-dire déjà de mercenaires arabes semi-nomades)

p.412 d’Ammien Marcellin

[Les Goths ayant échoué dans leur attaque sur Constantinople] renonçant donc à leurs projets belliqueux, après avoir perdu plus de monde qu’ils n’en avoient tué, ils se répandirent dans les Provinces septentrionales, qu’ils dévastèrent jusqu’aux pieds des Alpes Juliennes appelées anciennement Venetes. L’habileté du Général Julien, qui dans ce temps se trouva au-delà du Taurus, se distingua par la promptitude de ses manoeuvres. A la nouvelle qu’il reçut du sort malheureux des Thraces, il ordonna par des lettres secrètes aux Gouverneurs qui étoient tous Romains, ce qui ne s’observe pas toujours à présent, de mettre à mort à tel jour marqué, & comme par une levée générale de boucliers, tous les Goths qu’on avoit admis dans les Provinces, en les attirant dans les fauxbourgs sous le prétexte de leur payer la solde. Par ce prudent artifice, les Provinces orientales furent délivrées sans fracas, & sans coup férir de grands dangers.


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