Sources sociales-historiques de l’écologie politique

Quentin Bérard
mercredi 13 mai 2026
par  LieuxCommuns

Début du chapitre IV « Sources sociales-historiques de l’écologie politique » du livre « Éléments d’écologie politique. Pour une refondation » (Libres&Solidaires, 2021), pp. 115 — 134.

Présentation et liens disponibles ici


Éléments d’écologie politique — Pour une refondation
Éditions Libre & Solidaire, collection « 1000 raisons », novembre 2021

Sommaire :

  • III – Histoire et contre-histoire de l’idée de Nature
  • IV – Sources sociales-historiques de l’écologie politique — ci-desssous...
  • Éléments de conclusion
  • Quatrième de couverture — ci-dessous...

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Nous nous étions aventurés, précédemment, à essayer de tracer quelques repères relatifs à l’évolution de l’idée de Nature, et particulièrement en Occident. Et nous y avions dégagé deux grandes tendances entremêlées mais distinctes : le courant d’origine grecque, de type « démocratique » pour faire vite qui pose une physis comme une énigme, un questionnement et la posture d’origine impériale, monothéiste, pour qui la Création divine est à conquérir et à soumettre. En conclusion, il apparaissait que les conceptions contemporaines étaient une superposition des deux, une recomposition d’où émanaient les postures prométhéenne et orphique. Et cela se retrouve évidemment dans le domaine de l’écologie politique, qui tient à la fois, d’une sensibilité, d’une politique et d’une science.

C’est ce à quoi nous allons immédiatement nous consacrer : essayer de sonder cet ensemble hétéroclite que l’on appelle l’écologie politique. Je vais procéder en deux temps : d’abord tenter de mettre au jour ses racines, les grands courants qui ont participé à sa cristallisation, sa condensation, son émergence, sa formalisation et ensuite m’appuyer dessus pour avancer une grille de lecture des grandes familles et des tendances contemporaines. Nous conclurons sur quelques constats et interrogations qui introduiront à la partie suivante, consacrée aux enjeux politiques.

Des sources, mais pas de racines

Je viens de dire racines, mais en réalité, il s’agit de sources : les racines se rassemblent en une tige ou un tronc unique, tandis que des sources naissent indépendamment, forment des cours d’eau qui peuvent se ramifier, se tarir, s’évanouir en marécages, courir souterrainement, former des méandres mouvants, se rencontrer, etc. Ce dont il est question ici ressemble vaguement à un bassin versant, mais sans pour autant aboutir à un fleuve unique, unifié, homogène, unidirectionnel – plutôt le contraire. C’est qu’en réalité on se trouve en face d’une masse de faits, de courants, de tendances, d’acteurs historiques qui forment un véritable bouillon ou, pour être plus précis, un authentique magma où tout se relie, se recoupe, s’imbrique, s’entre-appelle, et où il est difficile d’y voir clair. La littérature sur le sujet est aussi prolifique qu’inaboutie et je ne vais pas innover : je m’en tiens à quelques indications classiques mais qui portent à conséquences.

On peut dégager, classiquement, trois grandes catégories historiques, qui forment chacune une source distincte mais certainement pas indépendante des autres, et d’ailleurs elles-mêmes constituées d’autres catégories aux caractéristiques identiques. La première relève de l’ordre culturel, contenant la source religieuse, la source romantique et la source féminine ou féministe ; la deuxième est assez clairement socio-politique, avec les mouvements anti-industriels, le naturisme et ce que je vais appeler l’utopisme ; la troisième et dernière est bien entendu la source scientifique, avec l’écologie proprement dite, bien sûr, puis l’hygiénisme et l’économie des ressources. Voilà pour le panorama.

Cadre chronologique

Mon approche est donc thématique. Le cadre temporel dans lequel elle s’inscrit est connu et on peut le découper en trois phases, là encore approximatives et qui n’ont rien d’original : il y a les inspirations antiques déjà évoquées, mais les sources de l’écologie politique peuvent difficilement être cherchées en deçà du xviiie siècle, et se forment véritablement du xixe siècle jusqu’à l’après-guerre, les années 1950 – ce serait la première période, celle des fondements, où les éléments surgissent, naissent, se singularisent, prennent forme. C’est par exemple et pour fixer les idées ; en 1865 la fondation au Royaume-Uni de la Commons Open Spaces & Foothpaths Preservation Society, et la parution cinquante ans plus tard aux États-Unis de Man and Nature, Physical Geography as Modified by Human Action par George Perkins Marsh, simultanément à la protection de la vallée de Yosemite – le terme écologie naît en Allemagne en 1866. En France, création de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) en 1912 puis, en 1948, apparition de l’Union internationale pour la protection de la nature. La période suivante, des années 1950 jusqu’aux années 1980 disons, est celle de l’émergence proprement dite de l’écologie politique : ces éléments deviennent des courants, se rencontrent, se catalysent, se coordonnent plus ou moins explicitement les uns les autres, s’influencent, rétroagissent et prennent conscience d’eux-mêmes. Pour la France, Bertrand de Jouvenel pose le terme d’écologie politique dès 1957, au moment où naissent les premières lois sur les réserves naturelles et en 1970 J. Dorst, Pierre Fournier, Cl. Lévi-Strauss, K. Lorenz, Théodore Monod et Jean Rostand parrainent la fondation des « Amis de la Terre » – puis, profusion de journaux contestataires, d’associations, des premiers partis, des premiers ministères de l’Environnement, des premières mesures internationales. Depuis, nous sommes dans une phase d’institutionnalisation, avec des acteurs clairement identifiés et plus ou moins officiels, des ONG et des politiques gouvernementales, des programmes électoraux, etc. La phase d’après, évidemment inconnue, nous retiendra ultérieurement.

1 – Les sources de l’écologie politique

Il est entendu que nous sommes ici en tant qu’écologistes et, que nous le voulions ou non, cet engagement possède une dimension politique qui va croissant : l’écologie dont nous parlons est une écologie politique, sinon nous nous cantonnerions à un strict travail scientifique – même si, nous l’avons déjà effleuré, la distinction est loin d’être simple. L’écologie politique est un objet politique nouveau : il n’existait pas il y a un siècle mais surtout il mobilise des savoirs, des démarches et des réflexions absolument originales dans l’histoire. C’est cette apparition qu’il s’agirait de décrypter et dont je ne pose que quelques jalons.

1 – Sources religieuses et culturelles

Commençons par le fonds culturel, qui est sans aucun doute le plus ancien, le plus fondamental, celui qui irrigue tous les autres, et qui remonte, me semble-t-il, de plus en plus dans les attitudes et les discours écologistes, à mesure que le danger grandit. Et c’est bien sûr l’aspect religieux, toile de fond de l’activité et de la pensée humaine qui s’impose en premier lieu, et par lequel il nous faut débuter.

Chrétienté

Il n’est pas facile de dégager les racines chrétiennes de l’écologie politique. D’abord parce que, nous l’avons rapidement vu la dernière fois, le catholicisme occidental, si original, accompagne et permet dès le début l’essor des sciences et des techniques. En réalité il faudrait, pour être plus exact, dire que ce catholicisme naît en Europe dans et par cette renaissance de l’usage de la rationalité d’origine grecque, qui met le christianisme à la raison. Et ce processus, Max Weber l’a bien montré, se répète lors de la Réforme : la rationalisation de la religion accompagne là aussi la rationalisation de la nature. Et, deuxièmement, les choses paraissent encore pires si l’on remonte aux textes de l’Ancien Testament : le célèbre article de 1967, « Les racines historiques de la crise écologique » de Lynn T. White explicite l’attitude judéo-chrétienne vis-à-vis de la nature, que nous avons déjà évoquée, avec ces dualismes Esprit/Matière, Homme/Création divine, etc. On peut toujours en discuter, mais l’histoire de l’Église et de la chrétienté depuis un millénaire parle d’elle-même : le christianisme occidental, ne semble en rien, à première vue, avoir participé à l’émergence d’un souci écologique.

Certes, il y a ces courants hérétiques que nous avions évoqués la dernière fois, et dont se réclament les écolos chrétiens, notamment saint François d’Assise ou d’autres mystiques qui ont visé la réconciliation d’avec la Création divine – Adamites, Amauriciens ou Cathares –, ou les courants messianiques et révolutionnaires comme les anabaptistes, dont sont issus les Amish d’aujourd’hui, refusant le « progrès » du monde qui les entoure. Mais, de ce que j’en sais, s’en réclamer est une lecture rétrospective un peu abusive, puisqu’ils n’ont engendré aucun réel mouvement écologiste avant l’heure. En réalité, le christianisme écologique contemporain, tel qu’il s’exprime par exemple dans la revue Limite, dans l’encyclique Laudato si’ de 2015 ou les multiples militants qui peuplent les associations écologistes est une construction ex post, où le religieux saute dans le train écologiste, c’est un accaparement religieux d’une cause qui trouve ses sources ailleurs. On peut citer des chrétiens précocement critiques de Gilbert Keith Chesterton à Simone Weil, de Léon Tolstoï à Georges Bernanos ou Ivan Illich ou les « personnalistes gascons » d’inspiration libertaire, Jacques Ellul et, dans une moindre mesure, Bernard Charbonneau : mais le christianisme s’y étaie sur des bases historiquement antérieures – critique sociale, pacifisme, romantisme, conservatisme, individualisme, etc. que nous allons justement évoquer.

Mais alors, me demanderez-vous, pourquoi diable évoquer ici la religion si c’est pour nous dire qu’elle n’y est pour rien dans l’émergence de l’écologie politique ? C’est qu’en fait les problèmes soulevés par l’écologie politique, la rationalisation de la nature, de la société, de l’humain et ses conséquences dévastatrices résonnent fortement avec les strates les plus archaïques de notre imaginaire. Celles-ci mobilisent le cadre hétéronome magico-religieux, ces mythes qui abondent où l’Homme outrepasse les limites divines ou cosmiques, provoquant le châtiment – et nous avions commencé par voir que l’humanité était loin d’être innocente. Les disparitions d’espèces, les destructions massives, les pollutions irréversibles, les changements climatiques, les OGM, etc. réveillent et puisent dans ce réservoir mythologique propre à chaque culture qui nous fait ressentir comme une atteinte au sacré, un blasphème, une profanation, un sacrilège – fuite du jardin d’Éden, Déluge, Sodome et Gomorrhe, Apocalypse, etc. concernant le fond judéo-chrétien. Tout cela affleure spectaculairement mais toujours en filigrane dans les discours écologistes – la pandémie de Covid-19 interprétée par Nicolas Hulot comme « un ultimatum de la Nature »… Mais, cela étant bien sûr en deçà de la théologie chrétienne classique, ces affects s’expriment plutôt sous les formes plus païennes d’un millénarisme et/ou d’un apocalyptisme crypto-chrétien et/ou pseudo-marxistes que l’on voit de plus en plus parcourir les jeunes générations ; L’épisode « Greta Thunberg » évoque à raison la mystique « croisade des enfants ». Millénarisme : la certitude active que pourrait s’ouvrir prochainement une nouvelle ère faite de concorde et d’harmonie – il faut voir les couvertures des revues des “Témoins de Jéhovah » où les petites filles caressent les lions et où les loups dorment à côté des brebis. Et son pendant complémentaire, l’apocalyptisme ou l’espérance d’un bouleversement total, qui prend la forme profane du catastrophisme, où la jouissance sadique d’une crise finale prochaine d’où pourrait surgir un monde nouveau – qui ne pourrait qu’être meilleur, bien sûr – version à peine sécularisée de la punition divine.

Bref : le christianisme stricto sensu ne peut pas être considéré comme une source de l’écologie politique et si on peut faire dire aux textes à peu près ce que l’on veut, les écologistes divorcent de fait avec ce qu’a été le judéo-christianisme pendant des millénaires et particulièrement sa version occidentale, le catholicisme. Par contre un authentique et profond sentiment religieux parcourt, sourd, nimbe les préoccupations écologistes, mais il doit alors prendre des formes hérétiques, d’ailleurs souvent convergentes avec le gauchisme contemporain, j’y reviendrai. Et ce mouvement n’est pas nouveau, puisque le courant romantique anti-moderne, que je vais aborder à l’instant, s’est précisément institué hors du christianisme, voire contre l’héritage judéo-chrétien et son impératif de domination de la Création divine, cherchant une spiritualité de, par, dans, pour la nature formellement absente du corpus et de l’histoire religieuse occidentale.

Romantisme

Je passe donc à cette autre racine culturelle de l’écologie politique, distincte, bien plus éprouvée et plus explicite : c’est le romantisme, apparu dès le xviiie siècle. Continent incommensurable, d’une richesse infinie, d’une diversité et d’une complexité presque impensable, et impossible à circonscrire, qui va de Hugo à Bakounine, de Turner à Beethoven, de Schelling à Balzac, de Goethe à Byron ou à William Blake.

Disons que, dans notre perspective, on peut le comprendre comme une authentique réaction – j’utilise le terme cliniquement, sans aucun jugement de valeur – face à l’immense rationalisation qui s’est développée en Occident depuis au moins la Renaissance, comme nous l’avons vu : rationalisation de la nature, bien sûr, mais aussi de la société, de son organisation, de son fonctionnement, de ses principes et valeurs, sa quantification capitaliste, etc., bref : rationalisation de l’humain, de la vie, du monde, du cosmos. Il ne faut donc pas comprendre le romantisme comme un simple mouvement artistique parmi d’autres, mais plutôt comme un courant civilisationnel fondamental, une auto-critique radicale de l’Europe au faîte de sa puissance, tendant à l’empire, livrée au mythe du Progrès et qui va irriguer la totalité de la pensée moderne, et dont l’écologie politique est largement héritière.

Il n’est bien sûr pas anodin que le romantisme soit avant tout une sensibilité artistique, puisqu’il s’agit très précisément d’affirmer la primauté du sentiment, de la sensation, de l’émotion, de la passion, du rêve, du délire, du mystère contre, justement, ce monde mécanisé, décomposable, logique, intellectuel, froid, raisonnable, technicisé, industrialisé, imputé à la philosophie des Lumières. Débutant véritablement avec, pour fixer les idées, Rousseau, Novalis et Coleridge c’est un courant clairement antimoderne qui replace la nature au centre de l’art, de la société, de l’existence, et une nature admirable, ré-enchantée, revitalisée, repeuplée, réanimée, incarnée, corporelle, violente, subjective, féminine, secrète, obscure, énigmatique, bref échappant totalement à l’emprise de l’entendement, et surgissant d’ailleurs au cœur même de l’âme humaine. L’humanité n’a de sens, dans cette perspective, que dans une union spirituelle avec les éléments naturels qui passe par un rejet de la culture ambiante et une véritable rééducation de la perception, du sentir, du penser, jusqu’au mysticisme – c’est le dionysiaque de Nietzsche, opposé à nos sociétés apolliniennes. Je ne m’étends pas : cela est familier à chacun d’entre vous, nous constitue. La surprise serait plutôt dans la découverte éventuelle que tout cela, qui semble si intime, ne nous est pas propre du tout et s’enracine dans une matrice culturelle qui a plus de deux siècles d’existence…

Les idées, ou plutôt les sentiments, romantiques, par leur ampleur, leur force, leur profondeur, auraient dû s’étayer sur des éléments religieux. Mais, à quelques exceptions près, le catholicisme semblait trop consubstantiel à l’univers occidental – et à raison, nous l’avons vu – et les romantiques sont allés chercher les mythologies païennes (Lorely, Les Walkyries, etc.) ou primitives et les références à un âge d’or au regard duquel le monde contemporain n’est que dégénérescence, déclin, chute, ruines… Cette nostalgie de la perte n’est pas loin de l’idée de décadence qu’il faudrait souhaiter, précipiter en rêvant même à une barbarie salvatrice – « La barbarie plutôt que l’ennui » fait-on dire à Théophile Gautier… De là, mélancolie, quête ou révolte, qui ont été politiquement traduites de multiples façons. Le rejet romantique de l’hypocrisie bourgeoise, de l’exploitation économique – pensez à Dickens, aux Misérables – du mercantilisme et de la bureaucratisation, l’accent mis sur le rétablissement de liens sociaux authentiques et une recherche d’harmonie préindustrielle avec la nature a fortement nourri les courants libertaires et anarchistes (Gustav Landauer, William Morris), jusqu’aux écrits de jeunesse de Marx et ses descendants. (Ernest Bloch, Walter Benjamin). De l’autre côté, en regrettant la disparition d’un ordre naturel qui s’incarnait dans des communautés humaines enracinées en un terroir et organiquement organisées avec ses « saines » hiérarchies, ses mythes, ses rites et sa violence purificatrice – comme on peut le voir chez Burke ou De Maistre – le romantisme a tout autant alimenté les discours conservateurs, réactionnaires, nationalistes – « La terre ne ment pas », disait Pétain… C’est en Allemagne que le romantisme s’est le plus déployé – Friedrich, Schelling, Hölderlin, etc. – avec de multiples ramifications, comme ce réel courant scientifico-philosophique, la Naturphilosophie d’un côté, de l’autre l’invention de la psychanalyse freudienne, qui s’est aussi nourrie de la source romantique qui valorisait l’irrationnel, le rêve, l’enfance, l’émotion, sans oublier aussi, bien sûr, la mythologie hitlérienne du Volk et toutes ses dimensions éco-biologiques d’« espace vital », de « race pure », de « lois naturelles », etc. L’importance du mouvement « vert » puise à chacune de ses sources, qu’il le sache ou non, et il faut reconnaître que Luc Ferry avait, au moins là-dessus, vu juste.

C’est là le point central : l’aspect civilisationnel du romantisme se révèle à cette capacité qu’il a eue de nourrir quasiment tous les discours politiques contestataires de l’ordre établi, l’écologie politique en tout premier lieu. On peut juger cet héritage encombrant ou précieux, reste que les militants écologistes, qu’ils soient anti-industriels, « collapsologues », révolutionnaires, mystiques, traditionalistes, néo-païens ou primitivistes sont le dernier maillon de cette généalogie sous-estimée, révélatrice de leurs ambivalences politiques si souvent déniées.

Féminité

Je suis moins à l’aise avec ce troisième élément culturel, la féminité, parce qu’il me semble moins balisé par la littérature alors qu’il me paraît inévitable. Je le cite donc ici à titre d’hypothèse, me limitant dans ce qui va suivre à lister les arguments qui tendraient à en faire une source à part entière de l’imaginaire de l’écologie politique.

Si l’on cherche à dégager des traits civilisationnels qui distingueraient l’Occident comme une singularité aux yeux d’un méta-observateur, on trouve la disparition progressive de toute divinité, une créativité historique exceptionnelle, l’obsession des processus techno-économiques, la stabilité de la multipolarité géopolitique et l’explosion démographique. Chacun de ces éléments contribue à éclairer le rapport de la civilisation occidentale à la nature si complexe et extraordinaire dans l’histoire de l’humanité, comme on l’a vu. Mais il manque un élément : la modification profonde de la place et du rôle des femmes. Quelques mots là-dessus : le sens commun, lorsqu’il est question de féminisme, évoque le bouillonnement des années 1970, les manifestations, les mouvements de l’après-68, etc. qui ne sont en réalité que l’éclosion d’un courant bien antérieur – par exemple le vote des femmes date de 1945 en France, qui n’a pas été particulièrement précoce sur ce plan. Les marxistes veulent résumer le féminisme à la place prise par les femmes dans les usines pendant la guerre de 14-18, éludant leurs luttes multiples dans les pays européens à la fin du xixe siècle. Et comment isoler celles-là des mesures révolutionnaires prises par la Commune de Paris de 1871 ? Droit au divorce, union libre, égalité des salaires, etc. Elles-mêmes n’étaient que la traduction et la concrétisation du rôle des femmes dans le mouvement ouvrier et, auparavant, dans la Révolution française… Jusqu’où peut-on remonter ? Il semblerait que, là encore, il se joue quelque chose aux alentours du xie-xiiie siècles, sous l’influence de l’amour courtois, où la « Dame » devient objet de passion, en même temps que pièce maîtresse aux échecs, que la « Vierge Marie » gagne en importance dans l’iconographie, que les règles maritales changent, etc. Bref : il s’agit véritablement d’un trait anthropologique essentiel de l’évolution de l’Occident. Quand on sait l’archaïsme du partage des sexes dans l’histoire de l’humanité, on peut se demander si de telles transformations sont le rapport à la nature étrangères à d’autres et surtout, peut-être, à la plus profonde de toutes  : le rapport à la nature.

La question se pose d’autant plus que le lien entre la représentation féminine et la nature est assez établi, nous l’avons vu. Il y a d’abord les typologies mythologiques antiques où la nature donneuse de vie, fertile et nourricière s’incarne dans une divinité féminine – jusqu’à la Gaïa de James Lovelock, dernièrement –, et qui peuple l’esthétique occidentale, jusqu’à l’art nouveau de la fin du xixe siècle qui allie les arabesques organiques – les bouches de métro parisien – et la femme magnifiée, courant intimement lié à l’écologie, je vais en reparler. Féminité et nature sont également profondément associées dans les élaborations psychanalytiques, rapidement abordées précédemment, renvoyant aux expériences originelles de la petite enfance où la dépendance absolue à l’instance maternelle toute-puissante s’inscrit dans les strates psychiques les plus enfouies. À tel point d’ailleurs que la psychologie elle-même a perçu inauguralement l’hystérie féminine comme un continent mystérieux, immaîtrisable et sauvage, représentation qui nourrira les travaux de Freud, pour le meilleur et le pire. Enfin, dernier aspect, plus actuel et quitte à empiéter sur les aspects politiques qui nous retiendront ultérieurement, les multiples transformations de nos sociétés qui ont été ramassées dans la formule « Big Mother » : repli dans la sphère privée de la famille, extension de l’État providence, infantilisation croissante, culture de l’excuse, jeunisme obsessionnel, centralité du soin médical, etc. et, bien sûr, invasion des thématiques de « protection » de la nature. Cet « autoritarisme doux » qui évoque un « matriarcat » est particulièrement pernicieux et se réclame spectaculairement de valeurs « féminines » ou plutôt « maternelles » que formulent plus explicitement, de leur côté, les franges « éco-féministes », confuses mais omniprésentes. Celles-là dissolvent, comme l’a très bien pointé Janet Biehl, la question politique dans le soin, le care, et l’écologie dans la gestion du foyer – la maison, l’oikos de l’éco-logie – en dénonçant bien sûr un rapport « patriarcal » à la nature basé sur la domination, l’exploitation, la rationalisation, la puissance, etc. de type masculin – ce qui est vrai. Enfin, dans l’imaginaire occidental, la femme, c’est le désir, la chair, le corps, le concret, le quotidien, le pragmatique, opposé à l’esprit, l’abstraction, le raisonnement, bref, la réalité des étants contre l’Être, c’est-à-dire la majeure partie de la philosophie depuis Platon et son monde des Idées.

Il faudrait revenir sur tout cela de manière beaucoup plus conséquente, bien sûr. Pour l’heure, il me semble qu’« il se passe quelque chose » de très profond, d’archaïque, depuis des décennies, entre l’écologie politique et les représentations de la féminité et cela est ambivalent au plus haut point. Je parle ici de processus subliminaux, une matrice imaginaire qui nimbe de manière diffuse toute l’écologie politique.

Arrêtons là, même s’il resterait beaucoup à dire, avec les sources « culturelles », au sens civilisationnel, de l’écologie politique. Sentiment religieux, romantisme et féminité, trois grands ensembles distincts mais interpénétrés.

2 – Sources sociales et politiques

Cette deuxième catégorie est bien plus homogène : il s’agit, essentiellement, de cet immense courant que l’on appelle le mouvement ouvrier, aujourd’hui refoulé. L’appellation, qui fleure bon le marxisme, est impropre puisqu’il n’a pas concerné que les ouvriers mais bien des paysans, des employés, des artisans, des étudiants, des femmes, des soldats, etc. C’est en fait un énorme mouvement de critique populaire en acte des mécanismes capitalistes à partir du xviie siècle en Angleterre et en Allemagne, et qui sera aussi le lieu de rencontre historique, pour le meilleur, entre des mouvements de pensée et des mobilisations collectives, et le pire puisque les totalitarismes y ont dramatiquement mis fin au mitan du xxe siècle. C’est de ce mouvement ouvrier dont la gauche tire sa légitimité depuis plus d’un siècle, et qui ancre ainsi l’écologie politique dans le gauchisme contemporain. À tort, comme on va le voir – et même souvent à contresens – mais surtout sans rien augurer de bon.

Ici encore, je forme trois grands ensembles, histoire d’essayer d’y voir clair, découpés un peu brutalement dans un matériau social-historique extrêmement dense dont témoigne le gros travail de Serge Audier.

L’anti-industrialisme

Je nomme, abusivement et rétrospectivement, « anti-industrialisme » ce courant de résistances à l’emprise du paradigme du Progrès, c’est-à-dire la rationalisation-rentabilisation-productivité-technicité-machinisme appliqués à la société dans la vie quotidienne, et renvoie notamment aux travaux de François Jarrige.

Il s’enracine bien sûr dans les courants conservateurs immémoriaux, et souvent hétéronomes, que j’ai déjà évoqués et en premier lieu les oppositions paysannes aux transformations de leur condition comme le célèbre « mouvement des enclosures », commencé dès le xiiie siècle en Angleterre, la fin des propriétés communes au profit d’une mise en place des assolements qui ont permis d’accompagner la croissance démographique. C’est un pivot connu de l’histoire des processus capitalistes, notamment parce qu’il a accéléré l’exode rural, ce transfert des populations des campagnes vers les villes, ce déracinement qui a progressivement transformé le paysan européen en ouvrier, en prolétaire. Le mouvement ouvrier est principalement cela : un mouvement de déracinés, mais qui a réussi à inventer autre chose, qui n’est pas du progressisme, ni du conservatisme, mais un horizon de liberté radicale.

Je ne vais pas faire l’historique du mouvement ouvrier, qui naît dans les corporations du xviie siècle, mais juste pointer le fait qu’il est le versant pratique, populaire, militant des critiques « bourgeoises » du progrès, des dynamiques capitalistes et de la technique qui commencent avec J. J. Rousseau, se poursuivent, sont reprises par le romantisme, W. Morris, Ruskin, etc. Cela se manifeste de manière spectaculaire avec les célèbres luddites, les briseurs de machines que Edward P. Thompson décrit si bien : la multiplication des machines dans les ateliers, les fabriques puis les usines, vise à congédier progressivement l’ouvrier en tant que travailleur, mais aussi et surtout en tant qu’être humain, pensant, créateur appelé à devenir pièce, rouage, machine lui-même, soumis à la cadence, au chronomètre, au contremaître – voir Les Temps modernes de Charlie Chaplin. Et il ne s’agit pas simplement de l’entreprise, de sa « gestion » de la main-d’œuvre – on dit aujourd’hui le management – et la société qui s’y aliène, qui automatise l’être humain, par la contrainte, la manipulation, la carotte monétaire ou, aujourd’hui, l’auto-servitude très bien analysée par Jean-Pierre Le Goff. Ce mouvement de résistance capillaire, diffus, quotidien peut se cristalliser dans la perruque, le sabotage, le blocage, la grève, l’émeute, la révolte, la révolution est une opposition viscérale à ce que le marxiste Georg Luckács nommera, dès les années 1920, réification. Il renvoie bien entendu à toute la société, ses classes sociales, ses injustices, ses oppressions multiples, et déploie l’espoir dans un monde où le travail de chacun serait à la fois libre, personnel et complémentaire de tous sans être interchangeable – ce que l’on appelait le socialisme, avant que ce mot ne dégouline de sang.

Tout cela, et tant d’autres choses, va être tué et retourné par la récupération marxiste-léniniste et son progressisme, son économisme, son scientisme, son technicisme qui vont culminer dans l’horreur totalitaire bolchevique et tous ses surgeons ultérieurs, tandis que la social-démocratie va également congédier ces courants hérétiques si peu compatibles avec la course dans laquelle sont prises les sociétés occidentales. En réaction, la résistance aux uns comme aux autres va s’étendre hors du monde du travail qui va être progressivement domestiqué par la société de consommation : ce sont les critiques anti-totalitaires d’Aldous Huxley, Georges Orwell, Simone Weil, H. Arendt ou C. Castoriadis, puis ce seront, fondateurs, les mouvements anti-nucléaire des années 1970, les multiples revues – Charlie Hebdo, La Gueule ouverte, Survivre et vivre, Le Sauvage, Silence, etc. –, puis ceux, plus proches de nous, anti-OGM, anti-PMA, décroissants, etc. Et d’un autre côté, une poursuite des travaux théoriques, dans la continuité d’un M. Weber ou d’un Ferdinand Tönnies, que l’on va retrouver radicalisés dans l’entre-deux-guerres chez M. Heidegger bien sûr, puis J. Ellul et B. Charbonneau, Günther Anders, L. Mumford, etc. Mais, souvent déconnectés d’un mouvement ouvrier agonisant, ces critiques lucides manquent généralement de perspectives, tombant dans le (para-) religieux plus ou moins momifié, chrétien et/ou marxiste.

Le naturisme

J’utilise ici le terme dans son sens originel : idéal d’un retour à la nature, dans un contact intime et permanent. On a vu que cette idée cheminait plus ou moins en filigrane dans la pensée occidentale depuis longtemps – particulièrement dans son versant religieux, voir les adamites – mais ce n’est qu’en réaction aux modifications profondes des sociétés modernes qu’elle a été mise en pratique.

Il y a d’abord, de manière inaugurale, et sans doute en mimétisme avec l’aristocratie terrienne, l’attirance bourgeoise pour la campagne, loin des villes mondaines et surpeuplées. Mouvement renforcé avec l’industrialisation et la pollution urbaine, et dont on ne peut négliger la généralisation aujourd’hui, quelquefois sous des oripeaux « contestataires ». Mais la dimension réellement politique de ce tropisme, c’est ici encore dans le mouvement ouvrier qu’on le trouvera, né dans les taudis noircis par la suie des usines et qui va faire du retour à la nature un acte d’émancipation, un lieu de liberté, l’amorce d’une réconciliation de l’humain avec lui-même et, surtout, le mettre en pratique. Ce seront les multiples communautés créées par le « socialisme utopique », d’Owen à Fourier, en Europe ou sur le nouveau continent, et visant à rompre l’opposition villes/campagnes et à libérer le travail, et bien sûr le courant « naturien » de la fin du xixe siècle, véritable précurseur de l’écologie politique pratique, ou, sur un mode mineur, les jardins ouvriers ou familiaux. Tout cela court tout au long du xixe siècle, voire avant, et se poursuivra jusqu’à aujourd’hui. C’est en Amérique, et ses grandes terres prétendument vierges, sa fameuse « Wilderness », que le contact direct avec la nature prendra un tour quasiment mystique, des premiers colons décrit par M. Eliade identifiant cette Terra incognita avec le jardin d’Éden, jusqu’à Henry David Thoreau ou Aldo Leopold et leurs philosophies de la nature, sur lesquelles nous reviendrons. Je n’ai pas évoqué le vieux fond religieux, assez évident : c’est toujours en retrait du monde et au contact du « sauvage » que le sage, l’anachorète, l’ermite, connaissent l’illumination : Moïse et Jésus dans le désert, Bouddha sous son arbre, le Zarathoustra de Nietzsche, etc. et, plus généralement, ceux qui vivent « dans la nature » sont toujours nimbés de mystère : le berger en Europe, par exemple ou le marin, etc.

Mais tout cela prend au xixe siècle une dimension pleinement politique. Elle sera bien évidemment complètement pervertie par les totalitarismes communistes qui en feront un ressort de « rééducation » des intellectuels, envoyés dans les camps reculés pour leur apprendre à penser correctement, etc. parallèlement, le tournant sera aussi sanitaire, puisque, à l’intersection de la villégiature bourgeoise et de la communauté libertaire, on trouve bien sûr le souci du corps, qui nous retiendra bientôt, qui prendra progressivement une place croissante, et notamment les pratiques nudistes et végétariennes, au point d’y réduire le terme de naturisme.

Les prolongements contemporains de ce courant sont évidents : chaque génération croit opérer un « retour à la nature » original, des communautés chrétiennes de l’Arche de Lanza del Vasto à H. D. Thoreau, de Pierre Rahbi aux communautés beatniks et hippies, de Longo Maï jusqu’aux pragmatiques néoruraux actuels, des écovillages aux différentes ZAD, etc. alors qu’il s’agit d’un mouvement, discontinu, qui date de plus de deux siècles… Et qui se mêle aujourd’hui à la fuite des grandes métropoles invivables, à l’explosion des résidences secondaires mais aussi aux survivalistes, à la grande précarité, etc.

L’utopisme

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Éléments bibliographiques

La bibliographie ci-dessous a été réduite au minimum : il y manque d’un côté tous les « classiques » de l’écologie politique et des disciplines abordées, largement connus, ainsi que, de l’autre, les ouvrages aux thématiques apparemment trop éloignées, sans même parler de tous ceux dont l’apport, loin d’être nul, n’a pas été significatif. N’ont donc été retenus que les titres ayant expressément servi à l’élaboration des séances à divers degrés, et regroupés grosso modo selon leur ordre, même si beaucoup sont transversaux.

En gras les livres dont la lecture est vivement recommandée.

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Anders Günther, L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, Encyclopédie Des Nuisances/Ivréa, 2002

Audier Serge, La Société écologique et ses ennemis. Pour une histoire alternative de l’émancipation, La Découverte, 2017

Baudrillard Jean, La Société de consommation. Ses mythes, ses structures, Gallimard, coll. « Folio essais », 1986

Bérard Quentin, « Sur les fondements idéologiques et les destinées politiques du revenu d’existence », in Collectif, Revenu d’existence, salaire à vie. Fausses utopies ?, Collectif Lieux communs, 2018

Bourg Dominique, Fragnière Augustin, La Pensée écologique. Une anthologie, PUF, coll. « L’écologie en question », 2014

Crognier Émile, L’Écologie humaine, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1994

Dorst Jean, Avant que nature meure. Pour une écologie politique, Delachaux et Niestlé, 2012

Dorst Jean, La Force du vivant, Flammarion, 1979

Droz Jacques (sous la dir. de), Histoire générale du socialisme (4 vol.), PUF, 1978

Eliade Mircéa, Le Mythe de l’éternel retour. Archétypes et répétition, Gallimard, 1969

Jacob Jean, Les Sources de l’écologie politique, Arléa/Corlet, 1995

Jarrige François, Gravelle, Zisly et les anarchistes naturiens contre la civilisation industrielle, Le Passager clandestin, coll. « Les précurseurs de la décroissance », 2016

Jarrige François, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, La Découverte, 2014

Thompson E., La Formation de la classe ouvrière anglaise, Seuil, coll. « Points histoire », 2012

Worster Donald, Les Pionniers de l’écologie. Une histoire des idées écologiques, Sang de la Terre, coll. « La pensée écologique », 1992


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