
Résumé de l’argument
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Première partie :
INTRODUCTION
Ces considérations s’ancrent dans le long effort de bilan sur la “question russe”, qui a préoccupé de nombreux milieux politiques tout au long du court XXe siècle (1914-1991). Partant d’une démarche militante à partir de 1975, il était frappant de voir à quel point les comportements fragmentés et rivaux des groupuscules et des cénacles absorbaient et stérilisaient les énergies. Il s’ensuivait un intérêt naturel et quelque peu paradoxal pour les scissions de ces groupes, qui voulaient rompre avec une orthodoxie sclérosée et routinière. A partir de 1980, il a fallu prendre du recul devant le caractère régulièrement décevant de ces rencontres. Cette démarche foncièrement oecuménique était d’ailleurs regardée avec suspicion : ces milieux prétendaient ouvrir une voie vers un avenir exceptionnel, mais se crispaient toujours sur leurs objectifs tactiques immédiats de recrutement. Discuter très ouvertement avec deux groupes à la fois était très mal vu, malgré la nécessité des convergences qui aurait dû se faire jour dans un projet aussi imposant qu’une “sortie de la préhistoire”.
La publication d’un bulletin, Les mauvais jours finiront..., à partir de 1986 et jusqu’en 1993, cherchait éviter tous ces milieux tout en s’attachant aux événements en cours. Il s’agissait de définir des bilans précis sur diverses questions comme l’état de l’URSS, les mouvements sociaux plus récents en Europe (notamment la manière dont les réactions sociales en Italie avaient été sabordées par le naufrage qu’incarnait la “lutte armée”, etc.). Le but n’était pas de produire une “ligne politique”, mais d’explorer, par une démarche d’“éclectisme cohérent”, ce que la réalité avait invalidé sans retour.
En décembre 1985 surgit la perestroïka en Union soviétique. J’étais particulièrement préparé à suivre ces péripéties, d’autant j’avais suffisamment appris la langue russe pour lire les textes qui allaient être produits durant ces événements. Un hebdomadaire comme la “Pensée russe” (Rousskaya Mysl) éditée à Paris par des courants dissidents a dès décembre 1985 donné la priorité à ce qui se passait là-bas, en s’effaçant derrière cet effort (leurs positions idéologiques n’étaient plus mises en avant). Ainsi dès 1986, il était possible de lire d’une semaine sur l’autre des textes provenant des réactions locales, dans telle ou telle ville, telle ou telle région, voire à partir de 1988-1989, tel ou tel bassin minier, etc.
Le suivi des journaux occidentaux, régulièrement en retard sur l’événement, permettait parfois d’élargir l’horizon des réflexions : le Herald Tribune, par exemple, mettait en avant des questions que les presses française ou allemande peinaient à envisager, comme la sécurité des armements nucléaires au fur et à mesure que s’écroulait une superpuissance.
Dans les premiers moments, les réactions de la population en URSS ont surtout concerné les questions écologiques, que le pouvoir tolérait, et même des résurgences nationales qu’il essayait d’étouffer (comme en Arménie ou en Géorgie).
La discussion déjà vénérable de la “question russe” mais jamais achevée, les diverses tendances de la dissidence, ainsi que les courants les plus critiques contre le marxisme-léninisme en Occident fournissaient une base fertile de réflexion. Par exemple, les courants conseillistes [1], ou l’héritage de Socialisme ou Barbarie, qui avait fourni une impressionante consistance à l’analyse de la nouvelle classe dominante, la bureaucratie, et suivi minutieusement les éruptions ouvrières dans le glacis de l’URSS au cours des années 1950 et 1960. L’analyse du totalitarisme était bien sûr présupposée, avec la mise en lumière de l’immense oppression d’un régime fondé sur les camps, l’idéologie, etc. On pouvait craindre qu’une fois de plus la prétendue réforme par en haut finisse dans un bain de sang [2].
L’absence de bilan dans les milieux militants “de gauche”, y compris sociaux-démocrates a été éclatante. Ils se sont gardés de tirer la moindre conclusion du naufrage final du “socialisme” soviétique. L’événement offrait pourtant l’occasion idéale d’en finir avec les courants staliniens. Presque tous les adeptes d’un marxisme idéologique ont préféré affecter de “passer à autre chose” en silence. Dans n’importe quelle discipline se voulant “scientifique”, il est fondamental d’observer ce qui se produit et de le comparer à ce qui était attendu par les diverses “théories”. Une désinvolture systémique a donc achevé de confirmer la fausseté radicale des variantes de religion politique issues du marxisme-léninisme : plus le démenti par la réalité s’expose, plus la foi se défend selon une logique de dissonance cognitive. En ce sens le travail du groupe Socialisme ou Barbarie, et notamment de Cornélius Castoriadis, tranchait avec éclat.
L’écrit sans doute le plus intéressant dans la critique effective de cette dérobade est l’ouvrage de Claude Lefort, un ancien fondateur du groupe Socialisme ou Barbarie. Dans “La complication” [3], il s’est attaché à tirer les conclusions indispensables. Il a été pour l’essentiel ignoré.
Même dans les milieux marxisants étrangers au fétichisme du parti dictatorial (les variantes spontanéistes ou économistes), le livre de Samuel Huntington, Le choc des civilisations, fut considéré comme inacceptable. En produire un compte-rendu le discutant, entraînait une coupure avec de tels milieux, théoriquement étrangers aux dispositions sectaires des États totalitaires. Les sociaux-démocrates d’avant 1914 disaient : “la réalité est le meilleur marxiste”, signifiant par là que lorsqu’une théorie se trouve démentie par les événements, il faut non pas travestir cette réalité, mais modifier l’analyse. Mais ils n’avaient déjà pas réussi à se tenir à ce principe élémentaire dès qu’avait surgi la divergence avec Bernstein [4].
A partir de 1996-1997, ma démarche s’est fondée sur une nouvelle publication (“Les mauvais jours...” avait été clôturée en 1994, avec la fin de la période agitée en Russie). La nécessité de bilans de plus en plus considérables devenait d’autant plus impérative : il fallait envisager l’allure que pourrait prendre le XXIe siècle, en intégrant les événements de Yougoslavie, si déconcertants, mais si révélateurs ou l’effet des interventions états-uniennes au Proche-Orient. D’où le bulletin intitulé “Le crépuscule du XXe siècle”, 1996-2020), qui reposait sur l’intuition que les tares du XXe siècle allaient avoir une postérité considérable et déconcertante. Les caractéristiques de ce XXe siècle survivent dans les esprits par une inertie énigmatique.
En ce qui concerne la question du contact entre les “civilisations”, il importe de relire Fernand Braudel plutôt que d’esquiver la discussion. Il est ainsi fondamental de constater que contrairement à ce que proclamaient les marxistes avant 1914, les frontières entre les classes se sont avérées bien moins fortes que les frontières entre les États et les nations, que cela nous plaise ou non. Ce que Huntington a perçu à partir des événements de Yougoslavie, c’est que les frontières entre civilisations sont plus consistantes encore que celles d’’une nation [5], [6] ! La corrélation entre religion et civilisation est bel et bien fondamentale, même s’il faut en vérifier la nature dans chaque cas [7]. Un tel processus, annoncé dès la fin des années 1940 par un historien comme Arnold Toynbee, correspond à l’avènement d’une grande mêlée des peuples.
C’est là que se déploie la grande contradiction de l’histoire contemporaine : le fossé entre les civilisations est considérable [8], mais les populations se mélangent tout de même, rendant par là-même ce fossé encore plus visible et plus aigu.
Un processus de ce genre s’est déjà produit en quelques époques anciennes : à la fin de l’Age du bronze, douze siècles avant l’ère chrétienne, ou encore au IVème siècle de l’empire romain, qui a vu s’affirmer le christianisme, ou aux VIIème et VIIIème siècle, période durant laquelle se cristallise l’islam dans le tourbillon de la longue guerre entre les deux empires, perse et byzantin [9].
* * *
Pour entrer dans le vif du sujet de cette émission, il faut poser la question : “pourquoi se focaliser sur le “stalino-gauchisme”, c’est-à-dire avant tout la passion de ne pas comprendre ce qui se passe ?” Il y a un milieu idéologico-politique, en partie religieux, qui refuse de tirer les leçon de l’“expérience soviétique”, c’est-à-dire de la pratique du “communisme réel”, et qui s’accroche à maintenir des illusions de façon militantes.
— L’absence de bilan effectif sur la “question russe” est décisif. L’occasion de détailler ce qui constituait de façon paradoxale un véritable laboratoire à échelle continentale est évitée. Ces gens ne peuvent continuer à exister que dans ce déni oblique. Il faut se souvenir de la méthode des intellectuels occidentaux se disant “progressistes” dans les années 1950-1960, qui fut décrite par Claude Lefort : ils n’ont pas changé. Ils refusent de voir l’éléphant au milieu du salon, le système totalitaire soviétique, et ne cessent d’inventer des acrobaties rhétoriques pour affirmer que tout est toujours de la faute de l’Occident.
Un cas révélateur hors de France : Herbert Marcuse, rattaché à l’Ecole de Francfort (avec Adorno, Horkheimer, etc.), est le seul de ce milieu à avoir produit un texte sur l’Union soviétique (“Le marxisme soviétique” en 1958). Ce texte publié après les révoltes ouvrières de Pologne et surtout de Hongrie en 1956, ose affirmer que s’il y a eu bureaucratisation en Russie, cela provient de la défaillance des classes ouvrières occidentales, que la bureaucratie n’est pas une classe en soi, qu’elle n’a pas d’intérêt propre, et qu’elle ne pourra aller qu’en libéralisant de plus en plus son régime. De fait, il s’est passé exactement le contraire : son régime a été menacé à chaque fois qu’elle a tenté une libéralisation, et sa réaction fut particulièrement brutale. En 1991, la répression elle-même s’est désagrégée et l’empire soviétique s’est décomposé. La cristallisation stratocratique identifiée par Cornélius Castoriadis, qui était une impasse aggravée contrairement à ce qu’il redoutait, a emporté l’URSS [10], en faisant s’effondrer ce qui restait de société civile.
Le régime actuel établi par Poutine est un stalino-tsarisme explicite et revendiqué. Il connaît à son tour une tendance nettement stratocratique (seule compte la puissance militaire) dans un contexte de corruption oligarchique gigantesque, sous la houlette des structures de force, les siloviki, et avec des moyens très inférieurs à ceux dont disposait l’Union soviétique.
Le stalino-gauchisme constitue une atmosphère diffuse, un terreau de fausse conscience [11], sur lequel s’élèvent des idéologies variées qui reprennent les procédés fondamentaux du marxisme-léninisme. Chaque variété de “gauchisme culturel”, de “wokisme”, produit des grilles de lecture marquées par cette origine.
—Pour en rester à nos spécimens locaux de stalino-gauchistes, pourriez-vous, comme entrée en matière, nous décrire quels sont ceux qui, aujourd’hui, correspondraient à ce que vous qualifiez par ce terme-là ? Histoire de fixer un petit peu les idées.
— On peut mentionner trois personnages :
*Jean-Luc Mélenchon :
Il est issu de la secte politique lambertiste, cette variante trotskiste qui théorisait la nécessité de “s’approprier” les méthodes staliniennes contre les groupes concurrents. Ce dirigeant local de la section de Besançon a suivi à la lettre les consignes du Trotsky de la fin des années 1930 : entrisme dans la social-démocratie, noyautage, scission ultérieure pour entraîner un milieu tissé dans une logique fractionniste, et démagogie constante à travers des alliances changeantes, pour tenter de trouver un public, à défaut d’une base sociale [12]. C’est un démagogue qui a de l’instinct et qui cherche à ramasser des voix, sans état d’âme aucun.
*Edwy Plenel :
C’est le prototype du “pied-rouge”, valet temporaire du FLN après sa prise du pouvoir, et comme les autres, il a été chassé sans ménagement une fois qu’il avait fini de servir. Plenel s’est particulièrement distingué par son admiration (à l’instar de Sartre) envers le commando palestinien qui a assassiné les athlètes israéliens aux Jeux olympiques de 1972. Après son passage dans la LCR (trotskistes tendance Krivine, Mandel), il a fait une carrière de journaliste traquant les “déviants” politiques supposés. Il est de ceux qui s’efforcent de transposer la dénonciation de l’antisémitisme en lutte contre l’“islamophobie” [13]. Par cette translation, il est un parfait compagnon de route des entreprises islamistes de noyautage des sociétés occidentales.
*Alain Badiou :
Ce mandarin universitaire est un ancien membre d’une secte maoïste en 1968 (l’Union de la Jeunesse Communiste - Marxiste-Léniniste) dont les membres se virent interdits de participer aux péripéties de mai-juin de cette année-là (le mouvement était jugé “petit-bourgeois”). Il a fait carrière dans l’université comme “philosophe”. Il ne cesse de rendre hommage au “Grand Timonier” et le souvenir de la “révolution culturelle” chinoise l’émeut encore. Il semble toujours chercher à rattraper le fait d’avoir manqué mai 1968.
— Pourquoi utiliser le terme stalino-gauchiste ? Les courants, staliniens, trotskistes et maoïstes, etc., ne se différencient-ils pas ?
— Avec le recul historique, il est tout à fait clair qu’il s’agit de branches d’un même tronc, qui présentent plus de ressemblances que de différences. Trotsky faisait plus peur en URSS que Staline : il avait été le praticien du “communisme de guerre” durant la guerre civile, ce qui ne fut jamais oublié. Les révoltes paysannes furent écrasées à coup de massacres, de famines et même de gaz asphyxiants (révolte de Tambov en 2022, famines gigantesques de 1922-1924) [14]. Lors d’un Congrès dans les années 1920, on a l’anecdote d’une altercation entre Trotsky et Staline, où Trotski avec une poignée de partisans apostrophe Staline et son groupe de collaborateurs en disant en substance : “vous n’oserez jamais nous fusiller, mais nous, nous oserons vous fusiller !”.
—On pourrait dire qu’aujourd’hui, le stalinisme a déteint, en termes de réflexe de pensée, en termes d’autoritarisme intellectuel, sur tous les autres milieux, que ce soit les milieux libertaires, que ce soit les milieux situationnistes, les milieux autonomes, etc. On est vraiment en face d’un magma, d’un milieu qui est en train de s’homogénéiser. Il est très frappant de voir que depuis 30 ans, ou peut-être plus, les milieux anars, libertaires, se sont marxisés. Aujourd’hui, on se retrouve avec des libertaires qui sont islamo-gauchistes. Dans cette famille des stalino-gauchistes dont vous parlez, on peut mettre assez facilement des islamo-gauchistes, les immigrationnistes de manière générale, on peut mettre des néo-féministes aussi, même si la filiation est peut-être moins évidente avec le féminisme. Elle retrouve, par une sorte de convergence évolutive, des réflexes totalitaires.
— Ne pas voir, ne pas dire, ne pas penser : ces procédés typiquement stalino-gauchistes sont toujours à l’œuvre.
—Ce qui est visé par cette expression de “stalino-gauchisme”, C’est ce qu’on décrit de plus en plus depuis 2-3 ans par le terme de “woke”, de “wokisme”. Ou auparavant, pour reprendre le terme de Jean-Pierre Le Goff, de “gauchisme culturel”. Vous préférez un autre terme...
— La cible est la même, mais la force du terme “stalino-gauchisme” permet de souligner l’importance et la nature infiniment sournoise, brutale et malhonnête des procédés employés. Ces gens-là, au fond, ne discutent jamais [15].
La généalogie de ces démarches remonte en France à ceux qui se dénommaient “intellectuels progressistes”, dont Sartre, le plus “éminent” du genre. Ils n’ont jamais fait leur aggiornamento au regard de l’histoire. Aujourd’hui encore, ils prétendent qu’il valait mieux “avoir tort avec Sartre que raison avec Raymond Aron”. Les yeux dans les yeux, ils disent donc : “je vous ai menti, je me suis trompé et je ne regrette rien”. Au moment du procès Kravchenko en 1949, Claude Lefort avait déjà remarquablement mouché Sartre, mais cela n’a eu aucune portée dans le public, bien que le procès ait tourné à la confusion du parti communiste [16].
{}C’est aussi la réplique entendue à propos d’un très bon documentaire, passé il y a peu à la télévision, que nous mettrons en lien sur le site, concernant Simon Leys, démystificateur du maoïsme [17], et des ex-mao. Ceux-ci admettent aujourd’hui qu’ils se sont trompés. Mais bon, ils passent à autre chose. Jean-Claude Michéa qualifie cette incapacité de bilan le “complexe d’Orphée” : si on se retournait pour examiner le chemin parcouru, on serait transformé en statue de sel.
— Dans ces milieux, il faut toujours passer à autre chose, aller de l’avant. S’il n’y a plus de levier à actionner, le monde devient “vide”. La particularité avec le “politiquement correct”, le néo-antiracisme, le gauchisme culturel, puis le “wokisme”, c’est la conviction que le mouvement ouvrier a trahi : il n’a pas été à la hauteur de la mission historique que ces commissaires politiques lui attribuaient. Les milieux ouvriers ne mériteraient donc plus aucune considération : un racisme social de plus en plus décomplexé est réapparu avec une force écrasante. C’est d’ailleurs un aspect qui transparaît déjà dans le milieu de la future Ecole de Francfort, né dans l’entre-deux guerres. Marcuse dénonçait la classe ouvrière qui avait accepté de “s’intégrer” à la société de consommation.
Mais si le messie collectif [18] a disparu, il faut susciter d’autres candidats collectifs : la lutte de classe est remplacée par la lutte des races, des sexes, etc. S’il n’y a plus de sujet collectif “révolutionnaire” vraisemblable [19], ces idéologues qui se veulent “avocats” de la lutte des autres ne se laissent donc pas pour autant démonter. Ils s’efforcent de “construire” un nouveau sujet collectif, taillé sur mesure pour qu’il soit cornaquable, puisqu’ils prétendent le révéler à lui-même.
Marcuse fut pionnier dans ce domaine : il déclara dans les années 1960 qu’il fallait que les élites universitaires blanches “radicalisées” fusionnent avec le lumpen-prolétariat noir pour constituer le nouveau sujet révolutionnaire. Mais le passage à l’acte de ces gens a pris au dépourvu l’universitaire qui rêvait de stratégie subersive : les terroristes du Weathermen underground considéraient qu’il fallait exterminer 25 millions de Blancs (les couches supérieures et moyennes de la société), tandis que les Black Panthers pratiquaient des actions militarisées indépendantes qui confinaient au terrorisme pégreux. Ces tentatives militaires, disjointes, ont rapidement succombé face aux moyens pratiques du FBI.
Marcuse (avec Rudi Dutschke) s’efforça alors de préconiser une ligne différente de ses suggestions abstraites intransigeantes initiales. Il retrouva les propositions d’un Gramsci, qui avait lui aussi dû faire face à une défaite politique, mais devant le fascisme italien : le terrain militaro-terroriste menant décidément à la défaite, le recours serait d’infiltrer et de noyauter toutes les institutions culturelles (enseignement, presse, productions de l’industrie du divertissement, etc.), dans une démarche de longue haleine.
La thématique de “l’intersectionnalité” s’efforce ainsi de combler l’absence de sujet révolutionnaire de masse. Elle repose sur l’activité de théoriciens spécialisés prétendant définir le ciment de ce nouveau messie collectif, rapiécé comme un manteau d’Arlequin. Cette activité de spécialistes intermédiaires auto-proclamés est idéale pour ses “porteurs”, qui peuvent ainsi pratiquer une double carrière : non seulement ils militent, mais ils conservent leur statut privilégié. Sans prétendre constituer l’état-major tout préparé du soulèvement ouvrier à venir (à la diffférence des trotskistes ou des léninistes), ils s’imaginent devenir les faiseurs de roi du nouveau sujet “révolutionnaire” qu’ils auront concocté par leur activité “critico-pratique”.
L’inventivité de leurs oeuvres de fiction théoricienne est proliférante : dénonciation de l’“orientalisme”, invention des “micro-agressions”, du racisme “systémique”, abstraction radicale de l’appartenance sexuelle, qui serait “construite”, donc toujours artificielle, etc. La “lutte des classes”, autrefois supposée motrice de l’histoire, est censée être remplacée par la lutte des races (réhabilitées dans ces théories), la lutte des sexes, etc., elles aussi censées mener à un moment de guerre civile, considérée comme la révolution par excellence.
La pose de ces nouveaux commissaires politiques improvisés repose sur un tour particulièrement sournois, qui semble stupide au premier abord : il faut saboter dans l’esprit de la jeune génération toute légitimité des valeurs héritées. La soif des enfants et des élèves pour l’acquisition de valeurs auxquelles s’identifier rendra prégnant l’endoctrinement choisi par les infiltrés qui auront su noyauter l’enseignement et les médias.
—Le schéma semble toujours le même depuis 1917 :
- un état de fait à détruire (“capitalisme”, Occident, mâle blanc hétérosexuel, etc.)
- le sujet collectif révolutionnaire doit rassembler les ouvriers, le tiers-monde, la population immigrée
- il n’y a de sens de l’histoire que vers de plus en plus d’égalité, qui produira un paradis
— C’est d’autant plus curieux que les sections de cette “intersectionnalité” sont incompatibles :
- le néo-fémininisme ferme les yeux sur l’infernal patriarcat musulman (cf ses acrobaties sur le voile islamique, le droit islamique radicalement inégalitaire appelé “charia”, etc.)
- les marges, transexuelles, minuscules, veulent exproprier les femmes de leur féminité (voir leur volonté d’entrisme dans le sport féminin et même les concours de beauté !), alors que l’islam les condamne à mort.
- aux États-Unis, les Juifs ne sont plus considérés comme une “minorité”, et pas davantage les “asiatiques’, etc.
Cet ensemble de démarches plus parallèles ou divergentes que convergentes ne manifeste ni honnêteté ni rationnalité. Ce sont de pures incantations à vocation performative [20].
En ce qui concerne les Juifs, on voit se réactiver l’antisémitisme natif des débuts du mouvement socialiste [chez Pierre Leroux comme chez Proudhon dans leur “catéchisme social”], et même dans les ambiguïtés de Marx avec “La Question juive” [21]. Il demeure que la complaisance envers l’islam politique est un tropisme prégnant.
Cet antisémitisme avait pu reculer dans le mouvement socialiste, notamment lorsque de nombreux intellectuels juifs et des mouvements ouvriers juifs (comme le Bund en Russie tsariste) l’avaient rejoint, mais il a toujours été latent (avec l’argument imbécile que le juif serait la source des rapports marchands). Il affleurait pour le moins chez les Blanquistes, dont beaucoup passèrent au boulangisme puis à l’antidreyfusisme.
En URSS même, les Juifs furent nombreux parmi les cibles des Procès de Moscou de 1936-1938, d’autant que Staline était discrètement antisémite (voir le témoignage de son premier secrétaire, Bajanov [22], qui s’échappa de l’URSS à la fin des années 1920). A partir de 1941, Staline fut particulièrement impressionné par l’efficacité de la propagande nazie sur le front de l’Est, qui assimilait Juifs et Bolchéviks. Au cours des années 1950, une énorme purge était en préparation, qui allait récupérer ce genre de rhétorique antisémite, sous le qualificatif de “lutte anti-cosmopolite” :
- le procès préliminaire avait eu lieu à Prague en novembre 1952 (procès Sliansky, presque uniquement dirigé contre des accusés juifs). Certains commentateurs ont argué pour les défendre après coup, de leur passé d’agents du Komintern dans la guerre d’Espagne, mais en évitant de préciser qu’il s’agissait d’envoyés du NKVD.
- le grand procès décisif des “Blouses blanches” devait s’ouvrir à Moscou au 15 mars 1953, dans lequel la plupart des médecins accusés d’empoisonnement contre leurs patients étaient juifs. Cette date devait donner le signal de la déportation de tous les Juifs d’Union soviétique dans les quatre camps de concentration préparés à l’avance en Sibérie (la proportion de pertes durant le transport était évaluée par l’État à 40 %, sans compter les innombrables pogroms qui auraient surgi aux quatre coins de l’URSS). Mais Staline est mort au début de mars 1953, ce qui a aussitôt gelé l’immense purge imminente, dont les Juifs auraient été le prétexte sous couvert de cette purge “anti-cosmopolite”, suivie d’un début de guerre mondiale soigneusement préparée depuis 1945. Le procès des Blouses blanches a été finalement annulé et les prévenus ayant survécu à la torture libérés [23].
La mort de Staline fut peut-être facilitée par ses “lieutenants” qui avaient accédé aux plus hautes fonctions en 1936-1938 et qui savaient reconnaître les signes d’une Grande Terreur en gestation, dont ils auraient été les cibles (Béria, Khrouchtchev, Malenkov, etc.). Il demeure que ce prétendu “complot des Blouses blanches” a eu des conséquences dévastatrices et durables pour les Juifs en URSS. Une grande partie d’entre eux n’ont eu de cesse de s’échapper de cet enfer dans les dernières décennies de l’Union soviétique.
— Comment expliquer que le bilan du nazisme ait été aussi fort, et pas celui du stalinisme ?
— Le contraste est saisissant entre l’hypermnésie sur les forfaits du nazisme et l’amnésie sur ceux du stalinisme. Ce n’est pas par manque d’information, mais cette information ne suscite pas de passion quand il s’agit du stalinisme. Apparemment, il suffit de mentir assez longtemps pour que, lorsque la vérité s’impose, elle n’ait plus de conséquences politiques immédiates...
Un bilan implique aussi de revenir sur les errements éventuels du passé. Pour les intellectuels “progressistes” et leurs héritiers, il n’est jamais question d’admettre que leur vision était fondamentalement viciée [24]. Claude Lefort a résumé cela dans “La méthode des intellectuels progressistes”, de février 1958 :
En rupture avec l’ordre bourgeois établi, celle-ci n’affiche plus des opinions communistes que pour mieux se raccrocher à un autre ordre, où elle réintroduit en les plaçant sous un signe positif tous les caractères qu’elle dénonçait comme négatifs dans son propre milieu.
Un Emmanuel Todd illustre encore aujourd’hui ce biais systématique, quand il parle de la Corée du Nord, : il reprend les oripeaux d’un stalinien intégral [25]. On peut aussi rappeler les délires d’un Mélenchon sur le Vénézuéla. Il s’agit à chaque fois d’une forme de pensée tronquée (les valeurs qu’ils affirment défendre en Occident ne s’appliquent plus pour les régimes qu’ils veulent admirer et soutenir).
—Il s’agit d’un “deux poids - deux mesures” typique. L’Occident est critiquable à un point absolument incroyable, mais par contre, une fois qu’on a identifié sinon le sujet révolutionnaire, mais en tout cas...le domaine d’espoir...
— Pour tout domaine fétichisé par le “progressisme”, l’anesthésie de la raison se fait acharnée. Et cet escamotage est parfaitement assumé : il est considéré comme “vertueux”. L’antisémitisme qui se présente aujourd’hui sous le masque de l’“antisionisme” se prétend lui aussi vertueux. Que ce soit pour le Venezuela, l’islam, les musulmans ou les migrants, le tiers-monde, etc., d’un seul coup, on a une anesthésie mentale impérieuse...
{}—On l’a vu avec Foucault à propos de l’Iran.
— Pour Michel Foucault sur l’Iran de Khomeiny, il semble que les médias aient simplifié sa position. Elle aurait d’abord consisté à souligner qu’il y avait un retour en force de la religion (cf Jean Birnbaum). Néanmoins Foucault s’affichait comme un tiers-mondiste. Chasser le Shah était en soi merveilleux, et ce qui suivrait importait peu. Or, la majorité de la population iranienne ne voulait de Khomeiny ni comme Guide suprême ni le régime totalitaire [26].
— Les méthodes des gens issus de ce stalino-gauchisme disposent d’une série de méthodes identifiables. Quelles sont-elles ?
— Il s’agit :
- d’utiliser le principe du deux poids-deux mesures
- de définir l’Occident comme particulièrement haïssable en soi. Par postulat, l’Occident est pire que tout ce qui a pu exister, bien que des millions de migrants y viennent ventre à terre pour s’y infiltrer et y rester [27], [28] !
- d’utiliser une méthode particulièrement vicieuse : surenchérir sur les libertés occidentales jusqu’à leur point d’implosion.
On peut fournir diverses illustrations particulièrement incohérentes : ainsi, au nom du néo-féminisme, il faudrait défendre le port du voile islamiste, marqueur qui vise à réduire les femmes à un rôle qualitativement subordonné. Envers les mouvements de femme en Iran, contre le port obligatoire d’un tel voile, l’indifférence des néo-féministes est éclatante. Tous ces points convergent vers le même alibi : il faut détruire l’Occident.
— S’agit-il d’affirmer qu’il est intenable ? donc non viable ?
— Ce serait plutôt qu’il ne doit pas être viable. Le fait massif qui déconcerte les wokes et les met en rage, à l’instar de leurs ancêtres marxistes-léninistes, c’est que l’Occident a tout de même superbement résisté au panzer- communisme, et lui a survécu ! C’est un scandale pour tous ces croyants.
Le schéma mental sous-jacent, rarement explicité, du prophétisme implicite de ces postures est le suivant :
“de toute façon, le monde doit suivre une pente indiscutable, vers une situation meilleure (cf le “sens de l’histoire”), bien que la “théorie critique de la race” ou la prédiction d’apocalypse climatique soient foncièrement pessimistes.
Les deux thèses antagonistes coexistent dans ces attitudes. Il faudrait que l’histoire évolue vers une sorte de puits de potentiel historique, afin de déboucher sur un type de société qui n’aurait plus besoin de se transformer dans le flux du temps. Ce serait une apothéose magnifique et permanente et seules des dispositifs malveillants peuvent en retarder l’avènement... Bref, il n’y aurait plus d’histoire, il faut qu’elle cesse.
(.../...)




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