Déconstruire nos croyances, (re)penser la nature

Guillaume Blanc
jeudi 13 novembre 2025
par  LieuxCommuns

Chapitre éponyme du livre de Guillaume Blanc « L’invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’Eden africain », Flammarion 2020, pp. 23-46


14 janvier 2019, banlieue de Debark, nord des hauts plateaux éthiopiens. Assis sur un matelas posé au sol, à même la terre, dans sa maison faite de bois et de tôle, Samson évoque avec amertume son quotidien depuis son expulsion : « Ils nous ont fait fuir à coups de bâton […]. Ils nous ont dit de partir au nom de l’Unesco. […] Nous maintenant on peut pas continuer avec cette vie-là. Je suis en train de mourir ici. » [1]

Le même désespoir habite les voisins de Samson depuis qu’ils ont été amenés en ville. C’était le 16 juin 2016. Ce jour-là, au petit matin, les gardes du parc national du Simien arrivent à Gich. 2 508 habitants vivent alors dans ce village niché à 3 800 mètres d’altitude.

Ils sont agro-pasteurs, c’est-à-dire qu’ils mêlent l’agriculture et l’élevage de troupeaux sur des pâturages. Et à ce titre, ils sont accusés de détruire la nature. Voilà pourquoi les gardes du parc les expulsent manu militari de leurs montagnes. Le 16 juin au soir, tous les habitants de Gich sont réinstallés à Debark, une petite ville située 35 kilomètres plus à l’ouest, hors du parc national du Simien.

L’État éthiopien a réussi, enfin. L’Unesco avait inscrit le Simien sur sa Liste du patrimoine mondial en 1978, mais, depuis 1996, elle l’a rétrogradé sur sa Liste du patrimoine mondial « en péril ». Car selon les experts internationaux, en cultivant la terre et en élevant des troupeaux, les habitants dégradent la nature [2]. Leur expulsion met fin au problème. L’Unesco félicite l’Éthiopie et, le 12 juillet 2017, elle annonce retirer le parc du Simien de la Liste du patrimoine mondial en péril. L’institution a une autre exigence : quelques milliers d’agro-pasteurs vivent encore dans le parc, elle demande qu’ils soient eux aussi expulsés. Et les dirigeants éthiopiens sont prêts à faire ce sacrifice car ce qui compte, pour eux, c’est d’avoir reçu la récompense qu’ils attendaient depuis vingt ans : l’Unesco a enfin réintégré le Simien sur sa prestigieuse Liste du patrimoine mondial [3].

Cette victoire a un seul prix : Gich. Le len- demain de l’expulsion, les autres habitants du parc pénètrent dans le village. Ils désossent les maisons abandonnées par leurs anciens voisins, et ils rapportent alors chez eux le bois qui leur manque pour cuisiner et se chauffer. Quant aux expulsés de Gich, ils vont essayer de se faire à la vie urbaine qui leur est imposée. En vain. « Je peux plus », nous dit Samson, trois ans plus tard. « Soit la mort, soit le retour au pays. »

J’ai pu découvrir ce parc national grâce à Samson – un nom qui n’est pas le sien puisque, pour lui et tous les habitants cités dans ce livre, la prudence impose de respecter leur anonymat. À Paris, les enseignants de l’Inalco m’ont également appris les rudiments de l’amharique, la lingua franca éthiopienne. À Addis-Abeba et à Debark, les responsables de l’EWCO (Ethiopian Wildlife Conservation Organization) m’ont donné accès à toutes leurs archives – près de 20 000 pages de correspondances, procès-verbaux et rapports d’activité. Et depuis 2007, les habitants du Simien m’ont accueilli dans leurs montagnes. À chacun de mes séjours, ils m’ont fait comprendre que vivre dans le Simien, c’est vivre en criminel. Puisque l’agriculture et le pastoralisme sont punis par la loi, être né dans un parc national, c’est être un squatter dans sa propre maison.

Cette histoire m’a révélé un monde dont je ne soupçonnais pas l’existence. Je croyais que les parcs africains étaient des espaces naturels harmonieux ; j’ai découvert des territoires minés par la violence.

Je dis « africains » car le Simien est loin d’être un cas isolé. Il y a environ 350 parcs nationaux en Afrique, et, dans la plupart d’entre eux, les populations ont été expulsées pour faire place à l’animal, la forêt ou la savane. C’est le cas de 50 % des parcs du Bénin, de 40 % des parcs du Rwanda ou encore de 30 % des parcs de Tanzanie et du Congo-Kinshasa. Au moins un million de personnes ont été chassées des aires protégées africaines au XXe siècle [4]. Quant aux parcs encore habités, l’agriculture, le pastoralisme et la chasse y sont généralement interdits, et sanctionnés d’amendes et de peines de prison. Ce n’est donc pas le traitement éthiopien de la nature qui fait exception dans le monde, mais bien le traitement par le monde de la nature africaine. Depuis plus d’un siècle, sous la conduite d’experts venus du Nord, cette naturalisation coercitive de l’espace affecte tous les pays du continent.

Ces politiques environnementales furent inventées par les Européens, pendant la colonisation. Et depuis les indépendances, elles sont mises en œuvre par des États africains. Leurs dirigeants sont souverains, mais ils répondent systématiquement aux injonctions des institutions internationales de la conservation [5]. Derrière chaque injustice sociale que subissent les habitants de la nature en Afrique, on trouve toujours l’Unesco, le WWF, l’UICN ou encore la Fauna & Flora International (FFI).

L’affirmation a de quoi surprendre. Elle va d’ailleurs tellement à l’encontre de nos croyances que certains refuseront de l’entendre. Affirmons-le alors dès maintenant : ce livre ne cherche pas à dénigrer la cause environnementale, ni même à critiquer la lutte écologique. Au contraire, cet ouvrage espère y participer. Pour enrayer la destruction mondiale de la biodiversité, il est urgent de comprendre nos erreurs.

Comme en Europe, en Amérique ou en Asie, les sociétés africaines vont devoir faire face à l’effondrement de leurs écosystèmes, ainsi que l’explique Luc Semal. Spécialiste des mobilisations environnementales et fin connaisseur des extinctions animales [6], ce politiste souligne le poids de l’angoisse que génère la perspective désormais très concrète des désastres écologiques et humains qui s’annoncent à l’échelle mondiale, sous les effets cumulés du réchauffement climatique, de la raréfaction des ressources et de la disparition des espèces de faune et de flore [7]. Seulement, en aucun cas l’expulsion des habitants des parcs africains ne résoudra le problème. Bien au contraire, croire que la mise en parc de la nature permet de mieux protéger la planète est un leurre. Et, à force d’entretenir cette illusion, les politiques internationales de la conservation fonctionnent comme un trompe-l’œil qui occulte le vrai problème : la dégradation massive et globale de « notre » environnement quotidien.

Pour sauver la nature, les experts internationaux exigent des États africains qu’ils expulsent les habitants des parcs. Concrètement, ils leur demandent d’empêcher des agro-pasteurs d’éroder les parcelles qu’ils cultivent et de dénuder les plateaux où ils envoient paître leur bétail. Mais l’argument est absurde, au sens propre du terme : il est contraire à la raison. Accuser des paysans comme ceux de Gich de détruire la nature, c’est oublier qu’ils produisent eux-mêmes leur nourriture. Comme tous les expulsés des parcs africains, ils se déplacent d’abord à pied. Ils consomment très peu de viande et de poisson. Ils achètent très rarement de nouveaux vêtements. Et contraire- ment à deux milliards d’individus, ils n’ont ni ordinateur ni smartphone. Bref, pour sauver la planète, il faudrait vivre comme eux. L’Unesco, le WWF et l’UICN considèrent pourtant que leur expulsion est éthique et nécessaire, c’est- à-dire juste, et justifiée. Pourquoi ?

L’actualité commence à le souligner, la question écologique mondiale est influencée par le passé colonial. Au mois d’août 2019, par exemple, quand le président français Emmanuel Macron suggère de placer l’Amazonie en feu sous contrôle international, Jair Bolsonaro dénonce « une mentalité colonialiste ». « Macron […] veut “sauver” l’Amazonie comme si c’était [encore] une colonie », écrit le président brésilien sur son compte Twitter [8].

Au même moment, à propos de l’Afrique, une polémique éclate aux États-Unis après la sortie au cinéma du Roi Lion. Des millions de spectateurs s’empressent d’aller redécouvrir les personnages de Disney, auxquels des artistes afro-américains ont prêté leurs voix – parmi eux, la chanteuse Beyoncé ou l’acteur Donald Glover. Le remake est un succès mondial, mais plusieurs intellectuels dénoncent un film « parfaitement colonial ». Selon eux, Le Roi Lion continue de faire croire à une Afrique plus naturelle qu’humaine. Les Africains n’auraient aucune place sur leur propre conti- nent. Ils seraient plutôt des intrus qui perturbent l’équilibre d’une planète verte [9]. L’Asie n’est pas non plus en reste. En octobre 2019, Le Monde consacre un dossier à la montée de l’écofascisme. Le quotidien français revient notamment sur la tuerie perpétrée à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, par un militant australien d’extrême droite. Quelques minutes avant d’abattre 51 musulmans dans leurs mosquées, Brenton Tarrant publiait un manifeste sur les réseaux sociaux : « L’environnement est détruit par la surpopulation, et nous, les Européens, sommes les seuls qui ne contribuons pas à la surpopulation. » Pour tous ceux qui, comme lui, se revendiquent « écofascistes », « il faut tuer les envahisseurs, tuer la surpopulation, et ainsi sauver l’environnement » [10].

Ces extrémistes ne sont pas les seuls à se croire investis d’une mission. Selon d’autres médias, de nombreux experts internationaux souffriraient eux aussi d’une angoisse néo-malthusienne. Dans tous les pays du Sud, il leur faudrait sauver la nature avant que des habitants écologiquement irresponsables ne la détruisent.

À cet égard, la presse écrite s’attaque surtout au WWF. En 2012, dans PandaLeaks, le journaliste Wilfried Huismann révèle la contribution du WWF à des déplacements forcés de populations dans des parcs africains et asiatiques [11]. L’association Survival International s’en prend à son tour au WWF, en 2016. Elle l’accuse de financer les campagnes militaires de l’État camerounais contre les habitants des forêts protégées dans le sud du pays [12]. Buzz-Feed News et Mediapart dénoncent enfin un « colonialisme vert ». En 2019, ils affirment que le WWF forme et équipe les gardes qui frappent, violent et parfois abattent des femmes et des hommes accusés de braconnage. Selon les deux sites d’information, ces exactions sont le lot commun de plusieurs parcs en Inde, au Népal, au Gabon, au Congo – bref, dans les anciennes colonies européennes [13].

Entre la géographie coloniale et la politique actuelle d’une institution internationale comme le WWF, le lien est plus qu’évident, il est fla- grant. Mais il est aussi plus complexe qu’il n’y paraît, et les médias peinent à expliquer ce qu’est vraiment le colonialisme vert. Il faut passer par l’histoire.

Tout commence en Amérique du Nord, à la fin du XIXe siècle. Les États-Unis et le Canada créent les premiers parcs nationaux du monde, et dans chacun d’eux ils expulsent les habitants. Ils (ré)introduisent des espèces animales dites authentiques, ils (re)plantent des forêts dites originelles et ils (ré)enherbent des plaines dites naturelles. Puis, une fois ce travail accompli, ils font de la nature sauvage, la wilderness en anglais, un symbole national. Dans chaque parc, la nature devient l’âme de la nation. Elle est décrite au public comme l’essence authentique des deux sociétés, la figure originelle de deux pays qui se seraient construits sur l’expérience collective d’une terre sauvage et inhabitée, et non pas sur la violence d’une conquête coloniale.

L’engouement pour les parcs nationaux s’étend ensuite à l’Europe, au début des années 1930. Les États européens expulsent rarement les habitants de leurs parcs. Ils instrumentalisent eux aussi la nature, mais l’inventent autrement. Plutôt que de fabriquer une wilderness vierge et atemporelle, ils associent leur nation à une nature humanisée depuis des temps immémoriaux. Par exemple, la confédération suisse fait de ses pâturages de montagne un sol sacré, l’emblème d’une terre qui serait exploitée de la même façon et depuis des siècles, au-delà des différences qui les séparent, par les peuples d’une seule et même nation. Dans la même veine, l’Allemagne fait de ses forêts et de leur folklore le symbole des petites patries (Heimat) où la population peut apprendre à aimer la grande patrie (Vaterland). Le procédé est donc le même qu’en Amérique du Nord. Partout, les parcs naturels favorisent une extension du local au national : du parc jusqu’au national qui le protège, de l’amour d’un petit territoire à l’amour d’un territoire plus vaste, pour reprendre la belle expression de l’historien François Walter [14]. La France s’empare à son tour de ce modèle, au milieu des années 1960. La France des paysans disparaît, et l’État cherche un substitut à l’identité rurale de la nation [15]. Alors, dans la Vanoise, les Pyrénées ou le Mercantour, les gestionnaires des parcs nationaux disent « restaurer l’équilibre écologique des lieux ». Ils interdisent l’industrialisation de l’agriculture, (re)naturalisent les écosystèmes, là-bas des pelouses d’altitude, ici des tourbières, et (ré)introduisent des espèces animales, vautours fauves, coqs de bruyère et bouquetins, entre autres. Aux dires de l’État français, ce travail garantit le « retour naturel d’espèces d’intérêt patrimonial » [16].

Ce retour n’a pourtant rien de naturel. Il n’a rien, non plus, de très objectif. Dans les rivières du parc national des Cévennes, par exemple, l’administration réintroduit des castors au nom de leur « authenticité » ; les castors ont disparu de la région au XIVe siècle. En revanche, aucune opération de cette ampleur n’est menée pour pallier la disparition des perdrix grises ou des loups. Moins emblématiques ou plus dangereuses, ces espèces ont néanmoins disparu, elles, il y a à peine un siècle. Cette subjectivité de la chose authentique est encore plus criante quand on observe comment, en France, les responsables des parcs préservent ce qu’ils appellent le « caractère des lieux ». Ils rénovent les bergeries dites traditionnelles. Ils louent des terres aux agro-pasteurs qui, grâce à des loyers réduits, peuvent continuer de vivre sur place. Ils entretiennent les sentiers de transhumance et, au début de l’été, ils versent des subventions aux bergers qui acceptent de partir en transhumance à pied, et non pas en camion, comme cela se fait partout ailleurs dans le pays. Ils soutiennent financièrement l’artisanat local, et forment aussi de jeunes actifs à l’apprentissage de savoir-faire architecturaux soi-disant ancestraux. Bref, en France comme ailleurs, les gestionnaires des parcs font de la nature ce qu’ils croient qu’elle fut [17].

Il n’en va pas autrement de l’autre côté de la Méditerranée. Mais la perception de ce qu’était la nature est tout autre : l’Afrique était vierge et elle doit continuer de l’être ; l’Africain ne façonne pas l’environnement comme l’Européen, il le détruit. Pour mieux com- prendre la chose, restons encore un moment en France. Depuis 2011, le parc des Cévennes est classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Les Cévennes, lit-on sur le site Internet de l’Unesco, ont une « valeur universelle exceptionnelle ». Cette valeur vient de leurs « paysages façonnés par l’agro-pastoralisme durant trois millénaires ». L’objectif, nous dit alors l’Unesco, est de sauver les « systèmes agro-pastoraux » des Cévennes, « de les conserver par la perpétuation des activités traditionnelles » [18].

Cette description peut sembler banale. Elle est pourtant saisissante en comparaison de celle que l’Unesco donne du parc éthiopien du Simien. Situé entre 2 800 et 4 600 mètres d’altitude, d’une superficie de 410 km2 (quatre fois Paris), le parc offre un paysage de montagnes qui ressemble beaucoup à celui des Cévennes. On y trouve une population de moyenne densité, un habitat dispersé en hameaux, des vallées parsemées de terrasses dédiées à une agriculture vivrière, et des pâturages façonnés par un élevage de subsistance. Mais la « valeur universelle » du Simien est ailleurs. Elle réside, nous apprend l’Unesco, dans « un paysage spectaculaire » et dans la présence « d’espèces menacées, notamment le Walia ibex, une chèvre des montagnes que l’on ne trouve nulle part ailleurs ».

Quant aux habitants du Simien, des agro-pasteurs, comme dans les Cévennes, ils sont loin d’être valorisés. Au contraire, écrit l’Unesco, « les activités agricoles et pastorales […] ont sévèrement affecté les valeurs naturelles du Simien ». Aujourd’hui encore, nous dit l’institution, toujours sur son site Internet, « les menaces pesant sur l’intégrité du parc sont l’installation humaine, les cultures et l’érosion des sols » [19].

Face à un même type d’espace agro-pastoral, l’un en France, l’autre en Éthiopie, l’Unesco livre donc deux histoires radicalement différentes. La première est européenne : elle décrit l’adaptation de l’homme à la nature. La seconde est africaine : elle raconte la dégradation de la nature par l’homme. Cette histoire est lourde de conséquences. Dès 1963, les experts de l’Unesco, de l’UICN et du WWF recommandent à l’Éthiopie de faire du Simien un parc national. Et, pour cela, ils lui demandent d’y « abolir tous les droits humains individuels ou d’une autre nature (to extinguish all individual or other human rights) » [20]. La même injonction pousse l’Éthiopie à expulser les habitants de Gich, en 2016. En Afrique, un parc naturel doit être vide.

Cet idéal d’une nature débarrassée de ses habitants guide la majorité des aires protégées du continent. Voilà ce qu’est le colonialisme vert. À l’époque coloniale, il y avait le fardeau civilisationnel de l’homme blanc, avec des théories racistes pour justifier la domination des Africains. Depuis, il y a le fardeau écologique de l’expert occidental, avec des théories environnementales déclinistes qui légitiment le contrôle de l’Afrique. L’intention n’est plus la même, mais l’esprit reste identique : le monde moderne et civilisé doit continuer à sauver l’Afrique des Africains.

Face à cette actualité, deux défis s’offrent à nous. Il faut d’abord comprendre pourquoi le passé colonial pèse à ce point sur le présent. Pourquoi, dès la fin du XIXe siècle, les « scientifiques » européens se sont-ils persuadés que l’Afrique est un Éden en voie de dégradation ? Comment, au début des années 1960, le mythe se perpétue-t-il sous l’influence d’administrateurs coloniaux reconvertis en experts internationaux ? Enfin, depuis trente ans, quel genre de logique peut pousser les plus grandes institutions internationales à valoriser une gestion locale et participative de la nature, tout en recommandant, encore et toujours, l’expulsion des populations locales ?

Besoin d’histoire donc, mais aussi de géo- graphie. La littérature occidentale décrit généralement l’Afrique comme un grand tout homogène. Peuplés de Hutu et de Tutsi, le Rwanda et le Burundi partageraient la même histoire. Autrefois Rhodésie du Nord et du Sud, la Zambie et le Zimbabwe seraient plus ou moins identiques. Le Congo-Kinshasa et le Congo-Brazzaville se ressembleraient, évidemment. Ce déni d’identité m’a conduit à construire ce livre autour d’un terrain en particulier : l’Éthiopie. J’ai choisi ce pays car il est autant marqué par l’ingérence occidentale que par un nationalisme endogène, deux forces contradictoires qui animent tous les États du continent, mais à divers degrés. Seuls les événements éthiopiens généralisables aux autres pays africains sont retenus dans ce livre. Chaque chapitre associe l’histoire éthiopienne à l’histoire africaine. Mais plutôt que de survoler superficiellement tout le continent, nous partirons des archives éthiopiennes et du ras du sol, là où peut vraiment se comprendre la vie sociale, en Afrique, comme partout dans le monde.

L’Éthiopie offre un point de vue d’autant plus intéressant qu’elle n’a jamais été colonisée. Elle est le seul État du continent à avoir échappé à la domination européenne, et pourtant elle est aussi subordonnée que ses voisins au colonialisme vert.

Quatre étapes marquent l’histoire de l’Éthiopie contemporaine. D’abord, les conquêtes de Ménélik II, roi des rois d’Éthiopie de 1889 à 1913. Lorsque la colonisation de l’Afrique débute, le royaume chrétien de Ménélik se limite aux hauts plateaux centraux de l’Éthiopie actuelle, soit la moitié du pays. Puis, progressivement, les Européens encerclent son royaume : plus au sud, le Kenya britannique ; plus à l’est, la Somalie italienne et la Côte française des Somalis (Djibouti) ; plus au nord, l’Érythrée italienne ; plus à l’ouest, le Soudan britannique. Entre ces colonies et l’Éthiopie, il ne reste plus que des sultanats et des petites monarchies africaines : si les Euro- péens les soumettent, ils seront aux portes du domaine de Ménélik. Mais, contre toute attente, le roi des rois remporte la compétition. Jouant des rivalités entre Européens, c’est son armée qui réussit à envahir, une par une, les périphéries de son royaume. L’Éthiopie devient donc une puissance coloniale… africaine.

Haïlé Sélassié lui succède à la tête de cette Grande Éthiopie. Excepté durant l’occupation italienne (1936-1941), il dirige le pays de 1930 à 1974. L’empereur impose une culture chrétienne orthodoxe, et une langue unique, l’amharique. Haïlé Sélassié use aussi des outils classiques de l’État-nation. Il instaure une administration centralisée, un drapeau, un hymne, puis il fait construire des musées nationaux et classer des monuments historiques. Son but : rassembler toutes les populations conquises par Ménélik autour d’une seule identité nationale, et d’un seul État éthiopien.

À trop vouloir éthiopianiser ses sujets, Haïlé Sélassié est renversé en 1974 par les soldats du derg (comité). On retrouvera sa dépouille des années plus tard, sous le bureau de Mengistu Haïlé Mariam, l’homme fort du derg. Grâce au soutien de l’URSS, Mengistu impose un régime marxiste-léniniste. Il nationalise les terres, collectivise l’agriculture et réprime les opposants. Puis, comme au temps de l’empire, le derg éthiopianise. En instaurant l’école gratuite, en protégeant un patrimoine historique commun et en usant de toujours plus de force, le derg s’efforce de nationaliser les populations rattachées à la Grande Éthiopie au début du XXe siècle.

Même politique que l’empire, et, inévitablement, même échec. En 1991, le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien renverse le derg. Avec Meles Zenawi comme Premier ministre jusqu’en 2012, la nouvelle République fédérale éthiopienne instaure une économie de marché. Le succès est tel que le pays devient l’une des premières puissances du continent. En revanche, la cohésion nationale n’est toujours pas au rendez- vous. Les peuples des régions Oromo, Afar ou Somali ont été conquis par Ménélik il y a un siècle, et bien souvent, ils refusent encore l’identité éthiopienne que leur imposent les dirigeants du pays.

Le phénomène est commun à de nombreux pays africains. La presse et les observateurs occi- dentaux attribuent ce manque d’unité à des divisions ethniques. Mais l’« ethnie » est une catégorie inventée par les Européens pour sou- mettre, pendant la colonisation, les royaumes qu’ils envahissaient. Et depuis, l’ethnisme continue de donner à l’Afrique toute son étrangeté : là où la France aurait eu des peuples (3 millions de Bretons), l’Éthiopie aurait des ethnies (40 millions d’Oromo). En réalité, le mot cache une histoire bien plus simple : les frontières coloniales ont abouti au regroupe- ment superficiel de peuples fort différents les uns des autres, voilà tout.

Depuis les indépendances au début des années 1960, les États africains font alors ce que les États occidentaux ont fait à la fin du XIXe siècle. Pour donner chair à la nation, ils élaborent un roman national, se donnent des héros nationaux, bâtissent des monuments nationaux ou se rassemblent autour d’équipes de foot nationales. Ils créent, aussi, des parcs nationaux. Comme les États-Unis, l’Allemagne ou la Suisse, chaque État africain érige ses parcs au rang de hauts lieux de la nation. Ces espaces naturels doivent permettre aux populations d’expérimenter leur pays, de l’admirer et de l’aimer.

Deux façons de faire séparent tout de même radicalement l’Afrique de l’Europe et de l’Amérique du Nord. Aujourd’hui encore, dans presque chaque parc africain, on expulse, on criminalise. Et partout, l’oppression des populations est guidée par les employés des institutions internationales de la conservation, avec en tête de liste l’Unesco, l’UICN et le WWF. Ces deux visages de la nature africaine sont à l’origine de ce livre : l’expert international, et l’habitant qui subit la violence de ses préjugés.

Notre récit s’appuie alors sur l’histoire par nécessité plus que par choix. De l’invention coloniale de l’Éden à la fabrique postcoloniale des experts, puis de l’usage africain des normes internationales jusqu’au mythe du développement durable, seul le passé peut nous permettre de comprendre pourquoi, aujourd’hui, le monde occidental de la conservation s’efforce de naturaliser l’Afrique, coûte que coûte.


[1Entretien de l’auteur avec Samson, Debark, 4 janvier 2019.

[2Unesco, « Décisions adoptées lors de la 41e session du Comité du patrimoine mondial », Cracovie, 2017, p. 29 (Unesco, WHC/17/41.COM/18).

[3Ibid.

[4Daniel Brockington et James Igoe, « Eviction for Conservation : A Global Overview », Conservation and Society, 4-3, 2006, p. 424-470.

[5Charles Geisler, « A New Kind of Trouble : Evictions in Eden », International Social Science Journal, 55, 2003, p. 69-78.

[6Luc Semal, Bestiaire disparu. Histoire de la dernière grande extinction, Éditions Plume de carotte, 2013.

[7Luc Semal, Face à l’effondrement. Militer à l’ombre des catastrophes, PUF, 2019, p. 11.

[8Huffpost, « Bolsonaro accuse à nouveau Macron de “colonialisme” », Huffingtonpost, 26 août 2019, https://www.huffingtonpost.fr/entry... (consulté le 2 septembre 2019).

[9Boluwatife Akinro et Joshua Segun-Lean, « Beyoncé and the Heart of Darkness », Africa Is a Country, https://africasacountry.com/2019/09... (consulté le 17 septembre 2019.)

[10Damien Leloup, « Écofascisme : comment l’extrême droite en ligne s’est réappropriée les questions climatiques », Le Monde, https://www.lemonde.fr/pixels/artic... (consulté le 4 octobre 2019.)

[11Wilfried Huismann, PandaLeaks. The Dark Side of the WWF, CreateSpace, 2014 [2012].

[12« Exclusif : L’OCDE ouvre une enquête sur le WWF – une première mondiale », 11 janvier 2017, Survival International, https://www.survivalinternational.f... (consulté le 2 septembre 2019).

[13Fanny Pigeaud, « Le WWF accusé de “colonialisme vert” au Congo », Mediapart, 20 mars 2019, https://www.mediapart.fr/journal/international/200319/le-wwf-accuse-de-colonialisme-vert-au-congo (consulté le 2 septembre 2019) ; Tom Warren et Katie J.M. Baker, « WWF Funds Guards Who Have Tortured and Killed People », BuzzFeed News, 4 mars 2019, https://www.buzzfeednews.com/article/tomwarren/wwf-world-wide-fund-nature-parks-torture-death (consulté le 2 septembre 2019).

[14François Walter, Les Figures paysagères de la nation. Territoire et paysage en Europe (16e-20e siècle), Éditions EHESS, 2004, p. 178.

[15Henri Mendras, La Fin des paysans, Armand

Colin, 1970 [1967].

[16Parc national des Cévennes, « Rapport d’activité de l’établissement public chargé de la gestion du parc national et de la réserve de biosphère des Cévennes. 2001 », Florac, 2002, p. 7.

[17Eileen O’Rourke, « The Reintroduction and Reinterpretation of the Wild », Journal of Agricultural and Environment Ethics, 13-1, 2000, p. 145-165.

[18Unesco, « Les Causses et les Cévennes, paysage culturel de l’agro-pastoralisme méditerranéen », https://whc.unesco.org/fr/list/1153 (consulté le 2 septembre 2019).

[19Unesco, « Parc national du Simien », https://whc.unesco.org/fr/list/9 (consulté le 2 septembre 2019).

[20Ian Grimwood, « Ethiopia. Conservation of Nature and Natural Resources (November 1964 – February 1965) », Paris, 1965, p. 4 (Unesco, WS/0865.66).Unesco, l’UICN et le WWF. Ces deux visages de la nature africaine sont à l’origine de ce livre : l’expert international, et l’habitant qui subit la violence de ses préjugés.


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