Les transformations de l’équilibre « Nous-je » (1/2)

Norbert Elias
jeudi 13 février 2025
par  LieuxCommuns

Première partie (sur 15) du chapitre éponyme du livre de Norbert Elias « La société des individus » [1987], Fayard, 1991, pp. 207 – 215.


Nous utilisons des concepts différents selon que nous voulons parler de la personne humaine prise isolément ou des hommes réunis en groupes. Dans le premier cas nous qualifions le phénomène d’individuel, dans le deuxième de social. On emploie actuellement les deux termes avec des connotations éveillant le sentiment qu’il ne s’agirait pas seulement d’une différence, mais d’une opposition.

Comme beaucoup d’autres termes à racines latines, les deux vocables sont présents dans toutes les langues européennes. C’est le signe qu’ils sont issus des sociétés médiévales où une catégorie nombreuse d’ecclésiastiques plus ou moins érudits parlaient et écrivaient un latin de leur cru, correspondant à un autre stade d’évolution que le latin classique. Aujourd’hui, dans les langues en question, on utilise les qualificatifs « individuel » et « social » sans y réfléchir davantage. Il n’y a généralement aucune raison de s’interroger sur le fait qu’ils n’ont certainement pas toujours appartenu au patrimoine conceptuel de sa propre société – et encore moins de toutes les sociétés – ni de se demander quelle évolution, quelles particularités structurelles de sa propre société ont pu conduire à la formation de ces concepts et à leur utilisation comme moyens tout naturels de la communication entre les hommes. Pourtant ces notions assurent manifestement une fonction spécifique au sein des sociétés où elles sont utilisées. Comme d’autres concepts, elles revêtent un caractère instrumental et peuvent donc servir de témoins de certaines particularités structurelles des sociétés considérées. Mais il faut faire un sérieux effort de distanciation de soi-même Pour se rendre compte qu’il y a des sociétés, et qu’il y a eu des stades d’évolution de sa propre société où les qualificatifs « individuel » et « social » n’existent ou n’existaient pas sous leur forme actuelle, et pour se demander ensuite quelle destinée, quelle évolution sociale ont contribué à ce qu’ils entrent et demeurent en usage. Si l’on poursuit l’investigation sur cette voie, on s’aperçoit que les concepts de ce type sont très souvent issus curieusement des moyens linguistiques disponibles dans une société.

Ainsi que l’indique déjà le titre de ce livre, on commet une erreur en ne dépassant pas l’idée d’une opposition entre « individu » et « société » et en traitant simplement ces notions comme si elles allaient de soi. L’usage qui nous pousse dans ce sens est-relativement récent : Remettre en question l’aspect inconditionnel de cet usage et constater, à l’aide de quelques exemples, que les notions de ce type ne sont pas tout simplement données en tant que telles ne peut pas nuire. Nous tenterons de retracer : brièvement la façon dont elles voient le jour et : entrent dans l’usage.

Prenons, par exemple, la famille de mots formée autour du terme « individu ». Le terme « individu » lui-même a aujourd’hui essentiellement pour fonction d’exprimer que toute personne humaine, dans toutes les parties du monde, est ou doit être un être autonome qui commande sa propre vie, et en même temps que toute personne humaine est à certains égards différente de toutes les autres, ou peut-être, là encore, qu’elle devrait l’être. Réalité factuelle et postulat se confondent aisément dans l’emploi de ce mot. La structure des sociétés évoluées de notre temps a pour trait caractéristique d’accorder une plus grande valeur à ce par quoi les hommes se différencient les uns des autres, à leur « identité du je », qu’à ce qu’ils ont en commun, leur « identité du nous ». La première, « identité du je », prime-sur l’ « identité du nous ». Nous reviendrons plus longuement sur ce point. Mais ce type d’équilibre entre le nous et le moi, cette très nette inflexion au profit de l’identité du moi est tout sauf évidente. Aux stades antérieurs de la société, l’identité du nous n’a que trop souvent primé sur l’identité du moi. Dans les sociétés évoluées de notre temps, il est tellement considéré comme allant de soi que l’utilisation de la notion d’« individu » exprime le primat de l’identité du je qu’on en vient à croire que la pondération serait la même à tous les stades de développement et que des notions équivalentes auraient existé de tout temps et existeraient encore dans toutes les langues. Or ce n’est pas le cas.

Que l’on songe par exemple à la langue classique des Grecs et des Romains. Dans l’évolution des sociétés qui marquèrent ces langues, celles de l’État athénien et de l’État romain, il n’y eut pas de mouvements de couches sociales exerçant une influence sur la langue contre l’État en tant que tel, alors qu’il y en eut dans l’évolution récente des sociétés européennes. Les mouvements sociaux de cet ordre ont eu une part considérable à l’évolution du sens dans lequel on emploie aujourd’hui aussi bien le mot « individu » que le mot « société ». L’acception actuelle des deux notions implique non seulement l’idée d’une opposition tranchée et manifeste entre individu et société, mais aussi une opposition commune, même si elle est moins évidente, des deux à l’État. L’État républicain romain de l’Antiquité est une illustration classique du stade d’évolution où l’appartenance à la famille, au clan ou à l’État, autrement dit l’identité du nous, pèse en chaque individu bien plus lourd qu’aujourd’hui dans le rapport entre identité du je et identité du nous. Aussi l’identité du nous était-elle totalement indissociable de l’image que l’on se faisait de l’individu au sein des couches sociales exerçant une influence marquante sur le langage. L’idée d’un individu hors de tout groupe, d’un être, homme ou femme tel qu’il se présenterait dépourvu de toute référence au nous, de l’individu en tant que personne isolée à qui on accorde une telle valeur que toutes les références à une entité collective, que ce soit le clan, la tribu ou l’État, semblent comparativement moins importantes, était encore tout à fait inimaginable dans la pratique sociale du monde antique.

Les langues de l’Antiquité n’avaient donc pas d’équivalent de la notion d’« individu ». Dans le cadre de la République, à Athènes ou à Rome, l’appartenance à une tribu, à un clan ou à un État jouait un rôle inéluctable. En particulier sous la République romaine, on observe la plus âpre concurrence entre les représentants des clans qui se disputent l’accès ou l’occupation des charges officielles. Tout un chacun est aujourd’hui un individu, indépendamment de sa position dans le système étatique. Alors que les connotations négatives du terme grec idiotes permettent de se faire une idée de ce que pensaient les Grecs de l’époque classique de quelqu’un qui se tenait en dehors des affaires publiques de l’État. Parmi les nuances que recouvre cette notion on trouve aussi bien des sens correspondant à peu près à ce que serait aujourd’hui la « personne privée » ou le « profane » que des significations comme l’ « original », l’« être inculte » ou le « fou ».

Le terme latin persona pourrait être considéré comme équivalent au vocable moderne « individu », Mais ce terme latin est loin de posséder le même degré de généralité, de se situer au même niveau de synthèse que les notions actuelles de personne et d’individu. Le terme persona se rapportait encore à quelque chose de tout à fait spécifique et tangible. Il désignait pour commencer le masque à travers lequel les acteurs déclamaient leur texte. Quelques spécialistes tendent à penser que le mot persona viendrait du verbe personare, en quelque sorte « résonner à travers quelque chose ». C’est fort possible, mais ce n’est qu’une hypothèse. À partir de la donnée concrète du masque se développèrent ensuite d’autres sens, persona désignant par exemple aussi le rôle d’un acteur ou le caractère du personnage qu’il jouait. Mais, dans l’Antiquité, la notion de persona reste limitée à ce degré de spécificité assez grande, elle reste, par rapport à ce qu’est aujourd’hui la notion de personne, à un assez faible degré de généralité.

Le terme individuum lui-même est inconnu du latin classique. Bien sûr, les Romains de l’Antiquité savaient, aussi bien sans doute que tous les autres hommes, que chaque personne humaine a ses particularités. Ils savaient que Brutus était différent de César, d’Octave et d’Antoine, et savaient aussi en quoi. Mais dans leur société, et plus particulièrement dans les classes d’où était issue la langue, surtout chez les représentants de la langue écrite, on ne ressentait manifestement pas le besoin d’une notion globale et universelle exprimant que chaque homme, quel que fût le groupe auquel il appartint, constituait une personne indépendante, unique, différente de tous les autres hommes, et qui rendit compte en même temps de l’extrême valeur accordée à cette unicité. L’identité collective de l’individu, son identité du nous, du vous, du ils ou elles, jouait dans la pratique des sociétés antiques un rôle encore bien trop important par rapport à celui de l’identité du je pour qu’ait pu se manifester le besoin d’un concept universel désignant la personne humaine en tant qu’être quasiment détaché de tout groupe.

Notre analyse nous amène directement à la découverte de quelques nouveaux instruments théoriques de la sociologie. Le caractère instrumental des notions et de leur évolution apparaît peut-être ici de façon un peu plus claire. Du point de vue du processus sociologique, l’évolution des concepts considérée comme l’un des aspects de l’évolution sociale revêt en même temps une fonction explicative. Étant donné qu’il est beaucoup question dans cet ouvrage des notions d’ « individu » et de « société », il n’est peut-être pas inutile de s’apercevoir que le très haut niveau de synthèse auquel on utilise aujourd’hui ces notions dans les sociétés développées – et de plus en plus souvent aussi dans les sociétés moins développées – ne va pas de soi.

Autrefois, on aurait sans doute parlé à cet endroit de notions « d’un très niveau d’abstraction ». Mais le terme « abstraction » est trompeur. La notion d’abstraction date d’une phase de l’évolution du savoir où il était tacitement admis que la personne humaine en tant qu’individu isolé pouvait être conçue comme le producteur et par conséquent l’origine absolue et le commencement d’un concept. Dans cette phase il pouvait paraître concevable de transformer l’individu isolé, le cas particulier, en notion générale, par un processus d’abstraction : en le dépouillant de toutes ses particularités. Du point de vue de la théorie des processus d’évolution, les choses se présentent autrement. La notion de personne ne s’est pas développée, à partir du terme latin persona désignant l’acteur, par la volonté d’abstraction d’un individu isolé. Un long processus d’évolution sociale a œuvré en l’occurrence, et ce qui en est sorti n’était pas seulement négatif, ce n’était pas seulement l’élimination de toutes les propriétés du cas particulier pour élaborer la définition de ce qui était commun à tous, et de la généralité ; ce que ce processus a fait naître a été une vision d’ensemble de nombreux points communs qui a mis en lumière et rendu accessible à la communication quelque chose de nouveau, jusqu’alors inconnu. La notion de personne – comparée à son ancêtre latin persona – ne correspond pas à une démarche d’élimination, mais à une vision d’ensemble à un plus haut niveau d’un nouveau point de vue.

L’individu travaille sur les concepts à partir d’un patrimoine linguistique et conceptuel donné par la société, qu’il ou elle a appris des autres. S’il n’en était pas ainsi, l’individu qui œuvre à la poursuite de l’élaboration d’une langue préexistante et par conséquent de concepts préexistants ne pourrait compter être compris des autres. Et cette poursuite individuelle de l’élaboration des concepts serait donc nulle et non avenue, mais à partir du moment où l’on apprend à percevoir le monde, la société, le langage comme des processus sans commencement, où par conséquent le sujet de la formation du concept n’apparaît plus comme un individu isolé, pratiquement sans appartenance à aucun groupe, qui inventerait en quelque sorte de nouveaux concepts à partir de rien, à partir du moment où l’on saisit le processus d’évolution d’une société souvent organisée comme unité de survie, que ce soit la tribu ou l’État, on s’aperçoit aisément que le passage de concepts plus spécifiques, ou, comme l’on disait jadis, plus « concrets » (mais des concepts ont-ils jamais pu être « concrets » ?) à des concepts plus étendus ou plus généraux se fait aussi, à chaque fois, essentiellement par l’accession à une vision d’ensemble plus étendue, à un plus haut niveau de synthèse.

L’un des problèmes qui se posent à cet égard, et qu’il ne faut pas perdre de vue, serait de savoir dans quelles conditions sociales cet accès se révèle nécessaire et possible. Nous nous contenterons de noter ici que tous les concepts de grande généralité, autrement dit tous les concepts se situant à un niveau élevé de synthèse, sont issus de concepts d’une signification bien plus spécifique, autrement dit de représentants d’une plus grande particularité et d’un plus faible niveau de synthèse, Là encore, on aurait dit sans doute autrefois que tous les « concepts abstraits » étaient issus de concepts « concrets ». Mais un « concept concret », ça n’existe pas. Tous les concepts, qu’ils correspondent à un niveau de synthèse faible ou élevé, revêtent le caractère de symboles oraux ou écrits. Pour remplir leur fonction de communication et l’orientation, il faut qu’ils soient compris non pas d’un seul individu isolé, mais de toute une communauté linguistique, de tous les membres d’un groupe humain spécifique [1].

Un grand nombre des moyens linguistiques que nous possédons aujourd’hui, la famille de vocabulaire réunie autour du mot « individu » en est un exemple, sont de date relativement récente. En latin du Moyen Âge, les termes comme individualis ou indivuus avaient une signification qui se situait encore au plus faible niveau de synthèse. On les utilisait pour désigner quelque chose d’indivisible, d’inséparable. Ainsi pouvait-on encore parler par exemple au XVIIe siècle de la « Sainte Trinité individuelle ». L’emploi du terme individuus comme symbole d’une unité insécable entraîna sans doute dans la communication entre érudits de l’époque une poursuite de l’évolution qui nous à amenés à la notion moderne de l’« individu ». Le terme individuum était employé en logique formelle pour exprimer le cas particulier, le représentant d’une espèce, et non pas uniquement de l’espèce humaine, mais de toutes les espèces. Mais de l’observation d’un cas particulier on ne peut rien déduire. Les individua étaient donc considérés comme imprécis et vagues.

En logique, les individua n’occupaient pas un rang très élevé. Toutefois l’origine scolastique n’est pas sans importance pour l’évolution du concept. Il faut dire que, dans ce cas comme dans bien d’autres, pour des raisons sur lesquelles nous ne pouvons pas nous attarder ici, la philosophie scolastique a contribué de façon essentielle au développement des concepts à un plus haut niveau de synthèse. Le concept médiéval d’individuum ne s’appliquait en aucune façon spécialement à l’homme. Il lui fut seulement appliqué à une étape ultérieure de son élaboration, au XVIe siècle ; on assista à la re-spécialisation d’un concept qui avait été utilisé précédemment sur un mode universel en logique et en grammaire. Les philosophes de l’Église avaient bien vu que toute chose en ce monde était unique à un certain égard et constituait donc un individuum. L’hirondelle qui bâtit son nid sous le toit de ma maison est unique, c’est un individuum. Aucune autre hirondelle ne le fait aujourd’hui en ce lieu. Au sommet des montagnes chaque arbre battu par le vent a sa forme particulière. La mouche qui se promène à l’instant sur la vitre de la fenêtre est un individuum ; aucune autre ne le fait en ce moment. Le mont Blanc est unique ; aucun autre pic n’a la même forme. Tous les êtres pris isolément ont leur propre histoire et leurs particularités individuelles. Les philosophes scolastiques saisirent la spécificité du représentant particulier d’une espèce pris isolément et ils créèrent un mot pour en rendre compte. Celui-ci se révéla fructueux pour une évolution qui était imprévisible.

Le problème que nous pose le concept d’individu apparaît peut-être plus clairement si l’on considère le passage à ce stade d’évolution dans le domaine de la scolastique. Comment la reconnaissance de la spécificité de tous les cas particuliers que traduisait la notion scolastique d’individuum se réduisit-elle à nouveau pour ne plus s’appliquer finalement qu’à la spécificité de la personne humaine ? Cela se produisit manifestement avec le passage de l’évolution sociale à un niveau où se renforça parmi les hommes, et sans doute au départ parmi les membres de certains groupes, le besoin d’échanger une communication à propos de leur unicité – et plus généralement de l’unicité de tout être humain –, de la spécificité de leur existence comparée à celle de tous les autres hommes.

L’époque que nous appelons la Renaissance fut bien une époque où, dans les pays relativement les plus développés d’Europe, les hommes se virent offrir de plus grandes possibilités qu’auparavant pour s’extraire de leur groupe d’origine et accéder à des positions sociales comparativement plus élevées. Les humanistes qui assumèrent des charges dans l’administration des cités ou des États, aussi bien que les marchands et les artistes, nous offrent des exemples de ces plus grandes chances d’ascension sociale individuelle. En tout cas on découvre immédiatement après, au XVIe siècle, en tout premier lieu sans doute chez les puritains anglais, la distinction entre ce qui est fait individuellement et ce qui est fait collectivement. Ce fut l’une des étapes préparatoires à l’évolution ultérieure du concept qui aboutit finalement, au cours du XXe siècle, avec le besoin social croissant de moyens linguistiques pour désigner des mouvements et des idéaux antagonistes, à la formation de termes comme « individualisme » d’un côté, « socialisme » et « collectivisme » de l’autre. C’est pour une bonne part à cause de ces formations que dans les périodes plus récentes on a utilisé les termes « individu » et « société », « individuel » et « social », comme s’il s’agissait de couples antagonistes.

Voir l’extrait suivant


[1Autrefois, on aurait sans doute considéré comme une loi que les concepts concordant avec la réalité à un niveau de synthèse supérieur descendaient de concepts à un niveau de synthèse bien inférieur (même s’il y a dans les langues de groupes appartenant à un stade de développement très ancien des mots magiques qui se situent à un très haut niveau de synthèse). Mais cette constatation revêt ici tout simplement l’aspect d’une observation systématique sur les processus de formation des concepts, qui est en outre irréversible. Un processus de cet ordre ne suit pas toujours un déroulement en ligne droite. Un concept d’ordre général peut se réduire à un concept spécifique d’un certain groupe de données sans perdre pour autant sa généralité. Le concept « individuel » par, exemple, qui s’appliquait jadis au caractère unique de chaque objet, s’est réduit au fil du temps à l’unicité de la personne humaine.


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