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Les paysans vus par Monfalcon, 1824
(NB. Les « fautes d’orthographe » sont reproduites telles quelles).
« Les paysans n’ont, en fait de mœurs domestiques, aucune délicatesse. Ils n’invoquent la morale, à propos d’une de leurs filles séduites, que si le séducteur est riche et craintif. Les enfants, jusqu’à ce que l’État les leur arrache, sont des capitaux ou des instruments de bien-être. L’intérêt est devenu, surtout depuis 1789, le seul mobile de leurs idées ; il ne s’agit jamais pour eux de savoir si une action est légale ou immorale, mais si elle est profitable. La moralité, qu’il ne faut pas confondre avec la religion, commence à l’aisance ; comme on voit, dans la sphère supérieure, la délicatesse fleurir dans l’âme quand la Fortune a doré le mobilier ».
« L’homme absolument probe et moral est, dans la classe des paysans, une exception. Les curieux demanderont pourquoi ? De toutes les raisons qu’on peut donner de cet état de choses, voici la principale. Par la nature de leurs fonctions sociales, les paysans vivent d’une vie purement matérielle, qui se rapproche de l’état sauvage auquel les invite leur union constante avec la Nature. Le travail, quand il écrase le corps, ôte à la pensée son action purifiante, surtout chez des gens ignorants. »
« L’industrie agricole est peu développée dans les pays marécageux ; des obstacles d’une grande force s’opposent à son perfectionnement. On appelle en Bresse des ouvriers étrangers pour exploiter les terres, bâtir les fermes, élever les chaussées des étangs, car ces travaux grossiers sont au-dessus de l’intelligence des indigènes. En vain on distribuerait aux habitants des pays marécageux les graines de céréales les meilleures, les instruments aratoires les plus économiques, les plus parfaits, les engrais les plus actifs pour féconder leur sol, et pour améliorer leurs chevaux et leurs bestiaux, de bons étalons, des taureaux, des béliers de belle race, presque tous refusaient obstinément de s’en servir, et les autres ne les emploieraient qu’avec une extrême négligence. En vain on leur montrerait un moyen facile de s’affranchir de leur misère, en couvrant d’arides champs de seigle de prairies artificielles opulentes, ils répondraient d’une commune voix, ce n’est pas la coutume. S’ils avaient des engrais, au lieu de les employer à tripler les produits de la culture, ils n’hésiteraient pas à les vendre, et sacrifieraient à un petit gain du moment un bénéfice considérable mais qu’il faudrait attendre. Et comment en serait-il autrement ; quelle a été leur éducation première, quels ont été les soins qu’ils ont reçus de leur famille ! La tendresse paternelle est inconnue dans ces contrées. Un sarrau de toile grossière, un peu de pain noir, voilà la partie fondamentale des soins que l’on donne aux enfants ; ils sont abandonnés à eux-mêmes, traités brutalement et beaucoup moins bien que les bestiaux ou le cheval de la maison. Dès que leur âge les rend utiles (c’est exclusivement sous ce rapport qu’ils fixent quelquefois l’attention de leurs parents), on les envoie aux champs garder des porcs ou des oies. Un peu de catéchisme qu’ils apprennent sans le comprendre, telle est l’éducation donnée à leur intelligence ; on les met au labour dès qu’ils en ont la force, et les voilà agriculteurs. On trouve à peine dans une commune deux ou trois individus qui sachent lire ; l’ignorance est universelle, et nulle part elle ne porte mieux ses fruits. Comment ces individus pourraient-ils raisonner juste, jamais ils n’ont rien comparé. On a vu quelle était l’éducation de leur intelligence, comment s’étonner qu’ils soient craintifs, peureux, superstitieux, et que la foi aux sorciers se maintienne encore dans leurs chaumières ! » [1].
Les paysans vus par Honoré de Balzac, 1845
« Au bout des champs moissonnés, sur lesquels étaient les charrettes où s’empilaient les gerbes, il y avait une centaine de créatures qui, certes, laissaient bien loin les plus hideuses conceptions que les pinceaux de Murillo, de Téniers, les plus hardis en ce genre, et les figures de Callot, ce poète de la fantaisie des misères, aient réalisées ; leurs jambes de bronze, leurs têtes pelées, leurs haillons déchiquetés, leurs couleurs, si curieusement dégradées, leurs déchirures humides de graisse, leurs reprises, leurs taches, les décolorations des étoffes, les trames mises à jour, enfin leur idéal du matériel des misères était dépassé, de même que les expressions avides, inquiètes, hébétées, idiotes, sauvages de ces figures, avaient sur les immortelles compositions de ces princes de la couleur, l’avantage éternel que conserve la nature sur l’art. Il y avait des vieilles au cou de dindon, à la paupière pelée et rouge, qui tendaient la tête comme des chiens d’arrêt devant la perdrix, des enfants silencieux comme des soldats sous les armes, de petites filles qui trépignaient comme des animaux attendant leur pâture ; les caractères de l’enfance et de la vieillesse étaient opprimés sous une féroce convoitise : celle du bien d’autrui, qui devenait leur bien par abus. Tous les yeux étaient ardents, les gestes menaçants ; mais tous gardaient le silence en présence du comte, du garde champêtre et du garde général » [2].
Les paysans vus par Honoré Sclafer, 1868
« En juin, en juillet et en août, durant des journées de dix-huit heures, le paysan effectue les plus pénibles travaux. Quand les attelages eux-mêmes ne peuvent rester exposés à la violence du soleil, il est là, faucille en main, au milieu des blés mûrs, penché sur ce sol ardent, qui lui réverbère au visage un feu terrible. On rentre le bétail, quand la chaleur est trop forte, on ne rentre jamais le paysan. Il ne se plaint pas cependant, loin de là, il est joyeux : regrettant, dit-il, qu’il n’y ait pas deux ou trois récoltes pareilles à recueillir, chaque année, au lieu d’une seule. Une sorte de rut agricole l’enfièvre, et lui fait supporter sans défaillance de tels labeurs. Encore s’il prenait une nourriture suffisamment réparatrice, mais le plus souvent, pour son ardente soif, quelque piquette tournée, et, pour tout assaisonnement à son pain, la façon d’en équarrir, avec son couteau, les bouchées ! Son aspect dit ses souffrances : ses reins sont arqués ; sa face est corrodée par les sueurs ; ses mains, — ces belles mains humaines qui devraient être fines et souples comme des lèvres, puisqu’elles parlent, elles aussi — ses mains racornies ne s’entrouvrent qu’à grand-peine, tout juste assez pour donner passage à la poignée de l’outil.
Une autre cause d’amélioration pour le paysan, c’est l’espèce de métamorphose qu’il subit en passant à la possession de la terre. Il y a là un véritable anoblissement. Ne toucher au sol que d’une main mercenaire, comme le Nubien aux épouses de son maître, ou bien posséder ce sol en toute licence, quel changement ! Le castrat redevient homme. Ce champ lui appartient : lui seul a le droit d’y vivre ; il y commande, il y règne, il y sème, il y moissonne ; le voilà souverain tout au complet.
Cette considération, il s’en montre digne assez généralement, sauf, de loin en loin, quelques cas de mauvaise finesse, ressortissant à sa situation plutôt qu’à son naturel. Car, à peine en possession de cette parcelle tant désirée, le pauvre manouvrier, qui le plus souvent ne sait pas même lire, a besoin de la défendre contre le grimoire du tabellion, contre un fouillis d’articles de loi, dont la concordance produit parfois les résultantes les plus inattendues ; contre les minorités, les incapacités, la dotalité et les reprises de toutes sortes. En présence de cet inépuisable arsenal de la chicane, le paysan, qui ne sent que deux choses : sa profonde ignorance du droit, et son profond amour pour son bien, n’est-il pas excusable de biaiser quelque peu dans le sens de la ruse, et, que sais-je, de l’astuce ? Je le demande à tous ceux qui portent un cœur vraiment agricole » [3].
Les paysans vus par l’historien Albert Babeau, 1883
« Les mœurs du paysan valent mieux que ses manières. Son caractère présente un mélange de vertus et de vices, où les défauts sont d’ordinaire plus saillants que les qualités. Presque toujours son extérieur a quelque chose de rude et malplaisant. Qui dit paysan, rustre, vilain, manant, dit être grossier, malappris, disgracié au physique comme au moral. Dans les classes supérieures de la société, ces mots sont des injures. L’éducation, l’influence du clergé, les progrès de la civilisation polissent petit à petit ces aspérités du caractère du campagnard ; mais surtout dans les régions éloignées des grands centres, il reste grossier et quelque peu sauvage. On dit dans le Berry qu’il vieillit plus vite et qu’il est plus laid que l’habitant des villes. On nous présente les habitants de la Marche comme noirs, livides, et presque tous hideux. Le moral est quelquefois en rapport avec le physique. C’est ainsi que Vauban nous montre, aux confins du Morvan, des hommes “fainéants, découragés, menteurs, larrons, gens de mauvaise foi, toujours prêts à jurer faux, pourvu qu’on les paye, et à s’enivrer sitôt qu’ils peuvent avoir de quoi”. Le caractère ne varie pas seulement selon les provinces, il varie selon les professions, La charrue donne des mœurs plus innocentes que la culture de la vigne, quoique celle-ci soit très pénible ; les bouviers sont inférieurs de ce côté aux vignerons, et les bergers ont encore moins de candeur et l’innocence que les bouviers.… Si l’on veut savoir quelle est la moralité des vignerons des bords de la Loire, on nous présentera la plus grande partie d’entre eux comme avares, voleurs, cruels, ingrats, de mauvaise foi. Qui dit vigneron, dit larron, est un proverbe du centre de la France. Ailleurs on nous montre les paysans s’enivrant au cabaret, blasphémant, se querellant dans l’emportement, et même à jeun, et se faisant les uns aux autres des blessures, qui peuvent être mortelles. Ils sont d’une grossièreté inconcevable dit un curé de campagne en 1771 » [4].
Dans certains écrits, la vie agricole est présentée comme un modèle de moralité et de civisme en opposition au luxe corrupteur et à l’individualisme en milieu urbain. Mais pour Bourdieu [5] « Il est certain que l’on ne pense à peu près jamais les paysans en eux-mêmes et pour eux-mêmes, et que les discours mêmes qui exaltent leurs vertus ou celles de la campagne ne sont jamais qu’une manière euphémisée ou détournée de parler des vices des ouvriers et de la Ville ». Bourdieu ajoutait :
« Ce n’est pas d’aujourd’hui que les paysans, sans cesse affrontés à la domination inséparablement économique et symbolique de la bourgeoisie urbaine n’ont pas d’autre choix que de jouer, pour les citadins et aussi pour eux-mêmes, l’une ou l’autre des figures du paysan, celle du paysan respecte qui fait dans le populisme populaire, parlant de sa terre, de sa maison et de ses bêtes avec des accents de rédaction d’école primaire, ou celle du paysan heideggerien qui pense écologiquement, qui sait prendre son temps et cultiver le silence et qui étonne les résidents secondaires par sa profonde sagesse, venue on ne sait d’où, ou encore celle du paysan empaysanné qui assume, non sans un soupçon d’ironie et de mépris, le rôle du “simple” du cul-terreux”, du bon sauvage ou même celle du braconnier, parfois un peu sorcier, qui épate autant les citadins par son habileté à découvrir les champignons ou à tendre des lacets que par ses talents de rebouteux ou ses croyances d’un autre âge ».
Pour Alphandéry et al., [6] :
« Ainsi l’image du paysan oscille-t-elle, dans nos sociétés technologiques entre la figure d’un être fruste, borné, et égoïste et celle, enjolivée par l’histoire et quelque peu nostalgique, d’un sage vivant sainement et entouré des siens dans des villages où les relations sociales demeureraient cordiales et authentiques »,
Nature des riches et nature des pauvres ?
On a vu émerger au XIXe siècle une représentation de la nature, portée par la bourgeoisie et le mouvement romantique, qui nous parle d’une nature imaginée, aseptisée, idéalisée qu’il faut protéger pour la beauté des paysages. Cette représentation de la nature est en total décalage avec la nature productive vécue par le monde rural, source de richesse mais aussi de nuisances contre lesquelles il faut lutter en permanence pour survivre. Ce n’est plus la nature bucolique des dîners sur l’herbe, mais une nature dont les aléas climatiques et les ennemis des cultures mettent en péril le travail de la terre et rendent la vie difficile aux agriculteurs. Dans le monde rural, on parle d’espèces utiles et d’espèces nuisibles, de se protéger des crues et des sécheresses, de lutter contre les maladies et les ravageurs de culture ! On parle d’une nature dont il faut se protéger en permanence des excès et des méfaits.
De manière très schématique, bien évidemment, on peut parler de nature des riches et de nature des pauvres. Une opposition entre classes sociales, que l’on trouve bien décrite dans La Mare au Diable de George Sand [7]. En se promenant dans la campagne, celle-ci observe que :
« Ces richesses qui couvrent le sol, ces moissons, ces fruits, ces bestiaux orgueilleux qui s’engraissent dans les longues herbes, sont la propriété de quelques-uns et les instruments de la fatigue et de l’esclavage du plus grand nombre. L’homme de loisir n’aime en général pour eux-mêmes, ni les champs, ni les prairies, ni le spectacle de la nature, ni les animaux superbes qui doivent se convertir en pièces d’or pour son usage. L’homme de loisir vient chercher un peu d’air et de santé dans le séjour de la campagne, puis il retourne dépenser dans les grandes villes le fruit du travail de ses vassaux.… De son côté, l’homme du travail est trop accablé, trop malheureux, et trop effrayé de l’avenir, pour jouir de la beauté des campagnes et des charmes de la vie rustique. Pour lui aussi les champs dorés, les belles prairies, les animaux superbes, représentent des sacs d’écus dont il n’aura qu’une faible part, insuffisante à ses besoins, et que, pourtant, il faut remplir, chaque année, ces sacs maudits, pour satisfaire le maître et payer le droit de vivre parcimonieusement et misérablement sur son domaine ».
Homme de loisir, homme de travail, une manière diplomatique de parler des riches et des pauvres. Ces résidences campagnardes, ces villégiatures dans lesquelles on vient se ressourcer, et qui prolongent de vieilles traditions romaines, n’ont pas grand-chose à voir avec les masures des paysans. À la jouissance de la nature pour les bourgeois s’oppose la dureté de la vie pour les paysans ! Cette opposition n’a pas totalement disparu de nos jours et, si on change d’échelle, le monde occidental à repris le rôle du bourgeois urbain et les pays en développement celui du monde rural.
« Beaucoup d’agriculteurs le disent avec sincérité : ils ont la sensation d’être la catégorie sociale dont le rapport à la terre est le plus direct et le plus vrai. Plus que d’autres, ils connaissent l’ambiguïté de la nature, à la fois généreuse et dure à ceux dont elle est l’outil de travail. Ainsi, même s’ils éprouvent une certaine responsabilité dans la dégradation des milieux naturels, beaucoup de paysans n’en éprouvent pas moins une profonde rancune vis-à-vis de leurs accusateurs. Elle est venue s’ajouter à d’autres vieux malentendus qui dressent les paysans contre les citadins et inversement » [8].
Le rôle de l’éducation
Les représentations contrastées de la nature entre le monde urbain et le monde rural, vont être entretenues par les pratiques éducatives. Sigaut [9] a ainsi observé l’émergence à la fin du XIXe siècle d’une séparation nette entre les contenus diffusés dans les manuels à destination des écoles rurales, et ceux qui étaient dispensés dans les écoles urbaines. De manière paradoxale, on va rationaliser l’enseignement en milieu rural et ruraliser celui dispensé en milieu urbain.
Le développement progressif d’un enseignement spécifique en direction du monde rural va influencer profondément la formation des mentalités dans la relation à la nature au sein du monde agricole. Sigaut [10] a montré que les manuels scolaires et parascolaires ont participé, à maintenir un système de croyance et de représentations dominantes quant à la place de la nature dans le monde rural, en popularisant une approche utilitariste des animaux dans le cadre du dualisme utiles/nuisibles. Les animaux sont à la fois des concurrents et des auxiliaires des hommes. Dans les manuels de formation des maîtres, une approche pédagogique scientifique et expérimentale de la nature est destinée à faire adopter une attitude rationnelle dans les pratiques agricoles [11]. On assiste progressivement dans le cadre des manuels scolaires, à ce que Barral [12] nomme « l’empaysannement des campagnes ». Le monde rural devient lieu de labeur et de production, car il faut nourrir la France, et l’agriculteur doit s’y employer par la maîtrise de la nature. Dans l’enseignement rural le « sentiment de la nature » prend surtout une orientation utilitariste, en particulier dans le but de relayer le savoir agronomique dispensé par le professeur départemental d’agriculture au sein des campagnes.
La ville de son côté, découvrait les préoccupations hygiénistes qui étaient destinées à rendre le monde urbain à la fois viable et pacifique. En milieu urbain l’instruction à la nature va se renforcer dans le cadre de classes promenades et la mise en place de jardins scolaires qui seront les supports de la connaissance en sciences naturelles. Dans les villes, les leçons de botanique vont rapidement se développer ainsi que l’enseignement des merveilles de la nature. Pour les instituteurs, le rapide développement des jardins ouvriers va permettre de faire des expérimentations et de donner des leçons dans le domaine des sciences naturelles sur le terrain.
La compréhension en France de l’opposition actuelle ville / campagne en matière de relation à l’animal et à la nature (ours, loup, vison, ragondin) peut s’expliquer en grande partie grâce à cette différence dans les savoirs diffusés par les manuels et les programmes scolaires.
Protéger la nature du braconnage ?
La dénonciation fréquente du braconnage et du « chasseur de village » dans la littérature cynégétique de la seconde moitié du XIXe siècle constitue un autre sujet de différent entre la classe populaire et la classe bourgeoise.
La chasse, sous l’Ancien Régime, était l’apanage de la noblesse ; et le braconnage pratiqué par les gens du peuple, était un crime puni sévèrement Après la Révolution, le droit de chasse est accordé aux propriétaires pour défendre leurs biens contre les prédateurs. Mais en réalité, la croissance des effectifs de chasseurs au cours du XIXe siècle va correspondre à la diffusion d’un modèle de loisir aristocratique au sein de la bourgeoisie terrienne puis de la bourgeoisie urbaine. Le titulaire d’un permis de chasse est supposé respecter une certaine éthique ainsi que les règles établies par la loi.
Par opposition, le braconnier c’est l’homme du commun, un brigand qui pille le gibier dans l’illégalité en employant des pièges non autorisés.
« Car c’est le droit de la chasse qui, avant comme après la Révolution, a élaboré une frontière entre un prélèvement licite et une destruction illicite, distinguant entre celui qui a le droit et celui qui n’a pas le droit, entre celui qui chasse dans les règles et celui qui ne chasse pas dans les règles, rejetant certains dans la criminalité. L’histoire du droit du braconnage se construit ainsi autour d’une opposition parfois caricaturale entre un droit séculier et une liberté naturelle, entre la figure du chasseur et celle du braconnier, entre l’homme d’honneur titulaire de titres et de dignités et l’homme du peuple, potentiellement dangereux s’il se trouve armé, entre le propriétaire et le brigand » [13].
Ninon Maillard développe aussi l’idée que selon le droit naturel, c’est à tous les hommes et non à certains d’entre eux que la bête sauvage fut donnée. Elle ne peut donc être revendiquée par personne et en particulier par le propriétaire du sol.
Pourtant le débat va s’orienter autour de la violation du droit de propriété, accentuant encore le clivage entre le milieu rural où le braconnier jouit d’une certaine clémence et la bourgeoisie qui détient les terres. Selon Kalaora [14] contrairement à l’approche naturaliste et écologique anglo-saxonne de la protection de la nature, le braconnage est perçu en France comme une atteinte au droit de propriété.
Pour l’écrivain-chasseur Gaillard, en 1868 [15] les choses sont claires :
« Nous pensons que si on pouvait dire : braconnier et voleur ne font qu’un, on verrait promptement diminuer le nombre des déprédateurs de nos champs. Les uns reculant devant la sévère et juste répression du vol ; les autres, cherchant en vain dans leur conscience des circonstances atténuantes du délit... Beaucoup trouvent monstrueux à cette heure d’assimiler au voleur le braconnier, et dans nos campagnes une regrettable indifférence, qui va trop souvent jusqu’à la protection, couvre ses actes coupables […] il ne faut pas que le braconnier soit seulement regardé comme faisant concurrence aux chasseurs munis de permis de chasse, il faut qu’il soit bien reconnu coupable de vol au détriment du propriétaire. Alors, autant il excite de sympathies dans les campagnes, autant il soulèvera de ressentiments ».
Inversement le monde rural va développer un discours sur le comportement des chasseurs urbains qui viennent piller les campagnes.
« L’usage des chemins de fer a, comme on dit, rapproché les distances, et du mois de septembre au mois de février les trains sont remplis de voyageurs enflammés d’ardeur belliqueuse qui vont s’abattre sur la plaine et les bois. Tout autour de Paris et des villes les plus populeuses, il n’est presque plus de chasse qui ne soit louée, et chèrement louée, à de joyeuses compagnies de négociants, d’avocats, de notaires, de gens de bureau. Beaucoup de communes réservent, même à ces sortes de locations, le droit de chasse sur tout leur territoire ; elles font bien, puisque de la sorte elles augmentent leurs revenus. Toujours est-il que ces bandes envahissantes agissent un peu comme en pays conquis : chevrettes, levrauts, poules faisanes, tout fait nombre, tout leur est bon. Là on ne connaît point la sollicitude attentive du chasseur propriétaire ; jamais l’idée ne vient d’épargner ou de repeupler. Et puis, ne laissons point passer l’occasion de protester contre la réputation injustement faite au chasseur parisien, si maltraité par la caricature. Malgré de classiques plaisanteries, le chasseur de Paris en vaut un autre, et si au bout du compte la plaine Saint-Denis ne connaît plus de lièvres, c’est grâce à lui ». [16]
Cette opposition entre chasse et braconnage n’est pas propre à la France et va trouver un vaste champ d’application dans les politiques de conservation de la nature des puissances coloniales en Afrique. Blanc [17], un historien de l’environnement, a bien analysé cette situation. Dans l’imaginaire occidental, la nature africaine a longtemps été l’incarnation de la nature sauvage, par opposition à la nature européenne fortement anthropisée. Pour des raisons diverses, des « experts » de la protection ont imposé l’idée que les pratiques pastorales des indigènes incultes et insensibles à son charme, dégradaient ce paradis perdu qu’il fallait donc protéger ! Blanc nous montre qu’en réalité, à l’origine des premières organisations de protection de la nature en Afrique, on retrouve le clivage entre les bons chasseurs (les élites coloniales blanches) pratiquant dit-on, une chasse sportive et éthique, et les mauvais chasseurs (les Africains) qui braconnaient et détruisaient la faune. Ce qui fait penser bien entendu à cette dualité sans la France du XIXe siècle entre les chasseurs munis de permis, et donc légitimés dans leurs pratiques, et les braconniers, illégaux et sans scrupule, responsables de la dégradation du gibier. La doxa entretenue par les milieux conservationnistes selon laquelle les indigènes détruisent la belle nature africaine, est à l’origine de la violence exercée sur les populations locales qui seront exclues de leurs zones de pâturage pour créer des réserves où la nature pourra s’exprimer librement.




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