Éléments d’écologie politique : survol ethno-historique

Bonnes feuilles
mardi 27 février 2024
par  LieuxCommuns

Début du chapitre I « Survol ethno-historique » du livre « Éléments d’écologie politique. Pour une refondation » (Libres&Solidaires, 2021), pp. 13 — 29.

Présentation et liens disponibles ici


Éléments d’écologie politique — Pour une refondation

Sommaire :

  • I – Survol ethno-historique — Extrait ci-dessous...
  • II – Nature humaine et humaines natures
  • III – Histoire et contre-histoire de l’idée de Nature
  • IV – Sources sociales-historiques de l’écologie politique
  • Éléments de conclusion

L’approche historique me semble la plus à même d’introduire d’emblée quelques repères essentiels. Je vais donc dresser un petit panorama des rapports que les humains ont tissés avec leur environnement naturel au fil de leur longue histoire – ou courte, tout dépend dans quelle perspective on se place. Bien sûr, il n’est pas question d’épuiser le sujet, cela n’a pas de sens, seulement de prendre un peu de recul en posant quelques jalons, aussi connus qu’oubliés. Il en sera de même pour chaque séance : établir quelques repères élémentaires, sous forme de synthèse d’éléments plus ou moins épars, plus ou moins connus – quitte à ce que le propos paraisse un peu dense ou trop allusif – en soulevant presque sur chaque point une multitude de questions, dont certaines seront abordées au fil du temps.

Dans tous les cas, le présent exposé me semble un prérequis à toute réflexion sur l’écologie qui ne se cantonnerait pas à du discours idéologique. À propos de ce dernier, il y a, par exemple, deux idées à abattre : celle selon laquelle les sociétés primitives ou premières, donc pré-néolithiques, ou bien les civilisations préindustrielles, prémodernes ou plus généralement non occidentales auraient entretenu une sorte d’« harmonie », de « communion » avec la nature. Ce mythe du « bon sauvage » – et l’on verra que dès qu’il est question de « la » « Nature », les mythes abondent, aujourd’hui comme hier – est progressivement remis en cause auprès du grand public au profit de cet autre, totalement contraire, qui voudrait que l’être humain soit ontologiquement une sorte de prédateur de la « Nature », un cancer de la biosphère, un parasite de la vie, un destructeur-né de la Création… Vous voyez que ces deux mythes, presque omniprésents, se répondent parfaitement ; ils n’ouvrent sur aucune possibilité d’action politique, et ça tombe bien, c’est leur fonction, c’est la fonction première du mythe : garder les choses telles qu’elles sont tout en donnant un sens pré-donné à ce qui arrive, quel qu’il soit.

Je vais procéder en trois ou quatre temps, qui correspondront chacun à une période historique, mais aussi à un type de « niche écologique » pourrait-on dire, un type de culture/consommation, un mode de production, en tordant le terme, ou plutôt un système agraire dont chacun existe encore, comme on les retrouve sur le continent africain ; « la civilisation de l’arc », « des clairières », « des greniers », etc. Il s’agit donc de mobiliser les ressources de l’historien et de l’anthropologue, et aussi de l’agronome et de l’écologue, comme on dit. En premier lieu, donc, les sociétés de chasseurs-cueilleurs-pêcheurs, correspondant au paléolithique/mésolithique ; puis, bien sûr, l’émergence des sociétés agraires du néolithique, donc à partir de 9 000 ans av. J.-C., avec les techniques d’abattis-brûlis, toujours pratiquées. En troisième l’histoire proprement dite, la période « classique » qui va englober, grosso modo, toute la longue période qui suit jusqu’au Moyen Âge, avec une grande diversification de l’agriculture, dont le type antique et les empires hydro-agricoles. Je terminerai par l’émergence de l’Occident, et ses fantastiques bouleversements ; je traiterai plus rapidement ce sujet, étant en terrain plus familier. Enfin je tenterai, en conclusion de cette première partie, d’interpréter les données brutes auxquelles je vais me limiter tout au long de ce vaste, mais bref, survol.

1 – Le pré-néolithique des chasseurs-cueilleurs

Cette période par laquelle nous commençons représente peut-être 95 % de l’histoire humaine, où nous étions nomades, nous déplaçant sans doute en groupes de quelques dizaines ou centaines d’individus, vivant de cueillette, de chasse, de pêche. C’était encore le mode de vie, au xxe siècle, des Inuits du Grand Nord, des Bushmen d’Afrique, de certaines tribus amazoniennes, des Aborigènes, etc., objet de tous les fantasmes liés à nos origines et qu’il est difficile d’éviter. Mais les premiers rapports avec notre environnement étant d’abord des rapports avec nos contemporains puisque nous sommes des animaux hyper-sociaux, je débute par là.

Homo sapiens et alii

Comme vous le savez notre espèce, Homo sapiens, date d’au moins 300 000 ans. Or l’on sait maintenant que nos premiers ancêtres ont cohabité pendant des dizaines de milliers d’années avec plusieurs autres groupes du genre Homo, le plus célèbre étant Néandertal. Et force est de constater qu’il n’en reste aucun autour de nous. Nous n’avons aucune idée de ce qui leur est arrivé, mais il est difficile de croire que nous n’y serions absolument pour rien. Bien sûr il y a de multiples causes naturelles possibles, mais Néandertal a vécu lui-même plus de 400 000 ans, ce qui prouve une adaptation certaine aux aléas naturels, et il semble avoir disparu d’Europe il n’y a pas plus de 30 000 ans (c’est l’âge des peintures de la grotte Chauvet). Aujourd’hui, l’hypothèse majoritaire des paléontologues est celle de l’hybridation : Néandertal se serait dilué à force de croisements – nous, Européens, portons une fraction significative de son génome. Cette version un peu irénique élude tout de même quelques détails : cela s’est fait dans un contexte de submersion démographique qui n’est pas forcément pacifique, quoi qu’on en dise de nos jours, et le métissage n’a jamais été synonyme de fraternité ; guerres, rapts, esclavages et viols étant tout compte fait assez répandus dans l’histoire. Quoi qu’il en soit, Néandertal n’est pas le seul à avoir subi ce destin tragique puisque ce sont maintenant presque une dizaine d’Hominina de ce type qui ont été identifiés (leur nombre se multiplie au fil des découvertes archéologiques récentes : Homo heidelbergensis, floresiensis, etc.) et qui se sont tous éteints sans exception lors de notre essor – dont Homo erectus et les Denisoviens, des hybridations étant prouvées avec ces derniers en Asie, nous y reviendrons. Bref : si nous ne savons rien de ce qui s’est passé, reste que nos lointains cousins ne nous ont pas survécu.

Premières extinctions massives

Pour en venir à l’écologie proprement dite, les choses ne paraissent pas tellement plus riantes. On sait qu’il y a eu différentes vagues de migrations hors d’Afrique – pour peu que ce continent soit le seul à avoir été foyer d’hominisation –, et l’expansion d’Homo sapiens sur des terres nouvelles n’est pas passée inaperçue. Il semblerait que la première extinction animale massive d’origine humaine remonte aux environs de 40 000 ans av. J.-C, lors de notre arrivée en Australie, où près de 90 % de la mégafaune a alors « brutalement » disparu en quelques milliers d’années : tigre de Tasmanie, kangourous géants, marsupiaux de la taille d’hippopotames, varans, oiseaux terrestres, etc. Il est possible, ici encore, que les ancêtres des Aborigènes n’aient été qu’une cause parmi d’autres (aridification climatique, notamment) et tout aussi involontaire : ce n’est sans doute pas seulement par la surchasse en elle-même, mais aussi par les effets indirects d’utilisations de battues par le feu, d’aménagements de milieux, d’introductions d’espèces – le « dingo » – ou de germes, de perturbations des chaînes alimentaires, etc. Mais on a observé un processus analogue sur toutes les terres émergées et, bien pire encore, sur toutes les îles dès l’arrivée de notre espèce : Nouvelle-Zélande, Madagascar, etc.

Il semble ainsi qu’une Blitzkrieg similaire se soit également déroulée lors de l’arrivée sur le continent américain des futurs ancêtres des Amérindiens, via le détroit de Béring, vers – 12 000 ans av. J.-C. Là aussi, en moins de 2 000 ans, disparition de près de 80 % des grands mammifères (voir le fameux site Clovis) de la mer de Baffin à la Terre de Feu : chameaux, paresseux, tigres à dents de sabre, lions, mammouths, bisons, chevaux (qui n’y seront réintroduits qu’avec les Occidentaux), etc. On voit que nos tout premiers rapports avec notre environnement n’ont pas été un parfait modèle d’harmonie, et cela commence à se savoir depuis les best-sellers de Jared Diamond et de Yuval Noah Harari.

Changement climatique ?

Dernier élément à charge, et pas des moindres, c’est l’hypothèse intéressante mais discrète posée par la paléo-écologue Felisa Smith, selon laquelle cette dernière extinction (dite du Pléistocène) massive et soudaine de tous ces grands ruminants aurait entraîné une chute importante des émissions de méthane dans l’atmosphère. Diminution de la concentration d’un gaz à effet de serre qui aurait, à tout le moins, accompagné ou accentué la dernière période glaciaire, le Dryas récent, c’est-à-dire une baisse de 7 °C en moyenne dans l’hémisphère Nord durant une dizaine de siècles. Bien entendu, nous avons des explications « naturelles », astronomiques, volcaniques ou, surtout, thermohalines avec une forte perturbation des courants marins atlantiques par le déversement brutal d’un lac de fonte en Amérique du Nord. Sans doute ne serons-nous jamais fixés, d’autant que nous parlons ici d’un système à fortes rétroactions et effets de synergie, mais il est pensable que l’activité humaine ait eu, très tôt, une influence sur le climat, ce qui est de toute façon avéré au moins au niveau régional.

Ce tableau dressé de nos premiers pas sur la planète est un peu lugubre… et, à s’y tenir, il faudrait en conclure qu’Homo sapiens, dès son apparition, n’aurait été effectivement qu’un agent démentiel de destruction aveugle du monde et que le mode de vie des chasseurs-cueilleurs-pêcheurs nomades soit celui de la dévastation, de proche en proche. Mais, à ce régime-là, aucune grande espèce n’aurait survécu et sans doute pas plus la nôtre… Sans doute avons-nous traversé, un peu partout et selon des modalités différentes, des crises majeures ; des branches humaines ont probablement disparu, incapables de surmonter des situations locales difficiles qu’elles avaient elles-mêmes provoquées, tandis que d’autres sont parvenues à créer un équilibre a minima.

Regards ethnoécologistes

Bien sûr, il est très difficile d’en savoir davantage et nous en sommes réduits à des suppositions. Je sais que l’anthropologie a horreur d’être convoquée pour pallier les lacunes de l’histoire, mais l’examen depuis un siècle des tribus de chasseurs-cueilleurs-pêcheurs contemporains par les anthropologues – Durkheim ou Mauss – et les ethnoécologues – Harold C. Conklin et Julian H. Steward peu après, aujourd’hui Georges Guille-Escuret – rend compte d’une imbrication et d’une intelligence écologique extraordinaire, élaborée au fil des millénaires.

Cela s’est fait par une interpénétration profonde entre le monde social et l’univers naturel, pour des raisons assez logiques, au fond, à condition de bien comprendre que ces rapports avec l’environnement sont exclusifs, c’est-à-dire que tout, absolument tout ce que vous utilisez, en provient directement : la nourriture, bien sûr, et tous les outils de chasse ou de pêche pour se la procurer, mais aussi les armes, les vêtements, les ustensiles, tous les éléments qui constituent l’habitat ou assurent le transport (contenants), tout ce qui vous servira à faire des feux, des rites, du maquillage, des parures, des peintures, des sculptures, de la musique, sans oublier la pharmacopée, les psychotropes, les aphrodisiaques, etc. À partir de là, quoi que vous ayez entre les mains, vous l’utiliserez dans sa totalité : vous récupérerez la chair, le sang, les dents, les cornes, les tendons, la peau, tous les os, les griffes, ou les écailles, les nageoires, ou la tige, les feuilles, les racines, coquillages, etc. Et tout cela, ainsi que les moyens de vous les procurer dans la durée, suppose une connaissance extrêmement poussée de tout ce qui entoure, vivant ou non vivant, de leurs variétés et variations, de leur répartition sur le territoire et au fil des saisons, des relations complexes entre chacun de ces éléments, etc. Je ne m’étends pas ; tout le monde a déjà vu un reportage sur ces méthodes de cueillette, de chasse, de piégeage, de pêche des peuples premiers qui rivalisent d’ingéniosité et de savoirs longuement mûris. Cette intimité extrêmement étroite avec l’écosystème est congruente à une politique de gestion, une économie des ressources – donc une attention soutenue – sinon même d’entretien, de protection, de soin ou de propagation.

Cette interpénétration matérielle se soutient d’un développement culturel très élaboré ; c’est le propos de La Pensée sauvage de Claude Lévi-Strauss, laquelle est en réalité une praxis sauvage, au sens d’un dialogue permanent entre les élaborations pratiques et idéelles. Et cette intelligence sophistiquée, nous en reparlerons plus tard, inclut évidemment le surnaturel : l’environnement est essentiellement habité par des forces, des puissances, des figures et des divinités avec lesquelles des relations mythologiques, mais profondément personnelles, sont établies. Dans des termes contemporains, la biodiversité est partie intégrante du monde psychosocial des humains, et réciproquement : société et environnement ne forment qu’un seul ensemble tissé d’obligations, d’antagonismes, de distance ou de protection, de dons et de contre-dons, de transmissions, de négociations, de vengeances, etc.

Des rapports intimes à l’environnement

On a ainsi souvent l’image des chasseurs-cueilleurs-pêcheurs comme opérant de simples prélèvements sur les ressources environnantes, alors qu’il s’agit, et depuis fort longtemps, de rapports bien plus complexes : un Aborigène australien ne va pas juste « chercher » un igname, il le choisit de manière scrupuleuse, religieuse, même, et son mode opératoire induit une aération de la terre qui va permettre le regain, tout en éloignant les plantes alentour identifiées comme gênantes, etc. L’arbre emblématique du bush, l’eucalyptus – et son consommateur non moins emblématique, le koala – ne s’est autant répandu que par l’usage savamment répété du feu de brousse qui en favorise la germination. Et des processus similaires existent en Amazonie chez les Achuar ou les Ka’apor, dans le bush africain chez les San, etc. : volontairement ou involontairement, les peuplades ont largement influencé les répartitions d’espèces, leur reproduction, etc. C’est donc tout un écosystème qui est imbriqué avec ces pratiques diffuses et encore mal connues, mais à la longue à fort impact régulateur, et ce sur des espaces immenses. Il est par exemple frappant que l’idée d’une « nature sauvage », vierge, immaculée, indemne, pure de toute influence humaine soit largement héritée de la wilderness américaine, forgée par les premiers colons, alors que ceux-ci avaient notamment sous les yeux des plaines herbeuses sciemment entretenues par les Amérindiens pour la chasse au bison, et des forêts pionnières là où les autochtones disparaissaient… La même chose est vraie pour les relations à l’animal chassé, dit « sauvage », notamment par pression de sélection, et a fortiori pour tous ceux qui sont apprivoisés et surtout domestiqués – domestications, nous allons en parler juste après, qui se sont certainement faites à l’initiative même des animaux, rôdant autour des campements, récupérant détritus, profitant des parasites ou du changement de peuplement végétal, etc. C’est sans doute ce qui s’est passé avec l’ancêtre du chien, il y a 30 000 ans, et peut-être ceux du porc, de la poule, du chat, etc. Je finis en évoquant les « parasites », justement, ces espèces que l’on dit synanthropes ou anthropophiles : puces, poux, souris, rats, adventices, etc. qui ont quasiment coévolué avec notre espèce, comme la plupart des écosystèmes que nous avons rencontrés.

L’« harmonie », la « communion » supposée entre « l’Homme et la nature » dans ces cultures lointaines, si l’on tient à ce mythe, doit être comprise comme une adaptation mutuelle, et il faut en saisir toutes les conséquences, sur lesquelles nous aurons le loisir de revenir – notamment que les humains ne protègent en rien la « nature », ils entretiennent leur « nature », dans les deux sens du terme.

Il semble donc, pour conclure cette première partie, qu’une fois passées les périodes de découverte de nouveaux territoires, de nouveaux milieux, de nouvelles espèces, où la démesure paraît dominer, les êtres humains soient parvenus, malgré tout et sans doute cahin-caha, à tisser des relations de profonde intimité avec les systèmes bioécologiques, leur imprimant leur marque et, ce faisant, s’y intégrant comme garants mêmes de ses grands équilibres – et réciproquement.

2 – Le néolithique et les premières sociétés agraires

Tout cela conduit à l’étape suivante, la domestication, la sédentarité, l’agriculture et l’élevage, que l’on peut considérer en voie d’achèvement, très grossièrement, de – 8 000 à – 1 000 ans av. J.-C. Là aussi, les choses sont bien moins simples que ne le suggèrent le primitivisme d’un côté et le progressisme de l’autre.

Quelques mots sur cette transition : on a parlé longtemps de « révolution », évoquant un processus soudain, selon la légende moderne de la « découverte » technique qui bouleverserait les sociétés. En réalité, il semble que ce passage ait été, en général, bien plus long et moins linéaire, plus complexe et surtout moins naïf que cela, puisque loin d’avoir été irréfléchi et irréversible. Les travaux d’anthropologie historique d’Alain Testart par exemple – et ses controverses avec Jacques Cauvin – suggèrent déjà de fortes disparités entre les peuplades du mésolithique tardif, selon trois facteurs se combinant ; la sédentarité d’une part, la propension au stock d’autre part, et enfin la valorisation de la richesse (chrématistique). La domestication des espèces impliquant un mode de vie multiplement bouleversé dans les sociétés qui en faisaient le « choix », beaucoup y auraient été hostiles, et d’autant plus que cela semble s’être accompagné, pendant longtemps, d’une véritable régression des conditions de subsistance des premiers agriculteurs-éleveurs – malnutrition, maladies, vulnérabilité, conflits, etc. De même, je ne ferai pas plus qu’évoquer les conditions de ce passage historique : on parle de changements climatiques, d’une surexploitation du grand gibier, de pression démographique, d’innovations techniques, de réorganisation mythologique, etc. – je reviendrai à la prochaine séance sur ces enchevêtrements de déterminismes biophysiques et socioculturels. Quoi qu’il en soit ce basculement a eu lieu.

Créations de nouvelles espèces

Il a eu lieu, on le sait, d’abord au Moyen-Orient, où, autour de 8 500 ans avant notre ère, sont rapidement domestiqués le blé, le pois, la lentille, le mouton, la chèvre, etc. Mais aussi et indépendamment, mille ans plus tard en Chine, dans la vallée du fleuve Jaune, avec la domestication du riz, du millet, du porc, du ver à soie, puis au Mexique, vers – 3 500 ans av. J.-C, avec les fameuses « trois sœurs » – le maïs, la courge et le haricot – et puis le dindon. Et plus le temps passe, plus les foyers semblent se multiplier, rayonner, quelquefois se rencontrer ou s’absorber : en Nouvelle-Guinée, en Amérique du Nord, dans les Andes et l’Amazonie, au Sahel, en Afrique de l’Ouest et en Éthiopie… Toutes ces domestications – de chevaux, de sorghos d’abeilles, de tomates ou de poules – sont des apparitions lentes et laborieuses, par sélections humaines en grande partie involontaires et hasardeuses, de nouveaux végétaux et animaux. Il faut le comprendre : l’être humain devient ici inventeur de nouvelles espèces, et, sans même parler des multiples hybridations post-domestication, il enrichit la fameuse biodiversité de nouveaux éléments qui n’auraient jamais existé sans lui et dont la présence n’est maintenue que par son activité consciente et continue.

Créations de nouveaux milieux

Et, plus encore : c’est la naissance de nouveaux milieux, des nouveaux écosystèmes semi-artificiels que sont les clairières, les jardins, les oasis, les forêts cultivées, les berges aménagées, les pâtures, les marais et deltas, sans parler des alentours de ces premiers villages, des sentiers, des lieux de culte, des espaces de chasse, des zones de prélèvements ou de rejets, etc. Modifications de l’environnement, donc, qui créent de nouvelles niches écologiques, de nouvelles relations interespèces, de nouveaux réseaux trophiques, favorisant indirectement certaines espèces, en introduisant certaines, forçant le déplacement d’autres. Nous avons donc là la naissance d’une autre nature, modifiée, étendue au fil des millénaires à presque toutes les terres émergées, c’est-à-dire l’apparition d’une biosphère anthropisée où l’interdépendance entre les humains et leur environnement va croissant et tend vers une coévolution globale avec des biodiversités nouvelles à la fois d’espèces, de milieux, génétiques, d’interactions, etc. En toute rigueur, il faut pousser l’analyse comme le fait Serge Bahuchet, jusqu’aux micro-organismes, à la biodiversité méconnue, également cultivés dans les aliments fermentés, etc. et leur revers, les maladies – zoonoses – que le bétail a léguées à l’Homme (le virus de la grippe venant des canards ou des cochons, la rougeole des vaches…), qui s’ajoutent à cette diversité créée par les sociétés humaines, et avec laquelle une myriade de relations nouvelles émergent, se cumulant, se conjuguant avec toutes celles établies par les chasseurs-cueilleurs-pêcheurs puisque nous parlons là de sociétés encore mixtes.

Cet impact est d’autant plus important que le mode de culture primitif est extensif – même s’il n’est pas forcément le premier chronologiquement, c’est celui qui s’est le plus généralisé du fait de son rendement : il s’agit ici des cultures sur abattis-brûlis encore largement pratiquées aujourd’hui – souvent à l’origine des incendies estivaux au Brésil et en Afrique. Cela consiste à défricher quelques arpents de forêt, brûler les coupes dont la cendre fertilise le sol, cultiver quelques années de manière plus ou moins rudimentaire puis passer à une parcelle voisine en laissant repousser la première qui va régénérer sa biomasse en quelques décennies. On peut voir, par exemple, sur des gravures du Moyen Âge des paysans travailler le sol entre deux souches. Au fil du temps, il est clair qu’une fois cette friche forestière entièrement reboisée, le peuplement végétal est subtilement mais profondément modifié, et ce, de proche en proche, sur une zone très étendue.

Une déforestation massive

Tout cela, bien entendu, a son revers. Car ces cultures, en se systématisant, en s’étendant, en se pérennisant, en s’intensifiant au fil de la croissance démographique – la population humaine passe de 5 à 50 millions en 5 000 ans – font reculer la forêt primaire suivant un front pionnier. Ce déboisement massif, le plus important bouleversement écologique d’origine humaine d’après Marcel Mazoyer et Laurence Roudart, va littéralement changer le visage de la planète.

Pour aller vite, il a au moins trois conséquences : il détruit bien entendu des habitats naturels, fragmentant les populations, provoquant migrations et sans doute extinctions en cascade ; il épuise les sols et les rend sujets à l’érosion, c’est-à-dire qu’il peut détruire le fruit des milliers d’années que requiert une pédogénèse complète ; la combustion du bois, pour cultiver ou comme combustible, dégage massivement du dioxyde de carbone. Ces processus semblent s’être déroulés partout, au Moyen-Orient, en Méditerranée, Amérique, Chine, Afrique où l’on retrouve des traces sédimentaires témoignant de gigantesques érosions artificielles, produites par des déforestations massives il y a des milliers d’années. Épuisement des sols – et quelquefois stérilisation par la remontée capillaire d’oxyde de fer – ou disparition, obligeant à une course en avant qui repousse les populations restées chasseurs-cueilleurs exigeantes en espace. La période n’est donc certainement pas exempte de frictions, de conflits, de colonisations, de massacres, de remplacements de population. Pour rester en Afrique : on apprend, de temps en temps, l’assassinat de chasseurs pygmées, prolongement jusqu’à aujourd’hui de leur affrontement avec les cultivateurs bantous qui ne cessent, depuis des milliers d’années, de poursuivre leur avancée vers le sud. Et ces conflits se transposent au sein même des populations ayant opté pour la domestication, entre éleveurs – semi-nomades – et cultivateurs – sédentaires –, envenimant bien des conflits comme au Soudan, mais aussi en France, sur un mode moins sanguinaire certes, par exemple entre les transhumants et les exploitants agricoles soutenus par les autorités. Le meurtre mythique d’Abel, le berger, par Caïn, le laboureur, résonne comme un écho lointain de ces rapports de force légendaires qui n’ont, au fond, jamais totalement cessé.

Changements climatiques

Par ailleurs, endommager sérieusement une forêt sur un secteur significatif entraîne, vous le savez, un changement du régime pluviométrique local et quelquefois lointain, diminuant en retour le potentiel de régénération : effet cyclique que l’on retrouve systématiquement dans le monde vivant et qu’il faut avoir à l’esprit lorsqu’on parle d’effets excédant la cause.

Déforester enfin, je l’ai dit, implique de brûler le bois, donc de déstocker le célèbre dioxyde de carbone, et beaucoup selon la technique des abattis-brûlis si la régénération des sols est extrêmement lente, et c’est le cas en zone tropicale. Et élever du bétail, d’un autre côté, entraîne aussi un grand dégagement de méthane – à l’effet de serre atmosphérique presque trente fois plus important – auquel participent aussi les rizières inondées, lieu de décomposition anaérobie. Ces gigatonnes de dégagements gazeux se poursuivant sur des milliers d’années sur des millions de kilomètres carrés auraient-ils pu modifier la composition atmosphérique ? C’est l’hypothèse que le paléoclimatologue William F. Ruddiman a proposée il y a une vingtaine d’années et qu’il continue de nourrir : le réchauffement climatique qui en aurait résulté aurait participé de manière significative à l’installation de la période interglaciaire dans laquelle nous sommes toujours. Sa thèse est âprement discutée, notamment parce que ce qui a conduit à l’« optimum climatique de l’Holocène » recoupe les fameux cycles orbitaux de Milankovitch. Mais sans être spécialiste de cette discipline hyper-complexe où, là encore, rétroactions, « effets de seuils » et autres « effet papillon » sont courants, et nombre d’interactions totalement inconnues, il me semble que certains s’en débarrassent un peu trop vite derrière des raisons purement idéologiques. Quoi qu’il en soit, son point de vue est argumenté et, cité aux côtés de ceux de Felisa Smith, me semble obliger à considérer que la modification artificielle du climat à l’échelle au moins continentale a sans doute une très, très longue histoire…

Une planète nouvelle

Dans tous les cas, l’impact de cette titanesque déforestation a été la destruction sans retour de la plupart des forêts primaires, accompagnée d’une baisse drastique de la fertilité des sols concomitante à un réchauffement global et un assèchement du climat. Dans le pire des cas cela aurait été une aridification, voire une désertification – comme une partie du Sahara –, plus généralement une savanisation, obligeant certainement les peuplades à se regrouper autour des ressources en eau, les cultures pluviales étant devenues localement impossibles. C’est sur ces territoires radicalement nouveaux en termes écologiques que les sociétés humaines de l’époque auraient alors dû inventer, à tâtons et sans doute difficilement, de nouvelles manières d’assurer leur subsistance : c’est à partir de là que se sont diversifiés les systèmes agraires historiques que nous connaissons.

(.../...)


Éléments bibliographiques

La bibliographie ci-dessous a été réduite au minimum : il y manque d’un côté tous les « classiques » de l’écologie politique et des disciplines abordées, largement connus, ainsi que, de l’autre, les ouvrages aux thématiques apparemment trop éloignées, sans même parler de tous ceux dont l’apport, loin d’être nul, n’a pas été significatif. N’ont donc été retenus que les titres ayant expressément servi à l’élaboration des séances à divers degrés, et regroupés grosso modo selon leur ordre, même si beaucoup sont transversaux.

En gras les livres dont la lecture est vivement recommandée.

***

Bahuchet Serge, Les Jardiniers de la nature, Odile Jacob, Paris, 2017

Bourguignon Claude et Lydie, Le Sol, la terre et les champs, Sang de la Terre, 2015

Braudel Fernand, Grammaire des civilisations, Flammarion, 1993

Broswimmer Franz J., Une brève histoire de l’extinction en masse des espèces, Agone, coll. « éléments », 2010

Deléage Jean-Paul, Une Histoire de l’écologie. Une science de l’homme et de la nature, La Découverte, coll. « Histoire des sciences », 1991

Diamond Jared, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, 2009

Keeley Lawrence H., Les Guerres préhistoriques, Du Rocher, 2002

Maquet Jacques Jérôme, Afrique. Les civilisations noires, Horizons de France, 1962

Mazoyer Marcel et Roudart Laurence, Histoire des agricultures du monde. Du néolithique à la crise contemporaine, Seuil, 1997

Osborn Fairfield, La Planète au pillage, Payot, 1949

Quenet Grégory, Qu’est-ce que l’histoire environnementale ?, Champ Vallon, 2014

Rostain Stephein, Amazonie, un jardin naturel ou une forêt domestiquée. Essai d’écologie historique, Actes Sud/Errance, coll. « Thesaurus », 2016

Ruddiman William F, La Charrue, la peste et le climat, Randall, 2009

Scott James C., Homo domesticus. Une histoire profonde des premiers États, La Découverte, 2019

Testot Laurent, Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité, Payot & Rivages, coll. « Histoire Payot », 2017


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