Wokisme et obscurantisme : articulations et complémentarités

mardi 26 juillet 2022
par  LieuxCommuns

Tribune publiée le 11 juillet dans la revue en ligne « Front Populaire », reprenant en partie le contenu du texte de présentation de la cartographie des mouvances anti-Lumières.


Au cours des deux dernières décennies, deux ensembles politiques sont devenus très influents dans les sociétés occidentales : le « déconstructionnisme » (ou « progressisme » ou, dernièrement, « wokisme »), issu de divers fractions d’extrême-gauche, et le « fondamentalisme » (ou « obscurantisme », « communautarisme » ou néo-« tra­ditionalisme »), véhiculé essentiellement par des populations d’origines immigrées opérant un retour identitaire. Ces deux ensembles ont en commun la reprise de réflexes et de mécanismes proto-totalitaires identifiés, mais leur articulation reste largement impensée.

Les nébuleuses progressistes et les galaxies obscurantistes

Plutôt que deux mouvements circonscrits, il s’agit de vastes ensembles, tantôt diffus tantôt structurés, à replacer dans deux dynamiques distinctes visant des objectifs différents.

Le « déconstructionnisme » cherche passionnément à « déconstruire », c’est-à-dire discréditer, délégitimer et détruire, tantôt ou simultanément la différence sexuelle (néo-féminismes), les pratiques alimentaires (végans), le mode de vie (écologistes radicaux), l’enracinement (militants humanitaires), l’organisation sociale dans sa globalité (néo-gauchistes), la totalité des savoirs humains (les «  studies  »), etc. De son côté, le « fondamentalisme » cherche à imposer sa sécession religieuse (islamisme ou néo-évangélisme), son séparatisme ethnique (communautarisme et sécessionnisme), sa hiérarchie raciale (racialisme), son ordre moral (néo-sexisme), etc.

Ces deux grandes tendances de moins en moins minoritaires – les premiers dans les institutions médiatico-politiques, les seconds dans les métropoles et leurs couronnes urbaines – semblent s’opposer politique­ment ; le « déconstructionnisme » étant une résurgence de postures progressistes d’extrême-gauche, le « fondamen­talisme » dans son conservatisme caricatural incarnant une extrême-droite totalement décomplexée. Mais on les voit pourtant s’hybrider de manière spectaculaire dans l’islamo-gauchisme, l’indigénisme, l’insurrectionnalisme, l’écologie décoloniale, le néo-féminisme ou le sans-frontiérisme.

Prise en tenaille

Cette convergence apparemment contre-nature n’est ni fortuite ni tactique : son ciment est une haine viscérale des sociétés occidentales.

Elle forme une véritable tenaille destructrice : le « déconstructionnisme » cherche à détruire de l’intérieur les fondements de nos sociétés contemporaines sans même chercher à formuler une alternative crédible tandis que le « fondamentalisme » impose d’un extérieur revendiqué, des valeurs exogènes et des (pseudo) principes tradition­nels sans pouvoir – ni même essayer – de réfuter ceux des cultures d’accueil ; le premier, élitiste et avant-gardiste, déconstruit d’en haut, le second, populaire et diffus, refonde à partir du bas pour miner les sociétés occidentales ; le post-modernisme de celui-ci s’articule avec le pré-modernisme de celui-là contre les acquis de la modernité ; le ver­nis politico-intellectuel de l’un et l’ancrage populaire de l’autre forment illusion dans la perspective commune d’en finir avec les principes des Lumières, les acquis du monde moderne, et la spécificité du projet d’autonomie de la ci­vilisation occidentale.

Détestation des fondements démocratiques de l’Occident

Ce qui est honni dans cet Occident n’est pas, très précisément, ce qu’il se reproche à lui-même sans cesse depuis son apparition mais, tout au contraire, son principe même d’auto-institution, la capacité d’auto-critique et d’auto-trans­formation d’une société.

« Déconstructionnisme » comme « fondamentalisme » sont de ce point de vue anti-démocratiques : le premier rend impossible toute délibération rationnelle (ou simplement raisonnable), le second brandit une parole révélée ou un état de fait indiscutable. Cela se retrouve dans leurs modes d’action (censures, interdictions, intimidations, me­naces, violences) comme dans leur stratégie (mépris sans borne pour les « petites gens » simplement dubitatifs face à leurs délires, particulièrement s’ils sont occidentaux ou occidentalisés).

Contre l’autonomie : l’anomie et l’hétéronomie

L’objet de leur détestation est en réalité le principe de liberté ou, plus exactement, le principe de l’autonomie, au sens de C. Castoriadis ; cette capacité pour les individus comme pour les collectivités à poser, élucider, délibérer pour instituer explicitement leurs volontés, leurs valeurs, leurs projets, bref, leurs institutions, leurs nomos.

Le « déconstructionnisme » ne s’inscrit en rien dans ce courant : il ne cherche pas, sinon tactiquement, à chan­ger les lois ou les normes, mais bien à les détruire – il ne cherche pas l’autonomie, il veut installer l’anomie. Le « fondamentalisme » refuse l’autonomie non comme existence de normes, mais en tant qu’elles sont librement ac­ceptées : il les veut arrimées à une instance extra-sociale indiscutable, qu’elle soit un Dieu, une Race, une Ethnie, un Sexe – il a en horreur l’autonomie, au nom de l’hétéronomie qui le caractérise.

Nos sociétés historiques, en délabrement intrinsèque depuis les deux guerres mondiales, quittent peu à peu les ri­vages familiers et pluriséculaires de l’autonomie pour s’adonner à l’anomie, dont le « déconstructionnisme » n’est finalement que la rationalisation. Nous nous dirigeons de plus en plus sûrement vers l’hétéronomie contre laquelle se sont constitués la Renaissance, les Lumières, le mouvement ouvrier, celui de la libération des femmes, mouve­ments instituants de notre modernité occidentale dont le « fondamentalisme » veut accé­lérer le remplac­ement.

Cette tripartition, autonomie, anomie et hétéronomie, se retrouve dans les trois domaines où il est pertinent d’analyser le « wokisme » comme le « fondamentalisme » ; le domaine politique, philosophique et religieux.

Dimension politique : le tribalisme et l’impérialisme contre le polycentrisme

Politiquement, ces deux grands ensembles peuvent être à leur tour découpés transversalement en deux grandes tendances permettant d’articuler anomie et hétéronomie : le « tribalisme », ou « communautaristes », ou « néo-barbares » d’un côté, l’« impérialisme », ou les « mondialistes » ou les « anywhere » de l’autre.

Le « tribalisme » regroupe tous ceux qui minent l’intérêt général en ne reconnaissant que les intérêts particuliers de leur camp, de leur clan, de leur sexe, de leur religion, de leur ethnie, etc. Ils ne cherchent absolument pas à faire société, qu’ils parasitent et contribuent à disloquer, mais bien à l’instrumentaliser à leurs propres fins, et quels qu’en soient les moyens, jusqu’à la violence sans retenue. Ils ne revendiquent pas l’enracinement éclairé ou l’appartenance libre, mais l’assujettissement de l’individu fondu dans sa tribu et totalement aliéné à ses totems et ses tabous.

L’« impérialisme », au contraire, ne se réclame que de la société, de toutes les sociétés, même, qu’il s’agirait d’unifier sous un État unique transnational et surplombant, arbitre, garant et partie prenante de la concurrence mul­ticulturelle. Il ne s’agit pas ici non plus de faire société, mais bien de créer une totalité universelle où l’individu dis­paraît également au profit d’un sujet inféodé à l’État impérial, sans prise sur son cadre politique et pris dans un ré­seau d’allégeances et de vassalités.

Loin de s’opposer fondamentalement, « tribalisme » et « impérialisme » s’impliquent mutuellement, selon une dynamique mise à jour au XIVe siècle par Ibn Khaldoun : les marges violentes des empires les harcèlent perpétuel­lement, leur fournissant des mercenaires puis les submergent provoquant l’effondrement de l’empire que leur clan refonde selon les mêmes principes, avant de se pacifier à leur tour et de devenir vulnérables aux attaques aux fron­tières des peuples du limes. Dialectique millénaire qui semble avoir animé tous les empires depuis l’Assyrie jus­qu’aux Indes britanniques, qui a été reprise par les menées totalitaires du XXe siècle. Elle est évidemment violem­ment opposée au peuple en arme exerçant une souveraineté populaire qui ne peut s’exercer que dans un périmètre circonscrit, communes, régions, nations ou alliances géopolitiques porteuses d’un projet collectif auto-déterminé.

Dimension philosophique : post-modernisme et pré-modernisme contre la modernité

Dans le domaine philosophique, on retrouve également deux démarches opposées et une même convergence : utiliser contre elle-même la capacité occidentale de remise en question, afin d’y substituer ses dogmes hétéronomes pour le « fondamentalisme » et une autodestruction de la raison pour l’anomie « woke ».

La généalogie de ce dernier est connue : De Heidegger et Nietzsche à l’École de Francfort et A. Gramsci puis H. Marcuse et bien sûr M. Foucault et J. Derrida, c’est toujours un monde entièrement dominé par un principe unique et ontologiquement mauvais qu’il s’agirait d’abattre. Au fil de la dégénérescence de ce monisme qui a nourri les to­talitarismes, il est devenu impossible d’identifier une pensée dans ce post-modernisme : la critique de l’exis­tant est strictement canalisée contre l’Occident, la théorie est immédiatement engluée au nom de la Cause et l’auto­nomie de la pensée à fait place à l’embrigadement en même temps qu’à la destruction de toute règle, et d’abord du lan­gage. Cette anomie veut en finir avec l’interrogation illimitée par une saturation d’insignifiance, comme un sui­cidé fuit sa condition insupportable de mortel.

Inverse exact, la « philosophie » de l’« obscurantisme » n’est que l’affirmation inquestionnée de dogmes héri­tés, néo-traditionnels, religieux ou coutumiers. Les mythologies ancestrales sont d’autant plus caricaturalement re­vendiquées et idéologisées qu’elles ont été corrodées et déstructurées par ce questionnement moderne. Isla­misme, communautarisme et racialisme sont des mouvements authentiquement réactionnaires qui excèdent tous leurs équivalents occidentaux : l’esprit y est pris dans une stricte clôture forclose par la Révélation, la destinée ou le cla­nisme, et la discussion rationnelle leur est inconcevable.

Il s’agit, dans les deux cas, d’en finir avec la pensée libre et argumentée pour renouer avec la pensée magique – on ne s’étonnera pas, alors, ni des références à la sorcellerie ni des procès en sorcellerie. Sur un plan psychologique, la culpabili­té narcissique qui caractérise les « éveillés » – telle que l’a excellent formulée le psychanalyste D. Sibo­ny – s’em­boîte parfaitement au complotisme victimaire des « fondamentalistes » : ceux-ci reportent sur une puis­sance persé­cutrice et omniprésente les démentis infinis que leur inflige la réalité, les premiers prenant sur eux cette responsabi­lité qui les propulse au centre et à l’origine du monde, les deux formant un circuit fermé d’auto-engen­drement.

Dimension religieuse : néo-christianisme et islamisme contre athéisme

Ce sont leurs aspects religieux qui permettent de saisir le mieux la nature du « wokisme » comme du « fonda­mentalisme », dont le sens échappe à nos sociétés fortement sécularisées, oublieuses des fondements théologiques et abîmées dans une sorte de flottement spirituel.

Le « wokisme », compris comme le dernier avatar d’un marxisme-léninisme rendu méconnaissable par ses mé­tamorphoses tiers-mondistes, n’en reprend plus que le squelette judéo-chrétien : une avant-garde consciente compo­sée de prophètes, d’apôtres et de disciples agissant au nom d’une minorité élue et oppressée appelée, par un sens inéluctable de l’histoire, à faire spontanément jaillir du chaos un monde de réconciliation universelle. Ces véritables néo-chrétiens sécrètent une soupe primitive néo-gnostique mâtinée de manichéisme, d’animisme, de stoïcisme. Il s’agit d’un syncrétisme tâtonnant regroupant le deuxième et le quatrième monothéisme (chrétien et marxiste), un millénarisme apocalyptique bien décidé à en finir avec le principe de réalité.

Les dimensions religieuses du « fondamentalisme », multiples et bien plus explicites, sont largement dominées par l’islam, seule religion héritière du projet millénariste judéo-chrétien visant l’instauration d’un empire théocra­tique. Sa renaissance depuis un siècle est sans renouveau théologique : elle est une crispation identitaire face à une modernité incompréhensible à l’intérieur du message et d’un modèle mahométant irréformable. Cette rigidité même de l’islam, son prosélytisme compulsif, mais aussi son histoire de gestion différenciée des populations, lui donne naturellement un avantage offensif au sein du délitement anthropolo­gique actuel.

Le syncrétisme anomique d’un côté et l’orthodoxie hétéronome de l’autre se rejoignent dans leur détestation d’un Occident qui est parvenu à créer un sens sans transcendance tout en produisant, pour tous, une opulence et une liberté réelles que seuls leurs Paradis auraient dû réaliser.

Ce qu’il y a à sauver

L’articulation entre les galaxies « Wokes » et les nébuleuses « obscurantistes » sur le plan politique, philoso­phique et religieux (mais aussi sociologique, idéologique ou anthropologique) est intelligible : il s’agit d’un tir croi­sé ravageur mais dont l’efficacité n’est qu’à la mesure de la dégénérescence intrinsèque de l’Occident depuis la guerre civile eu­ropéenne de 1914-1945 qui l’a profondément dévitalisé.

L’extrême-droite européenne, très marginale, fantasme une refondation de la civilisation occidentale, mais sans en saisir la singularité émancipatrice : celle-ci n’est pas la chrétienté mais au contraire la laïcité et surtout l’athéisme ; elle n’est pas la grandeur passagèrement impériale d’une nation mais au contraire une synergie poly­centrique inter-nationale ; et elle n’est pas non plus la puissance instrumentale techno-scientifique mais le déploie­ment d’un projet d’autonomie alliant auto-limitation et lucidité, incarné dans la démocratie, la philosophie et la psy­chanalyse, ressorts originaux et fondamentaux d’une créativité historique exceptionnelle.

C’est cette singularité civilisationnelle, universelle pour autant que n’importe qui peut se l’approprier, qu’il y au­rait à sauver et à approfondir. Cela ne se fera qu’à travers son exercice par le plus grand nombre, c’est-à-dire la re­prise d’une histoire écrite cahin-caha par les peuples eux-mêmes depuis au moins le XIIIe siècle, et visant l’auto­nomie individuelle et collective.


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