Russie : L’imaginaire nationaliste-impérial

Cornelius Castoriadis
samedi 5 mars 2022
par  LieuxCommuns

Partie éponyme extraite du chapitre IV « La Force brute pour la Force brute » du livre « Devant la guerre » de Cornelius Castoriadis (Fayard, 1981, pp. 251-264, réed. « Guerre et théorie de la guerre. Écrits politiques 1945-1997, VI », Sandre 2016, pp. 317-330).


Ce texte a été écrit il y a plus de quarante ans pour analyser les métamorphoses du régime russe, alors baptisé « URSS » – « quatre lettres et quatre mensonges » disait alors l’auteur. L’idée d’une « stratocratie », une société russe surdéterminée par l’Armée et son industrie, avait été particulièrement incomprise à l’époque de la sortie du livre « Devant la guerre » en 1981 (on lira à ce sujet l’introduction de E. Escobar dans la réédition du Sandre).
De telles conceptions mériteraient aujourd’hui d’être largement reconsidérées depuis l’invasion de l’Ukraine par la clique de Poutine que ni le gauchisme culturel au pouvoir en Europe ni les divers débris de la « droite » ne semblent pouvoir saisir. Le premier rumine son angélisme sous parapluie américain, les seconds fantasment le retour à la tradition dans un « Occident chrétien », et tous semblent découvrir, à grands coups de discours martiaux et virils, que la réalité était sous leurs yeux depuis des décennies – on lira ainsi, par exemple, « Quelle Europe ? Quelles menaces ? Quelle défense ? », de 1983.

Pour nous, ces analyses délaissées de C. Castoriadis sur l’URSS finissante annonçaient d’une manière saisissante le grand retour des logiques impériales, dont le totalitarisme était l’expression occidentalisée dans un cadre moderne aujourd’hui épuisé. On lira ainsi « (In)Actualité de la démocratie directe » ou « Islamisme, totalitarisme, impérialisme », ou encore, pour une analyse globale « L’horizon impérial », eux-mêmes dans le sillage des analyses de Guy Fargette, comme « La quatrième guerre mondiale s’avance ».


Comment cet incroyable échafaudage [qu’est la société russe] peut-il tenir et continuer ? Généralisons la question – car c’est l’avenir qui importe. Une société où le langage subit ce travail de destruction incessante dans sa dimension significative est-elle possible ? Une société où il n’y aurait que des pulsions et des « mots »-signaux est-elle possible ? Une société réduite à la simple fonctionnalité (et, au surplus, fonctionnalité non fonctionnelle comme fonctionnalité) est-elle possible ? Une société où la scission entre « réalité » officielle et réalité réelle, et la pulvérisation de cette dernière, sont parvenues à ce degré, est-elle possible ? Une société que rien ne tient ensemble, où les membres de la couche dominante vivent dans une guerre de tous contre tous sans foi ni loi, est-elle possible [1] ?
La réponse est double, et sans aucun paradoxe. Une telle société est possible, puisqu’elle est réelle. Elle est là, c’est la partie visible, facilement observable, de la Russie. Et en même temps, à la longue, elle n’est pas possible. C’est ce que montre, pour sa part, la résistance sourde du peuple russe au régime, dont on ne sait pas jusqu’où elle ira – elle irait – si le temps lui est donné. Mais aussi parce que précisément cette société n’est pas possible elle change, elle devient autre chose, le lieu du pouvoir se déplace, un autre secteur paradigmatique, fonctionnant autrement, émerge, un autre ciment de la société apparaît.
L’émergence et la montée de l’Armée et de la société militaire est occupation de la place que le Parti ne peut plus vraiment remplir, ni comme animateur ni comme organisateur efficace de la société. Elle est occupation d’un vide social-historique qui va s’amplifiant.
On vient d’assister au XXVIe Congrès du PCUS. Il a offert au regard l’irréalité d’un cadavre qui remuerait encore faiblement et mécaniquement. Les commentateurs occidentaux ont attribué l’étrange qualité du spectacle à l’âge des dirigeants. Incomparable profondeur d’analyse. Certes, c’est pur hasard si tous les dirigeants sont septuagénaires. Et qui ne discerne les innombrables cohortes de jeunes membres du Parti, piaffant d’impatience, étouffant d’indignation et de créativité, prêts à transformer de fond en comble la société russe dès que les artères de Brejnev auront cédé ?
Le Parti est pétrifié, et pétrifie la société dont il a la charge – la société non militaire. Son incapacité d’effectuer le moindre mouvement, sa raideur cadavérique sont encore aggravées par les difficultés économiques croissantes (sur lesquelles je n’ai pas insisté par manque de place et aussi parce que, si autre chose ne survient pas, rien n’empêche la situation économique de continuer à pourrir lentement). Il n’a ni valeurs ni orientation à proposer à la société – et à lui-même. Dans la mesure où la question : pourquoi faisons-nous ce que nous faisons ? peut surgir de temps en temps dans la tête d’un homme de l’Appareil, ce n’est certes pas dans les « idées » du Parti qu’il trouvera une réponse. Le « progrès » devient une dérision dans les conditions réelles de la Russie. La « scientifisation » de la société, dont on rebattait les oreilles du monde il y a quinze ou vingt ans, a disparu sans laisser de trace. L’idéologie est vide, vidée de l’intérieur. (Il faudrait inviter ceux qui parlent d’« idéologie » à propos de la Russie actuelle à dire en quoi cette « idéologie » consiste et, surtout, ce qu’ils entendent par « idéologie ». N’importe quel assemblage de mots suffit-il pour constituer une « idéologie » ?)
Contrairement à cette irréalité du Parti, l’Armée et la société militaire s’adossent à une certaine réalité – en fait, elles construisent une réalité, la seule réalité de l’univers russe. Elles se construisent à la fois comme Force effective et efficace, et comme ennoblissement de la Force dans et par l’imaginaire nationaliste-impérial.
Comment l’Armée en est-elle venue, « concrètement », à jouer ce rôle, à prendre cette place, à se faire comme agent social-historique au rôle inédit et original, est une question à la fois difficile et relativement secondaire. J’essaierai de poser quelques jalons pour sa discussion dans la section suivante.
Pourquoi elle peut le jouer, « positivement » – et non seulement en fonction de la carence du parti –, cela peut être élucidé, mais en partie seulement.
Elle le joue, on sait, au plan fonctionnel : je l’ai dit et on ne le répétera jamais assez : l’Armée est le seul secteur moderne de la société russe, et le seul à fonctionner vraiment. Pourquoi, comment, à partir de quoi a-t-elle pu le devenir ?
À ces questions, on peut fournir un certain nombre de réponses « réelles » – faisant appel à des facteurs réels. En premier lieu, l’Armée est plus ou moins soustraite au conflit social. De par sa nature d’abord, par le statut spécial de ses entreprises « fermées » ensuite, elle ne connaît pas – en tout cas, absolument pas au même degré – l’opposition constante des exécutants aux dirigeants qui déchire la production russe et qui n’y trouve d’autre débouché que le sabotage silencieux. Corps hiérarchique privilégié avec des procédures d’avancement formalisées et fixes, ce qui n’est pas, et pourrait difficilement être, le cas dans le Parti, elle doit souffrir moins que celui-ci des luttes internes des cliques et des clans, et de l’irrationalité qui en résulte.
Ensuite, corps social par définition délimité par rapport au reste, il lui a été plus facile de se soustraire au chaos, au capharnaüm généralisé de la société russe. Pour l’Armée se faisant, s’auto-construisant à partir de la fin du règne de Staline, les écuries d’Augias à nettoyer étaient beaucoup moins grandes et pleines que celles auxquelles aurait à s’attaquer toute tentative pour « réformer » le Parti et la société globale.
En troisième lieu, la nature de sa fonction fait que l’Armée peu plus difficilement rompre tout à fait son contact avec une certaine réalité. Il serait peu vraisemblable dans son cas que l’on proclame triomphalement que l’objectif de production de blindés a été atteint parce que le nombre prescrit de chars a franchi la ligne terminale de la chaîne d’assemblage, pour les ramener ensuite dans les ateliers, les démonter puisqu’on manque de pièces, et les réassembler pour remplir le plan du mois suivant. Aussi, et plus spécifiquement, du fait de l’évolution technologique de l’armement, il y a eu une formidable pression exercée sur l’Armée russe, l’obligeant d’être une Armée moderne, ou de ne rien être du tout.
Enfin, il ne se pose pas pour l’Armée – ou très peu – de problèmes de « normes » et de « valeurs », ni de problème d’orientation, ni de problème de « légitimation », ou de « justification » de ce qu’elle fait. Personne, au Sommet de l’Appareil bureaucratique, ne peut discuter sa raison d’être, incontestable ; ni sa mission, définie de toute évidence dans l’accord général comme le maximum de puissance d’attaque atteignable ; ni son modus operandi, qui démontre chaque jour son efficacité opposée aux lamentables échecs du Parti dans les domaines qu’il gère ; ni ses « choix » particuliers. Cette dernière question – qui déchire jusqu’à l’incapaciter l’establishment militaire américain – a été tranchée, après l’élimination de Khrouchtchev (voir la section suivante), de la manière la plus simple possible : on développe tout.
Tout cela est vrai, mais n’« explique » rien, car les contre-exemples abondent. Rien n’excluait, a priori, une dérive de l’Armée russe parallèle à celle du régime ; rien ne lui interdisait de devenir une réplique moderne de l’Armée du Tsar en 1904, ou de l’Armée de la IIIe République en 1939. Elle ne l’est pas devenue, et cela ne découle d’aucune « essence » de l’Armée ou de la chose militaire. Les « priorités » que le Parti lui a accordées ne rendent pas davantage compte du phénomène, je me suis longuement expliqué là-dessus dans le Chapitre III. Il a mis à sa disposition une quantité de ressources, ce qui est à expliquer c’est la qualité des outputs et l’efficacité du fonctionnement. Ces priorités étaient du reste là depuis 1940 au moins – les résultats n’étaient pas comparables, tant s’en faut. Le Parti a, en même temps, coûté très cher à l’Armée. J’ai parlé dans le Chapitre I des interférences néfastes du Parti – dont l’Armée a finalement réussi à se débarrasser –, mais l’expression est faible. Staline a pratiquement détruit l’Armée en 1937 (procès Toukhatchevski), l’Armée a abordé la guerre dans un état lamentable (cf. la campagne de Finlande), elle l’a gagnée malgré le Parti – et elle le sait [2].
L’Armée est le seul secteur de la société russe à fonctionner efficacement – et cela aussi elle le sait (et le Parti le sait). Que la technicisation croissante de la guerre ait joué un rôle dans son évolution, c’est, encore une fois, vrai, mais cette condition n’est pas suffisante. L’Armée russe n’est pas plus technicisée que l’Armée américaine. Au développement – à l’auto-développement – de l’Arrnée, il fallait, pour qu’elle acquière le poids qui est le sien, que fasse pendant l’absence d’un pouvoir équilibrant qui aurait pu, efficacement, la limiter. Mais cet auto-développement avait surtout besoin d’une condition « positive », et celle-ci n’est pas à chercher au niveau fonctionnel. C’est plutôt elle qui explique pourquoi, dans le cas de l’Armée, ce niveau fonctionnel est tel qu’il est –vraiment fonctionnel.
Cette condition, c’est ce qui « anime » et a « animé » l’Armée : l’imaginaire nationaliste-impérial. Imaginaire jamais certes disparu – ce n’est pas là une particularité de la Russie –, avivé par la Seconde Guerre mondiale et ses conséquences, que le Parti ne s’est pas fait faute d’essayer d’exploiter, mais qui trouve son porteur naturel, organique, adéquat, dans l’Armée.
Il y trouve surtout un porteur fécond et fécondable. Car – autre aspect essentiel de la question, et énigme supplémentaire – ce même imaginaire a pénétré depuis longtemps, pénètre de plus en plus le Parti, sans parvenir à l’animer vraiment, cependant qu’il s’avère capable de souder l’Armée, de l’atteler à des tâches d’expansion quantitative, d’amélioration qualitative, de modernisation véritable, de lui permettre de concevoir des plans et des stratégies à long terme et de les réaliser.
En effet, avec la banqueroute du Parti comme « modernisateur » et la putréfaction du dérisoire assemblage de mots qui lui sert d’« idéologie », l’imaginaire nationaliste-impérial devient ciment, le seul existant, le seul concevable dans la situation actuelle, du Parti lui-même. Depuis quinze ans, depuis l’élimination de Khrouchtchev devenu insupportable à l’Armée comme à presque tous les autres secteurs de la bureaucratie, aucun signe de conflit, à ma connaissance, entre le Parti et l’Armée, mais tous les signes d’une priorité encore accrue, si possible, accordée aux exigences de l’Armée. Après les consommateurs, l’investissement lui-même (non militaire) semble bien commencer à être sacrifié aux exigences de l’armement. La soumission de la société non militaire étant achetée par le maintien d’une très médiocre augmentation de la consommation, les dépenses militaires continuent à enfler au même rythme, cependant que la progression de l’investissement se ralentit [3]. C’est que, tournant définitivement le dos aux « grands projets » de Staline et de Khrouchtchev et aux illusions modernisatrices, le Parti s’est définitivement et sans réserve identifié à la cause nationaliste-impériale, qu’il veut voir, bien entendu, et qu’il voit de plus en plus, comme « sa propre » cause. Lui aussi est amené, pour lui-même, à voiler et à ennoblir la Force brute dans et par l’imaginaire de la Nation russe et de son Empire. Ou bien l’Appareil se décompose en même temps que sa « politique » et son « idéologie » ; ou bien il se survit en se dotant d’une âme d’emprunt, celle du nationalisme-chauvinisme grand-russien [4]
La force et le culte du Parti/État peuvent ainsi, du moins provisoirement, être sauvés, par identification à l’État-Nation promis à l’Empire. La dimension impériale est évidemment essentielle, tout en étant nourrie et conditionnée par ces « accidents » que sont le passé russe, l’étendue et la masse du pays. (Le nationalisme albanais n’est pas et ne peut pas être la même chose que le nationalisme russe, américain ou chinois.) En ce sens, on peut et on doit parler de national-communisme. Le type de régime établi en Russie n’est pas seulement le seul que la bureaucratie connaisse, qu’elle sache manier et dans lequel elle sait vivre : il est matériellement indissociable de son existence. Son extension à d’autres pays, en plus de l’occupation militaire russe, lui est indispensable, non pas par amour du « socialisme réellement existant », mais comme le seul moyen pour qu’elle y installe un type de contrôle et de domination qu’elle sache et qu’elle puisse gérer. Il ne s’agit pas d’« idéologie », mais d’un instrument d’exploitation et de gestion centralisée. Tous les slogans du régime ont été abandonnés : la transformation de la nature, l’homme de type nouveau, le dépassement économique des États-Unis. On se demandait combien de temps encore la « réalisation du communisme pour 1980 », inscrite au Programme officiel du Parti, cette vieille affiche publicitaire déchirée, continuerait à pendre lamentablement au vent. C’est chose faite : à l’occasion du XXVIe Congrès elle a été jetée à la poubelle. Un seul slogan qui n’a pas été abandonné et n’est pas près de l’être : la « victoire mondiale du socialisme », le rapport des forces internationales « de plus en plus favorable au camp de la paix et du socialisme ». Le régime proclame clairement à la fois qu’il n’y a pas d’autre socialisme que l’état actuel de la Russie, le « socialisme réellement existant » ; et que ce « socialisme-là » est promis à la domination du monde – c’est-à-dire, que le monde est promis à sa domination. Domination mondiale du « socialisme » à la russe, où évidemment toutes les nations seront égales, mais où il y en aura une plus égale que les autres, comme c’est le cas déjà maintenant à l’intérieur de l’Empire russe et à l’égard de ses colonies et de ses protectorats.
L’orientation nationaliste et chauvine de la propagande et de la politique intérieure du Parti est amplement connue et documentée. La renaissance du culte de Staline depuis plusieurs années a, comme je l’ai déjà dit, cette signification : c’est le « héros national » qui est glorifié. Après Ivan le Terrible, c’est maintenant Pierre le Grand qui est présenté, dans un film de Sergei Gerasimov, comme un réformateur bénéficiant de l’appui du peuple ordinaire [5]. L’antisémitisme se déguise de moins en moins en « antisionisme » [6], La russification de tous les peuples asservis dans l’Empire est systématiquement poursuivie sous le masque de leur « égalité » [7]. La prépondérance des Russes dans les organes dirigeants est écrasante ; pour les commandements de l’Armée, il n’y a pas prépondérance, il y a russité pure et simple. Les « déviations nationalistes » sont sévèrement critiquées et condamnées par le Parti et sa presse, lorsqu’elles sont le fait des peuples asservis ; elles sont, à en juger par leur silence, simplement inexistantes dans le cas des Russes eux-mêmes. Le seul moment où le régime produit un effet comique involontaire, c’est dans des aveux balourds de ce type.
En fait, le nationalisme et le chauvinisme russes sont en train de réémerger dans de vastes couches de la population, qui ignorent tout des dissidents « de droite », des néo-slavophiles, etc. J’ai déjà parlé des ouvriers des entreprises « fermées » ; mais il semble bien que les attitudes nationalistes et chauvines se répandent aussi bien parmi les ouvriers non qualifiés et sous-payés que parmi les jeunes en dérive et les spécialistes de différentes catégories qui font l’épreuve de l’extinction de perspectives de promotion concomitante à la rigidité maintenant bien établie de la stratification sociale [8]. Les réactions qui ont pu être recueillies par des journalistes occidentaux auprès de la population russe après l’invasion de l’Afghanistan et à propos de celle-ci composent une image plus que sombre de la situation.
Il serait superficiel d’attribuer cette résurgence d’un chauvinisme populaire aux seuls effets de la propagande officielle. Le facteur essentiel est analogue, mutatis mutandis, à celui qui agit sur le Parti. Dans les ruines de l’idéologie, devant une situation économique et sociale pétrifiée et insupportable, le nationalisme, le mythe (plutôt : la réalité mythifiée) de l’Empire russe redeviennent les seules significations imaginaires disponibles qui peuvent donner un semblant de sens à l’existence des individus aussi longtemps que ceux-ci acceptent l’état de choses existant. Ils leur fournissent à la fois des repères identificatoires, des pôles de valorisation, des motifs d’une action qui inscrit le présent dans une continuité historique qui le dépasse (et par là même efface ou réduit l’importance de ses traits négatifs). Par-delà le cas russe – et comme le montre sa quasi-invulnérabilité partout dans le monde –, on retrouve ici la dure réalité de l’imaginaire national, que le marxisme avait, si superficiellement, voulu évacuer [9].
Le national-communisme du Parti russe est le tisser ensemble du mode de domination et d’exploitation propre à l’Appareil bureaucratique avec ces significations imaginaires – Nation, Empire russes – ornementé de quelques restes de vocabulaire marxiste. Mais ce n’est là qu’un niveau de réalité – et de peu de réalité. Car, de même que, lorsque l’imaginaire de l’expansion illimitée de la maîtrise « rationnelle » s’empare du monde occiden­tal, il trouve, plutôt il crée, un secteur privilégié de la vie sociale où il s’incarne d’abord, qui est la production, une forme d’organisation, qui est l’entreprise, et un porteur humain premier, « naturel » et « organique », qui est la classe capitaliste ; de même, lorsqu’au bout de sa course – et après avoir épuisé le champ « politico-idéologique » moyennant la domination totale du Parti/État – cette expansion illimitée de la maîtrise devient simple règne de la Force brute enveloppé dans l’impérialisme nationaliste, elle trouve son champ naturel dans la violence, une forme d’organisation dans l’Armée industrialisée moderne, et un porteur humain approprié dans ce que j’ai appelé la société militaire. Par rapport à ce noyau de la nouvelle situation social-historique ainsi en train de se créer, le Parti n’est certes pas qu’un paravent, il est même plus qu’un appendice fonctionnel ou un instrument indispensable ; mais il n’est plus le centre ou l’âme du pouvoir.

Mais qu’est-ce que ce nationalisme, et cette Nation ? Ils sont vides, ils sont Rien. Je ne me place pas ici à un point de vue de « valeur », de « justification », de « critique » ; mais au point de vue de la compréhension de ce qui est et de sa consistance social-historique. Revenant récemment sur une discussion qui a une longue histoire, Isaiah Berlin définissait le nationalisme par la croyance en quatre idées : le besoin insurmontable d’appartenir à une nation ; la relation organique de tous les éléments qui constituent une nation ; la valeur de notre propre nation simplement parce que c’est la nôtre ; la supériorité de ses visées et prétentions à l’autorité et à la loyauté face à des rivaux et adversaires [10]. Définition qui couvre, autant que le nationalisme, le fait de la nation lui-même et qui a l’air simplement descriptive, mais renvoie, au-delà de la nation comme telle, à des traits universels de la socialisation de l’être humain – c’est-à-dire de son existence tout court. Le premier point ne se réfère pas à je ne sais quel besoin d’« appartenir », de sentir l’odeur et la chaleur des autres – mais à la socialité essentielle de l’être humain. Jusqu’ici il n’y a pas de société humaine en général. Le petit monstre vagissant qui vient de naître ne sera humanisé (c’est-à-dire socialisé) que par la médiation d’une société particulière – tribu, dan, peuple, nation. Il ne vivra qu’en s’identifiant à l’institution de cette société et aux significations imaginaires qu’elle porte. Sans cela, il ne sera même pas psychotique, il n’existera pas. Attaquer, mettre en question cette institution et ces significations imaginaires, sera presque toujours ressenti par lui comme une attaque mortelle, infiniment plus dangereuse que toute attaque à son être physique, puisque c’est son « moi » ou son « je » qui est attaqué. (Comment et quand cette relation d’identification intégrale à la communauté particulière à laquelle on appartient en vient à être mise en question et ébranlée dans l’histoire est évidemment une question politiquement fondamentale sur laquelle je reviendrai dans la deuxième partie de ce livre.) Les troisième et quatrième points de la définition de Berlin (valeur et supériorité de la communauté propre) découlent du premier presque analytiquement (tautologiquement). Reste le second. La « relation organique de tous les éléments qui constituent une nation » est évidemment une liaison imaginaire entre éléments imaginaires – c’est-à-dire qui ne sont ce qu’ils sont et tels qu’ils sont que parce qu’investis de significations imaginaires constitutives de l’institution de la société (le « territoire » en offre l’illustration la plus frappante ; la langue elle­ même est « contingente » de ce point de vue, comme le montrent le contre-exemple suisse et d’autres). Mais cela n’implique nullement que cette liaison et ces éléments puissent être n’importe quoi. Quelle que soit la puissance de l’alchimie de l’imaginaire – s’appropriant, transformant, transsubstantiant, unifiant et homogénéisant les éléments les plus disparates des provenances les plus diverses, comme on le voit tout au long de l’histoire mais avec une prégnance particulière dans les cultures des nations modernes –, il doit y avoir une unité des significations qui, incarnées dans des institutions et animant celles-ci, tiennent une société ensemble. Que cette unité ne soit pas « logique », ne soit pas celle d’un « système », qu’elle soit finalement inanalysable et indescriptible comme telle, n’implique pas qu’elle n’existe pas. C’est l’unité d’un magma, non pas celle d’un « ensemble » [11]. La « nation » elle-même à la fois est un tel magma, et « appartient » à un magma. On ne peut pas dire de quoi elle doit être faite. Mais on peut certainement dire ce qui ne peut pas lui manquer.
Ce qui ne peut pas lui manquer, c’est la capacité de donner sens à l’existence et aux activités des humains qui appartiennent à la collectivité qu’elle forme. Et cela, elle ne peut pas le faire simplement en disant : Je suis Je, nous sommes les meilleurs parce que nous sommes nous. « Nation » n’est qu’un autre nom, à cet égard, de la société donnée, d’un être social-historique particularisé par ses institutions et ses significations propres. Comme telle, elle est indissociable d’un monde de normes particulières, de valeurs particulières, d’une insertion dans le temps historique et dans une tradition, d’une culture particulière.
De ce point de vue, la « nation » russe est forme vide – sauf pour autant qu’elle est rassemblement d’intérêts et d’aversions négativement coalisés contre les « autres ». Normes, valeurs, culture, tradition ont été détruites, ou subsistent comme restes et utopies nostalgiques. Du passé, ne survivent que des débris -ou bien ces traits anthropologiques de l’individu russe forgés par les siècles de l’Ancien régime qui ont bien pu s’intégrer dans le nouveau, parce qu’ils le servaient bien : servilité devant l’autorité et l’État, indifférence face à la chose publique, faiblesse ou inexistence du rapport à une légalité explicite. Cette destruction n’a été que l’autre face de ce qui se déroule en Russie depuis soixante ans : inculcation du mensonge, du cynisme, de l’anomie devenue pour la première fois à cette échelle dans l’histoire état régulier d’une société, de la dénonciation de ses amis et de ses propres parents sous la peur, par intérêt ou pour aller au-devant des désirs de l’Autocrate. La tentative de mélanger la pseudo-« idéologie » communiste actuelle à quelques éléments de la tradition russe (qu’il faut épurer, pour ce faire, de ses germes les plus originaux, les plus substantiels, les plus féconds) ne donne et ne peut donner qu’un pot-pourri grotesque, non pas une culture et une « conscience nationale ». L’addition de quelques morceaux de « Problèmes du léninisme » et d’Andréï Roublev dans le bortch traditionnel ne suffit pas pour faire ou refaire une nation, elle gâte simplement la soupe. Il y a eu une vision du monde et une façon de vivre russes ; il n’y a en plus. Il n’y a pas des valeurs et des normes russes, il n’y a pas de vision du monde russe, il n’y a même pas, il n’y a plus, sauf détails ethnographiques et folkloriques, de façon de vivre russe. Il y a, dans un camp de concentration qui s’étale sur un sixième des terres émergées, 270 millions d’êtres broyés par le même pouvoir, subissant le même destin sans âme et sans visage et qui, pour survivre psychiquement et mentalement, en sont réduits à se dire : nous sommes quand même une Grande Nation. Grande Nation en effet, au sens que Staline aurait donné à ce terme : Nation de 173 divisions et de 6.000 têtes nucléaires.
L’imaginaire nationaliste est donc ici forme vide et travestissement : fiction plate, assemblage de bouts et de morceaux mal ficelés ensemble. La signification nation dans ce cas ne renvoie à aucun contenu substantif, elle se réfère à la simple agglomération d’un grand nombre d’individus maintenus ensemble par le carcan de fer du pouvoir d’État et à une liste de traits empiriques descriptifs. Comme signification, elle ne renvoie qu’à elle-même : la nation russe c’est la nation russe, Je suis Je. Pour les individus, elle joue le rôle d’un repère identificatoire, qui existe parce qu’il faut qu’un tel repère existe, mais ce repère est vide, plus exactement il n’est rempli, il n’acquiert un semblant de substance qu’en renvoyant à cette masse d’individus qui, à leur tour, ne peuvent se définir que par rapport à elle. La nation se définit en montrant les individus qui se définissent en montrant la nation [12].
Mais ce vide n’est pas vide pour tout le monde. Lorsque les Russes ou des Russes disent : la Russie c’est nous, ils ne disent rien. Mais il y a quelqu’un qui peut dire, à bon droit : ces 173 divisions et ces 6.000 têtes nucléaires, c’est nous. Ce quelqu’un, c’est l’Armée. Ici, l’imaginaire nationaliste acquiert un contenu, qui n’est plus une signification, mais le renvoi à une substance sensible, laquelle possède bien ses propres attributs et propriétés indépendants d’une référence circulaire à la « nation ». L’imaginaire nationaliste ne cesse pas pour autant d’être plat, mais il cesse d’être simple référence de soi à soi, il a désormais un référent réel, le système de bombes H, de vecteurs, de divisions blindées, d’usines d’armement et d’hommes définis par leur relation à ce système. Le nationalisme vide se remplit en se rabattant sur la Force brute, et il ne peut se remplir qu’ainsi. Il peut alors fonctionner comme principe d’animation pour le représentant personnifié de cette Force, qui est l’Armée et la société militaire.


[1Répondre que ce qui tient ensemble la société russe est la répression serait plus que superficiel. L’unité de l’appareil répressif présuppose une unité de la couche dominante – et c’est le caractère problématique de celle-ci qui est en question ici.

[2Voir la section suivante. Il serait étonnant qu’il y ait un seul officier russe « non politique » et intéressé par le passé qui ne pense – à juste titre – que, s’il n’avait tenu qu’au Parti, la Russie aurait été dépecée par Hitler. Ce qu’ils doivent se cacher, ce sont les multiples et décisives contributions de Hitler à la victoire russe.

[3Cf. W. T. Lee, in Lee 1977, p.287-289. Cf. aussi Green, Guill, Levine et Miovic in JEC 1976, p. 304 (qui constatent sans interpréter vraiment). Sur les attitudes de la population devant l’évolution de la situation économique, cf. John Bushnell, « The New Soviet Man Turns Pessimist », Survey, 2412, printemps 1979, p. 1 à 8.

[4Déjà, en 1955 et 1959, Adam Ulam voyait clairement qu’un totalitarisme sans objectifs mobilisateurs, sans un « ennemi invisible et concret », est plus ou moins impossible et que le nationalisme/impérialisme fournissait une issue au Parti. Cf. The New Face of Soviet Totalitarianism, Harvard UP, Cambridge, Mass., 1963, en particulier p.57, p.75-76, p.88. Robert G. Wesson (« War and Communism », Survey, 2011, hiver 1974, p. 101-11 7) soulignait aussi la nécessité d’une « militance » pour maintenir le régime.

[5Dans une interview, Gerasimov a dit de Pierre le Grand : « En tant que penseur, c’était un internationaliste » (IHT, 26.3.1981). C’est évident : Brejnev aussi. Sur le renouveau du culte de Staline et son caractère, voir Zaslavsky 1979.

[6Aux nombreuses informations publiées par la presse française à ce sujet, il faut ajouter la publication d’un roman franchement antisémite (le premier depuis la mort de Staline selon Siniavski, Times Litt. Suppl., 30.11.1979) dans le Nash Sovremennik de Moscou, n° 4-7, 1979.

[7Voir Zaslavsky 1980 b (« The Ethnie Question in the USSR »), texte excellent et qui devrait être porté à la connaissance du public français, exposé uniquement aux bruits concernant un « éclatement » à venir de l’Empire. Zaslavsky insiste à juste titre sur la russification induite et automatique, résultat des privilèges de fait de carrière et autres dont jouissent les Russes ethniques dans tous les domaines, comme aussi de la domination de la langue russe. Cela ne signifie évidemment pas que la résistance des peuples asservis ait disparu, ni même qu’elle ne soit pas parfois couronnée de succès. Témoin le récent gain de cause des Géorgiens dans le maintien de leur langue comme langue officielle dans « leur » République ; encore qu’il faille voir ce que signifie de célébrer comme victoire le fait de ne pas se voir imposer dans son pays une langue étrangère. – Sur la question du nationalisme russe et de celui des nationalités opprimées, voir aussi les articles de Szporluk, Dunlop, Bennigsen, etc., dans Survey, 24/3, été 1979.

[8Cf. Zaslavsky 1979, p. 13-14 ; Zaslavsky 1980 b, p. 71-74.

[9Cf. L’Institution imaginaire de la société, p. 207-208 (rééd. p. 222-224). Contrairement à ce qu’avait cru le marxisme – et qui découle nécessairement de toute sa vue de l’histoire –, l’internationalisme n’est pas un produit automatique de la vie dans les conditions modernes, de la situation du prolétariat, etc. Voir aussi « Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne », in Capitalisme moderne et révolution, op. cit., vol. 2, p. 189 (maintenant dans La question du mouvement ouvrier, t. 2, p. 526).

[10« Nationalism : Past Neglect and Present Power », Partisan Review, 46/3, 1979, p. 349 (repris dans Against the Current. Essays in the History of Ideas, trad. fr. À contre-courant, Paris, Albin Michel, 1988, p.356 sq.).

[11Voir L’Institution imaginaire …, Chapitre VII.

[12renvoi circulaire est certes toujours aussi là partout où il y a nation, mais jamais seul. Il y a aussi en même temps référence à des termes – normes, valeurs, mode de vie valorisé, culture partagée, etc. – qui constituentinstituent – la collectivité comme autre chose et plus que simple réunion d’individus se réclamant du même nom. Il faut rappeler par ailleurs que, dans un contexte différent du tout au tout, et à un autre degré, des phénomènes analogues apparaissent depuis longtemps dans les sociétés occidentales : la crise des normes et des valeurs, l’ébranlement du rapport au passé, y conditionnent un vidage de la forme nation, qui n’entraîne pas pour autant une disparition du nationalisme. Le résultat final est quand même différent, dans la mesure où le mouvement de ces sociétés n’est pas étouffé par le pouvoir. J’y reviendrai dans la deuxième partie de ce livre.


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