Éléments d’écologie politique : introduction

mardi 7 décembre 2021
par  LieuxCommuns

Ce texte fait partie du livre « Éléments d’écologie politique — Pour une refondation », Libre&Solidaire, 2021.

Texte publié initalement chez « Les amis de Bartleby ».

Éléments d’écologie politique — Pour une refondation

Sommaire :

  • Introduction — ci-dessous...
  • I – Survol ethno-historique
  • II – Nature humaine et humaines natures
  • III – Histoire et contre-histoire de l’idée de Nature
  • IV – Sources sociales-historiques de l’écologie politique
  • V – Politiques de la nature et totalitarisme
  • VI – Vers une philosophie de la nature ?
  • Éléments de conclusion
  • Annexe I : Résumé de l’essai
  • Annexe II : Résumé de l’argumentaire

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« Mais il faudrait être vide pour ne pas voir que la beauté surnaturelle de cette nature, le rire innombrable de cette mer, l’éclat pacifiant de cette lumière rendent encore plus noire la certitude du sombre Hadès, comme la translucidité azurée des îles et des montagnes reposant sur la nappe moirée rend encore plus insoutenable l’agitation obscure et incessante de notre passion et de notre pensée. »

Cornelius Castoriadis
« La pensée politique », 1979, dans Ce quifait la Grèce, 1.
D’Homère à Héraclite, Séminaires 1982-1983, La création humaine II

***

Sur l’écologie politique, tout semble avoir été déjà dit ; qu’elle ne pouvait que révolutionner la politique et qu’elle n’était qu’un discours électoral servant de marchepied oligarchique ; qu’elle était porteuse des pires régressions civilisationnelles comme de la promesse d’une démocratie véritable ; qu’elle incarnait la raison scientifique bien comprise ou au contraire qu’elle appelait à renouer avec la sensibilité et le mystère ; qu’elle ouvrait la porte à une nouvelle ère en même temps qu’elle annonçait un retour aux sources ; etc. La liste pourrait s’allonger et, ici comme ailleurs, et sans doute ici plus qu’ailleurs, tout semble avoir été déjà dit sans que rien, jamais, ne se clarifie.
Cette situation est la marque de notre époque et, incontestablement, un des signes de sa stérilité, aujourd’hui visible par tous. Mais cette confusion est aussi due à l’écologie politique elle-même, objet radicalement nouveau dans l’univers politique occidental, et que l’on peine d’autant plus profondément à penser que sa pratique en est insaisissable – et réciproquement. Baptisée dans les années 1960, nourrisson prématuré ou vieillard né trop tard, l’écologie politique mériterait-elle encore attention, et ces pages qui suivent et s’ajoutent à toutes les publications venant, tous les ans, elles-mêmes saturer les bibliothèques entières déjà consacrées au sujet ?

En vérité, avons-nous le choix ? L’humanité, nous le savons, est entrée dans un nouveau monde qu’elle a fait être, dont elle ne sortira plus, où il n’y a plus de politique qu’écologique : quoi qu’il arrive, la qualité des sols, la composition de l’atmosphère, la disponibilité en eau, le niveau des ressources, le degré de toxicité, bref le fonctionnement global de la biosphère s’imposeront dorénavant dans n’importe quelle décision à prendre. Peut-être, au fond, en a-t-il toujours été plus ou moins ainsi depuis des millénaires, épaississant alors la question de l’essence de ce que l’on entend par nature et par société, par politique et par écologie, et par écologie politique.
Il s’agirait donc de la prendre au sérieux afin de comprendre sa mise en œuvre effective, quelle qu’elle soit, par tous les gouvernements aux abois face à l’impossibilité de poursuivre la chimère de l’opulence pour tous, petite monnaie de la passivité des peuples. L’irruption de la finitude sur une planète surpeuplée ouvre sur un avenir absolument inconnu au genre humain et les écologistes ont précocement vu la possibilité d’une mise au pas généralisée derrière le chantage à cette « fin du monde » qu’un président de la République opposait il y a peu à la « fin du mois » lors d’un des plus beaux mouvements populaires de l’histoire. À bien y regarder, le xxe siècle a été le lieu d’invention de deux types de formes sociales encore inédites, la société de consommation et le totalitarisme, ainsi que d’un courant politico-intellectuel radicalement nouveau, l’écologie politique. Les liens multiples qui les relient prennent aussi bien la forme d’un filet paralysant que celui d’un pont de corde au-dessus de l’abîme : ce sont les interrogations autour de la technique et du volontarisme, de la science et de la gauche, du pouvoir et du savoir, de l’incontrôlable et de l’idéologie, du peuple et de la liberté. Enjeux colossaux que la pandémie de Covid-19 a rendus particulièrement actuels.
On ne peut donc que discuter, intensément, de, et sur, l’écologie politique. Et d’autant plus qu’en réalité, elle est toujours à naître, derrière les slogans, les harangues militantes ou universitaires et les bons sentiments, et s’échappe dès qu’on croit la saisir, paraissant tissée d’une série de paradoxes.
Difficile, par exemple, de ne pas être frappé du succès d’un tel discours sur la sauvegarde de la « nature », de la « biodiversité » ou du « climat », très largement porté par les classes aisées, jeunes et urbaines, congédiant les premiers concernés qui la travaillent intimement depuis des millénaires, paysans, marins-pêcheurs, forestiers ou chasseurs au moment précis de leur disparition historique : étrange chassé-croisé où l’on délègue aveuglément aux machines et à l’industrie le soin d’interagir avec une biosphère que nous voudrions retrouver vierge comme au premier jour de la Création. De la même manière, on redécouvre de loin en loin que l’oxymore formé par le rapprochement d’un savoir exact, l’écologie, et d’un domaine réservé à l’opinion, la politique, ouvre un questionnement abyssal, alors même que les barbaries du siècle dernier se sont explicitement fondées sur de prétendues vérités scientifiques indiscutables : le parti parlait hier au nom de ces entités transcendantes qu’étaient la race ou le prolétariat, il faudrait se demander, aujourd’hui, qui compte bien représenter les générations futures ou Gaïa. Enfin, et plus profondément, il conviendrait de s’interroger sur ce que révèle la profonde contradiction de cultures humaines prétendant protéger, conserver ou restaurer une nature qui ne peut que leur échapper par définition ; de civilisations appelant à prendre soin du sauvage alors que sa domestication est leur raison d’être ; de sociétés cherchant à materner des forces et des processus dont la maîtrise rationnelle reste leur obsession : quelle serait donc cette « nature » si belle et si fragile mais dont on souhaite l’éradication sans phrase dès qu’elle se manifeste par un moustique, une tempête, une distance, un virus ou, tout simplement… la mort ?

Ce sont ces questions, et bien d’autres, qui tissent la trame des textes qui suivent. Issus d’une série ponctuelle d’interventions auprès de jeunes écologistes, ils sont ici regroupés en six séances qui constituent autant de chapitres relativement indépendants les uns des autres car traitant chacun d’une problématique particulière. Le style oral et l’usage de la première personne ont été conservés lors de la transcription puis de la réécriture, témoins du caractère foncièrement non-définitif du travail ici ébauché, les notes ont été évitées et les renvois bibliographiques compilés en fin de volume, facilitant, pensons-nous, l’abord d’un propos qui s’est voulu didactique mais exigeant. De la même manière et afin de ne pas surcharger un cheminement déjà dense, les références à Cornelius Castoriadis ont été réduites au strict minimum, bien que l’ensemble de ce travail puisse être aussi compris comme une tentative de faire de la pensée de cet auteur titanesque mais souvent superficiellement convoqué sur ce thème, le levier d’une refondation d’une écologie politique conséquente.

La difficulté de l’exercice tient à la complexité de la chose même, obligeant à croiser les époques et les cultures, les disciplines et les notions, les auteurs et les questions. L’ampleur des sujets abordés et le format ici adopté exposent évidemment à l’imprécision voire à l’approximation : mais ce foisonnement, cette luxuriance, cet enchevêtrement, sont ceux du monde, monde humain et monde naturel, dans lequel nous entrons, et qu’il faudrait penser dans sa complexité. Le parti-pris est ici que la confusion immense qui s’étend partout découle bien moins de cette inévitable profusion que de la simplification idéologique d’un réel qui semble ne plus se plier à la volonté humaine, s’il ne l’avait jamais fait.

Le ton est donc, essentiellement, celui de la réflexion argumentée et de l’interrogation ouverte, le plus à même de corroder les discours mystificateurs en vogue et de nourrir la possibilité d’une revitalisation d’une écologie politique, si elle veut être autre chose qu’un nouveau masque de l’aliénation. Et c’est peu dire qu’elle en prend le chemin.

Juin 2021


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