L’ombre portée du XXe siècle

Guy Fargette
vendredi 15 avril 2022
par  LieuxCommuns

Texte extrait du bulletin de G. Fargette, « Le Crépuscule du XXe siècle », n°40, juillet 2021.


Une grande mêlée des peuples

On ne peut appréhender les glissements de terrain historiques en cours qu’en s’affranchissant des cadres idéologiques hérités. Toynbee, dès la fin des années 1940, avait perçu un fait massif encore largement potentiel : l’époque lui paraissait condamnée à connaître une “grande mêlée des peuples”, comme il s’en était produit à la fin de l’Age du bronze, vers 1200 av. J.-C., puis dans l’empire romain (d’où surgit le christianisme), ou encore au VIIème siècle à la suite de la longue guerre qui avait opposé l’empire perse et l’empire byzantin, et que l’islam mit à profit pour se faire empire puis, faute de victoire sur Constantinople, religion. L’historien britannique soulignait qu’il était impossible de préjuger de ce qui sortirait à terme des deux ou trois prochains siècles de cette nouvelle imbrication des populations.

Les nations ne sont plus à l’échelle du monde

Mis à part les États-Unis (mais pour combien de temps ?), aucune nation n’est plus à l’échelle du monde. Le Portugal et les Pays-Bas du XVIème siècle l’étaient, comme l’Espagne, l’Angleterre et la France le furent du XVIIème au XIXème siècles. Ces nations ont perdu leur “rayonnement” à la manière de Cités italiennes telles que Venise ou Gênes, qui avaient existé à l’échelle du bassin méditerranéen et de la mer noire, avant de voir leur puissance déclassée à la fin du XVIème siècle.

Dévitalisation terminale du christianisme

Le christianisme occidental est à ce point dévitalisé qu’il ne représente plus qu’une instance fantomatique, en dehors de l’Afrique et de l’Amérique latine. Sa revitalisation sur les terres européennes paraît inimaginable, bien qu’il ait conservé une force rémanente, plus culturelle que religieuse, dans la partie catholique de l’Europe extra-romaine (pays baltes, Pologne, Tchéquie, Hongrie, Slovaquie). En dehors de ces régions, la surenchère sur le terrain du moralisme à géométrie variable (tout chrétien est censé se sentir directement coupable de toute injustice dans le monde), fait que le catholicisme, morceau fossilisé d’empire romain ayant survécu jusqu’à aujourd’hui, participe du sabordage du monde occidental. Le catholicisme centralisé s’efforce au fond de régler un très vieux compte avec l’anthropologie du monde occidental, qui lui est antérieure de 1000 ans. Ce christianisme occidental n’a cessé de composer, à son grand regret, avec l’absence d’empire, si typique de l’Occident.

Croissance démographique

L’immense augmentation de population du XXe siècle constitue le principal facteur de dislocation des cadres historiques établis. Elle est le produit des découvertes occidentales en terme de mesures sanitaires et de soins médicaux après la révolution industrielle, et les progrès des techniques agricoles, également occidentaux. 85 % de la population mondiale doit ainsi de vivre à cette civilisation occidentale pourtant accusée de tous les maux par une bien-pensance autiste qui vit de son parasitage de l’Occident qu’elle espère euthanasier.
La plupart des nations d’Europe comptent désormais, chacune, moins d’habitants que certaines grandes conurbations du “Tiers-Monde”. De gigantesques pandémies et des pénuries alimentaires chroniques planent sur la planète. Quatre à cinq régions d’Afrique connaissent épisodiquement la “régulation” brutale pré-moderne, avec le tryptique sinistre guerre-famine-épidémie. Mais c’est presque toujours vers les sociétés occidentales que l’on se tourne pour trouver des remèdes provisoires.

La révolution industrielle atteint les limites de la biosphère

Cette atteinte de limites matérielles est en rapport avec l’immense développement industriel qui a produit un saut qualitatif comparable à la mutation néolithique. De 1 milliard d’habitants en 1800, à la veille de la révolution industrielle, on approche aujourd’hui les 8 milliards. Or, de toutes parts, les limites de la biosphère vacillent, alors que l’industrialisation semble impossible à abandonner, jusque dans ses mutations du dernier demi-siècle (introduction de la chimie dans l’agriculture, utilisation de plantes génétiquement modifiées, bouleversement de l’organisation productive et de la vie quotidienne par l’usage de machines électroniques dans une économie d’archipel centrée sur les 600 métropoles de la planète, nouvelles substances à partir de nano-matériaux, etc.).

L’industrialisation ne fut pas un “pillage” du reste du monde

Le processus d’industrialisation est l’invention de l’Europe du nord-ouest, à partir de l’extraction de charbon et de minerais locaux. Les régions industrialisées se développaient au XIXème siècle avec une croissance moyenne de 1,5 à 2 %, ce qui représente une multiplication de la production par un facteur qui va de 5,5 à 7 sur un siècle. Les Saint-simoniens, les économistes libéraux, puis les marxistes qui s’en inspirèrent, avaient une conscience aiguë de ce saut qualitatif, sans en percevoir les limites futures. A l’encontre de ce qu’affirment la propagande marxiste-léniniste ou l’hallucination tiers-mondiste, l’enrichissement de ces sociétés n’est pas venu du “pillage du monde”, mais de cette nouvelle façon de produire. Celle-ci peut se résumer en une application de sources d’énergie nouvelles comme multiplicateur d’une organisation du travail qualitative.
Les marxistes du XIXème siècle avaient déjà cru pouvoir réintroduire un levier “moral” absolu en certifiant que cette évolution prodigieuse reposait sur l’exploitation (donc le pillage de la vie) des ouvriers. Ils assuraient que ce “mode de production” impliquait leur “paupérisation absolue”, résultat qui “prouvait” le caractère déterministe du processus historique. Dès le dernier quart du XIXème siècle, il était clair que ce n’était même pas le cas, mais les remarques lucides du Bernstein dans les années 1890 furent anathémisées par toute la IIème Internationale socialiste. Les marxistes-léninistes inventèrent même la “corruption” d’une aristocratie ouvrière grâce aux “surprofits” coloniaux qui n’existaient que dans leur imagination, la plupart des colonies n’ayant jamais été globalement “rentables” [1].

Les deux parties du XXe siècle

Ce siècle a connu deux phases : de 1914 à 1956 environ, le volontarisme historique issu des logiques militaires a dominé la politique pour réduire celle-ci à une guerre civile sans fin. Une organisation autoritaire implacable devait apporter une solution à tous les maux. Puis le développement des leviers keynésiens en Occident à partir des années 1950 (après les esquisses des années 1930 en Allemagne et aux États-Unis) s’est appuyé sur un surcroît de production, souvent à un rythme moyen de 4,5 % par an, soit un triplement de la production en 25 ans (ce qui aurait donné une multiplication par 80 si la période des “30 glorieuses” avait duré un siècle). Cette réussite exceptionnelle reposait sur l’utilisation d’une nouvelle énergie de bouclage, le pétrole “conventionnel”. Elle a permis l’apparition de sociétés de “consommation”, dernière grande création historique en date de l’Occident. Pour la première fois, une société d’abondance relative, approximative mais effective pour 80 % de la population des sociétés industrialisées est advenue. Ce saut n’a pu se produire que dans les sociétés qui avaient su, depuis des siècles, développer des libertés individuelles et collectives partielles, mais réelles. Le paradoxe est qu’une société à l’inégalité sociale contenue, mais pas abolie (comme par exemple un Japon dans l’après-guerre, selon une échelle de 1 à 5), utilisant les mécanismes capitalistes, c’est-à-dire une activité économique imbriquée avec les libertés individuelles, atteint une capacité de croissance inimaginable pour les sociétés d’avant le XXe siècle.

Le XXIe siècle

L’impossibilité d’étendre cette réalisation à l’ensemble des sociétés de la planète repose sur plusieurs facteurs :

  •  l’organisation des sociétés occidentales est difficilement transposable ailleurs (seuls le Japon, la Corée du sud, et la Chine de la diaspora l’ont imitée, “émulée”, Singapour servant finalement de modèle technique pour la Chine de Teng Hsiao Ping)
  •  les ressources énergétiques et minérales se trouvent d’ores et déjà en situation de rareté relative. L’extraction d’énergie par tête d’habitant a commencé à diminuer à la fin des années 1970. La croissance moyenne de la production décroît depuis les années 1980 et se rapproche de celle du XIXème siècle industriel.
  • la rareté des ressources minérales et énergétiques deviendra redoutable vers le milieu du XXIème siècle. Sauf miracle historique, la croissance sera de moins en moins décelable. Les tirades à la mode sur la “transition énergétique” relèvent de l’autosuggestion illusoire. Cette expression hypocrite a surtout pour fonction d’éviter le terme de “révolution” qui fait désormais universellement peur puisqu’il est devenu synonyme de régression, d’autant qu’une période d’attrition de la production aura probablement lieu avant qu’une stabilisation n’atteigne un palier quasi-stagnant.

Tel est donc le cadre évolutif dans lequel se déploie la “mêlée des peuples” annoncée par Toynbee. La deuxième mondialisation qui est en cours depuis les années 1970, et qui constitue une tentative de réponse et de remède à l’essoufflement du keynésianisme, puis à la raréfaction relative des ressources (énergétiques et minérales), fait appel à de nouveaux types d’organisation, en prônant les mesures “néo-libérales” et l’immigration de masse, même là où la population locale était en croissance démographique (comme dans la France des années 1970-1990). De fait, le levier que représente cette immigration incontrôlée constitue pour partie une continuation de la concurrence entre États-nations, chacun visant silencieusement à surclasser ses voisines par une croissance quantitative d’importation démographique.
L’effet est paradoxal, puisque, dans les sociétés d’industrialisation ancienne comme dans celles de l’ancien “tiers-monde” qui reçoivent des flux de capitaux, la production se concentre depuis les années 1980 dans le réseau des grandes métropoles mondiales, tandis que les arrière-pays connaissent une langueur indéfinissable. Et les résultats ne suivent pas !  [2]. Ces nouveaux modes de structuration de l’industrie et de l’État ont échoué à se substituer aux leviers keynésiens déployés dans la deuxième partie du XXème siècle. C’est très exactement cette rémanence historique que la démarche du Crépuscule du XXème siècle” s’efforce d’explorer.
La crise de 2007-2008 a montré la vanité des mesures néo-libérales depuis la fin des années 1970. Les défauts qui ont mené à l’impasse, loin d’être résolus, ont été aggravés depuis dix ans. Les mesures financières “non conventionnelles” ont permis un sursis, mais l’effondrement productif demeure l’horizon d’une situation suspendue au-dessus du vide. Les années 2020 s’annoncent désormais comme le possible avènement de l’épilogue de ces stratégies naufrageuses. La mêlée des peuples ne peut qu’impliquer une désagrégation ravageuse des chaînes de plus en plus longues de la division du travail et donc une attrition brutale de celle-ci.

Le choc des civilisations

Le trait le plus frappant de cette situation n’est pas simplement d’ordre matériel, il est surtout anthropologique : les décisions des couches régnantes occidentale, qui se fragmentent de plus en plus en pôles oligarchiques dotés d’un droit de veto sur son secteur, sont inspirées largement de considérations irréelles, à partir de projections toujours erronées. Le personnel technocratique, qui conserve une marge de décision, croit encore pouvoir définir des objectifs collectifs tout en abandonnant la base nationale.
Dès lors que l’on entend saborder celle-ci, il ne reste plus que deux types historiques d’organisation connus : la Cité ou l’Empire. Les Cités étant encore moins à la taille du monde actuel, on voit sourdre de tous côtés la logique impériale despotique sous-jacente à la plupart des politiques menées (migrations indiscriminées, recherche de verticalisation généralisée dans les sociétés, dérèglements envahissants, que seule une terrible coercition politico-sociale pourrait contenir tout en ne faisant que les retarder, etc.). Le plus grave est la criminalisation de la forme nationale : l’exceptionnelle rencontre entre liberté individuelle et auto-transformation collective qui la caractérisait se trouve systématiquement déconsidérée. La seule critique convaincante de la forme nationale exigerait de faire mieux que la nation, ce qui à ce jour s’est avéré introuvable.

L’impossible métissage des civilisations

Renan, dans “Qu’est-ce qu’une nation ?”, avait souligné que les nations européennes étaient nées d’un lent métissage pluriséculaire entre leurs régions constitutives. L’hypothèse d’un “métissage” des nations (du cadre occidental) voire des civilisations est en revanche improbable : ces entités se sont autant créées en divergence les unes des autres que pour elles-mêmes. C’est particulièrement vrai avec l’islam qui, à l’encontre de la fable de la “révélation”, a mis deux siècles à se cristalliser, entre le VIIème et le IXème siècle, au carrefour du monde, c’est-à-dire au contact de presque toutes les autres civilisations, et qui a théorisé la guerre à mener contre elles pour les conquérir. De par sa position géographique sur le carrefour de l’Ancien Monde, l’islam constitue un verrou catastrophique, que seules les grandes découvertes par l’océan atlantique ont pu contourner. Il faudrait de toute façon des milliers d’années pour que les civilisations parviennent à tisser un tel “métissage” présenté comme inévitable.
L’évolution vers une logique de “civilisations combattantes” constituées en empires claudiquants et antagonistes s’efforçant d’accaparer des ressources de plus en plus limitées paraît donc la plus probable à moyen terme, à moins que le monde ne sombre dans des guerres interminables entre émirats minuscules, des “taïfas”, comme on a commencé à le voir depuis une dizaine d’années en Syrie, au Yémen, au Sahel, au nord-est du Nigeria, etc. Des “zones impériales” distinctes, plus ou moins fragmentées, émergeraient lentement.

Mis à part quelques trublions du type Trump, ou encore les dirigeants d’Europe centrale qui ont la mémoire de ce qu’est la domination d’un sinistre empire despotique oriental, les dirigeants occidentaux sont prêts à sacrifier leur propre civilisation, dans l’espoir chimérique de définir une unité avec un monde musulman en pleine décomposition agressive. On peut même dire qu’aujourd’hui la plupart des courants d’influence idéologiques en Europe se répartissent selon le pôle impérial auquel ils préféreraient se soumettre !
Conscientes de la fragilité de leurs sociétés complexes, les populations occidentales craignent de les voir se défaire tout à coup. Le souhait irréel d’une solution indolore, qui ressemble toujours à un retour à la société des “30 glorieuses”, facilite paradoxalement le sabordage géré par les couches régnantes et leurs mercenaires gauchistes et multiculturels. L’Occident fait face à une crise de ses ambitions prométhéennes qu’il a portées à un point exceptionnel depuis 28 siècles, malgré de longues périodes d’éclipse, comme l’avènement de l’empire romain, ou le haut-Moyen-Age.

Le totalitarisme comme précurseur ?

Avec l’horizon de stagnation productive, le monde tout entier tend à devenir une zone impériale fragmentée, impliquant chaos et conflits asymétriques diffus et insolubles. Un projet d’unification impériale ne serait viable qu’à l’échelle de la planète, mais pour un temps limité, puisque ce type de régime s’érode et se défait généralement en trois générations. Comment intégrer la diversité des matrices culturelles ? Cette situation indécise, foncièrement instable, impliquerait un mode de “gestion” brutal organisant l’inévitable attrition de la population mondiale. Les tentatives totalitaires du XXème siècle préfigurent-elles un saut d’échelle et de complexité d’un appareil planétaire incarnant un type de régime coercitif nouveau ?
Comme les procédés techniques acquis seront probablement conservés le plus longtemps possibles, tant que la rareté des ressources minérales ne sera pas trop catastrophique, la puissance de coercition et d’oppression pourrait se déployer à un degré inimaginable. La haine contre l’Occident constitue le brouillard guerrier à l’abri duquel cette tendance prend une consistance de plus en plus affirmée. Cette haine est le visage de toutes les tendances impériales.

Paris, le 01 août 2018


[1Voir Christophe Charle, La crise des sociétés impériales, Seuil, 2001 (l’auteur produit une description des processus et des leviers caractérisant les trois grands États-nations de l’époque : Royaume-Uni, Allemagne, France).

[2Voir Pierre Veltz, “Mondialisation, villes et territoires, une économie d’archipel”, et “La société hyper-industrielle”, dont les analyses constituent le fondement des remarques d’un Christophe Guilluy ou d’un Laurent Davezies sur l’articulation métropoles-banlieues-régions périphériques.


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