Longévité d’une imposture : Michel Foucault (Introduction)

J. - M. Mandosio
mercredi 25 août 2021
par  LieuxCommuns

Introduction au texte « Longévité d’une imposture, Michel Foucault », de l’excellent livre éponyme de J. - M. Mandosio (Éd. Encyclopédie des Nuisances, 2010), pp. 7-14.

On lira, du même volume, « Foucaultphiles et foucaulâtres » sur le site ami « Les Amis de Bartleby ».


De tous les jargonneurs philosophiques qui ont eu leur heure de gloire en France dans les années soixante et soixante-dix avant de connaître une seconde jeunesse avec l’engouement des universitaires américains pour la French Theory [1], Michel Foucault (1926-1984) est certainement celui dont l’œuvre jouit encore aujourd’hui du prestige le plus durable, très au-delà du cercle étroit des étudiants et des professeurs de philosophie. Cela tient à plusieurs raisons :

1° Les idées de Foucault sont moins manifestement délirantes que celles de ses confrères parce qu’elles ne se présentent pas, à la différence de la « grammatologie » derridienne ou de la « schizo-analyse » deleuzo-guattatienne [2] , comme des conceptualisations gratuites. La plupart de ses écrits, en effet, traitent de questions historiques et sociales d’un intérêt évident : les origines de l’institution psychiatrique (Folie et Déraison : histoire de la folie à l’âge classique, 1961) [3], de la médecine moderne (Naissance de la clinique : une archéologie du regard médical, 1963), de la conception moderne de « l’homme » (Les Mots et les Choses : une archéologie des sciences humaines, 1966), de l’institution pénitentiaire (Surveiller et Punir : naissance de la prison, 1975), ou encore de la notion de « sexualité » (Histoire de la sexualité) [4]. S’y ajoutent deux ouvrages plus théoriques (L’Archéologie du savoir, 1969 ; L’Ordre du discours, 1970) et quelques écrits mineurs, ainsi quel’ ensemble des articles et entretiens réunis en volume après sa mort [5] – sans oublier les cours au Collège de France, dont la publication s’est récemment achevée [6].

2° L’argumentation de l’auteur, dans chacun de ses livres, s’appuie sur ce qui se présente comme une analyse historique extrêmement approfondie et documentée, dont le sérieux serait garanti par l’appartenance de Foucault à l’institution intellectuelle française la plus prestigieuse : le Collège de France, où il fut élu en 1969.

3° Foucault est censé avoir bouleversé de fond en comble l’étude de chacun des domaines qu’il a abordés, en montrant que des institutions tenues pour évidentes (tout comme les « systèmes de pensée » qui les accompagnent) étaient en fait relativement récentes et n’avaient rien de « naturel » ; il aurait ainsi sapé les fondements mêmes des certitudes les plus fermement ancrées dans la culture occidentale moderne, mettant fin, selon l’ expression de son ami l’historien Paul Veyne, à « vingt-cinq siècles de métaphysique » [7].

4 ° La mise en question par Foucault des institutions et de leurs « dispositifs » de légitimation sociale et intellectuelle, jointe à son activité militante (d’abord principalement contre les prisons, puis en faveur des droits de l’homme), fait de lui une référence rituelle dans certains discours critiques contemporains, en particulier au sein des mouvements de revendication liés au « genre » [8], ou encore contre les nouvelles formes de contrôle social [9]. En France, des revues intellectuelles-critiques comme Lignes, Vacarme, Multitudes ou Agone portent nettement la marque de son influence, mêlée à celles de Negri, de Bourdieu et, dans une moindre mesure, de Deleuze/Guattari. On trouve aussi son empreinte dans des publications plus radicales, comme celles du « Parti imaginaire » [10]. Il y a même un foucaldisme de droite ou « libéral-assurantiel » [11], dont la figure de proue est l’ancien assistant de Foucault au Collège de France, François Ewald, passé en trois décennies de la Gauche prolétarienne (organisation maoïste) au Mouvement des entreprises de France (syndicat patronal).

De telles utilisations, si diverses soient-elles, n’étaient pas illégitimes aux yeux de Foucault :

Tous mes livres [ … ] sont, si vous voulez, de petites boîtes à outils. Si les gens veulent bien les ouvrir, se servir de telle phrase, telle idée, telle analyse comme d’un tournevis ou d’un desserre-boulon pour court-circuiter, disqualifier, casser les systèmes de pouvoir, y compris éventuellement ceux-là mêmes dont mes livres sont issus… eh bien, c’est tant mieux ! [12]

Écrire ne m’intéresse que dans la mesure où cela s’incorpore à la réalité d’un combat, à titre d’instrument, de tactique, d’éclairage. Je voudrais que mes livres soient des sortes de bistouris, de cocktails Molotov ou de galeries de mines, et qu’ils se carbonisent après usage à la manière des feux d’artifice [13].

Foucault représente, avec Pierre Bourdieu (professeur, tout comme lui, au Collège de France), la figure désormais fort répandue d’un intellectuel « engagé » dont la carrière académique n’a pas entamé la crédibilité contestataire – du moins aux yeux de ceux qui portent ces deux auteurs au pinacle dans la littérature consacrée aux « mouvements sociaux » – et dont l’activité contestataire, ou réputée telle, a paradoxalement légitimé la carrière académique [14].

Son œuvre, bien sûr, n’a pas manqué de susciter des critiques, n’émanant pas seulement des segments les plus conservateurs du monde académique. Dès 1971, George Steiner voyait en lui « le mandarin du moment » [15]. En 1976, Jaime Semprun se moquait du « professeur Foucault », « le Cave-Illégaliste-en-Chaire » jouant au « mec à la redresse », « gardien au Collège de France de l’orthodoxie populaire du crime » [16]. L’année suivante, Jean Baudrillard publia un pamphlet intitulé Oublier Foucault, où la critique de la théorie foucaldienne du pouvoir servait surtout de prétexte à mettre en valeur ses propres idées ; l’intéressé déclara à son sujet (avec humour, pour une fois) : « Moi, mon problème, ce serait plutôt de me rappeler Baudrillard » [17]. En 1986, un livre beaucoup plus substantiel, dû au Brésilien José-Guilherme Merquior, mettant en perspective l’ensemble des critiques universitaires dont Foucault avait fait l’objet, fut traduit en français [18], pour être aussitôt passé sous silence par les thuriféraires du grand homme [19]. Tant il est vrai que, comme l’écrit Merquior, Foucault lui-même était de ces auteurs qui ont « la fâcheuse habitude d’esquiver les objections critiques plutôt que d’y faire face, et à quelques honorables exceptions près ceux de leurs interprètes qui ont de la sympathie pour leurs idées examinent rarement les critiques dont leurs héros sont la cible » [20]

Ceux qui se sont élevés avec le plus d’insistance contre l’emprise du foucaldisme sur les esprits sont avant tout des historiens, tels que le Britannique Ian Maclean, qui a sévèrement critiqué la théorie des « épistémès » de Foucault [21]. Plus récemment, les vues de ce dernier sur l’histoire de la folie – déjà réfutées depuis bien longtemps – ont été de nouveau critiquées, d’abord en 2007, à l’occasion de la première traduction intégrale anglaise de son célèbre livre (dont seule une version abrégée avait été traduite) [22], puis en 2009, lors de la publication du livre de Claude Quétel intitulé (en référence directe à Foucault) Histoire de la folie [23], et de la réédition de La Pratique de l’esprit humain, par Marcel Gauchet et Gladys Swain [24]. « Il était temps » , proclame Quétel [25], « d’en finir avec Foucault et ses mythologies, même si elles occupent toujours le paysage épistémologique et surtout médiatique » . Une telle longévité s’explique, selon Gauchet, par le fait qu’« on se heurte ici à une certitude d’un genre spécial, invulnérable à l’objection. À quoi bon discuter de ce qui se présente comme l’interprétation puissante, efficace, souveraine ? » [26].

Puisque les livres de Foucault sont supposés être des « boîtes à outils », il convient d’examiner de plus près ce que valent les outils en question, notamment sous l’angle de leur pertinence philosophique et historique – les deux points forts de la pensée du maître, en qui certains veulent voir « le plus grand philosophe français » de son temps [27] et un auteur qui a « révolutionné l’histoire » [28]. Il ne sera pas non plus inopportun de confronter les « cocktails Molotov » théoriques de Foucault aux attitudes qu’il a lui-même adoptées au fil de sa carrière et de ses engagements ou désengagements successifs. Une telle analyse n’épuise évidemment pas la portée éventuelle des « outils » qu’il a élaborés, mais elle met à l’épreuve la cohérence de sa pensée dans son rapport avec la pratique – conformément d’ailleurs aux vues de Foucault lui-même, qui a toujours insisté sur l’interdépendance des « discours » et des « pratiques » , et s’est expliqué sur son propre parcours dans de nombreux entretiens. On ne tiendra donc pas compte de sa célèbre mise en garde contre toute recherche de ce genre le concernant :

Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même : c’est une morale d’état civil ; elle régit nos papiers. Qu’elle nous laisse libres quand il s’agit d’écrire. [29]

Cette proclamation d’irresponsabilité me rappelle une blague racontée par je ne sais plus quel auteur antique : agacé par un disciple d’Héraclite qui ne cessait de lui répéter que tout change en permanence et qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, le protagoniste de l’anecdote lui donne un grand coup de poing dans la figure ; le type tombe par terre et s’écrie : « Aïe ! Pourquoi me frappes-tu ? » ; à quoi l’autre répond : « Je ne t’ai pas frappé, puisque tu n’es pas le même que tout à l’heure. » Après tout, si Foucault ne voulait pas être considéré comme un auteur, il lui suffisait de ne pas mettre son nom sur la couverture de ses livres.

(...)


[1Voir François Cusset, French Theory : Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis, Paris, La Découverte, 2003.

[2Pour ne rien dire des althussériens, que personne ne lit plus aujourd’hui, ni des seconds couteaux tels que Jean-François Lyotard ou Alain Badiou. Sur la récente vogue de ce dernier, voir Séverine Denieul, « Les habits neufs d’Alain Badiou » , L’Autre Côté, n° 1, été 2009.

[3Depuis 1972, ce livre est simplement intitulé Histoire de la folie à l’âge classique.

[4Trois volumes seulement de ce projet inachevé ont été publiés : La Volonté de savoir, 1976 ; L’Usage des plaisirs, 1984 ; Le Souci de soi, 1984.

[5Dits et Écrits (1954-1988), Paris, Gallimard, 1994.

[6Le Pouvoir psychiatrique (1973-1974), 2003 ; Les Anormaux (1974-1975), 1999 ; « Il faut défendre la société » (1975-1976), 1999 ; Sécurité, territoire, population (1977-1978), 2004 ; Naissance de la biopolitique (1978-1979), 2004 ; L’Herméneutique du sujet (1981-1982), 2001 ; Le Gouvernement de soi et des autres (1982-1983 ), 2008 ; Le Courage de la vérité (1984), 2009.

[7Paul Veyne, « La fin de vingt-cinq siècles de métaphysique » , Le Monde, 27 juin 1984.

[8Voir Didier Éribon, art. « Foucault » du Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, 2003. Certaines féministes américaines se réclament aussi de Foucault, notamment Judith Butler (Trouble dans le genre : le féminisme et la subversion de l’identité, 1990, trad. fr. : 2005).

[9Voir par exemple Celia Izoard, « Biométrie : l’identification ou la révolte » , dans l’ouvrage collectif La Tyrannie technologique : critique de la société numérique, Paris, L’Échappée, 2007.

[10Tiqqun, n° 2, 2001 (Zone d’opacité offensive), passim. J’y reviendrai de façon plus détaillée à la fin du présent essai.

[11Voir Cusset, French Theory, op. cit., XIV, 2.

[12« Des supplices aux cellules » , 1975 (Dits et Écrits, n° 151).

[13« Sur la sellette » , 1975 (Dits et Écrits, n° 152).

[14Le prestige intellectuel de Bourdieu est néanmoins très inférieur à celui de Foucault.

[15George Steiner, « The Mandarin of the Hour : Michel Foucault », New York Times Book Review, 28 février 1971. Dans ses répliques (Dits et Écrits, n° 97 et 100), Foucault évite d’aborder la question du « mandarin »

[16Jaime Semprun, Précis de récupération, illustré de nombreux exemples tirés de l’histoire récente, Paris, Champ libre, 1976.

[17Cité par Didier Éribon, Michel Foucault (1926-1984), Paris, Flammarion, 1989, III, 1.

[18José-Guilherme Merquior, Foucault ou le nihilisme de la chaire [1985], trad. Martine Azuelos, Paris, Presses universitaires de France, 1986.

[19À ma connaissance, seul Cusset (French Theory, op. cit., XIII, 2) a signalé que Merquior est « l’un des critiques les plus incisifs » de Foucault.

[20Merquior, Foucault … , op. cit., ch. 10. Une de ces exceptions est l’analyse que fait Éribon – dans son livre Michel Foucault et ses contemporains, Paris, Fayard, 1994 (Il, 9) – des critiques adressées à Foucault par Jürgen Habermas, héritier mollasson de l’Ecole de Francfort (cf. Habermas, Le Discours politique de la modernité [1985], trad. fr. : 1988).

[21Jan Maclean, « Foucault’s Renaissance Episteme Reassessed : An Aristotelian Counterblast », Journal of the History of Ideas, LIX, 1998 ; Le Monde et les hommes selon les médecins de la Renaissance, Paris, CNRS, 2006 (voir en particulier la « Postface post-foucaldienne »).

[22Voir le dossier « Michel Foucault : crépuscule d’une idole » (centré sur l’article du même titre publié par Andrew Scull dans le Times Literary Supplement en mars 2007), Books, n° 8, septembre 2009.

[23Histoire de la Jolie, de l’Antiquité à nos jours, Paris, Tallandier, 2009.

[24La Pratique de l’esprit humain : l’institution asilaire et la révolution démocratique [1980], Paris, Gallimard, 2009.

[25Dans sa réponse à la question posée par le magazine électronique Idée@jour (www.idee-jour.fr, 30 septembre 2009) : « Est-il permis de critiquer (en France) Michel Foucault ? »

[26Marcel Gauchet, préface à la réédition de La Pratique de l’esprit humain, op. cit.

[27L’expression est de l’actrice Simone Signoret (citée par Éribon, Michel Foucault, op. cit., III, 8). L’importance philosophique de l’œuvre de Foucault est célébrée dans les nombreux colloques, études, biographies qui lui sont consacrés, et a encore été confirmée récemment dans une anthologie regroupant mille pages d’extraits de ses écrits, parue dans une collection de poche (Michel Foucault, Philosophie : anthologie, 2004).

[28Paul Veyne, « Foucault révolutionne l’histoire » , dans l’ouvrage collectif Comment on écrit l’histoire (1979).

[29L’Archéologie du savoir, Introduction.


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