Domestication des animaux, culture des plantes et traitement d’autrui

A.-G. Haudricourt
mardi 6 juillet 2021
par  LieuxCommuns

Haudricourt André-Georges. Domestication des animaux, culture des plantes et traitement d’autrui. ln : L’Homme, 1962, tome 2 n°1. pp. 40-50


Un pas décisif fut franchi dans l’évolution de l’humanité avec la découverte de la culture des plantes alimentaires et la domestication des animaux. On l’a qualifié à juste titre de révolution [1].

Cette révolution néolithique a surtout été envisagée d’un point de vue quantitatif : l’augmentation des ressources alimentaires rendait possible· un accroissement démographique qui à son tour permettait une meilleure division du travail, un progrès des techniques et une différenciation sociale, l’apparition des classes par exemple.

C’est sur un autre aspect de cette révolution que je voudrais appeler l’attention : sur un changement dans les rapports entre l’homme et la nature et sur ses conséquences quant aux relations interhumaines. Vis-à-vis du monde végétal et animal, à partir du néolithique, l’homme n’est plus seulement un prédateur et un consommateur, désormais il assiste, il protège, il coexiste longuement avec les espèces qu’il a « domestiquées ». De nouveaux rapports se sont établis, d’un type « amical », et qui ne sont pas sans rappeler ceux que les hommes entretiennent entre eux à l’intérieur d’un groupe. Mais les rapports qui existaient à l’époque de la cueillette ne peuvent être complètement abolis, ils réapparaissent au moment de la récolte (pour les plantes) ou de l’abattage (pour les animaux). Cet inévitable changement d’attitude rend nécessaires des rites de passage, des cérémonies. On sait que dans de nombreuses sociétés, l’animal domestique n’est jamais abattu ni consommé en dehors de cérémonies, et chacun a pu observer chez nous des enfants refusant de manger du lapin qu’ils ont nourri. Cette remarque est très générale. Mais ce sur quoi je veux appeler l’attention, c’est que la diversité du monde végétal et animal sur la surface du globe rend impossible l’identité qualitative de ces rapports « amicaux » dans toutes les civilisations.

Les deux types extrêmes : igname-mouton

La culture de l’igname (Dioscorea alata L.), telle qu’elle était pratiquée par les Mélanésiens de Nouvelle-Calédonie, me semble un bon exemple de ce que j’appellerai l’action indirecte négative [2]. Il n’y a jamais pour ainsi dire contact brutal dans l’espace ni simultanéité dans le temps avec l’être domestiqué. Un billon de terre végétale est soigneusement construit, ensuite on y place les ignames de semence. Si l’on veut obtenir un tubercule géant, il faut y avoir aménagé un vide que celui-ci remplira. Les grandes rames seront plantées à une certaine distance du tubercule pour ne pas gêner la croissance de celui-ci, et on placera ensuite une baguette inclinée qui permettra à la tige volubile issue du tubercule d’atteindre la rame. La récolte se fait en déterrant avec précaution le tubercule, puis en l’enveloppant de feuilles ; dans le cas des tubercules géants, il faut ouvrir le talus du billon, coucher délicatement le tubercule sur un lit de paille, l’enrober d’un tressage de feuilles de cocotier et le fixer à une perche pour le transport.

Tout ceci est en rapport avec la fragilité de la plante. Lorsque la colonisation introduisit le bétail en Nouvelle-Calédonie, ce fut une catastrophe pour l’agriculture indigène, car non seulement la plante piétinée meurt, mais, en pourrissant, contamine toutes les ignames du même billon [3].

Rappelons enfin qu’à l’état sauvage, les ignames sont protégées par les buissons épineux ou les fourrés où elles poussent, et que leur domestication est la source de l’agriculture des populations tropicales vivant à la lisière des forêts.

L’élevage du mouton, tel qu’il était pratiqué dans la région méditerranéenne, me semble au contraire le modèle de l’action directe positive. Il exige un contact permanent avec l’être domestiqué. Le berger accompagne nuit et jour son troupeau, il le conduit avec sa houlette et ses chiens, il doit choisir les pacages, prévoir les lieux d’abreuvoir, porter les agneaux nouveau-nés dans les passages difficiles, et enfin les défendre contre les loups. Son action est directe : contact par la main ou le bâton, mottes de terre lancées avec la houlette, chien qui mordille le mouton pour le diriger. Son action est positive : il choisit l’itinéraire qu’il impose à chaque moment au troupeau.

Ceci s’explique soit par la « surdomestication » du mouton, l’animal apprivoisé ayant perdu ses qualités de défense et de conduite instinctive, soit par la transplantation de l’animal qui vivait, auparavant, dans des montagnes dont l’escarpement le protégeait des loups et dont l’altitude lui assurait une nourriture permanente.

Cette opposition de comportement n’est pas absolument liée à la distinction : plantes cultivées-animal domestique. Nos céréales n’ont pas les mêmes exigences que l’igname. Ce sont des plantes des steppes ne craignant pas la dent des herbivores ; on sait que l’écimage – passage rapide d’un troupeau broutant les extrémités des céréales en herbe – peut être utilement pratiqué. Ces plantes n’ont pas besoin de la même « amitié respectueuse » que les tubercules tropicaux. La prépa­ ration du terrain peut être minime pour les céréales. Au début de l’agriculture, le piétinement du troupeau sur la surface naturelle du sol suffisait pour enterrer les graines semées à la volée. Après une récolte brutale, par arrachage ou sciage, c’est de nouveau le piétinement animal qui sert à dépiquer et sépare les graines de la paille, toutes opérations permises par la dureté des graines.

De même tous les animaux domestiques ne ressemblent pas au mouton. Dans les campagnes indochinoises, les buffles sont « gardés » par les enfants, mais ce n’est pas l’enfant qui défendra son troupeau contre le tigre, c’est le troupeau sachant se défendre qui empêchera le tigre d’enlever son « gardien ».

Toutes les céréales ne sont pas non plus comparables, tout au moins quant à leur mode de culture. La céréale de l’Extrême-Orient, le riz, demande un champ aussi « fabriqué » qu’un billon d’igname ou qu’un fossé à taro : il faut une surface bien aplanie entourée de diguettes [4].

En ce qui concerne les jardins, une opposition du même type existe entre d’une part le jardin à la française ou à l’italienne (plantes disposées artificiellement selon un dessin décidé a priori et constamment taillées selon des formes géométriques) et d’autre part le jardin à la chinoise où le sol est très travaillé, où la terre, enlevée pour creuser le lac, est utilisée pour faire la colline, où des rochers sont apportés et où les plantes sont disposées de manière à reconstituer un paysage naturel ; et si l’on veut avoir des plantes de petites dimensions, au lieu d’agir directement en les taillant, on agit indirectement pour obtenir des plantes naines. L’action directe semble donc aboutir à l’artifice ; l’action indirecte apparaît comme un retour à la nature.

Déterminisme géographique ?

La répartition des climats à la surface des continents (à l’est mousson, à l’ouest zones climatiques différenciées) devait favoriser l’élevage des troupeaux en Occident. La disposition est-ouest des montagnes, entre !’Himalaya et l’Atlantique, avivait les contrastes climatiques qui permettaient la transhumance : c’est-à-dire l’élevage sans récolte de fourrage.

L’utilisation du fourrage permit ensuite de sédentariser l’élevage et de mieux l’intégrer à l’agriculture occidentale : on peut. dire que presque chaque paysan eut ses vaches et chaque village son troupeau de moutons.

En Extrême-Orient, au contraire, le bétail se réduisit à l’animal de trait et aux porcs. Bien que le mouton semble avoir joué un rôle important à l’âge du bronze en Chine du Nord [5], comme Gernet l’a remarqué à propos de l’écriture de certains mots, il fut éliminé, de même que tout le gros bétail, par suite de la continuité écologique entre les vallées des grands fleuves et le reste du pays. Car, ainsi que Lattimore le déclare :

« En Chine, et dans les autres grandes vallées fluviales, l’amélioration de la production agricole prit une forme intensive avec l’utilisation maxima de la main-d’ œuvre et minima des bêtes de trait, afin de ne pas nourrir des animaux sur une terre qui pouvait être cultivée par l’homme… En Chine, à l’apogée de son développement, la non-utilisation des animaux devint frappante. Des hommes étaient attelés pour tirer les péniches le long des canaux, pour haler des bateaux contre le courant violent des rapides du Yang-Tsé. Dans les plaines les hommes poussaient des brouettes. Au Sud du Yang-Tsé, il n’existait aucun véhicule sur roues et les hommes transportaient plus de charges que les animaux  » [6]

Ajoutons que ni le lait ni la laine n’étaient utilisés.

Le jardin chinois et la bergerie Méditerranéenne

Le traitement horticole de l’homme est caractéristique de la civilisation chinoise [7] et surtout de son idéologie dominante, le Confucianisme. Tour à tour, chez les classiques, l’homme est comparé aux plantes, à la terre, à la pluie…

Ainsi dans le Tchong-Yong (Invariable milieu) attribué à Confucius ou à ses disciples immédiats :

« La vertu des hommes d’État établit vite un bon gouvernement, comme la vertu de la terre fait croître rapidement les plantations. Les bonnes institutions se développent avec la même rapidité que les joncs et les roseaux. La perfection du gouvernement dépend des ministres. Un prince attire de bons ministres par les qualités de sa personne… » [8].

Remarquez l’action indirecte : le prince ne choisit pas ses ministres, il les attire. Dans les œuvres de Mencius, les comparaisons sont encore plus nettes :

« Cet homme voyant avec peine que sa moisson ne grandissait pas tira les tiges avec la main. De retour chez lui, ce nigaud dit aux personnes de sa maison : « Aujourd’hui je suis très fatigué, j’ai aidé la moisson à grandir. » Ses fils coururent voir son travail. Les tiges étaient déjà desséchées. Dans le monde il est peu d’hommes qui ne travaillent pas à faire grandir la moisson par des moyens insensés. Ceux qui… négligent, ressemblent au laboureur qui laisse les mauvaises herbes croître dans sa moisson. Ceux qui emploient des moyens violents… font comme cet insensé qui arracha sa moisson. Leurs efforts ne sont pas seulement inutiles, ils sont nuisibles » [9].

Plus loin il s’agit de la végétation spontanée et du déboisement :

« Autrefois sur la Montagne des Bœufs, les arbres étaient beaux. Parce qu’ils étaient sur la limite du territoire d’une grande principauté, la hache et la cognée les ont coupés. Pouvaient-ils conserver leur beauté ? Comme la sève continuait à circuler et que la pluie et la rosée les humectaient, ils ont poussé des bourgeons et des rejets. Mais les bœufs et les brebis survenant à leur tour les ont mangés. Voilà pourquoi cette montagne est si nue. Et la voyant si nue, on s’imagine qu’elle n’a jamais eu d’arbres capables de servir pour les constructions. Est-ce un défaut inhérent à sa nature ?
(N’en est-il pas de même) des· sentiments que l’homme reçoit de la nature ? N’a-t-il pas des sentiments de bienveillance et de justice ? Ce qui les lui a fait perdre est comme la hache et la cognée à l’égard des arbres. Si chaque jour il leur porte des coups, peuvent-ils se développer ? Nuit et jour ils tendent à reprendre des forces. Le matin… les affections et les aversions sont quelque peu telles que l’homme doit les avoir. Mais les actions faites pendant la journée interrompent et étouffent les bons sentiments.
Après qu’elles les ont étouffés maintes et maintes fois, l’action réparatrice de la nuit n’est plus suffisante pour les préserver d’un anéantissement complet. Quand l’influence bienfaisante de la nuit ne suffit plus pour les co
nserver, l’homme diffère à peine des animaux. En le voyant devenu comme un être sans raison, on croirait qu’il n’a jamais eu de bonnes qualités. L’homme est-il tel par nature ? » [10]

Le traitement pastoral de l’homme dans la civilisation occidentale est bien connu. Rappelons en vrac l’idéalisation poétique du berger en littérature, le beau rôle d’Abel le pasteur opposé à celui de Caïn le cultivateur dans la Genèse, le bon pasteur, le. brebis égarée des Évangiles, l’homme qui est un loup pour l’homme des Latins. Quelques citations d’Aristote suffiront :

« Le roi aime ses sujets à cause de sa supériorité qui lui permet tant de bienfaisance envers eux, puisque grâce aux vertus qui le distinguent, il s’occupe de les rendre heureux avec autant de soins qu’un berger s’occupe de son troupeau. Et c’est en ce sens qu’Homère appelle Agamemnon : le pasteur des peuples. »

Aristote insiste sur l’inégalité des rapports :

« Il n’y a point d’amitié possible envers les choses inanimées pas plus qu’il n’y a de justice envers elles, pas plus qu’il n’y en a de l’homme au cheval et au bœuf, ou même du maître à l’esclave en tant qu’esclave » [11]

Mais le texte qui exprime le plus nettement cette mentalité paternaliste vient des limites de l’Occident tel que nous l’entendons ici, c’est-à-dire de l’Inde. On peut lire dans le Dharmaçastra (Loi de Manou) :

«  C’est pour le roi que le Seigneur créa autrefois son propre fils Dharma (Lei) protecteur de tous les êtres, Châtiment (incarné) fait de l’éclat de Brahman.
Par crainte de lui, tous les êtres, mobiles et immobiles, se laissent être objets de jouissance et ne s’écartent pas de leurs devoirs. Le Châtiment, c’est le roi, le mâle, c’est le chef et l’administrateur : c’est le garant de l’obéissance aux quatre modes de vie. Le Châtiment gouverne toutes les créatures, le Châtiment les protège, le Châtiment veille sur elles quand elles dorment. Les sages savent que le Châtiment, c’est la loi.
Si le roi n’infligeait pas le châtiment sur ceux qui le méritent, sans se lasser, les plus forts feraient cuire les plus faibles comme des poissons à la broche.
La corneille mangerait le gâteau rituel et le chien lécherait l’offrande, il n’y aurait de propriété pour personne et tout irait sens dessus dessous.
Les dieux, les danava (Titans), les gandharva (Musiciens célestes), les raksasa (Géants), les oiseaux, et les serpents même donnent la jouissance que l’on attend d’eux s’ils sont tourmentés par le Châtiment. Toutes les castes seraient viciées, toutes les digues rompues, tout le monde serait en furie si le Châtiment était en errance. Mais là où circule le Châtiment, noir aux yeux de sang, destructeur de fautes, les sujets ne s’égarent point, pourvu que le chef discerne correctement
 » [12]

Je ne prétends pas expliquer cette opposition Chine-Occident par un déter­ minisme de géographie biologique. D’autres facteurs sont intervenus : par exemple : la navigation.

Le jardinier et la marin

Les techniques de navigation, et spécialement les techniques de navigation à rame qui se sont développées en Méditerranée antique ont joué un rôle certain, dans l’évolution des rapports humains. Le rapport de celui qui dirige le navire à ceux qui rament, est analogue à celui du pasteur à ses chiens et à ses moutons. Ce n’est pas par hasard que « gouverner » est emprunté au vocabulaire nautique.

D’autre part, le développement de la navigation suscite celui du commerce, de la production marchande et donc de l’esclavage, à la fois quantitativement (augmentation du nombre des esclaves grâce aux guerres maritimes et à la piraterie) et qualitativement : utilisation des esclaves dans la production marchande des objets.

Ceci explique que seule l’antiquité gréco-latine ait connu pleinement le stade esclavagiste, c’est-à-dire un état social où ce mode de production ait été prépondérant. Tous ces facteurs s’ajoutaient pour imposer en Occident une mentalité de « gouvernant », si l’on peut ainsi parler. Xénophon, Columelle, Pline expliquent comment le maître doit planifier, commander avec précision le travail de l’esclave.

Je me permets de citer ici la conclusion d’un article sur la science chinoise, écrite en collaboration avec J. Needham :

« Des éléments qui auraient pu (en Chine) donner naissance à un développement analogue à celui de la science grecque se trouvaient dans les ouvrages de l’École politique de Mo ti… Nous avons vu que cette école fleurissait en Chine à l’époque des Royaumes combattants, époque où il y avait en Chine de nombreux petits États en guerre les uns avec les autres ; les États les plus importants étaient, soit ceux de l’ouest où dominaient l’élevage, soit ceux de l’est où dominaient la navigation… On avait donc une situation assez analogue à celle de la Méditerranée européenne et particulièrement de la Grèce. On explique parfois les caractéristiques de la pensée et de la science de la Grèce antique par l’importance de l’élevage (relation : pasteur-brebis), de la navigation (relation : timonier-rameur), de la piraterie et de la guerre et par le développement de l’esclavage qui en résulte (relation : maître-esclave). Il en résulte une vision dualiste du monde (relation : esprit-matière, divinité­ univers) et la possibilité pour l’esprit humain de déduire a priori les lois auxquelles doit obéir le monde.
Mais en fait, l’unité géographique de la Chine, son isolement des autres régions civilisées l’ont bientôt amenée à une unité politique ; et le milieu géographique de l’Asie Orientale, si différent des régions méditerranéennes, par son caractère massif et l’importance économique de l’agriculture par rapport à l’élevage et à la navigation, a orienté la société chinoise dans une autre direction. Le triomphe pratique des sociologues confucéens dans le gouvernement de l’État, le succès des bio-psychologues taoïstes dans les efforts individuels pour une bonne santé et une longue vie ont supplanté butes les autres écoles. Avec la doctrine de Mo ti ont disparu les embryons de sciences déductives qui rappelaient ce qui est né en Occident.
En effet, pour un Taoïste ou un Confucéen, il n’y a pas à définir a priori les termes, ceux-ci suggèrent une réalité objective dont on a une connaissance a posteriori : les relations ne sont jamais à un seul sens mais toujours réciproques ; et enfin il faut se garder de l’acte artificiel.
Ce point de vue fait donc dominer, en mathématiques, l’algèbre sur la géométrie ; en physique, les actions à distance comme le magnétisme ou les résonances acoustiques sur les actions de choc de la mécanique ; en
médecine, l’action à distance des piqûres et des pointes de feu (acupuncture, moxa) sur l’action directe de la chirurgie. Enfin, en sociologie, les sages et les saints n’agissent que par leurs exemples et leurs suggestions au lieu d’être des chefs qui conduisent et légifèrent » [13].

Un bon exemple de la façon dont les Chinois entendaient le gouvernement se trouve dans la hiérarchie des devises qui servaient à noter les fonctionnaires sous les T’ang, au VIIe siècle de notre ère [14] :

Pour les commissaires impériaux de chaque catégorie, trois devises exprimaient les trois notes possibles :

1ere catégorie note supérieure ; il a laissé diminuer le nombre des soldats.
note moyenne : la nourriture est suffisante.
note inférieure : il a acquis des mérites en combattant sur les frontières.
2e catégorie note supérieure : les moissons sont abondantes.
note moyenne : il a rarement recours aux châtiments.
note inférieure : il sait répartir les impôts.
3e catégorie note supérieure : il procure la tranquillité au peuple.
note moyenne : il corrige les gens pervers.
note inférieure : il reconnait la vérité des accusations.
4 e catégorie note supérieure : il n’y a pas de sujet d’inquiétude.
note moyenne : il est intègre et laborieux.
note inférieure : il gouverne avec succès.
5e catégorie note supérieure : il a fait des projets.
note moyenne : il réussit les affaires.
note inférieure : il sait réparer et construire.

Il suffit de réunir les notes inférieures :

« Il a acquis des mérites en combattant sur les frontières ; il sait répartir les impôts ; il reconnaît la vérité des accusations ; il gouverne avec succès ; il sait réparer et construire »,

pour avoir la description d’un chef idéal selon la norme occidentale.

Réunissons les notes supérieures :

« Il a laissé diminuer le nombre des soldats ; les moissons sont abon­ dantes ; il procure la tranquillité au peuple ; il n’y a pas de sujet d’inquié­ tude ; il fait des projets. »

On partage alors l’étonnement du traducteur :

« Si l’on peut se permettre un rapprochement avec l’époque contemporaine, il est permis de penser que dans un millier d’années, les historiens se demanderont comment purent fonctionner le régime parlementaire ou l’économie libérale, vantés par les contemporains. Ces historiens pourront montrer que le parlementarisme rendait trop difficile la tâche du gouvernement et que le libéralisme économique ne put jamais être appliqué intégralement, mais ils devront reconnaître que ces systèmes correspondirent aux besoins de l’époque et :firent la grandeur du XIXe siècle. Il en fut probablement de même au VIIe siècle en Chine » [15].

La situation maritime du Japon lui a permis de se distinguer notablement . de la Chine sur ce point et d’être, si l’on peut dire, relativement préadapté aux institutions et aux modes de production occidentaux.

Le parc zoologique

Le comportement du jardinier envers l’animal est modelé sur son comportement envers les autres hommes. Dans le Traité d’agriculture (Nong chou) on peut lire :

« Le bœuf est une bête qui a même souffle et même sang que l’homme, même nature et sentiments, on se règle sur sa faim et son rassasiement peur s’accorder à ses sentiments. »

Et remarquons ce qui est dit des moutons :

« Pour mener paître les moutons il faut des vieillards, parce que les vieillards sont accommodants et obéissants. Si l’on emploie des excités ou des enfants, on s’expose à voir ses moutons battus. Ou bien ils ne regardent pas et vont s’amuser et alors les chiens et les loups font du dégât… Il faut construire la bergerie près de la maison parce que les moutons ont un caractère doux et timide et ne savent pas se défendre » [16].

Tout ceci rappelle le comportement des Mélanésiens de Nouvelle-Calédonie, qui n’avaient jamais vu de chien. En 1845, les missionnaires, pour se débarrasser de l’ « importunité » des indigènes, firent venir, par la corvette Le Rhin, une troupe de chiens [17]. Le chien le plus entreprenant pour courir sus aux indigènes et leur mordre les mollets fut nommé Rhin. Or, un jour, nous raconte un capitaine naufragé qui séjourna plusieurs mois à Balade chez les missionnaires, un chef des environs arriva en ambassadeur, avec l’étoffe blanche (écorce battue de Broussonetia) sur le bras, demandant une audience au « chef des chiens », c’est-à-dire à Rhin, pour faire la paix et instituer de bons rapports avec les chiens. On le conduisit à Rhin, mais la paix ne fut sans doute pas conclue puisque l’année suivante, la mission fut détruite et celui qui excitait le plus les chiens contre les indigènes, le frère lai Blaise Marmoiton, fut tué ainsi que Rhin [18].

Dans les plaines de l’Inde, intermédiaires entre les zones de mousson et d’Extrême-Orient et les steppes occidentales, il s’est formé un type de société qui n’est plus le jardin ni la bergerie, mais le parc zoologique. Dans ces premiers temps de l’agriculture et de la domestication, à une époque où le lait de la vache garde toute sa valeur affective, ainsi qu’en témoigne l’adoption par le lait humain dans de nombreuses sociétés, le contact, entre populations dont le genre de vie et la mentalité diffèrent, se traduit par la constitution d’une société à castes. Ces groupes humains différents se considèrent comme des espèces zoologiques distinctes, et il n’y a plus entre eux d’alliance matrimoniale possible. Les bovins forment une caste infiniment plus respectable que bien des castes humaines. Les échanges de services entre castes maintiennent le lien social, mais il n’est pas plus étonnant de trouver une caste de voleurs chez les hommes que des rats parmi les quadrupèdes, des pies parmi les oiseaux et des mauvaises herbes parmi les plantes. Il faut maintenir ce qu’un naturaliste appellerait l’équilibre écologique.

On comprend dès lors le texte de la Loi de Manou : le berger est devenu le gardien du parc zoologique, toute rupture des barrières serait catastrophique, il doit toujours avoir sa trique à la main [19].

Conclusion

Au terme de cet article qui est bien plus un « essai » qu’un véritable article scientifique, j’ai voulu montrer que l’ethnozoologie ou l’ethnobotanique ne sont pas des disciplines annexes ou secondaires en ethnologie, mais permettent au contraire de poser des problèmes essentiels.

Les rapports de l’homme avec la nature sont infiniment plus importants que la forme de son crâne ou la couleur de sa peau pour expliquer son comportement et l’histoire sociale qu’il traduit.

La vie quotidienne des époques passées doit être restituée pour comprendre l’actualité, même dans les domaines les plus abstraits. Est-il absurde de se demander si les dieux qui commandent, les morales qui ordonnent, les philosophies qui transcendent n’auraient pas quelque chose à voir avec le mouton, par l’intermédiaire d’une prédilection pour les modes de production esclavagiste et capitaliste, et si les morales qui expliquent et les philosophies de l’immanence n’auraient pas quelque chose à voir avec l’igname, le taro et le riz, par l’intermédiaire des modes de production de l’antiquité asiatique et du féodalisme bureaucratique.


[1Gordon Childe, What happened in history, chap. 3 (Penguin books, pelican A 108), traduit sous le titre : Le Mouvement de l’histoire (Arthaud, 1961, p. 49). Voir aussi Robert J. Brainwood, The agricultural revolution, tiré à part de Scientific Americ, sept. 1960, distribué par Current Anthropology. Mais il s’agit dans ces textes de l’agriculture à céréales et non pas de celle à tubercule ; je dois donc renvoyer pour cette dernière à L’Homme et les plantes cultivées, Paris, 1943, pp. 88, 134, 140.

[2Maurice Leenhardt, Notes d’ethnologie néocalédonienne, 1930, pp. 114-134 et Jacques Barrau, L’agriculture vivrière autochtone de la Nouvelle-Calédonie, Nouméa, 1956, pp. 34-72.

[3On nous objectera l’existence du riz de montagne semé sur un sol non préparé après brûlis de la forêt, actuellement céréale de base des proto-Indochinois. Ce serait une erreur à mon avis de voir dans la culture du riz de montagne un stade agricole plus ancien que celle du riz irrigué. Le riz sauvage est une plante aquatique, il est probable qu’elle apparut d’abord comme mauvaise herbe des fossés à taro, puis constitua ensuite une culture irriguée autonome avant d’engendrer des variétés capables de résister à la non-irrigation. Condohinas rapporte que, chez les Mnong, les « hommes sacrés » plantent des ignames dans le futur rây avant de commencer le défrichement. (Nous avons mangé la forêt, p. 375.) Le riz de montagne, partout où il est connu, a remplacé l’igname, car il demande moins de travail.

[4Pour le riz irrigué, cf. note précédente.

[5Jacques Gernet, « Comportements en Chine archaïque », Annales, 1952, 1, pp. 31-38.

[6Owen Lattimore, « La civilisation mère de barbarie ? », Annales, 1962, 1, p. 105.

[7Joseph Needham, Science and civilisation in China, vol. 2, pp. 543-583.

[8Traduction de Séraphin Couvreur, S. J. (rééd., Les quatre livres, Humanité d’Extrême-Orient, 1949, p. 44 ; une traduction moins bonne de G. Fautrier, Les livres sacrés de l’Orient, 1860, p. 168.

[9Trad. S. Couvreur, id., pp. 364-365, trad. G. Pauthier, id., p. 234.

[10Trac. S. Couvreur, id., pp. 568-570 ; trad. G. Pauthier, id., p. 282. Autres comparaisons :
« Le sage enseigne de cinq manières différentes ; il est des hommes sur lesquels il agit comme une pluie bienfaisante ;… » Trad. Couvreur, p. 627 ; G. Pauthier, p. 297.
« Il n’est pas étonnant que le roi manque de sagesse. La plante qui croît le plus facilement du monde, ne se développera jamais si elle est exposée un jour au soleil, et dix jours au froid. J’ai rarement visité le roi. Dès que j’étais loin de sa présence des flatteurs allaient refroidir l’ardeur de ses bons sentiments… » Trad. Couvreur, p. 570 ; G. Pauthier, p. 282.

[11Trad.. Barthélemy De Saint-Hilaire, Morale à Nicomaque, VIII, II.

[12Trad. Louis Renou, L’Inde classique, Payot, 1947, p. 436 ; une autre trad. par A. Loiseleur-Delongchamps, se trouve dans Les livres sacrés de l’Orient, déjà cité, p. 392.

[13La science antique et médiévale (Histoire générale des Sciences sous la direction de René Taton), 1957, p. 200, voir aussi pp. 185-196, et 487-489.

[14Traité des fonctionnaires et traité de l’armée, traduits de la Nouvelle histoire des T’ang, par Robert Des Rotours, Leide, 1948, t. II, p. 665 (Bibl. de l’Institut des Hautes Études Chinoises, 6) .

[15id., t. I, p. LXXI.

[16Trad. Jacques Gernet, dans une correspondance échangée en 1950.

[17François Leconte, Mémoires pittoresques d’un officier de marine, Brest, 1851., vol. 2, p. 562.

[18Jules Garnier, La Nouvelle-Calédonie (Côte Orientale), 2e éd., Plon, 1901, p. 266, voir aussi : Victor Courant, Le martyr de la Nouvelle-Calédonie, Blaise Marmoiton, frère coadjuteur de la Société de Marie, Vitte, 1931.

[19Le mot de la loi de Manou, traduit par « châtiment » – danda – signifie au sens propre : bâton, canne, jonc, gourdin… Dict. Sanskrit-français par N. Stchoupak, L. Nitti, et L. Renou, Paris, 1932.


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