Université : le vide anthropologique

« Vous me prenez pour une Occidentale. Ce n’est pas un bon départ. »
vendredi 3 septembre 2021
par  LieuxCommuns

Échange mail avec une enseignante-« chercheuse » du CNRS.
Sa prise de contact initiale s’effectue le lendemain de la mise en ligne et de l’intense circulation de notre Cartographie de la galaxie des Frères Musulmans en France et s’adresse à « Salma », dont l’interview (L’islamisme d’État En Marche… ) est donné comme premier lien de la page en question. La « chercheuse », spécialiste du sujet, était appelée, quelques temps plus tard, à être consultée officiellement sur la question de l’entrisme musulman…

Les liens en plein texte ont été rajoutés.


Envoyé : 18 février 2020
De : AC
À : Lieux Communs
Objet : contacter Salma

Bonjour,

Je suis AC, Chargée de recherche CNRS.

Je voudrais prendre contact avec « Salma ».

Merci

AC

Dr AC
Senior research fellow - Chargée de recherche (HDR) CNRS
Page : www.ime&myac.eu

Envoyé : 19 février 2020
De : Salma
À : AC
Objet : Re : contacter Salma

Bonjour Madame,

Je suis Salma (…). Vous pouvez me contacter sur ce mail directement.

Je vous ai envoyé récemment un courriel [sans réponse] à propos d’un autre travail consacré à l’analyse des menaces adressées à Zineb El Rhazoui (…). Je vous transmets de nouveau ce document en cours de travail (ne pas diffuser donc) au cas où ce courriel ne vous soit pas parvenu, c’est en pièce jointe. C’est un texte un peu long, mais à l’occasion votre avis d’anthropologue serait le bienvenu.

Au plaisir.

Salma

Envoyé : 19 février 2020
De : AC
À : Salma
Objet : Re : Re : contacter Salma

À première lecture, je dirais que le thème Zineb est excellent.

Car il concentre tous les fantasmes, croyances, illusions du miroir Islam/Occident. La confusion culture, religion, eth­nie, les dénis et dénigrements, le complotisme, le statut de la femme, le rapport au monde des jinns, l’enfer et le paradis. Tout cela est remarquablement déplié à partir de la figure imaginaire de Zineb.

Il me semble que pour éviter tout écueil, et être plus persuasive, vous devriez absolument éviter de rentrer dans le mi­roir que vous décrivez. Par exemple chaque fois vous demander si quand vous utilisez ’islam’ c’est bien de cela dont vous voulez parler (islamisme, islam politique, tradition, religion). Pour le mot ’occident’ ou ’occidental’ c’est encore pire. C’est simple j’interdis à mes étudiants de l’utiliser. Du coup ils sont obligés de réfléchir à ce qu’ils mettent dedans et cela donne de très bons résultats, beaucoup plus précis. Quand vous écrivez ’un sujet de culture occidentale’, je n’ai aucune idée de ce dont vous parlez. Une phrase comme celle-ci pose problème, un islamiste pourrait très bien la re­prendre à son compte. ’Cet enfermement musulman dans sa malédiction originelle, l’occidental ne veut généralement pas le voir et, pétri de culpabilité narcissique, pour reprendre les termes de D. Sibony, prend la faute sur lui : si l’is­lam pose tant de problème, c’est de la faute à l’Occident, sa supériorité, son racisme, son histoire, sa colonisation, etc.

Si vous pouviez reprendre cette réflexion chaque fois que vous écrivez islam et occident, cela vous obligerait à être précise et cela renforcerait votre position.

Bon je n’aime pas trop m’adresser à un pseudo. Mais j’espère que cela vous sera utile.

Bien cordialement,

AC

Envoyé : 23 février 2020
De :Salma
À : AC
Objet : Re : Re : Re : contacter Salma

Bonjour Madame,

Merci de votre réponse.

J’avoue avoir du mal à saisir si votre appel à la précision des termes contient plus qu’un simple souci lexicologique.

Ainsi, vous me dites : ’Quand vous écrivez ’un sujet de culture occidentale’, je n’ai aucune idée de ce dont vous par­lez.
Cette réflexion est, typiquement, celle d’un ’sujet de culture occidentale’. Nulle part dans le monde l’individu s’est cru incarner à ce point l’universel abstrait, à s’imaginer n’être conditionné par rien, ni son type familial, ni son orientation éducative, ni les institutions qui l’ont formé, ni la culture qui le constitue, ni l’histoire dont il est le dépositaire, etc. À l’inverse, les individus typiques des autres cultures en ont une conscience hypertrophiée, au point de la naturaliser selon des modalités à chaque fois propres (religion, ethnies, races, etc). S’il y a relation en miroir, elle est donc, très précisé­ment, là : dans l’impossibilité qui semble générale à penser les déterminations anthropologiques simultanément à la possibilité de s’en émanciper. C’est ce qui pro quo fondamental qui nourrit la guerre qui court.

Pour aller plus loin :

Il me semble cependant qu’il y a, au fond, une opposition fondamentale, qu’on pourrait dire méthodologique mais qui est plutôt d’ordre philosophique, entre nos deux approches.

Vous semblez refuser radicalement le dualisme Islam / Occident, jusqu’ à interdire l’emploi de ce dernier terme à vos étudiants. Je comprends parfaitement le rejet préliminaire de cette grille idéologique. Cela permet, et c’est sans doute l’intérêt de votre travail, de mettre en avant les constructions in situ des identités et des intérêts hors de toute matrice culturelle pré-conçue – c’était l’approche radicale de l’ethno-méthodologie des années 60 – donc de dégager les mobiles ’réels’ des acteurs sociaux. C’est ainsi que vous dégagez pertinemment les conjonctions d’intérêts financiers et poli­tiques dans l’entreprise du Halal, qui est en réalité une re-construction de la tradition (ce que n’importe quel maghrébin de plus de 40 ans a pu constater).

Mais cette approche non-déterministe, il semblerait que vous ne puissiez la mener qu’en déniant tout déterminisme culturel, anthropologique, civilisationnel. Tout du côté de l’instituant, l’instituté n’existerait plus, ou comme cadre neutre, décor environnant, contexte anecdotique ou folklorique. En d’autre termes : postuler la liberté d’agir ne pourrait se faire qu’en s’aveuglant sur ce qui entrave cette liberté ou plus exactement : la conditionne. Contradiction dans les termes ?

Vous me citez un extrait de mon texte : ’Cet enfermement musulman dans sa malédiction originelle, l’occidental ne veut généralement pas le voir et, pétri de culpabilité narcissique, pour reprendre les termes de D. Sibony, prend la faute sur lui : si l’islam pose tant de problème, c’est de la faute à l’Occident, sa supériorité, son racisme, son histoire, sa colonisation, etc. ’ Et vous le commentez : « Une phrase comme celle-ci pose problème, un islamiste pourrait très bien la reprendre à son compte. »

Vous me déconseillez donc l’emploi des termes islam et occident. Fort bien s’il s’agit de les complexifier en les décli­nant mais, à tous point de vue, et d’abord de celui d’une maghrébine d’origine musulmane descendante d’immigrés en France et formant un couple mixte, rien n’est seulement pensable sans cette opposition, la refouler revient à refuser toutes possibilités d’émancipation réelles et assumées et revient pareillement à refuser l’altérité – ne serait-ce que parce que cette opposition est revendiquée haut et fort par une des parties sur un mode victimaire et déniée par l’autre pour nourrir son narcissisme.

C’était le sens de l’extrait que vous citez où D. Sibony évoque ce renvoi mutuel, et que complète la phrase qui suit que vous avez omis. C’est très précisément ce que dit, dans mon texte, la phrase qui suit immédiatement : ’À cette posture néo-chrétienne s’emboîte providentiellement une sorte de complotisme victimaire musulman, dont il sera question plus loin, et une spirale infernale se forme dont l’islamo-gauchisme forme la pointe la plus avancée.’

À l’occidental qui croit n’être de nulle part et de partout, s’imagine auto-construit, maître de lui-même et fantasmatique­ment à l’origine de tout correspond le musulman qui se confond avec son origine qu’il considère comme seule conce­vable et dont les échecs ne sauraient être imputés qu’à d’autres. Dialogue de demi-sourds où le conformiste qui s’ignore rejoint l’individu qui refuse de se considérer tel, les deux se renvoyant à juste titre leurs insuffisances réciproque en s’aveuglant sur les leurs propres.

Autrement dit : l’un se croit intrinsèquement libre, l’autre se croit intégralement déterminé. Impasse philosophique comme méthodologique pour l’anthropologie, impasse politique, surtout, qui mène droit à l’affrontement puisque c’est bien le narcissisme de chacun que l’autre congédie en acte.

Enfin, comme nous l’écrivions à un contradicteur il y a dix ans de cela : « Les autres cultures ne sont alors que des reproductions de la sienne propre, avec quelques variantes locales : les Tunisiens sont des Français qui parlent l’arabe et mangent du couscous… Notre position lui est intolérable car elle considère pleinement la différence. »

La confusion occidentale

Bien à vous.

Salma...

Envoyé : 23 février 2020
De : AC
À : Salma
Objet : Re : Re : Re : Re : contacter Salma

Bonjour,

Merci de votre message.

Dire que je suis un sujet ’occidental’ parce que précisément je ne pense pas l’être est une affirmation irréfutable donc non valide. Cela marche très bien aussi si je remplace occidental par ’kangourou’.

Si j’interdis le terme, c’est pour mettre à l’épreuve mes étudiants, les pousser à aller au-delà de cette catégorie, à ne pas se satisfaire de mots. A voir que cela peut n’être qu’un artefact méthodologique pour que leur démonstration tienne la route. Quand ils se prêtent à l’exercice, d’autres démonstrations se font jour, plus simples, plus empiriques, originales et beaucoup plus profondes.

C’est leur regard singulier. Ils peuvent évidemment utiliser cette catégorie s’ils le veulent, à condition qu’ils précisent comment ils utilisent ce terme. Je ne suis pas chef de tribu.

L’occident n’est pas une culture quoi que vous en disiez. Je me suis parfois sentie plus proche d’un algérien que d’un ja­ponais ou même d’un britannique. Pour autant je sais d’où je viens, où je suis née, comment mes parents eux-mêmes ont été construits par leurs cultures (diverses). Je suis assignée occidentale par vous (par exemple), mais cela ne me gêne pas car je sais être irréductible à cette catégorie.

Je peux imaginer que quelqu’un soit tellement identifiée à une catégorie qu’il croit que chacun en soit prisonnier. Pour moi il n’y a aucune détermination anthropologique qui soit indépassable. Le job d’anthropologue doit être modeste : rien n’est jamais réductible à la seule culture.

Et, à titre personnel, donc hors de tout académisme, je pense que le sens de la vie, c’est précisément de s’affranchir de tous les déterminants culturels, sociaux, historiques – et nous en avons tous – qui nous entravent.

Au fond, nous sommes des êtres libres, totalement libres, si nous le voulons et le bonheur vient de le comprendre vrai­ment. Je suis un peu spinoziste, si la recherche donne de la joie, c’est que l’on touche le véritable.

Bien amicalement,

AC

Envoyé : 23 février 2020
De : AC
À : Salma
Objet : Re : Re : Re : Re : contacter Salma

Écoutez ça : n’est-ce pas un mélange d’Algérie et de Portugal... ?

occidental / oriental, on s’en fiche non ?

https://www.facebook.com/AmelZen/videos/3102854496605888/

Bonne soirée

AC

Envoyé : 25 février 2020
De : Salma
À : AC
Objet : Re : Re : Re : Re : Re : contacter Salma

Bonjour Madame,

Je vous remercie pour la découverte de ce duo que je ne connaissais pas, la voix de la chanteuse et la mélodie qui l’accom­pagne sont très jolies.

Je lis vos propos attentivement mais j’avoue ne toujours pas comprendre votre point de vue.

Dire que le ’sujet occidental’ est le seul à se nier comme issu d’une matrice culturelle / identitaire déterminée n’est en rien irréfutable : c’est une thèse avancée et discutée depuis près d’un demi-siècle par des dizaines d’observateurs, qu’elle ait été appelée ’insignifiance’, ’crise des processus identificatoires’, ’vide culturel’, ’confusion identitaire’, ’insécurité culturelle’, etc. Phénomènes que l’on peut déplorer comme effondrement civilisationnel ou célébrer comme fin de l’his­toire, mais qu’on aurait tort de croire épars et qui s’observent facilement au contact de populations non-occidentales (ou non-occidentalisées) qui s’auto-définissent clairement, elles, avec leurs propres termes. Mon travail sur Zineb en est une des nombreuses illustrations.

Je ne veux pas enfoncer le clou, mais l’idée que, comme vous m’écrivez ’le sens de la vie, c’est précisément de s’af­franchir de tous les déterminants culturels, sociaux, historiques – et nous en avons tous – qui nous entravent.’ ne me semble pas issue des cultures koï, achuar, yanomami, kazak, chinoise ou aborigène, nonobstant leurs magnifiques kan­gourous.

J’attends toujours un tel appel dans la civilisation arabo-musulmane, que je prétends connaître quelque peu : voilà donc qui me semble à charge de réfutation.

J’ai donc du mal à cerner votre point de vue et la relecture de vos mails ne m’éclaircissent pas.

  • Peut-être reprochez-vous à la notion d’’Occident’ d’être trop floue (car recoupant les notions de chrétienté, de moder­nité, de société industrielle ou de consommation, de capitalisme, d’héritage gréco-romain, d’Europe, de système techni­cien, etc). D’où la précision exigée de vos étudiants, qui peuvent y avoir recours si son emploi et heureux. Dans ce cas, la discussion renvoie à de simples questions de terminologie, qui se posent rigoureusement pour n’importe quel autre terme.
  • Ou alors la congédiez-vous purement et simplement (c’était plutôt le ton de votre premier mail), la jugeant comme non pertinente d’un point de vue anthropologique. Position paradoxale de ce point de vue, qui n’a existé qu’en Occident, précisément (vous me citerez sans doute Ibn Khladoun, sans postérité, mais les travaux d’anthropologues préfèrent étrangement se réclamer de Levi-Strauss, Mauss, Evans-Pritchard ou Kardiner). D’où l’alternative : il existe une telle entité mais on lui préfère (et pourquoi ?) d’autre vocables / cet ensemble n’existe pas. Il faut alors soumettre cette der­nière proposition à toutes les cultures du monde bousculées depuis trois siècles et écouter la leçon.
  • Autre possibilité : l’Occident existe mais n’est pas une culture. Le concept est utilisable en géopolitique, en histoire, en sociologie, en ethno-psychiatrie, en philosophie, mais pas en anthropologie/ethnologie. Autrement dit : les sociétés dif­fèrent grandement mais il serait impossible de repérer dans les humains qui les composent des traits culturels com­muns. Option difficilement tenable, à mon avis, qui ferait l’impasse sur la formation psycho-sociale de l’individu autant que sur toutes les notions d’habitus, de type anthropologique, de personnalité de base, etc. donc revient à balancer sans phrases un pan entier du corpus anthropologique.
  • Peut-être, enfin, pensez-vous que reconnaître une culture occidentale reviendrait à s’y trouver prisonnier. Pour en res­ter au plan psycho-sociologique, ce serait là reconduire l’opposition naïve et pré-hégelienne (ou plutôt pré-kantienne) entre déterminisme et liberté, le premier n’étant qu’auto-aliénation du sujet dépourvu de comportement pré-donné, la seconde prise de conscience de la première et élaboration, autant que faire se peut, d’une conduite autonome. La liberté n’a jamais été et ne sera jamais déni de ses multiples déterminations (psychologiques, familiales, sociales, etc), sinon pour les publicitaires et les cultures non-occidentales, précisément.
  • Dernière possibilité que j’entrevoie, surtout à la fin de votre dernier mail : toute culture s’opposerait au libre-arbitre, celui-ci ne pouvant s’exercer que chez des atomes humains évoluant dans l’intersection éthérée de non-cultures, s’expri­mant dans un non-langage provenant d’une psyché jamais socialisée, maniant des idées désincarnées toujours déjà-là et toujours déjà déliées. En ce cas l’anthropologie se réduirait à l’étude d’idiosyncrasies mystérieusement héritées et de pures volontés ex et cum nihilo s’entrechoquant dans l’espace vide d’un cosmos transparent à lui-même…

Pour finir, je ne peux que souscrire à votre spinozisme, germe d’un Occident qu’un A. Meddeb (auteur de « La maladie de l’islam ») se désolait de n’avoir précisément jamais vu éclore dans l’histoire arabo-musulmane.

Bien sincèrement.

Salma.

Envoyé : 25 février 2020
De : AC
À : Salma
Objet : Re : Re : Re : Re : Re : Re : contacter Salma

Bonsoir, mes réponses dans votre texte.

Je lis vos propos attentivement mais j’avoue ne toujours pas comprendre votre point de vue.
Dire que le ’sujet occidental’ est le seul à se nier comme issu d’une matrice culturelle / identitaire déterminée n’est en rien irréfutable : c’est une thèse avancée et discutée depuis près d’un demi-siècle par des dizaines d’observateurs, qu’elle ait été appelée ’insignifiance’, ’crise des processus identificatoires’, ’vide culturel’, ’confusion identitaire’, ’insécurité culturelle’, etc. Phénomènes que l’on peut déplorer comme effondrement civilisationnel ou célébrer comme fin de l’histoire, mais qu’on aurait tort de croire épars et qui s’observent facilement au contact de populations non-oc­cidentales (ou non-occidentalisées) qui s’auto-définissent clairement, elles, avec leurs propres termes. Mon travail sur Zineb en est une des nombreuses illustrations.
Je ne veux pas enfoncer le clou, mais l’idée que, comme vous m’écrivez ’le sens de la vie, c’est précisément de s’affran­chir de tous les déterminants culturels, sociaux, historiques - et nous en avons tous -qui nous entravent.’ ne me semble pas issue des cultures koï, achuar, yanomami, kazak, chinoise ou aborigène, nonobstant leurs magnifiques kangou­rous.

C’est une idée qui pourrait être partagée par des personnes appartenant à ce que l’on appelle des cultures bouddhistes, chrétiennes, ou de tout autre patrimoine culturel ou religieux y compris les cultures que vous citez et que je ne connais pas.

Il est plusieurs manières d’être dans une culture. Si elle est déterminante, la culture n’enferme pas dans le déterminisme comme le fait un totalitarisme.

J’attends toujours un tel appel dans la civilisation arabo-musulmane, que je prétends connaître quelque peu : voilà donc qui me semble à charge de réfutation.

À présent vous parlez de civilisation. Et vous dites connaitre la civilisation a-m. Mais c’est juste impossible.

Vous ne pouvez être qu’une modalité de la culture ou la civilisation, et donc pas la culture ou la civilisation, ou sa moyenne. Vous oubliez votre liberté.

Il est vrai que le monde arabo-musulman (au sens géopolitique) fait face à une épidémie : l’islamisme qui fait croire à chacun qu’il est porteur d’une arabo-islamité et qui ne laisse pas d’autre choix que d’en être ou de ne pas en être.

Mais cela n’est ni une civilisation ni une culture : c’est un système totalitaire. Si vous avez été marqué par ce système dès votre enfance alors il y a des chances que vous considériez les civilisations comme des systèmes.

J’ai donc du mal à cerner votre point de vue et la relecture de vos mails ne m’éclaircissent pas.

  • Peut-être reprochez-vous à la notion d’’Occident’ d’être trop floue (car recoupant les notions de chrétienté, de mo­dernité, de société industrielle ou de consommation, de capitalisme, d’héritage gréco-romain, d’Europe, de système technicien, etc). D’où la précision exigée de vos étudiants, qui peuvent y avoir recours si son emploi et heureux. Dans ce cas, la discussion renvoie à de simples questions de terminologie, qui se posent rigoureusement pour n’importe quel autre terme.

Je ne lui reproche rien. Simplement par rapport à ce que je travaille, cette catégorie ne m’est d’aucune utilité, bien au contraire elle empêche de saisir les enjeux qui ont besoin pour être analysés d’être déconstruits. Exemple du marché ha­lal : le halal (marchand) est fondé sur l’opposition islam / occident (côté occidental), ou musulman / infidèle (côté mu­sulman). Tant qu’on travaille avec ces catégories on ne voit pas ce qui se passe, comment a été construit la norme et le marché. Tous les académiques que j’ai connus qui sont restés à ces catégories ont fini par travailler pour le marché halal (et non pas comme moi sur le marché). Amusant non ?

- Ou alors la congédiez-vous purement et simplement (c’était plutôt le ton de votre premier mail), la jugeant comme non pertinente d’un point de vue anthropologique. Position paradoxale de ce point de vue, qui n’a existé qu’en Occi­dent, précisément (vous me citerez sans doute Ibn Khladoun, sans postérité, mais les travaux d’anthropologues pré­fèrent étrangement se réclamer de Levi-Strauss, Mauss, Evans-Pritchard ou Kardiner). D’où l’alternative : il existe une telle entité mais on lui préfère (et pourquoi ?) d’autre vocables ; cet ensemble n’existe pas. Il faut alors soumettre cette dernière proposition à toutes les cultures du monde bousculées depuis trois siècles et écouter la leçon.

Je ne congédie rien. Je ne m’en occupe pas. Ce n’est pas mon sujet. Ce point de vue obscurcit la connaissance.

- Autre possibilité : l’Occident existe mais n’est pas une culture. Le concept est utilisable en géopolitique, en histoire, en sociologie, en ethno-psychiatrie, en philosophie, mais pas en anthropologie/ethnologie. Autrement dit : les sociétés diffèrent grandement mais il serait impossible de repérer dans les humains qui les com­posent des traits culturels communs. Option difficilement tenable, à mon avis, qui ferait l’impasse sur la formation psy­cho-sociale de l’individu autant que sur toutes les notions d’habitus, de type anthropologique, de personnalité de base, etc. donc revient à balancer sans phrases un pan entier du corpus anthropologique.

L’Orientalisme intéressait les orientalistes. Plus personne ne revendiquerait d’être orientaliste. Il ne faut pas faire avec l’Occident la même erreur qu’on a fait avec l’Orient. C’est quoi l’Orient ? Rien d’autre que le point de mire des orienta­listes.

Je pense que Georges Corm a dit des choses intéressantes sur cette opposition entre Occident et l’islam. Lui a dit des choses justes car il a fait de la relation son objet d’étude. Il n’a ’cru’ ni à l’un ni à l’autre.

- Peut-être, enfin, pensez-vous que reconnaître une culture occidentale reviendrait à s’y trouver prisonnier. Pour en rester au plan psycho-sociologique, ce serait là reconduire l’opposition naïve et pré-hégelienne (ou plutôt pré-kan­tienne) entre déterminisme et liberté,le premier n’étant qu’auto-aliénation du sujet dépourvu de comportement pré-donné, la seconde prise de conscience de la première et élaboration, autant que faire se peut, d’une conduite auto­nome. La liberté n’a jamais été et ne sera jamais déni de ses multiples déterminations (psychologiques, familiales, sociales, etc), sinon pour les pu­blicitaires et les cultures non-occidentales, précisément.

Je pense que vous vous enfermez dans une boucle logique. Vous n’arrivez pas à poser l’hypothèse que je ne puisse pas parler d’un point de vue occidental, il vous faut absolument situer ma pensée pour la comprendre. Moi je vous dis : comprenez-moi d’abord dans ce que je dis, et vous verrez après si vous avez besoin de me situer pour me comprendre.

Ce que vous me dites me fait penser aux études post coloniales et indigénistes qui ne peuvent plus écouter, com­prendre, penser quelqu’un sans le situer dans la zone indigène / non indigène ; occidental / non occidental.

Les études de genre ont affirmé ça : ’vous parlez ainsi parce que vous êtes femmes’.

Et moi je leur réponds (excusez-moi) je vous emmerde, au féminin comme au masculin, cela ne change rien.

- Dernière possibilité que j’entrevoie, surtout à la fin de votre dernier mail : toute culture s’opposerait au libre-arbitre, celui-ci ne pouvant s’exercer que chez des atomes humains évoluant dans l’intersection éthérée de non-cultures, s’ex­primant dans un non-langage provenant d’une psyché jamais socialisée, maniant des idées désincarnées toujours déjà-là et toujours déjà déliées. En ce cas l’anthropologie se réduirait à l’étude d’idiosyncrasies mystérieusement héritées et de pures volontés ex et cum nihilo s’entrechoquant dans l’espace vide d’un cosmos transparent à lui-même…

Je n’ai rien compris et cela me donne la migraine. La science, la connaissance c’est ce qui illumine, c’est la simplicité, la force et le génie. Et toute l’humanité peut ressentir cela. Dites à ceux qui vous forment à l’université ou ailleurs, ce que vous avez dans le cœur. avec l’aide de votre tête. Elle est là, la connaissance.

Pour finir, je ne peux que souscrire à votre spinozisme, germe d’un Occident qu’un A. Meddeb (auteur de « La maladie de l’islam ») se désolait de n’avoir jamais vu éclore dans l’histoire arabo-musulmane.

Bonne soirée à vous,

AC

Envoyé : 1 mars 2020
De : Salma
À : AC
Objet : Re : Re : Re : Re : Re : Re : Re : contacter Salma

Bonjour Madame,

Décidément, je ne parviens toujours pas à cerner vos positions malgré mes efforts.

J’ai l’impression que vous utilisez un argumentaire à géométrie variable.

Tantôt vous soutenez que le terme d’Occident ne recouvre rien (’C’est simple j’interdis à mes étudiants de l’utiliser’, ’L’occident n’est pas une culture’), tantôt qu’il s’agit d’une réalité mais qu’elle ne vous est d’aucune pertinence dans votre approche personnelle (’cette catégorie ne m’est d’aucune utilité’, ’Ce n’est pas mon sujet’, vos étudiants ’peuvent évidemment utiliser cette catégorie s’ils le veulent’), tantôt qu’une telle notion est néfaste et empêche de com­prendre le réel (’elle empêche de saisir les enjeux’, ’obscurcit la connaissance’). Mais ces trois positions sont inconci­liables : on ne peut pas affirmer simultanément qu’il n’y a pas de cendrier sur ce bureau, qu’il y a bien un cendrier mais qu’il ne sert qu’à certaines occasions et enfin que je dois m’en débarrasser car il est particulièrement nauséabond.

De la même manière, et plus largement, sur la notion de culture (occidentale ou non) : tantôt la culture ne serait qu’une illusion, il n’existerait réellement que la liberté individuelle (’Au fond, nous sommes des êtres libres, totalement libres’, ’rien n’est jamais réductible à la seule culture’, ’la culture n’enferme pas dans le déterminisme’, ’Je peux imaginer que quelqu’un soit tellement identifiée à une catégorie qu’il croit que chacun en soit prisonnier’, etc.), tantôt elle indui­rait effectivement un déterminisme mais il serait possible de s’en émanciper (’je sais d’où je viens, où je suis née, com­ment mes parents eux mêmes ont été construits par leurs cultures (diverses)’, ’le sens de la vie, c’est précisément de s’affranchir de tous les déterminants culturels, sociaux, historiques – et nous en avons tous qui nous entravent.’,etc.). Ici encore : on ne peut pas dire que n’importe quelle plante peut pousser dans ce jardin, et en même temps qu’il est pos­sible d’amender le sol, d’aménager l’ensoleillement et l’apport d’eau pour y cultiver certaines espèces qui n’y vivent pas spontanément.

Ne parvenant pas à comprendre votre point de vue, j’en suis réduite à continuer mes suppositions.

Votre argumentaire peu cohérent sonne un peu trop comme un ’tir de barrage’ censé protéger des positions affectives plus qu’intellectuelles. Il me semble donc relever plus d’un parti-pris idéologique bien plus que de conclusions d’un rai­sonnement, et votre référence à Georges Corm me semble alimenter cette hypothèse, puisque ses écrits visent essen­tiellement à conjurer son cauchemar d’une ’guerre des civilisations’. Le pari de ce point de vue, tellement répandu dans les classes aisées et oligarchiques, est qu’il suffirait de ’dépasser’ par, au fond, un peu de bonne volonté des camps en présence, les différences culturelles ramenées à des variations de folklore local qu’il faudrait ’déconstruire’ mais sur le­quel des esprits malfaisant se focaliseraient inexplicablement des deux côtés (les ’identitaires’ : soit ’l’extrême-droite’ d’un côté, les ’islamistes’ de l’autre).

Cette vision irénique et quelque peu infantile et infantilisante me semble non seulement fausse, mais constituer un des moteurs de cette course à la guerre dans laquelle nous sommes entraînés, par un effet de ’miroir’ que vous formuliez mais qui n’est pas du tout celui auquel vous pensez.

Vous dites, par exemple, que mes propos vous évoqueraient ceux des ’indigénistes qui ne peuvent plus écouter, com­prendre, penser quelqu’un sans le situer dans la zone indigène / non indigène ; occidental / non occidental’. Leur cas est très intéressant car, je crois, fort mal compris.

Ils ne sont que la partie émergée, rationalisée, idéologisée, de la situation massive que vivent un nombre croissant d’im­migrés lointains (culturellement) qui ne rencontrent plus, contrairement à leurs prédécesseurs, de cultures d’accueil consistantes et revendiquées qui les obligeraient à se positionner clairement – binairement : adoption (assimilation) ou rejet (retour au pays). Le discours dominant, plus ou moins savant, fait de repentance, de culpabilité post-décoloniale, d’auto-dénigrement, voire – nous y voilà – de pur et simple déni de la singularité culturelle locale (française, bretonne ou occidentale, qu’importe) place les ’étrangers’ dans une position absolument impossible : ils se savent en complet décalage d’avec les autochtones qui leur refusent ce simple constat et leur barrent donc la possibilité d’un dépassement.

Plus concrètement : cette scène redondante qui voit un adulte sermonner ces jeunes immigrés sur le fait qu’ils sont fran­çais, de toute façon qu’ils le veuillent ou non, et ceux-là de le refuser en s’affirmant qui ’algérien’ ou ’marocain’, qui ’arabe’, qui ’musulman’, etc. Bien sûr que non, ils ne sont pas français. Tout le leur rappelle, quotidiennement : les pratiques familiales, les codes sociaux, les patronymes, les rapports au pouvoir, aux femmes, aux aînées, à la nourriture (hallal !), etc.

Ce ’déni des cultures’ chez les ’sachant’ qu’avait si bien pointé H. Lagrange suscite en réaction comme une ’hypostase des cultures’ : dé-sécularisation, re-traditionnalisation, communautarisme, islamisme, etc. a laquelle, en face, les bien-pensants opposent de plus belle leur universalisme vide, leur liberté prétendument désincarnée, leur autonomie pseudo-transcendante alors qu’elle est le fruit de siècles d’élaboration socio-anthropologique dont ils sont les héritiers, au sens bourdieusien, et dont ils refusent, de manière quelque peu perverse, le partage. On retrouve ici, finalement, tous les mé­canismes de domination que la bourgeoisie historique avait mobilisés, afin de se poser en ultime et seule classe sociale.

Briser ce miroir, c’est donc pulvériser, pour reprendre cette citation que vous évoquiez incomplètement dans votre pre­mier mail, la culpabilité narcissique de l’occidental comme le complotisme victimaire de l’’indigénisme’ qui se ré­pondent presque parfaitement. Comment ? En renouant avec tout l’héritage de l’anthropologie et de la philosophie, ba­zardé au nom du politiquement correct, qui a posé de manière magistrale que :

1) les cultures (civilisationnelles, religieuses, sociales, familiales, etc.) sont incarnées, et à des niveaux extrêmement profonds par les individus, et en ont même fait des êtres sociaux ;

2) ce déterminisme culturel, pour aussi fort qu’il soit, est multiple, complexe, contradictoire, il est donc possible de s’en extraire partiellement à l’échelle d’une vie, presque totalement à l’échelle de générations ;

3) ce projet d’émancipation individuelle et collective a été porté à un point inégalé, mais partiellement, par la culture occidentale et est appropriable par tous, autant que faire se peut.

Peut-être que cette exposition de mes positions permettra-t-elle de cerner le pont précis de nos désaccords, s’il tant qu’il y en ait.

Bon dimanche.

Salma.

Envoyé : 1 mars 2020
De : AC
À : Salma
Objet : Re : Re : Re : Re : Re : Re : Re : Re : contacter Salma

Bonjour Salma

Je vais lire votre réponse. Mais je veux vous prévenir d’abord que je ne continuerai pas ce dialogue.

Vous me prenez pour une Occidentale. Ce n’est pas un bon départ.

De plus vos prémisses sont fausses.

Exemple : dès le départ vous vous trompez, les trois positions ne sont pas inconciliables :

1- interdire provisoirement l’usage du mot ’occident’ à des étudiants qui l’emploient à tort et à travers et en perma­nence, comme une nature, une identité, c’est bon, cela les fait réfléchir (ah ça vous a choqué ça ’l’interdiction’ ! mais non ne vous inquiétez pas c’était une méthode pour pousser la réflexion)

2- je n’utilise pas cette catégorie comme un outil d’analyse, car le mot est totalement confus

3- occident est néfaste quand on met dedans à la fois : une identité, une histoire, un instrument analytique etc.

Vous ramassez tout dans un grand saladier, vous mélangez tout, et après vous faites votre arrangement comme si vous n’en aviez rien appris.

Et ensuite vous dites à celle qui prend le temps de vous répondre , qu’elle a des ’parti-pris idéologiques’.

Et bien rien ne vous empêche d’aller dialoguer avec quelqu’un qui, selon vous, n’en a pas. C’est ça la liberté.

Je vous souhaite très sincèrement de revenir à la simplicité et à l’écoute, et de mettre à la poubelle tout ce fatras de pseudo-théories qui ne vous éclaire pas, bien au contraire. Vous verrez alors la lumière, je vous le dis très amicalement.

AC

Envoyé : 7 mars 2020
De : Salma
À : AC
Objet : Re : Re : Re : Re : Re : Re : Re : Re : Re : contacter Salma

Bonjour Madame,

Je résume : vous amenez vos étudiants à réfléchir sur la notion d’Occident, mais ce terme vous semble trop confus pour être utilisé et même néfaste dans certains cas (vous remarquerez en passant que cela marche aussi en remplaçant ’Occi­dent’ par ’kangourou’ ou absolument n’importe quel terme…). Si l’Occident ne saurait être ni une ’identité’, ni une ’nature’ (?), ni une ’histoire’, ni un ’instrument analytique’, il vous reste à me préciser, enfin, les champs, domaines ou disciplines dans lesquels il serait possible, d’après vous, de l’utiliser – puisque vous n’en condamnez pas l’usage – ainsi que leurs degrés d’étanchéité.

Cela me permettrait, au moins, d’amoindrir cet étrange sentiment qui me traverse au moment de clore cet échange, où j’ai posé tellement de questions sans recevoir une seule réponse claire et avancé tellement de réponses aux questions que vous ne me posiez pas. De mon temps, les professeurs et les chercheurs étaient habités par la passion de connaître, de transmettre et d’enseigner, et, évidemment, d’apprendre, y compris des sans-grades – surtout des sans-grades concer­nant les anthropologues. Autres temps, autres mœurs ?

Juste une précision à titre d’excuse, puisque vous vous sentez offensée que j’aie pu vous prendre ’pour une occiden­tale’. Cela n’a pas vraiment été le cas : relisez et vous verrez que je ne fais que qualifier ainsi vos propos – sans doute imprécisément et alors je m’en trouve désolée.
Mais peut-être, tout compte fait et à la réflexion, avez-vous raison, quant au fond : si l’on considère que dans le do­maine de la pensée, l’Occident a été ce moment historique de tolérance civile où se sont développées les principes de l’interrogation illimitée, du doute systématique, de l’examen libre des présupposés, du régime de la preuve, de l’investissement de l’échange rationnel et du dialogue comme possibilités d’une émancipa­tion mutuelle comme l’ont posé, à chaque fois de manière différente, un Socrate, un Kant ou un Descartes, et si l’on considère d’un autre côté vos appels systématiques à atteindre ’le véritable’ (?), qui ’illumine’ et me ferait ’voir la lu­mière’, éléments qui relèvent plutôt du domaine de la Révélation magico-religieuse que de l’investigation scientifique, alors, effectivement, en ce sens, vous n’êtes, de toute évidence, pas occidentale du tout.

Peut-être même n’avez-vous pas la moindre idée de ce que toutes ces expressions peuvent bien vouloir dire, ce qui expliquerait, en définitive, ce qui se sera avéré un profond malentendu entre nous autour de la notion d’’Occident’ à partir du texte que je vous avais fait parvenir.
Mais, finalement, je ne suis pas tout à fait certaine que cela vous fasse tellement plaisir.

Cordialement.

Salma


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