Face aux nouveaux inquisiteurs

jeudi 13 août 2020
par  LieuxCommuns

Entretien réalisé courant mai 2020 et paru dans la revue « La Décroissance » n° 171 de juillet - août, p. 18, à l’occasion du dossier « La décroissance c’est la liberté ».


Chapô : Le collectif « Lieux Communs » se revendique d’une étude militante des travaux de Cornelius Castoriadis. Il a publié ces dernières années de nombreux textes et brochures – disponibles sous format papier dans des librairies indépendantes en défendant notamment les idées de « démocratie directe », d’ « égalité des revenus » et de « décroissance » [1]. Pour réanimer un projet politique émancipateur aujourd’hui en bien mauvais état, l’association « Lieux Communs » a été amenée à interroger certains des automatismes de la pensée de gauche – dont elle est issue – notamment à propos du « progrès », de l’immigration et des questions identitaires [2]. C’est ce qui lui vaut depuis plusieurs années d’être traitée de « raciste », « nationaliste », « révisionniste », « opposée aux LGBTIQ », et dernièrement de voir ses brochures refusées par certaines librairies après qu’elles aient reçu un courageux et calomnieux courriel anonyme. La question n’est pas ici d’être d’accord avec tout ce qu’écrit « Lieux Communs » [3], mais pour qu’une dispute, éventuellement vive, puisse se développer [4], et c’est le ressort vital de toute démocratie, il est nécessaire que chacun puisse présenter librement ses idées à partir du moment où il s’agit bien de cela et non de racisme, d’antisémitisme, de diffamation, d’appels à la haine ou de mensonges, dont nous n’avons pas trouvé trace dans leurs écrits. Tout comme La Décroissance, l’association « Lieux Communs » fait face à des calomniateurs anonymes qui ne cherchent qu’une chose : la faire taire.

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Pourquoi selon vous est-il de plus en plus difficile d’avoir une véritable confrontation d’idées sans un torrent de menaces, de censures directes ou indirectes ?

Lieux Communs : Il n’a jamais été facile de sortir des sentiers battus, de remettre en cause les évidences de la tribu. Essayer de réfléchir un peu, c’est déranger des routines mentales, donc toujours s’exposer à des réactions plus ou moins viscérales, et d’abord les siennes propres. Mais depuis quelques décennies, on voit s’installer dans nos sociétés une véritable haine de la dissidence et les inquisiteurs semblent se multiplier. Cela me semble résulter de deux grands tendances lourdes.

La première relève de la progressive pacification de nos sociétés occidentales, depuis l’après-guerre, avides de paix et de consensus. Des conflits sociaux aux disputes familiales, chacun n’aspire plus, par-dessus tout, qu’au confort et la tranquillité. Les débats d’idées ont été congédiés et l’effritement du progressisme, dans sa version libérale ou marxiste, n’a laissé place qu’à une confusion idéologique longtemps masquée par le « politiquement correct ». Malheur, dans ce cadre, à celui qui oserait aborder les questions angoissantes en provenance de la réalité : problèmes écologiques, déculturation, communautarisme ethno-religieux, inflation des techniques, basculements géopolitiques, etc. Cela se retrouve à l’échelle individuelle : le consumérisme effréné, la désocialisation, l’insécurité culturelle et l’instabilité psychique poussent à un conformisme hystérique se cachant derrière la fausse originalité, la subversion branchée, la « rebellitude », qui doit sans cesse désigner un « Mal » pour se rassurer d’être dans le « camp du Bien ».

L’autre tendance, complémentaire, est la résurgence de modèles dogmatiques contestataires, promettant à la fois de l’ordre, des certitudes et du renouveau : c’est le culte des leaders « populistes », l’admiration de plus en plus assumée pour les régimes russe, chinois ou latinos, et, plus proche de nous, les courants islamistes, indigénistes, gauchistes, LGBT, etc. Ces milieux retrouvent à divers degrés les vieux réflexes totalitaires : chantage victimaire, inversion du sens des mots et des actes, destruction de la pensée, procès en sorcellerie et intimidation verbale ou physique. Rien n’existe au-dessus de leur idéologie, ni le bon sens, ni la cohérence, ni l’honnêteté, ni la vérité, et encore moins la bienveillance.

Lieux Communs est sous les feux croisés de ces deux tendances inquiétantes, comme tant d’autres hérétiques connus ou inconnus pour qui, à l’instar de Socrate, « la vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue ».

Comment expliquer que soit une certaine gauche « radicale », « libertaire », « antifasciste » qui souhaite empêcher à tout prix l’expression de certaines idées ? Et notamment celles critiquant les replis identitaires – religieux ou autre – et l’envahissement des techno-sciences ?

On s’attendrait effectivement à ce que de tels comportements proviennent de la droite, sinon de l’extrême droite… Mais en réalité le clivage fondamental n’est pas celui-là : il serait bien plus entre totalitaires et anti-totalitaires. Si on regarde le XXe siècle, la gauche française a été majoritairement complice de presque tous les totalitarismes : le stalinisme, évidemment, mais aussi le nazisme lors du pacte germano-soviétique et la collaboration (peuplée de socialistes pacifistes et/ou antisémites), puis le maoïsme et tous les régimes abominables de Pol-Pot, de Castro, du FLN, etc. Tout cela a été oublié, mais depuis quarante ans, ce sont les mêmes qui excusent, couvrent et épaulent le communautarisme et la barbarie islamiste. C’est inconcevable pour beaucoup, mais il faut impérativement l’admettre : la gauche est fondamentalement habitée par une pulsion totalitaire. C’est elle que l’on voit ressurgir aujourd’hui, se purgeant de toute dissidence (les libertaires, par exemple, ont fini par adopter le discours de l’extrême-gauche).

Ces réflexes totalitaires se nourrissent d’une dichotomie lobotomisante : il y a La Cause, « nous », face à des « ennemis » à faire taire par tous les moyens – avec, entre les deux, des « idiots utiles » à manipuler. Au fond, cette clôture dogmatique repose sur une haine névrotique de la liberté, de la discussion argumentée, de la contradiction, du doute et de la confrontation au réel. Leur but effectif est d’en finir avec le principe démocratique, son indétermination et ses insupportables remises en question : la « convergence des luttes » de tous les « opprimés » et toutes les « victimes » (c’est cela, l’« intersectionnalité ») doit entraîner la chute des sociétés occidentales ontologiquement diaboliques (le « mâle blanc de plus de 50 ans », etc.). Leur rééducation idéologique, ou leur effondrement, ne pourrait que donner naissance, magiquement, à un monde idyllique… Ce schéma infantile, totalement religieux et même apocalyptique, millénariste, messianique, hante beaucoup de milieux militants. C’est en tous cas la seule manière de comprendre ces alliances apparemment contre-nature entre gauchistes et indigénistes, LGBT et islamistes, végans ou antispécistes et technophiles, néo-féministes et racialistes, etc. Et les écolos à la Greta Thunberg semblent entrer dans la danse [5], en attendant « l’écologie décoloniale »… !

Bien sûr, nous aussi voulons une autre société, mais pas n’importe laquelle ! Venant de la gauche antitotalitaire, de Victor Serge à Simon Leys, nous savons que la terreur peut sourire, s’habiller de beaux sentiments et parler notre langage. Nos contempteurs nous y font vivre immédiatement par la diffamation, l’anathème, la chasse en meute, les purges… et bien peu osent s’y opposer frontalement.

Nous ne sommes pourtant plus au vingtième siècle avec ses mouvements politiques de masse. Les gens qui nous agressent sont très peu nombreux – quelques milliers tout au plus – et leurs discours ne mobilisent pas la société française. Pourtant Malgré cela leurs capacités de nuisance sont importantes. Par exemple, en octobre dernier, il n’a fallu apparemment qu’un communiqué vaguement menaçant du syndicat « Solidaires étudiant-e-s » et d’associations « LGBT » (« GRRR », « Riposte trans », « Mauvais Genre-s » et « WakeUp ! ») pour que l’université de Bordeaux annule la conférence d’une « star intellectuelle » (la philosophe Sylviane Agacinski). Comment l’expliquez-vous ?

Il faut d’abord rappeler que des petits groupes déterminés ont toujours été capables de faire des dégâts. Ils sont même à l’origine de l’institution des totalitarismes dans l’histoire, à condition de trouver des relais du sommet à la base de la société. C’est cela qui explique leur impact actuel.

Aujourd’hui, en face de ces mouvements proto-totalitaires, il y a une société molle et relativiste, des « élites » abêties et opportunistes, qui veulent que « tout se passe bien », pétrifiées par le rapport de force et prêtes à céder à la moindre menace de violence ou simplement de voir ternies leurs petites renommées. Mais, évidemment, cette complaisance ne concerne pas tout le monde puisque le dédain et la répression s’abattent sur les Gilets jaunes, la Manif pour tous, ou les écolos anti-nucléaire et tous ceux qui ne semblent pas répondre à certains critères.

C’est qu’en réalité, ce « politiquement correct » qui imbibe les institutions est en continuité idéologique avec les délires de nos « radicaux ». Ces derniers ne font que prendre au piège l’orthodoxie officielle en en poussant la logique jusqu’à son terme. Ainsi, vous êtes contre l’homophobie – donc vous ne pouvez que défendre la gestation pour autrui. Vous vous dites contre le sexisme ? Alors les mâles bancs sont tous des violeurs. Vous n’êtes pas xénophobe ? Donc vous voulez la disparition des frontières et le muezzin dans les quartiers. Etc. La préoccupation humaniste pour les « minorités » devient leur sacralisation : ces prétendus Autres (femmes, migrants, homosexuels, noirs, handicapés, musulmans, animaux, etc.) ne seraient que des victimes – ceux qui restent sourds à leurs jérémiades martiales ne seraient que leurs bourreaux. Brandir la figure de l’Autre en se faisant passer pour son porte-parole est un levier millénaire anti-démocratique : faire taire les présents au nom du grand absent qui parle par ma bouche. Hier les Partis massacraient paysans et ouvriers au nom du « Prolétariat » ou de la « Race » ; aujourd’hui les sociétés se désagrègent au prétexte des « Minorités » ; demain, peut-être, s’instaurera un régime autoritaire écologique sous l’égide des « Générations Futures ».

On voit bien comment s’articulent ces sophismes et leurs conséquences catastrophiques. Mais s’opposer à ces délires conduit à rompre avec la camisole bien-pensante, que l’on ne discute pas « entre gens biens », pour se remettre à penser en reprenant la perspective d’émancipation individuelle et collective. Vous passerez au mieux pour un original, sinon un « réac’ » et, si vous assumez, un « facho » puis, bien évidemment, un « raciste », l’anathème définitif par excellence qui vous désigne au lynchage, sinon à la méfiance du quidam qui craint pour lui-même… C’est un univers de suspicion généralisée où l’accusation vaut condamnation et le réflexe de juger sur pièces devient, en lui-même, compromettant…

Tout cela dénote une ambiance glaçante et authentiquement totalitaire. À cela, il n’y a qu’une réponse : le refus catégorique de tous ces chantages agressifs aux bons sentiments et le courage de penser la complexité du monde et le tragique de l’existence – sapere aude (« ose penser par toi-même ») ! Cela revient, autrement dit, à se défier systématiquement de tout ce qui se présente comme un progrès indiscutable, qu’il soit moral, social, politique ou technique, et particulièrement lorsqu’il vient de notre propre camp. Et là les écologistes sont en terrain connu…



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