La « révolution d’octobre » (par B. Souvarine)

Boris souvarine
vendredi 27 octobre 2017
par  LieuxCommuns

Chapitre « La révolution d’octobre. Six causeries radiophoniques à l’occasion du quarantième anniversaire » du livre « L’observateur des deux mondes et autres textes » (1948), Éditions de la différence, 1982, pp. 135-162.


Introduction [de l’éditeur ?]

En 1957, à l’occasion du quarantième anniversaire de la « révolution d’Octobre », c’est-à-dire de la prise du pouvoir à Pétrograd par le Comité militaire du Soviet local présidé par Léon Trotski, la Radio-diffusion française, à l’instigation de l’historien et sociologue Maxime Leroy, invita Boris Souvarine à faire six causeries de quelques minutes pour éclairer cet événement historique et en exposer objectivement les suites.

Ces textes reproduits ci-dessous vingt-cinq ans après leur lecture publique n’ont pas vieilli. Il va de soi que, dits de vive voix, ils ne pouvaient comporter de références, lesquelles figurent dans d’autres écrits du même auteur, notamment dans son ouvrage sur Staline et le bolchévisme (réédition récente, Champ Libre, Paris 1977) [1].

Il va sans dire aussi que le langage employé est aussi simple et clair que possible, à l’intention d’un large public populaire, avec quelques redites inévitables et nécessaires pour enchaîner les motifs de l’exposé général d’une semaine à l’autre. Un quart de siècle après ces émissions, on peut y ajouter beaucoup dans le même sens, mais il n’y a rien à en retrancher.

L’exposé véridique des faits contredit en tous points les versions fausses propagées par les partis communistes staliniens, ainsi que par leurs innombrables organisations serves ou satellites, et dont la presse dite « bourgeoise » reproduit pieusement les sophismes, quitte à ergoter sur des détails de moindre importance. Cette presse adopte sans le moindre esprit critique toutes les fictions trompeuses de la propagande et de l’intoxication machinées à Moscou. L’usage intempestif qu’elle fait constamment des mots « marxisme » et « marxistes » suffit à le prouver.

Or il n’y a rien de commun entre l’idéalisme du communisme utopique professé par des penseurs du XIXe siècle, partagé au siècle suivant par des socialistes ralliés à une troisième Internationale éphémère, et la pratique immorale des conquérants d’un pouvoir russo-asiatique capable, à certaines heures de vérité, de revendiquer pour ancêtre Ivan le Terrible. Les six causeries sur la soi-disant, mais légendaire « révolution d’Octobre », contribuent à réfuter la légende [2].


Première causerie

Le régime soviétique fait de grands préparatifs pour célébrer avec éclat son quarantième anniversaire. Depuis un an, ses institutions travaillent fiévreusement à cette commémoration qui doit être spectaculaire de façon à en imposer à tous les peuples, tant à l’intérieur de l’Union Soviétique qu’à l’extérieur. La direction du Parti communiste vient de publier, le 15 septembre, de très longues « thèses » qui fournissent tous les arguments de sa propagande en la circonstance et qui tendent à justifier tous ses actes et sa politique depuis plus d’un tiers de siècle.
Ces « thèses » commencent par affirmer qu’il y a quarante ans, les ouvriers et les paysans russes dirigés par le parti de Lénine ont renversé la domination capitaliste et pris le pouvoir dans leurs mains. C’est ce que les communistes appellent la « révolution d’Octobre » ou la révolution prolétarienne.
Cependant, si l’on se reporte à la documentation de l’époque, l’événement apparaît sous un jour très différent. En effet, quand il s’est produit dans la nuit du 24 au 25 octobre 1917 (du 6 au 7 novembre de notre calendrier), la population en Russie et le monde entier en ont été informés par une proclamation d’un Comité militaire qui, à Pétrograd, s’en attribuait l’initiative et le mérite.
Ce Comité militaire que présidait Léon Trotski avait été nommé quelques jours auparavant par le Soviet de Pétrograd dont le même Trotski était également président. Voici le texte exact de sa proclamation :

« Le Gouvernement provisoire est déposé. Le pouvoir est passé aux mains du Comité militaire révolutionnaire, organe du Soviet de Pétrograd, qui se trouve à la tête du prolétariat et de la garnison de Pétrograd ».

Le prolétariat, c’est-à-dire en réalité une fraction particulièrement ardente et militante des ouvriers de la capitale ; les bolchéviks en avaient organisé un certain nombre en détachements armés, en « gardes rouges ». Quant à la garnison, le Gouvernement provisoire voulait l’envoyer au front, la Russie étant alors en guerre avec l’Allemagne, mais les soldats préféraient rester à l’arrière et n’aspiraient qu’à la démobilisation.
On comprend que dans ces conditions, un parti comme celui de Lénine et de Trotski qui promettait la paix immédiate pouvait compter sur une minorité active de partisans pour servir ses desseins. Son programme de paix juste et démocratique, sans annexions territoriales ni indemnités de guerre, donnait satisfaction aussi à la population paysanne impatiente de participer au partage des terres. Or la grande majorité des soldats se composait de paysans en uniforme.
Le Comité militaire révolutionnaire avait donc renversé le Gouvernement provisoire en utilisant des forces armées qui se ralliaient à son autorité parce qu’il agissait au nom d’un parti dont les mots d’ordre étaient : paix immédiate, nationalisation et distribution des terres, et aussi convocation prochaine d’une Assemblée constituante. Il n’était pas question alors de socialisme ni de communisme.
Le Gouvernement provisoire présidé par Alexandre Kérenski comprenait dix ministres socialistes de diverses nuances et six ministres bourgeois libéraux. Il croyait possible d’instaurer un régime démocratique par des voies légales, sans recourir à la violence et en laissant agir librement tous les partis. D’ailleurs Lénine n’avait pas hésité à reconnaître : « La Russie est aujourd’hui le pays le plus libre du monde ».
Cette liberté, les bolchéviks font mise à profit pour fomenter leur coup d’État militaire. Car ce fut en réalité un coup d’État militaire, accompli à l’insu de la population dans son ensemble. Trotski lui-même l’a écrit : « Les habitants dormaient paisiblement et ne savaient pas qu’à ce moment un nouveau pouvoir se substituait à l’ancien ». Et Lénine aussi le disait en d’autres termes que voici : « Il était facile de commencer la révolution dans un pays pareil. Ce fut plus aisé que de soulever une plume ».
Le 7 novembre, le Soviet de Pétrograd tint une séance extraordinaire et son président, Trotski, prononça ces paroles que rapportent les « Isvestia » du lendemain :

« Au nom du Comité militaire révolutionnaire, je déclare : le Gouvernement provisoire n’est plus... La garnison révolutionnaire, qui est à la disposition du Comité militaire révolutionnaire, a dissout le Préparlement ». (Le Préparlement était une assemblée consultative auprès du Gouvernement provisoire en attendant les élections à l’Assemblée constituante).

Ainsi, Trotski le répétait, parlant au nom du Comité militaire, le fait accompli avait été accompli par la garnison de Pétrograd aux ordres du Comité militaire. Plus tard, ce coup d’État sera appelé révolution prolétarienne parce que le parti de Lénine se considérait comme le représentant des intérêts du prolétariat. Mais la vérité oblige de dire qu’il s’agissait d’une action violente de minorité agissante, celle-ci imposant sa volonté à l’ensemble de l’immense pays en se donnant comme dépositaire des aspirations du peuple et de toute l’humanité.
Dans cette séance du Soviet de Pétrograd où Trotski signifia le changement de pouvoir et de régime, le groupe socialiste éleva une protestation indignée contre le coup de force en déposant une résolution que lut Martov et dont voici le premier point : « Le coup d’État donnant tout le pouvoir à Pétrograd au Comité militaire révolutionnaire... a été organisé par un seul parti au moyen d’une conspiration militaire ». Mais ce fut une protestation platonique, les socialistes ne disposant pas de force armée pour appuyer leurs vues.
Tandis que Lénine, qui fit sa réapparition au cours de ladite séance du Soviet après trois mois de vie clandestine (car il se cachait pour éviter d’être arrêté, tout en donnant à son parti des instructions par correspondance), Lénine pouvait parler avec assurance, sachant qu’il avait la garnison de Pétrograd derrière lui. Il prononça donc un bref discours annonçant « une ère nouvelle dans l’histoire de la Russie » et prédisant que la révolution russe « conduira le prolétariat à la révolution mondiale ». Après avoir souligné « la nécessité de mettre une fin immédiate à la guerre », il invita ses partisans à se « mettre immédiatement à la construction d’un État prolétarien socialiste » et pour finir, il s’écria : « Vive la révolution socialiste mondiale ! »
Ce n’était pas là une vaine exclamation car, depuis, le parti bolchévik devenu parti communiste et maître de l’ancien Empire de Russie n’a cessé de mettre en œuvre le mot d’ordre de Lénine et de travailler inlassablement à cette révolution mondiale qu’il ne désespère pas de voir se réaliser sous son influence et sous son égide un jour ou l’autre.
En attendant, les bolchéviks avaient pris en mains le gouvernement avec le mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux Soviets !  » Il faut donc savoir ce qu’étaient les Soviets à cette époque et ce qu’ils sont devenus. Ensuite, il faudra prendre acte des promesses de Lénine à la veille et le jour même du coup d’État pour comparer ces promesses aux réalisations ultérieures. On verra comment le nouveau régime, qui devait réunir à bref délai l’Assemblée constituante a tenu parole, et comment il a conclu la paix, comment il a donné la terre aux paysans, bref comment il a passé de la théorie à la pratique.

Deuxième causerie

Le coup d’État d’octobre-novembre 1917 réalisé par le Comité militaire du Soviet de Pétrograd sous la direction de Léon Trotski avait livré le pouvoir au parti bolchévik qui proclamait le mot d’ordre : « Tout le pouvoir aux Soviets ! » Mais d’autre part, Lénine et Trotski n’avaient pas cessé, depuis la révolution spontanée de février-mars, de réclamer instamment la convocation d’une Assemblée constituante souveraine.
Il y a donc une contradiction apparente entre les deux revendications, celle qui destinait le pouvoir aux Soviets et celle qui le destinait à l’Assemblée constituante. Mais l’opinion de Lénine avait plusieurs fois varié sur les Soviets et elle a varié aussi sur la Constituante, ce qui explique la contradiction qui, d’abord apparente, allait devenir réelle.
Dès son retour à Pétrograd en avril 1917, Lénine avait formulé dans des « thèses » fameuses ses conceptions sur l’avenir de la révolution et il y écrivait que sans les Soviets, « la convocation de l’Assemblée constituante n’est rien moins qu’assurée et son succès impossible  ». A ce moment, Lénine voyait donc dans les Soviets une garantie pour ceux qui mettaient leur espoir dans la future Assemblée constituante, c’est-à-dire pour l’ensemble des peuples de l’ancien Empire. Tous les partis, et le parti bolchévik comme les autres, voulaient confier les destins du pays à la Constituante rêvée par plusieurs générations de révolutionnaires.
Aussi Lénine avait-il écrit, dans une célèbre « Lettre aux camarades » : « Est-il vraiment si difficile de comprendre que si le pouvoir se trouve dans les mains des Soviets, l’Assemblée constituante et son succès sont assurés ? C’est ce qu’ont répété à satiété les bolchéviks... La convocation de la Constituante et l’efficacité de cette dernière dépendent de la prise du pouvoir par les Soviets : vieille vérité bolchéviste... »
De son côté, Trotski avait dit : « Le pays ne peut être sauvé que par une Assemblée constituante ». Et Lénine a été jusqu’à écrire un article intitulé : « Comment assurer le succès de l’Assemblée constituante  ».
Peu avant le coup d’État d’octobre 1917, un Congrès des Soviets du Nord s’était tenu, précédant le 2e Congrès de tous les Soviets, et il avait proclamé : « Le Congrès des Soviets ferait échouer la Constituante ? Calomnie !... Ce sont les contre-révolutionnaires qui font échouer la Constituante... Le Congrès des Soviets assurera la convocation Constituante et l’offre de paix ». La Constituante et la paix semblaient inséparables, même à Lénine qui disait : « Nous soumettrons toutes les propositions de paix à l’assemblée constituante ».
Aussitôt après le coup d’État, dans le premier discours prononcé au nom du nouveau régime, Trotski mentionna parmi les premiers actes incombant au nouveau gouvernement, « la convocation la plus rapide d’une Assemblée constituante véritablement démocratique ». Et quand le 2e Congrès des Soviets se réunit, il lança un manifeste promettant que le pouvoir soviétique « assurera la convocation de la Constituante à la date fixée...  »
A ce congrès, Lénine fit adopter son décret sur la paix, c’est-à-dire sur son offre de paix à tous les belligérants, mais il le commenta en ces termes : « Discuter, ce n’est pas accepter. Nous en référerons à la Constituante qui aura le pouvoir de décider, en définitive, quelles conditions sont acceptables et sur quoi on ne peut céder ». Tout cela est d’une clarté qui ne laisse rien à désirer.
On pourrait produire par centaines les citations de Lénine, de Trotski et de leurs camarades affirmant la fidélité du parti bolchévik à la revendication séculaire du peuple russe au sujet de la Constituante, assemblée souveraine qui devait statuer en dernier ressort sur les institutions du nouveau régime. En particulier, Lénine s’était engagé très explicitement à laisser le dernier mot à la Constituante sur la conclusion de la paix et sur la question agraire.
Or les élections à la Constituante eurent lieu, quelques semaines après le coup d’État, dans les conditions les plus favorables au parti qui détenait tout le pouvoir, qui monopolisait toute l’information, qui promettait tout ce que souhaitait la population dans l’immédiat c’est-à-dire la paix et la terre, qui disposait de tous les moyens de pression et d’intimidation imaginables. Et néanmoins, elles furent un échec très net pour les bolchéviks : ils n’obtinrent qu’environ le quart des suffrages. Le parti socialiste-révolutionnaire avait la majorité des voix et des représentants du peuple.
Alors le gouvernement de Lénine commença dans la presse bolchéviste une virulente campagne de dénigrement contre la Constituante dont la majorité de socialistes-révolutionnaires était déjà traitée d’« ennemie du peuple  », avant d’avoir rien fait. Et c’est ce gouvernement soviétique qui se mit à ajourner la convocation de l’Assemblée élue, lui qui avait constamment reproché au Gouvernement provisoire les ajournements antérieurs.
Enfin la réunion inaugurale fut fixée au 18 janvier 1918 mais en même temps, les bolchéviks ne cachaient pas leurs intentions hostiles à la Constituante, ils multipliaient les menaces à son égard et ils convoquaient le 3° Congrès des Soviets avec l’intention évidente de supprimer l’une des assemblées au bénéfice de l’autre. Le jour de l’ouverture, des manifestations populaires paisibles en l’honneur de la Constituante eurent lieu à Pétrograd, mais les « gardes rouges » dispersèrent à coups de feu tirés sans avertissement les cortèges, faisant une centaine de victimes.
Le Palais de Tauride où siégeait l’Assemblée constituante était envahi de marins ostensiblement armés et de « gardes rouges » ouvertement hostiles à la majorité socialiste. Les tribunes étaient presque entièrement occupées par des bolchéviks, prêts à manifester au moindre signal. Dès le début de la séance, la fraction bolchéviste soutenue par les manifestants des tribunes se mit à faire de l’obstruction, à crier, à susciter le tumulte. Il fallut tout de même élire le bureau et ce fut Victor Tchernov, leader respecté des socialistes révolutionnaires, que la majorité désigna par 244 voix contrez 151. Les bolchéviks n’avaient pas osé présenter de candidat.
Lénine ne s’était pas engagé à réunir la Constituante pour l’empêcher de délibérer et pour la dissoudre. Pourtant, c’est ce qu’il a fait. Après une longue séance scandaleuse où la fraction bolchéviste ne cessa d’interrompre et de vociférer ; multipliant les provocations avec l’appui d’un public fana4. tisé, pour quitter la salle ensuite, le gouvernement soviétique promulgua un décret de dissolution et l’Assemblée constituante avait vécu. Elle n’avait pas duré 24 heures. Bientôt tous les députés de la majorité furent jetés en prison, et ce fut aussi le sort d’une minorité qui s’était alliée aux bolchéviks. Ceux-ci restaient maîtres de la situation car, seuls, ils avaient la force armée et ne se privaient pas d’en user.
On sait maintenant comment Lénine et ses partisans ont tenu leur promesse solennelle relative à l’Assemblée constituante. Il y a lieu d’examiner comment ils respecteront les autres points de leur programme, c’est-à-dire l’exercice du pouvoir par les Soviets, la conclusion d’une paix démocratique sans annexions ni indemnités de guerre et la transmission des terres aux paysans, puisque c’est pour réaliser ce programme qu’ils ont accompli leur « révolution d’Octobre ».

Troisième causerie

Puisque le coup d’État militaire appelé « révolution d’Octobre » par les bolchéviks a été réalisé sous le mot d’ordre « Tout le pouvoir aux Soviets ! », il importe de savoir ce que c’est qu’un Soviet et comment cette institution, que Lénine a d’abord tenue en suspicion, est devenue à ses yeux l’organe essentiel de l’État futur.
« Soviet » se traduit tout simplement « Conseil » en français et il s’agit d’une assemblée qui se donne comme la représentation élue par les travailleurs dans les entreprises de chaque localité. Mais élue à mains levées, sans règle précise et dans des conditions très incertaines qui ont beaucoup varié selon le temps et les lieux. On ne parlera ici que de l’année de la révolution.
Les premiers Soviets avaient surgi spontanément en 1905, lors d’une première révolution consécutive à la malheureuse guerre russo-japonaise, parce que les travailleurs n’avaient alors ni syndicats professionnels, ni institutions démocratiques pour défendre leurs intérêts. De nouveaux Soviets se formèrent, pour les mêmes raisons, dès la deuxième révolution, celle de février-mars 1917 qui renversa le tsarisme, événement où les bolchéviks n’ont eu aucun rôle particulier, de leur propre aveu.
Ces Soviets improvisés dans la fièvre des journées révolutionnaires représentaient vaguement la partie la plus ardente et remuante de la classe ouvrière où toutes les tendances du socialisme cherchaient à s’exprimer dans une confusion extrême. Les bolchéviks réussirent à y former des fractions de plus en plus nombreuses parce qu’ils préconisaient les solutions les plus simples et les plus radicales aux problèmes qui obsédaient la population. A peine est-il nécessaire de rappeler que le problème principal, à l’époque, était celui de « paix immédiate ».
Comme l’a dit Lénine, « L’incendie de la révolution s’est propagé uniquement à cause de l’ignorance et des souffrances terribles de la Russie, à cause de toutes les conditions créées par la guerre  ». Une autre fois, il répète : « Notre révolution est engendrée par la guerre ». On comprend que la promesse des bolchéviks de mettre fin sans délai à cette guerre par une proposition d’armistice suivie de pourparlers de paix leur ait valu beaucoup d’adhésions. Tandis que les autres partis socialistes, non moins pacifistes que le parti bolchévik, ne se faisaient pas tant d’illusions sur l’Allemagne impériale.
Mais à mesure que les bolchéviks gagnaient du terrain à l’intérieur des Soviets, grâce à leurs formules simplistes, les Soviets se rétrécissaient et perdaient peu à peu leur caractère relativement représentatif. Car les autres tendances socialistes, lasses d’une agitation perpétuelle et d’un diapason suraigu, finissaient par abandonner la place aux éléments intraitables. De sorte que, en Octobre, quand les bolchéviks eurent la majorité, ils ne parlaient pas au nom de l’ensemble des travailleurs mais seulement au nom de leur parti et d’une certaine masse flottante de suiveurs. D’ailleurs ils parlaient surtout de paix et d’Assemblée constituante, ils s’abstenaient de mettre en avant leur programme spécifiquement socialiste.
Déjà les Soviets n’avaient pas d’existence légale ni même statutaire, leurs membres se faisaient désigner par des quantités incertaines de votants quand ils ne se désignaient pas eux-mêmes, et personne ne pouvait vérifier leurs mandats. Toutes les fractions contestaient réciproquement, et à juste titre, la validité de telle ou telle députation qui prétendait exprimer l’opinion de telle usine ou de telle unité de l’armée.
Aussi, lors du Congrès des Soviets du Nord, réuni deux semaines avant le coup d’État, le Comité exécutif central des Soviets qui n’était pas encore bolchévisé, ayant été nommé dans des conditions relativement sérieuses, dénonça ce congrès « convoqué au mépris de tout règlement » comme une « réunion de délégués choisis au hasard et arbitrairement ». Et ensuite, quand siégea le 2e Congrès des Soviets aussitôt après le coup d’État, le Comité exécutif central déclara qu’il tenait ce congrès « pour non-avenu, ... comme une réunion privée de délégués bolchéviks » et ses décisions « pour illégales et non-obligatoires ».
Donc au moment du coup d’État, quand les Soviets devinrent en principe les organes du pouvoir, ce n’étaient plus les mêmes Soviets, ils ne reflétaient que les sentiments d’une minorité impatiente et tumultueuse, non pas l’ensemble de la classe ouvrière, encore moins l’immense majorité paysanne. Et Lénine qui avait défini naguère les Soviets comme des parlements sui generis n’était plus le même Lénine, car il va prendre le contre-pied de tout ce qu’il avait affirmé la veille.
En effet, Lénine a dit textuellement : « Si les Soviets prenaient le pouvoir, ils pourraient... assurer le développement pacifique de la révolution, l’élection pacifique des partis au sein des Soviets, l’expérimentation du programme des différents partis, le passage du pouvoir d’un parti à l’autre ». On sait comment se passe en réalité « l’élection pacifique des partis » sous le régime soviétique, et « l’expérimentation du programme des différents partis  », et comment le pouvoir se transmet d’un parti à l’autre.
En fait, les bolchéviks ont anéanti successivement tous les partis, supprimé toutes les élections, tous les programmes, et même toute opposition dans leur parti unique.
Une autre fois, Lénine a écrit : « Le développement pacifique de la révolution serait possible et probable si tout le pouvoir était remis aux Soviets. Au sein des Soviets, la lutte des partis pour le pouvoir peut se développer pacifiquement, à condition que ces Soviets soient pleinement démocratiques... » On sait ce qu’il advint des partis et de leur compétition pacifique.
Après avoir assuré que l’Assemblée constituante n’était nullement incompatible avec les Soviets, les bolchéviks supprimèrent d’abord la Constituante et ensuite les Soviets en transformant ceux-ci en appendices de leur parti. L’un après l’autre, tous les groupes socialistes qui avaient cru pouvoir collaborer avec eux furent chassés des Soviets et mis dans l’impossibilité d’avoir la moindre existence politique, en attendant d’être annihilés par la terreur. Les Soviets devinrent des chambres d’enregistrement composées uniquement de bolchéviks et de leurs collaborateurs. Les élections furent bientôt, et sont encore, de simples formalités bien organisées, consistant à approuver passivement les listes de candidats établies par le parti unique.
Dans une brochure intitulée Les bolchéviks garderont-ils le pouvoir ?, Lénine avait écrit : « Après la révolution de 1905, 130.000 nobles ont administré la Russie en exerçant des violences continuelles contre 150 millions d’hommes... Et les 240.000 membres du parti bolchévik ne pourraient pas diriger la Russie dans l’intérêt des pauvres contre les riches ? » Il révélait ainsi sa vraie pensée qui était d’imposer à un peuple de 150 millions d’âmes l’autorité de son parti de 240.000 membres, conception totalement incompatible avec une Assemblée constituante souveraine mais aussi avec des Soviets réellement représentatifs, c’est-à-dire régulièrement élus par un peuple jouissant de libertés constitutionnelles.
Il ne reste donc rien, sauf la façade, de ce pouvoir des Soviets proclamé lors de la « révolution d’Octobre » puisque la formule telle que Lénine l’avait motivée et précisée a été vidée de son contenu pour faire place à quelque chose d’autre, à la dictature pure et simple du parti bolchévik, lequel, peu après, allait se nommer parti communiste. Les mêmes mots recouvrent des réalités tout à fait différentes.

Quatrième causerie

La raison majeure du succès de Lénine et Trotski lors du coup d’État d’Octobre-novembre 1917 dont le régime soviétique célèbre le quarantième anniversaire, c’est incontestablement la promesse de proposer aux belligérants un armistice immédiat et des pourparlers de paix. La Russie était lasse de la guerre qui durait depuis trois ans, le peuple ne comprenait pas pourquoi il devait continuer à se battre après la chute de l’ancien régime, les soldats avaient hâte de rentrer au village pour prendre part au partage des terres.
Dans ces conditions, le Gouvernement provisoire et les partis socialistes qui voulaient mettre fin à la guerre sans rompre l’alliance avec la France et l’Angleterre menaient une politique extérieure impopulaire, surtout dans l’armée. Les bolchéviks avaient la partie belle en promettant la paix, comme si la paix dépendait seulement de ceux qui allaient la demander.
Les adversaires de Lénine objectaient que l’Allemagne impériale et impérialiste ne se prêterait pas à des pourparlers de paix tels que les bolchéviks les envisageaient. Certes elle saisirait l’occasion de conclure un armistice sur le front oriental, ce qui lui donnerait un répit et lui permettrait de transférer des troupes sur le front occidental. Mais quant à renoncer aux avantages que sa position militaire sur le front russe lui permettait d’escompter, il n’y fallait pas songer. Lénine et Trotski étaient d’un autre avis, qui tenait à leur appréciation de la situation mondiale à l’époque. Car ils ne cessaient d’affirmer que la guerre se terminerait par la révolution universelle.
La révolution russe, dit Lénine dans son discours inaugural du nouveau régime, le 7 novembre 1917, « conduira le prolétariat à la révolution mondiale ». Il termine ce discours en s’écriant : « Vive la révolution socialiste mondiale !  » D’ailleurs, la décision du Comité central bolchévik d’entreprendre l’insurrection avait été motivée par les arguments suivants :

1° « La révolte dans la flotte allemande, expression extrême de la croissance d’une révolution socialiste mondiale dans toute l’Europe » ;
2° « La menace d’une paix entre impérialistes ayant pour but d’étouffer la révolution en Russie » ;
3° « L’intention évidente de la bourgeoisie russe et de Kérenski et Cie de livrer Pétersbourg aux Allemands ».

Ces trois affirmations étaient fausses. Les mutineries dans la marine allemande révélaient une lassitude, une hostilité à la continuation de la guerre, non une volonté de révolution socialiste mondiale. Les pays alliés n’entendaient nullement signer une paix séparée pour étouffer la révolution russe. Et Kérenski, loin d’avoir l’intention de livrer Pétersbourg, voulait au contraire défendre la capitale comme il défendait le pays.
Mais les motifs invoqués sont significatifs. La guerre, selon les bolchéviks, doit révolution et il faut devancer les « impérialistes » qui veulent faire la paix sans nous, contre nous. Lénine déclare : « Nous voulons refaire le monde. Nous voulons terminer la guerre mondiale impérialiste ». Mais comment la terminer ? A cette question, Lénine répond comme suit : « Le gouvernement soviétique proposera immédiatement une paix équitable à tous les États belligérants et..., par suite, obtiendra selon toute probabilité un armistice immédiat suivi d’une paix rapide ».
Mais dans l’esprit de Lénine et de Trotski, il ne s’agissait pas de n’importe quelle paix. Les deux leaders ont toujours dit qu’ils exigeraient une paix « honnête », une paix « démocratique », sans annexions territoriales ni indemnités de guerre, assurant à tous les peuples le droit de disposer d’eux-mêmes. Aux contradicteurs qui objectent : et si pourtant l’Allemagne ne consentait pas à une paix de ce genre ?
Lénine répond :

« Si notre offre de paix est repoussée et que nous n’obtenions même pas un armistice, alors nous deviendrions « défensistes », nous nous mettrions à la tête des partis militaires, nous deviendrions le parti le plus « militaire », nous mènerions la guerre d’une façon véritablement révolutionnaire ».

Pour sa part, Trotski renchérissait en ces termes : « S’il y a une véritable dictature de la démocratie révolutionnaire, si elle propose une paix honnête et que cette paix soit refusée, je vous le dis au nom de notre parti et des masses prolétariennes qui le suivent, les ouvriers armés de Pétrograd et de toute la Russie défendront le pays de la révolution contre les armées de l’impérialisme avec un héroïsme que n’a pas encore connu l’histoire de la Russie ».
Lénine jugeait improbable l’éventualité d’un refus allemand et donnait ainsi ses raisons : « Pour une guerre véritablement révolutionnaire, la Russie a encore des ressources matérielles et morales immenses. Aussi y a-t-il 99 chances sur 100 pour que les Allemands nous accordent au moins un armistice. Or, obtenir un armistice maintenant, c’est vaincre le monde entier ». Les derniers mots sont soulignés. par Lénine qui, d’autre part, accusait « les impérialistes anglo-français » de préparer « le partage de la Russie au moyen d’une paix séparée ».
Ce n’était pas vrai, la France et l’Angleterre ne méditaient absolument pas le partage de la Russie et ne voulaient pas de paix séparée. Quant à Lénine, voici comment il envisageait le pire : « En proposant immédiatement une paix sans annexions, en rompant immédiatement avec les impérialistes alliés et tous les impérialistes, nous obtiendrons immédiatement soit un armistice, soit l’adoption de la défense par le prolétariat révolutionnaire sous la direction duquel la démocratie révolutionnaire mènera alors une guerre véritablement révolutionnaire  ».
Cet engagement de faire la guerre à l’Allemagne si elle ne souscrit pas à une paix telle que la conçoit Lénine, celui-ci le renouvelle sous la forme suivante : « Si se réalise la chose la moins probable, c’est-à-dire si aucun des États belligérants n’accepte même un armistice, la guerre nous aura été vraiment imposée, et ce sera pour nous une guerre vraiment juste et défensive ».
Voilà qui est net. Il ne manquait que l’assentiment des belligérants. Mais Lénine comptait fermement sur la révolution dans tous les pays : « Il n’est pas une force au monde, écrivait-il, qui puisse empêcher les bolchéviks, s’ils ne se laissent pas effrayer, de s’emparer du pouvoir et de le conserver jusqu’à la victoire de la révolution socialiste universelle ». Et il concluait un article par cette phrase :« Le doute n’est plus permis, nous sommes à la veille de la révolution prolétarienne mondiale ».
Non moins catégorique, Trotski disait : « Nous fondons tous nos espoirs sur ce que notre révolution va déchaîner la révolution européenne. Si les peuples de l’Europe révoltée n’écrasent pas l’impérialisme, c’est nous qui serons écrasés, il n’y a pas de doute. Ou la révolution russe soulèvera le tourbillon de la lutte à l’Occident, ou les capitalistes de tous les pays étoufferont la révolution ».
On sait la suite. Après l’armistice, l’Allemagne posa des conditions impérialistes inacceptables à Lénine, et ses armées envahirent plus profondément la Russie. Les bolchéviks furent incapables de tenir parole, de mener une guerre défensive, et durent signer à Brest-Litovsk une paix que Lénine qualifia d’infâme et de honteuse. Ce traité fut annulé par la victoire des Alliés que Lénine accusait à tort, victoire dont le régime soviétique se trouva bénéficiaire, malgré la faillite complète de sa politique de spéculation sur la révolution mondiale.

Cinquième causerie

A l’occasion du quarantième anniversaire du régime soviétique, il n’était pas superflu de rappeler qu’à l’origine, ce régime fut instauré à la faveur d’un coup d’État militaire. Il fallait aussi se demander comment a été tenue la promesse maintes fois réitérée par Lénine de convoquer une Assemblée constituante souveraine. On ne pouvait ensuite se dispenser d’examiner ce qu’est devenu le « pouvoir des Soviets » et d’épiloguer sur les vues de Lénine et de Trotski quant à la paix avec l’Allemagne impérialiste et quant à la révolution universelle. Il s’agit maintenant de savoir si les bolchéviks ont fait honneur à leur engagement de donner la terre aux paysans.
Lénine a changé d’avis plusieurs fois au sujet de la question agraire. Il avait d’abord préconisé seulement l’expropriation des grands domaines au profit des paysans pauvres. Ensuite il a soutenu la nationalisation du sol, c’est-à-dire l’expropriation générale sans en excepter les petites parcelles. Enfin il s’est rallié au programme de ses adversaires « socialistes-révolutionnaires » consistant à confisquer uniquement la grande propriété foncière pour la mettre à la disposition des comités paysans locaux qui devaient la répartir, à titre provisoire. La solution définitive revenait à la future Assemblée Constituante.
En réalité, que s’est-il passé ? De l’Assemblée constituante, inutile de parler davantage puisque Lénine l’a dissoute aussitôt après la première séance. Quant à la répartition du sol entre paysans sans terre, elle n’a pas duré longtemps. Pour commencer, les bolchéviks ont exigé des paysans qu’ils livrent les produits de leur travail afin de ravitailler les villes. Mais les paysans ne recevaient en échange qu’un papier-monnaie sans valeur avec lequel ils ne pouvaient rien acheter en fait d’objets manufacturés. On comprend qu’ils finirent par s’abstenir de commercer dans ces conditions pour se limiter à de petites opérations de troc en nature. Cela ne suffisait pas à épargner la famine aux grands centres industriels.
Le parti bolchévik décida alors de recourir aux réquisitions. Les paysans ne défendirent en cachant leurs denrées. Les bolchéviks employèrent la force, et il y eut de part et d’autre beaucoup de victimes. Les paysans réduisirent leurs cultures au strict nécessaire pour nourrir leurs familles. Les bolchéviks, n’ayant plus de produits à réquisitionner, à confisquer, entreprirent en fin de compte la collectivisation agraire générale, c’est-à-dire que les paysans furent dépouillés de leurs terres et de leur inventaire, de tout leur cheptel mort ou vif, et contraints par la violence à former des « kolkhozes », des entreprises agricoles collectives où la terre, le matériel et le bétail sont mis en commun.
Cette transformation fondamentale de l’agriculture, si contraire aux promesses de la « révolution d’Octobre », n’alla pas sans résistance désespérée des paysans. Ceux-ci ne voulaient nullement devenir des prolétaires agricoles, ils entendaient rester des cultivateurs libres de bénéficier des fruits de leur travail. Mais leur résistance passive fut brisée par une impitoyable répression à main armée, le gouvernement communiste étant seul à disposer d’un armement moderne. Il y eut des millions de victimes tuées sur place ou déportées en Sibérie pour n’y pas survivre.
Ainsi, sur ce point encore, le programme mis en avant par Lénine pour justifier le coup d’État d’octobre 1917 s’est avéré utopique et inapplicable. Le fameux décret sur la question agraire a été traité en « chiffon de papier  », et beaucoup de sang a coulé pour imposer une collectivisation des campagnes dont le rendement apparaît dérisoire, eu égard aux énormes investissements engloutis dans la mécanisation de l’agriculture.
Il reste à considérer un autre point essentiel du programme d’Octobre, celui qui a trait aux allogènes, aux nationalités non-russes de l’ancien Empire des Tsars. Là encore, Lénine avait été catégorique. Il s’est prononcé maintes et maintes fois pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, pour le droit des diverses nationalités de l’ancienne Russie de choisir leur sort, éventuellement de se séparer de la République des Soviets en optant pour l’autonomie ou l’indépendance. Sur ce chapitre, les affirmations prometteuses de Lénine sont innombrables.
Citons seulement sa brochure : « Les bolchéviks garderont-ils le pouvoir ? » où Lénine prétend que seul, le prolétariat assurera « la restitution immédiate et intégrale de leur liberté à la Finlande, à l’Ukraine, à la Russie Blanche, aux Musulmans, etc. » Et son article intitulé : « Les tâches de la révolution », où Lénine a écrit : « Nous nous devons de faire droit immédiatement aux conditions des Ukrainiens et des Finlandais, de leur assurer, ainsi qu’à tous les allogènes habitant la Russie, une liberté complète jusques et y compris la liberté de séparation ; appliquer les mêmes principes à l’ensemble de l’Arménie, nous engager à l’évacuer ainsi que les territoires turcs occupés par nous, etc  ».
En fait, la Finlande seule a pu réaliser son droit de séparation, obtenir son indépendance et la conserver au prix d’une guerre désastreuse. Elle ne la conserve d’ailleurs que parce que l’Union Soviétique a de bonnes raisons de ne pas s’aliéner définitivement les trois pays scandinaves. Mais quant à l’Ukraine, à la Russie Blanche, à l’Arménie, à la Géorgie, aux nationalités musulmanes du Turkestan, elles ont été soumises par l’Armée rouge et par la terreur. Sur ce point aussi, les promesses de Lénine sont restées lettre morte, le programme d’Octobre a été démenti par ses auteurs au-delà de toute attente.
Pour n’avoir à subir aucune critique, aucun reproche, les bolchéviks n’ont rien trouvé de mieux que de supprimer non seulement la liberté de la presse, mais toute presse non-bolchéviste. Cela non plus n’était pas conforme à leur programme, bien au contraire.
Lénine avait préconisé la réquisition des imprimeries et des stocks de papier par l’État, ainsi que le monopole gouvernemental des annonces, afin d’assurer une grande diffusion de la presse à bon marché pour éclairer la population inculte ou indifférente. L’État disposerait des imprimeries et du papier, disait-il, en partage avec tous les partis et tous les groupes de citoyens capables de réunir un certain nombre de signatures. Selon lui, «  ce serait une véritable liberté de la presse pour tous, et non pour les riches  ».
Mais trois jours après le coup d’État, Lénine prenait un décret supprimant tous les journaux d’opposition. Ce décret stipulait pourtant : « Aussitôt que l’ordre nouveau sera consolidé, toute pression administrative sur la presse cessera, une liberté complète de la presse sera établie dans le cadre de la responsabilité devant la loi, selon la législation la plus large et la plus progressive ».
Jamais cette dernière promesse n’a été tenue. Les communistes, au contraire, ont établi leur monopole absolu sur la presse où ils ne tolèrent aucune nuance. De même qu’ils avaient promis d’abolir la peine de mort et qu’ils l’ont bien vite rétablie pour en faire, surtout en matière politique, un usage et un abus sans précédents dans l’histoire. Dans aucun pays, sous aucun régime, il n’y eut autant de victimes politiques mises à mort sans aucune garantie de justice, sous les prétextes les plus arbitraires. Évidemment, il fallait pour cela supprimer au préalable toutes les libertés, et d’abord celle de la presse. Mais au mépris du programme de la dite « révolution d’Octobre ».

Sixième causerie

Ce dont le régime soviétique peut se flatter, en célébrant son quarantième anniversaire, c’est de la prise du pouvoir en octobre-novembre 1917 et de la conservation ultérieure de ce pouvoir. Mais jamais Lénine et Trotski n’ont indiqué ainsi leur but. Pour eux, le pouvoir était un moyen, non une fin. Et ce moyen, ils devaient l’employer pour réaliser un certain programme
Or si l’on considère, pour commencer, leur programme à court terme, il faut bien constater que sur tous les points, les bolchéviks ont dû agir à l’encontre de leurs promesses. Pour se maintenir au pouvoir, ils ont perdu peu à peu toute raison d’exister, du moins si l’on se réfère à leurs doctrines.
Les bolchéviks avaient réclamé à grands cris les élections à l’Assemblée constituante : ils ne surent d’abord que les ajourner une fois de plus, puis que dissoudre l’Assemblée après une séance scandaleuse où leur fraction, un quart environ des députés élus sous la pression de la dictature, rendit tout débat inutile et impossible. Ils ont tourné en dérision cette institution que tous les partis réformateurs ou révolutionnaires réclamaient sous le tsarisme, ils en ont emprisonné ou exilé tous les membres, ils ont mitraillé les manifestations paisibles de ses défenseurs.
Les bolchéviks s’étaient prononcés contre la peine de mort dans l’armée : ils se sont empressés de la décréter non seulement pour les militaires, mais pour les civils. Ils en ont usé et abusé comme personne avant eux. Les statistiques officielles montrent que des millions, des dizaines de millions d’êtres humains ont été exterminés sous le régime soviétique, sans procès, sans témoins, sans défense. Et ce sont des ouvriers et des paysans pauvres qui forment la grande majorité de ces innombrables victimes.
Les bolchéviks avaient promis des Soviets permettant le développement pacifique de la révolution et la compétition pacifique des partis, l’expérimentation des différents programmes et la succession des divers partis au gouvernement. En fait, ils ont supprimé les partis, supprimé les programmes, et instauré la terreur. Ils ont même supprimé toute opposition dans leur propre parti en fusillant successivement tous les communistes qui déplaisaient au personnage principal.
Les bolchéviks devaient accorder aux nationalités allogènes de l’Empire russe le droit de disposer d’elles-mêmes, la liberté de se déclarer autonomes ou indépendantes. Ils les ont incitées au séparatisme pour les soumettre ensuite de vive force, au moyen de l’Armée rouge. L’une après l’autre, l’Ukraine, la Géorgie, l’Arménie, la population musulmane du Turkestan ont subi l’implacable loi du pouvoir communiste centralisateur. Lénine a reconnu son reniement quand il a dit : « Les intérêts du socialisme passent avant le droit des nations à disposer d’elles-mêmes ».
Les bolchéviks avaient promis la terre aux paysans sans terre, renoncé à l’expropriation générale du sol, ayant « emprunté » aux socialistes-révoultionnaires leur projet de confiscation des grandes propriétés foncières au profit des paysans pauvres. Or ils ont dépouillé tous les paysans, sans distinction, des fruits de leur travail, ils ont réquisitionné les produits de la campagne, puis collectivisé toute l’agriculture d’abord par la contrainte, ensuite par une violence meurtrière oui a fait des millions de victimes.
Les bolchéviks s’étaient engagés à ne conclure qu’une paix dite « honnête » et « démocratique », c’est-à-dire sans annexions territoriales ni indemnités de guerre. A défaut, ils devaient mener une guerre dite défensive, juste et révolutionnaire. En réalité, ils n’ont réussi qu’à provoquer une nouvelle invasion allemande et qu’à subir l’humiliation de conditions de paix impérialistes, qu’à signer une paix qualifiée pas Lénine d’infâme et de honteuse. Ce sont les Alliés occidentaux, la France, l’Angleterre et l’Amérique, que Lénine appelait « impérialistes », qui ont sauvé la Russie soviétique en résistant jusqu’au bout à l’Allemagne et en déchirant le traité de Brest-Litovsk.
Donc, sur tous les points du programme immédiat, le bilan des bolchéviks est complètement négatif. Quant à leur programme à long terme, comment Lénine l’avait-il formulé ? De façon très explicite et qui ne prête à aucune contestation.
Lénine a inscrit à son programme : « Suppression de la police, de l’armée, du fonctionnarisme. Traitement de tous les fonctionnaires, élus et révocables en tout temps, ne dépassant pas le salaire moyen d’un bon ouvrier ». Il a préconisé « le remplacement de l’armée permanente par l’armement général du peuple » et la création d’un nouveau type d’État « comme la Commune de Paris en a donné la figure ». Ce n’étaient pas là des paroles en l’air, car Lénine les a répétées maintes fois et précisées, notamment dans son ouvrage intitulé L’État et la Révolution. Il voulait « le remplacement de la police par une milice populaire », une milice où devraient entrer « tous les citoyens et citoyennes de 15 à 65 ans », et il prévoyait « le dépérissement de l’État » jusqu’à l’extinction de tout État.
Il serait difficile d’imaginer plus cruel démenti aux promesses et aux prévisions de Lénine que les réalisations accomplies par l’État soviétique, le plus totalitaire qu’on ait vu, et qui, loin de dépérir, s’est durci et figé de manière à s’imposer à perpétuité. En fait de suppression de la police, l’État soviétique ne se maintient qu’au moyen d’une police absolument monstrueuse, omniprésente et omnipotente, secrète et inquisitrice, ayant droit de vie et de mort sur tous, n’ayant de comptes à rendre à personne. Au lieu de supprimer l’armée, l’État soviétique a créé un militarisme qui dépasse tout précédent, même celui de l’Allemagne. Quant au fonctionnarisme, il a proliféré dans l’État soviétique plus que partout ailleurs : le parti bolchévik y constitue l’armature d’une gigantesque bureaucratie parasitaire et privilégiée qui n’a rien de commun, certes, avec la Commune de Paris que Lénine citait en exemple.
Donc ni à court terme, ni à long terme, le programme de Lénine, le programme d’Octobre ne se réalise. Au contraire, on assiste à un ordre de choses soviétique qui prend le contre-pied de tous les principes marxistes et léninistes. La preuve découle de chaque comparaison de la théorie avec la pratique. Les observateurs de bonne foi en conviennent, mais certains croient que le régime actuel a été néanmoins nécessaire pour accélérer l’industrialisation du pays. C’est une erreur profonde que les fondateurs du régime ont réfutée d’avance.
Lénine prouve, dans son livre sur Le développement du capitalisme en Russie, que les progrès de l’industrie sous le tsarisme étaient plus rapides qu’en Amérique. Trotski aussi a écrit que le capitalisme russe s’est développé par bonds, à l’américaine. La Grande Encyclopédie Soviétique, tome XI, montre de même que la croissance industrielle en Russie avait un rythme plus rapide au 19’ siècle que celui de l’Europe occidentale et de l’Amérique. L’historien marxiste Prokrovski a fait une démonstration analogue. La soi-disant « dictature du prolétariat » n’a donc apporté que des cruautés inutiles.
Dans l’ensemble, c’est bien la conclusion qui s’impose quand on fait le bilan de la révolution d’Octobre, en ce 40e anniversaire.


[1sans doute Staline, aperçu historique du bolchévisme, Paris, Plon, 1935 (rééditions Champ libre 1978 et 1985, puis éditions Ivrea 1992). NdLC.

[2On ne saurait instrumentaliser d’un tel distinguo pour innocenter les marxistes contemporains, tous issus du marxisme-léninisme ici dénoncé, trotskistes compris. La remarque vaut expressément concernant toutes leurs descendances gauchistes et para-gauchistes : même ceux qui préfèrent prétendre ne rien savoir de cette « vieille histoire » se trahisent immanquablement par leur complaisance systématique vis-à-vis de quelques-uns des pires régimes que l’humanité ait connus, pourvu qu’ils se réclament de leur matrice idéologique (Chine, Cambodge, Albanie, etc, ou...Venezuela !) ou, comme l’islam aujourd’hui, en reprennent les éléments fondamentaux, le millénarisme en premier lieu. On lira à ce propos « Islamisme, totalitarisme, impérialisme ». NdLC.


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